Voilà. Le voilà. Le nouveau chapitre.
Je m'étais dit que j'aurais le temps d'écrire un OS en entier avant de m'y attaquer, mais comment dire... Au bout de deux semaines, ça m'a manqué. Et la reprise du manga a été annoncée. Comment résister ? J'ai mis mon OS entamé au placard pour un petit moment, et je me suis dépêché de taper le chapitre que voici~
Et comme je l'avais prédis (première fois que mes prévisions se vérifient ( o - o)), le flashback prend fin ici ! C'était long, c'était intense, mais ça y est, je retourne à l'histoire, la vraie (O O) A tous les persos outrageusement laissés en plan pendant tout ce temps : ne pleurez plus, votre heure est venue ! (enfin je ne sais pas quand exactement, mais elle va venir !)
Donc donc, reviews, et puis chapitre~
chizumi-san : No problem, je sais que ces chapitres faisaient un peu redite, mais j'en avais besoin pour que l'ensemble se tienne :3 Et puis ça m'a permis de broder un peu autour~ La fac, je ne sais pas si je gère, mais en tout cas je me plais plutôt bien~ A la prochaine !
liberlycaride : J'avoue que j'ai un faible pour les scènes comme ça (on s'en serait douté, non ?) Et pas seulement pour Akashi et Kuroko. Les imaginer tous ensemble dans pleins de situations différentes, je trouve ça tellement mignon~ J'aurais pu passer encore une éternité sur Teikô à développer des tonnes de scénarios possibles, mais il faut quand même s'en tenir à l'histoire et éviter de trop divaguer. Des séries espagnoles et du tango, carrément ? xD Quand on me dit ça, je pense plus à Bleach qu'à Kuroko ! Je n'ai pas dit que vous n'aimeriez pas Akashi dans cette fic, seulement que, tant qu'il n'y avait pas eu le flashback pour éclairer un peu sa situation, il ferait peut-être mauvaise impression, au début. Mais loin de moi l'idée de le saborder, au contraire~ Je ne sais pas trop quoi dire par rapport au fait que vous ayez une situation similaire... Je ne peux pas garantir qu'il va prendre les meilleures décisions, dans cette fic (faut dire aussi qu'il a un caractère un peu spécial, j'espère que tu ne lui ressembles pas sur tous les plans xD). En tout cas, je pense que ce que l'on fait sous la contrainte finit par échouer, tôt ou tard. On est comme on est, pas comme les autres voudraient qu'on soit. Quelle que soit ta décision, je te souhaite bon courage, et merci à toi aussi pour ton soutien ! :3
Grwn : Merci beaucoup ! Pour Kagami, j'ai peur de devoir te faire attendre encore un peu. Par contre, pour Aomine, ça ne devrait plus tarder ! La fin du dernier chapitre est plébiscitée, ça me rassure, vu depuis combien de temps on attendait qu'il se passe quelque chose ! xD Je vais peut-être pouvoir revenir à Midorin et Takao, à l'occasion~
Bonne lecture !
L'Inter-Collèges débuta quelques jours plus tard, et engloutit tout le reste. Kuroko était enfin là où il rêvait d'être. Alors, le temps du championnat, il se focalisa exclusivement sur les matchs, et repoussa ses autres préoccupations du mieux qu'il pouvait.
Le lendemain de « l'incident » - comme il ne savait pas vraiment comment l'appeler, il avait choisi ce terme par défaut –, il était resté chez lui au lieu d'aller à l'entraînement, comme convenu. Il n'avait pas mis le nez dehors. Sans être bien sûr que c'était la bonne chose à faire ou pas, il avait ressassé et ressassé sans cesse la soirée de la veille. Il ne pouvait pas s'en empêcher – et encore moins faire comme si de rien n'était.
Au bout d'un moment, il se fit une drôle de réflexion : finalement, ça avait eu le mérite de clarifier les choses. Il y avait pourtant eu une foule de détails qui auraient pu le mettre sur la voie plus tôt. Mais il était passé complètement à côté. Comme lorsque Momoi lui avait proposé de sortir avec elle. Il n'était décidément pas doué pour saisir ce genre de choses, surtout lorsqu'elles le concernaient.
A présent, il ne pouvait plus ne pas s'en rendre compte. Il y pensait constamment. Et chaque fois qu'il se rejouait la scène, il éprouvait la même sensation.
En fin de compte, il n'avait pas trouvé ça bizarre qu'ils se soient embrassés.
Pour une raison simple.
Il était amoureux d'Akashi.
Pourquoi. Comment. Depuis quand.
Pas la moindre idée.
Il constatait. C'était tout.
Lorsqu'il le revit, le surlendemain, sa déduction devint une évidence.
En deux jours, tout s'était transformé. Il voyait les choses différemment. C'était comme si on lui avait greffé une nouvelle paire d'yeux. Et chacune de ses perceptions était plus profonde, plus intense.
Il hésitait à aller vers lui. Il n'osait pas lui parler.
Chaque fois qu'il l'entendait s'adresser à eux pour leur donner de nouvelles consignes, où crier ses indications pendant les matchs d'entraînement, c'était comme si un petit orage se mettait à gronder à l'intérieur de lui.
Il ne se rappelait pas avoir déjà connu quelque chose de comparable. Quand il entendait des gens de son âge parler de leurs histoires avec un tel ou tel autre, il écoutait un peu distraitement, sans vraiment se sentir concerné. Il ne s'était jamais senti attiré par un garçon. Mais il ne s'intéressait pas vraiment aux filles, non plus.
C'était juste Akashi.
Naturellement, il n'en parla à personne. Et de toute façon, les autres étaient bien trop tendus par l'échéance toute proche pour se rendre compte de quoi que ce soit. Tout au long de la semaine qui le séparait du Championnat, il revit les mêmes flashs. Ils surgissaient devant ses yeux, si bien qu'il se demanda s'il serait à même de se concentrer sur les matchs à venir.
Mais une fois la compétition commencée, la fièvre des affrontements et l'émulation qui se propageait au sein de l'équipe balayèrent efficacement tout ce qui le tracassait.
Ni lui, ni Akashi ne revinrent sur ce qui s'était passé. Jusqu'à la fin du tournoi, ils n'avaient qu'un seul mot d'ordre.
Gagner.
Et il sembla à Kuroko que c'était tout ce que leur capitaine avait à l'esprit. A chaque rencontre, il était plongé dans une concentration profonde, du début jusqu'à la fin. Et même en dehors, il restait imperturbable, veillait à ce qu'ils soient prêts, et réfléchissait déjà au match suivant. Inconsciemment, Kuroko redoubla d'efforts, et joua mieux qu'il ne l'avait jamais fait.
