Qu'il était long celui-là... Mais je voulais absolument finir sur cette scène, alors tant pis, je suis allée jusqu'au bout ! D'ailleurs, je crois qu'il y en a pas mal qui vont se dire : "ENFER ET DAMNATION, ENFIIIN !" (avec plusieurs variantes possibles sur la partie "ENFER ET DAMNATION"~)
"Enfin", donc. C'est aussi ce que je me dis. Autant de chapitres pour en arriver là, parfois je me fais peur ( 0 - 0) Bref, passons ! En tout cas, j'aurai très certainement fini le flashback avec le prochain chapitre~
Reviews, reviews~ :
liberlycaride : Tu aimes bien ce genre d'ambiance ? ... Moi aussi x3 Je les trouve tellement mignons tous les deux ! Je pourrais passer une éternité sur Teikô~ (c'est un peu ce que je fais, d'ailleurs)
buli-chan : Kuroko, tout le monde veut prendre ta place ! ( 'O O)... Je m'en priverais pas non plus, soyons honnête xD
Laura-067 : Je pense qu'Akashi a tout fait pour que Kuroko puisse montrer de quoi il était capable. Pour avoir reconnu son potentiel au premier regard, c'est qu'il a du se passer quelque chose de très particulier au moment où ils se sont rencontrés. Après, ce sont des conjectures, alors on peut sans doute l'interpréter de plusieurs manières. Personnellement, c'est comme ça que je le vois ( ^ ^) Pour les autres questions, certaines auront leur réponse dans ce chapitre ~ Ah, et je pense que Momoi a pris les devants juste parce qu'elle a eu un coup de foudre assez soudain pour Kuroko, et qu'elle n'est pas du genre à y aller par quatre chemins... J'aime bien les gens spontanés, de temps en temps, ça fait du bien x3
Grwn : Je réponds aux reviews des chapitres 10, 11 et 12 :3 ... Moi c'est Akashi que je plains, il va se faire détester à cause de moi ! ( TT ^ TT) Takao et Midorin détendent un peu l'atmosphère, j'ai hâte de revenir à leurs petites histoires~ Pour le reste, je ne peux pas dire grand chose, seulement que oui, moi aussi, je ne me lasserai jamais de Hanamiya x3 Et Nanamine, vivement que je puisse enfin parler d'elle ! En tout cas tes reviews ne sont pas ennuyeuses du tout ! J'adore les lire, toutes ! ( ^ ^)
Je m'en remets à vous~ Bonne lecture !
Les bruits de pages tournées se répondaient à travers le CDI. Entre les étagères bruissaient les messes-basses que l'on se chuchotait à l'oreille. Kuroko se fondait à la perfection dans cet univers où le monde était mis en sourdine, comme à rebours du temps.
Il longea les tables d'élèves arqués au-dessus d'ouvrages aux couvertures écaillées, sans que quiconque levât la tête sur son passage. Il reconnut ses quatre camarades assis un peu plus loin, près de la section des sciences. Murasakibara n'était pas avec eux, n'ayant jamais été un inconditionnel des salles de travail.
S'approchant d'un pas résolu, le nouvel arrivant suscita un sursaut collectif lorsqu'il prit place à côté d'Aomine.
- Bonjour.
- Kuro...! Kuroko ! Est-ce que tu pourrais éviter de surgir de nulle part, à chaque fois ?
- Mais je suis arrivé normalement. D'ailleurs, Midorima-kun, étant donné que tu portes des lunettes, c'est plutôt ta réactivité qui pose question.
- Allez bim, celle-là, elle est pour toi !
Aomine se mit à ricaner tandis que, face à lui, Midorima rajustait ses lunettes avec irritation et se replongeait dans son calcul. Soudain, un coup sec résonna juste à côté de Kuroko, manquant de le faire bondir à son tour.
- Arrête de te marrer, Aomine, et bosse.
Ce disant, Nijimura secoua nonchalamment son dictionnaire d'anglais, debout derrière sa victime qui se tenait la tête entre les mains, maugréant des imprécations inintelligibles. D'un regard sévère, il balaya la table et ceux qui y étaient assis. Chacun baissa automatiquement les yeux et se remit au travail. Aomine regarda leur capitaine s'éloigner du coin de l'œil, où Kuroko crut voir perler une petite larme.
- Tch, j'te jure, même quand on est pas au club, il nous fait subir son Régime de l'Horreur.
- On parle de Régime de la Terreur, Aomine.
- On t'a pas sonné, l'intello !
Relevant la tête, Midorima le fusilla du regard.
- Si c'est encore une référence aux lunettes, ça commence à bien faire. Et je croyais que l'histoire, ça te connaissait.
- Pff, on va dire que j'ai plus souvent la moyenne que dans les autres matières. De toute façon, t'es un intello, tout le monde le sait. Tout comme Kise et moi, on est des cas désespérés.
- Aominecchi, c'est trop méchant !
Sur le siège voisin de celui de Midorima, Kise s'insurgea à voix haute, et écopa à son tour d'un coup de dico. Désabusé, le binoclard changea sa cartouche d'encre sans le regarder – d'ailleurs, personne ne sembla vraiment s'apitoyer sur son sort.
- Je me débrouille en SVT et en chimie, mais pour le reste ça n'a rien d'exceptionnel. Le meilleur de nous tous, c'est Akashi. Et de loin.
Un silence fit suite à sa remarque. Kuroko se pencha pour regarder celui qu'Aomine lui cachait. Plongé dans son cahier d'exercices, Akashi souriait.
- C'est juste une question de travail.
- Il faut un peu plus que ça pour être en tête du classement général.
Soufflé, Kise laissa échapper un petit sifflement d'admiration.
- C'est vrai que je te vois tout le temps travailler, Akashicchi… C'est vachement impressionnant.
Aomine s'étira et croisa les bras derrière sa tête.
- Ouais, respect. Moi je peux pas rester aussi longtemps devant des bouquins, y a une sorte de réaction symbiotique de rejet qui se crée…
- Si elle est symbiotique, ça veut dire que vous allez bien ensemble.
- C'est pas plutôt « allergique », que tu cherchais ?
- Mais vous me saoulez, vous deux ! Un truc bien !
Il se leva brusquement, faisant allègrement racler les pieds de sa chaise sur le sol et suscitant des commentaires outrés tout autour d'eux. Le nez dans leurs bouquins, Akashi et Midorima pouffaient de rire en silence, tandis que Nijimura rappliquait en trombe.
- Aomine, c'est pas bientôt fini ?!
- Si, j'ai fini. Je m'en vais d'ailleurs. Bon appétit.
Sans plus attendre, il balança son sac par-dessus l'épaule, embarqua sa trousse – la seule chose qu'il avait sortie de toute la matinée – et s'éloigna presque en sifflotant, trop heureux de s'échapper enfin de l'enfer. Kuroko regarda leur capitaine avec curiosité : il était livide. Il tenta de cacher son sourire le plus vite possible – pas assez cependant pour échapper au dictionnaire.
- Je vois pas ce qu'il y a de drôle.
- Aïe.
- Vous avez intérêt à pas vous planter, les Deuxième Année. Si vous devez vous coltiner le rattrapage, c'est le club qui va trinquer. Et croyez-moi, vous n'avez pas envie que ça arrive.
Une fois de plus, il les laissa au garde-à-vous, droits comme des i sur leurs sièges.
Une longue minute de silence s'écoula. Puis Kise soupira, et se dégonfla comme une baudruche.
- Il est payé à nous mettre la pression, ou quoi ? Maintenant, j'ai l'impression que c'est une question de vie ou de mort, le contrôle de sciences...
