Notes de l'auteur :
Comme toujours, je me confonds en remerciements pour toutes ces reviews. Pas énormément de nouveau followers, mais peu importe. Ceux qui sont déjà là semblent partis pour rester jusqu'au bout et je leur en suis extrêmement reconnaissant.
Une petite annonce plus malheureuse pour vous informer que le prochain chapitre ne paraîtra que Lundi, car je serai absent tout le week-end. Il sera plus léger que les deux précédents, je vous rassure. On a tous besoin d'un peu de calme, de paix et d'humour après tous ces évènements tragiques.
Cela me permet d'enchaîner pour répondre à une question qui m'a été posée sur mon organisation par rapport à mon travail d'écriture. Je n'ai aucun chapitre rédigé en avance, les deux jours que je m'accorde entre chaque publication sont la durée dont je dispose pour écrire la suite (mais je vous rassure, j'ai le fil de mon scénario en tête et je n'improvise pas : je sais où je vais). Globalement, un chapitre me demande trois à quatre heures de travail, selon sa longueur.
Pour ceux qui seraient intéressés à l'idée de découvrir d'autres aspects de mon travail "artistique" (notez que je mets les guillemets, hein), vous pouvez aller visiter ma gallerie deviantart, où vous trouverez nombre de dessins que j'ai réalisé, en rapport avec Zootopie, ou pas. Fanfiction bloque tout lien vers l'extérieur, mais il vous suffira de taper "shadow-gate deviantart" dans n'importe quel moteur de recherche pour tomber sur ma page d'accueil, je pense.
A dans trois jours pour la suite, et encore merci de votre soutien.
Chapitre 6 : Les Gardiens du Troupeau
Judy ne resta pas inconsciente très longtemps. Elle retrouva ses esprits dans l'ambulance qui la conduisait en direction du Zootopia Central, le meilleur centre hospitalier de la mégalopole. Un masque à oxygène obstruait son museau, et elle se sentait terriblement fatiguée. Son esprit agité ne parvenait pas à comprendre concrètement la situation, et elle percevait mal les sons, ainsi que les formes, en raison des tranquillisants et des antidouleurs qui lui avaient déjà été administrés. Le seul élément concret qu'elle parvenait à identifier était une douleur sourde qui lui vrillait la poitrine du côté gauche. Elle avait l'impression qu'un poids intense la comprimait à chaque fois qu'elle inspirait, mais en dehors de ça, elle ne ressentait pas de souffrance particulière.
Elle se souvenait des derniers évènements, de leur brutalité et de leur rapidité. Elle n'avait pas eu le temps de réaliser ce qu'il lui arrivait qu'elle se voyait projetée au sol par un animal qu'elle crut identifier comme étant un zèbre. Presque immédiatement, une douleur atroce et glaciale lui transperçait la poitrine. Elle avait compris, sans avoir besoin de le constater de ses yeux, qu'elle avait été poignardée. L'idée qu'elle allait peut être mourir ne lui avait même pas traversé l'esprit. Cette pensée la gagna seulement une fois qu'elle recouvrit ses esprits, mais elle n'avait déjà plus rien de fataliste, et s'était métamorphosée en une pensée non moins angoissante : elle aurait très bien pu mourir.
Mais Nick avait été là, chassant la moindre pensée néfaste de son esprit troublé. La seule sensation de malaise concrète qu'elle avait ressenti était un froid intense, et une fatigue profonde. Elle ne pouvait résister à l'envie de fermer les yeux et de se laisser aller à un sommeil salvateur, qui l'éloignerait de son inconfort et de cet épuisement insoutenable. Déjà, elle n'avait plus été en mesure de raisonner concrètement. Elle avait perçu la voix de Nick, qui la tenait par la patte et s'exprimait d'un ton apaisé et rassurant… Elle parvint à se persuader que la situation n'était pas si grave et que tout irait pour le mieux. Si Nick le lui disait, elle voulait bien le croire. Elle avait une confiance aveugle en son ami. Tout finirait par s'arranger, c'était certain.
« N… Nick ? » parvint-elle à marmonner, sa voix faible étouffée par le masque à oxygène dont elle était affublée.
« Ne parlez pas, mademoiselle Hopps. Economisez votre souffle. Nous serons bientôt à l'hôpital. » lui répondit une voix féminine amicale dont elle ne parvint pas à saisir la source. Elle tourna la tête dans sa direction mais ne distingua qu'une forme floue aux contours indistincts, qui se penchait au-dessus d'elle en manipulant un accessoire métallique dont elle ne saisissait pas la nature.
« Je… Je veux voir Nick… S'il vous plaît… »
« Vos proches seront à vos côtés dès que nous aurons fini de prendre soin de vous, mademoiselle Hopps. Essayez de vous détendre maintenant, et ne vous angoissez pas, d'accord ? »
Facile à dire. Elle était perdue dans un véhicule en marche, elle venait d'être poignardée, elle n'avait aucune idée de son état, ni de ce qui l'attendait à présent, et la seule personne qu'elle voulait voir, le seul être qui aurait été en mesure de la rassurer, ne pouvait être à ses côtés en cet instant. Elle avait l'impression d'encore sentir la chaleur de sa patte au creux de la sienne, et ressentit une profonde tristesse pour son ami. Nick devait être mort d'inquiétude, à présent… Elle espérait que ceux qui l'avaient prise en charge s'étaient montrés rassurants. Elle ne voulait pas que son ami s'inquiète. Elle voulait que tout aille pour le mieux.
Cette ultime pensée en tête, elle s'autorisa à refermer les yeux, et tomba à nouveau dans l'inconscience.
Nick arriva au Zootopia Central une dizaine de minutes après l'ambulance qui y avait conduit Judy. Le chef Bogo l'avait embarqué dans son SUV personnel, à bord duquel étaient également montés Benjamin Clawhauser et le capitaine Teddy Delgato, un tigre musculeux à l'uniforme aussi impeccable que ne l'était son pelage reluisant.
L'arrivée des secours avait été rapide, et Bogo avait géré la situation d'une patte de maître. En quelques minutes à peine, les ordres avaient été relayés et tout le poste de police central grouillait d'activité. On avait fait évacuer la presse à l'extérieur, tout en la confinant dans un espace sous contrôle, où des officiers spécialisés avaient procédé à des fouilles au corps, afin de s'assurer que le zèbre n'avait pas d'éventuels complices, prêts à attaquer d'autres mammifères impliqués dans l'enquête. L'agresseur avait été maîtrisé, menotté, et mis sous les verrous. Le lieutenant McHorn était chargé de le cuisiner, afin d'obtenir de lui des informations sur les raisons qui l'avaient poussé à commettre cet acte odieux. Il chercherait à déterminer si le zèbre avait agi seul ou sous l'action commanditée d'un groupuscule plus large.
