Bonjour, voici le nouveau chapitre. Que j'aurais pensé finir plus tard mais que voilà, grâce à vos reviews magiques, il est arrivé en avance.
A tous ceux qui sont en vacances et en bonne santé : ... pensez à moi qui ne suit ni en vacances, ni en bonne santé. Je snurfle dans mes mouchoirs et je tousse comme un lama tuberculeux depuis trois jours, alors ayez pitié (vous pouvez aussi envoyer de l'argent, bien entendu).
Concernant ce qui va suivre : aujourd'hui, ce sera du full Kise. Entrée, plat, dessert. Puisque tout le monde l'aime bien, je lui ai laissé un peu de place pour s'exprimer.
Review, review :
Tigroou : Mais voyons, puisque je te le dis que je l'aime aussi, ce pauvre Midorin ! Qui serait assez cruel pour le mettre dans une situation pareille (... ok, moi), et qui le serait encore plus pour ne pas l'aider à en sortir ? Pas moi ! Bon, y a pas d'Akashi dans ce chapitre, mais je vois qu'on est sur la bonne pente... continue, laisse-le remonter dans ton estime, c'est bien, c'est très très bien. Et puis, petit détail qui a son importance tiens, je reviens sur M. Lunettes : le prochain chapitre, ça devrait être pour lui. Devrait. Normalement. Si je ne change pas mes plans d'ici là. En tout cas, merci beaucoup, STOP DE M'ENVOYER DES FLEURS J'AI PAS ASSEZ DE VASES ENFIN, et dernière chose qui va peut-être un tout petit peu te décevoir : ton super smiley cadeau que tu as mis dans ta review... le site l'a à moitié censuré visiblement... donc je l'ai pas vu. Dommage~
Laura-067 : Bonjour, bonsoir~ Alors alors, bon bah du coup je vais pas avoir grand-chose à dire sur Kise, vu ce qui va suivre. Mais il se trouve qu'en effet, ça a bien un rapport avec la soirée où ils sont allés tous les cinq. Et non, ça n'a pas tellement à voir avec Aomine... c'est juste lui qui est intervenu en voyant que Kise dérapait. Pour Momoi et Aomine, on y viendra dans pas longtemps, donc je garde ça pour moi, même si je pense qu'il n'y a plus trop de doutes à avoir à ce stade... Et même chose pour Midorima et Takao, ça sera pour le prochain chapitre~ ... J'ai répondu à absolument rien du tout, en fait. Mais bon, c'est pour bientôt !
Nnem's : Bon bah, je pense que je me suis suffisamment attardé dans mes messages pour que tu saches que j'ai lu tes reviews en long, en large et en travers. Je ne vais donc pas m'apesantir davantage ici. J'espère juste que tu n'as pas attendu ce chapitre trop longtemps, en tout cas vas-y, je le mets entre tes mains, lis-le, décortique-le, déchiquette-le (... ouh qu'il est pas terrible, ce verbe xD), bref fais-toi plèz'.
Merci merci, et bonne lecture !
28. Remords et regrets
- Autant que je te le dise tout de suite : ça va probablement parler de cul pendant les soixante prochaines minutes.
- D'accord.
Dans d'autres circonstances, Kise aurait relevé le caractère complètement inadapté de cette réponse, compte tenu de la situation. Et ajouté qu'on ne disait pas "D'accord" après une telle déclaration comme on aurait dit "D'accord" à "Ce soir, pizza ?"
Mais pour l'heure, il n'avait pas vraiment le cœur à plaisanter. La perspective de ce qu'il s'apprêtait à confesser le rendait incapable de penser à autre chose.
Voyant que Kuroko attendait patiemment qu'il commence tout en l'encourageant du regard, il finit par se résigner. Sans aller jusqu'à se jeter la tête la première, néanmoins.
- Peut-être que je vais commencer par ce qui s'est passé tout à l'heure, parce que j'arrive pas à me le sortir de la tête. Et puis, comme ça…
Il leva les yeux au plafond, un sourire las se peignant vaguement sur son visage.
- Ça te donnera un bon aperçu de ma situation actuelle.
Kuroko fit oui de la tête à nouveau, avec un peu moins d'entrain cette fois. Depuis qu'il s'était mis à parler, Kise avait l'air morne et absent. Et il lui donnait l'air de regretter déjà ce qu'il n'avait pas encore dit.
- Bon, pour remettre un peu le contexte, le week-end dernier j'ai rencontré deux filles en soirée qui m'ont proposé de sortir avec elles. Vu comme je commençais à plus y voir très clair, j'aurais probablement accepté, mais Aominecchi était là, et il m'a exfiltré sans me demander mon avis. Au final, une des deux a dû s'arranger pour glisser un petit papier avec son numéro dans ma poche. Je dis ça parce que je n'ai pas souvenir de l'avoir vu faire, mais comme je ne vois pas qui d'autre aurait pu… bref, toujours est-il que ce papier, je l'ai découvert aujourd'hui. Et c'est là que commencent les emmerdes.
Il s'enfonça contre le dossier du canapé, comme si le seul souvenir de cette journée pesait tout à coup physiquement sur lui.
Cette fois, il ne chercha pas à croiser le regard de Kuroko, et se remémora à haute voix les évènements de cette fin d'après-midi.
Deux petits coups secs résonnèrent contre la porte du vestiaire. A peine débarrassé de l'attirail de son précédent tournage, Kise ferma les yeux d'un air excédé. L'entendre frapper avait quelque chose de spécifiquement irritant. Le genre de choses irritantes dont elle seule était capable. Ça n'avait aucun utilité. Elle savait parfaitement qu'il était seul dans cette pièce. Et lui se doutait bien que la seule personne qui pourrait venir le déranger pendant qu'il se changeait n'était autre que sa nouvelle manager.
Cela faisait un peu plus d'une semaine qu'elle avait pris la place de la précédente. "Pour être au plus près de lui et le soutenir quoi qu'il arrive", selon ses termes.
Les meilleures blagues ont une fin. Pas les moins bonnes, visiblement.
L'expérience lui ayant appris qu'il est toujours plus rapide d'acquiescer en silence que de s'empêtrer dans des débats stériles, il répondit par une bref "Oui, entrez". Et la porte s'ouvrit, comme il l'avait prévu, sur la silhouette souple et gracile de sa bienfaitrice.
- J'espère encore qu'arrivera un jour où tu m'accueilleras à bras ouverts avec un sourire ravi… Enfin, on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre.
- Moi je crois plutôt que vous vous lasseriez. Vous n'auriez plus de quoi me provoquer et vous en seriez très triste.