Enfin, ce fut la consécration. Les quelques secondes qui suivirent le buzzer final restèrent suspendues dans le vide. Et, comme si un poids venait de s'envoler, le N°15 se sentit libre de regarder quelle réaction Akashi pouvait avoir.
Il s'était arrêté, au milieu du terrain.
Il avait fermé les yeux.
A cet instant, son visage paraissait extraordinairement serein.
Cela n'avait rien à voir avec la joie. C'était une sorte de plénitude qui émanait de lui. La satisfaction que les choses étaient telles qu'elles devaient être.
A leur juste place.
Puis il entendit la clameur de dizaines et dizaines de personnes qui exultaient en même temps. Kise lui tomba sur le dos sans s'arrêter de faire des bonds. Tout le monde sur le banc s'était levé, et Aomine les rejoignait. Midorima soupira, tout en ne pouvant s'empêcher de sourire. Evidemment, Murasakibara baillait déjà.
Il leur fallut mener une dernière croisade pour quitter le pôle omnisport : à la sortie des vestiaires s'était déjà amassée une horde de journalistes. Qui tenait son reflex à bout de bras pour espérer saisir les cinq prodiges sur un cliché, qui tendait un micro ou un dictaphone dans leur direction en posant mille questions à la fois. Exténué, le petit groupe aurait bien voulu se faufiler incognito jusqu'à leur hôtel. Peine perdue.
Akashi se porta volontaire, et mena les interviews avec un professionnalisme remarquable. Derrière lui, les autres se contentaient de faire bonne figure pour les photos, bien contents qu'il se dévouât à chaque fois pour le rôle de porte-parole. Seul Kuroko, que personne ne remarquait, était resté à l'abri des flashs.
Ils regagnèrent l'auberge de jeunesse où ils séjournaient dans un silence monacal. Trop épuisés pour aller dîner, Kise et Kuroko se traînèrent jusqu'à la chambre qu'ils partageaient tous les six, et s'écroulèrent sur leurs futon. Dans le hall, ceux qui n'avaient pas participé à la finale leur mirent à dispositions une quantité faramineuse de yakisoba et d'onigiri. Les plus affamés – Aomine en tête – les engloutirent aussitôt, descendant chacun deux canettes de Pocari. On avait préparé un sac à part pour Murasakibara, bourré à craquer de biscuits et de tablettes de chocolat en tout genre. Celui-là non plus ne fit pas long feu.
Akashi et Midorima restèrent un peu en retrait de l'agitation. Devant eux, les autres s'égosillaient autour de la table. Silencieux, le garçon aux cheveux rouges retira l'emballage de son sandwich, et mangea lentement.
Son voisin constata combien ses traits s'étaient creusés. Il était fatigué, bien qu'il le laissât à peine voir.
Un à un, les garçons se dispersèrent pour rejoindre leurs quartiers. La cérémonie de clôture était programmée dans la matinée du lendemain, et Nijimura tenait à ce qu'ils aient des mines à peu près décentes pour recevoir les honneurs et toutes les breloques qui allaient avec. Il inspecta une dernière fois la salle avant d'éteindre, et aperçut Aomine, qui s'était ni plus ni moins affalé en travers du canapé, et dormait à poings fermés.
- Alors lui… Aomine !
Pas de réaction, si ce n'est un léger grognement de satisfaction alors qu'il s'enfonçait un peu plus entre les coussins.
- Tant pis, on le réveillera en descendant demain matin.
Las, l'ex-capitaine acquiesça. Se retournant, il vit Akashi réprimer un bâillement. Celui-ci se hâta de rentrer la tête dans les épaules pour cacher son visage, et marcha vers le couloir.
- Toi aussi, ça te ferait pas de mal de dormir.
- Je crois que je vais y aller. A demain, alors.
- … Akashi.
Arrivé au pied des escaliers, Akashi s'arrêta. L'air de ne pas trop savoir ce qu'il allait dire, Nijimura leva la tête et fit une moue indéchiffrable.
- T'as vraiment géré, sur ce coup-là. Et même dans l'absolu, tu t'en sors bien avec eux. Mais si je peux te donner un conseil, ne mets pas trop de distance entre eux et toi. Le capitaine doit être le cœur de l'équipe.
Tous deux se dévisagèrent un long moment. Le visage d'Akashi se fendit d'un sourire.
- Je ne cherche pas à mettre de distance entre nous. Mais je pense que le capitaine ne peut être au même niveau que ses joueurs, précisément parce qu'il lui incombe de les diriger.
La discussion n'alla pas plus loin. Le regard de Nijimura pesait sur son dos alors qu'Akashi gravissait les marches jusqu'au premier. Sans doute aurait-il eu beaucoup de choses à répondre. Mais il garda le silence.
Dans la chambre, il faisait déjà noir. Midorima venait de se glisser sous les couvertures. Murasakibara s'endormait comme il mangeait : d'une traite. Et, entretemps, Kise s'était étalé en travers de son matelas, un pied en dehors, qui menaçait dangereusement le dos de Kuroko.
Il l'avait déjà cogné une fois, tout à l'heure. La pauvre victime s'était réveillée sur le coup, et était restée prostrée sur son oreiller, à attendre que le sommeil vînt le reprendre. Lorsque Midorima était remonté, il lui avait demandé de lui raconter la soirée. Et puis, une fois qu'il avait parlé, ils s'étaient tus, tous les deux, en entendant les voix de leurs deux capitaines depuis le rez-de-chaussée.
La lumière s'était éteinte juste avant qu'Akashi n'entrât. Midorima repoussa sans ménagement le bras de Kise, qu'il découvrit à quelques centimètres de son visage lorsqu'il se tourna de l'autre côté. Juste derrière sa tête, Kuroko entendit Murasakibara émettre un bruit étrange, entre le soupir et le râle. Il devait être en pleine expédition au pays des bonbons.
Sur le futon du bout, Akashi s'allongea sans un bruit. Le plus silencieusement possible, Kuroko se retourna, et chercha à l'apercevoir dans l'obscurité. Il lui tournait le dos. Puis son regard dériva sur Midorima. Lui n'était sans doute pas du genre à piquer du nez en vingt secondes chrono.
Comme il ne risquait pas d'être vu, il contempla le dos d'Akashi.
Il voulait lui parler. Le Championnat était derrière eux, et l'exaltation commençait à retomber. Il devait seulement trouver le moment.
Demain peut-être.
Petit à petit, ses yeux commencèrent à se fermer, et il se blottit un peu plus sous sa couette.
