Notes de l'auteur :
C'est la folie en ce moment. Tellement de nouveaux followers, et un pique énorme de visiteurs. Merci à vous tous, sincèrement ! Même si vous ne laissez pas de reviews, le simple fait de savoir que cette histoire est autant suivie me comble de joie.
Un petit chapitre de mise au point nécessaire, bien entendu, avant qu'on reparte dans des histoires plus drôles et plus joyeuses (oui on va avoir du rire et du fluff à foison pour quelques chapitres, avant de repartir sur des sujets plus sérieux, ne vous déplaise).
Désolé si je prends le temps de développer d'autres personnages que Nick et Judy. Ce n'est pas seulement parce que ces protagonistes m'intéressent particulièrement et que j'ai envie de leur rendre justice par rapport à la place parfois trop réduite que le film leur a accordé (forcément, un média court ne peut s'étendre autant sur des personnages secondaires), mais c'est aussi parce qu'ils auront un grand rôle à jouer dans la suite des aventures de nos deux héros.
Je vous adore tous. Merci pour votre soutien sans faille, et à Vendredi :)
PS : On passe la barre des 100 000 mots ! Wouhou !
Chapitre 11 : Confiance
« Combien ?! »
La voix de Judy exprimait avant tout de la surprise, mais n'avait pu réprimer une touche d'incrédulité qui se manifestait sous la forme d'un ricanement nerveux. D'accord, l'appartement, ou plutôt le studio, n'était pas si mal. Il était refait à neuf, sa superficie était un peu plus grande que la chambre qu'elle occupait aux logements du Grand Pangolin, il disposait d'une kitchenette, d'une minuscule salle de bain avec toilettes, mais surtout d'un balcon-terrasse, luxe impressionnant s'il en était, bien qu'on puisse difficilement y tenir à plus de deux. Néanmoins, il se situait à la limite de ce qu'elle était prête à accepter en terme de distance géographique avec son lieu de travail. Au-delà des limites de Savannah Central, compter uniquement sur les transports en commun l'obligeait à partir plus d'une heure et demi en avance, en raison de correspondances parfois malvenues, surtout en tout début de journée. Or, on commençait le travail tôt au poste de police principal. Elle se voyait donc mal se lever tous les jours à quatre heures du matin, pour arriver en temps et en heure. De fait, étant donné son emplacement décentré, Judy avait espéré que ce studio rattraperait les désagréments occasionnés par un loyer attractif… Le montant qui lui fut annoncé était tout autre, si bien qu'elle pensa d'abord avoir mal compris. Cependant, l'agent immobilier qui lui faisait faire la visite, une marmotte portant un costume bon marché, qui lui donnait l'apparence d'un vendeur de voitures d'occasion, lui confirma sans la moindre gêne le prix qu'il venait de lui annoncer.
« Oui. C'est neuf-cent cinquante dollars par mois. Charges comprises. Vous ne trouverez pas moins cher dans le secteur. »
« Sauf votre respect, monsieur… » reprit Judy en jetant un coup d'œil affolé à Clawhauser, resté en retrait, et qui affichait à présent une mine dépitée. « … Ce studio ne fait même pas vingt mètres carré, et il est bien loin du centre-ville. Je ne m'attendais pas à de tels prix… »
La marmotte poussa un ricanement moqueur, qui déplut énormément à la lapine. Le peu de sympathie que le mammifère lui inspirait s'évanouit sur l'instant. « Mademoiselle Hopps… C'est Zootopie, ici. Si vous ne pouvez-vous permettre mille dollars de loyer au minimum, il ne vous reste que deux options. Aller vivre dans les Meadowlands, ou louer dans une résidence communautaire. Il me semble d'ailleurs qu'une chambre est libre aux appartements du Grand Pangolin, si ça vous intéresse… »
« C'est celle que j'ai quitté, justement… » maugréa Judy d'une voix sombre. « Pas étonnant qu'elle soit encore libre, croyez-moi. »
« Eh bien, c'est parfait ! » répliqua la marmotte d'un ton entendu, comme si cette information réglaient tous leurs problèmes. « Dans le pire des cas, vous avez un endroit où retourner. »
« Non mais pour qui se prennent-ils, à pratiquer des prix pareils ? » vociféra Judy en tapant du poing sur la table, faisant bondir le sucrier qui se trouvait près de sa tasse de thé, dont le contenu tangua dangereusement vers les rebords.
Clawhauser lui faisait face, l'air un peu gêné. Ils occupaient tous deux une table dans un salon de thé que le guépard connaissait bien, suffisamment en tout cas pour que les propriétaires des lieux, ainsi que chaque serveur, le connaissent par son prénom, le tutoient, et lui demandent des nouvelles de sa famille. Il avait amené Judy ici dans l'espoir de la détendre suite à cette longue après-midi de visites infructueuses. Clawhauser croyait au pouvoir antidépresseur des douceurs et des sucreries… Et il supposait que son amie en avant plus que besoin, à cette heure-ci.