Elle rit de bon cœur en l'entendant lui mettre la vérité sous le nez sans la moindre gêne. Kise n'était plus du tout aussi farouche qu'au début de leur relation. Comme il l'avait mainte fois constaté dans sa vie, on s'habitude à tout. Ils s'étaient installés dans une routine qui, à sa surprise, était loin de le déranger autant qu'il l'aurait cru. Passé le fait qu'il n'avait aucune affection pour elle et que leurs rapports outrepassaient allègrement les limites du code du travail, lui ne trouvait pas grand-chose à y redire. C'avait même ses avantages, par ailleurs.
Il la laissa déboutonner la chemise qu'il venait d'enfiler. Personne ne venait traîner ici une fois tous les costumes dûment étiquetés et remis à leur place. Personne pour les interrompre.
Interrompu, il le fut, pourtant. Et d'une façon pour le moins imprévue.
Alors qu'il l'enlaçait avec ardeur, elle glissa une main sur l'arrière de son jean. Ses doigts s'introduisirent dans la poche. S'arrêtèrent.
Au moment où ils en ressortirent, un bruit de papier froissé interpela vaguement Kise.
Il n'y prêta pas plus attention, n'ayant pas le souvenir d'avoir laissé un papier important dans sa poche.
Nul doute qu'il aurait réagi autrement, s'il avait eu la moindre idée de ce que c'était.
Sa partenaire en revanche ne manqua pas l'occasion de le déplier du bout des doigts, tandis qu'il plongeait son visage dans son cou pour s'imprégner de son parfum.
Une main un peu plus insistante que d'ordinaire sur son épaule lui intima d'arrêter.
Il l'ignora tout d'abord. Mais comme le corps en-dessous de lui s'était totalement immobilisé, il n'eut d'autre choix que de relever la tête à contrecœur, l'air légèrement impatient.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Mais rien. Si tu peux m'expliquer ça.
Interloqué, il la vit brandir un petit papier froissé sur lequel était inscrit un numéro de téléphone. Il cligna des yeux, mettant quelques secondes à raccrocher les wagons. Cette petite note tombait comme un cheveu sur la soupe, au point qu'il se demanda si ce n'était pas elle qui essayait de lui faire une mauvaise blague. Mais il avait bien l'impression de l'avoir entendu sortir le papier de sa poche à lui.
Pourtant, il n'avait jamais vu ce machin. Pas plus qu'il n'avait souvenir d'avoir déjà fait usage du numéro. Et pour l'embrouiller encore un peu plus, l'écriture lui était parfaitement inconnue.
- Alors ?
- … J'en sais rien. Je sais pas d'où sort ce truc.
- Il va falloir trouver un peu mieux que ça.
- Quelqu'un a dû le mettre dans ma poche. On s'en fout, non ?
Il voulut reprendre où il s'était arrêté. Elle ne lui en laissa pas le temps. Manœuvrant une habile pirouette de côté, elle lui échappa sans le moindre mal.
Kise se retint de la rattraper, et la dévisagea du coin de l'œil. Son agacement était palpable.
- Ca me déçoit beaucoup, pour tout dire. Je croyais qu'on avait établi des règles.
- Des règles ?
Au cas où il ne l'aurait pas encore bien vu, sans doute, elle agita le papier comme s'il se fut agi d'un éventail, l'autre main nonchalamment posée sur sa hanche.
- J'ai peut-être eu tort de ne pas te le rappeler. Pour moi, il va sans dire qu'une fois que l'on s'engage dans une relation, on n'est plus libre d'aller batifoler à droite à gauche.
Kise manqua de l'interrompre, mais elle poursuivit tout en s'éloignant, lentement, mais sûrement, de l'endroit où il se tenait.
- Enfin, pour toi, ça ne coule peut-être pas de source, maintenant que j'y pense…
- Arrêtez avec vos sous-entendus. Je ne sais pas à qui est ce numéro, ni qui me l'a remis, je viens de vous le dire !
- Et qu'est-ce qui me prouve que tu n'es pas en train de me mentir ?
A court d'arguments, Kise ouvrit vainement la bouche sans trouver quoi répondre. Le petit visage en face de lui arbora un sourire narquois.
- Je suis plus tentée de croire ce que me dit ce papier. Après tout, tu n'es pas un homme de parole.
Préparant ce qui allait suivre, elle le regarda longuement de haut en bas, et lui fit prendre conscience de son accoutrement. Sans chemise ni chaussures. Pantalon ouvert.
- Regarde-toi. Tu n'as même pas su tenir la promesse que tu t'étais faite à toi-même. Tu as beau sauver les apparences, au fond la seule chose qui t'intéresse, c'est d'en épingler toujours plus à ton tableau de chasse.
Ses mâchoires se contractèrent. Qu'elle le fit à dessein ou non, ses mots n'avaient pour effet que de le faire monter en pression. Et cette réaction ne faisait que l'amuser davantage.
Comme il se sentait au bord de l'implosion, le jeune homme articula d'un ton le plus maîtrisé possible :
- Si c'est ce que vous pensez, alors vous n'avez qu'à partir.
Il ne savait pas s'il avait vraiment voulu que cela sonne comme une menace. Mais bien vite, il comprit qu'il s'était engagé tête baissée dans une voie sans issue.
- Tu penses vraiment être en position de me dire ça ?
Tout en murmurant d'une voix qui semblait être descendue de plusieurs tons dans les graves, elle froissa le papier et referma son poing sur lui. Ses yeux fiers et réprobateurs auraient suffi à le convaincre qu'il n'avait pas son mot à dire.
Mais elle poursuivit sa vindicte jusqu'au bout.
- Reprenons les choses depuis le début. Tu n'as même pas 20 ans. Pourtant, tu te trouves actuellement sur le tournage d'une série télé, entouré d'une foule d'acteurs plus expérimentés et méritants que toi. Au cas où ça t'aurait échappé, c'est à moi que tu dois cette fulgurante ascension. Et pourquoi j'ai fait tout ça pour toi ? Parce que tu as accepté mes conditions, et que c'est ce que je t'avais promis en échange. C'est ça, notre contrat.
Elle s'approcha de lui, ce qui, dans le contexte, relevait purement et simplement de la provocation. Lui n'était pas en mesure de la faire taire. Pas avec le couperet qu'elle faisait doucement tinter au-dessus de sa tête.
- Seulement, un contrat, ce n'est pas acquis. C'est quelque chose qui se tient sur la durée. Et si l'un des deux partis manque à sa parole, eh bien, le contrat est rompu.
Elle s'assit sur la table à côté de lui. Elle se trouvait à présent à la même hauteur que lui, à quelques centimètres de son visage.
- Tu ne t'es jamais demandé comment ça se faisait que, malgré toutes les filles que tu as séduites et dont tu as allègrement profité, jamais aucune histoire n'est remontée dans la boîte ou sur internet ? Pas même la moindre petite rumeur ?
Le paquet de cigarettes qu'il avait laissé traîner à côté de lui attira son regard. Sans s'enquérir de sa réaction, elle se servit l'air de rien, puis s'amusa à faire osciller le petit bâtonnet entre ses doigts.
