Notes de l'auteur :

Désolé pour le retard dans la publication de ce chapitre, mais j'ai eu un mal fou à l'écrire. Pas vraiment de raison particulière, mais je ne parvenais pas à rendre claires les étapes assez implicites de la manipulation utilisée par Nick au cours de cette longue "arnaque". J'espère que le tout demeurera compréhensible.

Il faut dire également qu'il y a toujours des passages dans une histoire qui sont moins faciles à raconter que d'autres. Ce chapitre est certainement celui qui m'a causé le plus de soucis jusqu'à présent.

J'espère tout de même qu'il vous paraîtra de bonne qualité.

Merci pour votre soutien à tous, et à très vite.


Chapitre 9 : Bluff Bluff Revolution

Alexandre Lupin avait vu le jour lorsque Nick avait commencé à manigancer des arnaques dans les casinos les plus luxueux de Zootopie. Il s'agissait d'un aristocrate parimalien en séjour dans la capitale, muni d'un énorme portefeuille rempli de faux billets extrêmement bien imités (à l'époque, Nick travaillait encore avec son frère, qui était un faussaire de génie), et qui avait un goût prononcé pour le Poker et le Black Jack. Nick avait un don avec les cartes. Non seulement, il les manipulait avec l'aisance d'un magicien rompu aux arts de l'illusionnisme, mais il avait une mémoire visuelle impressionnante qui, couplé à une aptitude surnaturelle à calculer statistiques et probabilités, lui permettait de prévoir les sorties de cartes, et donc de vaincre la banque à tous les coups… Cependant, les deux frères étaient suffisamment malins pour ne pas abuser de ce talent, car quitte à pouvoir destituer les casinos, tout comme les portefeuilles de leurs clients, autant le faire le plus longtemps possible sans se faire remarquer.

Aussi Nick créa-t-il plusieurs personnages hauts en couleur pour tromper la vigilance des croupiers et des videurs. Il disposait d'une panoplie de costumes divers et variés, et s'entraînait régulièrement à rentrer dans la peau des personnages qu'il incarnait. Il y en avait peu que le renard affectionnait d'avantage qu'Alexandre Lupin. Son bagout aristocratique, son côté provocateur un peu précieux, ses manières exotiques et l'accent gracieux qu'il pratiquait, tout dans ce personnage le rendait attirant à ses yeux. Nick se serait bien vu refaire sa vie dans la peau de Lupin. Mais tout vola en éclats lorsqu'il fut trahit, cette tragédie menant son père à la ruine, avec le destin fatidique qui l'attendait ensuite… Il fallait toujours quelqu'un pour payer les pots cassés. Aux yeux de Nick, toute cette petite comédie était morte ce jour-là, et elle avait poussé son dernier soupir en même temps que Jonathan William Wilde.

Nick, pour sa part, avait failli finir en prison pour très longtemps, et il s'était promis de ne jamais remettre les pattes dans l'engrenage des jeux d'argent, des paris, des casinos et des troquets. Il avait enterré Alexandre Lupin avec le reste de ses identités d'emprunt, laissant cette partie de son existence pourrir dans les méandres de ses souvenirs torturés. Parfois, il se réveillait en sursaut la nuit, et avait l'impression que ces fantômes du passé ressurgissaient, occupant les recoins les plus sombres de son appartement. Il lui fallait alors un moment pour trouver la force et le courage de se lever afin d'allumer une lampe qu'il n'éteignait plus de la nuit… Impossible de fermer l'œil, sans cela, si jamais il parvenait à retrouver le sommeil avant le lever du jour.

Mais lorsque Finnick lui avait annoncé que les membres des Gardiens du Troupeau qu'il avait repéré étaient des joueurs de poker réguliers, presque immédiatement Alexandre Lupin, le grand baron parimalien, héritier d'une fortune historique, ayant du sang royal dans les veines (descendant de l'illustre Robin de Loxley, rien de moins que ça), avait ressurgi d'outre-tombe, prêt à reprendre du service pour une toute dernière fois. Nick n'avait pas hésité un seul instant à faire appel à ce spectre issu de son sombre passé, car il savait qu'endosser ce rôle lui permettrait de renouer plus aisément avec ses vieux tours de manipulateur… Et cela, il était prêt à le faire, après des années de rejet et de regrets, pour le bien-être et la sécurité de Judy. Jamais il n'aurait accepté de faire reprendre du service à son alter-égo distingué, si cela avait été pour lui-même. Trop risqué pour son propre bien… Il risquait de retomber dans ses vieux travers, et de reprendre goût à des activités qu'il avait eu bien du mal à stopper. L'arnaque de grande ampleur était une drogue à laquelle il avait goûté bien trop longtemps pour ne pas en ressentir le contrecoup, encore aujourd'hui. Et le prix à payer avait été bien trop élevé pour qu'il ait envie de s'y risquer à nouveau.

Mais Judy en valait la peine. Elle comptait suffisamment à ses yeux pour qu'il prenne tous les risques. Et pour le coup, il s'était assuré de les limiter au maximum, afin de ne pas se mettre en danger inutilement. Il ne voulait pas que Judy puisse lui reprocher, par la suite, d'avoir mis sa vie en péril pour une cause qu'elle jugeait futile. Il avait parfaitement saisi son point de vue… Et il savait qu'elle avait entièrement raison, et que sa vision des choses était la bonne. Il aurait aimé être raisonnable et attendre que la police s'occupe du cas de ces moins que rien. Si Finnick avait été en mesure d'obtenir aussi rapidement et facilement des informations sur les Gardiens du Troupeau, nul doute que la police parviendrait à les coincer sans la moindre difficulté… Mais il avait l'impression d'avoir été attaqué personnellement, au travers du prisme de Judy. Bien sûr, les activistes n'avaient pas agi en connaissance de cause. Nick savait très bien qu'il n'était pas visé en particulier. Mais en raison de la proximité qu'il entretenait avec la lapine, et étant donné son implication dans la résolution de l'affaire des Hurleurs Nocturnes, il ne pouvait s'empêcher de culpabiliser. Entre Judy et lui, il était le prédateur… C'est lui qui aurait dû être attaqué… Mais il s'était retrouvé en position de témoin, assistant impuissant à cette tentative de meurtre qui, si elle avait fort heureusement échoué, avait tout de même eu lieu. Il ne pouvait se départir de l'horreur de cette réalité, alors que la scène se rejouait une nouvelle fois dans son esprit.

Pour la seconde fois de sa vie, il avait été incapable d'agir et de protéger une personne qu'il aimait. Si Judy avait dû succomber à cette attaque, il aurait été incapable de s'en remettre…

« Hey, mec ! Tu m'écoutes ou pas ? »

La voix grave de Finnick le sortit de sa torpeur, et il tourna un regard désabusé vers le fennec, qui bataillait pour enfiler une perruque imitant à la perfection une permanente blonde ondulée, dont la masse synthétique retombait sous la forme d'anglaises voluptueuses. En sus de cet apparat grotesque, le petit renard avait passé une robe à franges violette, dont la traine était garnie de toiles de tulle lui donnant un léger cachet snob-kitsch. Exactement le genre de personnage bon-chic-bon-genre qu'il était supposé incarner. Restait que cette panoplie créait un contraste plus que marquant avec sa voix caverneuse et profonde, ce qui eut au moins le mérite d'arracher un petit sourire ironique à Nick.

« Tu ferais bien de finir de te préparer, plutôt que de te foutre de moi ! » ajouta Finnick sur un ton agacé.

Nick acquiesça, avant de reprendre ses préparatifs. La démarche n'était pas des plus aisées, étant donné qu'ils devaient se déguiser à l'arrière de la limousine que Mr Big avait mis à leur disposition, et que celle-ci était en route, direction Square du Sahara. Ils devraient arriver à l'Oasis de Nacre dans une dizaine de minutes. Raymond conduisait le véhicule, à moins qu'il ne s'agisse de Michel ? Nick ne parvenait jamais à distinguer les deux ours polaires, qui s'avéraient être jumeaux, et aussi soupes-au-lait l'un que l'autre. Un second homme de main de type ursidé, dont le prénom était Vladimir, si le renard se souvenait bien, était installé dans la banquette adjacente, les observant enfiler leurs tenues spécifiques d'un œil aussi curieux que désabusé… Le genre de regard qui prouvait que rien n'était plus en mesure de le surprendre, et certainement pas un fennec travesti en fille de la haute société.