- Dans ce cas, révise.
- C'est déjà ce que je fais ! Sauf que j'y comprends rien.
Excédé, Midorima se pencha sur ses notes.
- … Tu m'étonnes que t'y comprennes rien, c'est absolument illisible ! Comment c'est possible d'écrire aussi mal ?!
- C'est parce que j'écris vite !
- Si tu ne dormais pas la moitié du cours, tu aurais plus de temps pour écrire !
Kise s'apprêta à répliquer, mais la menace du dictionnaire les stoppa dans leur élan. Poussant un long soupir, son voisin redressa ses lunettes, et poussa son cahier vers lui.
- Commence par lire les miennes, et je te poserai des questions. Ça me fera réviser.
- Ooh ! Midorimacchi, t'écris super bien ! On dirait une fille !
- Tais-toi et lis !
- … « Mitose » ?
- Division cellulaire.
- On a vu ça en cours ?
- Mais bien sûr que oui !
Les laissant à leur prise de bec, Kuroko se pencha pour sortir son cahier de brouillon et sa trousse. Ainsi que le manuel de maths, qu'il ouvrit à la fin du dernier chapitre abordé en classe. S'armant d'un crayon, il s'attaqua à l'exercice 1.
Deux minutes entières s'écoulèrent, pendant lesquelles il resta figé au-dessus de la page dans une suspension parfaite.
- … Kuroko ?
La sensation qu'une voix murmurait son nom depuis un certain temps le frappa brusquement. Il se redressa derechef.
- Oui ?
A sa gauche, Akashi l'observait, la tête posée sur le dos de sa main.
- Tu t'en sors ?
Kuroko regarda avec dépit la page vierge de son cahier. Non. Objectivement, non. Il séchait complètement.
Avec un léger sourire, Akashi tapota le siège qui les séparait. Un peu penaud, le garçon aux cheveux bleus poussa ses affaires, et s'installa à côté de lui.
- Tu es sur quel chapitre ?
- Les équations.
Il regarda son voisin fermer son propre cahier, et se pencher sur le sien. Il jeta un coup d'oeil au manuel, qui était ouvert à la page intitulée « Révisions », et lui fit recopier le calcul.
- Où est-ce que tu bloques ?
- … Partout.
- Comment ça ?
- Je ne sais pas par où commencer. J'ai l'impression que tout est bloqué.
Akashi sortit un porte-mine. Il tourna le cahier un peu plus vers lui, puis il ne bougea plus.
A quelques centimètres de son visage, les yeux de Kuroko en distinguaient chaque détail. Ses sourcils, légèrement froncés. Ses tempes un peu luisantes à cause de la chaleur et de la concentration. Ses mèches rouges qui lui tombaient devant les yeux. Il déplaça sa main, sur laquelle reposait sa tête, le long de sa joue. Ses phalanges se pressèrent doucement contre ses lèvres.
A peine entrouvertes, juste assez pour laisser l'air passer à travers.
Kuroko n'osa pas s'y attarder. Il se redressa sur sa chaise, prenant un peu de distance, et Akashi le suivit du regard.
- Je pense qu'il faut développer, même si ça va te faire une opération un peu longue, au final tu pourras diviser les deux membres et ça te simplifiera la tâche.
- D'accord. Ces parenthèses, là ?
- Oui.
Il se mit au travail sans tarder. En espérant qu'Akashi n'avait pas remarqué qu'il l'observait. Il le faisait sans arrière-pensée, mais son regard insistant s'avérait souvent assez dérangeant pour ceux qui en faisaient l'objet. Et en l'occurrence, Akashi se trouvait tout près de lui. Il se rappela du soir où ils étaient restés seuls dans le gymnase, tous les deux. La même sensation étrange le prenait. Plus forte qu'au cinéma.
Il l'entendait respirer.
Comme son crayon progressait vers le bas de la page, il eut l'impression que la chaleur de l'air qui les enveloppait augmentait. Plus les minutes s'écoulaient, et plus leur proximité formait comme une petite bulle tiède, délimitée par leurs cheveux qui ployaient vers les feuilles blanches, et emplie de leurs souffles.
La résolution de l'équation lui prit un temps considérable. Mais, au fur et à mesure qu'il écrivait les chiffres et les symboles, ses doigts se décrispaient peu à peu.
Il était bien.
Lorsqu'Akashi lui donnait des conseils et inscrivait des indications à côté de ses calculs, lorsqu'il relisait ses opérations, il se sentait bien. De temps en temps, il s'aventurait à le regarder pendant qu'il parlait. En se demandant s'il s'apercevrait qu'il ne savait pas où poser les yeux. Et puis, dès qu'il en avait l'occasion, il se replongeait dans l'exercice pour le reprendre là où il l'avait laissé.
Il se laissa prendre au jeu, et commença même à trouver un certain plaisir à simplifier des équations et à chercher la valeur des inconnues. Par-dessus son épaule, son coach personnel surveillait sa progression, se détournant lorsqu'il parvenait à se débrouiller. Parfois, Kuroko finissait avec des égalités complètement farfelues, et restait prostré un long moment, se creusant les méninges sans succès. Alors, tranquillement, Akashi venait entourer l'étape à laquelle il s'était trompé, et il recommençait à partir de là.
Il avait tout juste entamé le dernier exercice de la page que la sonnerie retentit, et qu'un grand fracas de livres rabattus et de chaises repoussées résonna dans tout le CDI. Il posa son crayon et leva la tête. Midorima et Kise s'étaient levés, et rangeaient leurs affaires rapidement – surtout Kise, qui gémissait déjà à l'idée d'arriver trop tard pour la distribution de sandwichs. A côté de lui, il entendit un cahier se fermer. La bulle venait d'éclater.
- Allez, vite, on va être à la bourre ! Wouah, Kurokocchi, t'as fait tout ça ?!
Baissant les yeux, il avisa son cahier de brouillon. En une heure, il avait bien noirci sept ou huit pages de calculs.
- Ah. Je ne m'en étais même pas rendu compte.
- Sérieux, comment tu fais ? Moi, rien qu'un seul, ça me prend toute une journée…
- Tu n'as aucun talent pour les matières scientifiques. Maintenant, je peux te l'assurer.
- Midorimacchi, t'as pas besoin d'être aussi défaitiste !
- Là, c'est purement objectif. J'aurais passé une heure à parler avec ta chaise vide qu'on n'en aurait pas été moins avancé.
- Mais c'est super méchant !
Entretemps, Akashi s'était levé, et referma son sac sans prêter attention à leurs chamailleries.
- Ça ira pour les maths ?
Kuroko se leva à son tour, et hocha la tête.
- Je pense que je continuerai encore un peu chez moi. Merci beaucoup.
Il lui sourit. Sans raison particulière. Parce qu'il le remerciait. Le garçon aux cheveux rouges lui rendit son sourire.
Il ne le quitta pas des yeux, cette fois. Partir n'était pas urgent. S'ils avaient pu rester là tout le déjeuner, et tout l'après-midi, Kuroko l'aurait fait avec joie. Il aurait travaillé des heures durant sans jamais se lasser.
Avec lui.
Il l'aurait fait sans hésiter.
- … rokocchi ! On va être en retard !
Subitement, un bras s'écrasa sur son épaule, manquant de l'envoyer contre le lino. L'appel du ventre faisant loi, Kise l'entraîna vers la porte où Murasakibara les attendait, le visage plus sombre que jamais.
- Qu'est-ce que vous fichez encore là-dedans… J'ai faim, moi. Vraiment trèèès faim.
- On y va, on y va ! Allez, on sprinte jusqu'aux sandwichs !
