Notes de l'auteur :
Merci encore à tous pour vos retours sur cette histoire. Je suis ému d'en avoir autant, et de les voir tous si encourageants.
C'est la première fois de ma vie que j'écris une fanfiction. D'habitude, j'écris des histoires originales, mais elles n'ont jamais remporté un succès aussi unanime que celle-ci. C'est la magie de Zootopie, il faut croire.
On m'a demandé de préciser ma pensée quant au développement de la relation entre Nick et Judy. Je pense que des indices assez clairs sont donnés dans ce chapitre-ci, mais je vais quand même tenter de mieux expliquer ce que je voulais signifier la dernière fois : mon histoire couvre les évènements qui se passent après l'arrestation de Bellwether. Arrivera un moment où mon histoire rattrapera (et dépassera) la narration finale du film (le concert de Gazelle). Tant que je n'en serais pas arrivé à ce stade, je ne m'autoriserai pas à officialiser le couple Nick et Judy... Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de fluff par moments (voir même du fluff extrême), pour les amoureux de tendresse, dont je fais partie.
Ce chapitre est très long, je m'en excuse. J'avais initialement prévu de le décomposer en deux chapitres, mais je trouvais que ça marchait mieux comme ça...
Petit point lexical sur ce chapitre, avant de vous laisser à sa lecture :
Speciste / Specisme : Équivalent du racisme, chez nous. Sauf que là, c'est adapté à l'univers, où on trouve des espèces animales, voir des groupes d'espèces (proies et prédateurs, par exemple), du coup spéciste (= raciste), spécisme (= racisme).
Predo : Terme injurieux pour qualifier des proies qui ont des relations (ou des rapports sexuels) avec des prédateurs.
Chapitre 5 : Eclats
Le soleil filtrait déjà aux travers des stores entrouverts lorsque Judy s'éveilla d'un sommeil profond et sans rêves. Elle avait l'impression de n'avoir fermé les yeux que depuis quelques secondes, pourtant le matin était déjà là, et son corps à peu près reposé lui confirmait qu'elle venait de bénéficier de quelques heures d'un sommeil réparateur.
La première chose qu'elle remarqua, avant même d'ouvrir les yeux, était l'odeur intense qui l'entourait, la recouvrait, et l'enveloppait totalement. Les lapins n'étaient pas reconnus comme disposant d'un odorat particulièrement développé, mais il lui aurait été impossible d'échapper à cette gamme particulière, dans laquelle elle baignait actuellement. Et cette odeur, elle la reconnut sans mal comme étant celle de Nick. Elle entrouvrit les yeux, légèrement craintive, s'attendant à voir les bras du renard passés autour d'elle, son corps assoupi lové contre son dos… Mais non. Elle était seule dans le grand lit king-size, et l'odeur était simplement celle de la literie de Nick. Forcément, elle dormait dans sa chambre, et du coup la fragrance si particulière de son ami était partout.
Elle réprima la légère déception qu'elle ressentit en constatant que son léger fantasme d'un éveil dans le bras du renard n'était qu'une illusion de ses sens, et se redressa en se frottant la tête, émettant un bâillement caractéristique. Elle s'étira longuement, avant de jeter des regards alentours, appréciant l'ameublement de la pièce, qu'elle avait l'impression de découvrir pour la première fois. Celui-ci était des plus sommaires : une penderie incorporée au mur, entrouverte, laissant apparaître un rangement chaotique des vêtements de Nick une commode brinquebalante occupant la majeure partie du mur opposé… Dans un angle, une guitare acoustique posée sur un trépied. Judy émit un petit hoquet de surprise à la vue de l'instrument… Elle ne s'était pas imaginée que Nick ait pu avoir une âme de musicien. Peut-être n'était-ce pas le cas, d'ailleurs. Cela semblait être une pathologie toute masculine et beaucoup de ses frères y avaient succombé : ils achetaient une guitare pour se donner un genre, prétendant qu'ils seraient capables d'apprendre à en jouer sans soucis… Et ladite guitare finissait comme simple ornement, à prendre la poussière dans un coin de leurs chambres. Il n'y avait guère que Kyle, l'un de ses frères, issu de la portée ayant suivi la sienne, qui soit allé au bout des choses et ait réellement développé un talent dans la maîtrise de l'instrument. Le pourcentage était donc des plus restreints, mais elle se fit une note mentale en vue de questionner Nick à ce sujet dès qu'il lui serait possible de l'aborder.
Il y avait des choses plus importantes dont elle désirait lui parler, en premier lieu… Notamment, elle souhaitait mettre les choses au clair quant à ce qui s'était déroulé entre eux sur le canapé, la veille. Elle avait bien compris, lorsque Nick était venue la rejoindre quelques minutes après qu'elle ait mis fin à la conversation avec ses parents, qu'il voudrait pratiquer la politique de l'autruche. Il lui avait demandé si elle voulait aller se coucher, et bien qu'elle soit épuisée, elle avait prétendu désirer regarder la fin du film… Dans l'espoir qu'ils puissent reprendre leurs activités là où elles avaient été interrompues par l'appel téléphonique. Elle avait engagé tout le langage corporel possible et imaginable pour lui faire comprendre qu'elle désirait retrouver le confort de ses bras, mais il était resté impassible, faisait fi de rien, alors même qu'elle s'abandonnait contre lui. Il ne l'avait pas repoussé, l'avait laissée s'agripper à son bras et poser la tête contre son épaule… Mais il n'avait pas engagé de nouveau geste encourageant, ni présenté un quelconque désir de rapprochement. Un peu déçue par cette distance qu'il mettait entre eux, alors qu'ils avaient été si proches quelques instants auparavant, elle s'était finalement endormie.
Elle avait un vague souvenir de se sentir portée. Des images entrecroisées de Nick lui souriant, alors qu'il la déposait dans un lit et lui souhaitait bonne nuit. Elle se souvenait parfaitement s'être réveillée pendant quelques secondes, alors qu'il s'apprêtait à la quitter, l'avoir agrippé par le poignet, et lui avoir murmuré « Reste avec moi… ». Il s'était dégagé en douceur, et toujours souriant, lui avait conseillé de prendre du repos… Puis il était parti. Et elle s'était rendormie presqu'immédiatement, un léger nœud de déception au creux de l'estomac.
Judy Hopps ne se considérait pas fleur bleue. Comme toute jeune mammifère de son âge, elle voulait croire en l'amour et espérait le rencontrer un jour, sans avoir besoin de le chercher. Mais elle n'avait jamais mis cette quête dans ses priorités. Elle avait eu trois petits amis au cours de sa vie, mais aucune de ces relations n'avait été vraiment sérieuse… Et elle considérait être responsable de l'échec de chacune d'entre elles, son manque d'implication dans leur développement étant manifeste. Elle avait toujours eu d'autres projets en tête, notamment un certain rêve de devenir la première lapine officière de police de l'histoire. Ce type d'ambition ne laissait pas beaucoup de place au reste. Ce rêve, elle l'avait atteint, bien qu'il se fût rapidement transformé en cauchemar et qu'à l'heure actuelle, il demeurât en ballotage complet. Mais dans ses rapports amoureux, Judy n'avait jamais ressenti de désir particulier, de flamme passionnelle, de besoin vis-à-vis de l'autre… En fait, la lapine pensait souvent, avec une certaine amertume, qu'elle ne savait pas vraiment ce que cela voulait dire d'être amoureuse.
De fait, lorsqu'elle s'éveilla ce matin-là avec une tristesse profonde à la seule idée que Nick n'ait pas voulu dormir à ses côtés, elle se demanda, avec l'anxiété toute particulière d'une révélation qui tombait sur elle comme une lame de fond, si elle n'était pas en train de tomber amoureuse de lui… Ou pire encore, si le mal n'était pas déjà fait depuis longtemps. Elle avala à sec, perdue face à ce tourbillon d'angoisses et de sentiments contradictoires auquel elle n'avait jamais été confrontée. Bien entendu, elle était incapable de faire les choses comme tout le monde, elle ne voyait donc rien d'étrange à pouvoir tomber amoureuse d'un mammifère appartenant à une autre espèce que la sienne, et plus particulièrement d'un prédateur, et plus particulièrement d'un renard.
« Ma pauvre fille… » s'entendit-elle murmurer à elle-même. « Tu as un sacré problème. »
Elle se décida à se lever, mais non sans s'enrouler une dernière fois dans les couvertures pour s'imprégner de l'odeur de Nick, et l'inspirer profondément à deux ou trois reprises, émettant un petit gémissement de contentement tout instinctif. Son esprit rationnel la fit alors écarquiller les yeux et la plaça devant le fait accompli. Est-ce que tu es vraiment en train de te vautrer dans l'odeur de ton ami ? Elle se releva subitement, comme si les couvertures avaient été chauffées à blanc. Elle s'inspecta de la tête aux pattes… Bien entendu, Nick l'avait mise au lit toute habillée. Encore heureux. Néanmoins, sa chemise était à présent tellement fripée qu'elle ressemblait d'avantage à un torchon sale qu'à autre chose. Et elle n'avait rien d'autre à se mettre pour la conférence de presse. Elle se souvint qu'il y avait des t-shirts d'entraînement à sa taille au poste central du ZPD. Bogo accepterait sûrement de la laisser en passer un, histoire qu'elle n'ait pas l'air d'une idiote complète face aux journalistes.