En sus de leur servir d'accompagnants, Raymond/Michel (rayez la mention inutile) et Vladimir étaient également présents pour assurer les arrières des deux renards, si jamais les choses venaient à mal tourner. Une sécurité que Mr Big avait imposée au plan de Nick, et à laquelle ce-dernier avait dû acquiescer, s'il voulait obtenir le soutien du parrain de Tundraville. Il espérait néanmoins ne pas avoir à compter sur eux ce soir. Du moins pas trop tôt.

Nick cala un chapeau haut-de-forme au sommet de son crâne, complétant la panoplie d'Alexandre Lupin. Il était revêtu d'un luxueux et élégant costume noir trois-pièces, avec un charmant nœud Windsor de couleur bleue, bien serré autour du cou, ajustant son col de chemise d'un blanc éclatant. Une montre à gousset était enfoncée dans sa poche de poitrail, laissant échapper une chaînette en or qui glissait sous le revers du veston. Nick avait pris la précaution de porter des lentilles de couleur bleue, afin de dissimuler le vert émeraude caractéristique de ses yeux, et avait peigné sa fourrure vers l'arrière, avant de la plaquer sur son crâne avec un peu de gomina. Il craignait que les Gardiens du Troupeau ne se montrent méfiants et le reconnaissent, s'il ne se distinguait pas au maximum de ses attributs originaux. Après tout, il avait été filmé aux côtés de Judy pendant la conférence de presse… Son visage ne leur était sans doute pas inconnu.

« J'ai l'air de quoi ? » demanda-t-il avec emphase en se tournant vers Finnick.

« Tu as l'air de cet abruti d'Alexandre Lupin, que j'espérais ne jamais revoir de ma vie… Mais, hé ! Le destin, tout ça… »

« Parle plutôt de fatalité, dans ce cas-là… » soupira Nick.

« Hey ! La jouer fine c'était ton idée. On a toujours les moyens de base, ma batte de baseball et tes deux ours polaires de service… Je pense qu'ils seront pas contre un peu d'action ! Pas vrai, nounours ? »

Vladimir tourna un visage patibulaire en direction de Finnick, se contentant de pousser un grognement peu avenant. Loin d'effrayer le fennec, cela ne fit que le renforcer dans son excitation : « Tu vois ? Un vrai bagarreur ! »

« Nan, Finn'. Je te l'ai dit, je ne règlerai pas ça par la violence… Ça ne ferait qu'envenimer les choses. On va la jouer plus fine que ça, et ce sera bien plus efficace, j'en suis persuadé… »

« Ouai, si t'arrives à les convaincre de les laisser t'asseoir à leur table. Je te rappelle que ces types aiment pas trop les prédateurs, mec. »

« Ne t'en fais pas pour ça… » répondit Nick en sortant de son portefeuille une liasse impressionnante de billets de cent, cinquante et vingt dollars, que Mr Big lui avait généreusement confié le matin même. « L'argent brise toutes les frontières, même les plus infranchissables. »

Le fennec poussa un sifflement admiratif à la vue de temps d'argent, avant de secouer la tête. « Tu l'as dit, mon renard ! Même moi j'accepterais de jouer au poker avec toi, si tu me présentais de tels arguments… Et pourtant, je connais ton passif en la matière. »

« Tu vois ? Pas de soucis à se faire, dans ce cas… »

« Mouai… »

Voyant que son associé de longue date n'était toujours pas pleinement convaincu par le plan qu'il proposait, Nick secoua la tête. Il avait compris depuis le début quel était le véritable nœud du problème : « Tu cherches seulement un moyen de ne pas avoir à jouer ton rôle, pas vrai ? »

« C'est si évident ? » déclara Finnick en désignant sa majestueuse robe, parfaitement ajustée. Il avait vraiment l'air d'une petite femelle, dans cet accoutrement. « Franchement… A quoi ça sert que je joue la potiche ? »

« Françoise est indispensable à Alexandre, voyons ! Elle est comme l'assistante du magicien pendant la prestation. Si elle n'est pas là pour détourner l'attention au bon moment, le tour tombera à l'eau. »

« C'est ça… Avoue plutôt que tu adores me faire porter des costumes ridicules. »

Nick dû se contenir pour réprimer un rire nerveux. Il était vrai que Finnick avait tendance à faire les frais de leurs manigances, et à tenir le plus mauvais rôle des deux… Cela tenait à son apparence par nature innocente, qui n'éveillait aucun soupçon, et attirait plutôt la compassion, voire même l'affection. Une capacité que Nick n'avait pas tardé à exploiter, dès lors qu'il avait fait la rencontre de Finnick, il y avait de cela près de vingt ans. Les deux avaient été fourrés dans les combines les plus farfelues et inimaginables possibles, et des nombreuses personnes avec qui Nick avait été amené à travailler, dans le cadre de ses activités illégales, il n'y avait guère que ce fennec qui soit resté un associé permanent, et un ami de confiance. Et cela, en dépit du fait que le renard l'affublait régulièrement de costumes ridicules en vue de lui faire tenir des rôles lui permettant de détourner l'attention de la victime qu'ils cherchaient à arnaquer. C'était plutôt efficace, d'ailleurs… Finnick n'avait pas énormément d'efforts à fournir pour paraître mignon. Ce soir, il jouerait le rôle de Françoise, fille d'Alexandre Lupin, jeune demoiselle aux charmes europattéens, accompagnant son cher père en voyage, et supposée lui servir de garde-fou.

« En tout cas… » reprit Finnick après quelques secondes de silence. « … Je n'en reviens toujours pas que tu aies avoué à la lapine ce que tu comptais faire ce soir. »

« Je ne suis pas entré dans les détails, Finn', je te l'ai dit. »

« Encore heureux ! Il ne manquerait plus qu'elle appelle ses petits potes de la police pour qu'ils se joignent à la fête. Franchement, qu'est-ce qui t'a pris ? »

« Je ne lui ai pas dit où nous allions, ni ce que nous avions concrètement l'intention de faire, donc aucun risque de ce côté-là. Je ne pouvais simplement pas faire ça dans son dos… J'aurais eu l'impression de trahir sa confiance. »

Finnick poussa un soupir de lassitude avant de secouer la tête. Visiblement, les explications fournies par son associé ne lui semblaient pas très convaincantes. « Voilà pourquoi je m'investis jamais dans des relations longues durées avec des meufs… Dès que tu commences à cogiter vis-à-vis de ce qu'elles vont penser, dire ou faire, t'es cuit. »

Nick lança un regard dubitatif à Finnick qui ricana légèrement avant de prendre une petite moue, la plus adorable du monde. Lorsqu'il reprit la parole, ce fut en imitant la voix d'une lycéenne exaltée avec un fort accent parimalien. La performance était bluffante. « Mais ne t'en fais pas, mon grand. Si elle brise ton petit cœur un jour, je serai toujours là pour te consoler. »

« Garde ton numéro vocal pour tout à l'heure, Finn'. » conclut Nick en détournant la tête.

L'Oasis de Nacre était un bar de seconde zone à l'aménagement douteux. Un jour, il y avait de cela bien longtemps (sans doute plusieurs siècles), il avait voulu présenter comme un établissement de standing, sans doute à cause de sa proximité avec l'hôtel Palmtree Casino, complexe resort luxueux et impressionnant, qui dominait le square du Sahara et avait fait sa renommée touristique. Cependant, il ne restait rien de cette époque glorieuse, si ce n'était une décoration défraichie, d'un kitsch absolu, tentant de créer une ambiance d'oasis saharienne à grands coups de palmiers en plastique et de murs peints en trompe l'œil (l'artiste devait s'appeler Kevin, et sa maîtresse de maternelle devait avoir été très fière de sa performance). Le tout était recouvert d'une couche de poussière telle que l'on pouvait tracer son nom en se servant de son doigt, si l'on prenait le risque de le passer sur les boiseries. Seul le comptoir du bar était entretenu, le tenancier s'assurant une zone minimale de confort. Sans doute ses notions d'hygiène ne dépassaient-elles jamais son espace privé.

