Happy Halloween~ !

Maintenant que j'y pense, je n'ai même pas mangé de bonbons... Si, des mochi tiens ! Je les partagerai avec Takao dans le prochain chapitre~ (l'inspiration peut vraiment venir de n'importe où...)

La saison 3 de l'anime commence en janvier ! Plus que deux mois !

Ce chapitre change vraiment des quatre précédents, vu que pas mal de persos n'ont pas eu grand chose à se mettre sous la dent, ces derniers temps... Mention spéciale pour Midorima et Takao, même si... J'ai dû couper leur partie en deux, pour des raisons de longueur. Suite au prochain épisode~

chizumi-san : Ahlala, merci beaucoup~ Et j'en ai pas fini avec les petites histoires de Kuroko et Akashi (on s'en doute, mais c'est pour bientôt~). J'ai hésité, au début je pensais ne pas du tout en mettre mais... finalement, des lemons pourraient apparaître par-ci, par-là. Peut-être. Dans un futur proche. Et en parlant de souffrance, il y en a un qui prend un sacré coup dans ce chapitre... Désolé pour lui !

buli-chan : It's TakaMido time~ J'adore écrire leurs scènes de toute façon, elles viennent toutes seuls, c'est magique xD Plus ça va, plus je les aime, tous les deux. Je voulais reparler d'Aomine dès ce chapitre, mais pas eu le temps, ce sera pour la prochaine fois. Merci beaucoup pour ton soutien, en tout cas ! Et ne t'en fais pas, je ne compte pas m'arrêter tout de suite ( - . 6)

Laura-067 : Yup, Kuroko se souvient aussi de ce qui s'est passé après Teikô, seulement ça faisait un peu beaucoup d'un coup, alors j'y reviendrai bientôt. En tout cas, je ne lui souhaite pas de garder tout ça pour lui. Pauvre Kuroko, mais pauvre Akashi aussi... Mais qu'est-ce que je leur fais, misère ? (O O)

Bonne lecture !


La soirée s'éternisait. Elle paraissait d'autant plus longue qu'il n'avait aucune idée du temps qui s'était écoulé depuis son arrivée. Une montre ne se serait pas accordée avec son costume gris qui se voulait élégant, mais sobre. Par conséquent, il s'était rendu à un cocktail sans aucun moyen de connaître l'heure. Ce qui ne rendait le supplice que plus interminable.

- Un autre verre, monsieur ?

Le pire étant de se projeter au moment où, enfin, il serait libéré de ces mondanités imbuvables, et devrait encore traverser toute la ville en métro pour regagner son appartement. Une heure dans la vue, au bas mot.

- Monsieur ?

Il tourna la tête, se redressant pour avoir l'air d'être sur le coup. A côté de lui, un petit serveur déguisé en pingouin portait un plateau garni de flûtes pétillantes, dont l'éclat lui faisait l'effet d'un laser qu'on se serait amusé à lui faire clignoter juste dans les yeux. Il avisa le verre qu'il tenait à la main – vide, en effet. D'autres l'avaient probablement précédé. Ou bien n'était-ce qu'une impression.

- Merci.

Il troqua le vide contre un plein, et parcourut distraitement la salle du regard.

Il porta le verre à sa bouche.

Une étrange substitution se produisit, comme si les bulles blanchâtres du liquide, une fois absorbées, rejaillissaient devant ses yeux, et lui rendaient le monde plus trouble, plus gazeux.

Enfin, une silhouette familière convergea vers lui. Dans cet environnement vaporeux, les visages étaient anonymes. Pourtant, alors qu'elle approchait, il éprouva instinctivement le besoin de fuir.

- Dans quel état tu t'es mis, Ryôta-kun.

Elle lui prit le verre des mains. Il disparut.

- Ca ne te réussit pas.

Il s'écarta d'elle. Le flou le gênait. Lorsqu'il tentait de la distinguer, son large sourire d'où perçaient des dents aveuglantes éclipsait tout le reste.

- Sortons.

Des doigts fermes lui enserrèrent le poignet, tel un bracelet trop étroit.

Elle avança. Il la suivit.

Les lumières du hall défilaient de chaque côté. Les voix passaient et se perdaient dans le vide. Elles se noyaient dans l'écho, comme des sirènes d'ambulance. La tête lui tournait. Il ne faisait même pas attention à l'endroit où il mettait les pieds.

Il ne sut qu'ils étaient sortis que lorsque l'air froid lui piqua les joues, échauffées par le champagne et par d'autres boissons dont il n'avait plus le nom.

Ils ne s'arrêtèrent pas. Sans relâcher sa prise, elle lui fit descendre les marches du perron, jusqu'au bord du trottoir. Là, une file de taxis attendait son heure.

La portière arrière de l'un d'eux s'ouvrit.

Kise freina net. Sentant son bras tiré en arrière, la femme à la chevelure rousse s'arrêta à son tour.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu ne penses quand même pas rentrer chez toi après avoir bu autant, Ryôta-kun ?

Depuis quand elle m'appelle par mon prénom ?

Il dégagea brusquement sa main.

- J'envisage encore moins de vous suivre. Laissez-moi…

Le sol tangua sous lui. Il se serait effondré si elle ne l'avait pas retenu.

- Tu ne tiens vraiment pas l'alcool. Enfin, c'est plutôt mignon.

Sa tête tournait. Il se retrouva assis à l'intérieur.

Non… Surtout pas ça…

Il tendit la main pour repousser la portière. Mais celle-ci se referma avant qu'il n'ait pu l'atteindre. Juste à côté de lui, le même sourire en demi-lune continuait de flotter dans l'air.

- … A quoi vous jouez ?

- Je ne fais que suivre le cours des choses. Ça ne serait pas plutôt toi qui n'ose pas admettre ce que tu cherches ?

Sa remarque trouvait un écho.

Un vent de panique qui montait en lui.

Il ferma les yeux, et inspira.

Mais il n'arrivait pas à se calmer.

Pourquoi je fais ça… Pourquoi… ?