- Quoi ?
- On court, quoi ! Regarde, Murasakicchi est déjà parti.
Aussi invraisemblable que le visuel put être, l'estomac sur pattes remontait le couloir à plein régime et, négociant un virage plus qu'aléatoire, disparut dans la cage d'escalier, sans soucier une seconde des cris effrayés des élèves qui s'étaient plaqués contre les murs. Kuroko n'eut pas le temps de les plaindre : Kise s'était lancé dans la course, sans pour autant desserrer le bras qui lui entourait les épaules.
- Premier arrivé, premier servi !
- Kise-kun, on ne le rattrapera jamais, de toute façon…
- Qui ne tente rien n'a rien !
Mais aucun d'eux n'atteignit le précieux Graal, à la place de quoi ils écopèrent tous les trois d'un sermon d'une trentaine de minutes sur le caractère ô combien imprudent d'une telle débandade dans les étages d'un bâtiment scolaire, tout au long duquel ils luttèrent en vain pour faire taire leur assourdissant tintamarre de gargouillis.
Lorsqu'enfin ils arrivèrent au réfectoire, les bacs étaient vides depuis belle lurette. Désespérés, ils se laissèrent glisser le long du mur.
C'est alors que, comme par magie, trois sandwichs apparurent devant eux.
- Vous êtes vraiment trop stupides.
Levant la tête, ils distinguèrent Midorima et Akashi, tendant leur pitance aux trois affamés qu'ils étaient.
- Vous feriez mieux de manger rapidement, la pause déjeuner est presque terminée.
- M… Midorimacchi, je retire ce que j'ai dit ! Tu es mon sauveur !
- Mange, on t'a dit !
Murasakibara le lui prit des mains en un éclair, et Kise s'en saisit avec plus de révérence que s'il se fût agi d'une relique sacrée. A son tour, Kuroko prit le sandwich qu'Akashi lui donnait.
- Je commence à avoir de sérieuses dettes envers toi.
- Peu importe. Ça peut attendre.
Ils ouvrirent tous trois l'emballage, jusqu'à ce que Midorima leur fasse remarquer avec irritation qu'ils ressemblaient à des nécessiteux en plein hiver, et ils regagnèrent leurs salles de classe, grignotant en chemin. Après tout, ils n'étaient plus à un avertissement près.
La troisième surprise ne vint pas seule.
Elle fut la première marche d'une lente descente que personne n'avait senti arriver.
Et dont personne ne connaissait encore le dénouement.
Lorsque Kise entra dans le vestiaire, ils le trouvèrent étrangement morne. Et son annonce fit l'effet d'un boulet de canon.
Haizaki quittait le club.
Aomine et Kuroko encaissèrent le coup, consternés. Le premier pressa Kise d'en dire davantage. Le second, sans un mot, scrutait les réactions des deux autres membres présents. Murasakibara se contenta de hausser les sourcils – assez haut pour pouvoir en déduire qu'il n'était pas au courant, trop bas pour conclure qu'il y portait le même intérêt qu'eux. Mais Midorima resta singulièrement placide. Assis sur le banc central, il leur tournait le dos, les yeux fixés sur le sac ouvert à ses pieds. Quant à son regard, il avait beau le dissimuler, Kuroko y aperçut quelque chose de sinistre. Une sorte de stupeur égarée. Presque de l'effroi.
A la hâte, Kuroko quitta le vestiaire. Il traversa les allées, à la recherche de Haizaki.
Sa défection ne constituait pas un choc à titre personnel. Mais il ne comprenait pas. Jamais il n'avait mentionné son intention de quitter le club. Et là, tout d'un coup, il claquait la porte.
Haizaki et lui n'avaient jamais été en très bons termes. A dire vrai, c'était sans doute le joueur dont Kuroko se sentait le moins proche. Certes, ils ne se connaissaient pas, et il n'était pas enclin à juger les autres. Malgré cela, il était loin d'avoir toujours approuvé le comportement de ce garçon, dont tout le monde s'accordait à dire qu'il filait un mauvais coton. Les choses étaient allées de mal en pis depuis l'arrivée de Kise. L'un comme l'autre se provoquaient en permanence. Et tous les coups étaient permis. Même les plus bas.
Œil pour œil, dent pour dent. C'était sans doute la maxime qui cernait le mieux la psychologie de Haizaki.
Il le trouva près de l'incinérateur. Son intervention fut sans effet. Et, en y repensant, il songea qu'il aurait peut-être dû s'abstenir. Avec ses airs de chat sauvage et son extrémité dans tout ce qu'il entreprenait, l'ailier aux cheveux gris faisait partie de ceux qui se rebellent jusqu'au bout.
Il y avait autre chose, malgré tout.
Qui laissait entendre que son départ prématuré n'était pas qu'une question de fierté.
Dès le premier jour, il avait pris un malin plaisir à tourner en dérision la candeur naïve de Kuroko. Mais ses dernières paroles ne furent pas une raillerie.
Plutôt une mise en garde. A lui qui avait toujours voulu voir le bon fond de ceux qui l'entouraient.
Le monde n'est pas si tendre.
Il existe des gens mauvais.
Il existe des gens effrayants.
En partant, Haizaki lui avoua qu'il les plaignait. Eux, ceux qui restaient.
Après ça, il brisa définitivement ses liens avec eux.
- Finalement, Haizaki a laissé tomber le club, hein ? 'Fin bon… On n'y peut rien.
Ce disant, Aomine cala le ballon sous son bras et s'accorda une minute pour souffler.
- … C'est un peu dur de dire ça, non ?
Kuroko aussi était en nage. Il devait mettre les bouchées doubles pour maintenir la cadence de son partenaire. Mais, après les évènements de la veille, la fatigue n'était plus le seul frein à son enthousiasme. L'entraînement lui procurait un sentiment amer.
- C'est pas comme si ça nous faisait rien. Mais voilà, t'as essayé toi-même de le convaincre, et t'y es pas arrivé. Donc on n'y peut rien, CQFD.
Ce n'était pas la logique d'Aomine qui posait problème. Plutôt la façon dont il l'assénait. Et dont elle trouvait son écho chez les autres membres du club. Personne n'avait rien à y redire.
Il ne s'était rien passé d'extraordinaire.
Un joueur venait de démissionner. Dont acte.
- Haizaki est gonflé d'orgueil. Que ce soit nous, ou nos senpai, on a tous essayé de lui parler. Ça n'a fait qu'empirer les choses.
Midorima n'était jamais le premier à se lamenter sur le sort des autres. Venant de lui, un tel pragmatisme n'était pas bien étonnant. A un détail près : il s'abstenait toujours de croiser leurs regards. Comme s'il cherchait à justifier un fait qu'il ne croyait qu'à demi.
Le départ de Haizaki.
Son renvoi.
L'idée traversa l'esprit de Kuroko, un court instant. Sans raison précise.
En l'entendant insister, Nijimura intervint pour clore le sujet. Le club de basket n'avait pas vocation à servir d'assistance sociale. Et les places coûtaient cher.
- Depuis quand tu te crois assez important pour te préoccuper des autres ? Si tu as le temps pour ça, va courir !
Ni Kise ni Murasakibara ne protestèrent. Kuroko baissa les bras. Il luttait contre des moulins. Si même le capitaine s'en accommodait, rien de ce qu'il pourrait dire n'y changerait quoi que ce soit. Après tout, personne n'était indispensable. Et lui non plus.
D'autant plus qu'Akashi ne disait rien. Il n'avait pas émis un seul commentaire depuis l'annonce de la nouvelle.