L'arrivée triomphale de Nick et Finnick débuta bien avant qu'ils ne pénètrent dans le bar. La grande baie vitrée, recouverte par une accumulation continuelle et quotidienne de sable, permettait néanmoins d'avoir une vision relativement correcte (quoiqu'opaque) de Desert Avenue. De fait, les yeux de tous les piliers de comptoir furent attirés et subjugués par la vue de l'impressionnante et impeccable limousine blanche qui se stationna à proximité de ce minable troquet. Le contraste entre l'état général de l'établissement et celui du véhicule était trop important pour passer inaperçu. Nick avait prévu le coup, jusque dans ce genre de petits détails, qui pouvaient faire toute la différence.

En véritable dandy issu du vieux continent, Nick fit son entrée, sa canne sous le bras, en retirant son chapeau bien courtoisement, avant de saluer l'assemblée réunie.

« Bien le bonjour, braves gens ! Que votre soirée soit douce ! » déclara-t-il d'un ton généreux.

Tous les regards étaient fixés sur lui, et sur la petite gamine toute mignonne qui l'accompagnait. Son apparence, sa prestance, son allure, son chic, sa voiture, sa démarche, son expression, tout conférait à ce personnage haut en couleur une aura séductrice des plus irrésistibles.

Le regard de Nick balaya la salle pendant une demi-seconde, mais cela lui fut suffisant pour repérer les individus qui l'intéressaient. Installés à une table du fond, un lièvre, deux phacochères et un tatou battaient les cartes, prenant un air distant. Ils pouvaient toujours essayer de se la jouer détachée, Nick avait vu glisser sur lui leurs regards, et bien que ce contact visuel n'eut duré qu'une minute, il avait lu en eux ce qu'il désirait voir : un mélange de curiosité, d'incrédulité, saupoudré d'une pointe de haine. Après tout, Alexandre Lupin avait beau être magnifique et riche comme crésus, il restait un fichu prédateur. S'installer à la table de ces Gardiens du Troupeau ne serait pas une mince à faire… Mais Nick savait très bien comment s'y prendre.

Le barman, trop heureux de voir un client aussi prestigieux passer la porter de son établissement, l'aida d'ailleurs en ce sens, sans même le savoir.

« Eh bien, ça alors ! » s'exclama le dromadaire, actuel propriétaire des lieux. « Voilà encore un genre d'accoutrement que j'avais jamais vu par ici ! D'où vous débarquez, mon vieux ? »

Nick claqua des doigts avant de pointer son index dans sa direction, focalisant son attention sur lui pour souligner la pertinence de sa question. Il n'avait pas besoin de les voir pour deviner que tous les regards étaient posés sur lui.

« Ah ! Ce que je cherchais ! La bonhomie et la véracité de l'humeur locale ! On m'a toujours présenté Zootopie comme un havre idyllique et multiculturel, où tout le monde était le bienvenue et où chacun pouvait devenir ce qu'il veut, mais je crois bien qu'il n'y a que dans ce genre d'endroits qu'on peut vraiment le vivre, pas vrai ? »

« J'suis pas sûr d'avoir tout compris à votre jargon, m'sieur. » répondit le barman avec une sincérité qui rendait sa stupidité touchante. « D'autant qu'vous causer avec un accent pas commun ! Donc d'où c'est qu'vous v'nez ? »

Trop heureux de voir la curiosité du tenancier lui permettre d'exposer librement son personnage à l'assemblée toute entière, Nick vint s'installer au comptoir, Finnick sur les talons.

« Je me présente, mon bon ami : Alexandre Lupin, baron du Terrier-A-Renards. J'arrive du vieux continent, fuyant la vie traditionnaliste et ennuyante de cette ville, sans doute lointaine à vos yeux, que l'on nomme Parimal ! »

Les yeux écarquillés et subjugués de son interlocuteur suffirent à le persuader que l'effet était plutôt réussi. Aussi, ajouta-t-il : « Je suis en séjour dans votre pays, et ne pouvait me substituer à visiter la grande et impérieuse Zootopie, n'est-ce pas ? Cette ville est une merveille ! Mais je me suis vite lassé de l'aspect guindé de vos hauts lieux touristiques… Toutes ces réceptions données en mon honneur. Fatiguant, vraiment… »

« Oh… Ça devait être aut'chose qu'ici, pour sûr ! »

« Que vous dites ! Il y a un certain charme rustique dans ces petits établissements citadins. Votre bar a un charme fou à mes yeux… Il est tellement… exotique. »

Nick avait actuellement du mal à se montrer convainquant sur ce coup-là, tant l'état général des locaux laissait à désirer, mais il tint bon, et parvint à ponctuer sa réplique d'un sourire sincère, qui acheva de faire passer la pilule.

« Ben… C't'un honneur certain d'vous r'cevoir ici, m'sieur l'baron ! » s'exclama le dromadaire d'un ton confus et visiblement gêné. « J'vous sers quequ'chose à boire ? »

« Avec joie ! » clama Nick d'un ton jovial, avant de pivoter sur son tabouret pour faire face à la dizaine de badauds qui occupaient l'établissement, et qui étaient demeurés passablement silencieux depuis son arrivée. « Et faites donc de même à chacun de ces messieurs. J'offre ma tournée pour célébrer ma joie de trouver enfin un lieu typique, tel que j'en recherchais depuis mon arrivée dans cette belle ville ! »

A ces paroles, les usagers en présence ne se sentirent plus de joie, et proclamèrent leur contentement à l'unisson. Tous, sauf les quatre Gardiens du Troupeau, bien entendu. Tel que Nick l'avait prédit, ils seraient plus difficiles à faire entrer dans le manège… Mais le piège était déjà tendu.

Le renard prit une bière dont le goût était atroce, et dont le dosage en mousse était des plus déséquilibrés. Mais il en vanta les qualités exceptionnelles, proclamant qu'à force de ne boire que des vins de coteaux réputés, il avait fini par en oublier le goût fantastique des choses simples. Il s'assura que chaque personne dans la salle ait droit à sa boisson gratuite, et fit bien voir l'épaisseur de son porte-monnaie lorsqu'il extirpa le premier billet de cinquante dollars de la soirée. Bien entendu, les quatre membres des Gardiens du Troupeau n'avaient pas répondu à son offre de tournée générale, et étaient restés discrets, ne commandant rien en son nom. Nick simula de le remarquer, quelques minutes plus tard, et les alpague d'un ton jovial, depuis son tabouret de bar.

« Eh bien, messieurs ! Ne soyez pas timides et joignez-vous aux réjouissances ! N'ayez crainte si vos goûts exigent des hydromels plus onéreux que de simples bières : il n'y a pas de boisson à la carte que je ne peux vous offrir ce soir. »

Les phacochères échangèrent un regard gêné. Il était clair qu'en dépit de leur haine des prédateurs, ils étaient sur le point de céder à la tentation. Pour le tatou, c'était impossible à déterminer, car il tournait le dos à Nick… Mais au regard que le lièvre lui lança, il était évident qu'il avait envie de profiter d'une boisson à l'œil, lui aussi. Le lagomorphe serait donc son épine dans le pied, ce soir. Il le prouva en répondant pour les trois autres.

« T'es gentil, l'excentrique, mais on ne veut rien qui vienne de toi. Compris ? »

Loin de témoigner une quelconque affectation face à cette réponse des plus agressives, Nick laissa s'exprimer la nature profonde d'Alexandre Lupin, un mammifère qui avait toujours eu tout ce qu'il voulait dans sa vie, et auquel personne ne disait « non ». Il secoua la tête, toujours souriant, avant de se redresser de toute sa hauteur, et de se diriger d'un pas leste en direction de la table où était réunis les quatre acolytes.

Le barman le héla un instant, l'air un peu démuni, mais surtout inquiet, ne sachant trop comment le mettre en garde sans brusquer certains de ses habitués : « M'sieur le baron, ces gens-là… Faut pas leur en vouloir. Faut juste les laisser tranquille. »

Mais Nick ne jeta même pas un regard en arrière. Il en avait fini avec le barman pour ce soir. Il n'avait été que l'introduction… Le vrai spectacle commençait maintenant. Nick espérait seulement qu'il était toujours aussi doué qu'à l'époque. Alexandre, c'est le moment d'exprimer tes talents, pensa-t-il très fort, avant de se fondre à nouveau dans la peau du personnage.

Il s'arrêta à quelques pas de la table. Cette fois-ci, les regards des quatre proies étaient tournés vers lui, et il n'y lisait rien de bienveillant. Cependant, il ne se départit à aucun moment de son sourire élégant et charmeur.