Il se sentait partir à nouveau. Bientôt, ses efforts se résumèrent à empêcher ses yeux de se fermer.

Quelque chose effleura sa main.

Il voulut la repousser.

Ou plutôt, il eut consciemment l'intention de le faire. Mais son corps resta inerte. Il se laissait aller contre le dossier du siège, et, peu à peu, une douce ivresse l'enveloppa.

L'emprise qu'il avait sur lui-même se relâchait lentement.

Quelques mois avaient suffi à endormir sa vigilance. Il avait cru, un temps, que cette période était définitivement derrière lui.

Il avait voulu changer.

Je suis pire que tout.

La seconde d'après, ils étaient dans un hall à la lumière tamisée. Deux canapés se faisaient face de chaque côté de la pièce. Au fond, un réceptionniste sans visage attendait derrière le comptoir.

- … Un hôtel ?

- C'est plus simple.

Pour quoi ?

L'homme leur indiqua l'étage. Le piège se refermait sur lui.

Après tout, pourquoi pas…

Il ferma les yeux, de toutes ses forces. Chassa cette pensée aussi loin qu'il pût. Il regarda derrière lui. La porte en verre reflétait leurs deux silhouettes. Son regard hagard. Leurs mains jointes.

L'image qu'elle lui renvoyait l'écœura. A se voir si placide et désabusé, il ne croyait même plus à sa propre sincérité lorsqu'il disait vouloir partir.

Elle l'entraîna à sa suite. Les lumières de l'ascenseur le firent cligner des yeux. Là encore, son reflet le poursuivait. Il se réverbérait et l'encerclait de tous côtés. Dans chaque miroir, un autre lui-même se dressait devant lui, égaré.

Ce scénario, il l'avait joué des dizaines de fois. A la sortie d'une soirée, la petite allumeuse qui lui avait papillonné autour des heures durant obtenait enfin gain de cause, et il l'entraînait avec lui, loin des regards. A cet instant, il avait la délicieuse impression de laisser tout le reste derrière lui. De tout balancer et de vivre hors du temps. Jusqu'au lever du jour, il échappait à ses impératifs et à ses doutes. Il trouvait la paix dans cette fuite inavouable, coupé de l'avenir comme du passé.

La nuit durant, il pouvait oublier les conséquences de ses actes. Dans le noir, à l'abri des lumières, l'intimité lui offrait de quoi tromper ses angoisses. Mais chaque matin était pire que le précédent. Avec le jour, l'apaisement et le réconfort fondaient comme neige au soleil. Il s'arrangeait pour ne plus jamais rencontrer cette fille, prenait sur lui afin que personne ne soupçonne dans quelle débauche il vivait. Et surtout, il s'en voulait. Lorsqu'il devait faire bonne figure devant les autres, lorsqu'il allait en cours ou participait aux entraînements, il supportait de moins en moins l'image de lycéen modèle que son entourage lui renvoyait. A cette époque, il connut l'enfer de la culpabilité sous sa forme la plus atroce. Le même cycle se répétait, indéfiniment. Au bout d'une ou deux semaines, il se promettait qu'il allait y mettre un terme. Et immanquablement, il finissait par céder sous le poids de la solitude.

Avant qu'il ne s'en soit rendu compte, il avait ouvert grand les vannes, et n'était plus capable de résister à rien. Bien souvent, sa volonté flanchait, laissant à ses pulsions pleine marge de manœuvre.

L'ascenseur s'arrêta. Ils furent bientôt face à une porte. Prête à s'ouvrir sur une chambre impersonnelle, une parmi tant d'autres où se succèdent des nuits orphelines.

Il se l'était promis. Que cette époque était révolue.

La porte se referma derrière lui. Debout dans l'entrée, il resta inerte, contemplant vaguement les piqûres lumineuses qui scintillaient dans l'obscurité, de l'autre côté de la fenêtre. Il était entré.

Il avait toujours le sentiment de vouloir quitter cet endroit, pourtant. Mais alors pourquoi.

Pourquoi je l'ai suivie… ?

- Il fait une chaleur… Tu veux quelque chose ?

Il l'observa d'un œil méfiant alors qu'elle ondulait vers la petite table où étaient posés une bouteille d'eau et quelques amuse-gueules. D'un geste souple et détendu, elle se servit un verre, et le porta à ses lèvres.

- Tu m'as l'air bien sérieux.

Ponctuant sa remarque d'un petit sourire, comme si elle se moquait de lui. Puis elle fit mine de ne plus s'en soucier, et but longuement, à grandes gorgées. Jusqu'à ce que le contenu du verre eut entièrement disparu. Elle le reposa, passa ses doigts le long de ses lèvres bordeaux.

Son attitude l'irritait. Elle dégageait un parfum entêtant, et suave. Il se sentit vaciller une nouvelle fois.

Je peux…

Il glissa sa main derrière lui. Le long de la porte. A la recherche de la poignée.

Ses doigts effleurèrent le métal.

Mais d'autres, plus fins et plus assurés, les saisirent.

Encore…

Les ramenèrent contre ces lèvres sombres.

- Pourquoi te mentir, comme ça ? Si tu ne voulais pas, tu ne serais pas venu…

Elle s'approcha. Le col de sa robe ouvert sur une gorge blanche. Et une poitrine qui frémissait contre son torse.

Elle se dressa pour être à la hauteur de son cou. Et murmura :

- A moins que… Tu sois incapable de résister à la tentation ?

Elle avait toujours sa main dans la sienne. Elle la posa sur sa hanche.

Kise trembla violemment.

- C'est donc ça.

Son cœur s'emballait. Sa respiration aussi. Il ne pouvait s'empêcher de la regarder dans les yeux.

Des tremblements le secouèrent.

Je peux encore… me contrôler…

- Depuis combien de temps est-ce que tu te retiens ? Ça doit être si pénible… non ?

L'un après l'autre, comme s'ils marchaient au pas, ses doigts remontèrent son torse. Lui continuait de trembler.