Bogo semblait penser que l'agression avait pu être dictée par des alliés de Dawn Bellwether encore en liberté, qui aurait cherché à venger son arrestation tout en propageant un vent de panique à même de maintenir l'état de terreur sur la cité, que l'intervention de Judy aurait eu tôt fait de calmer. En l'agressant ainsi, ils réduiraient sans mal l'impact des révélations et la teneur du discours de l'ancienne officière de police, et donneraient une tonalité beaucoup plus sombre aux évènements. Qu'est-ce qui ferait les gros titres le lendemain ? Les révélations de la conférence de presse, ou sa sinistre conclusion ? Nick avait déglutit à l'audition de cette théorie, et se sentit particulièrement répugné et indigné par une telle stratégie…
En dehors de ça, ses pensées entières étaient tournées vers Judy. Il avait eu beau se débattre et insister, les ambulanciers ne l'avaient pas laissé monter à bord du véhicule de secours afin qu'il puisse rester aux côtés de la lapine. Il avait fallu l'intervention de Fangmeyer et de McHorn pour contenir sa rage et le maîtriser, alors qu'il cherchait à forcer le passage pour demeurer auprès d'elle, empêchant de ce fait le véhicule de quitter l'enceinte du poste de police. Comme il ne se calmait toujours pas, Bogo avait finalement décidé de le prendre avec lui, alors qu'il s'apprêtait à partir pour l'hôpital afin d'avoir plus rapidement des informations sur l'état de son ancienne subordonnée, dont il espérait le retour rapide au sein de son équipe. Bogo ne montrait jamais son affectation par des paroles ou par des gestes, mais son attitude parlait généralement pour lui.
Il avait confié les rênes du poste au capitaine Higgins, l'hippopotame bourru qui lui servait de bras droit, avait beuglé quelques ordres quant à la façon dont il voulait que les choses soient gérées en son absence, et deux minutes plus tard ils étaient en route. Clawhauser et Delgato s'étaient naturellement greffés au groupe, sans que Bogo ne trouve à y redire. Pour Nick, ça n'avait pas la moindre importance, tant qu'ils arrivaient au centre hospitalier le plus vite possible.
Le chef Bogo les mena dans l'hôpital à la manière d'un habitué des lieux, traversant les zones d'accueil, comptoirs et guichets, sans décrocher le moindre mot. Les employés administratifs levèrent à peine les yeux à son passage. Visiblement, le chef de la police avait le droit de circuler librement dans la plupart des zones de l'établissement, et il savait très bien où se rendre pour obtenir les informations qu'il recherchait.
Ils finirent par voir arriver à leur rencontre un médecin qui se présenta à eux comme le docteur Barrare. Il s'agissait d'un castor assez menu, dont les yeux noirs et perçants étaient agrandis par les verres des énormes lunettes qui reposaient sur son museau.
« Je suppose que vous êtes là par rapport à mademoiselle Hopps, n'est-ce-pas ? »
En guise de réponse, Bogo se contenta de pousser un grognement, qui sembla rendre son interlocuteur légèrement nerveux.
« Oh… On vient tout juste de l'admettre en chirurgie respiratoire… Mais rassurez-vous, nous sommes très optimistes. Les ambulanciers n'ont pas retiré la lame car nous ne sommes pas certains que le poumon n'ait pas été lésé. Toute extraction préliminaire aurait pu occasionner des dégâts importants… Cependant, l'intervention est plus une question de précaution qu'autre chose. Nous retirerons le couteau sans risque, de cette manière, et pourront prévenir tout dégât collatéral causé à l'un ou l'autre des organes internes. Mais je pense que mademoiselle Hopps a eu beaucoup de chance dans son malheur, à première vue. Elle devrait s'en tirer sans trop de séquelles, si cela peut vous rassurer. »
A cette nouvelle, le cœur de Nick retrouva une certaine forme de sérénité, et ce fut seulement à ce moment-là, alors qu'enfin son rythme retrouvait une cadence de pulsations normales, qu'il se rendit compte qu'il avait battu à cent à l'heure depuis l'incident, sans jamais se calmer une seule seconde. Cette activité cardiaque éreintante, qui brusquement se calmait, lui fit tourner la tête, et si Clawhauser ne l'avait pas retenu d'une patte ferme, il aurait succombé à son vestige et se serait effondré.
« Vous vous sentez bien, monsieur ? » s'inquiéta immédiatement le docteur Barrare.
Nick acquiesça mollement, avant de porter une patte à sa tête. Il ressentait à présent une migraine atroce.
« Monsieur Wilde a été très chamboulé par les évènements. Mademoiselle Hopps est une amie très proche. » explicita Clawhauser, avant de guider Nick vers un banc aligné au mur attenant. « Il était aux premières loges quand c'est arrivé. Sans son intervention, qui sait combien de fois ce maniaque aurait pu frapper. »
La possibilité que le zèbre ait pu vouloir s'acharner et poignarder Judy encore et encore, jusqu'à ce que mort s'ensuive, n'avait pas traversé l'esprit de Nick, jusqu'alors. Il tourna un regard médusé vers Clawhauser qui se mordit les lèvres, regrettant d'avoir tenu des propos aussi sinistres en cet instant. Mais visiblement, le renard ne lui en tenait pas rigueur… En fait, ses yeux n'exprimaient qu'une angoisse sourde. Il lui fallait s'asseoir, car le monde tout entier semblait tanguer autour de lui. Il avait déjà vu des gens en grande détresse physique… Il avait même vu des gens mourir. Des personnes parfois très proches. Terriblement proches. Mais jamais il n'avait concrètement assisté à une agression si violente sur quelqu'un à qui il était à ce point attaché.
Toute cette débauche de violence à l'encontre d'une personne aussi innocente, admirable et dévouée que Judy… C'était comme tirer un voile de ténèbres sur une lumière étincelante, plongeant son univers tout entier dans la nuit. Dans les moments de terreur les plus intenses, où son esprit s'était laissé aller à imaginer le pire (il réfuterait l'avoir jamais admis, mais plus d'une fois il songea à la possibilité que Judy ait pu mourir, au cours de ces terribles évènements), il n'avait ressenti que des regrets particulièrement intenses… Il avait regretté ne pas avoir accepté de la marquer, il avait regretté d'avoir préconisé de laisser du temps à leur relation pour s'épanouir, il avait regretté de ne pas l'avoir embrassé, de ne pas lui avoir fait l'amour, de ne pas lui avoir dit à quel point il l'aimait. Et cette révélation l'avait frappé comme un coup de batte de baseball en pleine tête… Pour la première fois, il s'était clairement, concrètement, et sans détours, avoué à lui-même qu'il était amoureux de Judith Hopps. Et il avait compris, presqu'immédiatement, qu'il n'y aurait pas de retour en arrière possible quant à cet aveux, et qu'il devrait composer avec sa véracité, à présent.
Penser avoir des sentiments pour Judy, et affirmer qu'il l'aimait, consistait en deux choses diamétralement différentes aux yeux de Nick. A présent, il était tout autant terrifié par ce qui venait d'arriver à son amie, que de la force des sentiments qu'il éprouvait pour elle… Quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti pour quelqu'un d'autre. Et ces deux sources d'angoisses contradictoires, mais terriblement liées, le mettait dans un état de stress intense. La seule chose à même de le calmer en cet instant, aurait été de se trouver auprès de Judy. De voir de ses propres yeux qu'elle allait bien, qu'elle ne garderait aucune séquelle de l'incident, et de pouvoir profiter à nouveau de sa présence, entendre le son de sa voix, de son rire, apprécier son odeur, contempler sa beauté, et se perdre dans les sentiments qu'elle lui inspirait. Il avait l'impression d'être un adolescent en effervescence découvrant l'amour pour la première fois, et eut envie de se gifler face à un comportement aussi infantile.
