EDIT : Les partiels arrivant, le prochain chapitre risque d'être un peu retardé... Désolé !

... Oulala, que ça fait longtemps... Bon, un mois tout rond, mais quand même. J'ai mis du temps à le sortir, celui-là !

Du coup, j'ai vais dire plein de trucs un peu dans le désordre... Déjà que la saison 3 sort dans moins d'un mois, et la suite du manga d'ici fin décembre, ça me fait faire des bonds à chaque fois que j'y pense~

Sinon, euh... Ah oui, je me suis penché sur les anniversaires de tout le monde, et du coup, j'ai rectifié des petites imprécisions dans les âges. Du plus vieux au plus jeune, on a : Kise - Midorima - Aomine - Murasakibara - Akashi - Kuroko. Donc, comme pour l'instant, dans cette fic, nous sommes en octobre (calcul mental), Kuroko et Akashi ont encore 18 ans (Takao aussi), les autres en ont 19.

J'ai oublié de préciser, même si ça n'a pas une importance capitale : la chanson un peu triste du début s'appelle Ikanaide (chantée par Fagagie).

Maintenant, j'arrête de parler pour ne rien dire et on avance~

chizumi-san : ... J'ai bien compris le message. Et je jure que je ne l'ai pas fait exprès après avoir lu ton commentaire sur le chapitre précédent. Mais ça faisait longtemps que je voulais écrire un chapitre sur eux. Normalement, tu devrais être tranquille pendant un bon bout de temps (mais pas définitivement, parce que malheureusement, j'aime beaucoup Midorin~). Je comprends qu'il soit un peu (très ? xD) irritant la majeure partie du temps, mais quand même, il mérite pas tout ça. Enfin, c'est mon avis. D'ailleurs, cette fois, tu vas croire que je t'ai encore écoutée : il y a Kise, Kuroko, et même Akashi ! Finalement, peut-être que je suis influencé inconsciemment !

Laura-067 : J'ai l'impression de répondre à ton commentaire après une éternité... Désolé ! Mais je réponds quand même : Akashi a blessé Midorima l'avant-veille de la finale, et la veille, il a retrouvé Kuroko pour lui parler (ce sera dans le prochain chapitre). Ce n'est pas à cause de ça que Rakuzan s'est retiré, c'était arrivé un peu plus tôt dans la journée - c'est d'ailleurs pour avoir des explications sur ce choix que Midorima était venu le voir. C'est davantage lié à Kuroko, effectivement. Enfin, je suis contente que le passage sur Takao et Midorin t'ait plu, même si ce n'est pas le pairing principal de cette fic ( ^ ^) Bonne lecture !

Kyoko77 : Qu'on soit bien d'accord, j'ai jamais parlé de string, ça va pas non ! ( = 3 =) Maintenant, à cause de toi, je viens d'envisager un scénario étrange... Et si son porte-bonheur du jour en est un ? Qu'est-ce qui est le pire : le porter à la main ou le porter tout court ? Dilemme... Aheum, j'attends ta prochaine review ! ( - . -)

Ange (ça va plus vite~) : Merci ! Théoriquement, je devrais encore continuer un petit bout de temps, mais ravi que tu aimes ;3 Bonne lecture~

J'espère que ce chapitre excusera un peu mon retard... Parce que c'est une scène à laquelle je pense depuis trèèès longtemps.

... Non, en fait, c'est La scène qui m'a poussé à écrire une fic sur Akashi et Kuroko.

J'arrête la bande-annonce. A la prochaine !


L'écran de télévision projetait des lumières de différentes couleurs à travers la pièce. Assis sur le canapé, Kuroko avait ramené ses jambes contre lui. Une couverture le recouvrait entièrement, l'enveloppant des pieds à la tête.

Il avait un casque audio sur les oreilles. Kise le lui avait prêté, ainsi que son iPod. Kuroko ne s'était pas soucié de parcourir la playlist. Il écoutait les chansons au fur et à mesure qu'elles défilaient et, curieusement, il s'était aperçu qu'ils avaient tous les deux des goûts assez proches en matière de musique. Le volume de la télé était trop bas pour qu'il puisse saisir les slogans des spots publicitaires qui s'y succédaient.

Derrière le téléviseur, la baie vitrée lui dévoilait un bout de l'extérieur. Il entrevoyait la nuit à travers les pans de la couverture. Le haut des tours qui se découpait sur le ciel noir. De ce point de vue, tout semblait immobile. Mort. Même les sons ne lui parvenaient pas. Il leur préférait la boucle répétitive des fichiers audio du lecteur.

Ses journées se passaient sur ce canapé.

Il ne savait pas depuis combien de temps il n'était pas sorti. La dernière chose qui le préoccupait, c'était bien de savoir l'heure, où encore quel jour on était. Si Kise ne venait pas les lui rappeler quotidiennement, il aurait aussi oublié les repas, probablement.

Une mélodie douce et triste, quelques notes de piano, résonnèrent dans la tiédeur confinée de la couverture. Il la resserra un peu plus autour de lui. La fatigue et la confusion le laissaient indifférent à tout ce qu'il pouvait voir ou entendre depuis qu'il était ici. Il ne s'en souciait pas. Il ne s'en souciait plus.

Il n'y avait que cette chanson qui le ramenait un peu à lui. Quand il l'écoutait, il sentait ses émotions refaire surface. Il sentait que le silence dans lequel il se murait lui pesait de plus en plus. Et les scènes se succédaient dans sa tête. De plus en plus proches. De plus en plus vraies. Elles se répétaient, elles aussi. Comme la playlist. Seulement il ne pouvait jamais les arrêter.

Il entendit la clé tourner dans la serrure. Tandis que le blondinet rentrait et lui lançait un « bonsoir » plein d'enthousiasme, il s'affaira lentement à fouiller dans la poche de son sweat, et éteignit l'iPod.

- Ce soir, j'ai fait simple : ce sera râmen pour tout le monde.

Kuroko fit glisser le casque sur ses épaules. Son environnement sonore lui paraissait toujours aussi lointain.

Kise dut le voir acquiescer faiblement, car il l'entendit sortir quelque chose d'un sac plastique, et mettre la bouilloire à chauffer. Puis il resta silencieux. Les seuls moments où Kise ne faisait plus de bruit, c'était lorsqu'il consultait ses mails.

