Chapitre 7 : Rootilique

« Et si je n'ai pas envie de partir ? »

Root était sérieuse, assise à califourchon au-dessus d'elle, elle l'observait, la dévisageait, étudiait avec minutie chaque micro expression de l'ancienne espionne. Cette dernière essayait de rester impassible, ce n'était pas une tâche facile, même pour la sociopathe qu'elle était. Root avec son visage dangereusement expressif, son sourire libidineux et ses grands yeux de biche l'invitaient outrageusement à poursuivre leur petit jeu.

La tentation était grande. D'ordinaire Shaw ne tergiversait pas aussi longtemps lorsque de telles pulsions se manifestaient en elle. Sameen était pragmatique, elle entrait dans un bar, jetait son dévolu sur un homme. Elle parlait peu, mais n'avait aucun mal à le séduire. Peu de temps après, elle s'éclipsait avec lui dans un endroit plus discret ou chez lui. Elle conservait toujours le contrôle pendant leur relation et ne s'éternisait jamais une fois celle-ci terminée.

Shaw avait des règles simples, concises, cohérentes et immuables.

Règle 1 : Sameen était toujours au commande.

Shaw avait toujours été dominatrice et autoritaire, voir despotique avec ses amants. C'était elle qui choisissait le lieu, le moment et le scénario. Elle ne leur laissait qu'une marge minime de manœuvre. Un seul s'en plaignit et voulut prendre le contrôle. La réaction de Sam fut immédiate. Il eut un avertissement qu'il n'écouta pas puis il fut assommé et laissé inconscient dans sa voiture.

Règle 2 : Shaw ne les emmenait pas chez elle.

Il était toujours plus simple de partir de chez un inconnu, que de chasser quelqu'un de son propre appartement. Ce n'était pas par crainte qu'elle eût pris cette habitude. À vrai dire, elle n'aurait aucun mal et nul regret à mettre à la porte son amant, mais c'était plus facile de partir de son propre chef. De plus, l'inviter dans son appartement, dans son refuge, reviendrait à laisser entrer un étranger sur son territoire. C'était inadmissible pour l'accro au contrôle qu'elle était.

Règle 3 : Sam ne s'éternisait jamais chez l'heureux élu et dormait seule.

Sameen ne voyait pas l'intérêt de rester pour faire la conversation, ou pire une séance de câlineries. Elle détestait les hommes qui parlaient trop. Jamais il ne lui serait venu l'idée de s'endormir auprès de son amant. Sam avait besoin d'espace, hors de question de laisser quelqu'un se blottir contre elle.

Règle 4 : Elle ne rappelait jamais.

Ses amants étaient au mieux des distractions, des caprices de son corps. Elle ne prenait pas leurs numéros, ne donnait jamais le sien, alors comment pouvait-elle leur téléphoner ? Non, Shaw n'avait aucune envie de consommer deux fois le même produit. Il y avait eu une exception à cette règle quelques années auparavant, mais à sa décharge l'homme en question avait été un amant excellent .

Règle 5 : Shaw ne s'intéressait qu'aux hommes virils.

Si elle trouvait déjà les hommes de manière générale, bien trop loquaces, prendre une femme comme amante paressait simplement impensable pour l'ancienne espionne. Elle choisissait toujours des hommes jeunes, sportifs et bien musclés, dotés d'un certain charisme. Elle attendait de leur part un minimum de performances et d'endurance.

Règle 6 : Sameen n'accordait jamais sa confiance et se protégeait toujours.

En tant qu'ancien médecin, elle avait assisté aux ravages des MST. Elle ne connaissait pas ses amants et elle ne le voulait absolument pas. Pour elle, ils étaient des anonymes. Au fil des années, elle avait oublié leurs noms et leurs visages. Sameen était pragmatique presque désenchantée par une nature humaine qu'elle ne comprenait que partiellement. Méfiante et solitaire, il est inutile de préciser qu'elle n'accordait qu'un crédit très limité aux hommes qu'elle fréquentait.

La dernière règle était plus récente, mais toute aussi importante.

Règle 7 : Sam s'était promis de jamais céder à cette cinglée de Root.

Shaw n'avait jamais rencontré quelqu'un comme Root, elle doutait même qu'un autre individu pouvait lui arriver à la cheville. Root avait un don inné pour l'agacer. Son arrogance, sa folie, son badinage, sa manière de toujours chercher à avoir le dernier mot, cette certitude que Shaw lui céderait, l'avait exaspérée depuis le jour de leur rencontre. Dès le départ, Sam s'était promise sous aucun prétexte de s'abandonner à cette folle dingue de psychopathe qui jouait avec ses nerfs, et ce même si ce n'était que pour quelques heures !

À bien y réfléchir, Sameen n'avait pas beaucoup de règles, et la plupart étaient simplement dictées par le bon sens.