« Quand est-ce que je pourrais la voir ? » finit-il par demander d'une voix étranglée qu'il eut du mal à reconnaître comme étant la sienne.
« C'est difficile à dire… » répondit le médecin. « L'intervention devrait être assez rapide, mais nous la garderons en observation pendant quelques heures, je pense, avant de la placer dans une chambre. » Le castor sembla réfléchir pendant quelques secondes avant de secouer la tête. « Je pense que le mieux à faire pour vous est de nous transmettre vos coordonnées et de rentrer vous reposer chez vous. Nous vous contacterons dès qu'elle sera… »
« Hors de question ! » répliqua Nick dans un grognement sévère qui fit bondir le docteur Barrare de près d'un mètre en arrière. Le renard s'en voulut de s'être montré si agressif, et se racla la gorge. Tous ses sens étaient en alerte, et ses instincts protecteurs le faisaient réagir au quart de tour. « Je dormirais dans l'une de vos salles d'attente, s'il le faut, mais je veux être auprès d'elle dès que ce sera possible. »
« C'est dans votre droit, bien entendu. » répondit calmement le docteur Barrare tout en gardant ses distances. Le castor affichait à présent un air méfiant. « Nous avons des salles d'attente à la disposition des familles qui attendent le réveil de leurs proches. Je vais vous y conduire, si vous le souhaitez. »
Il tourna la tête vers les trois autres mammifères présents, semblant les questionner sur leurs intentions. Bogo croisa les bras, avant de pousser un soupir.
« Bien que je me sente très concerné par l'évolution de l'état de mademoiselle Hopps… » commença le buffle de sa voix grave et monocorde. « J'ai un poste de police à gérer. Je laisserai donc Judy aux bons soins de monsieur Wilde. »
Il tourna vers le renard un regard légèrement tendancieux que Nick ne sut pas réellement comment interpréter. Néanmoins, il comprit sans soucis les impératifs du chef, qui devait à présent régler le chaos administratif qui ne manquerait pas de secouer les forces de l'ordre suite à l'agression subie par Judy. Il pouvait sans soucis léguer à Nick la responsabilité de veiller sur la lapine … Le renard s'acquitterait sans mal de cette tâche, d'autant plus que n'étant pas encore policier, il pouvait difficilement être d'une quelconque autre utilité, en cet instant.
« Tenez nous au courant, dès que vous aurez plus de nouvelles sur son état. » ajouta Bogo, avant de quitter les lieux, Delgato lui emboîtant le pas. Clawhauser pris encore une seconde pour s'assurer que Nick n'avait besoin de rien, avant de le saluer et de le quitter, non sans lui rappeler de dire à Judy qu'il viendrait la voir le plus vite possible lorsqu'il serait possible de la visiter.
Nick se laissa ensuite conduire à l'une des salles d'attente réservées aux familles des patients, et s'installa nerveusement sur l'une des banquettes à l'échelle de son espèce. Au bout de cinq minutes, l'attente lui semblait déjà insupportable, et il s'était à nouveau mis à redouter le pire… L'état de Judy n'était pas préoccupant, selon ce castor en blouse blanche, mais s'ils découvraient qu'en vérité, le couteau avait provoqué plus de dégâts qu'escomptés ? Si Judy faisait une hémorragie sur la table d'opération ? Si son petit cœur fragile ne tenait pas le choc ? Si elle ne parvenait pas à se réveiller ? Si elle attrapait une maladie nosocomiale dans ce foutu hôpital ? Nick détestait les hôpitaux. Depuis toujours, ces lieux le rendaient nerveux. Toujours cette angoisse de tomber plus malade en les quittant que lorsqu'on y était entré… Et Judy se trouvait inconsciente, entre les pattes d'inconnus, qui farfouillaient dans son corps et manœuvraient leurs foutus bistouris, la manipulant comme si elle n'était rien d'autre pour eux qu'une banale pièce de viande sur laquelle ils pouvaient exercer leurs talents de boucher.
Nick avala à sec. Il se sentait à nouveau nauséeux, et eut besoin de faire quelques pas pour s'aérer l'esprit. Il repéra une fontaine à eau, et s'y précipita, engloutissant cinq gobelets d'affilée dans l'espoir de faire passer son malaise. Jamais il ne s'était senti aussi anxieux, inquiet, impuissant et dépité. Il ressassait inlassablement l'attaque du zèbre, revivant continuellement son incapacité à réagir à temps, à prévenir l'attaque, à empêcher ce maniaque de mettre la vie de sa femelle en danger. Venait-il de penser sa femelle ? L'appellation avait quelque chose d'étrange… De sensuellement possessif. Associer l'image de Judy à ce concept ne lui déplaisait pas tant que ça. Il fallait qu'elle aille bien… Pourvu qu'elle s'en sorte sans soucis…
Il demeura en ballotage entre toutes ces émotions contradictoires pendant les deux heures qui suivirent, égrainant les minutes et les secondes, le museau toujours pointé vers l'horloge. La tentation d'harceler une nouvelle fois les infirmières responsables de l'accueil de cette partie de l'hôpital le tenta brièvement… Mais comme il les avait questionnés près de dix fois depuis son arrivée, et qu'elles commençaient visiblement à être lassées de son insistance, il s'obligea à ne pas se ridiculiser d'avantage, et à se tenir tranquille.
Une télévision était fixée dans le coin supérieur gauche de la salle d'attente. Le programme était figé sur ZNN, et les informations passaient en boucle le récapitulatif des évènements tragiques ayant eu lieu au cours de la conférence de presse, où l'héroïne Judy Hopps avait été sauvagement agressée par un individu qualifié par les présentateurs de « terroriste ». Cependant, les nouvelles, en dehors de ramener Nick en permanence sur les évènements, l'obligeant à les revivre encore et encore (son esprit épuisé et terrifié était à présent l'agonie), ne lui apprenaient rien de neuf sur la situation…
Aussi, quand enfin un flash d'informations spécial fut annoncé, l'attention du renard se figea, et il tourna son museau crispé en direction de l'écran. Un bordereau annonçait que l'identité de l'agresseur avait été rendue publique. Le présentateur s'empara rapidement de la nouvelle, et la commenta avec prestance : « Nouvelles informations concernant l'affaire de l'attentat ayant frappé le poste de police principal, plus tôt dans la journée. Le terroriste présumé serait un zèbre nommé Morris Staliord. » Une photographie récente du dénommé Staliord apparut dans le coin supérieur gauche de l'écran, et présentait un zèbre souriant à la physionomie tout à fait banale, qui apparaissait comme un type bien sous tous rapports… Aucun signe laissant à penser qu'éventuellement il pourrait un jour péter un plomb, se saisir d'un couteau de cuisine et aller se tailler un civet de lapin à la source.