Il poursuivait l'entraînement, comme si de rien n'était.
Le coach les appela à se rassembler en fin de séance.
Les deux coachs, pour la première fois. Un peu perplexe, Kuroko vit un homme en costume, dans la cinquantaine, remonter leurs rangs et s'installer aux côtés de leur superviseur habituel. Il ne l'avait jamais vu. Bien qu'il ait entendu dire que les décisions concernant le club de basket incombaient à une autre personne que le responsable qu'il connaissait, il s'étonnait de le voir apparaître de nulle part.
A côté de lui, Akashi lui glissa qu'il les observait en permanence, depuis les gradins. Et que son intervention personnelle dans leur programme d'entraînement n'était pas forcément une bonne nouvelle.
A l'annonce de l'approche des sélections pour le Championnat National Inter-Collèges, et du double régime de mise en condition qui les attendait, la stupeur et l'appréhension balayèrent l'audience comme une bourrasque atomise un tas de feuilles.
Mais la seconde vague étouffa leurs contestations dans l'œuf.
- J'ai une seconde chose à vous dire. Akashi.
- Oui.
Kuroko tourna la tête vers lui, interloqué. Tous les élèves en firent autant. Il le regarda, de dos, à mesure qu'il fendait l'assemblée, dans le silence le plus complet. Lui ne croisa aucun regard. Tout autour de lui, Kuroko ne vit que des interrogations. Seul Nijimura le fixait avec une gravité inhabituelle.
Akashi fit face à l'ensemble du groupe.
Et le second coach prit la parole.
- Nijimura a fourni jusqu'ici un travail exemplaire. Nous procédons aujourd'hui à une nouvelle nomination : à sa place, le capitaine de l'équipe sera désormais Akashi Seijûrô.
Lorsqu'ils regagnèrent le vestiaire, ce fut dans un silence d'une austérité peu commune. Ni Akashi, ni Nijimura ne les accompagnèrent. Ils étaient plongés dans leurs pensées, interdits, comme si l'acte de se changer avait soudainement nécessité une concentration extrême. Ils ne se parlaient pas. Mais ils avaient tous la même chose à l'esprit.
Le petit groupe rentra ensemble, ce soir-là. Ils avaient déjà parcouru deux ou trois rues. Curieusement ou non, ce fut Murasakibara qui mit fin à leur mutisme.
- Waaah, je m'y attendais pas~
Et de ponctuer par une chips.
Aomine haussa les épaules.
- C'est clair. Je savais qu'il avait un talent de dingue, mais au point de devenir capitaine…
Les autres consentirent par leur silence. A l'arrière du groupe, Kuroko marchait lentement, un peu à la traîne.
Il n'avait rien vu venir. De la défection de Haizaki en début de semaine ou de la nomination de leur nouveau capitaine, il aurait été bien en peine de dire quelle annonce l'avait le plus surpris. Peut-être la seconde, parce qu'il se croyait plus proche d'Akashi.
Naïvement.
En fin de compte, lui aussi tombait des nues, comme tout le monde.
Ils s'attendaient tous à ce que le titre de capitaine d'équipe finît par lui incomber. C'était le moment choisi qui était déroutant. Quelques semaines avant le début de la compétition, sans s'encombrer d'en justifier le motif.
- En étant encore qu'en Deuxième Année… est-ce que ça va aller ?
D'une petite voix, Kuroko exprima tout haut ses interrogations. Spontanément, il regarda Midorima.
- … Je crois qu'il n'y a pas à s'en faire. Akashi vient d'une des familles les plus influentes du pays.
- Sérieux ?!
- D'après ce que je sais, il a reçu une éducation particulièrement stricte et élitiste afin de marcher sur les traces de son père. J'ai même entendu dire qu'on lui enseignait l'art de gouverner. Ca n'explique peut-être pas tout, mais ce qui est sûr, c'est qu'il est bien plus intelligent que les personnes de son âge. Il a les moyens de tenir les rênes de l'équipe, au moins autant que Nijimura – et peut-être même plus.
Kise eut un murmure admiratif. De leur côté, Aomine et Murasakibara écoutaient d'une oreille. Ils longeaient à présent une route plus fréquentée, et les phares des voitures se succédaient les uns après les autres.
Kuroko ressassa un long moment ce qu'il venait d'entendre. Cette fois, il n'était pas surpris. Il se le figurait depuis un moment, déjà. Le haras, la demeure familiale à Kyôto, la voiture avec chauffeur qu'il tentait de tenir à l'abri des regards mais qui venait immanquablement le chercher lorsqu'il finissait tard. Rien de tout ça ne manquait d'éveiller des soupçons. Et surtout, Akashi était différent. A chaque fois qu'il était autour de lui, il ressentait cette aura étrange et qui n'émanait que de lui. Ses manières étaient irréprochables. Les professeurs l'adoraient, parce qu'il était brillant. Depuis qu'il le connaissait, Kuroko l'avait toujours vu exceller dans tous les domaines.
Quoi de plus naturel, lorsque sa vie entière était dédiée à la réussite.
Pourtant, ce n'était pas ce qui lui venait à l'esprit quand il pensait à lui. Parfois, il lui arrivait même de l'oublier. Les moments qu'ils passaient ensemble prenaient le pas sur tout le reste.
Le plus souvent, Akashi était sérieux et silencieux. Il ne faisait jamais rien à la légère. C'était le genre de personne dont Kuroko avait le sentiment qu'il fallait mériter le sourire. Et lorsqu'il y parvenait, il le voyait sous un autre jour. Attentif envers les autres, parfois un peu trop autoritaire, parce que c'était sa façon d'être prudent. Il n'abandonnait jamais devant la difficulté, et entraînait le groupe avec lui. Il donnait à Kuroko l'impression d'avoir toujours mille choses à faire, et malgré ça, il l'aidait quand il en avait besoin.
Kuroko en était intimement convaincu. Derrière ses dehors insaisissables, Akashi était quelqu'un de profondément gentil.
Subitement, Kuroko réalisa qu'il avait complètement perdu le fil de la conversation. Devant lui, Midorima et Murasakibara se crêpaient le chignon pour une raison qui lui échappait.
Il sentait son cœur battre à toute allure dans sa poitrine. Un peu inquiet, il pressa sa main contre son torse. Aomine lui demanda si tout allait bien. Il hocha la tête.
Il n'aurait pas vraiment su dire s'il se sentait bien ou mal. C'était juste une sensation bizarre.
Bientôt, ils atteignirent le carrefour où ils se séparaient. Kuroko les regarda s'éloigner, la main toujours serrée sur sa chemise.
Il ne savait pas trop pourquoi, mais il ne tenait plus en place. D'un coup, il se mit à courir, courir le plus vite possible jusqu'à chez lui. Et la première chose qu'il fit en rentrant fut de se jeter dans le bain, et de plonger sa tête sous l'eau, jusqu'à ce que les battements qui secouaient son petit cœur se décident enfin à ralentir.
- Pourquoi t'es resté planté là ?! Si t'avais fait écran, j'aurais pu mettre un trois points sans problème !
- Aah~ ? Et toi alors, Midochin ! Si tu m'avais passé le ballon au lieu de la jouer perso, j'aurais marqué !
- C'était à moi de shooter !
Impuissants, les autres les écoutaient surenchérir à qui mieux mieux. Leurs altercations devenaient de plus en plus fréquentes, depuis quelques temps. Quasi quotidiennes, même.
- Arrêtez de vous disputer. Même moi, je pourrais vous battre quand vous vous comportez comme ça.
