Notes de l'auteur :
Je ne me lasse pas de vous remercier pour toutes ces reviews, qui me touchent énormément.
Je rajoute un remerciement spécial à Galak0, non pas seulement pour ses reviews extrêmement pertinentes et détaillées, mais pour son soutien indéfectible, ses conseils et son enthousiasme, qui m'aident souvent à voir mes propres errances et à prendre des décisions vis à vis de ma fic qui, je l'espère, contribueront à la rendre meilleure à l'avenir !
J'ai finalement raccourci le chapitre en décidant d'inclure sa dernière grosse partie au chapitre suivant. Cela donnera lieu à deux gros chapitres au lieu d'un seul énorme.
Je n'ai pas encore eu le temps d'effectuer la relecture du chapitre, car je souhaitais vraiment le mettre à disposition en temps et en heure. J'avais dit un chapitre tous les deux jours, et j'ai l'intention de m'y tenir. Ne m'en voulez pas trop s'il comporte des erreurs de syntaxe, d'orthographe, de grammaire ou de style, je le corrigerai sans doute demain, dans la matinée. Vu que c'est un gros morceau, il me demandera plus de temps. [EDIT du 07/07/2016 -1h00 du matin : la correction a été faite. Hourra ! Maintenant, je peux aller dodoter l'esprit serein !]
A très vite pour la suite (et n'oubliez pas d'aller jeter un œil à mon autre publication sur le site : KIREN - La marque des ténèbres. Votre soutien m'aiderait beaucoup).
Chapitre 8 : Justice(s)
Dès que le service des visites fut à nouveau ouvert, Nick se présenta à l'hôpital central. Il était encore très tôt, et le soleil levant faisait miroiter les bordures des buildings, de verre et d'acier, qui dominaient le quartier de la Bourse. Sous le bras, le renard portait un sachet cartonné contenant un grand expresso, un thé au jasmin, et des pâtisseries, le tout en provenance du Snarlbuck Coffee situé au coin de la rue. Judy lui avait confié, lorsqu'ils avaient peu à peu fait connaissance au cours de l'enquête sur les mammifères disparus, qu'elle n'avait encore jamais été dans l'une des enseignes de la franchise, et qu'elle avait hâte de pouvoir corriger son erreur, maintenant qu'elle vivait enfin dans la grande ville. C'était là une occasion en or de lui faire découvrir l'incroyable qualité des divines douceurs sucrées que proposait cette chaîne prestigieuse. Nick en était accroc. Il y passait plusieurs fois par semaines, parfois plusieurs fois par jours, dilapidant le peu d'argent qu'il parvenait à se faire dans des boissons caféinées et des muffins aux myrtilles absolument incroyables. Pas très malin, c'était certain, mais après tout, ce n'était pas le plus vilain de tous les vices. Mieux valait ça qu'autre chose.
Il avait quitté Judy, la veille au soir, alors qu'elle était profondément endormie. Il avait largement dépassé les horaires de visite autorisés et s'était fait houspillé par l'infirmière de service, une hippopotame aussi grasse qu'impolie. Qu'à cela ne tienne, il n'avait pas demandé son reste… Il était des mammifères (et des tempéraments) auxquels il ne fallait pas trop se frotter. Cette mésaventure n'avait en rien altéré l'allégresse qu'il avait ressentie en sentant la lapine s'endormir lentement au creux de ses bras, détendue à l'extrême. Il avait failli lui-même sombrer dans le sommeil à l'audition des légers soupirs de contentement qu'elle avait commencé à pousser, signifiant le bien-être évident qu'elle semblait ressentir à partager son lit avec lui. Il pourrait s'habituer à ça, sans nul doute, et il en était le premier surpris.
En effet, si Nick avait déjà eu quelques relations au cours de son existence, il n'avait encore jamais dormi avec qui que ce soit (hormis avec son frère ou sa sœur, quand l'un ou l'autre souffrait de terreurs nocturnes… Mais à l'époque, ils avaient cinq ans. Ça ne comptait pas vraiment). L'idée de dormir aux côtés de quelqu'un était un concept qui le dérangeait par nature. Le renard ne se sentait vulnérable qu'au moment de s'endormir, car il était incapable de réagir ou de s'adapter face à une éventuelle menace, dès lors que le sommeil l'avait étreint… Et il n'avait jamais été en mesure d'accorder suffisamment sa confiance à quelqu'un pour parvenir à dépasser cette angoisse inexplicable d'exposer ainsi sa vulnérabilité. Mais avec Judy, cela semblait différent, pour une raison étrange. Il lui faisait tout simplement confiance.
Néanmoins, c'était aller un peu vite en besogne. Cette idée était fugace, et le plaisir qui l'accompagnait, s'il motivait une certaine forme de bonne-humeur, n'en était pas moins éphémère. Nick préférait se persuader qu'il n'était pas prêt à faire face à ce type de questions pour l'instant, et qu'il était précipité de se perdre dans des fantaisies qui n'avaient aucune valeur concrète. Oui, sauf qu'à partir de ce soir elle va dormir chez toi, abruti, argumenta-t-il avec lui-même. Et que feras-tu si elle te propose à nouveau de dormir avec elle, hmm ? Tu vas refuser, peut-être ? Alors qu'il est évident que tu as adoré ça ? Nick secoua vigoureusement la tête, chassant ses pensées de son esprit. Ça n'arriverait pas. En tout cas, pas ce soir. Ce soir, il avait d'autres plans en tête. Ce soir, il allait mettre à bas les enfoirés qui avaient essayé de faire assassiner Judy.
Finnick l'avait appelé aux alentours de vingt-trois heures, avec d'avantage d'informations sur le groupe de proies appartenant aux Gardiens du Troupeau, qui se réunissaient dans ce fameux bar de seconde zone, l'Oasis de Nacre, sur Desert Avenue. Il était resté en observation une bonne partie de la soirée, notant tout ce qu'il pouvait obtenir sur eux, sans se faire trop remarquer. Deux phacochères, un lièvre et un tatou, de divers milieux sociaux. Un seul d'entre eux semblait réellement avoir de l'influence au sein du groupe. Il s'agissait du lièvre. Apparemment, il servait de relai entre la direction des Gardiens du Troupeau et les équipes d'activistes secondaires, comme celle-ci. Ils avaient passé la soirée à picoler et à jouer au poker, finissant suffisamment saouls pour ne plus faire preuve de discrétion quant à leurs activités « secrètes ». Ils se définissaient visiblement comme des révolutionnaires qui allaient changer le destin de Zootopie et offrir aux proies la place qu'elles méritaient dans la société. D'après le barman, ces types-là occupaient son établissement presque toutes les nuits… Et comme ils s'étaient dit « à demain » avant de se séparer, il était clair qu'ils seraient présents ce soir.
Pour Nick, le plan s'était mis en place rapidement, à partir du moment où le mot « Poker » avait été prononcé. Une fois que Finnick eut fini de lui résumer la situation, le renard avait déjà esquissé les différentes étapes de leur action vengeresse.
« On va se servir d'Alexandre Lupin. » avait-il déclaré, ce qui avait immédiatement fait tiquer Finnick.
« Ah non ! » avait-il protesté. « Je refuse de mettre une robe et de me faire appeler Françoise ! »
« Dans ce cas, on te fera porter une jupe et tu t'appelleras Martine. » avait répondu Nick derechef, le tout accompagné d'un léger ricanement.
Cette réponse avait généré un accès de rage attendu de la part de Finnick, qui avait beuglé si fort que Nick avait été obligé d'éloigner son téléphone de son oreille. « Tu as de la chance que j'ai promis à Dizzie de ne jamais toucher à tes beaux yeux, sinon je te les aurais arraché et je te les aurais fait bouffer ! »
« Je suis vraiment chanceux d'avoir une sœur si prévoyante… »
Un silence pesant s'était instauré entre eux suite à cela, mais Nick ne s'en était pas inquiété. Il connaissait suffisamment Finnick pour savoir qu'il s'agissait là du temps qu'il fallait au fennec pour contrôler sa rage, la digérer, et la tourner vers quelque chose de plus productif, comme l'accomplissement de la mission du lendemain, par exemple.
« Tu crois que c'est une bonne chose de les confronter frontalement, comme ça ? » avait finalement repris Finnick au bout de quelques secondes. « Autant y aller à coups de batte, je dis ! Tu sais que je peux faire décoller des têtes d'un simple revers. »
« Autant que possible, j'aimerais éviter d'avoir recours à la violence. Il y a d'autres moyens de faire comprendre à ces enflures qu'ils sont allés trop loin… »
Le fennec s'était alors raclé la gorge bruyamment, faisant entendre un son de léger mépris. « Cette lapine t'a vraiment ramolli, mon vieux. »
C'était là sa version des choses, songea Nick, alors qu'il franchissait à présent le hall d'entrée du Zootopia Central, la conversation de la veille toujours en tête. Finnick avait sans doute oublié que son associé avait toujours eu tendance à ménager ses coups de manière détournée. Nick n'aimait pas les confrontations directes, quand il y avait un moyen d'obliger son opposant à s'enfoncer de lui-même. Si tout se passait comme il l'espérait ce soir, il obtiendrait de quoi mettre sérieusement à mal ces petites frappes, tout en récoltant de précieuses informations sur la branche pensante de leur groupuscule extrémiste. S'il devait mener une croisade solitaire contre ces nouveaux ennemis, il le ferait avec toute la force de sa conviction : il ferait tomber les Gardiens du Troupeau. Parce qu'ils symbolisaient tout ce qui le répugnait dans la société actuelle, d'une part, mais surtout parce qu'ils représentaient une menace pour Judy. Il ne laisserait rien ni personne lui faire du mal à nouveau. C'était une promesse qu'il s'était fait à lui-même, et il la tiendrait, quitte à y laisser la peau.
La lapine en question était déjà réveillée lorsque Nick franchit la porte de sa chambre en brandissant victorieusement les victuailles qu'il avait achetées… Et fut quelque peu dépité de la découvrir en train de manger un cookie pistache-chocolat-blanc king size, un gobelet géant de milk-shake carotte-noisettes déjà bien entamé disposé à ses côtés, sur la table de chevet. Se tenant près du lit, Benjamin Clawhauser tourna un visage surpris vers Nick, et lui fit un petit signe de la patte. Visiblement, le guépard avait eu la même idée que le renard, et était passé par le Snarlbuck du coin de la rue pour sustenter Judy… Et lui-même, bien évidemment, étant donné la boîte de donuts familiale déjà largement entamée, qui trônait fièrement sur le bord du lit, juste à portée de ses pattes dodues.