Bientôt, il sombra dans un sommeil profond. La nuit passa sans encombre – courte, certes, mais paisible.
Exception faite du vigoureux coup de pied qu'il reçut sur les coups de six heures, juste entre les omoplates.
- Pardooon, Kurokocchi !
Dans sa détresse, Kise tentait de passer la tête par-dessus l'épaule de Kuroko, tantôt à droite, tantôt à gauche, tandis que celui-ci restait complètement inerte devant le miroir, actionnant mollement son poignet pour faire bouger la brosse à dents de bas en haut.
- Tu m'en veux à ce point ? Dis quelque chose !
- …
- Laisse-le, Kise. Tu sais bien qu'il est terriblement lent à la détente, le matin.
Ce disant, Midorima se passa un coup de peigne, jaugea son reflet dans la glace, puis, visiblement satisfait, s'apprêta à quitter la pièce, lorsqu'il manqua de se faire percuter par Aomine.
- Mais… ?! Fais un peu attention !
- Pourquoi vous me réveillez que maintenant ?! En plus j'ai pioncé sur le canap' !
- Ça, c'est entièrement de ta faute.
Toujours dans le coaltar, Kuroko procédait par étapes : d'abord, rincer la brosse à dents. Ensuite, les joues de hamster en faisant tourbillonner le dentifrice à l'intérieur, et enfin, tout dans le lavabo. Avec une rigidité tellement saccadée qu'elle lui donnait des airs de robot. Lentement, il tourna la tête vers Aomine.
- Bonjour.
- Ah, salut Tets… Woooh, c'est quoi c'te touffe ?!
Tous les regards se braquèrent vers lui alors qu'il passait à tout hasard une main dans ses cheveux.
- Ca m'arrive souvent.
- Oui mais là, c'est pire que tout. On dirait un hérisson.
- T'en fais pas, Kurokocchi, ça va sans doute s'aplatir d'ici à la remise de médailles. Et puis, au pire, c'est mignon~
Pas réconforté du tout, Kuroko prit la mouche, et remballa sa trousse de toilette avant de gagner le couloir.
En bas de l'escalier, Murasakibara était déjà parti s'attaquer au petit-déjeuner.
Il s'arrêta devant la porte de la chambre. C'était celle-là, l'occasion qu'il cherchait. Akashi devait encore être à l'intérieur.
Il sentit le stress monter avant même d'être entré. Lentement, il expira tout l'air de ses poumons. Il tourna sept fois sa langue dans sa bouche. Puis avança.
L'intéressé était en train de faire un dernier tout d'inspection. Il se retourna. Son visage sembla plus tendu à l'instant où il vit Kuroko.
- Tu as un moment ?
Le voir avec une expression aussi distante le mettait mal à l'aise. L'atmosphère s'était nettement refroidie.
Le fixant droit dans les yeux, Akashi leva la tête, comme pour signifier qu'il l'écoutait, bien qu'il ne répondît pas.
Il n'avait pas la moindre idée de la manière dont il allait aborder le sujet. Mais il pressentit qu'il ferait mieux d'être direct.
- Euh… Comment dire… A propos… de…
En théorie, tout du moins.
Il lui était bien plus difficile d'amorcer la conversation qu'il ne l'aurait cru. Il avait terriblement conscience du regard d'Akashi posé sur lui. A un moment donné, il avait lui-même baissé les yeux. Il se sentait bizarre lorsqu'il le regardait en face.
- Je sais de quoi tu veux me parler.
La surprise d'entendre sa voix s'élever aussi distinctement après son silence le prit de court. Il y avait quelque chose de réticent dans son ton. Comme si la deuxième partie de sa phrase était restée en suspens – « Mais j'aurais préféré que tu t'en abstiennes. » C'est en tout cas ainsi que Kuroko le perçut.
Au fond de lui, il se demandait ce qu'Akashi pouvait bien penser. Il n'avait aucune chance de le deviner. Mais à cet instant, il aurait tant voulu savoir.
Pourquoi il l'avait embrassé, ce jour-là.
Pourquoi il n'avait plus dit un mot depuis.
Et si, par hasard, il ne ressentait pas la même chose que lui.
Mais c'était des questions qu'il ne pouvait se résoudre à poser.
- Il vaut mieux que tu oublies ça.
Il releva les yeux. Sa réponse le laissa sans voix.
Akashi dut lire le désarroi dans son regard. Pour la première fois, il parut embarrassé, lui aussi. Il ne cherchait pas à fuir – il ne l'aurait jamais fait. Mais il avait l'air de chercher une justification qui ne venait pas.
Finalement, ce fut à lui de détourner le regard. Kuroko l'observa avec surprise. Akashi troublé – voilà quelque chose de rare.
- Je n'ai aucune explication. Si tu veux des excuses, alors…
- Non, je n'ai pas dit ça.
Sa voix fut plus ferme qu'il ne l'aurait voulu. Sous l'œil suspicieux d'Akashi, il hésita à en dire davantage. Puis il ajouta, d'un ton plus mesuré :
- Tu n'as pas à t'excuser. C'est vrai que, sur le moment, je n'ai pas compris ce qui se passait. Mais même après, je ne t'en ai pas voulu du tout. En fait, je…
Soudain, des éclats de voix résonnèrent dans le couloir. Des bruits de pas lourds se rapprochaient de la chambre. Rapidement, Akashi se pencha au-dessus de son sac pour le fermer. Ses mains tremblaient légèrement au-dessus de la fermeture éclair.
- On en reparlera plus tard.
- Quand ?
Kuroko s'était baissé lui aussi, pour être à sa hauteur. Il lui répondit dans un souffle.
- Quand on sera rentrés.
Bien que l'indication fût un peu vague, ils durent s'en tenir là, car Murasakibara entra en trombe dans la pièce, balayant les alentours d'un regard vengeur.
- Akachin… Mes chips ont disparu… C'est pas toi qui me les aurais piquées, Kurochin ?
- Je n'ai rien pris.
- Je les ai dans mon sac, Murasakibara. Tu avais laissé traîner le paquet dans ton futon.
- Aah bon ? Peut-être…
Son regard tomba sur la poche extérieure du sac. Akashi l'ouvrit pour en extraire ledit paquet, et le lui tendit. Provoquant un soudain regain de dynamisme chez leur camarade apathique, qui le remercia gaiement, avant de repartir, son trésor entre les mains. Le temps que Kuroko tournât la tête, le capitaine de l'équipe avait déjà soulevé son sac et marchait à son tour vers la porte.
