Salut salut, ici Sora en direct de la Confrérie des Psychopathes. Nous revoilà avec un nouveau chapitre tout frais. Enjoy !
Je hais ma vie. C'est clair que dit comme ça, c'est déprimant, peut-être même un peu effrayant, mais dans ma tête, tout paraît clair. J'ai pas d'avenir.
Coucou, moi c'est Luka, et mon monde est un peu pourri. Alors quand je me suis levé ce matin, j'avais qu'une envie, c'était de ne m'être jamais réveillé. Ma mère ronflait sur le canapé, encore bourrée après les deux bouteilles de rhum qu'elle s'était enfilé hier soir.
Une flaque de vomi ornait à présent le tapis de sol, et une armée de mégots jonchaient la table basse. La pièce puait la mort, et le ventilo était cassé. Pas moyen que je reste ici cinq minutes de plus, alors je me suis cassé à l'atrium après avoir volé un ticket de ration à ma mère. J'allais me faire défoncer ce soir, mais le risque ne m'importait plus désormais.
J'ai refermé la porte coulissante de nos quartiers, et j'ai traversé le couloir résidentiel sans jeter un regard sur les gens déjà dehors.
Il était clair que j'étais devenu une célébrité à ma façon. Qui ne connaissait pas le fils Blake ? Sa mère était une trainée, et un déchet inutile à la société de l'abri 100. Elle avait échoué au test de Perfection, et son âme soeur s'est fait exécuté par le Superviseur. Quand je suis né, j'avais déjà sur moi le poids de la disgrâce.
C'est dans cette optique que je suis devenu un mauvais élève, le mouton noir de ma classe. Et les profs enfoncent le clou. Ils ont besoin d'une motivation, les autres. "Regarder, ne devenez pas comme Luka Blake et sa mère !" C'était devenu ma marque de fabrique. J'étais un voleur et un menteur désigné, condamné à se voir refiler toutes les pires tâches de l'abri. Agent de nettoyage, quelque chose du genre.
Les regards m'ont suivis jusqu'à ce que je quitte leur champs de vision. Je ne suis pas assez bien pour eux, et je m'y suis résolu. Alors je leur donne ce qu'ils veulent. On veut voir un rejet de la société pour montrer l'exemple ? Je leur offre volontiers.
Même scène à l'atrium. Parfois des regards de pitié, parfois du mépris, parfois du dégoût, mais jamais un regard innocent, dénué d'arrière pensée. J'ai tendu le ticket repas au cuisinier de garde.
- Le prix a changé ! C'est deux ticket. Grogna-t-il en m'arrachant mon dû.
- Tu déconnes là ? La vieille peau avant moi ne t'as donné qu'un seul ticket.
Ce gars n'est pas un mauvais type, il m'a déjà fait passer gratos, alors j'ai cherché à comprendre pourquoi sa politique avec changé d'un coup. La raison était qu'il y avait deux patrouilleurs de chaque côté de son stand, et qu'ils le couvaient d'un air suspicieux. Et le mec, en face de moi, me regardait comme s'il disait "désolé gamin, la prochaine fois, double ration".
Mais je savais que ça n'arriverait plus. Il avait été balancé par un de ces connards condescendants appelés "parfaits". Si c'était ça la perfection, alors je n'en voulais pas.
- Prend ton ticket et va-t'en !
J'ai ravalé ma rancoeur et je me suis cassé sans dire un mot, les mains fourrées dans les poches de ma combinaison. Une de ces nombreuses choses débiles qu'on nous obligeait à faire. Tous se ressembler dans un uniforme moulant. Ridicule, et gênant.
Quand je suis arrivé en classe, certains s'étaient attroupés devant la porte en attendant le début de l'heure. Ils m'ont regardé d'un sale oeil, avec un de ces sourire mauvais qu'ils ont l'habitude de nous offrir, à nous, les Différents. Je suis allé rejoindre mes comparses un peu plus loin. Certains discutaient entre eux, les autres restaient froids, solitaires, désespérés. Je ne sais pas si je fais parti de cette catégorie-là, parce que je sais que ma situation ne changera pas, mais je n'étais pas non plu du genre à fermer ma gueule et à subir. Est-ce que c'est ça, être un rebelle ?