Piqués au vif, Murasakibara et Midorima dardèrent leurs regards furibonds sur Kuroko, qui s'était immiscé dans le conflit. Un peu nauséeux, celui-ci plaqua sa main contre sa bouche.
- Dès qu'on a fini l'entraînement, je vous le prouve.
- C'est toi qui dit ça, alors que t'es à deux doigts de gerber ?!
Kuroko leva les yeux au ciel, d'un air mi pensif, mi sur le point de tomber dans les pommes. Puis il leva un doigt devant lui, leur faisant signe d'attendre. Il réfléchit un certain temps. Et finalement, il hocha la tête.
- Effectivement, je crois que je vais vomir.
- Il te faut autant de temps pour t'en rendre compte ?!
- Je reviens.
En évitant de trop courir, il quitta prestement la salle d'entraînement et parvint de justesse aux toilettes les plus proches. L'urgence était visiblement passée, et il se contenta d'un peu d'eau sur le visage.
Lorsqu'il revint quelques minutes plus tard, personne n'avait bougé. Il marcha jusqu'à ses coéquipiers d'un air décidé. Et, une fois qu'il eut rejoint Kise et Aomine, annonça avec un grand sérieux :
- Je voudrais qu'on fasse un trois contre trois.
Personne ne réagit, sur le coup. Murasakibara avait l'air vanné d'avance. Midorima répéta, comme pour être sûr qu'il avait bien entendu. A côté de lui, Akashi s'était approché.
- La première équipe qui marque dix points gagne le match.
Kise et Aomine échangèrent un regard entendu. Ils avaient saisi où il voulait en venir. De l'équipe qui comptait sur les seuls talents individuels de ses membres, ou de celle qui privilégiait le jeu collectif, ils auraient tôt fait de déterminer laquelle détenait la meilleure stratégie. Et si celle de Kuroko l'emportait, il espérait bien parvenir à apaiser les tensions. Ou, du moins, à les faire réfléchir à leur comportement un tantinet égocentrique.
Comme Akashi donna son accord, les deux autres furent bien obligés de relever le gant.
Et dès les premières minutes, les prévisions de Kuroko s'avérèrent justes.
- Allez hop, et de cinq !
- Minechin, tu me gaaaves…
Murasakibara eut beau râler, il se fit chiper le ballon des mains avant même d'avoir franchi le milieu du terrain. Avec une flemme monumentale, il se tourna juste à temps pour voir Aomine en mettre un sixième.
- Tu me gaves vraiment !
Ce coup-ci, il se rua sur la balle et la récupéra sous le nez de Midorima. En quelques enjambées, il la déposa dans le panier adverse – marquant seulement le troisième point de leur équipe. Sans compter qu'Aomine répliqua aussi sec.
- Et de sept !
Haletant, le garçon aux cheveux violets trottina à contrecœur jusqu'au centre.
- Akachin, tu te relâches ?
Lui aussi était en sueur.
- Pas du tout. Je joue comme d'habitude.
- Pff…
Midorima ne se fit pas avoir deux fois, et prit le ballon. Faute de pouvoir remonter par lui-même, il l'envoya à Akashi. Il avait juste oublié qui le marquait.
- Voilà ce que ça fait de ne penser qu'à marquer~
- La ramène pas, Kise. Toi, tu marques rien du tout.
- Hein ?!
Kuroko intercepta le ballon, et le retourna à Aomine. Akashi ne chercha pas à le prendre de vitesse – c'était peine perdue.
- Jouer contre toi commence à devenir intéressant, Kuroko.
- Je ne joue pas seul. Si je progresse, c'est aussi parce que j'ai confiance en eux.
Il se retourna pour contempler le magnifique tir d'Aomine… qui rencontra Kise en plein vol, le percutant de plein fouet. Le ballon vola quelques mètres plus loin, et ils retombèrent lourdement sur les fesses. Le premier, qui se considérait dans son bon droit, commença à protester en se massant la joue, et naturellement, l'autre suivit, les deux mains sur la tête.
- Mais qu'est-ce que tu fous, Kise ?! C'est à moi que Tetsu a fait la passe !
- D'où tu sors ça ?! C'est évident qu'elle était pour moi !
- Pour moi, oui !
- Non, pour moi !
Courte trêve, durant laquelle chacun espéra vaguement qu'ils n'allaient pas tomber plus bas. Et puis, tout bien réfléchi, ils choisirent de régler leur différend en exploitant tout le potentiel persuasif de leurs poings.
Vus de l'extérieur, ils donnaient à Midorima et Murasakibara une furieuse impression de déjà-vu.
- Si vous vous engueulez, vous aussi, on n'est pas sortis de l'auberge !
- Pfouaah~ Ça tourne au grand n'importe quoi…
Ce disant, leur gourmet national s'en retourna à ses premières amours. Akashi lui aussi se dirigea vers les vestiaires. Exaspéré, Midorima poursuivit sa complainte en solitaire.
- En tout cas, ce qu'on peut en dire, c'est que tout ça était parfaitement ridicule… Kuroko ? … Il est en train de vomir !
Non seulement personne n'était resté pour l'écouter, mais voilà qu'il se retrouvait avec un Kuroko patraque sur les bras. Las, il daigna le ramasser à la petite cuillère alors qu'il se désagrégeait sur le plancher. Et, cerise sur le gâteau, il n'eut d'autre choix que de revenir pour réparer les dégâts. Coup de chance ou non, son porte-bonheur du jour était un paquet d'essuie-tout.
Aussi la coupe était-elle déjà bien pleine, lorsque Kise vint comme une fleur à la sortie du gymnase leur proposer d'aller manger une glace, pour sceller leur réconciliation.
- Sans moi.
- Mais… Midorimacchi~ !
- J'ai déjà donné, je passe mon tour.
- Moi, j'ai faim~
- Moi aussi, j'ai la dalle. Avec le coup de boule de Kise en plus, j'ai plus de tête…
- Mais c'est toi qui m'es rentré dedans !
- Ah ouais ?! Tu veux qu'on en parle ?!
- Ne recommencez pas à vous disputer…
- Je suis pas sûr que Tetsu soit en état d'avaler quoi que ce soit, quand on voit sa tête…
- Non, ça va mieux maintenant.
- Tu parles ! T'es blanc comme un lavabo !
- Je suis toujours comme ça.
- Pas faux…
Ils se regardèrent tous les cinq, et comme personne ne partait, ils firent un vote à main levée.
- Bon, quatre oui, on y va ! Midorimacchi, t'es sûr que tu veux pas… ?
- Non merci.
- Mais si tout le monde ne vient pas, c'est plus vraiment la glace de la réconciliation…
- Qui t'as demandé d'inventer un nom aussi débile ?!
- Dîtes, qu'est-ce que vous attendez comme ça devant le gymnase ?
Tout le groupe se retourna comme un seul homme, alors qu'Akashi émergeait du bâtiment. Le visage de Kise s'illumina instantanément.
- Akashicchi ! Il faut que tu viennes aussi !
Midorima et Aomine le regardèrent, désemparés, en se disant qu'il n'avait décidément peur de rien. Alors que le blondinet trépignait d'impatience à l'idée de partager son Cornetto de l'amitié, Kuroko croisa discrètement les doigts derrière son dos.
- J'ai peur de ne pas pouvoir rester. Allez-y sans moi.
Mine toute déconfite au dernier rang. Heureusement pour lui, Kise était du genre persistant.
- Juste une fois ! C'est important, pour l'équipe ! En plus, si tu viens, je suis sûr que Midorimacchi va se décoincer…
- Garde tes réflexions pour toi !
Akashi sourit poliment, sans répondre. Après tout, il n'avait peut-être pas vraiment d'autre obligation, ce soir-là.