- Tu ne le sais pas encore, mais les gens m'écoutent. Ils savent que c'est dans leur intérêt de m'écouter. Quand je leur dis de ne pas parler, de faire comme s'ils ne savaient rien en quelque sorte, ils le font à la perfection. A l'inverse, si je leur dis de dire tout ce qu'ils veulent, ils ne s'en privent pas. C'est terrible, ce milieu où tout le monde connaît tout le monde, on aurait presque l'impression d'être constamment sur écoute…
Kise était muet comme une tombe. Comme elle sautait à terre, elle se tourna vers lui avec un grand sourire, et passa une main sur sa joue.
- Mais ne t'inquiète pas. Ton secret est bien gardé, avec moi. Tant que je serai là, personne ne donnera crédit à ces pauvres filles qui veulent salir ta réputation.
Elle le laissa planté là, et s'apprêta à partir. Un peu sonné, il la rattrapa cette fois et la força à s'arrêter.
Mais elle dégagea son bras sans même le regarder.
- Je dois y aller.
- Quoi ? Comme ça ?!
Elle tourna la tête, cette fois – juste la tête. Et Kise put déceler, dans son rictus, en plus de son habituel cynisme, une petite pointe de sadisme.
- J'ai changé d'avis. Tu n'as qu'à appeler ce numéro, si la frustration est trop grande.
Joignant le geste à la parole, elle posa le papier qu'elle avait gardé en main jusque-là sur une grande malle qui servait à transporter le matériel du plateau. Et, comme elle l'avait annoncé, elle s'en alla, sans autres égards pour lui, comme si elle ne laissait personne derrière elle dans la pièce.
Il s'attendit presque à la voir éteindre la lumière en partant.
A côté de lui, les piles de vêtements dérangées sur la table le narguaient. Il n'y a pas cinq minutes de cela, il la tenait entre ses bras sur cette même table.
Maintenant, l'absence de chauffage le faisait grelotter bêtement, en chaussettes sur le parquet.
Son téléphone sonna. Qui que ce soit, il attendrait. Ce n'était vraiment pas le moment.
Avec la désagréable envie de se défouler sur quelque chose, sans avoir rien sous la main, il saisit sa chemise et entreprit de la boutonner aussi vite que possible. Ses doigts tremblaient. Il s'impatienta davantage, alors qu'il s'acharnait fébrilement à faire passer ces stupides boutons carrés – quel être pervers avait inventé ça ? – dans des trous trop étroits.
Il mit deux fois plus de temps à se rhabiller. Incapable de se concentrer sur ce qu'il faisait.
Il ne connaissait que trop bien cette sensation. Son esprit et son corps étaient tout entier accaparés par un seul objectif. Tant qu'il n'aurait pas trouvé un moyen de se calmer, il n'aurait rien d'autre en tête.
Le papier entra brièvement dans son champ de vision. Il le prit et le fourra dans sa poche. Mais il ne comptait pas s'en servir. Il avait une autre solution en tête. Plus sûre, plus rapide. C'était là qu'il devait aller.
Il n'y était pas revenu depuis un an. C'était un petit bar en sous-sol, réservé aux lycéens et aux étudiants. Du temps où il le fréquentait, il passait presque à chaque fois qu'il venait à Tokyo. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour se faire une petite réputation dans le club qui, sous ses dehors chaleureux, restait un lieu de rencontre assez select et n'acceptait de nouveaux membres que sur invitation. C'était une fille de son lycée qui l'avait introduit. Le reste s'était fait sans qu'il eût besoin de se montrer très convaincant. Avec son visage d'ange et son naturel sociable, même le club le plus élitiste qui soit aurait payé pour le compter dans ses membres.
Il ne comptait même plus le nombre de fois où on lui avait dit qu'il ferait fortune s'il se mettait à officier comme host.
Car sa seule présence avait largement contribué à attirer une clientèle féminine de plus en plus importante. Ce qui fit la fortune du lieu un temps l'entraîna lentement, mais inexorablement vers un avenir moins glorieux. A force de faire parler d'elle, l'adresse s'attira les convoitises de ces groupes obscurs dont la main mise sur l'industrie de la nuit ne fait mystère pour personne. Et avec cette nouvelle protection s'opéra un changement progressif de la réputation de l'établissement. Depuis lors, Kise ne s'y était plus promené. Les échos qui lui étaient parvenus avaient suffi à le convaincre qu'il ne faisait plus bon s'aventurer par là-bas. Et puis, cette évolution ayant coïncidé avec sa résolution de ne plus toucher à tout ça, il avait définitivement pris ces distances.
Définitivement jusqu'à aujourd'hui.
Il s'agissait d'un cas de force majeure. Et il n'était pas d'humeur à se laisser dissuader par du bouche à oreille.
Malgré sa longue absence, une des serveuses le reconnut quand il se présenta à l'entrée. Elle l'introduisit dans une salle où les parfums d'ambiance avaient été remplacés par des vapeurs inconnues.
Le reste de sa soirée se brouillait en une série de flashs et d'odeurs fumeuses dont il se rappelait à peine. Mais il se souvenait être sorti dans le même état que lorsqu'il était arrivé. Avec en plus de la fébrilité, cette fois, l'impression de n'avoir plus prise sur ses actions et la sensation diffuse d'une douleur qui lui traversait le visage. Il s'était traîné jusqu'à son appartement.
Et son récit s'interrompit.
- Tu ne te souviens vraiment pas de ce qui s'est passé ? … ou tu ne veux juste pas me le dire ?
Kise eut un petit sourire amer alors qu'il faisait mine de s'intéresser au non-contenu des deux assiettes vides.
- Un peu des deux, mais c'est débile puisque que tu dois déjà imaginer des scénarios plus glauques les uns que les autres…
Vu sa réticence à parler, il y avait de quoi envisager le pire. Kuroko n'aurait pas pris le risque de jouer aux devinettes, quoi qu'il en soit.
- Franchement, je ne pourrais te décrire exactement ce qui s'est passé. J'étais à peine rentré que j'ai été invité à boire par des gens que je connaissais pas, pour la plupart. J'ai vite fait souvenir d'avoir pris ce que je croyais être une cigarette sur la table, parce que j'avais laissé mon paquet au studio… c'était pas une cigarette.
Il eut un petit rire bref, en y repensant. Plus tard, il en rirait certainement. Plus tard. En tout cas, Kuroko avait l'air de découvrir qu'il fumait. Il ne lui avait peut-être jamais mentionné ce détail, à la réflexion.