« Salut, Nick ! » déclara finalement Judy d'une voix radieuse. « Les grands esprits se rencontrent, on dirait ! Benji et toi avez dû lire dans mon esprit… Je suis tout simplement affamée. ». Elle poussa un petit rire avant de l'inviter à les rejoindre.
Le renard s'exécuta, essayant de dissimuler sa déception derrière le masque de son sourire cynique. Il déposa son sac de délicieuses pâtisseries et boissons matinales au bas du lit, avant de se tourner vers Clawhauser, serrant la patte que le policier rondouillard lui tendait.
« Heureux de te revoir, Nick ! » commença le guépard d'une voix joviale, avant de prendre un air plus dépité, joignant timidement ses pattes contre son ventre rebondi. « Désolé de t'avoir coupé l'herbe sous le pieds… Je voulais passer voir Judy le plus tôt possible avant de prendre mon service. »
« Aucun problème, Ben ! » répondit le renard. « Ça en fera plus pour tout le monde ! »
« Non, non ! Pas question ! » intervint Judy en secouant la tête, un petit sourire au coin du museau. « Si vous me l'apportez, c'est que c'est à moi. Qui vous dit que j'ai l'intention de partager ? »
« Même avec un bras hors d'usage, tu es toujours aussi téméraire, pas vrai Carotte ? »
« Hors d'usage ? Approche un peu, je vais te faire voir qu'il fonctionne encore ! » répliqua Judy d'un ton faussement menaçant, sans réussir à se départir de son sourire, qui s'étendait de plus en plus en réponse aux petites provocations de son interlocuteur.
Celui-ci, désireux de prouver qu'il ne craignait absolument pas le danger potentiel, s'approcha de Judy, s'arrêtant au niveau de la tête de lit avant de se pencher vers elle, son sourire narquois toujours fièrement campé sur ses lèvres.
« Alors, de quoi est capable ce bras, de bon matin ? » demanda-t-il insidieusement.
La réponse ne se fit pas attendre. Judy redressa son bras gauche et le passa derrière la nuque de Nick, s'en servant pour se hisser jusqu'à lui et lui offrir une petite étreinte, en enfonçant sa tête dans le creux de son cou. Le geste d'affection ne dura qu'un bref instant, avant que Judy, satisfaite, ne le relâche et se laisse retomber contre ses oreillers, mais il fut suffisant pour déstabiliser Nick, lui faisant perdre son sourire victorieux, et le laissant pantois. Visiblement, il s'était attendu à tout, sauf à ça.
Il secoua finalement la tête, reprenant ses esprits, ainsi que son expression détachée, avant de commenter : « En effet, il a l'air d'aller bien mieux. »
« Vous me rendez fou, tous les deux. Tellement adorables… » déclara Clawhauser en poussant un petit gémissement de contentement. Instinctivement, sa patte rejoignit la boîte de donuts, se saisit de l'une des pâtisseries recouvertes de glaçage au chocolat, et vint l'enfourner dans sa bouche entrouverte, encore figée en un sourire extatique.
« N'en fais pas toute une histoire, Benji. » répondit Judy en riant doucement. « Tu as aussi eu droit à ton câlin de bienvenue, pas vrai ? »
« Il n'était pas aussi… Affectueux. » corrigea le guépard en remuant doucement la queue. Puis il poussa un petit gloussement, avant de s'asseoir sur le bord du lit. « Enfin bref. Tout le monde sera soulagé de savoir que tu sors de l'hôpital cet après-midi. Certains collègues seront déçus. Ils espéraient venir te voir dans la soirée, après le service. »
« Ils seront déçus de savoir que je ne reste pas plus longtemps à l'hôpital ? » demanda Judy, feignant l'incrédulité, ce qui fit rire Clawhauser de bon cœur.
« Tu vois très bien ce que je veux dire. » répondit-il en secouant la tête. « Le chef ne s'est pas éloigné une minute de son téléphone personnel hier. Il ne s'est détendu que lorsque l'hôpital a appelé pour donner de tes nouvelles. Enfin, si on suppose que le chef est capable de se détendre, bien entendu… »
La nouvelle sembla surprendre Judy autant qu'elle la toucha. D'une voix timide et incertaine, elle déclara : « C'est… C'est vraiment gentil de sa part… »
« Oh ! Tu as dû comprendre comment il fonctionne maintenant. Tout comme nous, il espère te revoir bientôt dans l'équipe. »
« A ce propos… » répliqua Judy en se penchant en direction de sa table de chevet. Elle fit un mouvement un peu trop brusque, qui lui arracha un petit gémissement de douleur. Immédiatement, Nick était là pour la soutenir. Elle lui offrit un sourire gêné, avant de secouer la tête et de le laisser la reconduire vers le confort sécurisant de ses oreillers. Elle fit un signe de sa bonne patte en direction des tiroirs de la petite commode d'appoint. « Dans le premier tiroir, Nick, s'il te plaît. »
Le renard hocha la tête, s'exécutant pour extirper du meuble le document que Judy voulait donner à Clawhauser. Il s'agissait de sa demande de réhabilitation, qu'elle n'avait pas eu l'occasion de remettre en patte propre à Bogo, la veille.
« Si tu veux bien la donner au chef, Ben… Je pense avoir perdu assez de temps comme ça. Je préfèrerais qu'il l'ait au plus vite. »
Le guépard acquiesça, pliant soigneusement la feuille avant de la glisser dans la poche de son pantalon d'officier. « Je me charge de la lui donner dès que j'arrive au poste. Il ne va pas falloir que je tarde, d'ailleurs. Je préfèrerais ne pas me mettre en retard. »
« Merci, Benji. Je te revaudrai ça. »
Alors que Clawhauser commençait à se préparer à partir, saisissant de trois derniers donuts, un dans chacune de ses pattes, et le troisième en travers de sa mâchoire, Nick ne put s'empêcher de l'interpeler une dernière fois, soucieux d'obtenir des informations sur l'avancée des évènements, quant à l'agression subie par Judy. « Je ne sais pas si tu as le droit de me répondre, mais est-ce qu'on en sait plus sur ce Morris Staliord, le zèbre qui a attaqué Judy ? Il faisait partie de ces Gardiens du Troupeau, c'est ça ? Plus d'infos à ce sujet ? »
Le guépard sembla légèrement gêné, se demandant s'il était autorisé ou non à divulguer des informations concernant une enquête en cours, même si Nick était un éventuel futur collègue, et que Judy s'apprêtait à regagner les rangs des forces de l'ordre. « C'est délicat… » finit-il par marmonner en mâchouillant le donuts qu'il avait dans la bouche. « Je ne peux pas trop en parler, tant que ce n'est pas rendu public… »
Nick baissa la tête, légèrement dépité. Il comprenait que Clawhauser soit obligé de garder ces informations confidentielles, bien entendu… Le guépard dû saisir sa déception, car il rajouta d'une voix un peu plus joviale : « Mais si ça peut te rassurer, Nick, McHorn a cuisiné ce vaurien toute la journée d'hier, et Grizzoli a pris le relais une bonne partie de la nuit. On en a tiré beaucoup d'informations. Alors ne t'en fais pas, on mettra les commanditaires de l'agression de Judy derrière les barreaux sous peu. »
« Attention, Benji ! Tu en dis trop, là. » le réprimanda Judy d'un ton très professionnel. « Non pas que je ne me sente pas intéressée ou concernée, bien entendu. Mais ne va pas t'attirer des ennuis juste pour nous faire plaisir. »
Bien entendu, Judy, toujours pragmatique et sensée, ne pouvait s'empêcher de s'alarmer en voyant son collègue contrevenir à l'une des règles les plus élémentaires de la police. Au-delà de ça, elle voulait préserver le guépard de tout risque… Et plus personnellement, elle voulait simplement prendre un maximum de distance avec les évènements de la veille. Que les Gardiens du Troupeau soient mis aux arrêts ou pas, peu lui importait. Elle voulait oublier que de telles personnes existaient, pour le moment. Elle avait juste besoin de se détacher totalement de cette enquête… Un moyen comme un autre de prémunir l'aggravation de la seconde blessure qui lui avait été infligée au moment de son agression, une entaille psychologique, qui avait ébranlé sa conviction à pouvoir contribuer à l'édification d'un monde meilleur. Un monde où une telle haine existait, enflait et se développait, massive et répugnante, pouvait-il réellement devenir meilleur, même avec toute la bonne volonté des quelques rares personnes semblant s'en préoccuper ? Difficile à croire…
Clawhauser sembla saisir la préoccupation de son amie, et s'approcha d'elle pour lui dire au-revoir, glissant une patte réconfortante contre son épaule. « Hey, ne t'en fais pas Judy. On va les avoir. On ne les laissera pas poursuivre leurs actions. »
Ce n'était pas vraiment là qu'était le nœud du problème, aux yeux de Judy, mais l'affectation de Benjamin la toucha sincèrement, et elle hocha la tête, se forçant à lui offrir un sourire. Malgré tous ses efforts, elle eut du mal à le rendre convaincant.
Cela ne désarma pas le guépard, qui poussa un petit rire d'encouragement. « Allez, tu peux faire mieux que ça, Hopps ! »
L'enthousiasme de Clawhauser eut raison du dépit de Judy, et son sourire de façade devint plus sincère. « Merci, Ben. »
« A ton service ! » répondit le guépard avant de la saluer officiellement. La lapine répondit au salut de son camarade, puis celui-ci quitta la chambre, après avoir dit au-revoir à Nick.
Lorsque la porte se referma, les laissant seuls tous les deux, le renard se dirigea doucement vers le bas du lit, récupérant son sachet de chez Snarlbuck pour venir le déposer sur la table de chevet, aux côtés de Judy. « Alors, es-tu vraiment aussi affamée que tu le prétends ? Si ce n'est pas le cas, ce thé au jasmin aura au moins le mérite de remonter un peu ton moral en berne… »
Il avait prononcé cela sur un ton détaché, mais Judy comprit bien vite qu'il avait vu clair en elle, et saisi son dépit général par rapport à la situation. Elle détourna légèrement les yeux, un peu gênée, avant de saisir le gobelet cartonné que Nick lui tendait. Elle l'enserra de ses deux pattes, appréciant la chaleur dégagée par le contenant, et l'odeur douçâtre de l'infusion qu'il contenait.