« Des proches de monsieur Staliord confirment que depuis quelques temps, il se serait rapproché d'un groupuscule de proies extrémistes se faisant appeler les Gardiens du Troupeau. Ce n'est pas la première fois que nous entendons parler d'actes violents perpétrés par ces individus, dont le but serait d'asseoir la domination des proies sur les prédateurs. On leur attribue notamment les contre-manifestations orchestrées lors des marches pour la paix menées par la popstar Gazelle, ou encore les agressions sur les prédateurs pacifistes ayant eu lieu au cours des rassemblements populaires de la veille. Les récents évènements liés aux attaques des prédateurs devenus sauvages, ont apporté une légitimité inattendue, bien que discutable, aux actions criminelles des Gardiens du Troupeau, qui ont eu l'occasion de se faire connaître, et ont vu leurs rangs se remplir de membres toujours plus nombreux. Suite aux révélations divulguées par l'ancien lieutenant Judy Hopps quant à l'implication de Dawn Bellwether dans les attaques de prédateurs, il est probable que les Gardiens du Troupeau se soient décidés à mener une action éclaire, en prenant l'ex-officière pour cible. Nous ne pouvons vous donner plus d'informations sur l'état de santé de mademoiselle Hopps pour l'instant, mais les représentants du Zootopia Central, où elle a été hospitalisée, informent que ses jours ne sont pas en danger. »
Nick était resté bouche bée pendant toute l'intervention du présentateur, son esprit se mettant à tourner à plein régime… Un groupuscule d'activistes extrémistes ? Des spécistes de première, qui œuvraient depuis longtemps dans l'ombre, mais n'avaient jamais été perçus comme autre chose que des parias, des vauriens et des gens peu recommandables… Et en l'espace de seulement trois mois, assez de citoyens terrorisés par la menace supposée des prédateurs avaient rejoints leur rang, leur donnant les moyens de voir les choses en grand, et de mener des actions criminelles de grande ampleur à l'encontre des prédateurs… Ou de tous ceux qui se présentaient comme leurs alliés. Judy avait été ciblée pour cette raison. On avait tenté de la tuer pour lui faire payer la clarification de la situation qu'elle avait apportée, en traînant Bellwether devant la justice. Le petit paradis des Gardiens du Troupeau avait dû s'effondrer à cette nouvelle, et ils comptaient bien la faire payer pour ça…
A quel moment, exactement, la situation était devenue à ce point extrême dans cette foutue cité ? Les gens, poussés par la peur, s'étaient tournés vers ceux qui étaient prêts à leur apporter la solution la plus radicale à tous leurs problèmes. Ces monstres spécistes qui avaient toujours été méprisés et jugés comme des moins que rien, inaptes à la vie communautaire que proposait Zootopie, étaient d'un coup devenus des individus de bonne foi, en qui le peuple avait accordé sa confiance dans la résolution du problème que représentaient les prédateurs ? Nick se sentit incrédule, tant ces hypothèses lui paraissaient improbables et folles… Puis il se souvint que les mammifères, soumis à la peur et à la pression sociale, avaient souvent tendance à devenir ridiculement stupides, et à se tourner vers n'importe quelle personne à même de les rassurer et de leur garantir une solution… Même si cette solution était bien pire que le problème qu'elle prétendait résoudre.
« Voilà le monde que tu cherches à rendre meilleur, Carotte ? » murmura Nick, une note de dégoût au fond de la voix.
Jamais il n'avait été aussi répugné et indigné face à une dérive sociale, et pourtant, en tant que renard, il avait été la victime de plus d'une mauvaise expérience, à ce niveau-là. Son désir de se mettre au service de la ville, de devenir policier, d'aider son prochain, de travailler à l'élaboration d'une société plus juste… Tout ceci lui sembla des plus vains, à cet instant… Les Gardiens du Troupeau n'avaient peut-être pas réussi à tuer Judy Hopps, mais le coup de couteau qu'ils lui avaient infligé n'avait pas blessé que la lapine… Il avait également sérieusement entaillé les espoirs de Nick Wilde, qui resta abattu sur sa banquette, les yeux perdus dans le vide, tandis qu'il avait l'impression de sentir le monde s'écrouler autour de lui.
Quelques minutes plus tard, son attention fut à nouveau ramenée vers la télévision, tandis qu'on annonçait l'arrivée d'un invité spécial sur le plateau. Un lama à l'expression biaisée, vêtu d'un costume trois quart de couleur noir extrêmement luxueux, s'installa aux côtés du présentateur. Un monocle cerclé d'or recouvrait son œil droit… qui soulignait d'ailleurs sa particularité physique : il avait les yeux vairons, l'un d'un bleu pâle, l'autre d'une couleur verte intense. Nick n'eut pas besoin de lire le bordereau d'informations présentant l'individu pour être capable de l'identifier. Il s'agissait de Carter Spitfar, le responsable politique du parti politique PI (Preys Interests). Immédiatement, une grimace désapprobatrice gagna le museau du renard, qui ne put s'empêcher de montrer les dents. Le parti PI était reconnu comme étant l'un des plus radicaux en matière de traitement des rapports entre proies et prédateurs, et comme son nom l'indiquait, son but était de sauvegarder l'intérêt des proies, par tous les moyens. Le PI augurait que les proies, généralement plus faibles physiquement, et souvent moralement, que les prédateurs, avaient besoin d'aménagement spéciaux, sur le plan politique et social, pour pouvoir vivre en harmonie avec « l'autre espèce ». Les propos souvent radicaux de son représentant, Carter Spitfar, étaient régulièrement décriés par l'opinion publique comme étant à la limite de l'appel à la haine, un spécisme à peine dissimulé au couvert du prétexte d'œuvrer « au bien-être du plus grand nombre. ». 90% de proies pour 10% de prédateurs. Le plus grand nombre était vite vu dans une ville comme Zootopie. Fort heureusement, le PI n'obtenait jamais beaucoup de voix aux élections, car même les proies se défiaient d'un parti à l'image si controversée.
« Qu'est-ce que cet enfoiré vient déblatérer comme connerie, encore ? » grogna Nick avec emportement.