Quand la sonnerie a retenti, on s'est bougé sans aucune volonté, suivant le mouvement sans trop savoir comment, et on a fermé nos gueules, comme d'habitude. Devant moi, Nolwenn, la muette, l'imparfaite par excellence. Nous étions deux dans cette même galère, deux à n'avoir eu aucune chance dès le départ. Putains de dés pipés.
A côté, un mec dont je n'ai jamais entendu le nom, mais qui se complait dans sa nature d'Imparfait. Il est le chef d'un gang. Ils ont voulu me recruter une fois, mais je les ai envoyé chier. Je me suis fait défoncé la gueule deux fois : une par eux, et une par ma mère parce que je suis rentré en retard ce jour-là. Depuis ce jour, j'étais un cas des deux côtés : les parfaits me voyait comme un déchet, et les Imparfaits comme un lèche-cul. Bande de cons.
- Blake, je te parle !
J'ai levé le nez vers la prof, sévère et hautaine. Major de sa promotion, elle avait été mutée à la tâche de former la prochaine génération à la perfection de notre société. Il paraît qu'elle était effondrée, elle qui visait le poste d'adjointe au Superviseur. Pauvre fille.
Tandis que je réfléchissais à ce que j'allais lui sortir, elle a abattu ses mains sur ma table, faisant sursauter les autres autour. Elle en réveillé quelques uns.
Nolwenn a voulu m'aider, mais l'autre pouf' l'a encore plus enfoncée avant de revenir à moi. J'ai ricané.
- Ne joue pas au plus malin avec moi, Blake. Les cas comme toi n'ont rien à faire dans ma classe !
- Pas de soucis …
Et sur ces mots, j'ai quitté la salle, sans un mot, sans même prendre mes affaires. J'ai tiré la porte coulissante et l'ai claqué derrière moi en sortant, sans un regard pour les autres. J'ai senti les regards peser sur moi, lourds, froids, cruels, mais je n'en avais plus rien à foutre. Plus rien à perdre.
J'ai pris le premier escalier venu, et je suis descendu jusqu'aux générateurs. Les agents d'entretien s'affairaient autour des machines, mais il y en avait qu'un qui m'intéressait. Et il n'était pas là.
Du moins, pas là où on aurait voulu qu'il soit. Quel crétin.
J'ai contourné un groupe d'ingénieurs, et je me suis dirigé vers les vestiaires, puis les douches. Bingo. Il était là.
- Yo !
Mon poto était là, tranquille, en train de tailler un pipe à un de ses supérieurs hiérarchiques. Ils ont sursauté tous les deux, et Morgan s'est détaché aussitôt du gros porc qui le surplombait avec sa bedaine et ses mains trop propres pour être honnêtes. J'avoue, j'aurais pu attendre qu'ils terminent leurs affaires, mais j'avais la haine, et le fait que mon mec se tape des connards pour se faire du fric, ça me plaisait moyen.
- Tu avais dis que c'était sûr ! Glapit l'autre vieux con.
- Je ne savais pas qu'il irait me chercher jusqu'ici. C'est bon, il dira rien, Boss, vous pouvez compter sur son silence.
L'autre, vexé comme un pou, s'est relevé en remettant maladroitement sa ceinture, et s'est barré après m'avoir fusillé du regard. J'ai attendu qu'il soit complètement parti pour attraper une bouteille d'eau et forcer Morgan à se laver la bouche. C'est déshonorant, et stupide.
Seulement lui, il est juste chargé de nettoyage, et on gagne pas sa vie comme ça. Il doit s'occuper de ses cinq frères et soeurs depuis la mort de ses parents. Ils avaient voulu fuir l'abris et ses idéaux à la con. Fusillés sans un procès.