Elle s'arrêta au col. Glissa un ongle sous le bouton qui le tenait fermé.

- Laisse-toi aller.

Elle ouvrit lentement sa chemise. Il ferma les yeux. Il s'entendait respirer. Ses muscles étaient atrocement tendus.

Le contact de la peau sur la sienne lui arracha un gémissement.

Il avait oublié de se méfier.

Il avait aussi oublié combien c'était agréable.

L'air fut brusquement coupé. Une sensation chaude contre ses lèvres le traversa subitement.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit que son autre main avait inconsciemment rejoint l'autre, sur son bassin.

Il ne distinguait plus correctement ce qu'il avait sous les yeux. Juste des détails.

Il entendait son sourire dans sa voix.

- Tu te fais souffrir à lutter comme tu le fais.

A présent, c'était une évidence.

Elle savait.

- … Vous n'êtes pas rédactrice…

- Si. Entre autres choses. Tout cela fait partie d'un grand ensemble. Et je m'intéresse à toi de beaucoup de façons différentes, Ryôta.

Ce disant, elle cessa de le toucher.

Lui comme elle regardèrent la dernière barrière s'effondrer.

- Pourquoi tu ne céderais pas, juste une fois ?

Sa bouche resta entrouverte. Un souffle chaud enveloppait son torse découvert.

Ce ne serait pas « juste une fois ».

Dans un spasme, il se pressa brusquement contre elle. Ses mains parcourent le haut de son corps, et il l'embrassa avec frénésie.

Elle ne faisait rien pour le contenir. Elle l'attirait vers elle, toujours plus.

Même lorsqu'il fut au-dessus d'elle, chacun de ses gestes lui échappait. Son corps se mouvait sans lui.

L'illusoire libération se dissipait peu à peu.

Seul restait le sentiment amer d'avoir fait un pas de trop dans ces sables mouvants, qui l'enlisaient un peu plus à chaque sursaut.


Lorsqu'ils eurent terminé, il s'écroula sur la couverture lourde et profonde. La tête vide. Elle revêtit une robe de chambre et sortit. Puis revint avec son sac à main, qu'elle posa sur le lit et fouilla un long moment.

Ses paupières se fermaient. Par intermittence.

Elle avait un paquet de cigarettes à la main. Une étincelle jaillit. Il sentit la fumée lui piquer les narines.

Elle la porta à ses lèvres. Assise à côté de lui, elle regardait tantôt par la fenêtre, tantôt dans sa direction. Quand elle le faisait, elle l'observait longuement, ses longs cils noirs rendant ses yeux opaques. Indéchiffrables.

Il ignorait où étaient ses vêtements. Il était nu. L'air conditionné lui donnait la chair de poule.

Du bout des doigts, elle lui tendit une cigarette. Il la gratifia d'un silence sceptique.

- Allez. Comparé à ce que tu bois en une soirée…

Il se redressa. Avisa son boxer qui traînait sur le sol et l'enfila. Puis il se tourna vers elle, lui prit la clope des mains et la glissa entre ses lèvres. Il se pencha vers elle pour qu'elle l'allume. Lorsque les premières volutes grises s'élevèrent, il s'enfonça dans les coussins, et se mit lui aussi à regarder la nuit hérissée de loupiotes blafardes.

Une forte envie de tousser lui saisit la gorge. Il arrêta de respirer quelques secondes. Puis reprit comme si de rien n'était.

Le flou se dissipait. Bientôt, il retrouva une froide lucidité. Tout paraissait extraordinairement plat et silencieux. Un peu comme lorsqu'on se retrouve à contempler une mer d'huile après l'orage.

Il se réveilla à midi, le lendemain, ayant volontairement oublié de mettre une alarme sur son portable. Il n'avait rien de prévu. Personne ne se souciait de l'endroit où il était. Lui le dernier.

La place à côté de lui était froide. Elle devait être partie depuis longtemps. Ça aussi, il s'en moquait. Il préférait se réveiller seul.

Pourtant, lorsqu'il se leva, son regard fut attiré par un petit paquet blanc, sur la table de chevet. Un paquet de cigarettes. Le même que celui de la veille. Il l'ouvrit : il était plein. Un briquet avait même été déposé, à côté.

Il lui sembla apercevoir un papier, coincé entre deux filtres. Il l'extirpa du bout des doigts, et le parcourut d'un œil maussade.

« Je t'avais parlé du magazine, mais il se trouve qu'un agent de ma connaissance m'a contactée pour que tu remplaces un membre de son groupe. Bienvenue dans le showbiz.

Chose promise, chose due. »

Sans manifester la moindre réaction, il le froissa et le lança dans la poubelle, à l'autre bout de la pièce. Panier.

Voilà donc sa récompense pour hier soir.

Pendant un long moment, il ne se passa rien. Il était là, assis sur le bord du lit, dans une grande chambre vide. Il n'y avait pas de grande différence. C'était comme s'il était chez lui.

Il tira une cigarette, et l'alluma. L'odeur ne lui piquait plus le nez.

Elle avait au moins fait quelque chose d'utile, en lui laissant ce paquet.


-

- … Momocchi ?

- Kiichan… Tetsu-kun ne serait pas avec toi, par hasard ?

- Hm ? Non, pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe ?

- Tu ne sais pas où il est ?

- Non, aucune idée. Je ne l'ai pas vu depuis le match. Momocchi, dis-moi ce qu'il y a.

- Il… Il a disparu. Ca fait plusieurs heures maintenant, et il est vraiment tard, alors…

- Disparu ? Mais comment ? Pourquoi ?!

- C'est à cause de moi… Je te raconterai, mais… Il faut vraiment que j'aille à sa recherche. Tu peux venir avec moi ?

- J'arrive tout de suite. Je passe par chez toi.

Il était 21 heures lorsqu'il la retrouva au pied de son immeuble. Il vit tout de suite qu'elle avait pleuré. Ses yeux étaient encore gonflés. Ses cheveux, habituellement remontés sur le côté, étaient défaits et lui tombaient dans le dos.