Voyant qu'il ne bougeait pas, Akashi le regarda par-dessus son épaule. Pour une raison mystérieuse, son visage s'était adouci.
- Il faut qu'on y aille, nous aussi. Ce serait dommage que tu rates ta première remise de médailles, non ?
Un élan de joie emplit Kuroko alors qu'il acquiesçait vivement, et il se lança à sa suite. Il n'avait pas l'air d'être fâché contre lui. Peut-être l'emploi du « nous » y était-il pour quelque chose, mais il se sentait rassuré. Et la cérémonie était toute proche. Il marcha à pas vifs jusqu'à l'escalier. En bas, les autres n'attendaient qu'eux pour partir.
- Vous en avez mis, du temps !
- Je vérifiais que rien n'avait été oublié.
- J'ai l'impression d'être un gosse qui rentre de colonie de vacances, quand tu dis ça, Akashicchi…
- Qu'est-ce qu'on ferait sans lui !
Manifestement, Aomine n'était plus d'aussi mauvais poil. Il bondit lestement du canapé où il était avachi et balança son sac sur l'épaule. Kise le suivit sur le parking. De son côté, Akashi préféra ne pas relever la plaisanterie, et sortit à son tour. Près du car, Midorima et les autres élèves chargeait les bagages dans la soute.
- Bon, je vais finir ma nuit sur la banquette arrière, moi.
- On passe au stade avant de rentrer, Aomine. Je ne sais pas si ça t'a échappé, mais dans la mesure où on a gagné la compétition pas plus tard qu'hier, ça ferait un peu tache si on séchait la cérémonie de clôture.
- Ouais, ouais, merci de l'info. Sérieux, tu peux pas faire des phrases courtes, Midorima ?
L'intéressé haussa les épaules sans rien ajouter, l'air de dire « Je ne parle pas aux imbéciles, ça les instruit ». Sur quoi Aomine considéra qu'il avait eu le dernier mot, et commença à grimper dans le véhicule. Akashi l'interpela.
- Aomine. Ton sac doit aller dans la soute.
Excédé, celui-ci marmonna tout bas :
- Oui, maman.
- Pardon ?
Pas assez bas, manifestement.
- Rien, rien.
Amusé, Kuroko le regarda s'exécuter docilement, en prenant garde de ne pas croiser les yeux réprobateurs que leur capitaine dardait sur lui. Puis ils embarquèrent enfin, et le car prit la route.
Tout le long du chemin, le petit nouveau qui savourait sa première vraie victoire ne put s'empêcher de sourire. Au point qu'Aomine refusa de l'approcher, sous prétexte qu'il était « carrément flippant ». Et ce fut encore pire une fois qu'ils eurent la coupe entre les mains, posant pour la photo qui serait demain en tête des revues.
Alors que tout le monde venait à leur rencontre pour les féliciter, Kise et Aomine lui passèrent chacun un bras autour du cou pour le secouer en riant.
A cet instant, Kuroko songea qu'il n'avait jamais été aussi heureux de toute sa vie.
Sur le trajet du retour, les Deuxième Année s'installèrent sur les places du fond, près de la fenêtre. Kuroko se retrouva sur la banquette arrière, engoncé entre ses deux partenaires les plus bruyants, qui argumentaient à vive voix sur un problème dont il n'avait que vaguement saisi les tenants et aboutissants. Juste devant, il voyait le bras d'Akashi entre les sièges, posé sur l'accoudoir que Midorima lui avait dûment cédé. A intervalles réguliers, des croustillements sonores s'élevaient du côté de la vitre, et il en déduisit que Murasakibara devait en être au moins à son deuxième paquet de Pocky.
Au bout d'un certain temps – plus court cependant qu'il ne l'aurait cru –, Aomine et Kise finirent par céder à la fatigue. La tête du blondinet échoua sur l'épaule de Kuroko, tandis que l'autre s'était carrément écroulé sur le siège voisin. Murasakibara ne grignotait plus. C'était signe qu'il faisait la sieste, lui aussi. Les deux seuls survivants discutaient déjà du futur programme d'entraînement des vacances d'été. Depuis sa place, Kuroko ne percevait que des bribes de leur conversation.
Finalement, Midorima se leva, après qu'Akashi l'eut semble-t-il chargé de transmettre un message au coach, et s'éloigna vers l'avant du bus. Le silence lui succéda. Seuls résonnaient sans discontinuer les bruits du moteur et des voitures qui défilaient sur la voie d'à côté.
Doucement, Kuroko glissa sa main entre les fauteuils, et tapota le coude d'Akashi du bout du doigt. Celui-ci eut un petit sursaut et retira son bras. Un instant, l'intrus eut peur qu'il ne l'ignore. Mais il vit bientôt le visage d'Akashi apparaître dans l'interstice.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Quand on arrivera, tu rentres directement ?
Il sembla réfléchir un instant, puis il murmura :
- Non. Je peux rester.
- D'accord.
Sur ce, il se redressa, disparaissant de son champ de vision.
Ils arrivèrent devant les grilles du collège en début d'après-midi. Trop heureux d'avoir enfin une journée off, la plupart d'entre eux rentrèrent directement retrouver leur oreiller. Tandis que leurs responsables prenaient Akashi et Nijimura à part, Kuroko attendit patiemment le long du mur d'enceinte.
- Tetsu ? Tu restes là ?
Aomine baillait aux corneilles, une larme au coin de l'œil.
- Oui. J'ai encore quelque chose à faire.
- Hm ? Ok. Bonne nuit, alors.
- A la semaine prochaine.
Ce n'était pas tous les jours qu'il le voyait aussi fatigué. Pour une fois, il n'était pas le seul à flancher. Ses jambes le supportaient avec difficulté. Mais pour l'instant, il n'était pas prêt de dormir.
Au bout de quelques minutes, Akashi le rejoignit. Tout le monde était parti. Il ne restait plus qu'eux, sur le trottoir.
- Tu es sûr que ça ne te dérange pas ?
- Tant que je rentre avant ce soir, ça ne pose pas de problème.
- Mais, et ton père ? Il doit attendre que tu viennes lui annoncer les résultats.
Son regard devint froid.
- Il doit sûrement déjà les avoir, alors il n'a pas besoin que je les lui répète.
Il hésita, et tourna les yeux vers la route. Lorsqu'il reprit la parole, son ton parut lointain.
- En fait… Je n'ai pas tellement envie de rentrer chez moi.
A mesure qu'il l'observait, Kuroko eut l'impression qu'une brèche de plus en plus large séparait leur capitaine de l'Akashi qu'il avait alors en face de lui. Ils n'étaient pas profondément différent. Mais il arrivait sans peine à les distinguer l'un de l'autre, dans son esprit.