- En tout cas, c'était un bon plan foireux. Les mecs qui traînent là-bas maintenant ont tous l'air pas franchement recommandable. Ça, c'est un des types qui me l'a laissé après que j'ai essayé de l'empêcher d'embarquer de force une fille tellement bourrée qu'elle avait plus l'air de savoir comment elle s'appelait. Bon, j'étais pas très frais non plus…
Il indiqua le filet de sang séché qui lui coulait du nez et sa lèvre fendue. Kuroko resta muet, peinant à trouver quelle attitude il devait adopter dans ce genre de circonstances - … si tant est qu'il se soit jamais retrouvé face à un cas de figure aussi extrême dans le catastrophique. Il n'arrivait même pas à distinguer quel point de l'histoire l'interpelait le plus.
Faute de mieux, il se leva du canapé, et partit chercher de quoi lui débarbouiller la face dans la salle de bain.
- Et la fille ? Tu es resté avec elle ?
Kise fit une petite grimace lorsque son infirmier de fortune appliqua sans grande modération le coton humide sur sa bouche.
- Non, je sais pas ce qu'elle a fait ensuite. Moi, si j'étais resté, j'aurais fini plus mal que ça, je pense. Alors voilà. Au final, j'y suis allé pour rien.
Kuroko posa le coton usagé dans une des assiettes, sans le quitter des yeux. Une jambe repliée sous lui, l'autre pendant sur le bord du sofa, Kise s'affaissa lentement contre le dossier, et passa une main dans ses cheveux.
- Je déteste me sentir comme ça.
- Comme ça comment ?
Il parut réfléchir un moment. Puis il leva les yeux et fixa Kuroko entre ses mèches blondes.
- Pardon de te demander ça, mais… tu as déjà couché avec quelqu'un ?
- … Non.
Le temps de latence entre la question et sa réponse était davantage dû à la surprise qu'à une quelconque forme d'embarras. Kise, lui, avait l'air gêné de lui poser la question.
- J'ai jamais parlé de ça avec quelqu'un avant, alors je sais pas si c'est quelque chose de complètement banal ou si je suis le seul à ressentir ça… bon, je sais que tu ne peux pas me répondre, mais… j'ai couché avec pas mal de filles. Beaucoup. Je serais incapable de te donner un chiffre, pour te dire. Et à chaque fois, une fois que c'est terminé, j'ai toujours un sentiment désagréable. De culpabilité et de remords en même temps. Souvent je me dis des trucs du genre : "c'était la dernière fois", "ça recommencera plus jamais".
Il leva la tête en inspirant profondément, et ferma les yeux.
- Et puis la fois d'après, ça recommence. De toute façon, je sais que j'y crois pas vraiment, quand je me dis ça. Mais à chaque fois… si encore j'en avais rien à foutre et que ça m'amusait de faire ça, ok, sans doute que je le vivrais bien. Mais j'aimerais arrêter, j'aimerais vraiment…
Il rouvrit les yeux, évitant soigneusement ceux de Kuroko. Effort bien insignifiant compte tenu de la détresse qui se lisait sur son visage. S'il y avait une chose pour laquelle Kise n'était pas doué, c'était bien de faire semblant.
Mais cette fois, plus que lors de leurs conversations précédentes, Kuroko sentait qu'il était sincère.
- Qu'est-ce qui t'empêcherait d'arrêter ?
A ces mots, son regard passa du plafond, à la table.
Avant de se poser enfin sur celui qu'il avait en face de lui.
- Le manque.
- …
Il s'étonna de voir Kuroko prendre un air aussi embêté.
Celui-ci pencha la tête, comme s'il pondérait physiquement le problème… problème que Kise n'était pas tout à fait sûr de cerner.
- C'est vrai que je manque un peu d'expérience dans le domaine, mais…
Son expression passa d'un coup du "juste un peu embêté" au "carrément inquiet".
- C'est vraiment si addictif que ça ?
Silence.
- … M-m-m-mais non, qu'est-ce que tu vas imaginer ?! Je parlais juste de moi ! Fais pas cette tête-là, tout va bien !
Sonné sur le coup, Kise reprit rapidement ses esprits et s'empressa de rassurer son petit compagnon avant qu'il ne se mette définitivement des idées fausses en tête. Il s'en voudrait encore plus s'il venait à penser ça à cause de lui, et d'un autre côté, il ne pouvait s'empêcher de penser : "Kurokocchi, juste, à quel point tu peux être innocent ?"
Celui-ci comprit vite qu'il était dans son intérêt de se sortir vite fait cette conception erronée de l'esprit, au moins pour mettre fin aux gémissements alarmés qui lui scindaient les tympans en deux.
- Heureusement, la plupart des gens sont capables de se maîtriser. Plus ou moins, peut-être… mais ça sera difficilement pire que moi.
L'intervention de Kuroko avait au moins eu pour mérite de le rasséréner un peu. Il avait retrouvé un semblant de sourire. Bien modeste comparé à ce qu'il pouvait faire, même les jours de petite forme. Mais enfin, c'était toujours un peu mieux.
Saisissant l'occasion, le plus petit s'assit en tailleur, l'observant de ses yeux limpides et tout attentifs. Il n'attendait plus que le début de l'histoire.
Kise avait compris le message. S'installant confortablement, autant qu'il pouvait, il posa son coude sur le dossier du canapé, et reprit ses confessions là où il les avait laissées.
- La dernière fois, tu m'as demandé pourquoi j'avais autant changé depuis le lycée. Depuis le début du lycée, plutôt. Pendant longtemps, c'est vrai que j'ai pas arrêté d'éconduire toutes les filles qui venaient me voir… quand je pouvais pas faire autrement. En général, je préférais qu'on en arrive pas là, parce que c'est toujours désagréable et un peu triste aussi. Mais bon, tu me connais depuis assez longtemps pour te douter que j'ai l'habitude.
- Et que tu ne rates pas une occasion de te faire mousser, non plus.
- Maiiis ! C'est la vérité, non ? Bon, ok, je saute cette partie-là. Bref, au début du lycée, j'ai continué à garder mes distances, et à force, les filles ont commencé à se décourager. Pas toutes, mais c'était moins pressant que la première année. Faut dire qu'à l'époque, j'étais trop investi dans le club de basket pour vraiment considérer la question. Je pensais plus aux désavantages si j'acceptais : pas assez de temps à lui consacrer, et puis surtout, pourquoi en choisir une plus qu'une autre ? Si j'avais fait du favoritisme, ç'aurait été l'enfer assuré…
Mais Kise avait fini par laisser sa chance à quelqu'un. Paradoxalement, c'était les membres du club de basket qui l'en avaient convaincu. Il fallait dire que la question les travaillait depuis un bon bout de temps. Le basket passait avant tout, naturellement. Mais quand un groupe de leurs congénères féminines passait à quelques mètres d'eux, leur regard se portait tout aussi naturellement vers elles. Sous la houlette du professionnel des conseils de drague sur internet, alias Moriyama, les jeunes mâles du club de basket de Kaijô s'étaient donc attelés avec ardeur au délicat et ingrat exercice de la séduction. Kise lui-même n'était pas très friand de ce genre d'excursions – et surtout, il n'en avait pas tellement besoin. Sous la pression de ses senpai, malgré tout, il n'eut d'autre choix que d'y prendre part. Il leur fallait une tête d'affiche attrayante.