Le présentateur répondit rapidement à la question que se posait Nick en commençant à interroger son invité spécial. « Merci d'avoir accepté notre invitation aussi vite, monsieur Spitfar. » Le lama hocha dignement la tête en souriant, invitant par ce geste son interlocuteur à poursuivre. « De nombreuses rumeurs courent quant à un rapprochement entre le groupe activiste des Gardiens du Troupeau et votre parti politique. Sur les réseaux sociaux, la communication officielle des Gardiens les présente comme des partisans acquis à la cause du PI, et œuvrant à son ascension politique. Etant donné les récents évènements, nombreux sont nos téléspectateurs à attendre votre réaction à ce sujet. »
Spitfar ne parut pas décontenancé un seul instant face à la question pourtant déstabilisante du présentateur. Détendu, il tourna un visage souriant en direction des caméras, avant de poser calmement ses pattes sur le bureau qui lui faisait face. « Il est tout à faire normal, suite aux évènements absolument tragiques qui ont animé cette triste journée, que la population se questionne au sujet des rapports qu'entretient le PI avec le groupuscule terroriste se faisant appeler les Gardiens du Troupeau. Pour résumer, je qualifierai ces rapports comme étant à sens unique. En tant que parti politique public, le PI ne peut empêcher un citoyen de se présenter comme un soutien, ou comme un opposant. Une telle proclamation ne fait pas loi, bien entendu. Les Gardiens du Troupeau comptent peut être dans leurs rangs des partisans du PI. Je ne peux garantir le contraire. Ce que je peux en revanche garantir, c'est que jamais le PI ne motiverait ou n'encouragerait des actions aussi scandaleuses et terribles que celles engagées par ces criminels. Le rapprochement que ces individus font avec notre ligne politique est un désastre en termes d'image pour notre parti, et si je me présente ici aujourd'hui, c'est pour vous affirmer, en toute humilité, que le PI n'est en rien impliqué dans les actions menées par les Gardiens du Troupeau. Notre seule et unique préoccupation est la sauvegarde, la défense et l'intégration des proies au sein d'une société qui, malheureusement, ne leur donne pas toujours toutes leurs chances. »
« Néanmoins… » enchaîna le présentateur d'une voix légèrement pincée. « … Suite à la dernière attaque d'un prédateur devenu sauvage, il y a quelques jours, vous teniez des propos relativement fermes et arrêtés sur la meilleure façon de gérer le problème. Vous avanciez l'idée d'une quarantaine obligatoire pour tous les prédateurs, et abordiez la possibilité d'une euthanasie systématique de tout prédateur devenu sauvage, en prévention d'un risque de contamination éventuel… Des propos encensés par les Gardiens du Troupeau sur les réseaux sociaux, et retranscrits sur les bannières affichées au cours des manifestations anti-prédateurs, qui ont eu lieu hier, avec les débordements que l'on sait. »
« Comme l'a dit avec beaucoup de justesse l'ex lieutenant Judy Hopps, ce matin… » répondit Spitfar avec un calme olympien, ne se décontenançant pas un instant, en dépit des propos relativement accusateurs que tenaient le présentateur à son encontre. « Et d'ailleurs, tous les membres du PI se joignent à moi pour lui souhaiter bon courage, à elle et à ses proches, dans l'épreuve qu'ils traversent actuellement… »
« Comment oses-tu seulement prononcer son nom, sale enflure ? » grogna Nick, dont le pelage se hérissait à présent. Son corps était tendu à l'extrême, et il semblait prêt à bondir contre la télé.
« … Nous faisons tous des erreurs, lorsque nous sommes confrontés à une situation que nous sommes incapables de comprendre. » continua le lama sur un ton toujours aussi apaisé. « Je concède avoir commis une erreur de jugement et m'être laissé emporter par mes émotions lorsque j'ai tenu ces propos à l'encontre des prédateurs. Mais une proie avait failli être tuée, quelques heures auparavant, suite à cette attaque d'une sauvagerie sans nom. Nous étions tous sous le coup de l'émotion, et outrés de voir que l'administration de la ville, tout comme notre police, semblaient incapables de trouver une solution au problème. Les attaques se multipliaient, toujours plus graves, et toujours plus sauvages. En désespoir de cause, j'ai fait ces propositions radicales qui, et je le répète sans m'en départir, avaient toute légitimité dans l'état de crise que nous traversions. »
« Et il persiste et signe en plus, cet enfoiré… » maugréa Nick, incrédule et bouillonnant de colère.
« Fort heureusement, il semblerait que Judy Hopps, notre héroïne à tous, ait confondu la véritable responsable du problème, et que cette crise soit en passe de s'arranger sans que nous en soyons réduits à devoir recourir à des solutions aussi extrêmes. »
Le présentateur se contenta d'hocher la tête avec courtoisie, avant d'enchaîner. « Vous êtes donc au fait des derniers évènements liés à l'affaire des prédateurs devenus sauvages. Quel jugement posez-vous sur les agissements de Dawn Bellwether ? Comment expliquez-vous qu'elle soit allée jusque-là ? »
« Y a-t-il une explication à la folie ? » demanda Spitfar en ricanant légèrement. « Bien entendu, je condamne fermement les agissements de Dawn Bellwether. Je regrette qu'une femelle aussi sensée, sensible et talentueuse soit tombée si bas… Je ne prétends pas comprendre les motivations qui étaient les siennes, mais je pense saisir quel était son but. Je crois que, d'une certaine manière, elle cherchait à protéger la famille des proies, dont elle est issue. Je ne cherche pas à justifier ses actes, bien entendu… Mais soyons honnêtes avec nous-mêmes : regardons la place qu'occupent la plupart des proies les plus fragiles dans notre société. Elles se trouvent systématiquement au bas de l'échelle, dépassées et opprimées par des animaux plus grands, plus forts et plus confiants qu'elles. Une proportion énorme de ces mammifères dominants sont des prédateurs. La nature leur a offert des dispositions et des talents qui les rendent plus aptes à survivre, même à notre époque moderne. Nos forêts de buildings ne sont pas si éloignées que ça des jungles sauvages qui étaient leur terrain de chasse, il y a des milliers d'années. L'évolution n'a pas forcément joué en la faveur des proies, et c'est pour cette raison que notre parti politique existe : nous défendons leurs intérêts et leur situation au sein d'une société qui, parfois, se montre cruelle et injuste. C'est sans doute ce que cherchait à faire Dawn Bellwether, elle aussi. Mais quelque part en chemin, elle s'est égarée, et a sombré dans la mégalomanie et la folie. Nous ne voulons pas que les proies supplantent les prédateurs. Nous voulons qu'elles vivent à un égal niveau de réussite et de chance… »
Nick secoua la tête, cessant d'écouter ces déblatérations scandaleuses à cet instant. Il ne savait pas dans quel genre de monde vivait ce lama pincé qui devait certainement se torcher avec des billets de cinq cent dollars, mais ce n'était clairement pas le même que la plupart des individus qui sillonnaient les rues de Zootopie, qu'ils soient des proies ou des prédateurs. La vie était difficile pour tous, et ce n'était pas une question d'inégalité des chances… A Zootopie, chacun pouvait devenir ce qu'il voulait, soi-disant ? Jusqu'à présent, il avait pensé tout le contraire : on ne pouvait y être que ce qu'on était. Mais une certaine lapine était entrée dans sa vie, et lui avait démontré le contraire. Elle était là, la seule et unique solution. Croire en soi, et essayer. Il espérait qu'il parviendrait encore à garder cet état d'esprit, suite à tous ces évènements catastrophiques.
Dans tous les cas, il ne faisait aucune doute que la manœuvre politique de Spitfar visait à s'adresser à tous les anciens partisans de Bellwether, sans doute esseulés par la nouvelle de ses manigances criminelles, et à les ramener dans son giron protecteur. Le lama se présentait comme un Bellwether 2.0. Mêmes aptitudes, mêmes motivations, la tendance psychopathe et criminelle en moins. Oui, car Carter Spitfar était assez intelligent pour faire faire le sale boulot à d'autres… Des abrutis extrémistes buvant ses paroles comme de l'eau sainte, et qui étaient prêts à agir de la pire des façons à la moindre occasion… Pas de lien avec les Gardiens du Troupeau ? Cela restait à prouver… Nick n'y croyait pas une seule seconde. Son cynisme et sa vision bien particulière du monde lui permettait de voir sans mal au-delà des apparences, et d'anticiper les motivations réelles des mammifères, même ceux qui avaient un talent particulier pour faire passer des propos assassins avec le goût doux et sirupeux du miel. Carter Spitfar était un peut être un beau parleur, mais Nick Wilde avait vu clair en lui dès qu'il s'était présenté sur le plateau télé.