- Mec … A-t-il commencé après avoir recraché l'eau, mais je l'ai empêché de continuer, l'embrassant brutalement tout en le plaquant contre le mur de la douche. L'eau glacée s'est allumée, mais je n'ai pas bougé.
Morgan était petit, pas très fort, encore plus maigre que moi ; c'était ce qui m'avait attiré tout de suite chez lui. Il était différent, il était gentil - peut-être même un peu trop - et il ne jugeait personne. Comme un type comme lui avait-il pu grandir comme ça dans un endroit pareil ? Le mystère reste entier. Et je l'aime comme un fou.
- Sérieux, t'es lourd, grinça-t-il en me repoussant.
J'ai grogné, mécontent, mais son regard était sérieux, triste. Je me suis écarté, la peau extérieure à la combi' complètement trempée, mais le reste aussi sec que s'il n'avait jamais été en contact avec de l'eau. On pouvait au moins accorder ça à cette putains d'uniformes : ils étaient vachement résistants.
- Quoi, parce que je t'ai ruiné ton coup ? Ou parce que J'ai osé mouiller ta magnifique chevelure ?
Il avait des cheveux soyeux, noirs d'encre, lisses. Et ses yeux étaient d'un bleu si clairs que j'ai l'impression d'être glacé dès que je les croise.
- Il ne va pas me le pardonner.
J'ai haussé les épaules.
- Laaaaisse, de toute façon, t'as déjà le boulot le plus merdique. Et si il décide de te balancer, qu'est-ce qu'il pourra dire ? Qu'il est pd ?
Règle n°12 de l'abri 100 : Pas d'actes sexuels divergents avec ses co-citoyens, la norme est à l'hétérosexualité. La merde, ouais. Y'en a plus d'uns qui se sont fait tués pour moins que ça. J'en ris, mais c'est dangereux, notre petit jeu. Je l'aime comme un fou, et je supporterais pas de devoir me séparer de lui. Je suis mineur, je ne risque rien jusqu'à mes vingt ans, mais après ? Et lui ? Qu'est-ce qui pourrait lui arriver ? J'en crève de peur rien que d'y penser.
- Il peut mentir …
- Il oserait pas.
J'essaye de m'auto-persuader, mais ça ne marche pas trop. Je sais déjà comment ça marche ici. Je le sais que trop bien.
- T'es pas censé être en cours toi ?
J'admire son talent pour détourner la conversation, mais je ne relève pas. Je ne veux pas l'ennuyer.
- Si, mais la prof m'a saoulé.
- Ta mère va péter un plomb. Tu veux que j'essaye de lui parler ? Je peux te trouver une excuse …
- Te fatigue pas, ai-je soupiré, ils l'ont déjà appelé sur son pip-boy à l'heure qu'il est. Elle va pas se gêner pour me chopper dès qu'elle pourra.
Je vois qu'il voudrait faire quelque chose, mais on n'y peut rien. C'est la vie. C'est notre vie. Et on s'adapte ou on crève.
- Je vais te laisser, tu vas devoir retourner travailler.
Alors que je me retournais pour sortir des douches, il a attrapé mon bras pour me tirer vers lui et m'embrasser. Sa langue a encore un sale goût que je voudrais faire disparaitre, mais je ne dis rien.
- Tu sais, tu peux passer chez moi quand tu veux.
- Ouais, ouais !
Et je suis enfin parti. Trempé. Vexé. Troublé. Et pourtant, je sentais une joie sans nom faire battre mon coeur à la chamade.
Reste plus qu'à attendre l'autre folle. Elle saura me trouver, il n'y a pas de problèmes pour ça. Il faut néanmoins se préparer pour la brutalité que ça va impliquer. Elle m'humiliera dans le couloir, me frappera jusqu'au sang, peut-être jusqu'à me faire tomber dans les pommes, et personne ne fera rien. Personne ne fait jamais rien.