« Alors ? » reprit le renard, que ce silence ne semblait pas satisfaire, en termes de réponse à sa question. « On dit souvent que la nuit porte conseil, mais j'ai l'impression que la tienne t'a plutôt remuée. »
« Je… J'ai juste envie d'oublier ce qui s'est passé hier, Nick… pourrait-on éviter d'en parler, au moins pour un petit moment ? »
« Bien entendu, Carotte… Je ne vais pas t'arracher les mots de la bouche. Mais si ça commence à trop te travailler, ces oreilles sont là pour t'écouter. » Pour faire bonne mesure, il agrippa ses oreilles à deux pattes, et les tira vers le bas, tout en prenant une expression confuse que Judy saisit au vol… La lapine ne put réprimer le léger rire qui la gagna à cette vision.
« Tu es impayable, franchement ! » déclara-t-elle d'une voix rieuse. « Si j'avais pu te prendre en photo, j'aurais immortalisé l'instant. »
« Tu crois franchement que je t'aurais laissée faire ? Je tiens à ma réputation… »
« Ça aurait contrebalancé ton chantage photographique de l'autre soir. Une épée de Damoclès au-dessus de ta tête, histoire de changer un peu. »
« Tatata. » corrigea Nick en secouant la tête. « Rien ne viendra jamais battre les preuves compromettantes que j'ai à ma disposition, te concernant. Tiens-le toi pour dit, Carotte, tu ne me battras jamais à ce jeu-là. »
« Oh, mais quelle présomption… Je te rappelle que je l'ai déjà fait une ou deux fois. » déclara-t-elle d'un air narquois, en ajoutant un petit clin d'œil en guise de signature.
« Mouai… » répondit Nick d'un ton peu convaincu. « Je crois cependant que rien ne battra jamais les précieux cadeaux que tes parents m'ont offert hier… pas vrai, Laverne ? »
Bien entendu, il fallait que ça sorte. Judy s'était attendue à voir son deuxième prénom, qu'elle avait en horreur, et dont elle avait particulièrement honte, venir s'abattre sur elle comme une grêle infernale, maintenant que Nick en avait connaissance. Mais malgré tout, elle ne s'y était pas préparée. Elle poussa un râle d'agonie des plus théâtraux en agrippant ses oreilles des deux pattes pour venir se couvrir le visage avec, essayant de dissimuler sa honte.
« Je t'en prie, Nick. Pas ça… L'entendre de ta bouche… C'est encore pire… »
« Mais non, pas du tout. Avec ma voix magnifique, tendre et suave, ce prénom prend une tournure colorée, aux accents presque érotiques. Ecoute et apprécie : Laverne, Laverne, Laverne… » A chaque itération du prénom, il s'était rapproché d'avantage, la dernière prononciation se manifestant sous la forme d'un souffle sensuel qui glissa dans le creux de l'oreille de Judy.
La lapine fut parcourue d'un frisson incontrôlable, tandis que son corps réagissait immédiatement, avant qu'elle ait la moindre chance de se contenir. Une vague de chaleur la parcourut, bombardant Nick de phéromones. Celui-ci fut pris à contrepieds une nouvelle fois. Bien qu'il se soit retrouvé confronté à cette expérience un certain nombre de fois au cours des derniers jours, il ne s'y était toujours pas accoutumé. Sans doute ne s'y ferait-il jamais, pour son plus grand plaisir. Il faillit glisser du lit, et se rattrapa de justesse, se stabilisant avant de se racler la gorge.
« Tu… Tu vois ? » parvint-il finalement à articuler d'un ton qu'il peinait à affirmer comme détaché. « Ce prénom a un vrai pouvoir érogène. »
« Arrête tes idioties, Nick… » déclara Judy d'une voix éraillée par la gêne.
« Très bien. Je garde ce joker dans ma manche pour une prochaine fois. Si tu me parlais plutôt de Bobby Catmull ? »
« Oh ! Par pitié ! » gémit Judy. Elle s'était demandée quand cette information compromettante, lâchée sournoisement par sa mère, allait à son tour faire sa grande entrée sur scène. Il n'aurait pas fallu longtemps à Nick pour apprivoiser les précieuses denrées que ses parents lui avaient offertes la veille. Si la lapine en avait eu la force, elle aurait tenté de se fracasser le crâne contre la table de chevet, histoire de sombrer dans un coma profond, et ne pas être obligée de faire face à ces inepties.
« Je regrette, Carotte… » répondit Nick d'une voix faussement désolée, plaquant sa patte contre son cœur pour accentuer son pitoyable jeu d'acteur. « Mais mon petit cœur souffre à l'idée qu'un jour tu aies pu porter tes yeux sur quelqu'un d'autre. Par pitié, abrège mes souffrances et révèle moi la vérité sur ce rival invincible, ce dieu surpuissant que jamais je ne saurais égaler. »
« Ça, je te le confirme… En te voyant agir de la sorte, la comparaison est insultante pour lui, en effet… »
« Outch ! C'est un coup bas, monsieur l'arbitre. »
Cela ne dérida pas réellement Judy, qui croisa les bras sur son torse, grimaçant légèrement à la sensation de douleur qu'éveilla ce geste dans le côté gauche de sa poitrine. Il faudrait qu'elle apprenne à modérer ses mouvements, au cours des prochains jours.
« Je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais m'étendre sur ce sujet, de toute manière. Il n'y a rien que tu puisses faire pour me faire parler, pas vrai ? »
« La dernière personne que j'ai entendu prononcer de telles paroles se retrouvait suspendue au-dessus d'un puits d'eau glacée peu de temps après… »
A l'anecdote impliquant Weaselton, Judy ne put contenir un petit sourire en coin. Oui, elle était plutôt fière de ce coup-là, même s'il n'était pas vraiment réglementaire. Mais la fin avait justifié les moyens, au final. Une fois qu'elle aurait réintégré la police, elle ne pourrait plus se permettre des manœuvres hors des clous, comme celle-ci.
« Est-ce que c'est une menace ? » finit-elle par demander d'un ton accusateur. « Tu vas me refroidir si je ne te réponds pas ? »
« Qui sait ? Après tout, tu as en face de toi le meilleur trafiquant de glace de tout Zootopie ! »
« Quel palmarès ! »
Voyant que la stratégie de la provocation et de la fausse menace ne parvenait à renverser les murailles de ses petits secrets, Nick se décida à employer une stratégie plus sournoise. Il se baissa doucement vers elle, plaquant ses oreilles en arrière, avant de plisser pitoyablement les paupières tout en redressant piteusement son museau, prenant l'air le plus triste, misérable et suppliant possible. Une vraie tête de chien battu. Judy l'observa du coin de l'œil, tout d'abord, puis ne put empêcher son attention de se focaliser sur ce petit regard mouillé qui la contemplait, avant de finalement se retrouvée subjuguée par la composition absolument adorable qui lui était offerte… Elle faillit pousser un petit « oh » de compassion, avant de se souvenir qu'il s'agissait de Nick, et qu'il faisait ça en toute connaissance de cause. Elle secoua la tête, avant de le repousser de la patte droite.
« Pas de ça avec moi, Nick ! Tu n'as pas honte de me faire le coup du regard canin ? »
Le renard maugréa un instant, avant de reprendre son sourire narquois habituel. « Très bien, très bien… Garde tes petits secrets. »
Il resta ensuite silencieux pendant un long moment, sirotant tranquillement son double expresso, tout en commençant à manger l'un des muffins à la myrtille qu'il lui avait ramené. Il semblait avoir sincèrement lâché l'affaire, mais Judy constata rapidement qu'il regardait partout, sauf dans sa direction, et qu'il n'avait visiblement pas envie de lui adresser la parole… Ce qui irrita quelque peu la lapine, car elle ne supportait pas de se retrouver dans la même pièce qu'une personne qui avait visiblement décidé de l'ignorer. Etant d'une nature très sociable (vivre avec près de trois cents congénères pendant près de vingt-quatre ans avait cet effet sur la plupart des mammifères), elle aimait s'exprimer, échanger… Les silences pesants avaient tendance à la mettre mal à l'aise. Et de surcroît, il s'agissait de Nick… Il était là pour elle, en cet instant, et elle avait envie de pouvoir parler avec lui. Mais cette tête de mule n'ouvrirait certainement plus la bouche tant qu'elle ne lui aurait pas donné ce qu'elle attendait.
Judy poussa finalement un soupir de lassitude, au bout d'une minute supplémentaire de ce petit jeu. « Bien… Tu as gagné… »
Satisfait, Nick se contenta de se tourner vers elle, montrant qu'elle avait toute son attention, mais demeura silencieux, comme pour lui faire comprendre qu'elle n'obtiendrait rien de plus de lui tant qu'elle n'aurait pas tout avoué.
« Bobby Catmull était un camarade d'école. On a été dans la même classe, de l'école élémentaire jusqu'à la fin du secondaire… J'avais le béguin pour lui… Depuis les préparatifs de ce spectacle idiot qu'on avait créé ensemble, avec deux autres amis, pour la fête de la carotte, quand j'avais neuf ans. Il s'occupait de l'animation musicale de la pièce, et il était vraiment doué. A la fin du secondaire, il a été accepté au conservatoire de Zootopie, et il allait quitter Bunnyburrow. Alors j'ai pris mon courage à deux pattes, et je lui ai avoué ce que je ressentais, parce que je ne pouvais dignement pas le laisser partir sans le lui dire. Comme je m'en étais douté, mes sentiments n'étaient pas partagés… Je me suis faite éconduire en beauté. Voilà, tu es satisfait, maintenant ? »
« Plus ou moins. » répondit Nick d'une voix attendrie par cette charmante histoire d'un amour d'enfance qui se termine mal. « Mais je crois que tu ne me dis pas l'essentiel. Ta mère laissait sous-entendre un autre aspect plus intéressant, quant à la spécificité de cette intense relation. »
Judy poussa un nouveau soupir, s'avouant vaincue. Au point où elle en était, il lui semblait inutile de chercher à dissimuler les faits. « Bon, d'accord… Bobby était un couguar. »
« Oh. »
Cette exclamation semblait résumer la pensée de Nick à la perfection. Judy se contenta de baisser la tête, légèrement honteuse, évitant soigneusement de croiser le regard que portait son ami sur elle, à présent.
Nick se racla la gorge, avant de demander : « Alors… Tu as vraiment un truc pour les prédateurs, c'est ça ? »
« Peut être bien. » répondit Judy d'une voix tendancieuse. « Et comme mon père me l'a toujours dit : Zootopie en est rempli. J'ai donc l'embarras du choix, pas vrai ? »
« Hey ! » la réprimanda le renard en fronçant les sourcils. La réaction avait été spontanée et sincère, ce qui toucha Judy, et la fit beaucoup rire.