L'eau se mit à gargouiller. Kuroko l'entendit se déverser sur les nouilles déshydratées. Son hôte vint déposer les bols en plastique sur la table basse. S'affalant à l'autre bout du sofa, il posa la joue contre le haut du dossier, regardant la télévision de biais.

- C'est quoi ?

- Je ne sais pas.

- Je peux changer ?

Il hocha la tête de nouveau. Le jeune homme prit la télécommande, et zappa sur une chaîne qui diffusait un talk-show hebdomadaire. Jetant un coup d'œil à sa montre, il se pencha vers le bol fumant et souleva l'opercule.

- Ça devrait être prêt.

Kuroko émergea de son duvet. Il tendit une main, sépara ses baguettes, murmura « Bon appétit » et souffla sur son bol. Kise lui raconta sa journée pendant qu'ils mangeaient. Le train-train habituel, selon lui : passage à l'agence le matin, discussion avec son manager, déjeuner avec un photographe réputé, shooting l'après-midi. Rien de bien exaltant.

Il avait beau n'être pas très enthousiaste lui-même, Kuroko ne pouvait s'empêcher de relever le ton maussade qu'il prenait dès qu'il parlait de son travail. Il se rendit compte qu'il ne lui en avait plus parlé depuis bien longtemps. Lorsqu'ils étaient au collège, et au début du lycée, il arrivait que Kise débarque en brandissant fièrement le dernier numéro d'une revue dont il faisait la couverture, et les harcèle, lui et Aomine, pour qu'ils y jettent au moins un coup d'œil. Et puis, petit à petit, ils n'avaient plus eu de nouvelles. Comme Kise ne disait rien, ils n'avaient pas insisté. Ils se doutaient seulement qu'il devait continuer, en dehors des cours et des entraînements, et que s'il poursuivait ce genre d'activité, c'était sûrement qu'il s'y plaisait.

A l'entendre, pourtant, ce n'était pas l'impression qu'il donnait. Il racontait en souriant, parce qu'il était toujours en train de sourire, lorsque Kuroko était là. Mais son regard paraissait éteint.

Kuroko songea qu'il n'avait sans doute pas plus envie que ça de détailler ses journées qui se ressemblaient tant, les unes aux autres. Et qu'il le faisait malgré tout, pour le distraire, et le tenir au courant de ce qui se passait en dehors de cet appartement.

- Demain… Je retrouve Riko et les autres pour l'entraînement. Tu es sûr que tu ne veux pas venir, cette fois non plus ?

A cette mention, Kuroko ressentit une pointe de culpabilité. Mais il ne répondit pas.

- Ils s'inquiètent pour toi, tu sais.

- Je sais que je devrais y retourner, mais… Je ne pourrais pas les regarder en face. S'ils savaient depuis le début tout ce dont je viens de me rappeler, et qu'ils n'osaient simplement pas me le dire, alors…

A côté de lui, il entendit un long soupir.

- Comment tu peux être sûr qu'ils savent tout ça ? Moi, je ne sais rien. On ne m'a jamais rien dit alors je ne vois pas comment je pourrais être au courant. Et j'ose espérer que je ne suis pas le seul dans ce cas-là.

Kuroko tourna la tête vers lui, sa couverture lui tombant sur les épaules. Sa voix était plus grave, tout d'un coup. Et lorsqu'il le regarda en face – pour la première fois depuis qu'il était arrivé chez lui –, Kuroko vit qu'il était peiné par ce qu'il disait.

- Kise-kun…

- Tu sais, ça te ferait du bien de parler, Kurokocchi. Même si ce n'est pas à moi. Tu te fais souffrir en gardant tout ça pour toi.

Kuroko baissa les yeux. Il ne s'en était jamais aperçu jusqu'alors. Mais Kise avait toujours été tenu à l'écart. Malgré l'attention qu'il lui témoignait constamment, il ne lui avait jamais confié quoi que ce soit.

Il le réalisait seulement maintenant.

- Enfin, ça ne me regarde pas, je sais…

- Si.

Il releva la tête, et Kise le regarda d'un air surpris.

- C'est moi qui ai eu tort de te le cacher. Je croyais que c'était la seule chose à faire. Mais maintenant, tout le monde en fait les frais.

Kuroko vit un sourire bienveillant éclairer son visage, et il en éprouva un profond réconfort.

- C'est du passé. Et puis j'imagine que tu avais de bonnes raisons.

Il hocha timidement la tête.

- … J'aimerais t'en parler. Si ce n'est pas trop tard.

- Pas du tout ! Je te l'ai dit : je serai toujours là pour t'écouter.

Kuroko acquiesça une deuxième fois. Le silence s'installa.

Un long silence.

- … Kurokocchi ?

- Ah, désolé. En fait, je ne sais pas très bien par où commencer.

Il réfléchit encore quelques instants, ses yeux bleus plongés dans les iris dorés.

- Ca a peut-être changé depuis, mais l'année dernière encore, presque personne n'était au courant.

A nouveau, il s'interrompit. Le blondinet l'encouragea.

- … Ça t'embête si je raconte depuis le début ?

- Au contraire.

Il reprit le fil de ses souvenirs, comme ils lui étaient revenus quelques jours auparavant. Lorsqu'il évoquait des scènes mémorables du temps où ils étaient au collège, Kise et lui en riaient tous les deux. Il lui rappelait des tonnes de détails amusants mais parfaitement futiles qu'il était le seul à avoir retenu. Et Kuroko replongea dans ces années-là, d'une façon complètement différente de celle qu'il avait douloureusement expérimentée par ce jour de pluie. Les images lui paraissaient plus joyeuses quand ils en parlaient. Et, petit à petit, il raconta d'un ton plus assuré, et plus léger.

Lorsqu'il en arriva à la Deuxième Année, l'atmosphère changea légèrement, néanmoins. Le sourire de Kise sembla perdre en intensité.

- Et puis, un peu avant l'Inter-Collèges, on était les derniers à partir après l'entraînement, et…

Il regarda ses doigts qu'il entortillait nerveusement.

- Et puis Akashi-kun m'a embrassé.

Il put voir distinctement chaque centimètre carré du visage de son ami s'affaisser l'un après l'autre.

Il y eut un nouveau silence

Un court silence.

- … Quoiiii ?!

Il bondit sur ses pieds tandis que Kuroko le fixait depuis le canapé, impassible.

- Attends, tu peux répéter ça ?!