- Si tu veux, on peut aller chez moi.
Akashi le dévisagea d'un air perplexe. Ce n'était certainement pas dans ses habitudes. D'ailleurs, Kuroko l'imaginait mal s'inviter à l'improviste chez quelqu'un.
- C'est à côté. Et puis, à cette heure-là, je pense qu'il n'y a personne.
- D'accord.
Ils ramassèrent leurs sacs bien remplis, et marchèrent côte à côte jusqu'à l'appartement, tous les deux vêtus du survêtement du club de Teikô.
Il n'en laissait sans doute rien paraître, mais au fond de lui, Kuroko se sentait de nouveau tendu. Il en oublia complètement le gros toutou qui le regarda passer en battant de la queue derrière son portail. Et comme ni Akashi ni lui n'étaient particulièrement bavards, le trajet s'effectua sans un mot.
Conformément à ses prévisions, personne n'était à la maison. Ils laissèrent leurs chaussures dans l'entrée, et Kuroko marcha vers la cuisine, de la façon la plus décontractée possible.
- Tu veux boire quelque chose ?
- Non, merci.
Il sortit tout de même une bouteille de thé glacé du frigidaire, et l'emporta avec lui. Faisant signe à son invité de le suivre, ils prirent la direction de sa chambre. Lorsqu'il ouvrit la porte, Kuroko ressentit une légère appréhension. C'était la première fois qu'il recevait Akashi chez lui. L'idée en elle-même lui paraissait totalement saugrenue.
Ils déposèrent leurs sacs près la porte. Immobile au milieu de la pièce, le nouveau venu parcourait du regard les différents éléments du décor. Un bureau assez bien rangé. Un placard. Des étagères remplies de livres. Un lit, près d'une fenêtre avec des rideaux bleus. Par simple curiosité, sans donner l'impression de porter un quelconque jugement sur ce qu'il voyait. Kuroko hésita à s'asseoir sur son lit. Finalement, il resta debout, et retira sa veste, qu'il laissa sur le bord du sommier.
Dans un espace clos, le silence se manifestait différemment. Il avait une présence presque matérielle.
Mais le fait de se savoir seuls s'avérait rassurant. Même s'ils ne parlaient pas, cette proximité n'était pas pesante. C'était une impression très étrange que de voir Akashi physiquement présent dans cette pièce qui lui était si familière et où il avait si souvent pensé à lui.
- Tu n'es pas très porté sur la décoration.
Sa remarque lui vint le plus naturellement du monde. Kuroko prit un air boudeur.
- Je ne dis pas ça pour critiquer. C'est la même chose, dans ma chambre.
Le propriétaire des lieux resta songeur un moment.
- Je n'arrive pas à imaginer à quoi ressemble ta chambre.
- Ca… Il y a très peu de gens qui le savent.
Il ne savait décidément pas grand-chose de lui. Il ne connaissait même pas l'endroit où il vivait. D'autres y avaient peut-être accès. Mais lui, il restait cantonné à la sphère extérieure. Son dépit dut transparaître sur son visage, car Akashi ajouta :
- Je préfère éviter d'inviter des personnes que je connais chez moi. Ce n'est pas toi, en particulier.
- Parce que ça ferait désordre ?
Surpris, il le dévisagea. Kuroko lui-même ne comprit pas vraiment ce qui lui avait pris de dire ça. Il avait presque l'impression de lui demander des comptes.
- Je ne cherche pas à te tenir à l'écart, si c'est ce que tu insinues.
En quelque sorte. Une partie de lui redoutait qu'il ne le rejette. Il en avait bien conscience. Pourtant, jusqu'ici, il ne s'en serait pas soucié. Il secoua la tête, comme pour s'excuser. La voix qu'il entendit alors lui parut plus douce.
- Ce n'est pas pour moi, ou pour… ma famille, que je préfère que ce qui est à l'extérieur de chez moi y reste. C'est dans ton intérêt.
La fin de sa phrase se fondit dans un murmure, et les mots redevinrent des pensées qui ne devaient pas être prononcées. Ce n'était pas seulement Kuroko qui n'était pas en mesure de les entendre. Sans doute n'avaient-elles jamais été confiées à qui que ce soit. S'il avait pu, il les aurait guidées vers la surface, depuis les profondeurs où elles s'étaient enracinées. Mais la clef qui ouvrait ce verrou-là, il ne savait pas où la trouver.
-Moi non plus, je ne disais pas ça pour te critiquer. Du moment qu'on se voit au collège, et avec les autres au club, c'est ça le plus important. Ces dernières semaines, on s'est tellement entraînés… Parfois, j'avais l'impression de ne pas en voir le bout. Mais je suis content de l'avoir fait. Je suis content qu'on ait gagné ce tournoi tous ensemble. Je crois qu'en fait, depuis ce matin… Je n'en reviens toujours pas… Je flotte.
La seconde d'après, il se dit qu'il aurait peut-être pu trouver une expression un peu plus conventionnelle. Mais c'était comme ça qu'il le ressentait. Au moins, il était parvenu à obtenir un semblant de sourire. Et à alléger la conversation, un tant soit peu.
- Je peux poser ma veste là ?
Il acquiesça. Akashi déboutonna le haut de son uniforme, qu'il mit bien à plat sur le dossier du siège. Dans un bruit amorti par l'épaisseur de la couverture, Kuroko se laissa tomber sur le lit.
Après une petite hésitation, Akashi vint s'asseoir à côté de lui. Ses cernes étaient plus visibles, à cette distance. Et son regard paraissait moins perçant, comme une lame émoussée.
- Tu as vraiment l'air fatigué.
- Ça sera passé à la fin du week-end.
Il marqua une courte pause.
Regarda l'oreiller qui se trouvait à sa droite.
Sur le coup, Kuroko songea qu'il allait peut-être s'allonger.
Il n'aurait pas cru qu'il le ferait réellement.
- Mais pour l'instant… Je crois que je pourrais m'endormir n'importe où.
Ce disant, sa tête plongea vers le coussin, et il remonta ses jambes sur le lit, l'une contre l'autre. Hébété, Kuroko le vit fermer les yeux. Sans un mot de plus.
On aurait même dit qu'il souriait.
Mais il tournait le dos à la fenêtre, et son visage était dans l'ombre. Ses épaules se soulevaient, puis s'abaissaient, de plus en plus lentement. Bientôt, son expression parut parfaitement détendue.