« Oh, je t'en prie Nick, arrête… Je n'ai pas « un truc » pour les prédateurs. C'est juste qu'à mes yeux, l'espèce n'a jamais eu la moindre importance, en matière de sentiments… Je suis sorti avec des lapins, par la suite. Je n'ai pas trouvé ces relations plus ou moins « normales ». »
« Des lapins ? » questionna le renard en insistant clairement sur la marque du pluriel. « Combien de petits amis as-tu eu, exactement ? »
« Trois. » répondit la lapine sans hésiter. « Mais tu n'en sauras pas plus aujourd'hui, vil curieux. A partir de maintenant, ce sera du donnant-donnant. Je te raconterais mes intenses expériences sentimentales lorsque tu en feras autant, Mister bourreau des cœurs. Je soupçonne ce charmant renard d'avoir eu plus d'une conquête au cours de son existence de virtuose de l'arnaque, pas vrai ? »
« Tu n'as pas idée… » répondit Nick d'un ton provocateur, accompagnant cette réponse d'un sourire tout en dents. Judy lui rendit son sourire et ils restèrent plantés là pendant plusieurs secondes, se regardant droit dans les yeux, avant de finalement éclater de rire de concert. Leur euphorie ne se calma que lorsqu'elle éveilla une nouvelle vague de douleur dans la poitrine de la lapine.
Ils partagèrent ensuite le petit-déjeuner que Nick avait apporté, bavardant de tout et de rien, évitant soigneusement les sujets sensibles, notamment ce qui avait attrait aux Gardiens du Troupeau, Nick craignant de révéler malencontreusement ses intentions vis-à-vis de la soirée à venir, Judy souhaitant simplement laisser cette histoire derrière elle le plus longtemps possible.
Comme la matinée avançait, Nick prit congé de Judy, lui annonçant avoir des gens à voir. Lorsqu'elle lui demanda ce dont il s'agissait, il resta évasif, prenant comme nouvelle excuse le fait que les parents de la lapine n'allaient pas tarder à arriver, et qu'il serait mieux pour elle de pouvoir passer un peu de temps seule avec eux, chose dont elle n'avait pu bénéficier la veille. Il promit de revenir en début d'après-midi, lorsqu'elle serait prête à quitter l'hôpital, pour conduire ses parents jusqu'au camion, avant de la ramener chez lui.
Les parents de Judy firent leur arrivée une vingtaine de minutes après le départ de Nick… Et eux aussi avaient eu comme idée de ramener à leur fille un copieux déjeuner. Judy crut qu'elle allait périr d'une indigestion s'il elle engloutissait d'avantage de viennoiseries et de pâtisseries, mais s'obligea à picorer un peu, pour ne pas blesser ses parents. La conversation s'attarda pendant un petit moment sur des sujets communs, que Judy avait à cœur : comment se portaient ses frères et sœurs (elle demanda des détails particuliers par rapport à certains d'entre eux, auxquels elle était particulièrement attachée), comment se passait les récoltes. Personne ne tint compte du fait que Judy avait quitté le domicile familial depuis seulement trois jours, et qu'il y avait donc peu de nouveautés par rapport à ces sujets… Cela ne les empêchait pas de parler, et la lapine s'assurait ainsi d'éviter tout autre sujet fâcheux, ou du moins espérait les repousser au plus tard possible.
Néanmoins, ses espoirs furent de courte durée, puisque Stu fut prompt à relancer le sujet sensible « du renard ».
« Ecoute, Judy… » commença-t-il d'un ton affecté. « Par rapport au renard… »
« Nick, papa. Il s'appelle Nick. »
Son père poussa un petit rire gêné, avant de se racler la gorge et de reprendre. « Par rapport à Nick… » Visiblement, il lui en coûtait de prononcer son nom, mais le fait qu'il fasse un effort en ce sens sembla relativement positif aux yeux de Judy, qui appréhenda moins ce qui allait suivre, du coup. « J'ai sans doute été un peu dur avec lui, hier… Et je m'en excuse. »
« Ce n'est pas auprès de moi que tu devrais t'excuser, tu sais… » répondit-elle d'une voix ferme.
« Je m'en doute. Mais je crois te devoir des excuses, à toi aussi. Je… Je n'avais pas à m'immiscer ainsi dans ta vie sentimentale… Tu fais les choix que tu veux, je suppose. »
Judy secoua la tête face au ton piteux qu'employait son père, et se contenta de lever les yeux au ciel. « Toi, tu t'es fait remonter les bretelles par maman, hier soir… Je me trompe ? »
Stu se contenta de pousser un petit rire gêné, que les deux femelles rejoignirent de bon cœur. Judy écarta les bras pour inviter son père à lui faire un câlin, ce que ce-dernier accepta bien volontiers. La tête posée par-dessus l'épaule de Stu, Judy lança un regard empli de gratitude à sa mère et formula un petit « merci » muet de la bouche. Bonnie se contenta d'un sourire pour toute réponse.
Quand finalement son père la relâcha, Judy poussa un petit soupir, avant de déclarer : « Mais vraiment, vous ne devriez pas vous inquiéter par rapport à ça. Malgré ce que vous avez pu voir, ou… sentir… » Elle se sentit rougir en faisant référence à ce dernier point. « Nick et moi ne sommes pas ensembles. Alors ne tirez pas de conclusion hâtive, d'accord ? »
Bien que son père semblât soulagé par la sincérité qu'il percevait dans le ton de sa fille, Bonnie se montra plus incrédule. « Allons, ma chérie, ne soit pas naïve… Tu sais très bien que c'est faux. Vous n'avez fait que repousser l'échéance d'une chose inéluctable. Il suffit de voir la façon dont vous vous regardez pour le comprendre. A ce stade, tout peut aller très vite… Et comme tu vas passer du temps chez lui, mon instinct maternel m'oblige à te poser la question fatidique… Tu prends toujours la pilule, n'est-ce pas ? »
Judy et Stu tournèrent vers elle un même regard atterré. Ils semblaient tous deux horrifiés par ce qu'elle semblait insinuer.
Ce fut finalement Suzie qui rompit innocemment le silence de plomb qui était tombé sur l'assemblée familiale : « C'est quoi, la pilule ? »
« Ah bravo, Bonnie ! » déclara Stu d'un ton outré en faisant un signe de la patte en direction de la petite lapine. « En voilà des choses à apprendre à une enfant de six ans. »
Le père de famille secoua la tête, n'en revenant toujours pas de ce que sa femme venait de demander, et se précipita en direction de sa plus jeune fille, la prenant dans ses bras en commençant à lui raconter des histoires d'abeilles, de fleurs et de choux, et que la pilule était comme un pesticide, qui repoussait les vilaines abeilles et leur méchant dard.
Laissant son mari à ses délires infantilisants, Bonnie leva les yeux au ciel avant de venir s'asseoir aux côtés de Judy, qui semblait toujours en état de choc suite à la dernière question de sa mère.
« Il est normal que je m'inquiète, Jude… » reprit celle-ci d'une voix douce en posant une patte bienveillante sur la sienne. « Il suffit limite d'une poignée de patte pour mettre une femelle Hopps enceinte. Crois-moi, je parle d'expérience. »
« Maman… » commença Judy d'une voix suppliante, signifiant qu'elle voulait à tout prix stopper cette conversation avant qu'elle aille plus loin.
« Non pas que cela me fâcherait de te voir fonder ta propre famille et avoir ta toute première portée, bien entendu… Mais c'est une chose à laquelle il faut réfléchir sérieusement, car c'est un virage décisif dans une vie. »
« Maman arrête s'il te plaît je ne suis pas prête à avoir des petits d'ailleurs j'y ai jamais pensé et puis il y a mon travail et la ville n'est pas un endroit pour élever des enfants même si j'en aimerais un jour bien entendu mais de toute façon il est trop tôt pour parler de ça et avec Nick en plus non mais n'importe quoi on est même pas ensemble et je n'envisage pas de le laisser me faire quoique ce soit de toute façon pourquoi tu me parles de ça maintenant tu sais bien que ça me met horriblement mal à l'aise alors ne te fais pas d'idée parce que haha c'est grotesque d'accord ? »
Judy avait débité ça à la vitesse de l'éclair, sa bouche ayant du mal à retranscrire oralement ses pensées confuses et terriblement gênées. Cette manifestation paniquée eut au moins le mérite de faire rire sa mère aux éclats. Elle lui serra gentiment la patte, avant de conclure : « Très bien, très bien, ma chérie. Sois quand même prudente, d'accord ? »
Elle acquiesça nerveusement, désireuse de cesser de discuter de sa vie privée (et sexuelle) avec sa mère. Judy serait extrêmement prudente sous tous les aspects possibles et imaginables pourvu que cela pousse Bonnie à arrêter de chercher à savoir comment elle envisageait les choses.
Au même instant, une infirmière fit son entrée, tirant derrière elle un chariot recouvert de fleurs, de boîtes de chocolats, de peluches et autres cadeaux divers et variés. Le tout croulait sous des cartes de prompt rétablissement.
« Bonjour, bonjour, mademoiselle Hopps ! » déclara gaiement l'infirmière, que Judy reconnut comme étant l'ourse qui avait été présente à son réveil. « Le père Noël est passé, on dirait ! »
« Qu'est-ce que c'est que tout ça ? » s'égosilla Judy, les yeux écarquillés, tandis que l'infirmière arrêtait son chariot à ses côtés pour lui permettre d'en apprécier le contenu.
« Des cadeaux de vos multiples admirateurs, il faut croire. » répondit gaiement l'ourse, en lui tendant une peluche d'éléphant géante, qu'elle attrapa plus par réflexe qu'autre chose, disparaissant totalement sous la masse cotonneuse. « On n'a pas arrêté d'en recevoir depuis hier, mais surtout ce matin. La presse a donné des nouvelles de votre état de santé, et a révélé le nom de l'hôpital où vous aviez été admise… Depuis, les cadeaux ne cessent d'affluer… On dirait que la population de Zootopie vous est reconnaissante pour ce que vous avez fait pour elle. »
« C'est… C'est vraiment… incroyable… » parvint à bredouiller maladroitement Judy, encore sous le coup de l'émotion.
Suzie était aux anges et s'était déjà emparée d'une peluche de koala qu'elle serrait fort contre elle, tandis que Stu, abasourdi, contemplait la montagne de présents d'un œil incrédule. Il tourna un regard empli de stupeur vers sa fille, qui eut le bonheur d'y voir de la reconnaissance, et une lueur de fierté.
« On dirait que tu étais faite pour ce boulot, pas vrai Jude ? » finit-il par marmonner en riant doucement.