Le renard avait secrètement espéré que les actions menées par Judy en vue de résoudre la crise des animaux devenus sauvages allaient éventuellement mettre un terme à l'aura de peur et de traîtrise qui s'était abattu sur la ville depuis quelques temps… Mais même si le climat anxiogène tendrait certainement à s'améliorer au cours des prochains jours, il demeurait clair que les tensions n'étaient pas prêtes de s'apaiser… Pas tant que des politicards véreux et avides de pouvoirs comme ce Carter Spitfar se porteraient volontaires pour remuer le couteau dans la plaie. Et il apparaissait clair qu'on n'avait pas fini d'entendre parler des Gardiens du Troupeau. Ce groupe d'extrémistes avait gagné en popularité et en puissance grâce aux manigances de Bellwether. Même si leurs actions à l'encontre de Judy leur donnerait mauvaise image, et les placerait aux rangs de vulgaires criminels, Nick craignait de voir une partie naïve et bornée de la population se placer de leur côté et partager leurs idéaux… Le renard pressentit la continuité des temps de troubles.
Que se passerait-il si Judy et lui allaient au bout des choses, s'ils affirmaient leur union à la face du monde ? Une proie et un prédateur ensemble ? La chose n'était pas nouvelle, bien entendu. Les couples inter-espèces étaient relativement communs dans une cité cosmopolite comme Zootopie. Mais les couples proies-prédateurs, s'ils existaient, étaient néanmoins plus rares, et évitaient de s'afficher publiquement, pour des raisons qui semblaient à présent évidentes aux yeux de Nick. Qu'adviendrait-il pour Judy, si leur relation était exposée publiquement, étant donné l'aura de popularité qui était la sienne ? La lapine n'avait jamais voulu être une héroïne, ni être mise sous le feu des projecteurs, il le savait bien… Mais c'était tout de même arrivé. La première lapine officière de police, cumulant l'exploit d'être à la fois issue d'une espèce supposée fragile, tout en étant une femelle, avait réussi à faire ses preuves dans le milieu rigoureux et quelque peu machiste des forces de l'ordre, avait apporté la solution et trouvé les coupables de l'un des pires complots à avoir jamais frappé Zootopie, et cela quasiment sans soutien, et sur la fin, sans sa plaque. De quoi faire rêver n'importe qui. Judy incarnait l'idéal de Zootopie : où chacun peut devenir ce qu'il veut. Les gens l'admiraient pour ça, à présent. Pour sa détermination, son courage et son abnégation. Et nul doute que cela ne se limiterait plus aux proies, dès aujourd'hui. Son discours tolérant et ouvert à l'égard des prédateurs mènerait ces derniers à voir un espoir en elle.
Judy avait finalement réussit à réparer ses erreurs, et à œuvrer à l'élaboration d'un monde meilleur, songea Nick avec un sourire. Elle avait fait la différence… Et avait failli le payer de sa vie. A cette pensée, le renard retrouva son expression dépitée et mélancolique. Ce serait certainement pire si les gens finissaient par apprendre qu'elle partageait la vie d'un renard au passé trouble, qui n'inspirait en rien la confiance. Il n'avait pas envie d'être un frein pour elle, que ce soit professionnellement, ou dans un cadre plus privé. Judy méritait à présent d'avoir une vie plus apaisée, plus tranquille… Elle n'obtiendrait jamais ça, si elle sortait officiellement avec lui. Nick secoua la tête, refusant d'envisager les choses sous cet angle pour l'instant. Il devrait y penser à tête reposée… Et surtout, il ne pouvait se permettre de prendre ce type de décisions seul. Il avait assez de respect pour Judy pour estimer qu'elle puisse avoir le droit d'avoir son mot à dire sur la question… Bien qu'il se doutât très certainement de sa réaction, qui serait sans doute impulsive et émotionnelle, comme à l'habituelle.
Toujours amer, Nick consulta l'heure sur son téléphone portable, se rendant compte qu'il attendait à présent depuis près de quatre heures. Il s'étira longuement, avant de se décider à aller se dégourdir les pattes. D'un pas lent, il se dirigea vers un espace de promenade extérieur, sorte de petit parc boisé, destiné aux malades désireux de profiter un peu du grand air.
A peine eut-il fait un pas à l'extérieur que la sonnerie de son téléphone retentit. Nick, encore nerveux suite aux évènements de la matinée, s'effraya, avant de farfouiller dans sa poche pour en extraire l'appareil, et le coller à son oreille.
« Nick Wilde. » décalara-t-il d'un ton glacial.
« Yo, Nick ! C'est Finn' ! » répondit une voix extrêmement grave.
Un sourire se dessina sur le museau de Nick. S'il y avait bien une personne à qui il avait envie de parler maintenant, c'était à son ami et complice de toujours, Finnick. Le renard fut quelque peu surpris d'avoir un appel de sa part… En général, c'était toujours Nick qui contactait son associé, et rarement l'inverse, ce-dernier ayant une sorte d'aversion particulière pour les téléphones en général. Parler à quelqu'un sans l'avoir en face le rendait nerveux, avait-il expliqué, une fois. Pour un ancien étudiant en ingénierie spécialisé dans les technologies de la télécommunication, c'était assez étrange, mine de rien.
« J'ai vu les infos, mec… » continua Finnick d'une voix dépitée. « La lapine va bien ? »
Nick fut quelque peu surpris de l'affectation sincère qu'il ressentit dans le ton de son ami. Le fennec n'avait pas été très souvent en contact avec celle qu'il surnommait généralement « officier tut-tut », aussi le fait qu'il se fasse autant de soucis pour elle lui sembla étonnant. Surtout si l'on considérait la tendance de Finnick à se montrer détaché de tout et à dissimuler ses sentiments derrière la muraille de son caractère intraitable.
« Pour le moment, elle est toujours en chirurgie, ou bien en salle de réveil… Je n'en sais rien. On ne me dit rien. Ça fait près de quatre heures que j'attends ici sans en savoir plus. Mais apparemment, elle devrait sans tirer sans mal, d'après ce qui m'a été dit. »
« Tant mieux. Je préfère ça. Cette histoire aurait pu mal finir. »
« Et depuis quand exactement tu t'inquiètes du sort des flics tombés en service ? » questionna Nick d'une voix légèrement suspicieuse.