A la seule idée de devoir à nouveau faire face à la presse, trois mois après sa première débâcle journalistique, elle se sentit gagnée par un vertige d'angoisse. Elle tituba en direction de la porte, nauséeuse, et en franchit le palier en quête d'air frais. Judy fut alors accueillie par l'odeur la plus succulente qu'il soit possible de sentir au réveil : celle de pancakes maison, en train de cuire à la poêle. Elle sentit un flot de salive lui envahir la bouche et la faim remplaça immédiatement toute envie de vomir. Curieuse, cette façon qu'elle avait de passer d'un extrême à un autre, ces derniers-temps.
Elle se dirigea rapidement vers la cuisine, où elle ne fut pas surprise de trouver Nick aux fourneaux, en train de leur préparer un bon petit déjeuner. Sa fourrure était en vrac… Dormir sur le canapé ne lui avait pas vraiment réussi, bien qu'il ait prétendu avoir l'habitude d'y passer ses nuits.
« Salut, Nick. » déclara-t-elle d'une voix claire, le faisant légèrement sursauter.
« Carotte ! Bonjour à toi. Je ne t'ai pas entendu te lever. » répondit-il en tournant vers elle un visage souriant.
« Nous autres lapins, on a le pas léger. »
« Mais pas le sommeil silencieux, malheureusement. Tu ronfles comme un pompier. »
Judy plissa les paupières. C'était du Nick tout craché… Mais le subir de bon matin était une nouveauté à laquelle elle n'était pas encore accoutumée. Elle poussa un ricanement détaché, avant de répondre : « C'est cela, oui… »
Et lui de décocher immédiatement son téléphone portable, et de faire entendre l'enregistrement qu'il avait pris à l'insu de la lapine, pendant la nuit, et qui laissait percevoir un ronflement sinistrement sonore.
« Et je l'ai pris depuis le salon, alors que tu étais dans la chambre, la porte fermée. Il y a du coffre dans ces petits poumons. »
Judy serra les poings, se sentant particulièrement gênée. Ses sœurs lui avaient souvent fait la réflexion qu'elle avait tendance à être bruyante, la nuit… Mais des ronflements ? Bon, d'accord… C'était déjà arrivé. « Okay, okay… Je ronfle quand je suis vraiment très fatiguée. Et alors ? Ce n'est pas comme si tu devais dormir avec moi ! »
Nick souleva un sourcil, un sourire narquois au visage, avant de répliquer : « Oh, ça… Je suppose que c'est mon âme de gentlemammal qui m'a contraint à être raisonnable, car figure-toi que tu me l'as proposé… »
Judy se sentit rougir de la tête aux pattes, et cette petite chaleur, qui pouvait rapidement devenir envahissante et étouffante, fit sa première apparition de la journée, au creux de son estomac. Elle parvint cependant à la contenir, car elle était satisfaite de voir Nick aborder le sujet, même s'il le faisait sur le ton de la plaisanterie, ne se doutant certainement pas qu'elle allait en profiter pour enchaîner sur ce qui lui brûlait les lèvres. Elle hésita un instant sur la façon d'aborder les choses, mais décida de ne pas y aller par quatre chemins, et de le confronter frontalement, afin de lui couper toute possibilité de retraite.
« Je sais. » déclara-t-elle, affirmant sans honte se souvenir parfaitement de l'évènement, ce qui déstabilisa quelque peu son interlocuteur. « Pourquoi as-tu refusé ? »
Elle croisa les bras et fronça les sourcils, lui faisant ainsi comprendre que d'un, cette demande n'avait pas résulté d'un délire inconscient, et que de deux, elle était déçue, voire même en colère, qu'il n'y ait pas concédé de bonne grâce.
L'expression que Nick afficha était totalement indéchiffrable. Judy crut y lire une succession d'émotions aussi diverses qu'incompatibles : beaucoup de surprise, une once d'effroi, de la réjouissance, une pincée de gêne, le tout emballé à grand peine dans une enveloppe de calme difficilement contenu.
« Hum… » commença-t-il en se tournant à nouveau vers ses pancakes qui commençaient à brûler. « Tu ne devrais pas plaisanter avec ces choses-là, Carotte. »
« Je ne plaisante pas, Nick. J'aurais voulu que tu dormes avec moi. »
« Ne dis pas ça ! » s'exclama-t-il d'un ton plus ferme qu'il ne l'aurait souhaité. Judy se figea sur place, le cœur gelé dans sa poitrine. Nick poussa finalement un soupir, retira sa dernière fournée de pancakes de la poêle et se retourna vers elle, l'air calme mais néanmoins sérieux. « Tu ne sais pas de quoi tu parles… »
« Au contraire, Nick. Je… Je pense très bien savoir de quoi je parle. Je suis en train d'essayer de te parler de ce que je ressens, d'accord ? De… De ce que je veux… Et… Et… »
Devant son expression insaisissable, elle perdit le fil de sa pensée… Une angoisse sourde la gagna… A aucun moment, il ne lui était passé par l'esprit que Nick, tout simplement, ne partageait peut-être pas ses sentiments. Sans doute parce qu'il avait répondu ouvertement à ses avances, la veille… Mais ne l'avait-il pas fait sur l'instant, sans y réfléchir, parce qu'elle s'imposait à lui de cette manière ? Le désir et l'amour étaient deux choses très différentes… Il avait pu se laisser aller dans l'euphorie du moment, avant de regretter son geste. Visiblement, c'est ainsi qu'il se représentait les choses. Comme une erreur. Judy baissa la tête.
« Tu… Tu vas me rejeter, c'est ça ? » s'entendit-elle demander piteusement, ne reconnaissant même pas sa propre voix, tant celle-ci était déchirée. « J'ai… J'ai tout fichu en l'air, pas vrai ? »
Elle n'osait plus lever le regard vers lui. N'ayant aucune expérience dans des rapports amoureux sincères et intenses, elle se sentait totalement perdu.
Aussi, lorsqu'elle sentit les bras de Nick se resserrer autour d'elle, et le museau de son ami se glisser dans le creux de son épaule, tandis qu'il s'agenouillait au sol pour se mettre à son niveau, elle crut que son cœur allait se rompre dans sa poitrine.
« Je n'ai pas dit ça… » répondit Nick d'une voix calme et rassurante.
Un sourire d'espoir se dessina sur le museau de Judy qui, timidement, passa ses bras autour du torse de son ami, enfonçant sa tête dans l'angle de son cou. Elle écarquilla légèrement les yeux en y retrouvant sa propre odeur, extrêmement forte… Le pelage de Nick était recouvert de tous les phéromones qu'elle y avait déposées la veille. Un rituel de marquage très important chez les mammifères, qui proclamait l'appartenance d'un animal à un autre… Elle l'avait fait inconsciemment, son corps lui dictant d'agir de cette façon… Chose qu'elle n'avait jamais faite de sa vie. Une grande première. Même son instinct semblait la pousser dans les bras de Nick.
« Nick… » s'entendit-elle murmurer.
Le renard se recula légèrement afin de la regarder dans les yeux. Il avait l'air aussi perdu qu'elle.
« Oui, Carotte ? » demanda-t-il d'une voix incertaine.
« Marque-moi, s'il-te-plaît… »
Le renard écarquilla les yeux, n'en revenant pas de ce qu'elle lui demandait. Il secoua la tête, refusant catégoriquement. « Hors de question ! Je n'ai pas le droit de faire ça. »
« Tu en as le droit, si je te le demande… Je… Je l'ai bien fait, moi… Sans te demander ton avis, d'ailleurs… C'est injuste si ça ne va que dans un sens… »
« Ce n'est pas un jeu, Carotte ! C'est pas « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ! » Si je te marque, peu importe qui tu rencontreras, ils sauront que tu es avec quelqu'un… Et crois-moi, ils sauront que ce quelqu'un n'est pas un lapin. Le musc des prédateurs est facile à identifier. Tu ne veux pas te promener avec cette odeur sur toi, je te le dis ! »
« Au contraire ! Je m'en moque que tout le monde sache ! Je… Je serais fière de porter ton odeur, Nick. »
Le renard ne put s'empêcher de sourire avant de secouer une nouvelle fois la tête. « Judy… Je pense que les choses vont un peu loin, là… Ne crois pas te devoir redevable de quoique ce soit par rapport à ce qui s'est passé hier soir. C'est arrivé, c'est tout. Mais il ne faut pas que cela force les choses à devenir étranges entre nous. »
« Je ne vois pas ce qu'il y a d'étrange là-dedans. » protesta Judy d'un ton ému, avant de s'obliger à poser la question fatidique, qui jaillit beaucoup plus rapidement qu'elle ne l'avait elle-même anticipée. « A moins que tu ne ressentes rien pour moi ? »
Son cœur se figea dans sa poitrine en l'attente de sa réponse, et toute son attention se focalisait à présent sur la lecture de ses réactions physiologiques. Nick était plus facile à lire extérieurement qu'intérieurement, mais dans la fièvre du moment, Judy avait l'impression de ne plus être en mesure de rationnaliser quoique ce soit. Le renard sembla hésita un moment, avant de se mordre la lèvre. Finalement, il ferma les yeux, poussa un soupir, et répondit :
« J'en déduis que tu ressens quelque chose pour moi ? »
« Ne retourne pas la question, s'il te plaît… »
« Mais pour y répondre, j'ai besoin de savoir. »
« Nick… Tu portes sur toi une odeur qui y répond plus que clairement, non ? »
Elle était affreusement gênée, maintenant. Elle devait faire face aux conséquences des actes qu'elle avait menés dans un état second, la veille, et les assumer pleinement. Il aurait été facile de prétendre que tout ceci était sans importance, que c'était arrivé par erreur, dans un moment d'égarement. Mais s'il y avait bien une chose que Judy Hopps n'était pas, c'était quelqu'un qui reculait face à l'adversité, et qui refusait d'assumer ses actes. Bien au contraire, elle avait appris que la meilleur manière de faire face à ses difficultés, c'était de les confronter. Elle s'était posé la question en toute sincérité : regrettait-elle d'avoir marqué Nick ? Non. Elle regrettait seulement de l'avoir fait sans son accord, et sans savoir s'il était prêt à accueillir une telle proclamation. C'était ce dont elle voulait s'assurer maintenant, entre autres choses.