Mais voilà, le sens commun et Root ne faisaient pas bon ménage !

Alors que l'interface l'observait silencieusement en attendant une réponse, Shaw eut la plus désagréable prise de conscience de son existence. Elle réalisa qu'elle avait enfreint, toutes ses règles, son propre code de conduite, de survie pour la grande brune qui la dévisageait en ce moment même.

En effet, Root ne manquait pas d'aplombs. Sameen devait bien reconnaître que c'était elle qui menait leur étrange jeu le plus souvent. Elle parvenait si facilement à lui faire perdre tout contrôle, que cela en était presque effrayant. Que restait-il alors du premier principe, du plus important article de son code ? Il n'avait tout simplement pas résisté à l'ouragan dénommé Root.

Shaw avait aussi transgressé la règle 2 : l'interface était chez elle. Pour être tout à fait exact et même si cette formulation l'horripilait, Shaw devait bien admettre qu'elle 'vivait' avec Root. Sameen eut un sursaut d'orgueil. Non, elle ne vivait pas avec Root ! Au mieux elles cohabitaient, partageaient simplement le même appartement. Quoi qu'il en soit le résultat était identique, la règle 2 n'était pas de taille face à la persévérance et la folie de la hackeuse.

Avec Root qui dormait chaque nuit, blottie contre elle, Shaw avait également enfreint la règle 3. C'était inconcevable il y avait encore quelques années, voir quelques mois. Qui plus est, à présent Sam dormait nettement moins bien seule, qu'avec cette folle dingue à ces côtés. L'article 3 de son code avait été plus que piétiné !

Voyons voir, la règle 4 ? Non, pas de salut de ce côté. Pour quelqu'un qui n'était pas censé avoir d'attache, c'était raté. Elle ne l'avait jamais avoué à Root, mais à chaque fois que cette dernière s'absentait, Sameen ressentait un étrange malaise, une inquiétude clairement palpable.

La règle 5 était balayée par la silhouette fine et élancée de la hackeuse. À défaut d'être viril, sa psychopathe était délicieusement sexy et envoûtante. Root était féminine, dans sa démarche, dans ses gestes et ses attentions. Elle ne cessait jamais de parler, disait toujours des choses incompréhensibles sur le ton de l'évidence. En revanche, elle ne manquait pas d'énergie, de charisme ou de fougue. Peut-on dire que la règle 5 était alors respectée ? Shaw écourta le court de ses pensées et se concentra sur la hackeuse. Ses grands yeux scintillants parlaient pour elle, ses mains caressaient doucement le visage de l'ancienne espionne. La conclusion était aisée, la règle 5 était clairement révolue.

Passons à la sixième règle du code de Shaw. La conclusion était aussi évidente. Sameen avait une entière confiance en l'interface. Elle connaissait ses capacités et ne doutait ni de son courage ni de sa loyauté. Elles avaient accompli de nombreuses missions ensemble, Root était sa partenaire de prédilection. Sam lui confirait sans hésiter sa vie, elle l'avait déjà fait. Elle qui autrefois, se méfiait de tout le monde, lui avait accordé une totale confiance, mais par orgueil, jamais elle ne lui dirait jamais.

En ce qui concerne la septième règle, l'ultime directive, celle dévolue au cas Root, le bilan était affligeant. La hackeuse est parvenue à faire plier toutes ses premières lois. Root était passée entre les mailles de tous ses principes. Tel un virus, elle avait complètement ravagé le précieux code de Sameen. Que faire lorsque les règles de s'appliquent plus ? Quand on perd le contrôle ?

Improviser ?

Bon Dieu ! Root la fixait encore plus intensément. Que dire... que répondre face un tel regard ? Shaw n'était pas préparée pour ce genre de situation. Elle l'entendait encore lui poser cette foutue question ! Depuis quand Root, lui laissait-t-elle ainsi le choix ? Comment ces quelques mots pouvaient-ils autant l'effrayer ?

« Et si je n'ai pas envie de partir ? »

Son esprit embrumé lui murmura successivement différentes réponses :

La première était paradoxale, elle était à fois la plus simple et la plus compliquée, la plus palpitante et la plus effrayante.

La plus simple car elle n'aurait pas à prononcer un seul mot. Elle n'aurait qu'à céder à l'appel, à cette force magnétique qui l'attirait sans cesse vers sa grande brune au regard ravageur.

La plus compliquée, car jamais quelques centimètres ne lui parurent aussi loin. Compliquée, car il s'agissait de Root et qu'elle n'avait rien d'anodin.

La plus palpitante, car si son cœur s'emballait et déraillait si facilement c'était justement parce que cela concernait sa folle dingue de psychopathe. Shaw n'avait pas de mots pour décrire l'effet que lui faisait l'interface. Elle n'avait jamais cherché à le définir, à le nommer, il était juste là. Jusqu'à présent au mieux elle l'ignorait.