« Messieurs, j'insiste… » commença-t-il. « Il ne peut y avoir de mammifère qui ne profite de ma générosité, ce soir. »

« Qu'est-ce qu'il y a que tu ne comprends pas dans ce que je t'ai dit à l'instant, renard ? » Le mépris avec lequel le lièvre avait prononcé ce dernier-mot donna envie à Nick de laisser tomber sa couverture et de se lancer à corps perdu dans la stratégie de Finnick, mais il tint bon et resta campé dans les bottes de l'aristocrate. « On veut rien qui vienne de toi ! Alors va voir ailleurs, okay ? »

« Quel dommage, très cher. Vraiment… Il y a tant de bonnes choses dans la vie dont on veut profiter, et si peu d'occasion d'en abuser. Cependant, je comprends que votre fierté et votre honneur de Zootopien puisse vous empêcher d'accéder à mon offre, et je ne vous incommoderai pas plus longtemps. »

« Parfait. Dégage maintenant. »

« Certes, mais… Si je ne m'abuse… Vous jouez au poker, n'est-ce pas ? » demanda soudain Nick en laissant glisser son regard sur la table, et en affichant une expression radieuse.

La question n'éveilla chez le lièvre qu'un profond soupir de lassitude, qui annonçait une colère sous-jacente, ne demandant qu'à exploser. Nick l'ignora totalement, poursuivant sa stratégie d'approche. « Me croiriez-vous si je vous avouais être venu à Zootopie principalement pour profiter des casinos, et occuper les tables de poker ? Ce type de divertissement n'est pas connu à une telle échelle, par chez nous et… »

« Ben va jouer au casino, alors ! Et fous-nous la paix ! » le coupa le lièvre sur un ton plus impatient, en plaquant violemment ses deux pattes sur la table.

« Hoho, que vous êtes amusant, mon cher. Votre franc-parler est si typique. Je me sens dépaysé rien qu'à converser avec vous. »

La réaction totalement détachée du personnage laissa le lièvre sans voix pendant quelques secondes. Juste ce qu'il fallait à Nick pour avancer ses pions.

« Malheureusement, le jeu en casino est si règlementé, si encadré, si… je ne sais pas comment dire… Quel mot employer ? Hmm… Aseptisé ! Oui, voilà, c'est le bon terme ! Mais ma vision du poker, le vrai, c'est celle que vous m'offrez actuellement. Un vrai régal pour les yeux, d'ailleurs. Des gens rudes dans un bar, jouant des coudes et se lançant des regards en coin par-dessus leurs bocks de bière, dans une ambiance tendue mais pleine de camaraderie ! Aaaaah ! Je n'y tiens plus ! Je me joints à vous ! »

Et sans attendre leur réaction, il se saisissait du dossier d'une chaise attenante, et une seconde après, il était assis à leur table, entre le phacochère et le tatou. Les deux mammifères lui lancèrent un regard plus surpris qu'agressif, et encore une fois, il n'y eut que le lièvre pour réagir.

« Tu vas lever ton cul de là et dégager, sinon ça va mal aller, crois-moi… »

« Oh, ne soyez pas comme ça, très cher ! » répondit Nick d'une voix rieuse, qui ne présentait aucun signe d'inquiétude. Le lièvre se trouva à nouveau décontenancé par l'allure décontractée et détachée de ce renard qui, visiblement, ne voulait pas comprendre qu'il avait choisi les mauvaises personnes à ennuyer ce soir. « Cela vous gêne d'avoir un nouveau joueur dans votre cercle privé, c'est ça ? On a peur de l'inconnu ? »

Alors que le lièvre allait se redresser pour en venir aux pattes, il se passa deux choses qui firent tourner la situation en faveur de Nick, et acheva de refermer le piège qu'il avait tendu avec habileté. La première fut que le renard ouvrit son portefeuille, faisant apparaître la liasse énorme de billets qu'il contenait. La deuxième fut le concours de Finnick, dont le rôle se mettait enfin en place, et juste au bon moment.

D'une voix candide et fraîche, le fennec déclara : « Ce monsieur a raison, papa. Tu ne devrais pas jouer au poker, tu es nul et tu perds tout le temps. »

Nick saisit au vol les regards à la fois affolés et entendus que s'échangèrent les autres mammifères attablés, et le renard eut envie de serrer le fennec dans ses bras pour le remercier de la perfection de son timing. Les Gardiens du Troupeau étaient appâtés et ferrés.

« Oh, allez, Blake ! » lança le plus grand des deux phacochères en donnant un petit coup de coude au lièvre. « On joue tout le temps tous les quatre… Un peu de sang neuf ne nous fera pas de mal, pas vrai ? » Et pour bien accentuer le message sous-jacent, il ponctua sa question d'un clin d'œil qui était tout, sauf discret. Parfait, si ces types étaient aussi nuls en communication, il parviendrait à obtenir d'eux tout ce qu'il voudrait, ce soir.

Le dénommé Blake laissa son regard glisser une nouvelle fois sur le portefeuille plus que garni du nouvel arrivant, et sembla cogiter un instant. C'est ça, prends-moi pour un étranger idiot et sans cervelle… Prends-moi pour ce que je te fais croire que je suis : un bon gros pigeon, pensa Nick avec affectation, sachant très bien que tout allait se sceller dans les secondes à venir.

« Okay. » déclara finalement le lièvre en haussant les épaules, ce qui lui valut les congratulations des trois autres. Nick n'eut pas à beaucoup forcer pour simuler sa joie. Il était à présent en place, et si tout se passait bien, d'ici peu de temps, ces quelques mammifères regretteraient amèrement d'avoir un jour pensé que ce serait une bonne idée de rejoindre les Gardiens du Troupeau.

« Dans ce cas… » déclara Nick. « Nous voilà camarades de poker pour la soirée ! Et mes camarades ne peuvent avoir des chopes vides ! Laissez-moi réitérer mon offre de tout à l'heure et vous offrir de quoi les remplir. »

A présent qu'il avait été accepté à leur table, il devenait difficile pour ces quatre-là de lui refuser quoique ce soit. Ils acquiescèrent de bon cœur, heureux de déjà pouvoir abuser de cette montagne d'argent, qu'ils allaient en plus avoir le bonheur d'extorquer à un renard, à un foutu prédateur. Ils devaient sans doute s'imaginer qu'ils allaient passer une excellente soirée, à présent, et qu'ils auraient des anecdotes plus qu'amusantes à raconter à leur prochaine réunion de spécistes extrémistes. Nick pouvait les entendre d'ici : « Hey, tu devineras jamais ! On a plumé un foutu renard au poker, l'autre soir. Il est arrivé en costar, et reparti en caleçon. » Haha. Tout le monde se marre. Vraiment trop drôle.

La première tournée, généreusement offerte par Nick, arriva alors qu'ils jouaient leur première partie. Nick n'avait pas besoin d'être le donneur. Il n'aurait pas besoin de l'être avant un moment. Il observa la manière qu'avait le tatou de battre les cartes, analysant sa façon de les mélanger, comptant le nombre de battements qu'il exerçait. La plupart des gens ignoraient qu'ils avaient tendance à battre les cartes d'une manière systématique : une même gestuelle, et un nombre de passe presque toujours identique. Lorsque les bières firent leur arrivée, les cinq participants jouaient le dernier tour, et Nick avait mis cent cinquante dollars au centre de la table. Il ne pouvait parier plus que ce dont les autres disposaient, du moins pour l'instant… Mais bientôt, ils auraient de quoi le suivre dans des mises toujours plus démentielles. Car oui, Nick n'avait pas prévu de gagner… Comme Finnick (ou plutôt Françoise) l'avait annoncé, Alexandre Lupin, son cher papa, était vraiment nul au poker et il perdait tout le temps. La stratégie de Nick reposait d'ailleurs sur cette petite spécificité : il jouait pour perdre. Et perdre gros. Jusqu'à ce qu'il emporte tout… Absolument tout.