Nick dû percevoir sa détermination, et sut à cet instant qu'il n'échapperait pas à la mise au clair de la situation.
« Judy… » commença-t-il (et le fait qu'il emploie son prénom était déjà un signe que ce qui allait suivre ne manquerait pas d'être important). « Je ne sais pas ce que je ressens, mais tu es clairement plus qu'une amie pour moi, si c'est ce que tu veux savoir. »
Une bouffée de bonheur envahit Judy, tandis qu'elle libérait une vague de chaleur intense, dont l'odeur consécutive frappa Nick comme une bourrasque. Le renard faillit tomber à la renverse, mais tint bon, essayant de garder le contrôle de ses instincts, qui comme réaction n'avaient qu'un seul désir : bondir sur sa proie, et se l'approprier de toutes les manières possibles et imaginables…
« Oh Nick ! Je suis tellement heureuse de l'apprendre, je… »
« Doucement, Carotte. » l'avertit-il en redressant la patte. « N'allons pas trop vite en besogne, d'accord ? »
Devant la moue qu'elle afficha, symbole de la douche froide que représentait ce pas en arrière, Nick ne put refreiner un petit rire.
« Je ne sais pas pour toi… » commença-t-il. « Mais pour ma part, mes expériences sentimentales passées n'ont jamais été ni concluantes, ni même palpitantes… »
« Oui… Pareil pour moi… » admit Judy.
« Bien. » reprit le renard d'une voix entendue. « Aussi, je ne veux pas précipiter les choses, d'accord ? Posons un constat simple sur nos rapports : pour le moment, nous sommes deux amis extrêmement proches qui admettons d'un commun accord avoir des sentiments plus profonds l'un pour l'autre. Mais nous nous connaissons depuis peu, et pour ma part « le coup de foudre », je n'y crois pas. J'irai même jusqu'à dire que je l'emmerde, le coup de foudre. »
Judy redressa un sourcil, un peu surprise par la tournure des choses et par la tirade de Nick, qui semblait être un résumé complet de tout ce qui avait dû le tourmenter au cours de sa longue nuit passée sur le canapé. Clairement, il n'avait pas aussi bien dormi que Judy, et il avait dû tourner la situation mille et une fois dans son esprit. Ce qui en résultait, c'est ce qu'il était en train d'exposer à présent. Aussi, la lapine resta-t-elle attentive, accordant à sa parole l'attention qu'elle méritait.
« Le coup de foudre, c'est une résultante banalement chimique… Deux mammifères se rencontrent, se plaisent, et leurs instincts les obligent à se grimper dessus. Forcément, les codes sociaux les poussent à justifier cela par une relation saine, mais dans le fond, c'est du vent… Et au final, ils se rendent compte qu'en dehors de leur attirance purement chimique, ils ne partagent rien. »
Quels genres d'expériences Nick avait-il pu traverser pour avoir une vision aussi cynique de l'amour, se demanda Judy. Pour sa part, elle en avait une vision non pas candide, mais détachée, puisqu'elle n'y avait jamais vraiment fait face. Cependant, ce que le renard disait se tenait en certains points. Elle avait vu bon nombre de ses frères et sœurs proclamer le grand amour après seulement deux jours passés en compagnie d'un mammifère, et ces histoires finissaient rarement en mariages.
« Seulement, moi, ce n'est pas ça que je veux pour nous, tu comprends ? »
Judy acquiesça. Bien entendu, ce n'était pas ce qu'elle voulait non plus. Au-delà des sentiments forts qu'elle avait pour Nick, elle l'appréciait avant tout en tant qu'individu… Il était la personne avec laquelle elle s'était le plus rapprochée au cours de son existence, et cela s'était fait d'une façon si simple, si évidente, qu'elle ne trouvait même pas d'explication pour le justifier. Ils étaient simplement comme deux rouages parfaitement accordés qui s'imbriquaient à la perfection l'un dans l'autre. Cette image quelque peu érotique la fit à nouveau rougir, et elle s'obligea à se concentrer sur les propos de Nick.
« Alors accordons-nous du temps, d'accord ? Du temps ensemble, pour voir où ça nous mène… Pour voir si on se supporte si bien que ça, sur la durée. Et on avisera ensuite. »
« Combien de temps, Nick ? » demanda Judy en espérant ne pas laisser transparaître l'impatience qui la gagnait. « Je ne dis pas que je ne suis pas d'accord, bien entendu, et je ne veux pas mettre une quelconque pression… C'est seulement que… »
« Ne t'en fais pas, Carotte. Je comprends. » l'interrompit calmement Nick. « Je sais bien que je suis irrésistible. »
Judy se contenta de cette boutade pour solder la conversation. Nick avait entièrement raison : précipiter les choses ne les mènerait à rien. Ils venaient tout juste de se retrouver, et cette séparation de quelques mois les avaient tous deux confortés dans leur vision de la relation qu'ils entretenaient, à savoir qu'ils étaient peut être bien plus que des amis. Mais l'un comme l'autre étaient inexpérimentés et maladroits… Il valait sans doute mieux calmer un peu le jeu, laisser le temps au temps, pour que ces sentiments se confirment et ne soient pas que la résultante d'une émotion un peu trop intense. Ils n'avaient pas à s'inquiéter, les choses allaient dans la bonne direction. Judy parvint à s'en convaincre sans difficulté : si Nick allait au bout de son entreprise et devenait son équipier, ils seraient amenés à passer la plupart de leurs journées l'un avec l'autre… S'ils devenaient un couple, les soirées et les nuits seraient également partagées. Il leur fallait donc des certitudes quant à ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, car ils seraient peut être amenés à passer énormément de temps ensemble. Il valait mieux s'entendre à la perfection, à ce stade de proximité.
Nick se redressa, visiblement satisfait de la tournure des choses. Judy serait sans doute un peu déçue de le voir faire traîner les choses, mais le renard avait besoin de cette sécurité pour jauger la situation. Il abordait toujours tout d'un œil technique, même ce qui n'avait pas lieu de l'être, même ce qui ne pouvait l'être sciemment. Il en allait de même pour ses sentiments… Il n'avait pas détesté la façon dont ses instincts avaient pris le dessus sur lui, la veille au soir… Mais tout de même, il avait perdu le contrôle, et le contrôle le rassurait énormément. Il lui fallait un cadre et des règles, fait étrange pour un mammifère de la rue, habitué à entourlouper, tromper et improviser… Mais même une arnaque se faisait dans la maîtrise, et de façon posée. Les pressés et les imprudents finissaient épinglés. S'il avait toujours su passer entre les mailles du filet, c'était en raison de son esprit brillant et mécanique. Il lui faudrait du temps pour peser et mesurer toutes les implications des sentiments qu'il avait pour Judy, même s'il lui répugnait à envisager les choses sous cet angle très calculateur. Il désirait laisser s'exprimer son impulsivité. Quand Judy lui avait demandé de la marquer, il avait été prêt à la plaquer au sol et à la recouvrir de son odeur, avant d'enchaîner sur d'autres activités encore plus sauvages… Mais cela aurait résulté d'une absence de contrôle de sa part. Il devait rester maître de lui-même.
Il avait déjà trop perdu à laisser parler ses sentiments, par le passé. Il ne voulait pas voir une telle catastrophe se produire à nouveau. Pas avec Judy. Il ne laisserait personne la blesser. Et surtout pas lui-même. Il ne se le pardonnerait jamais, si cela arrivait.
Judy dû percevoir sa confusion en cet instant, et son inquiétude, car elle glissa une patte affectueuse contre son museau, ramenant son attention vers elle.
« Nick… Il est déjà neuf heures trente. »
Cette information extirpa le renard de sa torpeur, et il hocha la tête. La conférence de presse se tenait à onze heures, et il valait mieux pour eux qu'ils soient un peu en avance, ou le chef Buffalo-débile leur en ferait voir. Cela ne leur laissait guère plus de quarante minutes pour déjeuner et se préparer.
« Bien, on va se presser, dans ce cas. Tu es plutôt thé ou café, le matin ? »
« Thé. » répondit Judy avec assurance. « Tu ne préfères pas savoir les effets désastreux que le café a sur moi. »
Au contraire. Il ne demandait qu'à savoir.