Le problème avec le quartier résidentiel, c'est qu'on n'est pas placé par castes, mais par noms de famille. Les Bellamy, quand ils m'ont vu débarquer, tout sourire, sont rentrés aussitôt chez eux dans un murmure étouffé. Elle ne devait pas être loin.
- Sale petit bâtard ! A soudain hurlé une voix à l'autre bout du couloir.
Je me suis retourné, juste à temps pour voir ma furie de mère foncer vers moi. Je n'ai pas eu le temps d'esquisser un geste qu'elle m'attrapais déjà par les cheveux pour que je lui fasse face. La douleur irradia mon crâne, mais je ne pousse aucun cri.
- Tu croyais pouvoir me prendre pour QUI ?
Mon visage rencontra alors le mur avec une violence inouïe. Je crois que je saigne du nez, et je vois trouble. J'ai peur, soudain, et rien ne m'obsède plus à présent que de rester en vie.
- En me volant un ticket de ration ? En quittant ton cours ?
Impact avec le mur, le retour. J'ai tellement mal que j'en pleure. Des tremblements prennent le contrôle de mon corps, et j'ai envie de hurler, mais ma bouche est envahie par le sang.
- Tu n'es … Qu'un … Sale … Petit … Connard !
A chacun de ses mots, elle tambourine le mur avec ma tête. A la fin, elle me jette par terre sans aucune douceur. Le sol est froid, et ça fait du bien, et pourtant, je sais que je ne dois pas rester là. J'essaye de me relever, mais un coup de pied dans le ventre m'empêche de faire tout mouvement.
- Tu n'es qu'un raté, comme ton père !
Elle dit tout le temps ça, alors ça ne me touche plus.
- J'aurais dû t'étrangler à la naissance.
Ah, ça c'est plus rare, pour les grandes occasions.
- Pourquoi tu ne peux pas être parfait ? Tu me dégoute !
Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais quand j'ai ouvert les yeux, j'étais à l'infirmerie. Le médecin, le Dr. Collins, est un homme sévère, mais relativement juste. Il soigne tout le monde, sans distinction, contrairement à son prédécesseur qui refusait de toucher aux Imparfaits.
- Bienvenue chez les vivants, petit. On a bien cru que tu allais y passer.
Je me tourne vers le docteur, encore sonné par ma mésaventure. Il me sourit, mais je n'ai pas envie d'y répondre. Chaque parcelle de ma peau me fait un mal atroce, et j'ai envie de vomir. Quand j'essaye de me lever, une douleur lancinante me traverse la hanche, et je comprends. Cette tarée m'a rouvert ma blessure.
Il y a un an, elle m'a planté avec un morceau de verre. J'avais été abonné aux stimpacks pendant des mois et des mois avant de guérir complètement. J'avais perdu des litres de sang, et un organe avait été touché. Je sais plus lequel, mais je me souviens que ça avait fait des histoires quand j'ai voulu sortir après mon rétablissement.
Et à présent, une fleur couleur carmin commençait à s'étendre sur des bandages encores frais. Je pousse un cri accablé, et me rallonge sur mon lit. La mâchoire serrée, j'attends que le médecin me recouse avant d'essayer de me rendormir. Je ne dois pas bouger. Quand je tourne la tête sur le côté, j'ai enfin aperçu Nolwenn sur le lit d'en face. Comme elle me regardait, je me suis forcé à entamer la discussion.
- Pourquoi t'es là ?
Vu qu'elle n'a pas compris, elle note un point d'interrogation sur son carnet et je répète ma question. J'ai pas fais gaffe aux dessins à côté, mais c'est joli. Je n'ai jamais essayé de dessiner, ma mère n'a jamais voulu m'acheter quoi que ce soit.
Quand elle mime une agression, je ne peux pas m'empêcher de grincer des dents. Quelle bande de trouduc' … Ils n'ont que ça à faire de leur misérable vie ?
Elle a tourné son crayon vers moi, mais je n'ai pas envie de répondre.
- Des trucs …
Et ça s'arrête là. Je me retourne de nouveau, pour m'endormir encore une fois. Oublier cette putain de douleur.