La journée avait pourtant bien commencé. Après son service, il avait ramené Judy chez Nick pour qu'elle puisse se débarbouiller, changer son pansement, ainsi que ses vêtements, et surtout prendre ses médicaments, puis ils étaient allés chez lui, pour planifier leur après-midi de visites immobilières. Ils avaient passé deux ou trois heures à lister des annonces pouvant convenir à la lapine, mais la plupart d'entre elles n'affichaient pas les prix locatifs, une stratégie commune à Zootopie, pour éviter de faire fuir une potentielle clientèle et générer des coups de cœur à la visite, qui la poussait parfois à aller au-delà de son budget pour accepter une offre irraisonnable. Le monde immobilier de la capitale était un environnement de requins assoiffés d'argent, prêts à toutes les combines pour vendre ou louer aux meilleurs prix. Ils avaient téléphoné aux agences en question pour planifier quelques visites pour l'après-midi, mettant leur plan d'action en marche. Une fois cela fait, Clawhauser avait invité Judy à manger dans un dinner proche de son appartement, où ils proposaient des menus mixtes, pouvant convenir autant aux proies qu'aux prédateurs. Ils avaient beaucoup ri et plaisanté, et l'ambiance bon enfant laissait augurer une journée des plus plaisantes.
Le guépard était heureux, car il avait été capable de faire oublier à Judy le cas Nick Wilde, pendant quelques instants au moins. Néanmoins, dès qu'une occasion se présentait, la lapine vérifiait son téléphone portable en quête de nouvelles, ou se laissait aller à angoisser quant au sort du renard. Clawhauser s'était montré avenant, rassurant, et quand cela ne suffisait plus, il trouvait les bons mots pour changer de sujet, la distraire et la faire sourire un peu.
Malheureusement, la bonne ambiance relative s'était dégradée au fil des visites d'appartements qu'ils avaient planifiés. Le guépard avait conseillé à Judy de visiter quelques biens qui lui plaisaient énormément, même s'il semblait évident qu'ils seraient largement au-dessus de son budget. « Juste pour tâter l'eau du bain », avait-il expliqué. Eh bien, l'eau était sacrément brûlante. Même dans ses critères de luxe, Judy était affreusement raisonnable. Une attitude sérieuse et économe héritée d'une vie de restrictions, où elle avait appris à se contenter de peu, et à chérir les rares biens qui lui appartenaient en propre… Etre un enfant au milieu de deux-cent-soixante-quatorze autres avait eu cet effet sur elle. De fait, ils ne visitèrent aucun appartement incroyable… Le plus fantasque qu'elle s'était autorisée à voir était un minuscule une pièce de trente-trois mètres carrés, qui avait pour principal avantage de se situer à une rue seulement du poste de police principal. Même Clawhauser avait été estomaqué par le prix totalement abusif qui en était demandé… Pourtant, Judy avait annoncé ses moyens financiers en toute honnêteté, bien avant le début de la visite. Cela n'avait pas empêché l'agent immobilier de lui faire de faux espoirs. Ces types-là étaient comme ça…
La lapine prit néanmoins cette première visite sur le ton de l'humour. Bien entendu, elle s'était douté qu'un tel bien ne pourrait convenir… Clawhauser n'osa pas lui rappeler à quel point ses critères étaient bas, et commença à redouter les visites à venir. La bonhomie de Judy ne fit que décroître à chaque nouvelle visite. Ils s'éloignaient toujours plus du centre-ville, et se tenaient dans toujours moins de mètres-carré et de confort, mais la baisse de loyer supposé n'était pas forcément équivalente… Chaque nouvel appartement était une déception supplémentaire, et la déception ne tarda pas à se transformer en frustration, et au final en colère noire. Une colère qui venait de se manifester par le martèlement sauvage de la table de ce salon de thé, où ils achevaient cette journée, bien moins plaisante qu'ils l'avaient escompté.
« Qu'est-ce que je vais faire ? Mais qu'est-ce que je vais faire ? » marmonna Judy en se tenant la tête des deux pattes. Le guépard grimaça… Après la colère, arrivait la panique. Il fallait agir.
« Ce n'était qu'une première journée de visites, Judy ! Les agences immobilières sont pleines d'escrocs tout juste diplômés de leur école d'arnaque ! Peut-être qu'en passant directement par des particuliers… »
« Les particuliers alignent leurs prix sur ceux des agences. » protesta Judy en tendant vers lui son téléphone, qui affichait justement un site internet où des propriétaires proposaient leurs biens en location. « La plupart sont encore plus extrêmes dans les loyers qu'ils exigent. »
Elle poussa un soupir désespéré, avant de baisser la tête. « Je suis bonne pour retourner dans un logement communautaire… »
« C'est… C'est si terrible que ça ? » questionna humblement Clawhauser, essayant de dédramatiser la situation.
A la vue de l'expression que manifestait le visage que Judy tourna vers lui, il y avait des chances que ça aussi terrible qu'elle le prétendait, en effet.