Ils s'installèrent au salon pour prendre le petit déjeuner sur la table basse. Une habitude que Nick avait prise depuis qu'il était petit, expliqua-t-il. Cette information sur son passé n'était pas bien importante, mais elle fit plaisir à Judy, qui aimait toujours autant le voir s'ouvrir à elle sans qu'elle ait besoin de l'y forcer.
Comme la veille, la lapine se retrouva en extase devant les qualités culinaires de son ami. Ses pancakes étaient absolument délicieux, et lorsqu'elle le complimenta à ce sujet, il avoua tenir la recette de sa grand-mère, chez qui il avait vécu pendant deux ans, après que ses parents aient divorcés. Décidemment, Nick était plutôt prolixe et ouvert sur les informations personnelles, ce matin, bien que celle-ci laissât Judy un peu abattue. Qu'est-ce qui avait bien pu motiver un jeune garçon de onze ans à choisir de vivre avec sa grand-mère plutôt qu'avec l'un de ses deux parents ? Visiblement, cette histoire de divorce s'était mal passée, que ce soit au niveau des parents, ou à celui des enfants. Mais la lapine n'avait pas à cœur d'interroger son ami sur ce sujet. Ils avaient le temps, pour ça… Et il finirait par lui en parler un jour, c'était certain. Aux yeux de Judy, leur relation aurait réellement évolué lorsqu'enfin il s'ouvrirait à elle sans détours et sans crainte… signe qu'il lui accorderait alors sa confiance pleine et entière.
Bien que le petit-déjeuner soit animé de leurs rires et de leurs échanges, Nick avait allumé la télé pour avoir un léger fond sonore. Alors qu'ils achevaient leurs derniers pancakes, un flash d'information attira l'attention de Judy, qui demanda à Nick de monter le son. Le présentateur des informations relayait une nouvelle selon laquelle la maire Bellwether aurait été arrêtée la veille, cette arrestation étant visiblement en lien avec les attaques des prédateurs devenus sauvages.
« Le chef n'a pas encore donné la conférence de presse, pourtant… » s'étonna Judy.
« Ce genre de nouvelles ne restent pas discrètes bien longtemps, Carotte. Aujourd'hui on t'annonce la mort de certaines célébrités avant même qu'elles aient réellement rendu l'âme. C'est le monde dans lequel on vit. » ironisa Nick.
« Les proches de Dawn Bellwether se refusent à tout commentaire pour l'instant. » expliquait le présentateur, un caribou qui avait fier allure dans son costume bleu-marine. « Rappelons néanmoins que cette arrestation fait suite aux manifestations extrêmement violentes ayant eu lieu hier dans l'après-midi. »
Des images relayèrent alors les évènements de la veille, dont Nick comme Judy ignoraient tout. Apparemment, un rassemblement de proies anti-prédateurs s'était organisé sur Savannah Square, et avait attiré énormément de monde.
« Trois des membres du groupe de prédateurs pacifistes pris à parti par la manifestation sont toujours hospitalisés, mais leurs jours ne sont pas en danger. »
Judy écarquilla les yeux, et laissa retomber sa mâchoire inférieure. Visiblement, un petit groupe de prédateurs prônant la paix et les liens entre proies et prédateurs avait tenté de se faire entendre du mouvement haineux, et avait été caillassé, jeté au sol et roué de coups. Aucun responsable n'avait été arrêté, mais la police avait été obligée de disperser le mouvement de foule à l'aide de lances à incendie et de gaz lacrymogènes.
« La ville est en train de devenir complètement folle. » constata une Judy atterrée.
« C'était l'objectif de Bellwether. » expliqua Nick d'un ton neutre et légèrement froid. Les images diffusées semblaient l'avoir particulièrement affecté, ce qui se manifestait par une retenue particulière et une certaine raideur dans son attitude. « Pousser les gens à la haine et à la violence. »
« On dirait qu'on a mis un terme à ses agissements au bon moment. » reprit Judy, toujours sidérée par ce qu'elle venait d'apprendre. « Qu'est ce qui se serait passé si les attaques avaient continué ? »
« Rien de bon, Carotte… Mais ne sois pas naïve. » Il pointa la télé du doigt, comme pour souligner une évidence effroyable. « Ça, ça ne va pas s'arrêter parce que Bellwether est derrière les barreaux. Elle n'a fait qu'attiser et encourager une haine sous-jacente qui existait depuis toujours. Tous ces gens ne sont pas devenus spécistes en raison des attaques… Ce sont les attaques qui leur ont donné un prétexte pour manifester ouvertement leur spécisme. »
Judy secoua la tête, les yeux écarquillés et humides. Elle savait que Nick avait raison, mais elle refusait d'y croire. Les choses ne pouvaient pas aller plus mal. Voyant qu'elle était choquée par cet état de fait, Nick se frotta la tête, un peu gêné, avant d'essayer de tempérer la virulence de son avis.
« Enfin, pas tous, ne soyons pas extrêmes… Il y a certainement beaucoup de suiveurs. Des gens raisonnables, qui se sont laissés emporter par le mouvement, et qui reviendront sur leur avis une fois que les choses auront été éclaircies. »
« J'ai initié ça… » bredouilla Judy d'une voix faible. « Lionheart avait tenté de me prévenir mais je… J'ai encouragé ça… »
Elle se saisit la tête des deux pattes, avant de l'enfoncer entre ses genoux, honteuse.
« Non, non, non ! Judy ! On en a déjà parlé hier. » s'exclama Nick d'un ton un peu bourru avant de rejoindre son amie et de passer un bras autour de ses épaules. « Tu as commis une erreur, c'est vrai. Mais tu n'es pas plus responsable que n'importe lequel de ces mammifères. Tu as juste eu la malchance d'être en première ligne. Mais on va arranger tout ça, pas vrai ? »
Elle releva vers lui un visage peiné et contrit. Nick comprit bien vite qu'elle luttait pour ne pas fondre en larmes. Il fut frappé par la force qu'elle déployait, même au comble de la culpabilité et du désespoir. Elle hocha la tête, avant de s'abandonner à son étreinte, callant son visage dans le creux de son cou, un emplacement qu'elle semblait particulièrement apprécier, ce qui n'était pas pour déplaire au renard.
Quitte à en être là, Judy se demanda si elle ne pouvait pas tirer avantage de la situation, et bredouilla d'une voix timide, et étrangement sensuelle : « Tu es sûr que tu ne veux pas me marquer ? »
« Judy… » avertit Nick d'une voix ferme. La lapine s'écarta en riant avant d'hausser les épaules.
« Hey ! Qui ne tente rien n'a rien, pas vrai ? »
Il devait bien lui concéder ça. Il poussa un léger soupir, avant de venir frotter son museau entre ses deux oreilles, y laissant une petite trace olfactive. Cela n'était pas digne d'un marquage en bonne et due forme, mais elle emporterait un peu de son odeur avec elle, pour quelques jours au moins.
Ils prirent le tramway en direction du poste de police central, qui se trouvait en centre-ville, au pied des gratte-ciels du quartier de la bourse. Pour égayer le trajet de près de vingt minutes, ils se firent écouter mutuellement des morceaux provenant de leurs Ipawds respectifs, riants et commentant leurs goûts musicaux. Si Judy écoutait essentiellement de la pop et de la pop-rock, l'univers musical de Nick était beaucoup plus éclectique. Il y avait de tout. De la pop-rock, du rock, de l'électro, du jazz, des compositions classiques, et même du métal. Judy était ravie de découvrir tout ce qu'il avait à lui faire entendre, et le trajet lui sembla bien trop court, tant les moments passé en sa compagnie étaient amusants et détendus.
Ils franchirent les portes du poste de police, déjà bondé de monde, notamment des journalistes, que les anciens collègues de Judy contenaient à grand mal. Un groupe de reporters repérèrent l'arrivée de la lapine et se précipitèrent dans sa direction, les questions fusant à toute allure, tandis que les flashs intempestifs aveuglaient l'ancien lieutenant.
« Miss Hopps ! Quelle est votre avis sur les récents évènements ? »
« Avez-vous participez aux manifestations d'hier ? »
« Que savez-vous de l'arrestation de Dawn Bellwether ? »
« Pourquoi avez-vous décidé de démissionner, Judy ? »
La lapine baissa la tête, pressant le pas pour échapper aux questions, tout en détournant le visage. Nick la couvrit du mieux qu'il put, mais il fallut l'intervention du lieutenant McHorn et de l'officier Fangmeyer pour finalement repousser les journalistes dans la zone de la conférence de presse, qu'ils n'avaient normalement pas le droit de quitter.
« Content de te revoir, Judy ! » clama Fangmeyer, un loup blanc élancé, qui affichait un sourire franc. Il était vêtu d'un t-shirt du ZPD et avait l'air décontracté. « Ta démission nous a fait un choc, tu sais ? »
« Merci, Simon. » répondit Judy en souriant doucement. « Elle était peut-être un peu inconsidérée étant donné les circonstances, mais en l'état j'ai l'impression que c'était la meilleure chose à faire. »
« Pas si on considère la véritable implication de Bellwether dans ce désastre. » la corrigea McHorn de sa voix grave. Le rhinocéros était vêtu de l'uniforme complet de police, et arborait fièrement sa plaque de lieutenant. « C'était du beau boulot hier, Hopps. Je pense pouvoir affirmer sans crainte m'être pleinement trompé à ton sujet. J'espère te revoir très vite parmi nous. »
Judy hocha la tête, un peu gênée de se voir ainsi considérée par l'un des policiers qui avait eu le plus de mal à la prendre au sérieux et à la voir comme autre chose qu'une contractuelle incompétente, à ses débuts. Le rhinocéros lui fit un dernier signe du menton et se retira pour aller encadrer la foule grandissante des journalistes.