Kuroko se laissa porter par un regain d'optimisme.
- On ne s'éloignera pas trop du collège. Il y a un conbini juste à côté.
Ravi de pouvoir compter sur son soutien, Kise hocha vigoureusement la tête. Le regard d'Akashi se posa sur Kuroko, et celui-ci détourna les yeux sans réfléchir.
- Si même toi tu t'y mets, je crois que ça ne me laisse plus tellement le choix.
Il soupira, puis haussa les épaules avec désinvolture.
- Bon, je vais faire une exception.
- Génial ! On est tous les six, enfin ! C'est parti !
- Eh ! Kise, arrête de faire comme si j'allais forcément venir avec vous !
- Mais tu vas forcément venir. Regarde, tu nous suis…
- … Franchement, tais-toi !
- Vous êtes bruyants, les mecs…
- On se dépêche, hein. J'ai faiiim~
- Mais… ! Murasakibara, arrête de me pousser !
- Minechin, tu vas pas assez vite.
- Mais on va y aller de toute façon, alors lâche-moi !
- Si vous continuez vos gamineries, je vous assure que je m'en vais pour de bon !
- La menace pas crédible, version Midorimacchi~
- Il aboie, mais il mord jamais.
- Vous perdez rien pour attendre !
Resté à l'arrière pour plus de sécurité (depuis le temps qu'il les fréquentait, la préservation de ses tympans était devenue un sujet de préocuppation majeure), Kuroko suivait le groupe d'un air enjoué. Ralentissant le pas, Akashi vint marcher à ses côtés.
- Ils sont toujours comme ça, je présume.
- Ca dépend. Mais ce soir, ils sont particulièrement en forme.
- Apparemment.
Devant eux, la dispute battait son plein. Les quatre garçons cherchaient tous à avoir le dernier mot, comme s'ils étaient subitement retombés en enfance. Ils argumentèrent pendant cinq bonnes minutes, jusqu'à ce que l'un d'eux sortît le mot de trop, et qu'Aomine filât un coup de pied expert dans le derrière de son voisin pour clore le débat.
Tandis que Kise chouinait, sans parvenir à apitoyer qui que ce soit, Kuroko contempla leurs grandes silhouettes, baignées dans l'éclat rougeâtre du ciel. Lorsqu'il était avec eux, il se sentait à sa place. Ils avaient beau se chamailler pour tout et pour rien, intrinsèquement, une chose les liait les uns aux autres. Une unité, qui transcendait le groupe. Elle n'avait pas de nom. Mais elle existait, enracinée au plus profond d'eux. Et sans doute était-il le seul à en avoir conscience.
Lui, et Akashi, peut-être. Il avait l'air convaincu que rien ne briserait jamais ce lien. Il agissait constamment selon cette certitude. Et parfois, Kuroko se demandait s'il n'avait pas eu quelque chose d'autre derrière la tête, le jour où il était venu lui proposer de les rejoindre.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Le temps que la question monta au cerveau, il se rendit compte qu'il souriait, depuis un bon moment déjà.
- Non, rien. Je suis content que tu sois venu.
Etonnement, Akashi ne répondit rien.
Baissant la tête, il ferma les yeux. En l'observant du coin de l'œil, Kuroko eut l'impression qu'il souriait aussi. Mais il n'en était pas sûr.
Ils débouchèrent enfin sur la supérette du quartier, que Murasakibara couvait d'un regard on ne peut plus suspect. Comme Kise boudait dans son coin en massant son derrière endolori, Aomine prit en main la suite des opérations.
- Ok, maintenant, la question qui fâche : qui paie ?
- Heiin~ ? Kisechin nous invite pas ?
- Pourquoi ce serait tout le temps moi ?!
- Bon alors, Midorima, pour changer…
- Je crois que tu rêves, là.
- Dépêchez-vous, j'ai faiiim~
- Fais péter le fric alors, ça ira plus vite.
- Hmm, pas envie…
- Bon, Tetsu, tu te dévoues ?
- Je n'ai pas assez pour tout le monde, c'était déjà mon tour la dernière fois. En plus, tu as l'air plutôt motivé, Aomine-kun.
- J'ai oublié mon porte-monnaie, ok ? Je m'excuse, voilà !
- Ah ouais. En fait, tu nous rackettes, Aominecchi.
- Mais n'importe quoi ! D'abord, c'est celui qui propose qui devrait inviter !
- La prochaine fois, t'éviteras de mettre des coups de pied aux gens avant de leur demander de te payer une glace ! Tu t'es même pas excusé !
- Oh, pardon. T'as mal aux fesses, Kise ?
- Oui, très !
Furtivement, Kuroko risqua un coup d'œil vers Akashi. Il ne s'impatientait pas. Il avait même l'air de s'amuser.
- Je suggère que chacun paie pour soi. Ça devrait résoudre le problème.
Aomine et Kise se turent, quoique toujours aussi grognons. Ils échangèrent un regard, puis se résignèrent, bon gré, mal gré.
- Bon, d'accord.
- Pour une fois qu'Akashicchi est là...
- Ça me va aussi.
- Moi, j'ai toujours faiiim…
- Ok, on a compris, on y va !
Entre le moment où la petite troupe franchit les portes automatiques pour s'acheminer vers le bac à glaces, et celui où les plus lents s'extirpèrent enfin du magasin, il s'écoula bien un quart d'heure. Le temps pour Aomine, Kise et Murasakibara de mener à bien le débat du soir : « C'est mieux les glaces à l'eau où les crèmes glacées ? »
- Comment peuvent-ils passer autant de temps devant un bac réfrigéré…
Kuroko ne répondit rien, les yeux rivés sur Midorima.
- … Pourquoi tu me regardes comme ça, Kuroko ?
- J'essaie de vérifier une théorie.
- Sur quoi ?
- Les différentes façons de manger une glace. En général, on peut classer les gens en trois catégories.
Intrigués malgré eux, ses deux acolytes le dévisagèrent.
- Et… lesquelles ?
- Ceux qui lèchent leur glace. Ceux qui sucent leur glace. Et ceux qui croquent leur glace. C'est assez révélateur.
Il ne fit pas vraiment attention aux regards atterrés qui le fixaient avec un air de « Révélateur de quoi, exactement ?! ».
Tout en l'observant, le garçon à lunettes prenait garde à rattraper la moindre coulure qui ourlait le long de la surface givrée.
- Par exemple, Midorima-kun fait partie de la première catégorie. Il fait attention à ce que rien ne lui dégouline sur les doigts, ce qui montre qu'il est du genre méticuleux.
- On se serait passé de la description.
- Je vois. C'est une théorie intéressante. On pourrait dire que les personnes de la première catégorie ont tendance à être plutôt consciencieuses et respectueuses envers les autres.
A la surprise générale, Akashi choisit de se prêter au jeu.
Le bord lisse et brillant de la glace effleura presque ses lèvres humides, qu'elle avait teintées d'un rouge grenat.
- Et pour moi, qu'est-ce que tu dirais ?
Kuroko hésita.
C'était comme un piège dans lequel il aurait sauté à pieds joints. Impossible de se dérober. Midorima avait tout aussi bien entendu la question que lui. Et nul doute qu'il insisterait pour qu'il donne son diagnostic, comme il venait de le faire pour lui. Au pire, il trouverait son refus étrange.
Lentement, Kuroko se tourna vers leur nouveau capitaine. Il avait pourtant l'habitude de dévisager les gens sans trop s'inquiéter de leur réaction. Mais depuis qu'ils étaient ressortis pour attendre sur le parking, il s'était abstenu de regarder dans sa direction.