Elle aurait sans doute remarqué en temps normal que quelque chose n'allait pas chez lui, ce jour-là. Au lycée, c'était d'elle qu'il se méfiait le plus, et il redoublait d'effort pour paraître le plus naturel quand elle était dans les parages. Son intuition était imparable.

Au moment où elle le vit, l'ombre d'un doute passa sur son visage. Il ramena aussitôt la conversation sur le sujet sensible du moment, occultant par la même occasion la question qu'elle s'apprêtait à lui poser.

Elle lui raconta les évènements en détail, plus accablée à chaque phrase. Lorsqu'elle lui parla de la conversation téléphonique qui avait tout déclenché, il se sentit profondément amer, comme le jour où Akashi s'était invité au café pour les mettre en garde. Il n'en savait pas plus aujourd'hui qu'à l'époque où ils étaient lycéens. Et malgré tout, il continuait de voir rôder les mêmes histoires dont il restait irrémédiablement tenu à l'écart, auxquelles on le mêlait sans rien lui confier. Comme si les autres se donnaient bonne conscience en croyant ne pas l'impliquer, parce qu'il ne savait pas.

Cette fois, il brûlait de lui poser une bonne fois pour toutes les questions qui le taraudaient depuis longtemps.

Mais il renonça. L'urgence était ailleurs.

- Toujours pas de nouvelles ?

Elle secoua la tête.

- Aucune. Je tombe tout de suite sur le répondeur. Comme je ne savais pas quoi faire en t'attendant, j'ai aussi appelé Mukkun et Midorin…

- Même dans un élan de désespoir, je ne vois pas très bien ce qu'il serait allé faire chez eux…

- Je n'y croyais pas trop, non plus… Et puis, j'ai rappelé Makoto-chan. Mais elle n'a pas décroché.

Elle s'interrompit. Comme si elle n'était pas très sûre de ce qu'elle sous-entendait. Kise le formula à sa place.

- Tu penses qu'il est allé trouver Akashi ?

Sa lève inférieure se pinça sensiblement.

- Quand je l'ai vu partir, c'est la première chose à laquelle j'ai pensé. Je sais où il habite, j'y suis déjà allée avec elle quelques fois alors… Je suis allée voir. Mais il n'y avait personne. Ils sont à une soirée en ville, et elle ne doit pas encore être terminée. Personne n'a vu Tetsu-kun dans les parages, non plus.

- Donc il n'a pas cherché à le voir, en fin de compte.

- En fait, il sait qu'ils sont sortis. Il m'a entendu en parler au téléphone, donc il est sûrement au courant.

Ils échangèrent un regard entendu. Que la déduction soit juste ou non, ils savaient vers où mener leurs recherches.

- Bon, allons-y.


Ils avaient ratissé la zone autour de la station de métro de long en large, jeté un œil dans les cafés alentour. Demander aux commerçants s'ils ne l'avaient pas vu aurait été une perte de temps. Personne ne le remarquait jamais.

Les rues étaient parsemées de flaques grises, traces encore fraîches de l'ondée qui s'était déversée quelques heures plus tôt. Plus les minutes passaient, et plus Momoi angoissait. Elle percuta un passant sans le vouloir au détour d'une rue, s'excusa et reprit sa route à vive allure.

Ils arrivèrent devant l'hôtel. Plusieurs groupes se succédaient à la sortie du hall en devisant avec insouciance, s'apprêtant à rentrer chez eux.

A les voir, l'idée qu'il pourrait y reconnaître quelqu'un effleura Kise un instant. Akashi se trouvait tout près. Il espérait sincèrement qu'ils ne rencontreraient pas. En temps normal déjà, il préférait éviter sa présence. C'était d'autant plus le cas à présent. Le jour tombait, et il s'inquiétait pour Kuroko.

Sans prévenir, la jeune fille se mit à courir, et remonta le trottoir, regardant dans toutes les directions possibles.

Il ne pouvait pas être entré à l'intérieur. Du coin de l'œil, Kise avisa les deux hommes au costume cintré qui se tenait de chaque côté de la grande porte dorée. Même Kuroko ne serait sans doute pas passé à travers leur filet.

Comme bien souvent par le passé, il pensait le savoir dans les parages, et pourtant sa présence restait imperceptible. Cette fois, néanmoins, cette idée lui fit presque peur. Il se demanda ce qu'il se passerait si, un jour, Kuroko disparaissait pour de bon.

Son inquiétude se fit plus pressante, et il courut à la suite de Momoi, sur le trottoir opposé. Elle avait disparu dans la foule.

Alors qu'il arrivait devant l'hôtel, il distingua une forme sombre, recroquevillée au pied de l'immeuble d'en face. A l'angle de la rue, la tête basse, le visage caché par des mèches ondulées d'où ruisselaient encore quelques gouttes de pluie. Son sweat collé à son dos et à ses bras, assombri par l'eau qui l'imbibait.

A le voir dans cet état, Kise sentit son cœur se serrer. Mais ce n'était rien à côté du soulagement qui le traversait.

- Kurokocchi !

Parcourant la distance qui les séparait à grandes enjambées, il l'appela. Sans obtenir la moindre réaction. Son visage restait tourné vers le sol détrempé. Kise s'agenouilla pour se mettre à sa hauteur, et posa sa main sur son épaule. Il frissonna.

- Tu es gelé… Kurokocchi, tu m'entends ?

Lentement, comme s'il tournait au ralenti, le jeune homme leva la tête. Sa frange trop longue lui tombait sur les yeux. Kise ne les avait jamais trouvés aussi pales. Et égarés. Il donnait l'impression de revenir d'un autre monde.

Momoi apparut à quelques pas d'eux. Essoufflée. Mais elle n'osa pas approcher. C'était à peine si elle prononça une parole. Elle murmura seulement son nom, d'une voix étranglée.

Kuroko ne la regarda pas. A la lumière, ses traits paraissaient incroyablement creusés. Il avait l'air épuisé. Et vieilli, comme si plusieurs années venaient de s'abattre sur lui.