« Il est un peu bourru, mais il a bon fond. » commenta Fangmeyer en haussant les épaules. « Quand j'ai été assigné à son équipe, j'ai cru faire dans mon froc… Mais finalement, ça s'est bien passé. »
Voyant que Nick était un peu gêné et en retrait, Judy s'en voulut de l'avoir quelque peu négligé auprès de ses anciens collègues. Elle l'attrapa par le poignet afin de le tirer à ses côtés, avant de faire les présentations. « Nick, je te présente Simon Fangmeyer. On était à l'académie ensemble. On est les deux seules recrues de notre promotion à avoir été affectées au poste de police principal de Zootopie. Simon, voici Nick Wilde. Il m'a aidé dans mon enquête sur les hurleurs nocturnes. C'est mon… mon… »
Nick souleva un sourcil face à son hésitation, et Fangmeyer, croyant qu'elle peinait simplement à trouver ses mots, se sentit obligé de finir pour elle. « A l'odeur, je dirais que c'est au moins ton petit-ami. »
Judy se figea sur place en écarquillant les yeux, son visage se crispant en une grimace d'inconfort. Ses petites manifestations d'affection de la veille commençaient déjà à se retourner contre elle.
Nick ignora son état de choc, se contentant de serrer la patte que Fangmeyer lui tendait, avant de le corriger. « Pas vraiment, en fait. Nous sommes juste très proches, tous les deux. »
« Oh, je vois… » se corrigea Fangmeyer d'un air gêné. « Je suis désolé, j'ai tendance à laisser mon flair parler avant moi. »
« Y… Y a pas de mal, Simon… » parvint à articuler Judy, qui suffoquait à présent sous la chaleur intense qui la gagnait, luttant de toutes ses forces pour ne pas libérer une vague odorante. Cela ne la dérangeait pas tant que ça en présence de Nick… Mais elle ne souhaitait pas qu'un ancien collègue et camarade de promotion (et surtout un loup au flair ultrasensible) puisse profiter malgré lui de ses fragrances toutes personnelles.
« Bon, je vais devoir vous laisser. Le devoir m'appelle. » Il fit un signe de tête à Nick avant de se tourner vers Judy, tout sourire. « Quant à toi, Hopps, j'espère que tu vas bientôt être réaffectée ici. Si jamais, je cherche un équipier, histoire de ne plus traîner dans les basques de McHorn et de Delgato. Il me semble que tu n'en avais pas encore, à l'époque, non ? »
« C'est vrai. » confirma-t-elle en souriant.
Devant l'expression impassible de Nick face à la proposition, Fangmeyer se sentit obligé de rajouter : « On faisait déjà plus ou moins équipe à l'académie… Bien malgré moi, d'ailleurs. Judy adorait se servir de ma tête comme tremplin pour franchir ce foutu mur de glace. » Il accompagna l'anecdote d'un rire sincère auquel Judy se joignit de bon cœur. Nick se contenta de sourire un peu crispé, regrettant amèrement de ne pas avoir concédé à la demande de marquage de Judy, ce matin. Il l'aurait proclamé sienne dans tous les sens du terme si cela avait pu maintenir à distance ce loup blanc un peu trop amical à son goût.
Fangmeyer se détourna finalement après un dernier signe de patte, et retourna auprès de son équipe pour sécuriser les abords de la conférence de presse.
« Ils sont sympas, non ? » demanda Judy d'une voix claire, avide de savoir ce que Nick pensait de ses éventuels futurs collègues.
« Tu vas faire équipe avec lui ? » demanda Nick en se tournant vers elle, essayant de camoufler la froideur de sa voix. Mais la lapine n'était pas dupe, et saisit immédiatement le fond du problème.
« Seriez-vous jaloux, Nick Wilde ? »
« Peut-être bien, et alors ? »
« Alors la prochaine fois que cette charmante lapine te demandera de la marquer… Ne te contente pas d'un simple coup de pinceau. » Ravie de pouvoir le taquiner un peu, elle conclut sa remarque légèrement cynique par un petit clin d'œil provocateur, avant de se diriger vers le fond du hall, où elle savait qu'elle trouverait Bogo.
Nick la suivit du regard, légèrement estomaqué, avant de sourire en contemplant sa démarche assurée. Elle était manifestement très heureuse d'avoir pu lui clouer le bec. C'était de bonne guerre. Le renard étouffa un ricanement satisfait avant d'emboîter le pas de son amie.
A mi-chemin, ils furent interrompus par un cri strident. Judy n'eut même pas le temps de se retourner vers l'origine du son que fondait sur elle une masse imposante de fourrure jaune à pois noirs. Elle voulut sourire et saluer de la patte l'officier Clawhauser qui arrivait sur eux, mais se trouva soulevée de terre, et enserrée entre ses bras potelés, avant même d'avoir pu réagir.
« Haha ! Judy ! Je suis tellement content de te voir ! »
« M… Moi aussi… B… Benji… Mais… Tu… Tu m'étouffes un peu… là… » parvint à articuler Judy au milieu de cette étreinte imprévue. Le guépard la reposa au sol d'un air un peu gêné, sans se départir de son sourire.
Nick se pencha au niveau de Judy, lui soufflant à l'oreille : « Tous tes collègues sont aussi tactiles, ou c'est simplement parce que tu ressembles à une peluche ? »
Cette fois, Judy ne se défit pas et lui assigna un magistral coup de poing dans l'épaule. Elle l'avait prévenu : il ne fallait pas franchir certaines limites, ce qu'il venait allégrement de faire. Se frottant doucement l'épaule de la patte, il lui offrit un sourire tout en crocs. Il ne regrettait rien ? Très bien, en conclut Judy. Il s'acclimaterait vite à la souffrance.
« Alors, Benji ? » demanda la lapine. « Comment vas-tu ? »
« Très bien, maintenant. » répondit le guépard d'une voix enjouée. « Il semblerait que je remonte des archives à l'accueil, dès demain. Et tu n'y es pas pour rien, pas vrai ? »
Il lui fit un petit clin d'œil auquel Judy répondit par un sourire, avant d'attraper Nick par la taille et le tirer vers elle. Le renard afficha une expression consternée face à ce rapprochement improvisé.
« En réalité, nous n'y sommes pas pour rien. » le corrigea-t-elle. « Voici Nick Wilde ! Mon partenaire dans la résolution de l'enquête. »
« Oh ! Oui, oui, oui ! Le chef Bogo m'a parlé de vous ! » concéda Clawhauser en serrant la patte de Nick avec énergie. Ce guépard avait beau avoir de l'embonpoint, c'était une vraie boule de nerf… Il n'avait pas perdu la vigueur et la force de son espèce, en dépit des quantités astronomiques de beignets qu'il engloutissait à longueur de journée.
« Et Judy m'a touché quelques mots de vous, également. » répondit Nick. « Elle m'a dit que vous étiez l'un de ses seuls soutiens à ses débuts ici. »
« Oh… Oh oui… » répondit Clawhauser avec un certain dépit. « C'est vrai, ça a été dur pour elle. La pauvre… Ce n'est pas évident de faire ses preuves dans ce métier, surtout quand on est un mignon petit lapin… »
« Hum. Je suis toujours là, vous savez. » rappela Judy d'une voix pleine de colère, détestant que l'on parle d'elle ainsi. « Et arrête de dire que je suis mignonne, Benji ! »
Le guépard plaqua ses deux pattes contre sa bouche, sincèrement affecté. Cette pantomime extravagante aurait pu laisser croire qu'il jouait une sorte de comédie burlesque, mais Nick comprit bien vite qu'il s'agissait là de son tempérament excessivement expressif. Il adora Benjamin Clawhauser dès leur première rencontre.
« Je suis tellement désolé, Judy. Ça m'a encore échappé. Je n'y peux rien, tu es tellement mign… »
« Ben ! » avertit Judy, la voix pleine de reproches.
Le guépard fit signe de verrouiller son museau, avant de rigoler d'un air légèrement honteux. « Dis-moi plutôt… » reprit-il. « On m'a glissé à l'oreille que tu allais faire ta demande de réhabilitation ? »
Judy hocha la tête avant de sortir le papier qu'elle avait complété la veille, et qu'elle devait remettre à Bogo ce matin. A la vue du document, Clawhauser ne fut plus de joie, et bondit gaiement en levant les bras au ciel.
« Oh ! Chouette ! C'est absolument génial, Judy ! Je suis si heureux de savoir que nous serons amenés à travailler ensemble à nouveau.