Kuroko eut une moue contrariée.

- Je ne préfèrerais pas.

- Aaah, mais… mais… maiiis ?! D'accord, on sait tous qu'il peut être un peu tordu, des fois, mais de là à traumatiser Kurokocchi… !

- Il ne m'a pas traumatisé.

- Et je n'ai même pas été là pour le protéger !

- Kise-kun, à qui est-ce que tu parles ?

Revenant sur terre, le blondinet lui lança un regard larmoyant. A se demander qui était victime d'un traumatisme.

- Pardon, ça doit être dur pour toi d'en parler.

Kuroko considéra cette remarque un moment.

- Non, pas tant que ça.

- Mais… c'est sûrement à cause de ça que tu as refoulé tout le reste !

- Je ne suis pas traumatisé.

Voyant sa grande théorie psychologique tomber à l'eau, Kise eut l'air de plus en plus perdu. Lentement, il se rassit près de lui, si près que son voisin eut un mouvement de recul lorsque son visage s'approcha.

- … Tu es sûr ?

- Oui.

- Ca ne t'a pas choqué du tout ?

- Pas tellement.

- Mais pourquoi ?

Il le fixa intensément. Et Kuroko jugea qu'il était inutile de jouer aux devinettes.

- Parce que j'étais amoureux de lui.

Il y eut un petit temps de flottement.

Et en voyant le tsunami émotionnel qu'il avait provoqué, Kuroko se rappela qu'on lui avait souvent reproché d'être un peu trop direct.

- Tu n'avais pas compris ?

Kise avait déjà eu le temps de faire le tour du canapé deux fois en comptant ses pas pour se calmer.

- M-mais non ! On parlait tranquillement du collège, de la fois où on avait planqué les lunettes de Midorimacchi sous le lavabo ou de celle où on avait enfermé Aominecchi dans les toilettes des filles…

- Tu retiens vraiment des choses étranges.

- … et tu sors ça comme ça, sans prévenir !

- Mais c'est justement pour cette raison que je t'ai parlé du reste. J'avais pensé que tu comprendrais.

Vaincu, Kise s'écrasa comme une crêpe et laissa tomber sa tête contre le dossier du sofa.

- J'ai l'impression de voir mon adolescence sous un angle complètement différent…

Kuroko hésita, levant discrètement les yeux.

- C'est si bizarre que ça ?

Il l'observa quelques secondes. Puis se passa une main dans les cheveux, un semblant de sourire reparaissant peu à peu.

- Maintenant que je le sais… non, pas tant que ça. J'aurais sûrement pu le voir, au moins depuis ton réveil. Tu réagissais tellement différemment quand on l'évoquait.

Kuroko se rendit compte qu'il tortillait toujours ses doigts, et les sépara.

- Comme personne ne voulait rien dire à son sujet, j'imaginais n'importe quoi. A un moment, je me suis même demandé s'il était mort…

- C'est parce qu'on ne pouvait rien te dire.

Kise se redressa et prit un air sérieux.

- Akashicchi est venu nous voir, il y a quelques semaines. Il nous a demandé de ne plus avoir de contact avec toi, et de ne surtout pas te dire quoi que ce soit à son sujet.

Kuroko encaissa le coup.

Akashi savait qu'il était sorti du coma.

Il aurait eu tout le temps de se manifester. S'il l'avait voulu.

Il ne l'avait pas fait.

A croire que les choses ne changeaient pas tellement, en huit mois.

Il n'avait pas changé d'avis. Il ne voulait toujours plus le voir.

- Kurokocchi… Vous sortiez ensemble ?

- … Presque personne n'était au courant. A l'époque.

Kise le dévisagea, les yeux ronds comme des balles de tennis.

- Je pense que Momoi-san l'a compris assez vite. Si je lui demandais, elle dirait sans doute que c'est une question d'intuition féminine. Et puis, Midorima-kun aussi.

Un court silence suivit sa phrase.

- Euh… On parle toujours d'intuition féminine ?

- Ah, non pas du tout. Je ne sais pas comment il l'a appris. Seulement qu'il était au courant.

- Lui, il savait, et pas moi… Ça craint.

Il avait l'air bien déprimé, ce coup-ci. Kuroko s'empressa de lui remonter le moral – tout en se demandant comment ils en étaient arrivés à échanger les rôles.

- Ca n'a rien de personnel, Kise-kun. Et puis je n'ai jamais parlé de tout ça à qui que ce soit, avant aujourd'hui.

D'un coup, Kise retrouva son entrain, et le fixa avec des yeux brillants.

- Bon, alors continue !

La suite était loin d'être aussi plaisante à raconter. Kise la connaissait, pour partie. A la fin du collège, Akashi leur avait fait promettre qu'ils se retrouveraient une fois au lycée. Non plus comme amis, mais comme adversaires. Car il y avait déjà longtemps que l'amitié n'avait plus sa place, au sein du groupe. Leur rivalité l'avait étouffée.

Kuroko avait quitté le club à la suite de la dernière compétition qu'ils avaient jouée ensemble. Jouée, et gagnée – naturellement. Il ne supportait plus le basket. Il ne supportait plus de quitter le terrain sur une victoire qui les laissait indifférents.

Plus il les regardait, et plus il les trouvait égoïstes, et méprisants. Pourtant, il se disait que ce qui était arrivé n'était pas entièrement de leur faute.

Midorima, Murasakibara, Kise, ils étaient tous un peu comme Aomine.

Il avait échoué, sur toute la ligne.

Mais celui qu'il ne pouvait plus supporter de voir, bien plus que les autres, c'était Akashi. L'autre Akashi. Pas un jour ne passait sans qu'il n'ait à constater combien il était différent de celui qu'il avait connu.

Il ne parvenait pas l'ignorer. Chaque fois qu'ils se croisaient, il le regardait et espérait. S'imaginant qu'il réapparaitrait, sans crier gare, comme il avait disparu des mois auparavant. Mais chaque fois, c'était un regard étranger qui lui répondait. Et il se haïssait d'espérer naïvement, en dépit du temps qui passait.

Au final, il n'avait pas eu d'autre alternative que de partir. Les autres avaient tous rejoint des lycées différents. Mais même des années après, il ne regrettait pas d'avoir choisi Seirin. A bien y penser, c'était peut-être même le meilleur choix qu'il ait jamais fait de toute sa vie.

- C'était une période vraiment triste.