Les parties se succédèrent, et les tournées de bière également. Le rôle de Finnick était de s'assurer que les autres personnes en présence soient à l'aise. Il s'occupait donc de les recharger en alcool. Personne ne remarqua que le seul à ne pas se resservir était le baron Alexandre Lupin. Nick devait rester sobre… Mais il voulait que ses compagnons de jeu soient saouls. Raides saouls. Et comme ils ne cessaient de gagner, encore et encore, extirpant toujours plus de billets verts du portefeuille de ce pauvre renard, ils étaient euphoriques, et leur euphorie réclamait un arrosage tout particulier. Finnick avait également pour tâche de blâmer son « père » pour sa nullité, et de le mettre en garde de la colère foudroyante qui s'abattrait sur lui, une fois que « mère » serait au courant de la quantité d'argent qu'il avait dilapidé. Alexandre Lupin, en naïf optimiste, ne cessait de lui répondre que c'était là le principe du jeu, et qu'il ne lui faudrait qu'une manche pour se refaire. Bien entendu, ces réflexions pseudo-philosophiques éveillaient un soutien immense de la part des autres joueurs : le baron avait encore plein de billets à leur laisser… Il pourrait quitter la table lorsqu'il s'en serait totalement délesté.

Il ne fallut pas plus de deux heures pour que l'intégralité de l'argent de Mr Big se retrouve en tas répartis quasi-équitablement entre les quatre autres participants.

« Ah, messieurs ! » clama le renard d'une voix abattue. « Me voilà fait, comme on dit par chez moi ! »

Loin d'éveiller des moqueries de la part des quatre autres, qui étaient de toute manière trop alcoolisés pour faire preuve d'autant de subtilité, son constat éveilla un rire jovial, et des plaintes presque sincères.

« C'était pas vot' jour, baron… » commenta le tatou en concluant sa phrase par un hoquet sonore.

« Je suis sûr que je peux encore me refaire ! » proclama le renard avec conviction.

« P'tet bien, r'nard… » bafouilla Blake en secouant ses oreilles, qu'il avait du mal à garder dressées au-dessus de sa tête. « Mais t'as pu… t'as pu rien… pas vrai ? C'bête, hein ? Mais… Mais on dirait qu'la… qu'la partie est finie… »

« Monsieur Blake a raison, papa. » déclara Finnick de sa petite voix stridente, prenant un ton outré. « J'espère que tu es fier de toi. Tu n'iras pas dire que je ne t'avais pas prévenu ! »

« Par mes ancêtres, je vous assure que je suis capable de revenir dans le jeu. Il ne me faut qu'une bonne main ! Qu'en dites-vous, messieurs ? »

Les deux phacochères, qui reposaient l'un contre l'autre à la manière de presse-livres, éructèrent un rire commun, avant que le plus petit des deux ne réponde : « Pour sûr qu'on s'rait d'accord… Mais c'pas possib'… Sauf s'tu nous sors… encore… Quelques billets verts… d'sous ton chapeau ? Haha… »

La réflexion pitoyable arracha un rire commun à toute l'assemblée, et Nick se força à le rejoindre, sans même s'obliger à y mettre une quelconque intonation… Ses partenaires de jeu étaient bien trop éméchés pour le remarquer, de toute façon.

« Je n'ai plus un sous, c'est vrai. » répondit dignement le baron. « Mais j'ai toujours ma bonne étoile… et ceci ! »

D'un geste leste, il déposa un jeu de clés au milieu de la table. Un grand silence s'abattit sur l'assemblée, qui resta médusée pendant quelques instants, peinant à comprendre où il voulait en venir. Finalement, le tatou n'y tint plus et bafouilla : « Qu'est c'que c'est que c'est qu'ça ? »

« Qu'à cela ne tienne, messieurs ! On ne dira pas de moi que je me suis défilé ce soir, avant d'en être contraint à rentrer à pattes, la queue entre les jambes ! Ceci, messieurs, ce sont les clés de ma limousine ! Je la mets en jeu pour une ultime partie. »

« Papa ! Non ! Tu vas trop loin ! » s'égosilla Finnick, la voix tremblante. Sa prestation était impeccable. Par la panique qu'il manifestait, il ne rendait la proposition (pourtant absurde) que plus crédible.

« Attends une minute… » répondit Blake d'un ton grave. « On… On peut pas s'aligner là-dessus, même avec tout le fric qu'on t'a tiré… Pas moyen d'avoir une mise égale… »

« Pourquoi ? Vous n'êtes pas venus en voitures jusqu'ici ? » questionna le renard d'un air incrédule.

« Si… Bien sûr qu'si… » proclama l'un des deux phacochères, d'une voix si éraillée par l'alcool que Nick se dit qu'il lui rendrait, au final, peut-être service en le privant de son véhicule ce soir.

« Mais nos voitures… valent même pas les pneus d'la tienne… Haha… » enchaîna le second suidé.

« Qu'importe la valeur ? » répondit Nick en faisant un geste vague de la patte, comme pour repousser l'idée au loin. « Nous mettons des objets équivalents en jeu. Au diable ce qu'ils peuvent bien valoir. Je veux seulement jouer encore. Alors, qu'en dites-vous ? »

« J'en dis qu't'es… qu't'es sans doute encore plus bourré qu'nous… » répondit Blake en riant, avant d'hocher la tête d'un air entendu. Il farfouilla dans sa poche avant d'en extraire la clé de sa voiture, qu'il déposa au centre de la table.

Ce geste initia l'imitation presque immédiate de tous les autres. Voilà que ces mammifères, persuadés d'avoir un ascendant particulier sur ce renard, en arrivaient à mettre en jeu leurs voitures, dans l'espoir de remporter le jackpot : une limousine flambant neuve, en plus du pactole déjà amassé. L'alcool leur brouillant l'esprit, cela leur sembla sur l'instant la meilleure idée au monde. Aucun ne pressentit qu'il y avait anguille sous roche. Nick poussa un soupir de contentement. Décidemment, c'était vraiment trop facile.

Le renard s'était arrangé pour que cela soit à son tour de distribuer au moment exact où il en arriverait à faire l'ultime pari. Tout le processus d'observation des mélanges, coupes et distribution des cartes, qu'il avait pratiqué sans relâche au long de la soirée, lui avait permis de situer avec une exactitude presque parfaite la position de certaines cartes et couleurs majeures dans le paquet. Rien n'était plus simple, si l'on était capable de calculer à la vitesse de l'éclair des statistiques et des probabilités incroyablement complexes, de faire preuve d'une mémoire photographique quasi-instantanée, tout en ayant des techniques de manipulation de cartes avancées. Ainsi, Nick sut au moment de distribuer quelles cartes étaient dans la main de chaque joueur, et quelles seraient les dix prochaines sorties du paquet… avec une marge d'erreur de moins de quatre pour cent. Il s'était arrangé pour pouvoir gagner, même si la malchance tombait sur lui à ce moment-là… En effet, il avait toujours la possibilité de tricher. Dans l'état où se trouvaient ses adversaires, il n'aurait même pas besoin de le faire discrètement.

Cependant, il n'eut pas besoin de recourir à un tel stratagème. Les sorties tombèrent comme il l'avait estimé, et il put poser une couleur sur le tapis. Les autres joueurs, aveuglés par leur confiance absolue, leur taux d'alcoolémie, et le fait que le renard n'avait pas remporté une seule manche de la soirée, n'avaient même pas eu le bon sens de se coucher, alors qu'ils avaient des mains pitoyables. Le baron Alexandre Lupin gagna sa première manche de la soirée, et remporta quatre voitures pour la peine.

Tout l'alcool du monde n'était pas suffisant pour compenser la perte subie. Les quatre proies échangèrent des regards paniqués, et commencèrent à sentir leur sang se geler dans leurs veines.

« Att… Attends… Lupin… Mec… Baron… Mon vieux… Ecoute… » bredouilla le plus grand des deux phacochères. « Ma voiture, c'est… C'est mon seul moyen d'transport, tu vois… J'en… J'en ai b'soin pour travailler, t'vois ? »

Et les autres de le rejoindre piteusement avec le même genre d'excuses pathétiques. Eh oui, Nick le savait très bien… Si ces quatre mammifères squattaient ce bar miteux, c'était tout simplement parce qu'ils n'avaient pas les moyens de se rendre dans des lieux de meilleure qualité. C'étaient des travailleurs, des types aux revenus modestes, et dont la seule richesse concrète était certainement leurs foutues voitures, qu'ils avaient eu un mal incroyable à payer, voire qu'ils finançaient sans doute encore, mois après mois. Les priver de cela, c'était les priver de bien plus que de leurs liquidités : c'était les ruiner, tout simplement… Et cela, c'était sans prendre en considération les déboires collatéraux que cela occasionnerait : difficulté, voire impossibilité, à se rendre sur le lieu de travail, reproches de la femme et des enfants, et touti quanti.