« Je m'inquiète pas pour elle, espèce d'abruti. Je m'inquiète pour toi. Tu t'es assez lamenté à l'arrière de mon van au cours des trois derniers mois vis-à-vis de cette nana pour que je finisse par comprendre qu'elle était importante pour toi. »
Nick ne chercha pas à le nier. Finnick était l'une des rares personnes à laquelle il osait s'ouvrir librement et confier ses états d'âme. Suite à sa dispute avec Judy, après la première conférence de presse, il était passé par plusieurs phases aussi diverses que variées, et le fennec avait été présent pour assister à chacune d'elle. Il y avait d'abord eut la colère, et il avait ressassé pendant plusieurs jours à quel point cette lapine était une exécrable idiote incapable de se rendre compte du mal qu'elle faisait… Puis étaient venus les regrets, où il avait décidé que le statut d'idiot lui revenait, parce qu'il avait été agressif, qu'il l'avait effrayé, et qu'il ne lui avait pas laissé l'occasion de s'expliquer… Avait suivi la tristesse, bien entendu. Il avait commencé à se plaindre qu'elle lui manquait, qu'il aurait souhaité que les choses se soient passées autrement, et s'en étaient suivies les habituelles complaintes du type « je suis un renard donc je ne peux pas être heureux et blablabla ». Assurément, il avait été d'une médiocre compagnie au cours de cette période, et Finnick avait fini par s'en lasser… Rien d'étonnant, donc, à ce qu'il n'ait pas hésité une seule seconde à orienter Judy lorsqu'elle était venue lui demander son aide pour retrouver Nick.
« T'en fais pas pour moi, Finn'… » répondit finalement le renard en poussant un soupir. « Ça devrait bien se passer. Avec un peu de chance, elle sera sur pattes dans peu de temps et toute cette histoire ne sera plus qu'un mauvais souvenir. »
« Y a peu de chance, mec. Et je pense que tu le sais. C'est quoi ce bordel avec la maire, là ? Cette histoire de complot ? Ils rendaient les prédateurs sauvages… Et tu crois que les choses vont s'arranger ? »
« De ce côté-là, rien n'est moins sûr… Je te l'accorde. »
Un silence pesant tomba entre eux pendant quelques secondes, auquel Finnick mit un terme en se raclant bruyamment la gorge.
« Bon, tu comptes faire quoi, maintenant ? »
« Comment ça ? » demanda Nick, ne comprenant pas où voulait en venir son acolyte.
« Bordel, Nick : on a essayé d'assassiner ta meuf… »
« Ce n'est pas ma… »
« Ouai, ouai, à d'autres. » le coupa Finnick sans lui laisser l'occasion de le contredire. « Et tu vas laisser couler ? Tu veux laisser les keufs se charger de lui faire justice ? Mon gars, c'est pas ça, la loi des rues ! Tu connais la manœuvre, pas vrai ? »
Pour y avoir vécu une bonne partie de sa vie, il connaissait plus que bien la loi des rues, au contraire. Finnick le savait pertinemment… Et il avait raison. Dans les bas-fonds, on réglait les choses d'une toute autre manière. On ne comptait pas sur les flics pour résoudre les tensions entre gangs. Les malfaiteurs avaient leur propre forme de justice, et leur façon bien à eux de la faire régner. Parce que même au sein du chaos le plus complet, il fallait que s'impose une forme d'ordre, qui passait généralement par la violence et la terreur. Nick secoua la tête, refusant de se laisser aller à ce genre de dérives. Même lorsqu'il menait sa vie d'arnaqueur, il ne s'était jamais résolu à recourir à ce type de manœuvres… Il y avait suffisamment goûté, dans sa jeunesse, pour savoir que n'importe quelle action entrainait des conséquences gravissimes, dans ces situations bien particulières.
« Finn'… Crois-moi, j'ai envie plus qu'aucun autre de voir chacune de ces pourritures crever la gueule ouverte… Et je pense que je prendrais même des photos souvenirs si j'avais la chance d'assister au spectacle. Mais ce n'est pas ce que Judy voudrait… »
« Tu sais pas ce qu'elle voudrait, maintenant qu'un zèbre taré a essayé de la transformer en brochette de lapin ! Elle aurait p'tet bien un autre avis sur la question, tu crois pas ? »
Non. Il ne croyait pas. Il connaissait suffisamment Judy pour savoir qu'elle ferait toujours prévaloir le droit et la loi sur le désir de vengeance. Mais ce n'était pas vraiment le cas de Nick. Pas encore… Il n'était pas encore flic. Si jamais il venait à le devenir un jour, d'ailleurs. Cela lui laissait certaines libertés, dont celle de répondre de la manière adéquate, selon lui, à l'agression que venait de subir la femelle qu'il aimait. Finnick avait raison… Si aucune conséquence ne découlait de l'attaque menée à l'encontre de Judy, ces monstres se croiraient tout puissant, et n'hésiterait certainement pas à recommencer.
« Tu as des infos sur eux ? » questionna finalement Nick d'une voix sombre. « Sur ces tarés qui se font appeler les Gardiens du Troupeau ? »
« Haha ! Je te retrouve enfin, mec ! J'avais fini par croire qu'à force de cajoler miss peluche, tu t'étais transformé en renard à la guimauve. »
« Tu m'épargneras ces conneries, Finn'. On ne parle pas comme ça à son papounet… »
La remarque arracha un grognement désapprobateur de la part du fennec, qui fulmina quelques menaces illustrant un usage bien particulier de sa batte de base-ball. Finalement, il retrouva son calme, avant de déclarer : « Je sais qu'un groupe de ces salopards squatte un bar miteux sur Desert Avenue, au Square du Sahara… Je vais essayer de me rencarder. Je te tiens au jus dès que j'en sais plus. »
« Ça marche, Finn'. Merci du coup de patte. »
« T'en fais pas, Nick. On va donner une bonne raison à ces enflures de détester les prédateurs. »
Et sur cette remarque, la ligne fut coupée. Nick baissa son portable sous son regard fatigué. Le fond d'écran présentait une photo de lui en compagnie de Judy, qu'ils avaient prise suite à l'arrestation de Lionheart, trois mois auparavant, alors qu'ils pensaient avoir résolu l'enquête. Ils avaient échangé leurs numéros respectifs à ce moment-là, et Nick se rappelait très bien s'être demandé si la lapine anticipait de le revoir… sans se douter qu'elle lui proposerait, quelques heures après, de devenir son partenaire au sein des forces de l'ordre. D'un mouvement colérique, le renard l'avait supprimé de sa liste de contact après le désastre de la première conférence de presse… Il avait eu tout le loisir de regretter ce geste inconsidéré au cours des mois qui suivirent.
Qu'aurait pensé Judy de la décision que Nick venait de prendre, avec l'appui de Finnick ? Jamais elle n'accréditerait une quête de vengeance personnelle, mais aux yeux du renard, cela allait plus loin. Bien plus loin que ça. On avait attenté à la vie de celle dont il arborait à présent le marquage olfactif bien significatif. Judy l'avait proclamé sien. Qu'elle l'ait fait de manière consciente ou non ne changeait rien à ce que cela impliquait aux yeux du renard. Sa réaction était tout à la fois consciente et instinctive. Il devait la protéger de ceux qui pouvaient lui vouloir du mal, et si cela passait par l'anticipation d'une éventuelle nouvelle attaque, alors il prendrait les devants, et s'assurerait personnellement qu'aucun autre partisan des Gardiens du Troupeau ne soit en mesure de dresser à nouveau une arme à l'encontre de sa femelle.