Kuroko s'interrompit. La tête basse, Kise avait l'air désemparé.

- Je pense que ça l'a été pour tout le monde. Mais les choses se sont arrangées à la fin de l'année.

- C'est en partie grâce à vous.

Il l'interrogea du regard.

- Si tu avais abandonné après le collège, peut-être bien que rien n'aurait changé pour nous. Après avoir affronté Seirin, j'ai beaucoup réfléchi sur la façon de jouer que j'avais jusque-là. Et Aominecchi aussi.

- Aomine-kun ?

Kise eut un petit sourire.

- Une fois, il m'a dit qu'il avait jamais bien digéré d'être battu par Seirin. Mais qu'il te respectait d'autant plus pour lui avoir ouvert les yeux.

L'absence d'Aomine l'affectait tout autant que lui. Il l'entendait dans sa voix. Et il lui était reconnaissant de lui en avoir parlé. Ce n'était pas le genre de chose que son ancien partenaire lui aurait dit, en face à face. Il n'avait jamais été très à l'aise avec les compliments – ou tout ce qui s'apparentait de près ou de loin à un « merci ». Réflexion faite, c'était un trait de caractère assez récurrent au sein de la Génération Miracle – excepté Kise.

- Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Pendant tout ce temps, Akashicchi et toi, vous n'étiez pas très proches, si ?

- Je crois que personne ne pouvait se dire vraiment proche de lui, à cette époque.

Ce n'était pas Kise qui allait dire le contraire.

- Mais même si j'avais autre chose à penser et que je savais qu'on ne reviendrait pas en arrière, je n'arrivais pas à oublier. Avant la finale, j'ai raconté à toute l'équipe ce qui s'était passé à Teikô.

Kise le regarda fixement – Kuroko n'aurait su dire s'il approuvait ou pas.

- Pour le vaincre, il fallait qu'ils sachent qui il était avant. Ça se tient.

- Je me disais que si on ne gagnait pas ce match, rien ne changerait. Mais c'est pour Seirin qui je voulais y arriver. Parce que c'est avec eux que j'ai retrouvé le sentiment d'être une équipe.

Lorsqu'il y pensait, il se surprit à trouver tout le reste plus supportable. Le souvenir de cette journée était l'un de ceux qui ne lui faisait pas regretter d'avoir retrouvé la mémoire.

- Kurokocchi ?

- Oui ?

- Tu souris bizarrement.

- Ah, désolé.

Il s'appliqua aussitôt à reprendre son expression habituelle, et Kise s'en amusa.

- C'était un jour vraiment exceptionnel, pas vrai ?

Peine perdue. Son sourire ne quittait pas son visage.

- Oui. Vraiment.


Les couloirs résonnaient des cris de victoire et de la clameur des gradins. L'équipe de Seirin devait se frayer un chemin jusqu'aux vestiaires, assaillie de tous côtés par des supporters qu'ils ne connaissaient ni d'Eve, ni d'Adam, mais ce soir-là, peu importait. Ils baignaient dans la même atmosphère irréelle, les visages et leurs sourires masquaient la fatigue, les transportaient hors de leurs corps. C'était un de ces moments d'euphorie que l'on voudrait partager avec le monde entier.

- Kuroko ! Il est toujours là ?

- On va le perdre, dans cette foule !

La tête dépassant à peine du flot, Kuroko fut étonné de voir son champ de vision se dégager d'un seul coup. La haute silhouette qu'il suivait comme son ombre venait de s'accroupir devant lui.

- Monte sur mon dos.

La minute d'après, il fut soulevé du sol – et la vue lui coupa le souffle.

Le couloir était bondé à craquer. C'était à se demander comment ils faisaient pour avancer. Il ne reconnaissait personne dans cette masse. Seulement ses coéquipiers, et la petite Riko, qui progressaient lentement, mais sûrement, dans un vacarme exalté.

Sur le dos de Kagami, il laissa pendre ses jambes de chaque côté, s'accrochant à son cou. Peu à peu, des picotements lui parcoururent les mollets. Ses pieds pesaient des tonnes, et en même temps, ils lui semblaient plus frêles que jamais. Même si la position était peu confortable, il redoutait le moment où on le reposerait, plus mou que de la pâte à pain.

Enfin, il voyait la porte du vestiaire s'ouvrir devant eux, les invitant à s'y écrouler en travers des bancs alignés et sous la lumière aveuglante des néons. Pleine de promesses d'eau fraîche et de rondelles de citrons confites, elle avait des airs de porte du paradis.

Il tomba des nues lorsque la réalité le heurta de plein fouet. Littéralement.

- K… Kagami ! Kuroko s'est pris le mur !

- Fallait le reposer avant d'entrer ! T'es con ou bien ?!

- Hein ?

Déboussolé, Kagami fit volte-face, et ne put que constater les faits : le pauvre Kuroko gisait sur le sol, plus mort que vif.

- Aah ! Désolé ! J'avais complètement oublié que t'étais là !

Une violente claque sur son épaule mit fin à ses excuses, et Riko lui fit signe de gicler illico.

- T'as fait assez de dégâts pour aujourd'hui, Bakagami !

Tout penaud, celui-ci jeta un regard inquiet à son partenaire, mais l'aura hostile de la coach le fit marcher docilement jusqu'à son casier. Se penchant au-dessus de lui, Riko tendit une main à Kuroko.

- Tu veux aller à l'infirmerie ?

Reprenant lentement ses esprits, il se redressa.

- Ca va aller. Si je vais là-bas, je crois que je ne me réveillerai plus jusqu'à demain matin.

Un peu inquiète tout de même, Riko le soutint jusqu'à ce qu'il soit convenablement assis à l'intérieur. Curieusement, même une fois la porte close, le vacarme ne diminua pas d'un décibel. Encore gonflés à bloc après avoir déchaîné les foules sur leur passage pour la première fois de leur vie, Koganei et Tsuchida se disputaient le trophée. C'était à qui le garderait le plus longtemps dans les mains. Lorsque l'un ou l'autre posait avec le symbole de leur prestige flambant neuf, il prenait des airs de statue grecque sur son piédestal. Ce petit manège finit par agacer le capitaine, qui leur cria d'une voix éraillée de le reposer immédiatement s'ils ne voulaient pas être privés de dîner. Et aussi absurde que cette menace put paraître, elle fonctionna à merveille.