« Messieurs, s'il y a bien une chose que l'on respecte à Parimal, c'est la règle du jeu. Cependant, vous m'êtes sympathiques, et votre compagnie est excellente. Nous pouvons reprendre la partie, et je mettrais vos véhicules en jeu, contre les liquidités dont vous disposez encore. Ne parlons pas de la différence de valeur qu'il y a entre tout cela… Tentez de reprendre ce qui est à vous, et moi je me contenterai de prendre du plaisir à vous voir essayer. »

Et voilà que le masque d'Alexandre Lupin se fracturait petit à petit, laissant réapparaître le cynique et malicieux Nick Wilde. Le changement de ton du baron ne passa pas inaperçu, mais trop tard maintenant : le mal était fait. Il avait leurs voitures entre les pattes, et ils étaient obligés de jouer pour les récupérer. Leur petit plaisir se transformait soudainement en enfer. Nick pouvait presque entendre résonner leurs pulsations cardiaques qui s'accéléraient et devenaient erratiques sous le coup de la panique. Bien, très bien, pensa-t-il. Vous repenserez à ce moment à chaque fois que vous vous souviendrez avoir comploté pour faire assassiner Judy Hopps.

Car Nick n'en avait pas fini avec eux. Les parties s'enchaînèrent, plus tendues, plus frustrantes. Le renard gagna une fois. Deux fois. Trois fois. Il gagna tout. Encore et encore. Bientôt, il n'y avait plus rien devant les autres joueurs, et son portefeuille était aussi plein qu'à son arrivée. Mieux encore, il avait récolté montres, téléphones portables, et même une gourmette. Les quatre autres avaient tout tenté pour récupérer leurs biens… ils ne leur restaient même plus leur dignité. Seul se maintenait un profond sentiment de colère.

« Tu… Tu nous as roulés, baron ! » s'exclama le tatou, furibond. « Tu perdais toutes les manches, et voilà que tu gagnes sans arrêt ! »

Cette déclaration sembla faire sens dans l'esprit enfiévré et alcoolisé des trois autres, qui tournèrent des regards courroucés dans sa direction.

« Non, messieurs… Je ne vous ai pas roulé. Nous avons joué au poker. Et quand on joue, chers amis… Il faut s'attendre à perdre. »

Le lièvre se leva de sa chaise, se dressant de toute sa hauteur pour prendre l'allure la plus menaçante possible. « Qu'est-ce qui nous empêcherait de te péter la gueule, ici et maintenant, et de tout te reprendre, hein ? Saloperie de prédateur ! »

« Avec la colère ressort le spécisme ? C'est bien… J'aime vous voir perdre vos moyens. » Alexandre Lupin avait disparu. Nick Wilde se dressait présentement à sa place. Plus d'accent exotique, plus de bonnes manières, plus de gestuelle précieuse. Les autres écarquillèrent les yeux, comprenant soudainement qu'ils étaient tombés dans un traquenard.

« T'es un renard mort, trouduc' ! » vociféra Blake en serrant les dents, ses yeux n'exprimant plus qu'une colère flamboyante.

Nick poussa un léger ricanement, avant de redresser sa patte, stoppant immédiatement l'agression du lièvre par ce mouvement d'un calme absolu. « Tatata. Avant de faire une chose que vous risqueriez de regretter, il va falloir que je vous explique l'une ou l'autre petite bricole. » Le renard rassembla l'argent, les affaires et les clés de voiture qu'il avait remporté, et les transmis à Finnick, qui se chargea de les fourrer dans un sac à bandoulière, qu'il avait amené avec lui. Une fois le transfert des biens effectué, Nick repris. « Tout d'abord, si vous m'agressez ici et maintenant, je suis prêt à parier qu'une dizaine de témoins attesteront que vous avez attaqué de sang-froid un innocent renard pour lui voler ce qui lui appartient de bon droit. Toutes ces choses ne sont plus à vous : elles sont à moi, désormais… Et si vous les reprenez, vous ajouterez le vol à la liste de vos méfaits. Mais je pense que vous l'avez déjà compris, ce qui explique votre calme relatif. Il vaudrait mieux que cela dure ainsi, car je n'en ai pas encore terminé avec vous. »

Prenant le temps de savourer l'expression de son auditoire, qui se décomposait littéralement, Nick fit une petite pause, s'affublant de son plus beau sourire narquois. « Je vais à présent vous apprendre une bonne nouvelle. La limousine pour laquelle vous avez parié vos voitures, vos montres, vos bijoux, et cet argent qui n'a été votre que pendant une courte durée, ne m'appartient pas. Elle est la propriété de Mr Big, dont je suis le représentant ici. Y en a-t-il parmi vous qui ne connaîtraient pas Mr Big ? Auquel cas, je serais ravi de vous présenter deux de ses assistants. »

Les deux ours polaires n'avaient fait qu'attendre toute la soirée le signe de patte spécifique que Nick leur avait indiqué avant de quitter la limousine. Ils firent leur entrée dans le bar, obstruant l'espace de leur présence massive, et approchèrent d'un pas lourd de la table du fond, qu'occupaient les quatre membres des Gardiens du Troupeau. Ces-derniers se tassèrent au fond de leurs sièges, terrorisés, tandis qu'un silence de plomb s'abattait dans l'établissement. On aurait pu entendre les mouches voler.

« Alors ? » reprit Nick d'un ton jovial. « Connaissez-vous Mr Big, ou pas ? »

Comprenant que la question attendait une réponse, les mammifères acquiescèrent lentement, au bout de quelques secondes. Ils semblaient comprendre qu'ils étaient dans de beaux draps, pour le moins.

« Ah ! Tant mieux ! » déclara le renard, satisfait. « Parce que lui aussi, il vous connaît ! C'est fou, non ? Le monde est si petit… Il sait qui vous êtes, où vous vivez, où vous travaillez, où vous mangez. Il sait le nom de vos femmes, de vos gosses, les écoles où ils sont scolarisés. C'est quelque chose de formidable chez ce mammifère : il sait tout. Il sait également que vous êtes membres des Gardiens du Troupeau, et il sait que vous avez planifié la tentative d'assassinat de Judy Hopps, avec votre petit copain Morris Staliord. »

Les quatre compères échangèrent des regards angoissés. Tout devenait plus clair, à présent. Ils étaient en train de subir le retour de bâton auquel ils auraient dû s'attendre… Sauf qu'il n'arrivait pas de la manière dont ils l'avaient suspecté. Nick se délecta quelques secondes de leurs mines blafardes et confuses, avant de poursuivre.

« C'est con, pas vrai ? De tous les mammifères que vous auriez pu attaquer, il a fallu que vous choisissiez la marraine de la petite fille du plus puissant parrain du crime de tout Zootopie… Vous ne pouviez pas le savoir, n'est-ce pas ? Mais Mr Big le savait, lui… Forcément. Il sait tout. Il sait également que vous avez parié pour obtenir sa voiture, ce soir… Et que vous avez perdu votre pari. Seulement, vos véhicules, vos montres et vos téléphones portables ne sont pas suffisants pour payer la dette que vous lui devez. Une limousine, messieurs, ça vaut bien plus que ça. Je suis désolé que vous ayez à l'apprendre seulement maintenant. »

« Et comment… Comment tu crois qu'on pourra payer ça, abruti de renard ? » rétorqua Blake, trouvant soudainement un peu de courage et de hargne, au milieu de cet océan de panique dans lequel il se noyait.

« Avec le temps… Comme tous ceux qui se retrouvent endettés auprès de Mr Big. Vous lui paierez ce que vous lui devez. Avec le temps. Chaque mois, l'un ou l'autre de ses associés viendra vous rappeler votre dette. Parfois ils vous demanderont peu, parfois ils vous demanderont beaucoup… Mais croyez-moi, ils n'oublieront pas de passer vous voir. Où que vous soyez, ils seront là. Bien entendu, la générosité de Mr Big a ses limites… Il faudra donc concéder à payer quelques intérêts, de-ci, de-là… Mais un jour, vous aurez payé votre dette, et tout ceci sera derrière vous. Vous pourrez alors éventuellement oublier la grossière erreur qui a été la vôtre. »

Les phacochères échangèrent un dernier regard paniqué avant de craquer. Ils se mirent à se confondre en suppliques et en excuses diverses et variées, quasiment incohérentes au milieu de leurs vociférations porcines, témoignant de leur nervosité. Le tatou, pour sa part, s'était roulé en boule sous le coup de la panique, dès l'instant où il avait été fait mention des visites mensuelles des agents au service de Mr Big. Ne restait que le lièvre, Blake, qui en dépit de son malaise certain, continuait de jauger Nick d'un regard méprisant, où se lisait une fureur indicible.