Tandis qu'il raisonnait encore sur la meilleure manière d'opérer, il se dirigea à nouveau en direction de la salle d'attente, se retrouvant museau à museau avec deux lapins qu'il reconnut presqu'immédiatement, car il avait eu une conversation MuzzleTime avec eux la veille au soir.
« Monsieur et madame Hopps ! » s'exclama-t-il d'un ton surpris.
« Et vous êtes ? » bredouilla Stu Hopps d'une voix méfiante.
Bonnie fut moins longue à la détente, car un sourire radieux illumina son visage. « C'est Nick Wilde, Stu ! L'ami de Judy… Nous lui avons parlé hier soir ! »
« Ah ? Ah oui… C'est vrai… »
Nick ne se formalisa pas de l'air un peu bourru et peu concerné du père de Judy. Etant donné les circonstances et la situation qu'ils traversaient, il lui semblait normal qu'il se montre méfiant. Après tout, sa fille venait d'être violemment agressée.
« Vous êtes venus directement de BunnyBurrow suite à la nouvelle ? » questionna Nick.
« On a sauté à bord du premier train. » expliqua Bonnie en prenant une mine des plus inquiètes. « Comment va Judy, Nick ? S'il-vous-plaît, dites-moi que ce n'est pas aussi grave qu'on le craint. »
« Je ne vais pas vous mentir, Bonnie . » répondit Nick avec gravité. « L'attaque a été violente… Et ce n'est pas rien de se faire poignarder. »
Les parents écarquillèrent les yeux, horrifiés, en se retrouvant devant le fait accompli. Bien sûr, ils savaient ce qui était arrivé à leur fille lorsqu'ils avaient été contactés par les urgences, quelques heures auparavant. Mais se l'entendre confirmer de cette manière, de la bouche d'une personne qui avait été présente au moment de l'incident, c'était comme subir une deuxième fois la tragique nouvelle. Nick se sentit désolé en voyant des larmes poindre aux commissures des yeux des parents de son amie, qui semblaient terriblement affectés. Il s'empressa donc de tenter de les rassurer.
« Mais les médecins sont très confiants et nous ont assuré qu'elle irait bien. Elle a eu beaucoup de chance. »
« Je ne pense pas que parler de chance soit des plus adéquats, Wilde. » protesta Stu, qui parvenait mieux à contrôler sa tristesse en la canalisant sous la forme d'une colère sourde.
Bonnie lui prit la patte dans le but de le calmer, avant de tourner un visage navré vers Nick. « Excusez mon mari, Nick… Nous sommes tous les deux sous le choc… »
« Je comprends très bien… Il n'y a absolument aucun mal. Vous savez… Je suis moi-même dans un état des plus fébriles. »
Stu secoua la tête, se décidant à décharger sa rage sur autre chose que sur Nick, concédant finalement que le renard n'était en rien responsable de ce qui était arrivé à sa fille. Il accusa donc le destin : « Je savais bien que c'était une mauvaise idée pour elle que de venir vivre dans cette ville… Zootopie, c'est si dangereux… Tellement loin et tellement différent de là où notre Judy a grandi. Elle n'était pas prête à vivre dans un environnement aussi hostile. »
« Ne pensez pas ça, monsieur Hopps. » le corrigea Nick sans malveillance. « Judy est bien plus débrouillarde que moi, et pourtant je vis ici depuis toujours. C'est justement parce qu'elle est trop efficace dans son travail qu'elle a été attaquée aujourd'hui. Je sais bien que ça ne vous réconfortera pas d'entendre ça, bien entendu, mais… »
« T'es le chéri de Judy ? »
Nick écarquilla les yeux à l'audition de cette petite voix adorable, qui venait de l'interrompre dans son explication. Il baissa la tête pour remarquer la présence d'une petite lapine d'environ cinq ou six ans, qui portait une charmante robe jaune, et tenait Bonnie Hopps par la patte. Sous son bras, était callé une peluche en forme de lapin qui, étrangement, avait la couleur du pelage de Judy. Le renard s'accroupit pour se mettre à son niveau, et lui offrit son sourire le plus charmant.
« Bonjour toi. Tu es l'une des petites sœurs de Judy, pas vrai ? C'est quoi ton p'tit nom ? »
« Je m'appelle Suzie. Suzie Hopps. » répondit poliment la lapine dans un grand sourire.
« Suzie et Judy sont extrêmement proches. » explicita Bonnie d'une voix éraillée par les larmes qu'elle ne parvenait plus à contenir. « On ne s'explique pas pourquoi elles partagent une telle proximité. Quand Suzie est venue au monde, c'était presque comme si Judy avait décidé que parmi tous ses nombreux frères et sœurs, ce serait celle-ci qu'elle allait aimer et chérir le plus. Et pourtant, croyez-moi Nick, Judy adore chacun des membres de sa famille. »
Nick se rappela avoir déjà vu cette charmante petite lapine, car elle occupait le fond d'écran du téléphone de Judy. Elles avaient pris un selfie ensemble, Suzie callée entre les oreilles de sa grande sœur, toute sourire. Il y avait effectivement une proximité évidente entre les deux lapines. Cette résurgence des rapports sociaux qui entouraient Judy, cet aura particulier qui était le sien, fit déferler une nouvelle vague de tristesse dans le cœur de Nick, qui lutta pour ne pas s'effondrer à cet instant et rejoindre les parents de son amie dans leurs larmes.
« Alors ? » demanda la petite femelle toute euphorique. Visiblement, elle ne se rendait pas compte de la gravité de la situation, ce qui était sans doute pour le mieux. « Tu es son chéri ou pas ? »
« Qu'est-ce qui te fait croire ça ? » questionna Nick avec douceur, au lieu de simplement répondre par la négative, ce qui aurait sans doute été plus sage, car la réponse qui allait suivre n'allait pas manquer de le mettre dans une situation des plus inconfortables.
« Ben… Tu sens comme elle. »
Nick écarquilla les yeux, son expression mortifiée en disant long sur sa culpabilité momentanée. A l'audition de cette évidence olfactive avancée par leur fille, les naseaux de Stu et Bonnie Hopps s'agitèrent, tandis qu'ils prenaient conscience de la véracité des faits. Stu écarquilla les yeux. Il y brûlait une intensité meurtrière. Bonnie, pour sa part, se contenta de plaquer ses deux pattes contre sa bouche, avant de murmurer.
« Nick… Judy vous a marqué ? »
« Heu… Je… Heu… » bredouilla Nick, essayant de faire activer ses neurones d'artiste de l'arnaque pour trouver une excuse imparable. Vite, vite ! Fonctionne plus vite, saleté de cerveau.
« Par toutes les carottes de notre bonne terre… » marmonna Stu en serrant les poings et en se tendant en direction de Nick, l'air agressif et protecteur du patriarche figé sur son visage courroucé.
Le renard redoutait ce qui allait suivre et se redressa pour faire face… Quand tout à coup, une infirmière fit irruption dans la salle d'attente, interrompant la confrontation à venir.
« Vous êtes les proches de Judith Hopps ? On vient de l'amener dans sa chambre. Elle est réveillée, si vous voulez la voir. »