La plupart de leurs sorties drague était un fiasco. Et aucune ne fut concluante. Pourtant ni lui ni les autres ne regrettaient ces moments-là. C'avait été complètement foireux, certes. C'était presque plus drôle comme ça. Foireux, mais pas inutile pour tout le monde. A force de baigner dans cette atmosphère joyeuse et naïve de romance adolescente, même un irréductible comme Kise s'était laissé porter par le flot.
C'était une fille de la même année. Sa première petite amie depuis son entrée au lycée. Il y en avait bien eu une autre avant. A l'époque, il avait à peine 14 ans, et se sentait assez fier d'avoir mis la main sur l'une des filles les plus convoitées du collège. Jusqu'à ce qu'il se la fasse piquer par Haizaki, s'entend.
Cette fille du lycée n'avait pas grand-chose à voir avec sa première copine. Bien qu'ils aient tous les deux été élèves de la même école pendant plus d'un an, il lui avait fallu du temps pour la remarquer. Contrairement à beaucoup d'autres, elle ne cherchait pas à se mettre en avant, ni par sa façon d'être, ni par une apparence trop étudiée. Elle était jolie, pourtant. Mais au milieu de tous ces flamants roses qui se livraient une compétition permanente pour savoir qui avait le mieux réussi son brushing ce matin, rien d'étonnant à ce qu'elle passe inaperçue. C'était donc un exposé à faire en groupe donné par le prof de sciences qui avait donné le prétexte manquant à des présentations officielles. Inutile de dire que, dès l'instant où la malheureuse élue s'était trouvée désignée pour intégrer le groupe de Kise Ryôta, elle était devenu en un dixième de seconde l'ennemi à abattre numéro un pour toutes ces paires d'yeux avides qui épiaient le moindre de leurs faits et gestes dans l'ombre des paillasses. En fait, il avait été précédé par sa réputation de si loin que, les premiers cours, elle osait à peine lui parler. Kise apprendrait plus tard que c'était en grande partie dû au fait que l'image qu'elle se faisait des mecs un peu plus mignons que la moyenne était assez négative – excessivement prétentieux, et assez désagréables dans l'ensemble.
Pour susciter une prise de contacts un peu plus poussée, ils leur avaient fallu l'aide des deux autres élèves de leur groupe. Enfin, l'absence d'aide, plutôt. Ni l'un ni l'autre ne se sentant très concernés par les mutations des marguerites exposées aux rayons gamma, Kise et sa camarade avaient rapidement résolu de rédiger l'exposé tous les deux. Durant la quinzaine de jours qui suivit, ils se retrouvèrent deux fois chez elle. La première fut l'occasion de faire connaissance pour de vrai. Elle découvrit qu'il était beaucoup plus naturel et drôle que son avatar idyllique, qui faisait tourner les têtes de la moitié du lycée, et au-delà. Et lui s'étonna de constater qu'elle n'était pas du tout du genre réservé, et encore moins timide, une fois les barrières tombées.
La deuxième fois, elle le raccompagna sur le seuil. Fit un petit bond pour l'embrasser. Et rentra chez elle ni vu ni connu. Force était de reconnaître que c'était de loin la déclaration la plus mignonne qu'il avait jamais reçue.
Ils eurent une très bonne note à l'exposé, tous les quatre – selon la logique immuable des travaux en groupe. Et Kise commença à sortir avec elle. Ils passèrent plusieurs mois ensemble, dont l'un comme l'autre devaient aujourd'hui encore garder une certaine nostalgie. Comme dit le proverbe, ils préféraient rester cachés pour éviter les ennuis. Méthode qui leur réussit plutôt bien. Ils passaient des bons moments ensemble. Même si, déjà à l'époque, Kise avait conscience de ne pas être amoureux, il avait suffisamment d'affection pour elle pour espérer que cela arrive un jour.
C'était avec elle qu'il eut sa première fois. Un après-midi où il pleuvait et qu'ils avaient passé chez elle. Ils étaient tous les deux dans sa chambre, et les choses étaient allées toutes seules. Elle l'avait déjà fait, et lui servit de guide, petit plus qui n'était sans doute pas inutile. Sans doute les choses auraient-elles évolué différemment si cette première expérience avait été un échec. Mais le souvenir qu'il en garda fut particulièrement agréable. Pas seulement au niveau des sensations. Dans ces moments-là, où il n'y avait absolument plus rien entre lui et celle qu'il embrassait, il pouvait pleinement ressentir ce qu'elle éprouvait pour lui. Pendant quelques minutes, il devenait la personne la plus importante à ses yeux. A la façon dont elle le serrait dans ses bras, la manière qu'elle avait de le regarder.
Il se sentait aimé.
Le reste du temps, il ne percevait pas cette affection. Peut-être qu'elle était bien là, mais qu'il en demandait trop, et surtout, qu'il en doutait constamment. Il n'y avait que la proximité la plus extrême qui lui prouvait que ce sentiment existait.
Il commençait à oublier le souvenir cuisant de cette histoire de collège. Petit à petit, il en venait à se dire que c'était juste cette fille qui n'avait pas été la bonne, que c'était une mauvaise expérience, rien de plus.
Il aurait presque tourné la page.
Juste après la deuxième Winter Cup, sa petite amie reçut un message du garçon avec lequel elle sortait avant d'entrer au lycée. Elle lui avait raconté une fois qu'ils s'étaient séparés de façon brutale à l'époque, et même si elle ne s'était pas attardée sur les détails, Kise n'avait pas eu de mal à saisir que cette histoire avait laissé des traces. Et qu'elle ne s'était pas arrêtée avec lui.
Ils avaient encore continué à se fréquenter quelques semaines. Puis ils s'étaient séparés, d'un commun accord.
Ce n'était pas vraiment une rupture à proprement parler. Pas dans le sens tragique du terme, en tout cas. Il s'étonna lui-même en se disant que, finalement, il ne regrettait pas d'avoir tenté l'expérience. Quant à sa réticence à la renouveler, elle avait définitivement disparu.
Pas au point de s'arrêter sur la première venue, quand même. … Pas encore. Jusqu'à sa quatrième aventure, il conserva un certain discernement dans ses choix. L'objectif de construire une relation stable, sans aller jusqu'à dire sérieuse. Quelque chose qui ressemblerait, au moins un peu, à ce qu'il avait connu pendant sa deuxième année.