La plus effrayante, car si le fondement de votre vie était basé sur le contrôle et qu'une sorcière au sourire cajoleur vous fasse perdre jusqu'au sens de ce mot, alors vous ressentiriez la même peur primaire qui saisissait régulièrement Sameen.

Root incarnait l'esprit de contradiction, un flamboyant paradoxe hors de portée de l'entendement de la jeune sociopathe. La première issue consistait simplement à prendre l'initiative et la responsabilité de ce qui pourrait ensuite se passer. La première réponse se résumait à reprendre là où leur jeu s'était interrompu, à capturer de nouveau ses lèvres et cette fois ne plus les lâcher. Root se laisserait sûrement faire, Shaw pourrait alors prendre facilement l'ascendant sur l'interface. Cette première solution était cependant bien trop audacieuse et Shaw n'avait pas la force de risquer de s'y brûler des ailes.

La seconde proposition de son esprit confus la rassurait. Elle consistait à lui renvoyer la balle :

« Et si je n'ai pas envie que tu partes, que feras-tu ? »

Cependant, pas besoin d'être une intelligence artificielle sur-développée pour imaginer la suite. Root s'attendait sans doute à ce genre de réponse, à une invitation de la sociopathe. Shaw ne faisait pas dans la romance, elle ne savait ni comment faire, ni même si elle le voulait. Que se passerait-il après ? Elle risquait de la décevoir et c'était bien la dernière chose qu'elle souhaitait. Cette réponse était aussi terrifiante que tentante !

Il lui fallait une autre réplique, le plus vite possible…un rejet catégorique pour la tirer définitivement du guêpier où elle s'était enlisée.

« Je ne te demande pas ton avis, je n'ai aucune envie que tu restes. Il grand temps que tu rejoignes Harold.»

L'interface serait dépitée et s'en irait sans doute sans un mot. Shaw avait déjà calmé plusieurs fois avec froideur les avances de Root. Mais cette fois-ci, il y avait quelque chose de différent. C'était Shaw qui l'avait embrassée quelques minutes plus tôt. D'accord, à sa décharge Root l'avait clairement allumée, ce n'était donc qu'un rééquilibrage. Mais elle ne pouvait lui dire cela sans la blesser.

Il ne lui restait qu'une solution, celle que Shaw affectionnait particulièrement le sarcasme et l'ironie. Sam plongea son regard dans celui de l'interface, prit une profonde inspiration et lui octroya un sourire en coin empli de fierté. Elle brisa le silence et lui répliqua alors :

« Je ne te demande pas ton avis, ce sera ma vengeance, ta punition pour avoir mangé le dernier gâteau, 'mon' dernier bâtonnet.

- J'ignorais que tu étais si affamée mon cœur. Cela explique pourquoi tu es allée chercher les miettes.

- Le dernier biscuit est toujours le meilleur, répliqua Shaw avec un sourire malicieux.

- Tu es encore plus cruelle que moi, mais j'adore ce genre de punition.

- Tu commences à être lourde Root.

- Mon cœur, j'ose espérer que tu parles au figuré ! rétorqua l'interface en prenant un air faussement offusqué.

- Dans les deux sens ! Allez, lève-toi, ou c'est moi qui t'expulse ! »

La tension était retombée, mais Shaw restait vigilante. Root se leva, non sans lui accorder un dernier regard aguicheur. Elle s'éloigna rapidement et alla prendre une pomme qui trônait dans le saladier sur la table à manger puis se dirigea lentement vers la porte.

« Tu es sûre Shaw, tu veux vraiment que je parte ? taquina l'interface en ouvrant la porte.

- Dégage Root ! répondit naturellement l'ancienne espionne.

- Mon cœur, veux-tu que je t'achète une nouvelle boite de biscuits pour reprendre là où nous en étions ?

- Root ! grogna Shaw en soupirant.

- Très bien, on trouvera un autre jeu. J'ai d'ailleurs plusieurs idées en tête…

- Va donc casser les pieds à Harold ! grogna une fois de plus Sameen.

- À vos ordres ma belle, mais en ce qui nous concerne, ce n'est que partie remise. »

Shaw n'eut pas le temps de la fusiller du regard, Root était déjà sortie. Sameen apprécia pleinement le silence de son appartement. Elle avait besoin de se calmer. Elle se leva rapidement, faisant tomber les dernières pièces de l'arme qu'elle devait remonter. Elle fit d'abord les cent pas dans son loft, n'arrivant pas à oublier l'image de la grande brune à quelques centimètres de son visage. Root était finalement restée moins de dix minutes, mais elle avait totalement chamboulé l'esprit de l'ancienne espionne. Une dizaine minutes pendant lesquelles Shaw avait été entièrement à la merci de sa psychopathe, autant de minutes qu'elle n'arrivait pas à chasser de son esprit. Elle devait cloisonner, compartimenter, comme elle l'avait toujours fait. Néanmoins, aucune cloison n'était suffisamment épaisse et étanche pour contenir Root.