- J'ai trop faim, j'pourrais bouffer vos parts à tous !

- Surtout que c'est le papa du coach qui régale ! Ça serait bête de rater ça.

- Dis donc, te gêne pas !

Riko hésita à le sermonner davantage, mais se ravisa en voyant les deux trublions s'affaler à même le sol, leurs têtes tombant sous leur propre poids. L'épuisement commençait à se faire durement sentir. Les débordements de joie mis à part, elle savait qu'ils avaient puisé dans leurs réserves jusqu'à la dernière once d'énergie.

Mais ils l'avaient fait.

Ils avaient gagné la Winter Cup.

Un drôle de sentiment la prit, tout à coup. Elle avait envie de s'écrouler sous le coup du soulagement, après avoir tant tremblé et crié pour eux. Mais elle ressentait quelque chose de plus profond encore. Le sentiment d'avoir accompli leur plus grand objectif. Eux n'avaient pas réalisé pleinement ce qu'ils venaient de faire. Tout était encore trop vif. Ils l'éprouvaient physiquement, dans une confusion de joie et de douleur musculaire sans doute tout à fait insoutenable. Mais une fois qu'ils y penseraient à tête reposée, alors ils se rendraient compte. Ils réaliseraient combien ils pouvaient être fiers de leur équipe.

- Riko ?

Hyûga venait de descendre l'intégralité de sa bouteille d'eau, une serviette posée sur l'épaule.

- Merci.

Elle le fixa d'un air interdit. Avant qu'elle ne puisse trouver quelque chose à répondre, tous les joueurs se tournèrent vers elle, et reprirent d'une seule voix :

- Merci, coach !

Elle en resta bouche-bée. Le silence brutal laissa plusieurs secondes complètement vides. Avec tous ses regards braqués sur elle, elle ne savait plus où se mettre.

- Vous… Vous êtes bêtes ou quoi ?! Cette victoire, c'est à vous que vous la devez !

- On a tous eu notre rôle à jouer. Mais sans toi, on serait jamais arrivés jusque-là.

- Teppei…

Furihata remit le trophée à Kiyoshi, qui le plaça entre les mains de Riko.

- Ca va presque me manquer, tes menus d'entraînements démoniaques.

La jeune fille eut un petit sourire.

Puis brandit dangereusement la coupe au-dessus de sa tête.

- Qui est démoniaque ?

- Aah, coach ! Fais pas ça !

Même si Riko ne mit pas sa menace à exécution, elle ne se priva pas de leur rappeler qu'ils étaient supposés quitter les lieux dans les plus brefs délais. Sa vigilance s'avéra d'autant plus nécessaire que Kagami avait trouvé le moyen de s'endormir debout pendant qu'il se changeait.

Kuroko referma son casier vide. Il resta immobile, la main posée contre la porte en fer. Et sursauta brusquement en sentant qu'on lui donnait un petit coup de coude dans les côtes.

- T'endors pas aussi, Kuroko. Conseil d'ami.

Son rythme cardiaque encore affolé, il se retourna en tremblant pour voir Kagami l'observer d'un air contrit, probablement après avoir reçu une nouvelle correction.

- … Je ne dormais pas.

- C'est ça.

La porte de son casier claqua à son tour. Kuroko hésita. Il ouvrit la bouche pour parler, sans savoir si c'était le bon moment.

- Je suis vraiment désolé pour tout à l'heure. J'ai vraiment pas fait gaffe, je dois commencer à fatiguer.

Après s'être assoupi en plein vestiaire, l'euphémisme avait de quoi faire sourire.

- On est tous un peu fatigués, je crois.

- Ouais, c'est pas faux.

Un à un, les autres membres du club sortaient de la pièce, leur sac sur l'épaule, aussi vifs et rayonnants qu'un troupeau de zombies tout juste sortis de terre. Redevenu silencieux, Kuroko attrapa l'anse de son sac.

- T'es sûr que ça va, Kuroko ?

Surpris, il leva les yeux. Kagami le fixait, ses étranges sourcils plus froncés qu'à l'ordinaire. Alors qu'ils quittaient le vestiaire à leur tour, le plus petit hocha la tête avec un sourire discret.

- Oui. Tout va très bien.

Ils s'alignèrent dans le couloir. En rang par deux. Prêts à quitter le gymnase qui les avait vus triompher, après des jours de lutte acharnée. Un sentiment de regret s'immisça doucement dans sa poitrine.

Il n'aurait pas d'autre occasion.

C'était maintenant.

- Euh, coach ?

Toute à ses vérifications que rien n'avait été oublié – Nigô compris –, et que tout le monde était dans les starting-blocks pour le grand départ, Riko pivota soudainement, toute étonnée de son intervention.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Ah, rien. C'est juste que j'ai encore une petite chose à faire, si ça ne vous embête pas trop…

Elle et Hyûga échangèrent un regard. Il sentait Kagami à sa droite qui le dévisageait.

- J'aimerais discuter avec Akashi-kun avant de partir.

Lui qui n'aimait pas particulièrement être au centre de l'attention, il se trouva aussitôt avec une quinzaine de paires d'yeux braquées sur lui. Personne ne trouva rien à redire, cependant il eut la nette impression d'avoir jeté un froid. C'était peut-être le mauvais moment, tout compte fait.

- Ok. On t'attend à la sortie.

Kuroko se tourna vers Kagami. Celui-ci parla d'une voix forte, parfaitement réveillé. Au regard qu'ils échangèrent, Kuroko eut le sentiment qu'il le poussait à y aller. Lui, plus que les autres sans doute, saisissait l'importance de faire ses adieux en bonne et due forme. Peu de temps auparavant, il avait vécu la même chose avec Himuro. S'ils ne s'étaient pas revus une dernière fois, ils auraient traîné ces non-dits encore longtemps. Sans jamais avoir l'occasion de se parler à cœur ouvert à nouveau, probablement.

Kuroko attendit l'assentiment de Riko avant de s'éloigner. Celle-ci lui fit oui de la tête, malgré son air soucieux.

- Je ne serai pas long.

- Donne. Je garde ton sac, si tu veux.

Il remercia Kiyoshi d'un signe de tête, et se déchargea de ses affaires.