Mais par un jeu impitoyable de l'inconscient, Kise n'eut de cesse de répéter le même schéma, et immanquablement, la même conclusion. Les deux tentatives suivantes tournèrent court assez rapidement. L'une comme l'autre se remirent en couple à peine quelques jours après l'avoir quitté, et il en déduisait facilement qu'il ne fallait pas chercher la raison de cette séparation plus loin. N'importe qui, après avoir vécu quatre fois ce dénouement identique, aurait commencé à se demander si le problème ne venait pas de lui, plutôt que du caractère soi-disant insouciant de ces adolescentes qui papillonnaient d'une fleur à l'autre. Et pour quelqu'un qui se remettait facilement en question, il n'en fallait pas plus pour semer un doute. Encore ténu, mais qui trouvait ses racines plusieurs années en arrière.
Il lui arrivait de croiser des couples qui se tenaient discrètement la main et se regardaient de cette façon si caractéristique et qui délimite automatiquement autour d'eux un périmètre infranchissable. Il les observait de plus en plus, lui qui ne leur témoignait pas le moindre intérêt il y a un peine un an de cela.
Pourquoi ces couples-là duraient-ils ? Qu'est-ce qui les poussaient à rester l'un avec l'autre ?
Il ne savait pas s'il les enviait. Mais les voir le confrontait à la réalité. En cette troisième année de lycée, il avait rarement été aussi seul. De tous ceux qu'il avait connus au club de basket à son arrivée, il n'en restait plus aucun. Kasamatsu, Moriyama, Hayakawa, tous avaient quitté le lycée à présent. Ceux qui restaient étaient pour partie des élèves de son année, mais principalement des plus jeunes. Et malgré le temps passé en leur compagnie, Kise n'arrivait pas à se sentir aussi proche d'eux qu'il l'avait été de leurs prédécesseurs. Même ses anciens camarades de Teikô lui donnaient l'impression de s'éloigner, petit à petit. La perspective des examens pour entrer à l'université et des choix d'orientation les accaparaient. Ils avaient de moins en moins le temps d'organiser des journées où ils se retrouvaient pour jouer tous ensemble. Autant de préoccupations qui ne le concernaient pas vraiment, au vu de sa situation. De toute manière, il n'envisageait pas d'aller à l'université. Les études l'avaient toujours passablement barbé. Et comme il se savait déjà promis à un avenir tout tracé sur les couvertures de magazines, s'encombrer d'examens contraignants était le cadet de ses soucis.
Avant qu'il ne s'en rende compte, il s'était retrouvé à l'écart de ceux qu'ils croyaient proches. Eux n'avaient pas le temps de s'en préoccuper. Même en restreignant leur cercle d'amis à leur lycée, ils restaient bien entourés. Kuroko avait Kagami. Midorima avait Takao. Aomine et Momoi étaient eux aussi ensemble.
Depuis quand s'était-il retrouvé si isolé ?
Il ne l'aurait pas reconnu si on le lui avait demandé. Plus probablement, il aurait ri et répondu que ce n'était qu'une phase temporaire, qu'ils reviendraient tous vers lui lorsqu'ils en auraient terminé avec leurs examens.
La solitude. Il avait toujours détesté ça.
Plutôt continuer à tenter sa chance, dans l'espoir de trouver quelqu'un qui resterait. Tout, plutôt d'être laissé de côté.
Cependant, les choses commencèrent à changer au cours de cette dernière année.
C'était en juin. La période des moussons battait son plein. Sa petite amie de l'époque était une fille au caractère bien trempé, et surtout, elle était fière. Elle n'accordait son estime qu'à ceux qu'elle considérait dotés d'un amour-propre égal au sien. La jalousie et les atermoiements n'avaient pas leur place avec elle. Et lorsqu'elle décidait de mettre fin à une relation, la dernière chose à faire était de protester.
Juste après l'entraînement du soir, elle était allé trouver Kise à la sortie du gymnase.
- Tu sais, le mec avec qui je traîne depuis un moment ? J'ai décidé de sortir avec lui. Ca faisait longtemps que j'hésitais, et voilà.
Rarement l'image de se prendre une porte en pleine face avait été aussi percutante.
- C'est quoi, cette histoire ?
- Fais pas comme si je t'annonçais un truc que t'avais pas vu venir. Depuis le début, je t'ai dit que je m'entendais bien avec lui, et tu m'as dit que ça avait aucune importance. Avant qu'on sorte ensemble, toi et moi. Tu devais bien t'y attendre.
Sans la moindre envie de s'attarder sur le débat – clos dès l'instant où elle avait prononcé sa sentence –, elle tourna les talons pour partir. Mais Kise la poursuivit.
- Et c'est tout ce que t'as à me dire ?
- Pourquoi, il faut autre chose ?
- C'est tout ce que ça te fait, de quitter quelqu'un ?!
Elle lui lança un regard courroucé.
- C'est quoi, ton problème ? Je sais très bien que t'as eu d'autres meufs avant moi, et que tu fais juste ça pour passer le temps, en plus. Tu cherches quoi, exactement ?
Plus il résistait, plus il l'énervait. Il savait très bien que ce genre d'attitude enterrait définitivement ses chances. Mais il ne cherchait pas vraiment à la retenir. C'était instinctif. Il ne pouvait pas rester sans rien faire.
Comme il ne la lâchait pas, elle finit par sortir dans la cour, et la traversa à grands pas. Les trombes d'eau qui tombaient sur eux eurent tôt fait de les imprégner jusque sous leurs vêtements.
A son énième protestation, elle s'arrêta et fit volte-face.
- Oublie-moi, d'accord ? T'en trouveras une autre, j'en suis sûre.
- Parce que tu crois que ça m'amuse de sortir avec une personne différente tous les quatre matins ?
Elle marqua une pause, l'observant à travers les longs filets d'eau qui s'écoulaient inlassablement. Et elle demanda, d'une voix d'où la colère s'était estompée :
- Tu sais pourquoi toutes celles qui sortent avec toi finissent par te plaquer ? Parce que même si ça fait bien de sortir avec toi, que c'est valorisant et tout ce que tu veux, une fois qu'elles tombent amoureuses de quelqu'un, c'est lui qu'elles choisissent.
Elle laissa ses mots pénétrer un moment, s'attendant peut-être à ce qu'il réplique. Il n'eut aucune réaction. Elle le laissa là, et reprit son chemin, sans qu'il cherche à la rattraper.
- … C'est horrible.
Resté silencieux jusque-là, Kuroko laissa échapper ce commentaire malgré lui. Avec un détachement qui ne lui ressemblait pas, Kise haussa les épaules.
- C'est ce que je me suis dit aussi. Mais j'ai fini par admettre qu'elle avait raison.
Devant l'air offusqué de Kuroko, il ajouta :
- Jusqu'ici, personne n'est venu démentir ce qu'elle a dit. Et pourtant, j'en ai vu passer, du monde…
- Ce n'est pas une raison pour dire des choses comme ça ! En plus, c'était dit sous le coup de la colère, elle cherchait juste à t'enfoncer.