Il ne pouvait pas s'être endormi si vite. Quoique, Kuroko en était bien capable, lui. Lorsqu'il était à bout de forces, il s'écroulait sur place, et se mettait en veille jusqu'à ce que quelqu'un vienne le redémarrer.
Mais quelque chose lui disait qu'il ne dormait pas. Et pour celui qui était resté sur le bord du lit, à se demander ce qu'il pouvait faire dans une telle situation, c'était d'autant plus perturbant de regarder quelqu'un dont on ne peut être sûr qu'il ne nous observe pas. Akashi se serait soi-disant endormi pour l'espionner en secret. Ou alors, il était tout simplement épuisé, comme Kuroko le lui avait judicieusement fait remarquer, et il avait donc décidé de dormir, sans s'encombrer des détails.
Mais quand bien même aurait-il été éveillé, Kuroko ne pouvait s'empêcher de le contempler. Derrière ses paupières closes, sa fierté et sa rigueur disparaissaient. Comme un masque une fois le rideau tombé. Ne restait alors plus que son visage. Et il semblait si serein. Si loin du rôle de capitaine intransigeant et inaccessible auquel il se prêtait, le reste du temps. Tandis qu'il le regardait, Kuroko lui trouva quelque chose de vulnérable. Et il songea, soudain, que c'était sans doute là un visage qu'il ne dévoilait à personne. Plus que de savoir à quoi ressemblait l'endroit où il vivait, ce qu'il avait alors sous les yeux lui sembla plus précieux que tout le reste.
Doucement, il s'allongea à son tour. Face à lui, son visage tout près du sien.
Ses yeux s'entrouvrirent. Par réflexe, Kuroko détourna le regard, et finit par observer ses mains, qu'il tenait repliées contre son torse. Il entendit des mots soufflés dans le creux de son cou.
- Ca ne te dérange pas si on reste comme ça un moment ?
A cette distance, il murmurait plus qu'il ne parlait. Sa voix se fondait en vibrations graves et douces. Kuroko réprima un frisson, et ne répondit rien. S'il avait parlé, sa voix à lui aurait tremblé.
Prenant son silence pour un consentement, Akashi enfonça un peu plus sa tête dans l'oreiller. Leurs fronts se touchaient presque.
Relevant timidement les yeux, le garçon aux cheveux clairs s'aperçut qu'il faisait à nouveau semblant de dormir.
Il repensa au moment où ils s'étaient embrassés. Lui n'aurait jamais osé le faire. Même maintenant. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de regarder ses lèvres. C'était sans conteste la pire des situations possibles pour faire la sieste. Il n'y serait jamais parvenu, d'ailleurs. Il se sentait au moins aussi agité que ce matin à la remise des médailles – si ce n'était plus encore.
Il lutta un long moment. Tellement crispé qu'il en était presque à retenir sa respiration. Puis, finalement, il céda.
Il passa un bras autour d'Akashi, et l'étreignit doucement. Les yeux fermés.
Il sentit son dos se raidir. Seulement quelques secondes. Puis il se détendit. Un peu.
Il ne l'avait pas repoussé.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'ils ne se disent rien. A mesure qu'il le serrait dans ses bras, il le sentit se rapprocher.
Kuroko posa son menton au milieu de ses cheveux rouges.
Après tout, il n'était pas impossible qu'il finisse par s'endormir.
- Je peux te poser une question ?
Une voix à demi étouffée résonna tout contre lui.
- Oui ?
- Ce matin, tu m'as dit que tu ne voulais pas que je m'excuse. Pourquoi ?
L'allusion ne lui échappa pas. Il s'y prenait de façon détournée, mais l'un comme l'autre savaient de quoi il retournait.
Bien sûr qu'il ne voulait pas d'excuses. Il avait beau avoir été un peu sonné sur le moment, il ne s'était pas senti offensé. Pour être tout à fait franc avec lui-même, il venait d'envisager la même chose à peine cinq minutes plus tôt, lorsqu'ils s'étaient allongés l'un en face de l'autre. Seulement, lui ne l'avait pas fait.
Chaque fois qu'il inspirait, l'odeur de ses cheveux lui emplissait les narines. C'était une sensation subtile et tendre, comme une caresse. Il ne voulait pas lui mentir. Mais tout ça était trop nouveau pour qu'il puisse l'exprimer avec certitude.
Il avait besoin de temps.
- Je ne sais pas vraiment. Mais je n'ai jamais pensé que c'était quelque chose dont tu devais t'excuser. Plutôt que tu avais sûrement une raison pour l'avoir fait.
Akashi s'écarta de lui.
- C'est peut-être la même que toi.
Même s'il parlait doucement, son ton donnait l'impression qu'il énonçait une fatalité. Kuroko le regarda se redresser, puis l'imita. Dans l'ombre, il distinguait à peine son visage. Sa frange lui tombait devant les yeux.
- Mais on ne peut pas faire ça.
C'était comme lui ordonner d'oublier au plus vite. Tout en sachant pertinemment qu'il en était incapable.
Il pencha la tête sur le côté, pour voir ce qui se cachait derrière ses cheveux rouges. Et lorsqu'il croisa son regard, Kuroko crut y lire une forme de crainte.
- Je sais que c'est un peu tard pour dire ça, mais ce genre de choses, c'est… mal.
L'idée le prit de court. « Mal ». Ce type de raisonnement lui était étranger. Il ne pensait pas en termes de bien ou de mal. C'était un peu comme résumer le monde au blanc et au noir, et classer arbitrairement les couleurs dans l'une ou l'autre des catégories. Facile à appliquer en toute circonstance. Mais, quelque part, cette simplicité lui déplaisait. Pourtant, à la façon dont il avait prononcé ce mot, Akashi donnait l'impression de proférer une vérité absolue. Comme si ses convictions ébranlées cherchaient à se raccrocher au point d'ancrage le plus stable qui lui vînt à l'esprit.
- Tu le penses vraiment ?
- Pas toi ?
Kuroko dodelina de la tête d'un air songeur. Puis il haussa les épaules, avec une moue qui avait un petit côté enfantin.
- Non.
Il avait l'impression d'avoir préparé une réponse un peu plus construite. Mais elle lui était sortie de la tête.
Ils étaient restés l'un près l'autre. Et quand Akashi releva la tête, Kuroko réalisa qu'ils étaient plus proches qu'il ne le pensait. Depuis un moment déjà, ils se parlaient presque en chuchotant.
Il eut la même impression que la première fois.
Que c'était quelque chose de conscient, et d'irrésistible en même temps.