Partant dans la direction opposée, il remonta le couloir des vestiaires, comme ils l'avaient fait à l'aller. Seulement cette fois, il n'eut aucun mal à passer. Personne ne le remarquait, alors fatalement, personne ne l'interpelait. Il s'en serait presque posé des questions, tant le changement avec leur précédente traversée était frappant. Il avait beau porter l'uniforme de Seirin, il n'attirait absolument pas l'attention. Sa transparence avait quelque chose de surnaturel.

Il arriva dans l'aile où se situait le vestiaire de Rakuzan. Progressivement, ses pas devinrent raides. Il s'efforça de marcher normalement, ce qui produisit l'effet inverse. Ses mouvements étaient presque mécaniques. Il se rappela son objectif et continua d'avancer le plus droit possible avec sa démarche de robot.

Soudain, au détour du couloir, il tomba nez-à-nez avec un jeune homme qui, comme beaucoup d'autres dans le secteur, le dépassait d'une bonne demi-tête. Le survêtement qu'il portait était celui de Rakuzan. Et il le regardait droit dans les yeux.

- Kuroko, qu'est-ce que tu viens faire ici ?

Son ton était froid et sec. Sur son visage se lisait une amertume profonde, plus notable encore que lorsqu'ils s'étaient séparés, une heure plus tôt.

- Mayuzumi-san…

Le malaise s'ajouta à l'appréhension. S'il lui avait dit de décamper sur le champ, Kuroko n'aurait sans doute pas insisté.

Etrangement, Mayuzumi se contenta de soupirer, et son visage se vida de toute expression. Comme s'il rendait les armes.

- Les autres sont déjà partis. Il ne reste plus qu'Akashi.

Regardant vaguement devant lui, il le dépassa sans un mot. Kuroko l'interpela.

- Mayuzumi-san, à propos de tout à l'heure… C'est sans doute déplacé de dire ça maintenant, mais j'ai beaucoup de respect pour ton talent. C'était un beau match, vraiment.

Le plus âgé le considéra un moment. Ses prunelles avaient une teinte terne et incolore.

- C'est moi qui vous félicite. Vous avez gagné.

Il se volatilisa comme une ombre. Quelque part, Kuroko se sentait désolé pour lui. Il n'avait même pas l'impression qu'il lui en voulait. Plutôt qu'il avait abandonné pour de bon. Il ne lui évoquait rien d'autre qu'une coquille vide.

Resté au beau milieu du passage, il fit volte-face, et regarda vers le fond du couloir. Là-bas, la porte se détachait sur le mur blanc. Maintenant que Mayuzumi était parti, il était au comble du stress. Il tenta de s'imaginer en train de rentrer dans un vestiaire qui n'était pas le sien pour s'y retrouver seul à seul avec leur ancien capitaine. Mais c'était presque pire. Il sentait ses jambes prêtes à faire demi-tour de leur propre chef.

Son cœur battait à tout rompre – c'était surtout ce détail qui le perturbait. Et il en était presque surpris. Tout au long de l'année, et encore plus ces derniers jours, il avait fait de son mieux pour ne pas penser au passé, pour ne pas se poser de questions. Il y était plus ou moins parvenu. A force de persévérance, il avait réussi à tout repousser, bien bourré au fond d'un coffre auquel il n'avait plus touché.

Il s'en était fallu d'un rien.

Le visage d'Akashi, celui qu'il avait revu sur le terrain.

Et son sourire – il avait un sourire différent. C'était ce sourire qu'il gardait de lui, des moments qu'ils avaient passés ensemble.

Il avait revu l'ancien Akashi. Sur sa peau restait la sensation de leurs mains moites serrées l'une dans l'autre. Alors que venait de s'achever la finale et qu'il le félicitait, après avoir perdu pour la première fois.

Kuroko croisa les bras, et comprima sa poitrine aussi fort qu'il pouvait.

Il marcha droit devant lui.

Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait dire.

Il fallait juste qu'il sache avec certitude qu'il n'avait pas rêvé.

Il frappa contre la porte. Et tandis qu'il le faisait, une autre scène se superposa au présent. Le lendemain de l'Inter-Collèges, quand ils faisaient leurs valises, il avait attendu de la même façon devant la porte de la chambre. Se demandant s'il oserait ou non lui demander pourquoi il l'avait embrassé dans le vestiaire.

Encore un vestiaire. Décidément, la vie n'était rien d'autre qu'une longue série de répétitions. Il entrevoyait presque les raisons qui pouvaient pousser quelqu'un d'aussi sobre et rationnel que Midorima à croire dur comme fer au destin.

Quoiqu'il en soit, il était prêt à faire le pari. Si à l'intérieur se trouvait celui qu'il avait retrouvé dans les mêmes conditions deux ans auparavant, alors, de la même façon, il survivrait à cette épreuve.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Akashi-kun. C'est Kuroko.

Le silence qui suivit fut le plus embarrassant qu'il ait jamais connu.

- Entre.

La porte se referma derrière lui. Comme le lui avait dit Mayuzumi, la pièce était déserte, à l'exception d'Akashi. Il lui tournait le dos, debout, face à l'un des casiers.

Il devait être comme ça depuis longtemps. C'est ce que Kuroko pensa alors qu'il le regardait, totalement immobile – inerte. Il s'était changé. Son sac était posé sur le banc derrière lui, la porte du casier était close. Tout était en ordre.

Kuroko cherchait péniblement ses mots. Dans ce genre de situation, il n'avait jamais su quoi dire. Il s'asseyait en silence, juste à côté, sans parler – ce qui, par expérience, s'était toujours révélé assez peu utile. Il attendait que l'autre dise ce qu'il avait à dire. Et s'il ne disait rien, l'attente pouvait durer indéfiniment.

Mais cette fois, c'était à lui de parler.

- … Je voudrais juste préciser que je ne viens pas pour parler du match. Même si c'est sûrement l'impression que ça donne.

- Dans le contexte, ça n'aurait pas été complètement hors de propos.

Il esquissa un mouvement, léger. Son profil se dévoila tandis qu'il se tournait pour le regarder. Kuroko sentit ses épaules se décrisper d'un seul coup et s'affaisser mollement de chaque côté lorsqu'il l'aperçut.

Akashi avait changé. Même une fois le match terminé, il lui faisait l'effet étrange de s'être substitué à un autre lui-même, à qui il aurait cédé la place pendant deux années entières. De celui-là, il ne restait plus aucune trace. Ni l'hostilité latente de sa présence. Ni le regard, hautain et impitoyable, qu'il portait froidement sur le monde comme s'il se fut agi d'un immense échiquier qu'il foulait au pied.