L'air aussi concentré que possible, il plongea ses yeux dans les siens, tandis que la glace franchissait le seuil de ses lèvres.
Une part de lui se frigorifia lorsqu'il le vit mordre dans le bâton rouge à pleines dents.
- Alors, Kuroko ? Qu'est-ce que tu as à dire sur la troisième catégorie ?
- … La troisième catégorie, je ne sais pas… Mais Akashi-kun est quelqu'un de très direct.
Midorima hocha lentement la tête, et ils déglutirent en cœur.
Soudain, des éclats de voix s'élevèrent derrière eux. Toujours aussi bruyants, les retardataires déchiraient déjà le papier d'emballage de leurs acquisitions, sans prêter attention au silence glacé qui régnait sur le parking. Lorsqu'il les vit approcher, Kuroko soupira intérieurement.
- Comment tu peux t'empiffrer à ce point ?
- Hmm… C'est une question d'hédonisme, Minechin.
- Où est-ce qu'il a appris ce mot ?!
Encore sous le coup de l'expérience anthropologique de tout à l'heure, Midorima analysait avec une insistance un peu inquiétante le processus de dégustation de glace chez les trois nouveaux spécimens. Aomine était partisan des coups de langues intermittents, à la manière d'un chat lapant son lait, tandis que Kise suçotait tranquillement le petit bâton jaune.
Quant à Murasakibara, à peine eut-il rejoint le trio en stand-by qu'il attrapa le premier candidat de son paquet de glaces, et l'engloutit d'une traite.
- … Tu peux rajouter une quatrième catégorie, Kuroko. Ceux qui gobent les glaces.
- Oui. Celle-là, je ne l'avais jamais vue.
Soudain, un autre constat traversa l'esprit du garçon aux cheveux clairs.
- D'ailleurs, Midorima-kun, c'est une glace au thé vert, non ? Ça te va bien.
- Très spirituel. Ça vaut aussi pour Akashi, je présume.
Kuroko acquiesça, comme s'il venait de faire une découverte très sérieuse. A l'adresse de leur capitaine, il demanda :
- Elle est à la cerise ?
- Oui. C'est pas mal.
- Ah, mais c'est vrai ! J'avais même pas fait attention ! La mienne, elle est à la banane. Et toi, Aominecchi ?
- Hmm ? Chai pas, j'trouvais ça marrant, une glace toute bleue…
- Bon ok, laisse tomber. Et Murasakicchi, euh… Il doit y en avoir une de violette, dans ton paquet ?
- Ouais, celle à la myrtille. Je l'adore~
- Ha ha, un arc-en-ciel de glaces ! On devrait prendre une photo !
- Sans moi, merci.
- Et toi, Kuroko ? Elle est à quoi ?
- A la vanille.
Il se retrouva face à cinq paires d'yeux plus ou moins consternées.
- C'est très bon, vous savez.
- Peut-être, mais y a plus de logique, là !
Au bout du compte, la photo fut prise par Kise, alors qu'ils tendaient chacun leur glace en cercle sous le viseur du téléphone. L'idée n'étant pas si déplaisante, ils l'imitèrent tous, jusqu'à ce que l'un d'entre eux manqua de voir son esquimau lui faire faux bond.
Ils quittèrent le parking ensemble, et se dirent à demain au coin de la rue. Kuroko fut le dernier à s'en aller. Par hasard, il jeta un coup d'œil à son bâtonnet.
La chance n'en finissait pas de lui sourire.
Dans tout le gymnase, les rebonds précipités et les crissements de chaussures résonnaient à en crever les tympans. Le rythme était plus effréné que jamais. Sous ses yeux, Kuroko voyait défiler les couleurs des maillots, grandes taches informes qui fusaient comme des boomerangs. Il se recroquevilla malgré lui. Son souffle lui brûlait la poitrine.
Aomine ralentit en passant devant lui, mais il lui fit signe de ne pas s'arrêter. Prenant sur lui, il regagna le terrain au pas de course.
Ces derniers temps, Aomine avait commencé à sécher l'entraînement. Et force était de reconnaître que cela ne le pénalisait pas tellement. Qu'il vînt ou pas, ses performances l'avaient convaincu de n'en avoir plus besoin.
Il n'était pas le seul. En l'espace de quelques semaines, tous les cinq avaient fait des progrès prodigieux, eux qui étaient déjà extraordinairement talentueux à leur entrée dans le club. Kuroko était aux premières loges pour en témoigner.
Teikô s'était qualifié sans dommages aux Championnats Nationaux Inter-Collèges. Il avait l'impression de toucher son rêve du bout du doigt, et en même temps, il sentait que le plus dur restait à venir. Il s'en faisait pour Aomine, quoi qu'en disent les autres. Mais il avait déjà beaucoup à faire, de son côté. Et ce jour-là, son partenaire était revenu à l'entraînement. Raison de plus pour ne penser à rien d'autre qu'à la compétition à venir.
Enfin, idéalement. C'était sans compter l'épuisement qu'il avait accumulé ces jours derniers. A peine sortis des sélections régionales, ils en étaient déjà à mettre les bouchées triples (les doubles, cela faisait longtemps qu'elles constituaient la norme, au sein de la Première Section). Et il avait outrepassé ses limites depuis belle lurette.
Avant même de débuter l'entraînement, après les cours, ses jambes lui avaient paru outrageusement raides. Courir était une torture. Sauter, une mise à mort musculaire. Et les gens se mettaient progressivement à tourner et tourner autour de lui, comme dans un carrousel.
Il fit de son mieux pour ne rater aucune passe. Sa vision se troublait de plus en plus.
Il songea que celui qui avait décrété que les ballons de basket auraient une couleur aussi vive devait lui aussi être sujet aux étourdissements. Ou alors, il aimait bien l'orange.
- Eh, t'endors pas, Kuroko !
Une surface dure et moite venait de rencontrer sa joue alors que le monde passait à l'horizontal.
- Désolé… Je me relève tout de suite…
- Tu dis ça, mais t'as pas l'air de pouvoir remuer le petit doigt !
C'était Aomine qui parlait. Douloureusement, il prit appui sur ses genoux pour se remettre debout. Kise s'approcha, et lui tendit la main.
- Ça va, Kurokocchi ?
- Ne l'aide pas.
Freiné net, le blondinet resta en suspens. Kuroko releva la tête. Le souffle court, leur capitaine s'arrêta un instant devant eux. La sueur perlait sur son front, mais malgré cela, sa voix ne trahissait pas la moindre fatigue.
- Aux championnats, on aura deux rencontres d'affilée par jour. Si tu ne peux pas suivre la cadence, ce sera un vrai problème.
A la vérité, Kuroko sentait qu'il était exténué. Mais l'heure n'était pas aux bons sentiments. Et, quitte à choisir, il lui était reconnaissant de le loger à la même enseigne que les autres. Inspirant à pleins poumons, il prit son courage à deux mains, et fixa Akashi avec détermination.
- … Compris.
L'exercice reprit. Plusieurs fois, il craignit que le ballon ne lui glissât des mains tant elles étaient moites. Le cuir était humide. Il faisait une chaleur de bête. Son t-shirt lui collait à la peau. Son short aussi, et c'était encore pire.
La séance n'eut pas de fin. Ou plutôt, la fin eut lieu sans lui. Alors que le coup de sifflet retentissait, il s'était à nouveau écroulé, quelque part au bord du terrain.
La tête collée contre le parquet. Le sol était frais, au moins.
Autour de lui, les échos s'étaient affaiblis.