Seulement la soudaineté avec laquelle l'espace entre eux se réduisit à néant lui fit l'effet d'une digue cédant sous les flots.
Il ferma les yeux avant même que leurs lèvres ne se touchent. Il l'entendit soupirer alors qu'elles se rencontraient, et ce son le fit brusquement frissonner.
Cette fois, Akashi posa sa main sur sa joue, et l'attira contre lui. De son côté, il était tout aussi tendu que l'autre jour, incapable de bouger un doigt. Il gardait ses poings résolument serrés sur les couvertures.
A mesure qu'Akashi se penchait au-dessus de lui, la chaleur lui montait à la tête, puis se répandait dans tous son corps.
Il manquait d'air.
Il eut le sentiment que la situation lui échappait.
Mais ne fit rien pour y résister.
Soudain, il perdit l'équilibre. Il eut juste le temps de s'appuyer sur son bras pour ne pas tomber sur le matelas.
Le souffle court, il leva les yeux. Il était tout près, juste au-dessus de lui. Mais il s'était arrêté.
La pièce s'était assombrie, laissant la scène en suspens. Seules ses prunelles écarlates luisaient encore avec ardeur.
Son regard le brûlait de l'intérieur.
Kuroko sentit le sang lui monter aux joues. Il espérait naïvement qu'il faisait assez sombre pour qu'il ne puisse distinguer l'expression qu'il avait à ce moment-là.
C'était peu probable, malheureusement.
Après l'avoir longuement observé, Akashi s'éloigna de lui, et s'assit sur le bord du lit.
Il semblait concentré sur un point invisible, comme s'il cherchait à résoudre un problème complexe. Kuroko se redressa lentement. Il redoutait un peu qu'il ne finisse par se lever, et reparte sans dire un mot.
Comme il restait prostré dans son silence, il l'appela à mi-voix. Le garçon aux cheveux rouges secoua la tête, et lui adressa un mince sourire.
- « Faites ce que je dis, pas ce que je fais. »
Kuroko sourit à son tour. Il l'écouta poursuivre d'un ton plus léger :
- Quoique, en y pensant, il y a sûrement moyen de rationnaliser tout ça.
- Ah ?
- Après tout, on n'est encore qu'au collège. Ce n'est pas si extraordinaire à notre âge d'être attiré par un garçon.
- « Attiré »…
Il répéta à voix basse. C'était comme s'il n'avait pas choisi le bon terme pour rendre sa phrase tout à fait pertinente.
Peut-être bien. C'était peut-être une simple question d'attirance. Peu importe combien ce mot semblait dépréciatif, il était sans doute plus à même de qualifier leur situation. Seulement, il sonnait faux.
- Comment tu appellerais ça, sinon ?
Kuroko ouvrit la bouche.
Puis se ravisa.
Akashi le dévisagea un certain temps.
Mais il restait muet
- Je vais y aller.
Il se leva, prit sa veste et l'enfila. Alors qu'il ramassait son sac, Kuroko se mit debout aussi.
- Tu sais rentrer, d'ici ?
- Je pense que oui.
Il acquiesça. Prenant le chemin par lequel ils étaient venus, il l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Sur le seuil, il y eut un silence gêné au moment de se dire au revoir.
- Si jamais tu n'as pas envie de rentrer, un de ces quatre… Tu peux revenir quand tu veux.
Akashi se contenta de sourire. Puis, alors qu'il s'apprêtait à s'éloigner, il marqua un temps.
- Espérons que ça sera pour une autre raison.
Comme Kuroko le fixait d'un air perplexe, il n'en dit pas plus, se contentant d'une petite phrase de circonstance.
- Merci, en tout cas. On se voit lundi.
Jusqu'à ce qu'il eut tourné à l'angle du couloir, l'autre garçon resta immobile, sur le pas de la porte. Jusqu'à ce qu'il eût disparu pour de bon, et qu'il se retrouvât seul. C'était la première fois depuis le début de la semaine. Pendant cinq jours, il n'avait pas eu une minute à lui. Et voilà qu'il retrouvait le calme, et la solitude des heures où personne n'était chez lui.
Il se rendit compte qu'il était en chaussettes sur le palier, et rentra à l'intérieur. Il ferma la porte derrière lui. Et se laissa reposer contre elle. Sans plus penser à rien. Pendant quelques minutes, il eut la curieuse impression de tout oublier.
Soudain, quelque chose le frappa. Il avait prévu de lui parler de leur victoire. De le remercier de tout ce qu'il avait fait pour lui jusqu'à présent et il avait complètement oublié de le faire. D'un autre côté, la situation n'avait pas vraiment laissé de place à ce genre de considérations… Il plongea son visage dans ses mains en y repensant. Et puis, comme il n'y avait personne pour le voir, il écarta lentement les doigts, juste assez pour regarder à travers. Dans l'entrée, il ne restait plus que sa paire de baskets. A côté d'elles, l'emplacement où Akashi avait temporairement déposé les siennes était de nouveau vide.
Kuroko n'en prit conscience que plus tard. A leur rythme, les autres en arrivèrent sans doute eux aussi à la même conclusion. Ces premiers mois de leur Deuxième Année de collège avaient été l'apogée de leurs jours passés à Teikô. Et au lendemain de leur victoire, une à une, apparurent les premières fêlures.
Peu importe ce qu'il entreprît (ou plutôt, ce qu'il eût le sentiment d'entreprendre), Kuroko vit ce à quoi il s'était si fermement agrippé lui glisser des mains peu à peu. Sans qu'il put les retenir.
Ils étaient comme de l'eau qui s'écoulait entre ses doigts.
La semaine qui suivit le tournoi en précipita le cours. Ironiquement, ce fut ce même jour qu'il parvint à exprimer sa gratitude à Akashi. Et puis, Momoi était arrivée en courant dans le gymnase. Pour leur apprendre que leur responsable venait de s'écrouler.
Ce fut à cette période que Murasakibara et Midorima connurent le même changement qui s'était opéré chez Aomine quelques temps auparavant. Leur potentiel explosa brusquement. Dès lors, les dissensions au sein du groupe allèrent en s'aggravant. Nijimura et les autres Troisième Année avaient quitté le club. Le coach principal n'était plus là. Celui qui restait céda à la pression du directeur. Il n'y avait plus personne pour intervenir.
Mais ce qui inquiétait le plus Kuroko, c'était que personne ne s'en souciait vraiment, non plus. Il n'y avait que Momoi, qui pressentait elle aussi la tournure des évènements. Mais Aomine ne l'écoutait déjà plus.