A ces paroles, Judy ne put contenir un sourire radieux. Entendre ces mots sortir de la bouche de son père était sans doute le cadeau le plus merveilleux qu'elle aurait pu recevoir. Lui qui avait toujours été le premier à remettre en question son rêve de devenir policière et de se mettre au service de la population, et qui n'avait de cesse d'espérer la voir y renoncer et revenir vivre à la ferme avec eux, avait visiblement changé d'avis sur la question. Enfin, il semblait comprendre son choix de vie, et prenait en considération qu'éventuellement, sa fille pouvait peut être bien changer les choses et contribuer à rendre le monde bien meilleur. Qu'elle soit un lapin, ou pas.
Judy tendit la patte vers lui, l'invitant à la rejoindre. Lorsqu'il la lui saisit, elle le tira vers elle de toutes ses forces, avant de le serrer dans ses bras.
Nick jeta un coup d'œil à son portable pour vérifier l'heure. Son planning était serré. Il ne voulait pas faire faux-bond à Judy, qui allait avoir besoin de lui pour transporter toute sa petite famille jusqu'au parking où ils avaient laissé le camion quelques jours plus tôt. Mais en vue de sa petite activité nocturne, il avait besoin d'un soutien de poids. C'était pour cette raison qu'il se trouvait à présent dans le quartier huppé de Tundraville, tentant de faire abstraction du froid ambiant et des petites congères glacées qui se formaient entre les coussinets de ses pattes. Les bras repliés autour de son torse pour se protéger en vain du vent glacial, il avançait d'un pas rapide, remontant la longue avenue déserte, qui desservait les villas gigantesques appartenant aux riches familles du quartier polaire. Il s'arrêta en bout de route, stoppé par la longue chaîne qui barrait l'entrée de la cour pavée d'une vaste propriété de style baroque. Un petit bureau d'accueil se trouvait sur le côté, et il s'y présenta, tentant d'attirer l'attention de l'énorme ours polaire qui tenait à peine à l'intérieur, et qui contemplait le vide, l'air maussade.
« Hep, Raymond ! Ou bien c'est Michel ? »
L'ours polaire tourna la tête de gauche à droite, placide, cherchant à déterminer d'où venait la voix qui l'interpelait. Nick poussa un soupir, avant d'agiter sa patte grelottante : « Là, en bas ! C'est moi, Nick ! »
L'ours se pencha lentement, faisant craquer la structure en bois qui l'entourait. Il poussa un vague grognement, signifiant qu'il avait pris note de la présence de l'intervenant, et qu'il attendait de savoir ce que celui-ci pouvait bien vouloir.
« Je voudrais m'entretenir avec Mr Big, si c'est possible ? »
« Pas possible. » répondit l'ours polaire avec un fort accent slave. « Il ne reçoit personne qui n'ait pas été annoncé. »
« Il me recevra, je pense, si tu lui dis que j'ai des informations sur les salopards qui ont essayé de faire assassiner la marraine de sa future petite-fille. »
L'ours souleva un sourcil, avant de pousser un nouveau grognement sourd. Une seconde plus tard, il portait à son oreille un combiné téléphonique noir… Nick était satisfait. Dès à présent, il savait qu'il obtiendrait ce qu'il voudrait.
Les parents de Judy restèrent auprès d'elle jusqu'à ce que le docteur Barrare ne se présente, aux alentours de treize heures trente, pour assister aux derniers soins que recevrait Judy avait de quitter l'hôpital. Le castor prit un long moment pour inspecter l'état de la blessure, et sembla satisfait de la prise des sutures, et de l'aspect cicatriciel.
« Une de plus, Jude la casse-cou. » ironisa Stu, faisant référence aux multiples cicatrices qui bardaient le corps de la lapine.
« Oui, deux nouvelles en seulement trois jours. Je bats des records. » répondit Judy d'un ton faussement enjoué, ce qui lui valut un regard de reproche de la part du docteur Barrare.
« On va vous proposer un abonnement à notre service d'urgence, à ce rythme. » déclara-t-il finalement en déposant une compresse propre sur la poitrine de Judy, avant de tendre la patte à l'infirmière pour qu'elle lui passe le rouleau de bandes stériles.
La lapine, un peu gênée, se contenta de pousser un petit rire, mais le médecin secoua la tête, reprenant un air plus sérieux. « Je plaisante, bien entendu. » précisa-t-il. « Je ne veux plus vous revoir ici, c'est compris ? »
« Je ferai de mon mieux, docteur. » promis Judy, ce qui sembla contenter le praticien.
Quelques instants plus tard, les soins étaient terminés, et le docteur Barrare apposait sa signature à la feuille de sortie de Judy. Il se tourna alors vers la montagne de fleurs et de cadeaux, avant de pousser un soupir d'incertitude. « Vous êtes sûre que vous ne voulez pas garder tout ça ? » demanda-t-il d'un air sceptique.
« Oui… » répondit Judy. « Mes parents emportent quelques chocolats et ma petite sœur a déjà adopté quelques-unes de ces peluches, mais pour le reste, je ne saurais pas où le mettre, sincèrement… Je n'ai pas de logement ici, et je ne peux pas remplir l'appartement de Nick de fleurs et de boîtes de pralines… Même si je suis certaine qu'il saurait quoi faire de celles-ci. » A cette idée, elle poussa un petit rire, avant de secouer la tête. « Mieux vaut distribuer tout ça aux patients moins chanceux que moi, d'accord ? »
« On fera selon vos désirs, mademoiselle Hopps. C'est très généreux à vous, en tout cas. »
La lapine haussa les épaules avant de laisser sa mère l'aider à passer son bras gauche dans la manche de sa chemise. Judy ressentait des douleurs face à ce type de gestes, et avait du mal à mobiliser assez de force pour parvenir à faire ces choses seule. Le docteur Barrare l'avait assuré que cela ne durerait pas, et qu'elle retrouverait bien vite la mobilité normale de son bras. En attendant, il valait mieux qu'elle le garde en atèle, pour éviter des gestes malencontreux, qui n'occasionneraient que des souffrances inutiles. Judy était donc prête à partir, l'atèle maintenant son bras gauche passée autour du cou.
C'est à ce moment que Nick fit son grand retour dans la chambre… Un bouquet de fleurs entre les bras. Il s'agissait d'un joli assortiment floral aux coloris violets. Son regard fut immédiatement attiré par la montagne de cadeaux qui trônait aux côtés du lit, puis il tourna piteusement son regard vers Judy, puis vers son propre bouquet, puis à nouveau vers Judy.
« Heu… Là, je m'avoue vaincu… » déclara-t-il.
Judy s'avança vers lui en souriant, et se saisit du bouquet qu'il lui avait ramené, prenant le temps d'en apprécier la beauté, avant d'inspirer profondément pour découvrir l'odeur florale délicate qu'il dégageait.
« Merci, Nick. Je vais garder celui-ci, je pense. » Elle se redressa sur la pointe des pattes pour atteindre son visage et déposer un petit baiser sur le bord de son museau. Nick resta interdit un petit instant, avant de lui offrir un sourire sincère.
Il porta ensuite son attention sur le reste des personnes en présence, et les salua de la patte. « Bonjour, tout le monde. Monsieur Hopps, Madame Hopps. Docteur… » Il s'accroupit ensuite pour se mettre au niveau de Suzie et redressa un sourcil à la vue des trois énormes peluches qui lui encombraient les bras. « Plus de place pour une glace à l'eau, j'imagine ? » déclara-t-il en lui tendant l'une de ses fameuses glaces en forme de patte, de couleur bleue, cette fois-ci.
Suzie poussa un petit cri de joie en laissant tomber ses peluches au sol avant de se précipiter vers Nick, acceptant la sucrerie glacée avec joie. Judy lui lança un regard de travers, se questionnant sur les origines de la glace en question. « J'espère que tu n'as pas arnaqué quelqu'un pour t'offrir le jumbo pop nécessaire à la fabrication de cette petite merveille ? »
« Meuuuh non ! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer ? Personne n'est assez stupide pour se faire avoir par une arnaque pareille, voyons… » Il hésita un instant avant de se corriger en lui lançant un regard en coin. « Enfin, presque personne. »
Judy le gratifia d'un petit coup de patte dans l'épaule, en vue de le punir de ses insinuations, mais elle se dérida bien vite, trop heureuse qu'elle était d'enfin quitter l'hôpital. Cela faisait bien longtemps qu'elle s'était habituée aux éternelles provocations de son ami, et elle ne s'en offusquait plus, bien qu'elle en soit souvent la cible. Mais cela faisait partie de ce qu'elle aimait chez lui. Nick se proposa de porter le sac de Judy, et ouvrit la marche pour guider le tout ce petit monde en direction de la sortie de l'hôpital.
A peine eurent-ils mis les pattes dehors qu'un groupe de reporters les assaillit, avides de récolter les premiers mots de Judy, alors qu'elle quittait le Zootopia Central. Celle-ci écarquilla les yeux, ne s'attendant pas à se retrouver ainsi sous le feu des projecteurs. Heureusement, le docteur Barrare fut prompt à intervenir, et avec l'aide de quelques brancardiers, ils parvinrent à repousser le rassemblement à distance, laissant de l'espace à Judy et à sa famille. La lapine dû prendre un instant pour se remettre de ses émotions, tandis que Nick lançait un regard menaçant aux journalistes, qu'il avait du mal à voir comme autre chose que des charognards avides de potins. Etre mis à distance ne ralentissait en rien le flux de questions qu'ils lançaient dans l'espoir d'obtenir les confessions de Judy.
« Avez-vous eu peur pour votre vie ? »
« Que diriez-vous à votre agresseur si vous vous retrouviez face à lui ? »
« Vous sentez-vous menacée par les Gardiens du Troupeau ? »
« Est-ce que vous allez reprendre du service, après tout ce qui s'est passé ? »
Judy fronça les sourcils, visiblement excédée. Elle hésita un instant à s'éloigner sans demander son reste. Nick lui avait assuré que son véhicule était à quelques pas à peine de l'hôpital. Cependant, elle avait un message à faire passer à ces gratteurs de papier, pour qu'ils prennent bien en compte sa position par rapport à la situation. D'une voix ferme, elle leur lança : « Je n'ai qu'une seule chose à déclarer : c'est que je n'ai rien à dire par rapport à ce qui s'est passé, et qu'il n'y a rien à en dire, d'ailleurs. Accorder du temps d'antenne ou des lignes dans les journaux à ceux qui sont responsables de tels crimes de haine, c'est leur reconnaître bien trop d'importance. A mes yeux, ces individus n'existent pas, et je préfère ignorer ce qu'ils sont, tout comme ce qu'ils font. Et je souhaite sincèrement que chaque habitant intègre et honnête de Zootopie en fasse autant. »
Ayant lâché ces mots, elle se détourna du groupe de journalistes, pressant le pas, entourée par ses parents, qui formaient un écran protecteur autour d'elle, tandis que Nick fermait la marche, tournant et retournant les paroles que Judy avait prononcées en son esprit. L'idéalisme exacerbée de la lapine venait à nouveau de s'exprimer tout haut, mais lui le savait très bien : s'obstiner à ne pas voir le mal ne le faisait pas disparaître pour autant. Les choses n'étaient jamais aussi simples. Mais elle n'avait pas à s'en faire… Il s'occuperait personnellement de mettre un terme aux agissements des Gardiens du Troupeau, et une fois qu'il en aurait fini, tout serait comme elle l'avait souhaité : cela serait comme si ces individus avaient cessé d'exister.