- Il ne faut pas que tu restes ici. Il fait nuit, tu vas tomber malade.

Il ne disait toujours rien, mais Kise sentait qu'il revenait progressivement à lui. Il le vit se passer la main sur le visage. Son regard était plus présent.

Mais il était dur. Rien à voir avec la dernière fois qu'ils s'étaient vus.

Quelque chose s'était produit depuis qu'il avait fui l'appartement. Son visage parlait pour lui.

- Tu peux te lever ?

Il acquiesça faiblement. Prenant appui sur ses genoux, il imita Kise, et se mit sur ses pieds en tanguant doucement.

Soudain, Momoi oublia sa réserve, et s'avança vers lui.

- Tetsu-kun ! Je suis désolée… Vraiment désolée. Si je ne t'ai rien dit, c'était parce que je pensais sincèrement que ce serait mieux pour toi…

- Pour moi ?

Sa voix froide et distante la coupa dans son élan. Elle resta à quelques mètres de lui, effrayée par le ton qu'il avait et qu'elle ne lui connaissait pas.

- Finalement, peut-être que Midorima-kun avait raison.

Kise le dévisagea avec stupeur. Ce qu'il avait de différent, il venait de le comprendre.

- Kurokocchi, est-ce que… tu te souviens ?

Kuroko leva vers lui son visage blême, et il fut frappé par la détresse qui luisait dans ses yeux bleus.

- Je me sens mal… Tellement…

Jamais il ne l'avait vu dans cet état. Il se demandait s'il ne pleurait pas. Mais la fatigue semblait l'en empêcher.

Kise leva les yeux vers Momoi. Toujours à distance, elle observait Kuroko d'un air désespéré. En vain. Il lui tournait le dos.

- On rentre… ?

- … Vas-y sans moi.

Ses lèvres se serrèrent alors qu'elle encaissait le coup. Kuroko tourna de nouveau la tête vers le sol. Aucun dialogue n'était possible dans ces conditions. Kise jugea préférable de les interrompre.

- Tu veux venir chez moi ?

Il craignit qu'il ne l'envoyât sur les roses, lui aussi. Mais Kuroko murmura un petit « oui », juste assez fort pour qu'il l'entende. Kise ôta le trench beige qu'il portait, et y enveloppa le petit corps frêle et tremblant qui menaçait de s'écrouler à tout moment. Il eut un dernier regard pour la jeune fille, et lui fit signe qu'il s'en chargeait. Elle acquiesça, impuissante. Et les regarda s'éloigner, Kise passant son bras par-dessus les épaules de Kuroko.


Le bureau de Midorima constituait à lui seul un paradoxe fascinant. De prime abord, le seul mot qui venait à l'esprit était « surchargé ». Parvenir à accumuler tant de livres et de polycopiés sur une surface aussi restreinte relevait du tour de force. Mais lorsque le visiteur impromptu – et imaginaire, étant donné qu'à peu près personne ne recevait l'insigne honneur de visiter la chambre de Midorima – lorsque ce visiteur, donc, y regardait de plus près, il pouvait constater que rien, absolument rien n'était laissé au hasard dans l'agencement des différents éléments qui s'y trouvaient disposés. Tout était calculé, mesuré, orthonormé, jusqu'au plus petit bout de crayon et jusqu'au plus sec des effaceurs. Les manuels étaient entassés par discipline, les fiches de cours les plus fréquemment consultées restant toujours à portée de main. Deux pots à crayons se tenaient de chaque côté de l'écran d'ordinateur, et, près de la souris, ceux qui n'y avaient pas leur place étaient rigoureusement alignés sur la droite. Ainsi se succédaient un critérium, un stylo bille, un stylo plume, un effaceur et une règle, toujours dans le même ordre. Une bouteille d'eau se dressait dans le coin de gauche, à une distance raisonnable du bord. Et, entre le pot à crayon de droite et les livres de cours, un espace bien délimité était réservé au seul composant variable de ce méticuleux inventaire. Il restait vide une bonne partie de la journée, jusqu'au retour de Midorima, qui y déposait alors immanquablement son précieux porte-bonheur journalier. Avec quelques exceptions lorsque celui-ci était trop volumineux. Mais depuis la fin du lycée, à défaut d'être vacciné de cette lubie superstitieuse, il optait de plus en plus pour des objets de petite taille. Assez pour qu'ils puissent tenir dans sa poche, et qu'il ne se promène pas dans les couloirs de la fac avec une tondeuse à gazon ou une poêle à frire grandeur nature à la main. Il arrivait à se procurer des modèles réduits d'à peu près tout. Evidemment, Takao n'avait pas manqué de le railler à ce sujet. « Tu pourrais aménager la maison de poupée la plus complète du monde~ » Ce à quoi il avait rétorqué que la maison de poupée dont il avait un jour dû faire l'acquisition était elle aussi une miniature, bien trop petite pour contenir tout son attirail.

Il ne jetait aucun de ses porte-bonheurs, cependant. Au cas où le même objet ressortirait dans un futur horoscope. Mais Takao disait que c'était juste parce qu'il était fier de sa collection.

Takao.

Ces temps-ci, il était devenu un sujet de préoccupation majeur. Dans le sens où il avait réussi la prouesse de se faire encore plus irritant et enquiquinant qu'il ne l'était déjà. Aux yeux de Midorima, ce n'était absolument pas de sa faute à lui. Certes, il avait sans doute dit qu'ils se reverraient bientôt la dernière fois qu'il l'avait vu. Mais tout dépendait de ce qu'on mettait derrière ce « bientôt ». Et manifestement, chez Takao, « bientôt » ou n'importe quel adverbe se référant à un futur proche n'avait pour seul et unique sens que « maintenant ».

Aussi, depuis le début de la semaine, était-il assailli de mails, toujours le même – « Shin-chan, tu m'aimes ? » –, et presque toujours en cours, ou le soir, lorsqu'il passait à table avec sa mère et sa sœur. Il devait à présent y avoir une quinzaine de « Shin-chan, tu m'aimes ? » dans sa boîte de réception.