En contrepartie, ils enchaînaient les succès. Et plus ils gagnaient, plus l'idée même d'être victorieux devenait insipide. Lorsqu'ils retournaient au collège après la fin d'un match, les regards étaient sombres, et les pas lourds. Kuroko se taisait, comme les autres, se demandant quand est-ce qu'ils avaient cessé de se réjouir après une victoire.
Peut-être avait-il espéré que l'initiative viendrait de la part de leur capitaine. Qu'un jour, il les rassemblerait comme avant, et raviverait l'esprit d'équipe qui les unissait, les premiers temps.
Est-ce qu'Akashi avait jamais été tel qu'il se l'imaginait, dans ces moments-là ?
Parfois, il ne voulait pas croire qu'il avait tant changé. Il évitait de le regarder, et puis, au bout d'un moment, il s'aperçut qu'ils ne se parlaient presque plus. Il s'en voulait, d'une certaine façon. Et il se demandait si cela aurait changé quelque chose, si, quand il en avait eu l'occasion, il le lui avait avoué. A présent, il sentait qu'il était déjà trop tard.
Un soir de fin d'été, la fracture se produisit. Aomine avait disparu. Le coach était revenu sans lui. Kuroko ignorait de quoi ils avaient parlé. Mais en voyant la mine défaite de leur second responsable, il quitta aussitôt le gymnase, et se lança à la recherche de son partenaire. Il parcourut les rues du quartier, jusqu'au bord de la rivière. A mesure qu'il courrait, un épais rideau de pluie lui battait les joues et le front. Puis il le vit sur la berge. Ce fut sa dernière chance de ramener Aomine. Et il échoua.
Plus tard, il apprit ce qui s'était passé dans le gymnase, au même moment. Mais à ses yeux, ce n'était qu'un coup de trop porté à un édifice déjà branlant. Si Murasakibara n'avait provoqué ce duel, ç'aurait été quelqu'un d'autre, et le résultat aurait été le même.
Néanmoins, lorsqu'il retourna au collège ce soir-là, détrempé et rongé par le remords, ce fut comme si le sol se dérobait sous ses pieds.
Il longea le mur extérieur dans la pénombre. La fraîcheur du soir lui faisait cruellement sentir le tissu humide de ses vêtements. Bientôt, il atteignit la grande porte coulissante qui donnait sur la salle d'entraînement.
Au centre, dos à lui, Akashi était là.
Il ne savait pas s'il faisait bien d'entrer. A en croire le silence, les autres avaient quitté les lieux depuis un moment. Mais il avait besoin de parler. Et la seule personne vers laquelle il pouvait se tourner à cet instant, c'était lui.
- Akashi-kun.
Immobile jusque-là, celui-ci se retourna lorsqu'il prononça son nom.
- Tu rentres tard. Tout le monde est déjà parti se changer.
Il lui lança la serviette qu'il tenait à la main.
- Dépêche-toi de te sécher. Tu vas tomber malade.
Kuroko l'attrapa au vol. Il l'approcha de son visage. Et s'arrêta.
Il revoyait le visage d'Aomine, sous la pluie. Il l'entendait encore. Encore. Les images étaient si vives et si poignantes qu'il était incapable de dire quoi que ce soit. Face à lui, Akashi l'étudiait froidement.
- A te voir, j'en conclus que tu n'as pas réussi.
- … Non.
- … Je vois. Dans ce cas… tant pis. Laisse tomber Aomine.
Le coup le heurta d'autant plus violemment qu'il ne l'avait pas vu venir. Il écarta la serviette de son visage. Sonné.
- … Quoi ?
Levant la tête, il regarda Akashi. Et les angoisses qu'il refoulait depuis des mois prirent forme sous ses yeux.
- Mais pourquoi… C'est bien toi qui m'a dit d'aller le chercher…
- Exact. Et c'était ta dernière chance.
Le décor se mit à tanguer autour de lui. Sa voix résonnait avec le tranchant d'un couperet.
- Une fois qu'un plat s'est ébréché, il est impossible de le ramener à sa forme d'origine. S'il était nécessaire de le réparer pour s'en servir à nouveau, je le ferais. Mais ce n'est pas le cas. Son état actuel suffit amplement. Tu as fait ce que tu pouvais.
- Akashi…-kun ?
Il venait tout juste de s'en rendre compte.
Ses yeux étaient différents.
Il ne pouvait plus s'en détourner. Il les contemplait, impuissant.
Un sentiment de détresse émergea au fond de lui.
Même maintenant qu'il les voyait. Même à présent qu'il avait la vérité juste devant lui. Il ne voulait pas y croire.
Il le cherchait derrière ces yeux qu'il ne connaissait pas.
Mais peu importe combien il s'acharnait, l'idée que l'Akashi qu'il connaissait avait disparu l'enserrait de plus en plus fort.
Celui qu'il avait devant lui était un autre.
- Qu'est-ce que tu racontes… ? Non…
Ce n'est pas vrai.
Ça ne peut pas être vrai.
- Qui… es-tu ?
Quelqu'un…
Que quelqu'un dise que ce n'est pas vrai.
- Tu me poses la question ? Je suis Akashi Seijûrô, évidemment. Tetsuya.
Tu sais, à propos d'hier… Quand tu as dit que tu voulais les retrouver… Tu le pensais vraiment ?
Ce que tu vas trouver si tu vas jusqu'au bout de cette entreprise, ce sera sans doute bien pire que l'ignorance.
Pour tout te dire, je trouvais que ton amnésie était une chance, pour toi. Ta seule et unique chance d'enterrer définitivement cette histoire.
Maintenant, Kuroko : es-tu toujours certain de vouloir te souvenir ?
Les gouttes dévalaient son visage. Elles s'échouaient sur ses vêtements. Le pénétraient jusqu'à la moelle. Etait-ce la même scène qu'il revivait pour la deuxième fois ? Ou seulement des souvenirs, qui ne cessaient d'affluer sous ses paupières closes ?
Sous lui, même le bitume froid et difforme était instable. Il les voyait, ces images qui tournaient et tournaient sans qu'il puisse les arrêter. Elles lui donnaient la nausée.
Il avait essayé de crier. Un râle sans vie s'était étouffé dans sa gorge. Il voulait détourner les yeux. Mais les images tenaient bon. Elles le transperçaient, comme des milliers d'aiguilles qui venaient injecter sous sa peau autant d'émotions dissonantes et virulentes.
Jusqu'à l'épuisement, il regarda défiler cette farandole d'instants vécus.
C'était le temps qui cherchait à se rattraper lui-même.
Et lui, quelque part dans les rues humides, se réveillait d'un long sommeil sans rêves.