Peut-être qu'il allait fondre, et s'écouler lentement entre les lattes de bois.
- Kuroko, relève-toi.
La voix était toute proche. Petit à petit, il sentit qu'on lui soulevait le bras.
- Allez, debout.
Armé de l'ultime once d'énergie qui lui restait, il se mit à genoux. La tête flottante, il vit Akashi s'accroupir près de lui et passer son bras par-dessus ses épaules. Il le hissa avec force, jusqu'à ce qu'il tînt à peu près sur ses pieds.
Songeant qu'il avait sans doute mérité un nouvel avertissement, Kuroko cherchait son souffle pour s'excuser.
- Ca va aller ?
La voix d'Akashi ne contenait aucun reproche.
Encore. Il s'était encore trompé.
Peu importe depuis combien de temps il le connaissait, il avait toujours faux lorsqu'il cherchait à lire dans ses pensées. Au fond, il n'en avait pas la prétention, et se laissait surprendre à chaque fois.
Comme il acquiesçait, Akashi s'éloigna. Il resta là un moment, sans doute pour s'assurer qu'il n'allait pas s'écrouler une troisième fois. Les petits pas en crabe de Kuroko n'étaient probablement pas pour le rassurer. Il était plus instable qu'un faon qui venait de naître.
- Ca va très bien, je vais juste prendre mon temps pour… avancer.
Croisant les bras, le capitaine eut un soupir las.
- Exceptionnellement, tu seras dispensé d'entraînement demain.
- Quoi… ? Non, pas la peine, demain je serai…
- Ne discute pas, tu as besoin de te reposer. L'important, c'est l'Inter-Collèges. Si tu brûles toutes tes réserves avant, ça n'a aucun sens.
Sans lui laisser le loisir d'argumenter davantage, il fit volte-face et prit le chemin des vestiaires. Kuroko n'avait plus qu'à se faire une raison. Quand bien même aurait-il insisté qu'il n'aurait sans doute fait qu'envenimer la situation. Akashi et les autres suaient sang et eau pour ce championnat. S'il ne se montrait pas à la hauteur, nul doute qu'il les décevrait.
Et peut-être même que lui lui en voulait déjà.
Un pas après l'autre, il quitta la salle d'entraînement. Leur vestiaire ne lui avait jamais paru aussi lointain.
Lorsqu'enfin, il en vit la porte au bout du couloir, il laissa échapper un soupir si long et si profond qu'il dut aussitôt inspirer à pleins poumons, faute d'air.
Il tourna la poignée, et rentra dans la pièce.
La fenêtre du fond était ouverte. La fraîcheur du soir aurait pu s'avérer salutaire, si l'atmosphère n'avait pas été à ce point saturée par les relents de déodorants aux fragrances plus artificielles les unes que les autres. Quasi suffoqué, Kuroko étouffa un toussotement, et se hâta vers son casier.
Il se serait volontiers laissé tomber sur le banc central, le temps de remettre de l'ordre dans ses idées. Mais la première chose qui avait attiré son regard en entrant – la première personne, en l'occurrence – l'en avait passablement dissuadé. Bien qu'il lui tournât le dos, Akashi avait toujours ce petit quelque chose qui le mettait mal à l'aise. A force de rigueur envers lui-même, il n'était pas impossible qu'il déteignît sur son entourage.
La tête vide, Kuroko ouvrit la porte en fer. Il prit une serviette dans son sac. Il sécha ses cheveux, s'épongea longuement le visage, la nuque. Il entendit le bruit de vêtements froissés derrière lui.
Quoique déjà révulsé par les divers fumets qui planaient dans l'air, il sortit sa bombe aérosol. Attrapant le bas de son t-shirt, il le souleva, et le passa par-dessus sa tête.
Une fois plié, et enfourné tout au fond du sac, il saisit le déo.
Le secoua.
Une courte hésitation lui passa à travers la tête.
Il s'aspergea rapidement, puis le rangea aussitôt. La raison précise lui échappait, mais il n'aimait pas vraiment faire ce genre de choses quand il n'était pas seul. Au milieu du groupe, personne ne faisait attention à lui, alors il s'en accommodait.
Mais ils n'étaient que deux.
Il avait une drôle d'impression. Et elle persistait.
Il n'entendait plus rien. Plus d'affaires bousculées, plus de porte qui s'ouvre ou qui se ferme. Il ne l'avait pas entendu partir. Il devait être encore là. Derrière lui.
Il ne bougeait plus. Tout d'un coup, un frisson le parcourut. Il était encore torse-nu.
L'atmosphère avait changé. L'impression étrange s'accentuait. Il n'osait pas se retourner pour en avoir la certitude.
Rapidement, il prit son t-shirt de rechange, et l'enfila. Avec une précaution inhabituelle. Comme s'il se trouvait sous l'œil d'une caméra.
Il le sentait. Dans le silence ambiant, il entendait son cœur marteler sa poitrine.
Il baissa les yeux. Il avait encore son short. Il ne pouvait pas se résoudre à l'enlever.
Il tira sur son t-shirt, sans raison.
Il l'entendait respirer.
Pas comme d'habitude. Plus fort.
Il entendait les battements de son cœur quand il respirait.
Au bout d'un moment qui lui parut une éternité, il se retourna.
A peine.
Akashi le regardait.
Figé.
Hagard.
Fasciné.
Aucun mot ne lui venait pour le décrire. Ce regard.
C'était la première fois qu'il le voyait.
Lentement, il approcha.
Kuroko ne pouvait pas détacher ses yeux de lui. Il ne pensait plus.
Il ne se demanda pas ce qui était en train d'arriver.
Tout défilait, comme dans un film.
Akashi baissa les yeux. Le regarda à nouveau.
Il respirait. Kuroko inspirait, sentait son souffle chaud s'immiscer dans sa bouche. Il expirait, leurs visages si proches que son propre souffle revenait lui effleurer les joues.
Une main agrippa la sienne. Et son corps frissonna tout entier.
Ils restèrent longtemps, tout près l'un de l'autre. A mêler leurs respirations discontinues.
L'un hésitait.
L'autre sentait son cœur battre de plus en plus fort, à mesure que les secondes défilaient.
Inconsciemment, il serra sa main dans la sienne.
Et tout se précipita.
Ses sensations se bousculaient les unes les autres, comme dans un carambolage d'auto-tamponneuses.
Il ne le touchait pas.
Hormis leurs mains.
Et ses lèvres.
Elles disparaissaient, puis revenaient envelopper les siennes, comme si elles avaient été une cuillerée de miel.
C'était la chose la plus violente et la plus douce qu'il avait jamais ressentie.
Comme s'il allait imploser. Il fermait fort les yeux, pour s'en empêcher.
C'était bizarre. Le bruit, la chaleur, l'humidité.
Tout était bizarre.
Il avait envie d'approcher son autre main.
Mais les sensations le paralysaient.
Puis il sentit qu'il lâchait sa main.
Il ouvrit les yeux.
Le temps qu'il se fît à la lumière, Akashi avait détourné son visage.
Kuroko le regardait. Sans un mot.
Il le vit passer brièvement la main dans ses cheveux rouges.
Puis il saisit son sac, et sortit de la pièce.
Lui resta debout. En short et en chaussettes. Avec un t-shirt qui laissait passer les courants d'air.
Il regarda sa main. Et se rendit compte qu'il tremblait. D'un coup, il sentit ses joues s'échauffer, comme par un effet de retardement.
Sans plus trop savoir ce qu'il faisait là, il s'assit sur le banc.
Sans penser à quoi que ce soit.
Seulement que son jour de repos était une bonne chose. Tout bien réfléchi.