La voiture de Nick était une petite berline vieillissante, de couleur bleue. Elle n'avait pas vraiment de style, et il suffisait de la voir pour comprendre qu'elle roulait très peu. En réalité, le renard ne la sortait presque jamais du garage, car se déplacer en voiture à Zootopie tenait de la gageure. Les transports en commun étaient à la fois plus fiables et plus rapides, et pas forcément plus chers (surtout quand on connaissait quelques petits trucs pour voyager à l'œil). Nick aida les parents de Judy à charger leurs affaires dans le coffre, tandis que la lapine s'installait à la place passager, plus spacieuse. Elle se sentait déjà éreintée, et aurait pu s'endormir si ses parents n'avaient pas commencé à l'inonder de recommandations et de conseils, que ce soit par rapport à ses soins ou à sa recherche immobilière. Quand ils commencèrent à s'attaquer à des sujets plus communs, comme ce qu'elle devait manger, les gens qu'elle devait éviter, les quartiers qu'il ne fallait pas fréquenter, elle cessa d'écouter, se contentant d'acquiescer de ci de là, tout en se perdant dans la contemplation des rues de la ville, qui défilaient autour d'elle. La conduite délicate de Nick, le jacassement incessant de ses parents en fond sonore, le glissement continu des façades des immeubles, le tout associé aux médicaments qu'on lui avait fait prendre juste avant son départ, et qui commençaient enfin à faire sérieusement effet, tout semblait la plonger dans un état de somnolence profond, face auquel elle ne parvenait plus à lutter. Quelques minutes seulement après qu'ils aient quitté la place de parking où Nick avait stationné sa voiture, elle était profondément endormie.
« Il ne faudra pas que tu traînes avec ce document, si tu veux pouvoir toucher les aides à l'installation que propose Zootopie pour les moins de vingt-six ans. Tu as compris, Jude ? » demanda sa mère, qui venait de passer deux minutes à expliquer dans le vide des choses que Judy connaissait sans doute parfaitement, étant donné qu'elle s'était déjà installée une première fois à Zootopie, quelques mois plus tôt. Nick lança un coup d'œil au siège passager, et constata que Judy était déjà bien loin, perdue au pays des songes.
« Vous n'en tirerez plus rien, Bonnie. » commenta-t-il d'une voix calme. « Elle est HS. »
« Oh… Tant mieux. » répondit la mère de la première concernée. « Elle a besoin de repos. »
« Comment vous y prenez-vous pour avoir du temps à consacrer à chaque membre d'une famille si nombreuse ? Je suis admiratif, j'avoue. » demanda Nick d'une voix enjouée, tandis qu'il tournait sur une large avenue bardée d'immeubles locatifs, surplombant des arcades commerciales aux vitrines colorées. « Nous n'étions que trois enfants, et ma mère s'arrachait déjà le pelage… Je n'ose même pas imaginer ce que ça aurait donné si nous étions cent fois plus nombreux. »
Au grand étonnement de Nick, ce fut Stu qui répondit. Sa voix était dénuée de toute velléité, et le renard put apprécier pour la première fois le tempérament débonnaire, calme et avenant du patriarche. « Oh, pour ça, il faut une rigueur toute militaire, et une organisation sans failles. Chaque chose et chaque membre de la famille est à sa place et a son rôle à jouer. Cela peut paraître strict au premier abord, mais une fois qu'on est entraîné dans le rouage de la machinerie, on se rend compte que tout fonctionne bien, et que tout le monde est content. »
« Tout le monde participe à l'effort domestique. » compléta Bonnie avec douceur. « Les plus grands s'occupent des plus petits. Chaque portée a sous sa responsabilité une portée plus jeune. Chacun respecte un planning serré, pour la prise du petit déjeuner, les repas, le lavage, etc. En fait, Stu et moi avons assez peu de travail au niveau de l'organisation, en dehors du temps que nous passons à veiller à l'éducation et au bien-être de chacun, bien entendu. »
« Et vous arrivez à vous souvenir des noms de tous ces lapereaux ? A composer avec les personnalités, les goûts et les aspirations de chacun ? » demanda Nick sur un ton admiratif.
« Oui, bien entendu. Ce sont nos enfants, Nick. Nous veillons sur chacun d'entre eux jusqu'à ce qu'ils soient capables de s'en sortir seuls… Et comme vous le voyez, nous restons disponibles même pour ceux qui volent déjà de leurs propres ailes, comme Judy. » explicita Stu. Le renard ne put réprimer un léger sourire en l'entendant l'appeler par son prénom pour la première fois… Les choses semblaient finalement s'arranger.
« Etre parent est un travail à plein temps. » continua le lapin avec passion. « Et c'est d'autant plus vrai dans nos familles rurales. On respecte encore cette tradition qui veut qu'on continue à faire des petits tant qu'on est en mesure de leur offrir un cadre de vie confortable… Je me doute bien que cela doit paraître pittoresque, voire complètement fou, pour un mammifère de la ville… »
Nick secoua la tête, avant de répondre. « Bien au contraire, monsieur Hopps… Je trouve ça assez admirable. Complètement dingue, en effet, mais admirable. Quand Judy m'a appris le nombre de frères et sœurs qu'elle avait, j'ai cru qu'elle plaisantait. Mais si vous vous occupez aussi bien de chacun d'entre eux que vous ne le faites avec elle, je suppose qu'on peut dire que ça fonctionne, c'est vrai. »
Les parents de Judy échangèrent un regard de contentement. Nick commençait à leur plaire. Il avait ce bagout de la cité, ce franc-parler un peu excessif et cette attitude détachée, voire cynique, mais au-delà de ça, il présentait comme un mammifère passionné, avec une forte personnalité, et capable de s'intéresser à toute chose, tant qu'elle lui permettait de s'édifier personnellement. Son intelligence confinait à une forme de sagesse toute particulière, et semblait la définition première de sa personnalité originale et haute en couleurs. En somme, il ressemblait énormément à Judy, sur bien des aspects, même si cela se manifestait d'une manière totalement différente. Facile de comprendre pourquoi les choses semblaient si bien fonctionner entre eux. Leurs personnalités à la fois opposées et complémentaires formaient une alchimie formidable.
Stu poussa un soupir, avant de déclarer : « Je sais que Judy est parfaitement capable de veiller sur elle-même. Elle nous a prouvé tout au long de sa vie qu'elle était une battante qu'aucun obstacle ne semblait capable d'arrêter. C'est une force de la nature, derrière son apparence fragile, et elle me surprend chaque jour un peu plus, je dois l'avouer. Je ne sais pas vraiment de qui elle tient cette détermination sans faille et ce besoin d'aller ainsi au bout des choses, au-delà du raisonnable, d'ailleurs. Mais ça lui réussit. Enfin bref… Je me perds un peu dans mes propos, mais ce que je voulais dire… C'est que… » Le lapin hésita quelques instants, semblant peiner à trouver ses mots. « Ce que je veux dire c'est que j'espère que vous veillerez sur elle, malgré tout. »
« Jusqu'à présent, je vous avouerai que c'est surtout elle qui a veillé sur moi… » corrigea Nick d'une voix rieuse. « Mais je ferais tout mon possible pour que tout aille au mieux pour elle. »
Stu se contenta d'hocher la tête, laissant le soin à son épouse de répondre pour eux deux. « C'est très gentil à vous, Nick. Cela nous rassure énormément de savoir que Judy n'est pas seule dans la grande ville, et qu'elle a quelqu'un de confiance sur qui compter. »
Pour la première fois depuis bien longtemps, Nick Wilde se retrouva sans voix. L'émotion la plus totale le gagnait, et il sentit un léger nœud se former dans sa gorge. Il n'avait pas l'habitude d'être le mammifère sur qui on pouvait compter. Bien au contraire… La plupart des gens le traitait toujours comme un être indigne de confiance, pour la simple et bonne raison qu'il était un renard. Judy avait fait exception et l'avait poussé à se révéler sous son meilleur jour, à faire ce qu'il fallait pour se départir de cette armure de stéréotypes qu'il arborait comme une égide protectrice face à la velléité du monde. Un acte aussi simple, qui se résumait en un mouvement de réconfort, un geste tendre, une patte délicate posée sans crainte sur son avant-bras, accompagné de ces quelques mots qui résonnaient encore en son esprit « Nick… tu vaux tellement plus que ça… », avaient suffi à le convaincre qu'il y avait éventuellement un autre chemin possible que celui qu'il avait emprunté jusqu'alors. Etait-il exagéré de résumer cette idée sous la pensée forte et simple que la lapine l'avait tout bonnement sauvé de lui-même ? Rien n'était plus sûr.
Nick tourna un regard attendri vers la lapine endormie, prenant une nouvelle fois conscience de tout ce qu'elle lui avait apporté. Suis-je amoureux d'elle ? Pensa-t-il. Oui. Oui, je le suis.
Ils arrivèrent sur le petit parking situé à la périphérie de Savannah Central, où ils avaient laissé le camion des parents de Judy, quelques jours auparavant. A une encablure de là se trouvait la station de métro abandonnée où ils avaient découverts le laboratoire clandestin dans lequel les acolytes de Bellwether fabriquaient le sérum à base de Hurleurs Nocturnes. Nick eut une pensée fugace pour ce trio de boucs qui était toujours en cavale, libres d'agir comme ils l'entendaient, même sans le soutien de l'ancienne maire, aujourd'hui derrière les barreaux. Tenteraient-ils quelque chose à leur tour ? C'était à redouter… Comme si que les Gardiens du Troupeau ne représentaient pas une menace déjà suffisamment ardue à confronter.
« Et voilà. Terminus, tout le monde descend ! » commenta Nick en tirant le frein à main.