Surpris, le blondinet cligna des yeux. Il avait rarement vu Kuroko s'énerver. Très rarement. Ce qui rendait ses phases de mauvaise humeur d'autant plus inquiétantes. Vite, un moyen de calmer le jeu.
- Peut-être. Mais je lui en veux pas vraiment. Je l'aurais pas mal pris si ça avait pas fait écho à quelque chose que je ressens depuis longtemps. Y a que la vérité qui blesse, comme on dit.
- Quelle vérité ?
Kise regarda le mur d'un air inspiré.
- Tu vas sûrement encore me trouver prétentieux, mais depuis que je suis petit, tout le monde m'a toujours dit que j'avais une belle gueule et que j'avais de la chance. Moi aussi, je pensais que j'avais de la chance : tout le monde s'intéressait à moi, surtout les filles. Mes grandes sœurs étaient fières de moi et elles adoraient me montrer à leurs amis et me faire porter des jolis vêtements (pas que des trucs que j'assumerais facilement aujourd'hui, d'ailleurs…). Des fois, quand je voyais un enfant de ma classe isolé dans un coin et sans aucun charme pour attirer les autres vers lui, je me disais même que j'étais content de ne pas être à sa place. C'est méchant, pas vrai ?
- C'est ce que se disent les enfants. On ne se rend pas compte, à cet âge-là. Si tu te contentais de le penser, c'est déjà ça…
- Je le pensais pas au point d'aller le leur dire en face. Mais je sais pas trop pourquoi, je m'intéressais à lui. Et j'ai fini par complètement changer d'avis sur son compte. Au final, je me suis demandé si ce n'était pas lui, qui avait de la chance. Il s'était fait deux amis, dans la classe, et jusqu'à la fin du primaire, ils étaient constamment fourrés ensemble. Ils étaient vraiment proches, rien qu'à les voir on sentait l'amitié qu'ils partageaient. Et je les enviais beaucoup. Peut-être qu'ils n'attiraient pas l'attention des autres, mais ils étaient soudés et ça leur suffisait. Ils s'appréciaient pour leurs qualités et leurs personnalités, et ils se fichaient complètement d'être populaires. C'était complètement différent de ce que je vivais. C'est à ce moment-là que j'ai pris conscience de combien notre apparence conditionne nos rapports avec les autres. On tombe facilement sur des gens qui ont l'air de s'intéresser à nous, mais qui en fait ne connaissent de nous que l'image qu'on leur renvoie. On se croit bien entouré parce qu'on est rarement laissé de côté, mais ce sont rarement les mêmes personnes avec lesquelles on traîne d'une année sur l'autre. C'est aussi ce qui fait que j'aimais autant le club de basket : là au moins, tout ce qui comptait c'était combien on était efficace sur le terrain. Aucun autre critère n'entrait en ligne de compte.
Kuroko hocha la tête. Force était de reconnaître que Kise avait évolué depuis l'époque où ils s'étaient connus. Pendant longtemps, Kuroko l'avait trouvé assez agaçant. Déjà parce que, où qu'il aille, il se faisait immédiatement remarquer – au moins une fois dans sa vie, le petit joueur fantôme aurait bien aimé savoir ce que ça faisait – et aussi, naturellement, parce qu'avec son indolence et sa suffisance rayonnante qui pouvaient quelque fois tendre au narcissisme, Kise irritait assez facilement ses homologues masculins. En plus, il était bavard, pour ne rien arranger. Pas étonnant que son ancien capitaine à Kaijô ait passé l'année à le frapper pour un oui ou pour un non.
Le problème – et c'est bien ce qui rendait la chose encore plus crispante –, c'était que Kise n'exagérait pas tant que ça quand il parlait de lui. Les gens se retournaient régulièrement sur son passage dans la rue. En tant que modèle, il avait vraiment le physique de l'emploi – et ce n'était pas peu dire. Même Kuroko reconnaissait qu'il était séduisant. Plus les années passaient, et plus c'était vrai. Il avait exactement les traits qui font un beau visage : le nez fin, de longs cils qui bordaient ses grands yeux brillants. Il avait toujours les cheveux lisses et bien coiffés – pas comme ceux de Kuroko qui partaient dans tous les sens –, et surtout, il était grand, et musclé. Autant de qualités que son camarade lui enviait un peu, parfois. A lui, on lui disait plutôt qu'il était mignon. C'était à peu près tout ce à quoi il pouvait prétendre du haut de son mètre soixante-dix et avec ses petites joues rondes. Du temps où il était à l'école primaire, lui faisait bien évidemment partie de ceux qui restent au fond de la classe pour lire un livre sous leur table.
En face de lui, Kise se racla la gorge, et reprit d'un air maussade :
- Enfin, tout ça pour dire qu'après ça, j'ai arrêté de croire que je pouvais m'engager durablement avec quelqu'un. Je suis pas doué pour ça, de toute façon. Ça m'est complètement égal de savoir avec qui je sors, maintenant. Idéalement, je préfère que ce soit des gens que j'ai des chances de jamais revoir. Même si c'est pas toujours faisable…
- Mais elles sont toutes d'accord avec ça ? Il n'y en a jamais une qui voudrait s'engager sérieusement ?
- La plupart, non. Ça leur va très bien comme ça. Ça m'arrive aussi de revoir les mêmes personnes, de temps en temps. Mais s'engager non, même celles qui le voudraient, je leur dis que ça m'intéresse pas. D'abord parce que je sais comment ça va se terminer. Et ensuite parce que, de toute façon, je tiendrais sûrement pas parole.
- Pourquoi ?
Kuroko comprit trop tard qu'il avait encore été droit au but sans faire preuve de délicatesse. Il eut cependant plutôt l'impression que c'était contre lui-même que Kise s'exaspérait.
- Mais parce que, même si je le voulais, j'y arriverais pas. Je suis pire que tout. Tu trouves pas ça méprisable, toi, un mec qui vient juste tirer son coup et qui laisse l'autre tomber une fois que c'est terminé ? Et ce qui est pire encore, c'est que je le sais très bien, mais ça change rien. J'ai essayé d'arrêter quand ça devenait complètement hors de contrôle, et maintenant, ça recommence.
Il secoua la tête, comme s'il s'était fait une raison depuis longtemps. C'était presque le plus inquiétant, de le voir avec une attitude aussi passive.
- C'est vraiment impossible pour toi d'arrêter ?
Kise hocha la tête, avec un léger sourire malgré tout. Pour Kuroko, évidemment, c'était difficile de se mettre à sa place.
- Tu as vu ce qui s'est passé tout à l'heure ? Bon, j'étais pas dans un état très normal, mais ça excuse pas grand-chose. Un jour, je finirai peut-être par vraiment agresser quelqu'un…
Kise l'envisageait avec un tel détachement que son ami eut l'impression d'être le seul à réaliser combien cette éventualité était dérangeante. Et alarmante, aussi, s'il était vraiment sérieux.