« Et ce n'est pas tout. » ajouta Judy avant de désigner Nick de la patte. « Nick, ici présent, a remis hier en pattes propres sa demande d'intégration au chef Bogo. Il sera sans doute bientôt l'un des nôtres ! »
« Un renard officier de police… Le premier, à ma mémoire ! » commenta Clawhauser d'un ton jovial. « Imaginez que vous fassiez équipe. Le premier lapin flic et le premier renard flic chassant les brigands côte à côte… On dirait le scénario parfait pour un buddy-movie, pas vrai ? Et ce serait vraiment une image incroyable pour notre police, et pour Zootopie tout entière, d'ailleurs… Il est grand temps que les gens voient que les proies et les prédateurs peuvent vivre et travailler ensemble. Surtout en ce moment… »
La jovialité de Clawhauser laissa place à une forme de dépit profond, alors qu'il évoquait les évènements récents qui l'avaient affecté personnellement, mais qui surtout déchiraient la ville qu'il avait juré de servir et de protéger. Cette attitude un brin émotive, mais d'une intégrité sans faille, acheva d'affirmer l'affection que ressentait Nick pour ce policier ventripotent.
« Ce serait une immense fierté pour moi. » confirma Nick en se redressant, avant de poser sa patte sur l'épaule de Judy. « De travailler aux côtés de cette mignonne petite lapine, et au sein d'une police qui valorise cette recherche d'harmonie. »
« On va dire que ce « mignon » là fait partie des cinq dont tu as le droit de faire usage de manière hebdomadaire, car ce que tu viens de dire me touche plus que de raison… Mais ne crois pas pouvoir t'en tirer comme ça à chaque fois. » L'avertit Judy en tournant vers lui un sourire étrange, car exprimant une affection sincère, mais également une certaine irritation.
« Que veux-tu, Carotte ? J'aime vivre dangereusement… »
« Oh ! Mon ! Dieu ! » proclama Clawhauser en plaquant ses pattes contre ses joues rebondies, des étoiles plein les yeux. « Vous êtes juste a-do-rables tous les deux. Pitié, dites-moi que vous êtes en couple… »
Judy secoua la tête pour répondre par la négative, ce qui en soi n'était qu'un demi-mensonge. Ce fut néanmoins Nick qui répondit d'un air contrit.
« Désolé, Clawhauser… Pas de romance prévue dans le buddy-movie. Peut-être dans la suite ? »
Ce teasing fut plus que suffisant pour faire comprendre à Clawhauser que tous ses espoirs n'étaient pas perdus. Dès cet instant, et pour toujours, il serait un fervent partisan du couple renard-lapin. L'idée de mettre en place une cagnotte à paris avec les collègues pour déterminer si oui ou non ces deux-là finiraient ensemble germa en son esprit dès cet instant, alors que Nick n'était même pas encore parti pour l'académie…
Alors que Judy s'apprêtait à prendre congé du guépard, celui-ci ajouta : « Ah ! Au fait, Judy. On organise des afterworks tous les vendredis soirs, au McLaren. C'est un bar, juste à côté… Vous devriez venir, tous les deux. Les collègues seraient contents de vous y voir ! L'ambiance est détendue, et c'est vraiment très sympa. J'y serai à coup sûr ce Vendredi. »
« Malheureusement, je rentre à Bunnyburrow cet après-midi, et j'y resterai pendant un petit moment, Benji. Le temps que cette histoire de réhabilitation soit réglée. Mais j'y penserai, à l'avenir. »
« Prends soin de toi, Judy. Et à bientôt, Nick ! »
Les deux lui firent un dernier signe de la patte avant de se diriger vers Bogo. L'horloge se rapprochait de plus en plus de l'heure fatidique de la conférence de presse, ils devaient donc se presser.
« Vous voilà enfin, Hopps. » commenta le buffle qui était installé derrière un petit bureau improvisé, où il relisait les derniers rapports liés à l'enquête. « Vous avez failli me faire attendre. »
« Vraiment navrée, chef… Ce séjour imprévu m'a posé quelques soucis d'ordre technique. »
Ajoutant le geste à la parole, elle désigna sa tenue complètement fripée, qui n'était vraiment pas très présentable. Bogo acquiesça, avant de faire un signe de la tête en direction d'une springbok vêtue d'un tailleur luxueux, et qui se tenait fièrement auprès du bureau, un sourire au coin des lèvres. Elle portait des lunettes rectangulaires qui soulignaient à la perfection son regard d'un bleu perçant.
« Je vous présente Karen Jumcorn, notre chargée de communication au ZPD. Elle va vous briefer pour la conférence de presse. Je les laisse entre vos pattes, Karen. Je vais entamer la conférence, maintenant. Soyez prête à prendre la parole dans une dizaine de minutes, Hopps. »
La lapine, à présent très angoissée de voir l'expérience qu'elle redoutait le plus se profiler clairement, avala à sec avant d'opiner du chef. Bogo acquiesça puis se redressa, faisant un signe du menton à Nick pour le saluer, avant de prendre la direction du pupitre dressé au-devant de la foule de journalistes, qui s'agita bruyamment à son arrivée.
Karen, percevant sans mal l'anxiété de Judy, lui tendit une patte bienveillante, qu'elle secoua en tremblant.
« Essayez de vous détendre un peu, Judy. » commença la springbok d'une voix douce. « Tout va bien se passer. Vous ne réitérerez pas l'expérience de la dernière fois, car ce coup-ci, je suis là pour vous conseiller, d'accord ? »
« Pourquoi n'étiez-vous pas là à la dernière conférence ? » questionna Judy d'une voix étranglée.
« L'adjointe au maire Bellwether a fait en sorte de précipiter cette conférence de sorte que je n'ai pas été informée à temps et n'ait pu me trouver sur place… Je suis navrée que vous ayez eu à affronter ça seule. Je pense que Bellwether espérait secrètement un faux-pas de votre part. Mais rassurez-vous, vous n'avez rien fait de mal. Vous n'avez fait qu'énoncer des faits, sans être préparée à la meilleure manière de le faire. C'est ça qui vous a fait défaut, pas vos intentions. »
« C'est ce que vous dites… » contredit Judy. « Je pensais ce que j'ai dit… J'avais tort… J'ai vraiment été stupide… »
« Elle est comme ça depuis un petit moment. » commenta Nick avec dépit. « Elle ressasse et a l'impression d'être responsable de toutes les conséquences… »
Karen acquiesça à cette explication, avant de redresser la tête de Judy en plaquant une patte délicate sous son menton.
« Alors c'est parfait. » déclara la springbok avec douceur. « Voyez-là l'occasion de redorer votre image, Judy. Faites confiance à votre instinct et soyez sincère, surtout. Je ne vais pas vous mentir… L'image du ZPD tout entier a été affectée par cette affaire. Et aux yeux du public, vous êtes en grande partie la représentante du ZPD dans cette histoire. Vous ne le savez peut-être pas, mais l'annonce de votre démission a fait des émules. Je sais que nous mettons beaucoup de pression sur vos épaules en vous demandant de faire le point sur toute cette affaire en public, aujourd'hui… D'expliciter quel a été votre rôle dans sa résolution, ce qui implique que vous reconnaissiez vos torts, même si c'est à demi-mots. Et ainsi, le ZPD reconnaîtra ses fautes, par votre biais. Vous comprenez pourquoi il était très important que ce soit vous, et personne d'autre, qui preniez la parole aujourd'hui ? »
Cela faisait sens. Même si elle avait l'impression de jouer le rôle du bouc émissaire, Judy comprit également que ce n'était pas un piège médiatique que Bogo lui tendait, dans l'espoir de voir la vindicte retomber sur elle plutôt que sur les forces de l'ordre en général. Il fallait faire un point honnête sur toute cette histoire, et la solder. Celle qui avait initié devait trouver sa conclusion, car les faits auraient plus d'impact s'ils sortaient de sa bouche. Cela ne fit que renforcer son angoisse à l'idée de dire quelque chose de travers.
Elle sentit alors la patte de Nick se poser sur son épaule. Elle tourna vers lui un regard apeuré et se trouva confronté à l'expression confiante qu'affichait le visage serein de son ami.
« Tu ne seras pas seule, Carotte. Je serai avec toi. »
« Vous voulez l'accompagnez au-devant des journalistes ? » demanda Karen d'un ton extatique. « Ce serait absolument excellent, en terme d'image. J'espérais que vous le feriez, sans oser vous le demander. Votre position de civil m'empêche de vous l'ordonner, monsieur Wilde… Mais ce serait vraiment très bien si… »
« Merci, Nick. » répondit Judy avec affectation, avant de légèrement frotter sa joue contre sa patte, la marquant sans réellement le vouloir.
Les mots de Karen se bloquèrent dans sa gorge à la vue de ce geste et elle secoua la tête pour chasser les pensées que cela fit naître en son esprit.
« Bien. Maintenant que les choses sont claires, il faut vous rendre un peu plus présentable, Judy. Cette chemise est bien jolie, mais le rose ne passera pas à l'écran… Et elle est un peu froissée, sauf votre respect. De plus, un jean déchiré… Ce n'est pas l'idéal non plus. »
« Je n'avais pas prévu de rechange en revenant à Zootopie hier… Tout s'est précipité à mon insu. Si j'avais su que j'aurais à affronter une conférence de presse en sus du reste, j'aurais pu anticiper, mais là… »
« Je comprends tout à fait. » la rassura Karen en riant doucement. « Ne vous en faites pas, la gestion de ce genre de choses fait partie de mon job. Allez, suivez-moi, on va vous trouver quelque chose de convenable. Mais nous devons nous dépêcher. Ce sera à vous dans quelques minutes. »
Voyant que Nick les suivait en direction des vestiaires, Karen tourna vers lui un visage concerné avant de secouer la tête.