Mais ce qui l'exaspérait le plus, c'était sa propre réaction. Il avait beau savoir à force quel serait le contenu du message lorsqu'il sentait son portable vibrer, il ne pouvait s'empêcher de se sentir mal à l'aise en voyant le nom de Takao s'afficher sur l'écran. S'il y avait d'autres personnes autour de lui à ce moment-là – et c'était souvent le cas –, il se gardait bien de consulter son téléphone, persuadé que les mots pourraient se lire sur son visage au moment où il les apercevrait. Et surtout, il ne répondait pas. Au début, il lui avait simplement dit de s'abstenir d'envoyer ce genre d'âneries, d'abord en le demandant sèchement, mais poliment, puis en sombrant lentement mais sûrement vers le « Si tu continues, je t'étrangle. » Et, au final, il avait arrêté de répondre.

Lorsqu'il y pensait, il se répétait que tout ça n'avait pas d'importance. Mais cela ne le convainquait qu'à moitié. Il s'en voulait de l'ignorer. Et pourtant, il persistait dans son silence.

Quelques jours auparavant, Momoi l'avait appelé au sujet de Kuroko. Il n'avait pas vraiment eu de nouvelles depuis. Seulement un message de Kise pour lui dire qu'il séjournait chez lui. De là, il pouvait imaginer tous les scénarios possibles.

Il se demandait jusqu'où Kuroko se souvenait d'Akashi. Cela ne faisait aucun doute qu'il avait cherché à le retrouver, ce soir-là. En dépit de ce qu'il lui avait dit, Midorima n'avait pas cru une seule fois qu'il parviendrait à effacer définitivement son souvenir, même à grand renfort d'amnésie. Un peu malgré lui, il était sans doute celui qui savait le mieux combien ils étaient liés, l'un à l'autre. S'ils s'étaient vraiment revus, alors ç'avait dû être un choc considérable, pour l'un comme pour l'autre.

Incontestablement, la situation prenait un tour plus que délicat. Et il était loin d'en sous-estimer les conséquences.

Sauf qu'il n'avait pas vraiment le temps de se consacrer pleinement à ce problème. Avec les cours d'un côté, et Takao de l'autre, il avait déjà largement de quoi se prendre la tête entre les mains.

Le plus irritant, c'était que peu importe le nombre d'heures qu'il passait assis à son bureau, il finissait par relire trois fois le même passage, tout en alignant et ré-alignant inlassablement ses stylos. Résultat, il avait accumulé du retard dans ses révisions – léger, mais suffisamment conséquent pour porter sur ses nerfs –, et se préparait un week-end infâme. Il avait rarement éprouvé autant de difficulté à se concentrer. En temps normal, le travail passait avant toute autre préoccupation accessoire. Mais les ennuis s'accumulant les uns sur les autres, il avait de plus en plus envie de tout balancer – métaphoriquement, par respect pour le matériel – et de passer son samedi dehors, n'importe où ailleurs que chez lui.

Après déjeuner, il retourna dans sa chambre. Il posa son porte-bonheur à son emplacement attitré – pour une fois, il ne détonait pas du tout, puisqu'il s'agissait d'un manga, tout ce qu'il y a de plus normal. Il s'était contenté de prendre un tome de sa collection de Death Note. Ce rituel accompli, il se plongea avec détermination dans un ouvrage ésotérique de biochimie.

« Structure des acides aminés

Un acide aminé est un composé possédant un groupement acide carboxylique et un groupement amine, généralement primaire. Ces deux fonctions… »

Son portable vibra contre son avant-bras. Après un long soupir, il jeta un coup d'œil au nom qui s'affichait.

Takao. Comme de juste.

Ce n'était pas le moment. Il venait à peine de s'y mettre, hors de question de commencer à divaguer.

« Un acide aminé est un composé possédant un groupement acide carboxylique et un groupement amine… »

Nouvelle vibration. Toujours le même message. Il aurait mieux fait de l'éteindre. C'était d'ailleurs ce qu'il allait faire.

Il saisit le téléphone, et tomba aussitôt sur le mail importun. Encore une question idiote à laquelle il ne saurait pas quoi répondre, sans aucun doute. Ou pire, une envolée lyrique par e-mail – venant de lui, il pouvait s'attendre à tout.

Il sélectionna le nouveau message. Et l'ouvrit.

« Méchant. »

- … Je vais l'étrangler.

Il referma rageusement le portable, le plaqua contre la surface en verre du bureau et replongea presque physiquement dans le manuel, massant ses tempes du bout des doigts.

« Un acide aminé est un composé possédant un groupement acide carboxylique… »

Concentration. Il ne devait avoir qu'une chose présente à l'esprit : le texte qu'il avait sous les yeux. Rien d'autre.

Il était sans doute un peu fautif pour ne pas lui avoir répondu durant toute une semaine. Mais c'était parce qu'il le provoquait en permanence. Il savait très bien que ce genre de messages l'importunerait. Donc qu'il n'y répondrait pas. Il n'attendait vraisemblablement aucune réponse. Il faisait juste ça pour l'embêter.

… Voilà qu'il se perdait encore dans des conjectures tout à fait futiles. D'un geste sec, il remonta ses lunettes, et relut la phrase une nouvelle fois, délaissant avec dédain l'appareil diabolique.

Qui carillonna à tue-tête dans la minute qui suivit.

Appel entrant. Il se retint de lui raccrocher au nez, et articula un « allo » avec raideur.

- Méchant.

- Je suis au courant. J'ai lu ton mail, figure-toi.

- Alors pourquoi tu me réponds pas ?

- Qu'est-ce que tu voulais que je réponde à ça ?

- Hmm… Quelque chose comme « Allons, il suffit, petit sacripan~ »

- « Petit… » Comme si je parlais comme ça !

- Bon, je t'accorde le bénéfice du doute pour celle-là.