Il le regardait avec inquiétude.
- Mais c'est aussi pour toi que c'est dangereux.
Visiblement, le blondinet ne comprit pas tout de suite à quoi il faisait référence. Et comme Kuroko observait son visage avec insistance, il se rappela qu'accessoirement, sa lèvre devait commencer à se tuméfier sérieusement.
- Ah, ça ? Bof, c'est pas bien grave. Puis c'est pas comme si c'était la première fois.
Pour illustrer ses dires, il tira le col de son sweat, dévoilant de longues traces rouges dans son cou dont même Kuroko n'eut pas de mal à identifier la provenance. Pas affecté deux minutes, Kise lâcha son pull et ajouta, presque amusé :
- Même pour les photos, ça pose pas tellement problème. Un petit coup de fond de teint et c'est bon.
Son camarade ne sut pas quoi répondre. Lui se rassit comme tout à l'heure, les coudes sur ses genoux, et annonça d'un ton plus calme :
- Mais tu as raison, il y a eu des fois où je me suis dit que ça aurait pu mal se passer. C'est pour ça que finalement… même si elle me gave et que j'ai aucune affection pour elle, je pense que c'est un moindre mal de rester avec cette nana dont je t'ai parlé. Celle avec qui je bosse. Au moins comme ça, je réduis mes chances d'aller traîner dans des endroits bizarres. Et de chopper des MST. Parce que oui, au passage, jusqu'ici je m'en suis miraculeusement bien tiré de ce côté-là… mais autant éviter de prendre des risques inutiles.
Il avait beau faire de son mieux pour en donner l'impression, Kuroko se doutait bien qu'il ne prenait pas tout ça à la légère. Il se demanda si le fait d'en avoir parlé lui avait été d'une grande aide. Kise lui-même avait l'air de penser qu'il était trop tard pour agir.
Lui se demandait comment il en était venu à se sentir aussi seul. Jamais il n'aurait pensé ça de quelqu'un d'aussi rayonnant et extraverti – et il se sentait un peu coupable de ne s'être jamais posé la question, à présent. C'était vrai que Kise recherchait constamment l'attention et la reconnaissance des autres. Mais il était quand même surpris de découvrir qu'il avait une si faible estime de lui.
- Kurokocchi ?
- Ah, non, je réfléchissais… Je suis désolé de n'avoir jamais rien remarqué de tout ça.
Kise secoua doucement la tête.
- C'était ce que je voulais. J'aurais même pu ne jamais t'en parler.
- … Tu regrettes de me l'avoir dit ?
Comme sa remarque semblait avoir blessé Kuroko, il démentit aussitôt.
- Non, pour moi c'est plus facile de n'avoir rien à te cacher. Par contre pour toi… te connaissant, tu vas t'inquiéter à cause de ça.
Un peu, oui. Il y avait de quoi. Surtout s'il savait que Kise n'espérait pas se sortir de cette situation.
Il devait avoir l'air trop sérieux à son goût, car Kise lui prit l'épaule et le bouscula un peu pour le dérider.
- Allez, te prends pas la tête. Ça va aller, je t'assure. Je ferai plus attention, maintenant.
- Cette femme te manipule. Je ne trouve pas ça super rassurant.
Son visage s'assombrit, et il lâcha dans un murmure :
- Je sais.
Mais il n'ajouta rien de plus. Pour lui, cette relation était un moindre mal, et il ne donnait pas l'impression de se sentir piégé. Entre reprendre ses virées hasardeuses dans des coins glauques, ou s'attacher à une protectrice, c'était sans doute le choix le "moins pire". Kuroko entrevoyait une troisième solution, cependant.
- Tu sais, si c'est une addiction, tu pourrais te faire aider.
L'emploi de ce terme provoqua un léger frisson chez Kise, qui détourna automatiquement les yeux.
- Je crois pas que ça changerait grand-chose.
- Peut-être qu'ils pourraient au moins te donner des conseils.
Kuroko n'était pas bien sûr que sa proposition eut beaucoup d'effet, car il la balaya d'un grand sourire dans la seconde qui suivit.
- Peut-être. Mais j'ai déjà pu t'en parler à toi !
- Oui mais moi…
Il avait du mal à imaginer plus mal placé que lui pour l'orienter dans ce domaine. Il baissa les yeux d'un air attristé.
- Moi, je ne peux pas beaucoup t'aider.
- C'est pas à toi de le faire, Kurokocchi. Je veux pas que tu te prennes la tête avec ça.
Il chercha à croiser son regard pour s'assurer qu'il avait bien compris le message. Kuroko releva la tête pour lui faire plaisir, mais il ne répondit rien. Satisfait de son silence, Kise se leva et emporta leurs deux assiettes dans la cuisine.
Comme il lui tournait le dos, et qu'il était seul sur son canapé, Kuroko se perdit à nouveaux dans ses réflexions. Dans ces conditions, il n'avait pas tellement envie de laisser Kise livré à lui-même. Manque de chance, c'était ce week-end qu'il devait partir pour Kyôto. Il fit une petite moue contrariée. Ce n'était vraiment pas le meilleur moment pour lui parler de ça.
L'ennui, c'est qu'il fallait bien qu'il fournisse une explication pour son absence aux entraînements de la semaine prochaine.
… C'était un problème.
Comme il n'émettait plus un son depuis tout à l'heure, Kise finit par l'interpeler.
- T'es pas encore là-dessus, hein ? Je t'ai dit de pas t'en faire.
- Ah, euh… non, c'est juste que…
Inutile de noyer le poisson. Il se leva, et rejoignit son hôte qui remplissait le lave-vaisselle.
- Je suis censé partir à Kyôto ce week-end, pour une durée indéterminée. Mais maintenant, je me demande si je ne ferais pas mieux de rester…
- A Kyôto ? Pourquoi ?
- Je ne sais pas trop… Akashi-kun m'a demandé de venir avec lui.
Les yeux de Kise s'animèrent aussitôt d'une drôle de lueur.
- Retournement de situation !
- J'ai un peu de mal à comprendre comment on en est arrivé là…
- Pas grave, maintenant que tu as cette chance, il faut tenter le coup.
Kuroko avait encore l'air d'hésiter. Après tout ce qu'il venait d'entendre, il avait des scrupules à s'en aller comme ça. Et puis, surtout, il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait, s'il y allait.
En revanche, s'il n'y allait pas…
- Si je n'y vais pas, il n'y aura sans doute pas d'autre occasion.
L'autre hocha amplement la tête.
- Je sais que je ne suis pas toujours de bon conseil, mais j'ai assez confiance sur celui-là : vas-y, vaut mieux avoir des remords que des regrets.
Kuroko médita ses paroles. Et se rappela de la date d'aujourd'hui.
Il avait encore trois jours pour donner sa réponse.