« Non, monsieur Wilde. Les messieurs ne sont pas autorisés à se rendre dans les appartements privés de ces dames. »
Le renard redressa un sourcil confus face à cette formulation un brin tendancieuse, avant de se figer sur place. Il s'adossa à un pilier adjacent, tournant son attention en direction de Bogo, qui présentait les éléments principaux de l'enquête, expliquant que la maire Bellwether avait été arrêtée pour son implication dans l'affaire des prédateurs devenus sauvages, mais il se gardait bien d'expliciter le rôle de cette dernière dans tout ça, laissant le soin à Judy (et à lui-même, puisqu'il s'était volontairement impliqué comme soutien) de combler ces zones d'ombre.
Trois minutes plus tard, Karen et Judy reparurent. Cette-dernière avait passé un nouveau jeans en parfait état, et revêtait une jolie chemise bleue à manches courtes, dont la couleur évoquait celles des tenues officielles du ZPD.
« Karen pense que ce serait une bonne chose si mes vêtements évoquent d'une certaine manière l'uniforme… » commenta Judy, ce qui suscita l'approbation du renard.
« Rapprochons-nous de la scène, à présent. » ordonna Karen, les poussant tous deux dans le dos pour les faire avancer en direction de Bogo.
Ce-dernier lança un coup d'œil à l'attention de la springbok qui lui fit un petit signe du menton afin de l'informer que tout était prêt. Le chef acheva alors la phrase qu'il avait amorcée, avant d'enchaîner directement : « Je vais maintenant laisser la place à l'ancien lieutenant Judy Hopps, qui a résolu l'enquête, ainsi qu'à Nicholas Wilde, qui l'a assisté au cours de celle-ci. »
Un brouhaha général envahit la foule tandis que Bogo s'écartait, cédant sa place derrière le pupitre à Judy et à Nick. Le renard se mit légèrement de côté, laissant le maximum d'espace à celle qui était à présent au centre de toutes les attentions. Un petit tabouret avait été prévu pour permettre à la lapine d'atteindre la hauteur du micro.
Le cœur de Judy battait à tout rompre, et elle peinait à dissimuler son angoisse. Tous ces regards attentifs tournés vers elle, ces caméras braquées dans sa direction, ces appareils photos qui la mitraillaient et l'aveuglaient… Ces questions à peine murmurées et les commentaires parfois indignes qu'elle percevait… Elle crut qu'elle allait se sentir mal et tomber à la renverse.
« Carotte… ? » demanda Nick avec inquiétude.
Le seul son de la voix de Nick fut suffisant pour lui permettre de surmonter son malaise passager, et de prendre la parole. Le premier pas était le plus difficile à faire. Le reste suivrait tout naturellement, elle l'espérait.
« Je… Je ne vais pas répondre à vos questions… » commença Judy, soulevant une vague de protestations qu'elle calma immédiatement en précisant sa pensée. « Mais je vais vous dire tout ce que je sais… Et même plus… »
Alors que la foule regagnait un calme relatif, Judy poussa un profond soupir, avant de commencer : « Non pas que je méprise vos interrogations, bien entendu… Mais la dernière fois, ça ne m'a pas vraiment réussi… »
La réflexion prononcée sur un ton légèrement ironique éveilla quelques rires bienveillants dans l'assemblée… Mais Judy capta le regard méprisant de plusieurs journalistes issus de la famille des prédateurs, qui avaient été parqués à l'écart des autres, car les proies refusaient de se retrouver à proximité d'eux dans un espace réduit, désormais.
« Suite à la dernière conférence de presse que j'ai tenu… Qui a été une véritable catastrophe en termes de communication, je le sais… Même si je suppose que pour vous, c'était du pain béni… » Nouveaux rires dans l'assemblée, plus nombreux cette fois. « J'ai rapidement pris conscience de la gravité de la situation au sein de la cité… Les conséquences des révélations que je vous avais apportées. J'ai vu les rapports entre proies et prédateurs péricliter, se gangréner… J'ai vu l'amitié se transformer en défiance, et la défiance en haine… Et je me suis sentie coupable, responsable de ce que j'avais dit… J'ai présenté les prédateurs comme des mammifères enclins à la sauvagerie par un conditionnement génétique. Cette vision du problème était réductrice, étroite… Et nous en avons les preuves aujourd'hui : complètement fausse. »
Réaction de stupeur dans la foule des journalistes, qui tous commencèrent à s'agiter, posant mille et une questions assourdissantes. Judy fut obligée d'hausser le ton pour parvenir à se faire entendre, se contentant de poursuivre son discours en ignorant les interventions impromptues des reporters, qui bien vite firent silence d'eux-mêmes, trop avides de recueillir l'intégralité de ses propos.
« Oui, c'est un fait. Les prédateurs ne deviennent pas sauvages en raison d'un quelconque désordre génétique, et par conséquent, les prédateurs ne représentent pas plus de danger que les proies au sein de notre société… La cause de cette affaire est en réalité un complot monté de toutes pièces par Dawn Bellwether, nouvellement élue maire de Zootopie. A partir d'un composé chimique obtenu par extraction d'un agent pathogène présent au sein d'une variété de crocus, les Minicampum Holicitias, aussi connus sous le nom d'Hurleurs Nocturnes, Dawn Bellwether a conçu un sérum aliénant, poussant n'importe quel mammifère touché à devenir sauvage. »
Indignation autant que sidération étaient les mots qualifiant au mieux les réactions suscitées par cette révélation au sein de la foule, mais Judy s'était attendue à ce que son intervention soit ponctuée de ce type d'intermèdes. Malgré la fatigue psychologique et l'angoisse qu'elle ressentait face à cette situation, elle se borna à poursuivre.
« Je répète mes propos afin que vous en preniez bonne note et que vous relayez correctement l'information : n'importe quel mammifère peut devenir sauvage s'il est exposé à ce sérum. Pas seulement les prédateurs. Une proie qui serait touchée manifesterait la même sauvagerie et le même degré d'agressivité. Seulement, il n'était pas dans le but de Dawn Bellwether de cibler les proies. Pas directement, en tout cas. Son but était de nous faire croire que les prédateurs devenaient sauvages d'eux-mêmes… Ce qu'elle a réussi à faire, par mon intermédiaire, d'ailleurs… »
Judy s'accorda une pause pour pousser un soupir de regret sincère. Elle baissa la tête, luttant de toutes ses forces pour ne pas pleurer de honte devant la foule de journalistes. Elle était persuadée que verser des larmes aurait mis Karen aux nues, car cela aurait été parfait pour l'image de repentance que cherchait à générer le ZPD au travers de cette conférence de presse… Mais pour sa propre fierté, elle se refusa de céder, et pris quelques instants pour se remettre de son émoi.
« Son but était de générer un climat de peur sur la ville, de pousser les proies à se retourner contre les prédateurs, afin que l'opinion public trouve un refuge dans le giron de sa gérance politique… Elle est ainsi parvenue à renverser le maire Lionheart, dont les actions illégales lui valent tout de même de demeurer en prison aujourd'hui, et à atteindre le pouvoir… Pouvoir qu'elle comptait maintenir sur la durée en gardant Zootopie sous le contrôle de son sérum, et de la peur qu'il instaurait. »
La lapine prit une minute afin de laisser aux journalistes le temps de digérer cette information… Ils étaient pour le moins choqués. Certains étaient figés, la bouche entrouverte, horrifiés d'avoir été ainsi manipulés par une seule et unique personne. Les seuls à réellement s'agiter à présent étaient les prédateurs, qui poussaient des soupirs de soulagement et échangeaient entre eux, visiblement rassurés de ne pas être victimes d'une quelconque maladie. Eux aussi avaient vécu dans la peur au cours des précédents mois… La peur du jugement des proies, mais également la peur de céder à un quelconque désordre génétique, visiblement incurable.
« En dépit de ma démission, j'ai pu recouper par chance certains des éléments de l'enquête pour me rendre compte qu'il y avait anguille sous roche. A partir de ce moment, et avec l'aide de mon ami Nick Wilde, ici présent… » Elle désigna le renard d'une patte, tournant vers lui un regard empli d'affection, auquel il répondit par un sourire. Visiblement, il était satisfait de la manière dont elle parvenait à présenter les choses, ce qui la conforta dans son envie de poursuivre, mais surtout d'en finir. Elle ne désirait qu'une chose… Etre ailleurs, seule avec Nick… Profiter de sa présence, et oublier le reste du monde, pendant quelques heures encore. « … nous avons remonté une piste d'indices qui nous ont mené tout droit à la responsable du complot, dont nous avons obtenu les aveux, ce qui a conduit à son arrestation. Les détails de l'enquête vous seront communiqués ultérieurement. N'étant plus officiellement affectée à la police de Zootopie, je ne suis pas en droit de vous en dire plus sur le sujet. Le chef Bogo s'en chargera après mon intervention, je pense… » Elle tourna un visage incertain vers le buffle qui se contenta d'acquiescer.