-

- Et pour les autres messages ?

- Sérieusement, Takao. Tu crois que j'allais t'encourager en répondant à des mails de ce genre, que tu m'envoies à n'importe quelle heure, qui plus est ?

- Tu as rougi devant tout le monde ?

- Non !

Il aurait certainement gagné en persuasion s'il n'avait pas aboyé dans le micro.

- Tant mieux, je n'aurais raté ça pour rien au monde~ Bon, et sinon ?

- Sinon quoi ?

- Tu m'aimes ?

Il enfouit malgré lui son visage dans sa main. Il l'imaginait très bien, assis sur son lit en train de savourer son petit effet. Enfin, pas nécessairement sur son lit. Ailleurs. N'importe où ailleurs.

S'il s'était seulement senti agacé, il lui aurait cloué le bec illico. Et il aurait évité de garder le silence trop longtemps. Mais ses émotions l'embrouillaient.

- … Ça veut dire oui ?

- Bien sûr que non.

Une plainte résonna à l'autre bout du fil. Quoiqu'un peu surfaite pour paraître authentique.

- Tu as un cœur de pierre, Shin-chan.

- C'est toi qui passe ton temps à te moquer de moi.

- Mais je me moque pas ! J'essaie juste de décrisper le truc !

-

- Dis, il y a quelqu'un chez toi aujourd'hui ?

Il eut un léger frisson. Presque imperceptible.

- Ma sœur, oui.

- Bon, c'est pas un problème~ Je peux venir ?

- Je dois travailler.

- Et demain ?

- Demain aussi.

- Menteur !

- Pas du tout. J'ai pris du retard, cette semaine.

- Ah ? Ça, c'est pas courant. Pourquoi ?

Il se demanda s'il faisait bien de s'aventurer sur ce terrain-là. Mais à force d'entendre Takao se plaindre – ou de culpabiliser de l'envoyer paître à chaque fois, ou un peu des deux –, il mit ses scrupules de côté.

- … Je n'arrivais pas à me concentrer.

Contrairement à ce à quoi il s'attendait, un silence gênant fit suite à sa réponse. Un instant, il crut que la communication avait coupé.

- A cause de moi ?

A nouveau, il porta la main à son visage, bousculant ses lunettes au passage. Il les remit maladroitement en place.

- Il s'est passé beaucoup de choses, alors je ne dirais pas que c'est seulement toi, mais…

Il inspira profondément, et ferma les yeux malgré lui.

- … En partie.

Pour une fois, il aurait grandement apprécié que Takao enchaîne sur une de ses blagues vaseuses, pour « décrisper », selon ses termes. Au lieu de quoi, il entendit un petit bruit dans le haut-parleur, qui lui donna l'impression qu'il venait de sourire.

- Si je te propose de venir chez moi, ça te va ? C'est un peu loin, mais ma sœur à moi ne sera pas dans le secteur.

Il tritura nerveusement le coin des pages de son livre, pesant le pour et le contre de la manière la plus rationnelle possible.

- … Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

- Okay, je passe te chercher.

La tonalité de fin d'appel résonna aussitôt. Il resta là, le téléphone contre l'oreille. Ce n'était pas du tout comme ça comme ça qu'il avait espéré conclure cette conversation. Il avait commis un impair quelque part. Manifestement.

Avec ça, il pouvait être sûr que Takao mettrait sa menace à exécution. Il avait la fâcheuse habitude de tenir ses promesses – surtout les plus ineptes.

Enfin, il l'avait voulu. S'il avait envie de se faire l'aller-retour en métro, c'était son problème. En attendant, lui, il avait le temps de réviser.

Il reposa son portable, et s'attela une nouvelle fois à la tâche. Avec rigueur et concentration.

«Un acide aminé est un composé possédant un groupement acide carboxylique et un groupement amine… »

Sans penser à autre chose.

«Un acide aminé est un composé possédant un groupement acide carboxylique… »

« …groupement acide carboxylique… »

« … carboxylique… »

Hors de lui, il claqua violemment le livre, et l'enfouit tout en-dessous de la pile du bureau, qui, sous l'impact, versa avant même qu'il ne put tenter de la rattraper. L'avalanche de livres produisit un boucan d'enfer, et il la contempla, dans une étrange position de lever interrompu, la mine toute déconfite.

- Onii-chan, si ça te stresse autant, fallait pas faire médecine !

- Tais-toi, Rieko !

La petite voix qui lui parvenait depuis la chambre de sa sœur se tut. Elle pratiquait son art avec prudence : une pique par-ci, une pique par-là, mais toujours s'arrêter avant que le vase ne déborde. Et le pire, c'était qu'elle visait juste.

Une fois chacun des livres dûment remis en place, Midorima se rassit, inerte. Une chose était claire : travailler dans ces conditions était une pure perte de temps. L'idée que Takao allait débarquer dans une demi-heure le propulsait à des années lumières de ses devoirs de bio. Et pour le moment, il avait des préoccupations autrement plus urgentes que de chercher la définition du mot « carboxylique » dans le dictionnaire.

Il s'appuya contre le dossier, penchant légèrement la tête en arrière.

C'était plus fort que lui. Lorsqu'il s'imaginait seul avec lui, il se sentait immanquablement mal à l'aise. Takao avait beau tout dire sur le ton de la plaisanterie, il lui arrivait tout de même d'être sérieux.

Au début, il avait sérieusement pensé qu'il se fichait de lui. Peut-être était-ce pour cette raison que son ancien partenaire déjà affreusement bavard se montrait encore plus insistant.

Alors qu'il repartait de plus belle dans ses considérations psychologiques, la sonnette de l'entrée manqua de le faire jaillir du siège.

Inspirant le plus lentement et le plus profondément possible, il prit une sacoche dans laquelle il rangea ses clefs et son manga, et quitta la chambre.

Personne n'était dans le salon. Sa petite sœur préférait le calme de sa chambre. Là, elle pouvait passer des heures à lire toutes sortes d'ouvrages dépassant largement les compétences d'une enfant de 9 ans.