Le ton un peu plus haut sur lequel il avait proclamé cette assertion avait été suffisant pour tirer Judy de son sommeil. Elle se redressa en grimaçant légèrement. En dormant, elle avait pris une pose inconfortable pour sa blessure, qui la lançait à présent. Elle la massa langoureusement avant de quitter la voiture, les yeux encore embués de sommeil.
Nick aida les parents de Judy à transférer leurs affaires dans la remorque du camion, et bientôt vint le temps des au-revoir. Judy serra son père et sa mère dans ses bras, aussi fort qu'elle le pouvait, en dépit de l'inconfort qu'elle ressentait au niveau de la poitrine.
« Je vous aime fort… » murmura-t-elle, se rendant compte qu'elle leur avait dit la même chose au moment de son grand départ pour une nouvelle vie à Zootopie, quelques mois plus tôt. A présent, elle était à Zootopie, et elle laissait ses parents repartir seuls chez eux, à Bunnyburrow… Sans elle. C'était le choix qu'elle avait fait. Elle resterait ici, là où on avait besoin d'elle, là où elle se sentait réellement à sa place. Dans la grande ville. Auprès de Nick.
« On t'aime aussi. » lui répondit sa mère en la serrant un peu plus fort.
Judy enlaça ensuite sa sœur adorée qui l'embrassa tendrement sur la joue. « Je te reverrais quand, Judy ? »
« Je reviendrai vous voir très bientôt… Ou tu pourras venir chez moi, quand j'aurais mon nouvel appartement, si papa et maman sont d'accord, bien entendu. »
« Oh… Elle est peut-être encore un peu jeune pour voyager seule, tu ne crois pas ? » s'empressa de commenter Stu, craignant que l'idée ainsi plantée par Judy ne germe et ne prenne racine dans l'esprit entêté de la petite Suzie.
Judy se contenta de rire pour toute réponse, tandis que Nick approchait, la patte tendue, en direction de Stu. Ce-dernier la lui serra sans une once d'hésitation, au grand soulagement de Judy. Lorsqu'il tendit la patte vers Bonnie, celle-ci leva les yeux au ciel devant tant de formalités, et se redressa sur la pointe des pattes pour attraper le renard par les épaules, et lui faire les bises. Judy ne put réprimer un petit ricanement devant l'expression abasourdie du renard, qui ne s'habituait décidément pas à voir des proies se montrer si à l'aise avec lui. Enfin, Suzie n'attendit pas qu'il vienne vers elle pour lui dire au-revoir à sa façon. Nick la retrouva agrippée à sa queue, qu'elle serrait à la manière d'une peluche duveteuse.
« Au-revoir, Nick ! J'espère qu'on se reverra bientôt ! » déclara-t-elle dans un grand sourire.
Le renard lui posa une patte affectueuse sur la tête, avant de lui caresser doucement les oreilles. « Moi aussi, mini-Carotte. »
Les parents légèrement anxieux s'attardèrent encore quelques minutes en conseils et en recommandations, rappelant à Judy de se montrer prudente, sa mère lui glissant une dernière fois à l'oreille de ne pas négliger sa pilule, ce qui eut le don d'incommoder l'intéressée au plus haut point. Finalement, ils trouvèrent la force de faire démarrer le camion et de prendre la direction de la sortie de la ville.
Judy et Nick les regardèrent s'éloigner, demeurant silencieux jusqu'à ce qu'ils disparaissent au-delà de leur champ de vision.
Le renard posa ensuite une patte réconfortante sur l'épaule de la lapine, se contentant de lui demander : « Fatiguée ? »
« Exténuée… » répondit-elle.
Et sur ces mots, il la guida en direction de la voiture
Ils franchirent la porte de l'appartement une quarantaine de minutes plus tard. La circulation avait été atroce, et Judy s'était énervée un nombre incalculable de fois à l'encontre de la conduite des autres usagers de la route… Visiblement, la lapine devait être une terreur au volant, le genre de mammifère à perdre son calme et son tempérament avenant pour se transformer en une tempête de rage injurieuse prête à tout réduire en cendres sur son passage. Note personnelle de Nick pour Nick : ne jamais laisser Judy conduire, sauf en cas d'extrême nécessité.
Judy traînait les pattes à présent. Toute forme d'énergie semblait avoir déserté ce petit corps qui fonctionnait à présent sur pilote automatique. Le programme de la soirée pour elle semblait évident : douche, manger, médicaments et dodo. La première de ces étapes semblait d'ailleurs être la plus problématique aux yeux du renard, et il s'empressa de s'enquérir auprès de Judy à ce sujet : « Hum… Tu vas être capable de te laver seule, n'est-ce pas ? »
« Ne t'inquiètes pas, Nick… Je ne suis pas encore grabataire, et ils m'ont montré comment m'y prendre ce matin. »
« Bon… Tant mieux. » répondit le renard, sans parvenir à dissimuler la petite note de déception qui s'insinua bien malgré lui au fond de sa voix.
« Nicholas Wilde ! Aurais-tu eu en tête l'idée de tirer profit de la situation, par hasard ? » demanda Judy sur un ton faussement outré.
« Moi ? » s'exclama le renard en plaquant ses deux pattes contre sa poitrine. « Pour quel genre de mammifère me prends-tu ? »
« Pour un mâle… De ce côté-là, vous êtes tous les mêmes. »
« Attention, Carotte. Tu recommences avec les préjugés ! »
« Ceux-là me semblent fondés. Mais si tu me le demandes très gentiment, je te laisserai peut être me masser les jambes, tout à l'heure… » déclara-t-elle d'une voix aguicheuse.
Nick avala à sec, perturbé par ce changement de ton. Son malaise sembla réjouir Judy au plus haut point. Le renard se sentit particulièrement désolé de devoir remettre ces plans pour la soirée en perspective. « Malheureusement, Carotte, j'ai promis à Finnick d'aller boire un coup avec lui, ce soir. »
« Oh. » répondit-elle, légèrement surprise, avant de secouer la tête. « Bien entendu, Nick ! Pas de soucis. »
« Tout ira bien pour toi, ici ? »
« Bien sûr ! L'activité au programme inclus dorlotage d'oreillers et pionçage intensif. »
Nick hocha la tête. Il détestait l'idée de la laisser seule, au jour de sa sortie d'hôpital, mais il n'avait pas le choix. Tout était programmé pour ce soir, et il ne pouvait plus reculer maintenant. Il se dirigea vers la cuisine, après avoir déposé le sac de Judy dans la chambre.
« Tu peux aller te décrasser, si tu veux, ou te reposer un peu… Je vais nous préparer quelque chose à manger. Enfin bref, tu fais comme chez toi, en somme. »
Judy hocha la tête, avant de se diriger vers la chambre pour ranger les affaires que sa mère avait préparées à son attention. Elle s'autorisa à occuper une petite portion de l'étagère centrale du dressing de Nick, et y disposa les quelques ensembles de vêtements et de lingerie dont elle disposait. C'était loin d'être la totalité de ses affaires personnelles, mais Bonnie lui avait promis de lui faire parvenir le reste en recommandé dans les plus brefs délais. Pour ce qui était du mobilier, ça n'avait aucune importance : elle n'en avait tout simplement pas.
Une fois qu'elle en eut terminé avec son linge, elle tira du sac sa petite trousse de toilettes et se dirigea d'un pas lent en direction de la salle de bain. Elle se sentait encore un peu gênée d'abuser ainsi de l'hospitalité de Nick, et même si cela incluait de passer plus de temps en sa compagnie (ce qui n'était bien entendu pas pour lui déplaire), elle pensait qu'il faudrait qu'elle s'investisse rapidement dans la recherche d'un nouvel appartement. Ce serait certainement plus commode, pour l'un comme pour l'autre.
Il lui fallut du temps pour parvenir à refaire son bandage au mollet, étant donné que son bras gauche semblait vouloir faire des siennes. Elle se lava en respectant les étapes que les infirmières lui avaient indiquées, dans la matinée. La démarche était longue et rébarbative, mais c'était le seul moyen d'épargner sa plaie à la poitrine. Au final, cela lui prit un temps fou, et elle n'avait pas l'impression d'être réellement propre, une fois qu'elle eut terminé. Elle avala ses comprimés d'antidouleurs, ainsi que les antibiotiques qui lui avaient été prescrits, et, entendant la voix de sa mère lui marteler d'y être attentive, elle ne négligea pas de prendre sa pilule.
Une fois son pyjama enfilé, elle quitta la salle de bain en se frottant lourdement les paupières. La dernière étape de la soirée serait d'avaler quelque chose au lance-pierre avant d'aller s'écraser dans le lit de Nick. Pas de réveil prévu avant le lendemain matin, onze heures minimum, c'était une certitude.
Nick leur avait préparé une salade composée, qu'elle trouva absolument délicieuse. Cependant, les médicaments étant très forts, elle ne se sentait pas d'un appétit particulièrement vorace, ce soir… Elle termina néanmoins son assiette bien avant que Nick n'ait atteint la moitié de la sienne.
« Alors, Carotte ? » demanda-t-il finalement au bout de quelques secondes. « Tu pensais sincèrement ce que tu as dit à la presse, tout à l'heure ? »
« Comment ça ? » s'étonna Judy, ne comprenant pas exactement ce à quoi il faisait référence, et pourquoi il abordait soudain le sujet. Il lui avait semblé pensif et distant pendant une bonne partie du repas, un peu comme si quelque chose lui occupait l'esprit.
« Sur le fait que tu préfères tout ignorer de tes agresseurs ? Qu'il ne faudrait pas leur accorder la moindre attention ? Tu penses sincèrement que la meilleure chose à faire est de les ignorer ? Parce que, crois-moi, je doute qu'ils aient l'intention de t'ignorer, toi, ou bien d'ignorer tous ces prédateurs qu'ils haïssent et qu'ils persécutent… »
« C'est ça qui te travaille depuis tout à l'heure ? » demanda-t-elle d'une voix incertaine. « Oui, je pensais sincèrement ce que j'ai dit… Ecoute, Nick… Je sais que tu as été très choqué par ce qui s'est passé, et je l'ai été aussi. Mais c'était un acte isolé. Il était très grave et impressionnant, j'en conviens… Mais en dehors de communiquer des messages de haine sur les réseaux sociaux, ou agresser quelques prédateurs au cours d'une manifestation qui a dégénéré, ces Gardiens du Troupeau n'ont jamais vraiment fait parler d'eux avant mon agression, d'accord ? Ils obtiendront plus de crédit et d'attention qu'ils n'en méritent, si on commence à leur témoigner de l'intérêt. Ils se nourrissent de la peur qu'ils suscitent pour étendre leur influence, tu comprends ? Le mieux à faire, c'est de les ignorer et de laisser la police les retrouver et les arrêter pour leurs crimes, quels qu'ils soient. »
Nick poussa un soupir, semblant longuement peser le pour et le contre de ce qu'elle venait de dire. Finalement, il déclara d'une voix un peu éraillée : « J'admire sincèrement ton optimisme et ta ferveur, Carotte. Mais ces types ont essayé d'avoir ta peau, et si ça se trouve, ils sont en train de planifier le meilleur moyen de finir le travail. On ne va pas attendre les bras croisés qu'ils y parviennent, en espérant que les flics les arrêteront avant qu'ils ne passent à l'acte. »
« Je pense que tu es trop anxieux par rapport à tout ça. La seule chose dont il faut avoir peur, c'est de la peur elle-même. C'est mon grand-père qui m'a appris ça… Bon, il était terrifié à chaque fois qu'il croisait la route d'un prédateur… Mais peu importe, tu vois ce que je veux dire. »
« Oui, mais ça ne veut pas dire que je partage ton opinion. » protesta Nick d'une voix ferme.