Shaw devait se calmer, elle commença par prendre une douche glaciale pour refroidir ses ardeurs. Elle s'assit contre le mur de la douche sous le jet d'eau et essaya de faire le vide dans sa tête. Elle resta plus d'une longue demi-heure ainsi prostrée sous l'eau. L'eau froide était apaisante, comme si elle emportait son trouble, estompait le malaise qui régnait dans l'âme la sociopathe.

Sameen s'était lancée dans une séance d'introspection sous la douche. Quel était donc ce malaise ? Il était comme Root, indéchiffrable et insensé. Au mieux elle pouvait le définir comme une sorte d'ivresse à la puissance démultipliée. Oui, l'ivresse c'était sans doute le terme qui qualifiait le mieux la relation qu'elle entretenait avec l'interface. Plus puissante que n'importe quel alcool Root anesthésiait ses sens aussi bien qu'elle pouvait l'électriser. Il s'agissait d'un mélange flou où était mêlé la crainte, l'espoir et le plaisir. Comment pouvait-elle ressentir ces trois choses en même temps ? C'était clairement hors de son domaine de compréhension.

Root était envoûtante, enivrante. Avant de la rencontrer, Shaw ne comprenait pas comment certain individu pouvait être aussi dépendant de l'alcool ou de la drogue. Comment pouvaient-ils perdre le contrôle pour un simple verre ou une dose ? Ça c'était avant Root. L'ex-médecin établit rapidement son diagnostic avec effroi. Elle n'était pas alcoolique mais 'Rootilique'. C'était la seule explication qui tenait la route et qui décrivait l'étrange trouble, que parvenait à susciter l'interface à la sociopathe qu'elle était.

Elle s'en était abstenue pendant longtemps, elle aurait sans doute eu une médaille pour cela. Aujourd'hui, elle avait fait un délicieux écart, mais c'était un écart tout de même. Quel était le traitement dans le cas d'une 'Rootilique' ? Quelles étaient les étapes ? Pouvait-elle en guérir ? Voulait-elle seulement être sevrée ?

La perte de contrôle est certes intolérable, mais le plaisir qu'elle avait pris pendant ces dix minutes surréalistes en valaient la peine. Sam eut un fou rire, elle se sentit ridicule. Elle n'aurait jamais dû se lancer dans l'analyse de ses états d'âme. Elle n'était clairement pas faite pour cela.

Elle s'imagina quelques secondes aller à l'une de ses ridicules réunions anonymes, au milieu des victimes d'une 'Rootilique'. Il y aurait sans doute le groupe de hackers qui les avaient aidés l'année précédente. Ils l'énervaient depuis longtemps, toujours à traîner dans l'ombre de Root à exaucer la moindre de ses volontés. La liste des participants pourrait s'allonger si on additionnait toutes les personnes qui avaient un jour couru après Root. Elle pouvait y ajouter d'une certaine manière Finch et Reese, son ancienne patronne Contrôle et les deux IA qui se faisaient la guerre.

Tous à leurs façons avaient un faible pour la grande brune, qui se traduisait généralement par la volonté d'assister, de protéger, de s'accaparer, d'emprisonner, de torturer ou de tuer sa psychopathe. Shaw était mal placée pour juger, elle était passée par toutes ces étapes.

Sameen était rassurée : la 'Rootilique' était assez répandue finalement et ce à des stades plus ou moins avancés. Cependant, le cas de Shaw était spécial, elle avait atteint le stade terminal de la 'Rootilique'. Pas de traitement pour elle, aucun espoir, sa 'Rootilique' était incurable.

Elle reprit un instant son sérieux, s'imagina tout ce petit monde assis en cercle dans un gymnase poussiéreux et déclara :

« Bonjour. Je me présente Shaw, ancienne espionne, assassin professionnel, actuellement pourchassée par une intelligence artificielle qui veut dominer le monde, au service d'un autre super ordinateur, 34 ans, sociopathe et 'Rootilique'…

-Bonjour Shaw ! répondirent en cœur les autres membres de cet étrange groupe imaginaire. »

Sameen fut prise d'un nouveau fou rire. Avec ce genre de discours elle finirait à l'asile et le pire dans sa déclaration était sans doute le dernier adjectif. À vrai dire, tout le groupe finirait à l'hôpital psychiatrique. Depuis combien de temps n'avait-elle pas ri comme cela ?

Être 'Rootilique' ne semblait pas si mal.


Merci à Mélicerte pour sa relecture et ses conseils !

C'est un petit chapitre d'introspection de Shaw, dans le suivant il y aura plus d'action !