Lorsqu'il fut dans l'entrée, il eut une légère hésitation au moment de saisir la poignée. Hésitation qu'il jugea parfaitement ridicule. Il l'ignora, et ouvrit fermement la porte.

De l'autre côté, Takao l'attendait avec la plus grande décontraction, son attitude même signifiant qu'il avait tout son temps. Il était adossé à la rambarde, nonchalamment penché de côté. Il portait un sweat estampillé Cleveland Cavaliers et un jean clair. Mais ce qui l'intriguait le plus dans cette tenue, c'étaient ses mocassins, à motif hawaïen – typiquement le genre d'excentricité qui lui faisait se demander où est-ce qu'il allait pêcher ses vêtements. En dépit de la température qui ne cessait de se rafraîchir, il n'avait pas de chaussettes. Comme toujours, il souriait.

Les mains dans les poches, il lui adressa un petit clin d'œil.

- Déjà prêt ? Cool, je me disais que tu aurais peut-être oublié, entretemps.

- Comme si c'était possible.

Takao se contenta de le regarder. Midorima posa ses mains sur ses hanches, et soupira.

- Je sais que tu m'en veux.

- Mais non~ J'aime bien t'embêter, parce que je sais que ça t'énerve. C'est plutôt toi qui devrais m'en vouloir.

- Je ne t'en veux pas.

Le jeune homme aux cheveux noirs parut un peu déconcerté, juste un instant. Sa voix était devenue plus douce, comme un murmure. Venant de lui, c'était le seul signe permettant de déceler qu'il demandait pardon.

En un seul pas, Takao s'était subrepticement rapproché de lui. Et, profitant de sa surprise, il enroula ses bras autour de son cou pour le faire se baisser un peu, et combla le reste sur la pointe de pieds.

Il commençait à avoir l'habitude, maintenant. Les premières secondes, Midorima était raide comme un balai, à tel point qu'il se demandait s'il n'était pas en train de faire une syncope. Il le soupçonnait même de garder les yeux grands ouverts. Il devait malgré tout les fermer à un moment donné, et il laissait peu à peu aller sa rigidité stoïque. Jusqu'à se risquer à lui répondre.

C'était presque imperceptible. Plutôt un frémissement, à vrai dire. Puis, finalement, il prenait Takao dans ses bras, et le laissait l'embrasser en tentant de résister le moins possible.

Ses lunettes partaient de travers. Takao se serra contre lui. Un soupir lui échappa. Puis il prit conscience d'une autre sensation, et se rappela brusquement où ils se trouvaient. De façon un peu abrupte, il l'attrapa par les bras et mit fin à leur étreinte. La tête tournée à 90 degrés et rajustant fébrilement ses lunettes.

- Pourquoi faut-il toujours que ça soit dehors, quand n'importe qui peut nous voir ?

- Hmm, parce que tu préfères rester sur le seuil depuis tout à l'heure plutôt que de me faire entrer ? Et puis, franchement, y a personne, là. Tu vires un peu parano.

- Ma sœur est là.

- Ah oui, c'est vrai. J'avais oublié qu'elle voyait à travers les murs.

Midorima lui lança un regard noir. Ce qui, naturellement, n'obscurcit en rien sa bonne humeur. Faisant un signe de tête vers l'escalier, il suggéra d'un air insouciant :

- On y va ?

L'autre ne le regardait plus, à nouveau. Son expression tourmentée était un tel contraste par rapport à sa carrure qu'il ne sut pas vraiment dire s'il le trouvait comique ou simplement mignon.

Probablement un peu des deux.

- A quoi tu penses ? Je te le propose en tout bien tout honneur.

- Vraiment ?

Dans ce cas, il aurait sans doute arboré un sourire moins espiègle. Il ne se donnait même pas la peine d'être crédible, c'en était navrant.

- Je te rappelle que si l'on se voie, c'est parce qu'on a deux ou trois choses à mettre au clair, toi et moi.

- Oui, oui. Mais on sera mieux à discuter autour d'un thé avec des mochi.

- Tu t'en vas, Onii-chan ?

Un silence s'installa. Lentement, très lentement, Midorima se retourna, et aperçut sa petite sœur sur le palier. Se penchant pour voir, Takao lui adressa un grand signe de la main.

- Oh, Ricchan ! Coucou~ Tu vas bien ?

Elle acquiesça, son visage calme et sérieux toujours aussi imperturbable. Elle ne portait pas de lunettes, ce qui préservait le côté enfantin de ses grands yeux verts, immuablement figés dans la même expression désabusée. Ses cheveux étaient divisés en deux petites couettes de chaque côté de sa tête. Mais ce qu'elle avait de plus mignon, du point de vue de Takao – en dehors de ses remarques aussi aiguisées qu'une lame de rasoir –, c'était sa taille, qui, curieusement, semblait vouée à rester on ne peut plus modeste. Même à cette distance, lorsque son frère était dans les parages, il était assez flagrant qu'elle ne lui arrivait guère qu'au nombril.

- Depuis quand tu es là ?

- Depuis tout à l'heure.

- C'est-à-dire ?!

Takao pouffa de rire, ce qui lui valut un vigoureux coup de coude dans le ventre.

- Moi qui croyais que tu devais réviser.

- J'ai changé mes plans.

- Tu rentres quand ?

- Je ne sais pas. Je te préviendrai si je rentre tard.

- Ca veut dire que je peux utiliser ton ordinateur ?

- Sûrement pas.

- Dommage.

Tout en parlant, il enfila ses chaussures, puis sa veste. Il tira la porte, et vit qu'elle était toujours là, à les observer.

- Qu'est-ce qu'il y a ?!

- Rien. Amusez-vous bien.

Il se faisait peut-être des idées, mais il lui avait semblé qu'elle avait exagérément articulé ces trois derniers mots.

Il ferma la porte d'un coup sec, et ils prirent tous les deux le chemin du lointain appartement de Takao.