Le contraste était si frappant que, s'il en doutait encore, Kuroko dut se rendre à l'évidence. C'était une autre personne qu'il avait devant lui, à présent.

- Alors ? Pourquoi est-ce que tu es venu ?

- Je n'ai pas vraiment de raison. Tout à l'heure, je t'ai vu complètement perdu. Tu avais l'air… absent, même si ce n'est pas le bon mot. Je me suis demandé comment tu réagirais si on gagnait. Je me le demande encore…

- Tu t'inquiétais ?

Il se tut, comme le ton immuablement net et sérieux d'Akashi le coupait dans son élan. Mais lui n'avait pas l'air aussi grave qu'il l'aurait pensé. Au contraire, il souriait.

- … Je suis sérieux.

- Moi aussi.

Il s'était retourné pour de bon. Et le laissait plaisamment se dépêtrer avec sa question.

- Je ne sais pas ce que je ressentais. J'avais l'impression de voir une personne complètement différente.

Akashi n'insista pas. Il lui fit signe d'approcher. Perplexe, Kuroko avança, jusqu'à ce qu'un seul pas les sépare. Il suivit naïvement la main du regard alors qu'elle retombait le long de sa jambe.

Il ne se passa rien. Il finit par se douter qu'Akashi attendait qu'il lève les yeux.

Ce qu'il fit, tant le silence était oppressant. Il leva la tête, et le regarda.

Les deux iris pourpres reflétaient son visage. Elles avaient beau garder un côté intimidant – elles l'avaient toujours impressionné, aussi loin qu'il se souvienne –, elles n'étaient plus inquiétantes. Leur rouge était à nouveau une couleur chaude.

La couleur de ses yeux, comme celle de ses cheveux, le fascinait avec la même vivacité qu'autrefois, comme si la dernière fois qu'ils avaient été aussi proches l'un de l'autre remontait à hier à peine.

Il le sentait, derrière ce sourire où flottaient encore leurs instants perdus, le regarder avec la même curiosité effrénée.

Combien as-tu changé depuis la dernière fois ?

Combien as-tu tenté d'oublier ?

Tout lui rappelait ce jour-là. Il lui avait pris la main, et ni l'un ni l'autre n'avait rien dit. Ni rien fait. Quelque chose qui ne dépendait pas d'eux les avait entraîné peu à peu, sans qu'ils sachent vraiment quoi. Ni où.

Ils avaient seulement compris qu'une fois là-bas, il n'y aurait plus de retour.

Est-ce que tu t'es senti rassuré, toi aussi, à chaque fois que tu souffrais ? Rassuré de te souvenir encore.

Le visage d'Akashi se troubla. Un doute voila son sourire, et il en parut plus tendre parce qu'il n'était plus sûr de lui. Kuroko retrouva une étrange sensation, frissonnant lentement tandis qu'un rythme sourd et profond l'ébranlait.

Depuis quand. Il n'en avait pas la moindre idée. Ils étaient si proches qu'un souffle chaud traçait sur ses joues les mêmes courbes qu'à sa première venue.

- Et maintenant, tu me reconnais ?

Ils n'attendirent pas de réponse.

D'un coup, comme dans un sursaut, Kuroko pressa ses lèvres contre celles d'Akashi. Ses mains effleurèrent son t-shirt, encore, et encore. Lui résista à peine. Et bien vite, il se prêta au jeu, inclinant la tête. Il ferma les yeux, grisé par ses sensations.

Kuroko longea son dos et caressa ses épaules. Il s'y agrippa. Ses doigts se fondirent dans la chaleur des muscles tendus.

Il sentait qu'il tremblait. Qu'il ne pouvait pas s'arrêter.

Les bras d'Akashi l'enveloppèrent, et l'étreignirent à leur tour.

De temps en temps ils s'interrompaient, haletant comme s'ils finissaient un marathon. Ils se regardaient. Et l'un d'eux se jetait finalement sur l'autre et reprenait de plus belle.

Kuroko tremblait comme une feuille. Sans savoir laquelle de ces sensations en était la cause.

De celle de leurs corps l'un contre l'autre, qui se serraient un peu plus à chaque seconde, dans le bruit des vêtements qui se froissaient.

Des frissons qui le traversaient à chaque soupir que l'un ou l'autre peinait à prendre, dans le minuscule intervalle où leurs bouches se séparaient, avant de fondre à nouveau l'une sur l'autre.

De cette impression étrange d'avoir basculé dans un rêve.

Ou simplement parce qu'il l'embrassait. Il trembla violemment en y pensant, et s'accrocha à lui comme s'il perdait l'équilibre.

Le dos d'Akashi heurta les casiers avec fracas. Dans un bruit étouffé, il se laissa presser contre les portes en métal. Kuroko entrouvrit les yeux, l'esprit tout embrumé. Il ouvrit la bouche, probablement pour s'excuser.

Il sursauta lorsqu'il sentit sa langue toucher la sienne.

Akashi prit son visage entre ses mains, comme pour lui dire de ne pas fuir. Son regard lui brûlait les joues. Lentement, il pencha la tête sur le côté, et glissa une nouvelle fois sa langue dans sa bouche. Kuroko se tortilla nerveusement. Il le maintint contre lui. Leurs langues se caressaient l'une après l'autre, prudemment. Et lui ne savait pas très bien comment définir cette sensation. Mouillée. Très mouillée. Et chaude.

Il se sentit traversé par des milliers de petits éclairs. Timidement, il se risqua à lui répondre. Ses tremblements s'apaisaient un peu. Il sentit Akashi se redresser, et l'enlacer à nouveau.

Juste au moment où il commençait à s'habituer, Akashi se pencha soudainement sur lui et brûla les étapes, l'embrassant avec une ardeur qu'il ne contenait plus. Kuroko laissa échapper un gémissement. Pas très fort. Juste assez pour qu'il l'ait entendu, sans le moindre doute. Il chercha maladroitement à détourner l'attention, et passa ses mains sur son torse avec raideur.

Akashi insista tant et si bien qu'il finit par glisser ses doigts dans ses cheveux, et le rapprocha encore.

Il ne savait pas combien de temps ils restèrent à s'embrasser. Longtemps. Et d'un autre côté, ce n'était rien à côté des deux années passées à rêver du jour où il le retrouverait. Il était dans une sorte de transe dont il émergeait lentement, dans la douceur des mains qui parcouraient son dos et de leurs joues qui se frôlaient.