« Nick… Si tu as vraiment l'intention de devenir policier, il va falloir que tu apprennes à faire confiance à l'institution à laquelle tu consacreras ta vie. Je ne suis pas inquiète, parce que je sais que le chef Bogo et tous mes collègues travaillent actuellement d'arrache-patte à la résolution de cette enquête. Ils trouveront les meneurs des Gardiens du Troupeau et les mettront sous les verrous. Alors, arrête de t'inquiéter, s'il-te-plaît. »
Nick resta silencieux pendant un petit moment. Il y avait visiblement divergence d'opinions sur la conduite à tenir. Judy préférait jouer la carte de la passivité, sans doute parce qu'elle tentait de réfuter en bloc la gravité de ce qui lui était arrivé, ou tout simplement car elle avait une confiance aveugle dans les forces de l'ordre, ce qui s'avérait logique si l'on considérait qu'elle avait passé sa vie entière à rêver d'en faire partie. Nick, pour sa part, connaissait la rue et ses lois. Il était acclimaté à ces zones d'ombres et aux règles implacables qu'y faisaient régner les éminences grises des différentes mafias, la troisième sphère du pouvoir de Zootopie. Il savait comment fonctionnaient les gangs et les clans, à quel point ils étaient organisés et pouvaient se montrer déterminés à aller au bout de leurs actions criminelles. Les Gardiens du Troupeau ne faisaient pas exception… Judy ne se rendait visiblement pas compte du danger qu'elle encourait.
« Tu ne sais pas comment ça se passe dans les bas-fonds, Carotte. Moi, j'y ai vécu une bonne partie de ma vie. Si on veut éviter que ces tarés ne recommencent, il faut les prendre de court. »
« Et qui va le faire ? Toi, peut-être ? » demanda Judy sur un ton excédé. Visiblement, la conversation tendue, couplée à la fatigue, commençait à l'énerver passablement. Cependant, comme Nick ne répondait rien, et la fixait intensément, elle commença à comprendre où il voulait en venir, et écarquilla les yeux, soudainement horrifiée. « N'y pense même pas ! » l'avertit-elle en redressant l'index. « Nick, je t'interdis de prendre le moindre risque par rapport à ces types, d'accord ? Promets-moi que tu ne feras rien ! Promets-moi que tu laisseras la police se charger de ça ! »
« Techniquement, comme je ferai bientôt partie de la police, j'ai un droit de réserve pour m'en charger à ma manière, n'est-ce pas ? » répondit-il au bout de quelques secondes sur un ton malicieux.
L'assurance manifeste qu'il affichait ne parvint pas à rassurer Judy le moins du monde. Bien au contraire, elle voyait ses pires craintes se confirmer, ce qui ne fit qu'attiser le sentiment étrange qui la gagnait, un mélange explosif de colère et d'angoisse. « Nick, ce n'est pas un jeu ! Tu ne parles pas de rendre une quelconque justice… Tu… Tu cherches seulement à te venger ! »
« Ca suffit, Carotte. » déclara-t-il d'une voix aussi tranchante que l'acier. « N'essaie pas de me faire la morale, d'accord ? Je sais très bien ce que j'ai à faire et pourquoi je le fais. »
« Ah, très bien ! Et bien dans ce cas, explique-moi ! Je serais ravie d'entendre tes excellentes raisons ! »
Elle le contemplait farouchement, l'air combattive, mais l'excitation de ce début de dispute avait agité son rythme cardiaque, et presque immédiatement, elle ressentit une vive douleur au niveau de sa blessure. Elle grimaça en poussant un gémissement endolori, saisissant sa poitrine d'une patte crispée. La vague de douleur était plus forte que celles qu'elle avait enduré jusqu'alors. Elle crut qu'elle allait s'effondrer au sol, et dût se rattraper au bord de la table pour ne pas perdre l'équilibre. Le souffle court, elle sentit les pattes de Nick se poser sur elle et la soutenir, tandis qu'elle éructait, attendant que la l'intensité de la douleur s'amenuise. La sensation désagréable finit par se calmer, mais l'expérience lui avait coupé les jambes. Elle était vidée de toute énergie, et s'effondra contre Nick, peinant à retrouver une respiration normale.
« Tu vois ce qu'ils t'ont fait… Et tu veux que je reste impassible ? » demanda Nick d'une voix désarmante d'inquiétude.
Judy se retourna contre lui et l'attrapa par le cou, glissant son visage dans le creux de son épaule. Elle y respira avec délectation l'odeur musquée mêlée à celle qu'elle y avait déposée, deux jours auparavant. Elle ressentie l'envie impérieuse de renforcer son marquage, mais y résista, se contentant de murmurer : « Je me fiche de ce qu'ils m'ont fait… Je veux seulement que tu restes avec moi… S'il-te-plaît… »
Nick pivota son visage dans sa direction, se perdant dans la contemplation de ces grands yeux, aussi beaux et brillants que des améthystes, qui le suppliaient d'accéder à sa requête. Il sentit Judy fébrile au creux de ses bras. Elle tremblait encore légèrement, son corps réagissant à contrecoups de la crise de douleur et du stress manifeste qui l'affectait à présent. Le renard caressa ses longues oreilles, ce qui la fit frissonner d'avantage. La lapine répondit au témoignage d'affection en glissant sa patte valide contre son torse, suivant la ligne de sa gorge jusqu'à atteindre son museau, qu'elle dirigea doucement vers le sien. Ses yeux se plissèrent lentement, réitérant la demande qu'elle venait de lui faire. Reste avec moi. Nick se sentait totalement perdu, tiraillé entre deux sentiments diamétralement opposés. S'il s'abandonnait maintenant à l'étreinte de Judy, il savait parfaitement qu'il n'aurait plus la force d'aller au bout de son entreprise, car il avait compris qu'elle avait besoin de lui, ici et maintenant. Mais d'un autre côté, sa part consciente projetait la problématique à plus long terme, et planifiait un avenir plus sûr pour celle qui reposait à présent entre ses pattes.
Pour Judy, les choses étaient plus simples. Le mammifère qu'elle aimait semblait vouloir se mettre en danger dans le seul but de la protéger d'une menace des plus hypothétiques. Dans l'absolu, si elle trouvait l'intention chevaleresque et étrangement romantique, elle ne pouvait s'astreindre à l'immoralité que représentait pour elle le fait de le laisser agir librement, sachant qu'il le ferait en plus en dehors des clous de la loi. Nick avait changé. Il aspirait à mieux que cela. Elle ne voulait pas être la cause d'une telle débâcle, pas plus qu'elle n'avait voulu être l'instigatrice de cette soudaine montée de haine entre proies et prédateurs. Il lui semblait avoir allumé malgré elle l'étincelle qui avait mis le feu aux poudres… Toujours était-il qu'elle refusait de voir Nick se mettre en danger dans cette confrontation ridicule, qui n'avait pas lieu d'être. Pourquoi ne comprenait-il pas que c'était là la dernière chose qu'elle souhaitait ? Elle ne voulait pas être à l'origine d'une quelconque escalade de violence, et elle redoutait de l'y voir jouer un quelconque rôle. Nick valait mieux… Bien mieux que cela.
Peut-être que si elle arrivait à lui faire comprendre à quel point elle tenait à lui, à quel point elle avait besoin de lui, il renoncerait à son projet ? Dans cette perspective, enfiévrée par leur rapprochement physique inexorable, elle tendit son museau vers le sien, tout en plissant les paupières. S'il consentait à rester avec elle maintenant, elle lui donnerait tout. Elle s'offrirait entièrement à lui.
Nick ne se débattit pas en la voyant s'approcher. Il comprit immédiatement qu'elle allait l'embrasser. Il n'eut pas de mouvement de recul, et ne ressentit pas la moindre angoisse, ni la moindre envie d'éviter le contact. Son esprit resta calme et détendu, bien que son cœur se soit mis à battre la chamade. Sur l'instant, ce geste d'affection lui sembla naturel, normal… Justifié. Il se moquait bien de tous ses aprioris, de sa volonté d'attendre, de voir où les choses les menaient. Voilà où elles les menaient. Systématiquement, ils y revenaient. Leur attirance mutuelle était une attraction qu'il était impossible de contrebalancer, pas s'il se montrait totalement honnête envers lui-même. Judy avait peut-être raison, après tout. Peut-être qu'il fallait tout simplement laisser l'affaire des Gardiens du Troupeau entre les pattes de ceux qui étaient officiellement chargés de la résoudre. Son tour viendrait, où il aurait à charge de défendre les valeurs qui lui étaient chères au nom des idéaux de justice, lorsqu'il sortirait de l'académie et qu'il rejoindrait enfin les forces de l'ordre. Mais à présent, son action était-elle justifiée, au-delà d'être illégale ? N'était-il pas plus juste d'être là, auprès de sa femelle ? De profiter du fait qu'elle soit saine et sauve, et se perdre dans l'extase de son étreinte et de son contact ? Sans doute, la meilleure solution était celle-là.
Mais la sonnette de son appartement retentit, et balaya ces nouvelles certitudes aussi rapidement qu'une bourrasque éparpille un château de cartes.
Nick s'écarta doucement de l'étreinte de Judy, qui poussa un soupir éperdu face à cette nouvelle interruption. Le renard se racla la gorge avant de se diriger vers le bahut du salon, récupérant avec empressement ses clés et son portable.
« C'est Finnick. Il faut que j'y aille. »
Judy ne répondit rien, se contentant de l'observer piteusement tandis qu'il franchissait la porte de l'appartement, sans jeter un regard en arrière.