Nick dû faire un effort de constance pour parvenir à couvrir les lamentations des phacochères. Il avait encore quelques petites choses à dire, mais surtout à demander. « Bien entendu, Mr Big n'est pas cruel au point d'exiger de vous l'argent que vous lui devez sans vous laisser les moyens d'en gagner. Aussi, vais-je vous rendre vos clés de voiture. Néanmoins, elles appartiennent à Mr Big, désormais. Il vous faudra donc les payer, elles aussi. J'estime la somme totale de vos dus à environ 150 000 dollars par têtes. »

D'un geste leste, Nick jeta sur la table les quatre jeux de clés. Aucun des mammifères ne se précipita pour les récupérer. Poser leurs pattes dessus aurait été comme sceller leurs destins. Mais comme le renard demeurait intransigeant, se contentant de les observer avec sévérité, ils finirent par les récupérer piteusement. Seul Blake, encore une fois, demeura immobile et impassible. Nick préféra l'ignorer, et aborda le dernier point essentiel qu'il lui restait à avancer.

« Bien entendu, Mr Big est un prédateur… De fait, il n'apprécie pas trop ce petit groupe spéciste ridicule auquel vous appartenez. Donc, comme vous êtes à présent en affaire avec lui, il est en quelques sortes votre nouveau patron… Et il exige de vous que vous quittiez à jamais les Gardiens du Troupeau. Tout nouveau contact que vous pourriez avoir avec eux, en dehors de ce que Mr Big pourrait éventuellement exiger de vous, vous vaudra un châtiment. » Le renard se tourna alors vers Vladimir, et lui offrit un petit clin d'œil. « Vlad, montre à nos amis ce que j'entends par châtiment. »

L'ours polaire ne perdit pas de temps pour en faire la démonstration. Il saisit tranquillement de sa patte le dossier d'une chaise attenante à la table voisine, et fit légèrement pression. Il ne sembla même pas fournir un effort particulier, et pourtant le bois éclata comme s'il avait été pulvérisé par une presse hydraulique. Un frisson incontrôlable agita les deux phacochères qui en furent réduits à se serrer pitoyablement l'un contre l'autre. Blake se contenta d'écarquiller légèrement les yeux, avant de se murer à nouveau derrière son expression de haine.

« Enfin, je me fais le relai de Mr Big pour transmettre les attentes particulières qu'il a à votre égard. Il n'aime pas trop les Gardiens du Troupeau, comme vous vous en doutez, et il n'apprécierait pas que ce groupe continu à agir de la manière dont il l'a fait au cours des dernières semaines, mais surtout des derniers jours. Donc, il attend de vous des noms. Les noms des dirigeants du groupe, ceux qui vous transmettent vos ordres. Et plus particulièrement le nom de celui qui a commandité la tentative d'assassinat sur Judy Hopps. »

Un silence de plomb tomba sur l'assemblée, tandis que Nick tendait le museau vers eux, semblant attendre une réponse immédiate. Le tatou était inutile, roulé en boule tel qu'il était. Impossible d'en tirer quoique ce soit. Les phacochères étaient au comble de la panique, et échangeaient des regards angoissés. Finalement, au bout de plusieurs secondes d'hésitation, ils tournèrent des yeux affolés vers Blake.

« Donne-leur les noms, Blake ! Bordel ! Parle ! »

« Nous, on les connait pas ! » se défendit le plus petit des deux. « C'est Blake, leur relai auprès de notre groupe. Nous on sait rien, on se contente d'agir selon les ordres qu'ils lui transmettent ! »

« Fermez vos grandes gueules, vous deux. Vous êtes pathétiques. » Et voilà que le lièvre desserrait finalement les lèvres. Malheureusement, sa façon de s'exprimer, violente et pleine de certitude, la lueur farouche brûlant au creux de son regard, et son absence totale de crainte apparente, laissa présager à Nick que les choses seraient loin d'être aussi simple qu'il l'avait escompté si le seul interlocuteur à même de le renseigner s'avérait être cet individu.

Blake tourna un regard farouche en direction du renard, lui offrant un sourire cynique, sorte d'imitation cruelle de son propre air narquois. « Je ne dirai rien, renard. Les Gardiens du Troupeau sont la solution à la plaie innommable que vous représentez, vous autres prédateurs. Vous nous le prouvez encore ce soir, avec vos manigances, vos coups en traître et vos menaces. Je n'ai pas peur de Mr Big, je n'ai pas peur de ses gros bras, et j'ai encore moins peur de toi. Alors quoi ? Parce que vous êtes venus au monde avec des griffes et des crocs, je devrais me terrer dans mon terrier, cesser de vivre et de lutter pour mes convictions ? Non, non, bande d'enfoirés… Je ne dirai rien sur mes supérieurs. Je ne ferai que répéter ce qu'ils m'ont appris. A savoir que notre lutte nécessiterait des sacrifices, mais que notre cause triompherait en définitive. Je n'ai donc pas peur de me sacrifier pour la cause. »

« Alors c'est que tu n'as pas encore conscience de ce qui t'attend… » l'avertit Nick d'une voix menaçante. Mais son esprit était déjà en ébullition. Si le lièvre résistait réellement, Vladimir et Michel/Raymond se chargeraient de le faire parler… par leurs propres moyens. Il ne pourrait rien faire pour les en empêcher : ils étaient aux ordres de Mr Big, et ce-dernier leur avait ordonné de tout faire pour obtenir les renseignements qu'il convoitait… Nick avait espéré pouvoir extirper ces informations sans avoir à recourir à la moindre violence, mais si le lièvre continuait à jouer les fortes têtes, ce serait le duo d'ours polaires qui prendrait la direction des opérations, et il n'aurait aucun moyen de les empêcher d'aller jusqu'au bout. Ces types étaient des hommes de main qualifiés, des tueurs nés… Et il les avait amenés jusqu'ici. Nick commença à redouter que les choses ne tournent mal, que son plan ingénieux ne se retourne finalement contre lui.

Mais après tout, pourquoi s'en faisait-il autant ? Ce ne serait que justice. Il n'avait qu'à laisser les hommes de main de Mr Big apprendre la vie à ce petit salopard spéciste. Il cracherait la vérité en même temps que ses dents. Pourquoi cela lui posait-il un problème de conscience ? Après tout, il connaissait la loi des rues. Il avait vécu dans cet environnement une bonne partie de son existence, ce n'était pas comme s'il le découvrait pour la première fois.

L'image de Judy posant sa patte sur son avant-bras lui revint en mémoire comme un flash. Cette nuit-là, dans la nacelle, après l'altercation avec Bogo, elle l'avait changé. Par un simple contact, et par quelques mots, elle avait changé la vision négative et pessimiste qu'il avait de la justice, voire de la vie en général. Elle lui avait donné l'espoir qu'il pourrait éventuellement prétendre à mieux, beaucoup mieux que cela. Et cette impression s'était confirmée lorsqu'elle lui avait remis le formulaire de demande d'affectation à la police de Zootopie. Jamais une telle chose ne lui aurait traversé l'esprit, si elle n'avait pas été là pour lui en souffler l'idée… Et il avait compris, alors, qu'effectivement, c'était ce genre de choses qu'il voulait faire… C'était le genre de mammifère qu'il avait toujours voulu devenir.

« Qu'est-ce que je suis en train de faire… ? » marmonna Nick entre ses dents.

Seul Finnick sembla entendre cette question autocentrée, et il redressa la tête, l'expression confuse.