L'épuisement, mis en sourdine jusque-là, pointa à nouveau le bout de son nez. Kuroko sentit ses jambes vaciller sous lui. Il s'affaissa légèrement, et Akashi le retint. Prenant appui sur ses épaules, il resta immobile un moment, peinant à reprendre son souffle.

- Je…

Il haleta longtemps, incapable de poursuivre. En face de lui, Akashi attendit patiemment.

- J'ai cru que… j'avais raté ma seule et unique chance, au collège. J'ai cru que je ne pourrais plus jamais… te le dire…

Sa voix se brisa sur les derniers mots, et il baissa la tête. Sa main enveloppa la sienne.

- Tu pleures ?

Kuroko avala sa salive, et fit non de la tête. Il le regarda dans les yeux. Et se rendit compte qu'il n'entendait plus rien.

Son regard absorbait tout le reste.

- Je t'aime.

Akashi prit une expression qu'il n'aurait jamais pensé voir.

Ses paupières se plissèrent, comme s'il souffrait.

Il hésita. Sa bouche se crispa.

Il ferma les yeux.

Et, finalement, posa son front contre celui de Kuroko.

- Kuroko, je suis conscient de ce que je vous ai fait. Ce n'est pas parce que je suis différent que tout est effacé.

Kuroko l'observa, ses grands yeux bleus singulièrement impassibles.

- Je ne te demande pas de me pardonner.

- Akashi-kun.

Il parla d'un ton si sérieux que sa voix semblait plus grave.

- Je t'aime. Ça n'a rien à voir avec le fait de te pardonner. Moi aussi, il y a des choses que je regrette. J'aurais voulu agir avant. J'aurais voulu comprendre plus tôt. Plus j'y pense et plus je m'en veux de t'avoir laissé seul pendant tout ce temps. Et peut-être que si je n'avais pas eu le soutien de Seirin, je n'aurais pas osé t'affronter.

Il saisit le bas du t-shirt en face de lui, et le serra de toutes ses forces.

- Alors ne dis pas que je devrais te pardonner de quoi que ce soit. Parce que je suis le dernier à avoir le droit de faire ça.

Sentant Akashi l'attirer dans ses bras, il n'insista pas. Il posa son menton dans le creux de son cou. Un long moment s'écoula sans qu'ils ne disent rien.

Kuroko ajouta, d'un ton un peu boudeur :

- C'était pas sympa de me mettre un vent, accessoirement. Ça m'a pris du temps pour te le dire.

Akashi rit doucement.

- Il fallait que je prépare ma réponse.

Immobile, Kuroko attendit, un peu inquiet. Et il se remit à frissonner comme une brindille lorsqu'il l'entendit murmurer.

- Tu le sais depuis longtemps. Ce que je ressens pour toi.

Leurs visages étaient si proches qu'ils en distinguaient à peine les traits.

Seul son regard lui apparaissait clairement. C'était la première fois qu'il pouvait y lire ce qui s'y cachait.


Ils s'étaient assis à même le sol, le dos contre les casiers. La tête posée sur son épaule, Kuroko luttait contre le sommeil. Ses paupières se fermaient par intermittence, et il les rouvrait à contrecœur, se répétant sans cesse qu'il devait y aller. Sans parvenir à se mettre en route.

Il sentit une légère pression sur sa main, et tourna la tête vers Akashi.

- Il faut qu'on parte.

Sans vraiment acquiescer, il se redressa lentement. Akashi le regardait en silence. D'un air absent. Il donnait l'impression d'être encore plongé dans ses réflexions. Kuroko l'observa d'un air soucieux.

- Est-ce que tu es sûr que ça va ?

Il le vit sourire, comme si sa propre situation l'amusait.

- Le pire, c'est que je n'en sais rien moi-même. Tout à l'heure, j'avais l'impression de descendre de plus en plus bas, mais depuis que tu es là, c'est comme si tout ça n'avait plus vraiment d'importance.

Voyant l'air peu convaincu de Kuroko, il ajouta :

- Tu es venu pour t'assurer que j'allais bien, je me trompe ?

Il n'avait pas le sentiment d'être venu avec un objectif précis en tête, mais c'était la conclusion la plus logique. Il fit oui de la tête. Akashi serra sa main dans la sienne.

- Ce qui vient de se passer vaut toutes les victoires du monde.

Il le fixa sans trop savoir quoi dire. Il pouvait voir qu'Akashi était sincère. Seulement, il se demandait pourquoi son sourire l'intriguait tant.

Soudain, il disparut. Tout se trouva plongé dans le noir d'un seul coup.

Ils restèrent bêtement à contempler l'obscurité.

- On dirait bien qu'ils ont éteint.

- Ils ont dû penser qu'il n'y avait plus personne...

Il lui fallut quelques secondes pour distinguer à nouveau la silhouette d'Akashi à côté de lui. Son esprit était de plus en plus vaseux. Il sentait vaguement sa main encore posée sur la sienne.

Il avait sommeil. Cette fois, il allait s'endormir pour de bon.

- Allons-y. Sinon, on va finir par se faire enfermer.

Leurs mains se séparèrent. Il ne savait plus très bien si ses yeux étaient ouverts ou fermés. Un peu branlant, il se mit sur ses pieds à son tour.

- Tu rentres à Kyôto demain ?

Akashi sortit sa veste de son sac et l'enfila.

- Oui, juste après la cérémonie de clôture.

Kuroko ne dit rien. Même dans le noir, il n'en fallait pas beaucoup plus pour deviner qu'il le regrettait.

- On trouvera un autre moment pour se voir.

- Quand ?

Il avait déjà plus ou moins la réponse. Pas avant plusieurs mois. Bientôt auraient lieu les fêtes du Nouvel An, puis les examens de fin d'année. Akashi ne reviendrait pas avant le printemps.

Il crut le voir se pencher dans le peu de lumière qu'ils avaient. Mais il n'en fut pas moins pris par surprise.

- Le plus tôt possible.

Kuroko fut bien aise que l'obscurité dissimule son visage. Tandis qu'Akashi s'éloignait, il sentit ses joues le picoter discrètement.

La prochaine fois qu'ils devaient se voir arriva bien plus vite qu'il ne l'eut cru.

C'était le 31 janvier. Le jour de son anniversaire.