« Voilà pour les faits de l'enquête. » affirma Judy. « Dans un registre plus personnel, à présent, je voudrais profiter de l'occasion qui m'est offerte pour m'excuser publiquement des propos que j'ai tenu au cours de la conférence de presse précédente… Je n'avais alors aucune idée des conséquences de mes paroles, et jamais je n'aurais pu imaginer que je causerai autant de torts à toute la communauté des prédateurs. J'ai été piégée par Dawn Bellwether, comme chacun d'entre vous… Je me suis laissée gagner par la peur… Un sentiment qui semble répondre si facilement à la plupart de nos problèmes. Mais le fait d'être effrayés ne nous donne pas le droit de rejeter ce qui nous fait peur… Et ne le nions pas, nous l'avons fait. Nous avons jugé. Pire encore, nous avons préjugé. Nous nous sommes figuré que ce qui était potentiellement dangereux pour nous, ce qui nous faisait peur, devait être rejeté, enfermé, parqué et muselé… Nous avons traité les prédateurs comme des bêtes sauvages, alors qu'ils n'étaient que des victimes. Nous leur devons à tous des excuses. Mais pas uniquement… Nous leur devons la reconnaissance de nos torts, de notre étroitesse d'esprit, et de notre tendance au jugement facile. Même si nous sommes tous les victimes de ce complot, certains en ont souffert plus que d'autres… »
Elle se tourna alors vers Nick, ignorant totalement la présence des journalistes, et plongea son regard dans le sien… Les mots qui allaient suivre n'étaient destinés qu'à lui. « Et ils sauront vous pardonner, si simplement vous reconnaissez que vous avez eu tort… Parce qu'aux origines de Zootopie, il y avait un rêve. Celui d'une vie en harmonie entre prédateurs et proies. Un rapprochement sans précédent, qui va au-delà de nos différences, et nous permet de nous révéler nous-mêmes. Ce lien que nous pouvons tisser entre nous est plus fort que notre peur, notre colère ou nos préjugés. C'est ce qu'on appelle la confiance… »
Nick resta médusé face à cette déclaration, qui avait autant de sens personnel pour lui, qu'il pouvait en avoir pour tous les autres. Doucement, il sourit, et lui tendit sa patte, qu'elle saisit sous les exclamations de stupeur de la presse. Plusieurs photos de cet instant immensément symboliques furent prises, immortalisant le symbole d'une union affirmée entre proies et prédateurs. Judy quitta le pupitre et le devant de la scène, se laissant entraîner par Nick hors de vue des journalistes, car son travail ici était terminé. Elle avait dit ce qu'elle avait à dire, et sans doute dormirait-elle mieux ce soir.
Une fois qu'ils furent moins exposés, Nick se retourna vers elle, l'air aussi surpris qu'heureux. Il arborait un sourire radieux, et semblait peiner à trouver ses mots. « Carotte ! Tu as été… Impériale ! Qu'est-ce que je pourrais dire d'autre ? »
« Un compliment sincère de la part de Nick Wilde ? Je me contenterai de ça… » ricana nerveusement Judy, encore soumise à la vive émotion de sa prise de parole publique. Jusqu'au dernier moment, elle n'avait pas su juger de la qualité ou de la pertinence de son discours, mais étant donné la réaction de Nick, cela ne devait pas être trop mal.
Karen les rejoignit, visiblement satisfaite, ce qui ne fit que conforter Judy sur cette première bonne impression.
« Vous m'aviez caché ces talents oratoires, Judy… » la taquina la springbok, d'un air satisfait. « Je ne pouvais espérer mieux. Peut-être un peu trop sensible et subjectif par moments, mais ça passera très bien auprès de la presse, je pense. »
« Merci Karen… Mais par pitié, ne me refaites plus jamais faire ça… »
« On essaiera, trésor. On essaiera. »
Ils échangèrent un petit rire. Judy ne remarqua qu'à ce moment-là que Nick la tenait toujours fermement par la patte. Elle jeta un coup d'œil curieux à leurs doigts entrelacés, jaugeant de l'allure qu'avait sa petite patte grise duveteuse, alors qu'elle s'alliait à la sienne, plus massive et rugueuse, d'un roux sombre tirant sur le brun. L'impression générale lui sembla des plus positives, car elle poussa un petit soupir de contentement avant de resserrer doucement son emprise sur les doigts de son ami.
Ce geste fit remarquer à Nick qu'il la tenait toujours, et d'un mouvement un peu confus, il la relâcha. Judy en fut attristée, mais n'en laissa rien voir. Le renard n'avait aucune raison de s'angoisser : Karen ne semblait même pas avoir remarqué ce contact physique… Les photos de presse s'occuperaient de lui faire connaître ce menu détail. Pas sûr qu'elle apprécie, étant donné sa fonction au sein de la police, mais Judy s'en moquait éperdument.
« Le chef Bogo a demandé à ce que vous assistiez à la fin de la conférence de presse. Il veut s'entretenir avec vous une fois qu'il en aura fini avec les journalistes. »
Les deux hochèrent la tête, avant de se rapprocher du cordon de sécurité, gardant bonne distance, tandis que Bogo détaillait les éléments de l'enquête d'une voix grave et détachée. Face à un tel orateur, la presse se tenait à carreau. Pas un murmure ne venait interrompre le flux monocorde du buffle. Judy aurait tout donné pour avoir cette capacité à imposer le respect et le silence, par sa seule présence… Mais ce n'était pas là un don que la nature offrait aux lapins, bien malheureusement.
En raison du calme général, Judy entendit parfaitement la voix de Fangmeyer résonner dans le hall, alors qu'il semblait alpaguer quelqu'un. Les oreilles de la lapine remuèrent à ces paroles, qui semblaient à la fois suspicieuses et impérieuses.
« Monsieur ! Vous n'avez pas le droit d'être là ! Rejoignez la zone de conférence immédiatement ! »
Judy tourna la tête vers l'origine du tumulte, pour voir l'officier Fangmeyer se précipiter à la suite d'un zèbre vêtu d'un trenchcoat noir, qui arrivait à toute allure dans sa direction. Judy eut le temps de sentir l'adrénaline pulser dans ses veines, tandis que son expression se mortifiait, et que la voix de Fangmeyer, qui semblait à présent lointaine, répliquait en écho.
« Monsieur ! Arrêtez-vous tout de suite ! »
Nick tourna à son tour la tête vers l'origine du désordre, mais ce ne fut que pour percevoir une ombre qui fondait sur Judy, la projetant au sol. Il entendit la lapine pousser un hurlement de terreur et de souffrance, tandis que l'individu qui l'agressait se mettait à vociférer.
« Saloperie de menteuse ! Saloperie de prédo ! »
Instinctivement, Nick se jeta à l'encontre du zèbre, le renversant sur le côté pour libérer Judy de son emprise. Au même instant, Fangmeyer arrivait, et agrippait les pattes de l'assaillant, les plaquant dans son dos pour le menotter tout en le maintenant au sol. Le loup blanc redressa ses pattes devant lui, l'air horrifié. Elles étaient recouvertes d'un rouge flamboyant… Du sang…
Nick écarquilla les yeux, avant de se tourner vers Judy, toujours au sol. Un couteau était planté en travers de ses côtes. Sa chemise bleue prenait une couleur plus foncée tout autour de cet étrange appendice, qui n'avait rien à faire là. Rien à faire sur sa Judy.
Des cris d'horreur et de stupeur jaillirent de la foule, tandis que plus de policiers se rassemblaient et que Bogo ordonnait une évacuation des lieux. Nick tomba à genoux aux côtés de Judy, qui parvenait à focaliser son attention sur lui. Ses yeux n'exprimaient qu'une vague incompréhension, et elle tremblait comme une feuille, encore sous le choc.
Tremblant, ne sachant pas comment réagir, Nick se contenta de saisir sa patte dans la sienne, glissant l'autre contre son visage, qu'il caressa avec douceur et affection, essayant de lui apporter un peu de réconfort.
« Hey, Carotte… Ça va aller, tu m'entends ? Reste avec moi. Ne ferme pas les yeux. »
« J'ai… J'ai froid, Nick… »
Sa voix était faible et la tentation de fermer les paupières semblait la tenter tout particulièrement, mais le renard s'acharna à la maintenir consciente, essayant de lui parler d'un air détendu, sans savoir si elle comprenait un traître mot de ce qu'il lui disait, car elle ne réagissait plus vraiment.
Les choses étaient arrivées si vite. Il avait été incapable de réagir, incapable d'anticiper, incapable de la protéger. Mais elle avait besoin de lui, il n'était pas temps de se lamenter ou de se remettre en question. Pour le moment, une seule chose importait, au-delà de sa propre terreur, de son angoisse profonde, de sa panique totale : elle avait besoin de lui.
Alors qu'elle fermait les yeux, il tenta le tout pour le tout, espérant la maintenir éveillée s'il la surprenait suffisamment.
« Allez, Carotte. Tu ne peux pas t'endormir maintenant. Cet abruti de renard a encore besoin de toi. Tu sais que tu m'aimes ! »
« Est-ce que je le sais… ? » bredouilla Judy en souriant doucement. Elle sembla hésiter une seconde, cherchant des forces au plus profond d'elle-même pour pouvoir répondre à cette question tout en luttant pour garder les yeux ouverts. « Oui… Oui, je le sais… »
Judy entrevit encore les yeux émeraude de son ami, et constata qu'ils étaient humides de larmes. Elle eut envie de le réconforter, de lui dire Ne laisse jamais personne voir que tu as été blessé. Mais aucun son ne sortit de sa bouche.
Tout était devenu noir.