« J'ai parfaitement conscience de ce qui m'attend. » répliqua Blake, qui répondait à la dernière tentative de Nick pour le faire ployer. « J'en ai rien à foutre, j'vous dis. Vous avez qu'à m'buter, ici même ! Allez-y, vous me rendrez service ! Y aura plein de témoins pour proclamer partout que les prédateurs massacrent les proies dans les lieux publics. Vous vous rendez même pas compte de la publicité que vous ferez aux Gardiens du Troupeau, en agissant de la sorte ! Alors, renard ? T'attends quoi ? Saute-moi au cou ! Déchire-moi la jugulaire ! T'es un prédateur, ou pas ? »

Nick le jaugea d'un air à la fois atterré et attristé. Comment les choses avaient-elles pu si mal tourner ? Comment une ville telle que Zootopie, supposée rassembler proies et prédateurs dans l'édification d'une société commune et pacifique, avait-elle pu engendrer de telles haines ? Les Gardiens du Troupeau n'étaient qu'une partie visible de l'iceberg, et il y avait sans doute d'autres groupuscules comme eux, avec leurs petites rengaines spécistes, prêts à se lancer dans le grand pugilat initié par Dawn Bellwether. Des proies haïssant des prédateurs, des prédateurs haïssant des proies. Se confronter à cela, c'était comme batailler contre un courant d'air… Du moins, avec les moyens qui étaient les siens. Nick prit une nouvelle fois conscience de la vacuité de ce qu'il était en train de faire. Luttait-il pour des principes ou des grands idéaux ? Ou bien, une nouvelle fois, était-il retombé dans ses vieux travers, et ne luttait-il finalement que pour lui-même ? Non, c'est pour Judy, pensa-t-il, tentant de se persuader lui-même. Mais c'était un mensonge. S'il l'avait vraiment fait pour elle, il l'aurait écouté, il serait resté avec elle. C'était de lui dont elle avait besoin en ce moment, pas de cette pitoyable tentative de vengeance. S'il avait pu se fondre dans le décor pour dissimuler la honte terrible qui le gagnait à présent, il l'aurait fait… Mais c'était trop tard.

Comme Nick restait ébranlé, et ne réagissait pas, Finnick prit finalement la direction des opérations. « Okay, lapinou ! Tu veux jouer les durs ? On va jouer les durs ! »

Les ours polaires acquiescèrent en grognant, tout en avançant d'un pas lourd en direction de la table. Blake resta immobile, souriant de toutes ses dents. Il avait gagné.

Nick se redressa subitement, tendant ses deux pattes vers les hommes de main de Mr Big, en vue de les arrêter. « Non, attendez ! Faites pas ça ! C'est pas à nous de faire ça ! On va pas régler ça de cette manière ! »

« Qu'est-ce qui te prend, Nick ? » lui lança le fennec d'un ton surpris. « C'est toujours comme ça qu'on règle les choses, par chez nous ! T'as tenté de leur faire entendre raison, mais maintenant il faut qu'ils parlent. Si la douceur fonctionne pas, on va employer la manière forte ! »

« Est-ce qu'il vient de t'appeler Nick ? » questionna Blake d'une voix tendancieuse. « Comme le Nick Wilde de la conférence de presse ? Celui qui a aidé la lapine à résoudre sa soi-disant enquête à l'encontre de Bellwether ? Hoho, je comprends mieux, maintenant… Joli déguisement, renard… Je ne t'avais pas reconnu, j'avoue. Mais maintenant que j'y regarde de plus près, on dirait bien que c'est toi, en effet… Tu te farcis la lapine, pas vrai ? Ca fait quoi, de baiser une proie, mon renard ? C'est une autre façon pour toi de la dévorer, j'imagine… Quand je l'ai vu prendre ta patte, l'autre jour, j'ai cru que j'allais gerber. Une proie et un prédateur ensemble ? C'est vraiment répugnant ! Une proie qui se fourvoie avec un prédateur n'est pas digne de vivre. Quel dommage que Morris ait raté son coup. »

Nick aurait voulu pouvoir contrôler sa colère, ignorer la provocation et tourner sa rage vers quelque chose de plus constructif. Ne laisse jamais les autres voir qu'ils t'ont blessé. Ce leitmotiv lui avait permis de surmonter n'importe quel obstacle au cours de ces dernières années, mais les propos haineux de Blake semblèrent à même de surmonter cette muraille sans la moindre difficulté. Le renard sentit une boule de rage se former au creux de sa gorge, et un grognement guttural et sauvage s'échappa de sa bouche, sans même qu'il puisse le contrôler. Cette manifestation d'agressivité sembla réjouir le lièvre.

« Voilà ! C'est ça qu'on veut voir, Wilde ! Laisse ta nature de prédateur s'exprimer… »

Alors que Nick s'apprêtait à lui sauter à la gorge, soldant par lui-même la fatalité de cette soirée, en définitive catastrophique sous tous les aspects, la porte du bar s'ouvrit à la volée. Tous les regards se tournèrent en direction de l'entrée, tandis qu'un groupe de policiers pénétrait en trombe dans l'établissement, leurs pistolets tranquillisants dégainés.

« Que personne ne bouge ! » s'égosilla le tigre en charge des opérations, et que Nick reconnut comme étant le lieutenant Teddy Delgato.

Mais qu'est-ce qu'ils foutaient là ? Nick se figea pendant une seconde, et ce moment d'hésitation fut suffisant pour permettre à Blake de bondir par-dessus la table pour prendre l'ascendant sur le renard. Entre ses pattes, il tenait un cran d'arrêt. Visiblement, il n'avait attendu qu'une occasion pour passer à l'action, et il l'avait saisi, faisant fi de toute conséquence.

Heureusement, Nick avait quelques réflexes, et parvint à saisir le poignet du lièvre avant que celui-ci ne puisse lui planter son poignard en travers de la gorge. Les deux mammifères chutèrent au sol, et engagèrent une lutte furieuse au corps à corps, Nick tentant de se démettre de son agresseur, tandis que Blake engageait toute la force de sa rage à placer des coups mortels à son adversaire.

La lutte fut de courte durée, car une fléchette tranquillisante vint toucher Blake en pleine nuque. Au bout d'une demi-seconde, les yeux du lièvre se révulsèrent, et il chuta au sol, immobile.

Nick était à bout de souffle, et tenta de se relever, haletant, l'adrénaline lui coupant les jambes. Le policier qui avait tiré la fléchette s'approcha de lui d'un pas rapide, tandis que ses collègues sécurisaient la zone et commençaient à interpeller certains des mammifères présents dans la salle. Le renard secoua la tête, reconnaissant l'officier Simon Fangmeyer, dont il avait fait la rencontre le jour de la seconde conférence de presser. Le loup blanc lui tendit sa patte, pour l'aider à se relever.

« Tout va bien, Nick ? » demanda-t-il avec une affectation sincère.

« Oui… Oui, ça va… » répondit piteusement le renard, en détournant les yeux.

« Je suis désolé, Nick… Mais je vais devoir te demander de me suivre. J'ai pas besoin de te passer les menottes, pas vrai ? »

« Non… Ce ne sera pas nécessaire, Fangmeyer. Mais est-ce que quelqu'un pourrait appeler chez moi pour prévenir Judy que je ne rentrerai pas ce soir ? Pas envie qu'elle s'inquiète plus que nécessaire… »

Fangmeyer poussa un petit rire, avant de taper cordialement Nick sur l'épaule. « Pas besoin, mon vieux. Elle est déjà au poste… C'est elle qui nous a prévenus. Elle pensait que tu étais en danger. Visiblement, elle avait raison. »

A cette information, la honte de Nick ne fit que s'accroître. Il baissa pitoyablement la tête. Il avait tout gâché, c'était une certitude… Néanmoins, sa curiosité le poussa à poser une dernière question, qu'il ne pouvait laisser en suspens.

« Mais… Comment avez-vous su où nous trouver ? Je ne lui ai rien dit de l'endroit où on se rendait ! »

« Elle a dit que tu allais confronter les complices de Morris Staliord. Or, ça fait deux jours qu'on a toutes les informations sur ces types… Le zèbre a tout craché, dès le premier interrogatoire. Seulement, on ne devait intervenir que demain soir, car ce petit monde était supposé rencontrer l'un des leaders des Gardiens du Troupeau, et on espérait pouvoir le coffrer avec eux. »

Fangmeyer poussa un soupir navré à l'évocation de cette information, avant de rajouter : « Tu pouvais pas le savoir, bien sûr… Mais t'as un peu fait foirer notre plan d'action, en la jouant solo… C'est dommage… »

Comme si Nick ne se sentait pas déjà assez mal comme ça… Il ferma les yeux, maudissant sa stupidité, son entêtement et son égocentrisme. Il aurait tout lieu de les regretter encore et encore au cours de la nuit à venir. En attendant, il laissa Fangmeyer le guider vers le fourgon d'intervention parqué à l'extérieur de l'Oasis de Nacre.