« Un exemple. » expliqua-t-elle d'une voix sombre. « Les douches communes, avec un verrou pas fiable pour un sou. Mon troisième jour là-bas, et je me fais surprendre nue par le vieux galago octogénaire qui loue l'appartement au-dessus du mien. Aucune excuse, aucune gêne… Je suis restée prostrée là tandis qu'il se brossait les dents, tranquillement, comme si la situation était tout à fait normale. » Elle poussa un soupir malheureux à l'évocation de ce souvenir, tandis que Clawhauser se mordait les joues pour ne pas éclater de rire, ce qui fut rendu encore plus difficile par ce qu'elle ajouta. « Je m'étais promis que la première personne qui me verrait nue, en dehors des membres de ma famille, serait celle avec qui je partagerai ma vie… Il a pas fallu trois jours au Grand Pangolin pour faire voler mes rêves en éclats. »
D'une patte tremblante, Clawhauser s'empara de son milk-shake au chocolat et planta la paille dans sa bouche, aspirant une énorme quantité de glace, en vue de se geler le cerveau. Mieux valait s'infliger cette souffrance plutôt que d'éclater de rire devant Judy maintenant… Pas sûr qu'elle apprécie, s'il cédait à son envie impérieuse. Le guépard obtint l'effet escompté, et plaqua sa patte tachetée contre ses sinus, en poussant un râle endolori. La situation grotesque eut au moins le mérite de faire sourire Judy.
« Mais bon… Je pense que je ne vais pas avoir le choix, et que je vais devoir m'obliger à retourner vivre là-bas. Après tout, je n'y étais pas si mal… »
« Vr… Vraiment ? »
La lapine le regarda droit dans les yeux pendant quelques secondes, essayant de se composer un visage plein de certitude dans les propos qu'elle avançait… Mais celui-ci se fragilisa rapidement, avant de voler en éclats, révélant une expression désespérée qu'elle ne parvenait plus à contenir.
« Non… Non, Ben ! C'était atroce. J'y ai été bien la première journée, parce que j'étais euphorique. Mais les murs sont graisseux, le lit est en béton, il n'y a qu'une seule prise de courant, le parquet craque, les voisins sont complètement dingues et débattent en s'insultant à propos de tout et n'importe quoi, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, je suis forcée d'utiliser les mêmes toilettes que soixante-quatre autres personnes, et il m'en coûte deux dollars par jour pour bénéficier de trois minutes d'eau chaude. » Ses grands yeux violets devinrent subitement très humides, et Clawhauser craignit qu'elle ne se mette à pleurer.
« Je ne veux pas y retourner… » conclut-elle d'une voix brisée par l'émotion.
Clawhauser posa une patte réconfortante sur la sienne, avant de lui sourire avec douceur, essayant de la réconforter du mieux qu'il pouvait. « Ne t'en fais pas. Tu n'es pas obligée d'y retourner, il y a toujours d'autres solutions. »
« Ah oui ? Lesquelles ? »
« Eh bien… La colocation, par exemple. Moi je vis avec mes deux frères, on partage le loyer.
Judy lui lança un regard interrogateur. Ils avaient été chez le guépard le matin-même, mais la lapine n'avait pas relevé la présence d'un autre individu chez lui. Sans doute ses frères travaillaient-ils… Il était vrai que l'appartement de Clawhauser était assez spacieux. Il n'aurait pas pu se permettre un tel standing s'il avait dû le payer avec son seul salaire d'officier. En dépit de son ancienneté, il ne gagnait sans doute pas beaucoup plus qu'elle, puisqu'elle était sortie de l'académie au grade de lieutenant.
Voyant la mine curieuse qu'il lui lançait, le guépard se sentit obligé de développer. « Oui, ils sont dans la police eux aussi. Ils travaillent respectivement dans les postes du Square du Sahara pour l'un, et dans celui du quartier de la forêt tropical, pour l'autre ! »
En apprendre un peu plus sur Clawhauser avait au moins le mérite de lui changer les idées, aussi Judy se raccrocha-t-elle à cette option, pour ne plus penser à son proche avenir de SDF. « Il faut croire que c'est de famille, d'être dans la police ! »
« Oui. Mon père était flic, lui aussi. Il est à la retraite, maintenant. »
« J'imagine que c'est ce que tu as toujours voulu faire, du coup. »
« Pas vraiment. » confessa le guépard d'une voix un peu gênée. « Mais mon père, mes frères… Tout le monde m'y a poussé. Alors je me suis dit que j'allais suivre leurs traces, pour qu'ils soient fiers de moi. De toute manière, je n'avais pas vraiment d'ambition, et je ne savais pas trop quoi faire de ma vie, alors… »
L'expression curieuse et légèrement inquiète de Judy obligea le guépard à contrebalancer l'aspect quelque peu fataliste de ce qu'il venait de dire. « Mais ne t'en fais pas, hein ! J'aime mon travail. Je suis heureux, là-bas. Plus que je ne l'aurais pensé du temps où j'étais à l'académie, et je ne changerai de boulot pour rien au monde, à présent. Seulement, je ne me suis pas lancé dans cette carrière avec autant de convictions que certains. »
Il la jaugea un instant, hésitant à se livrer d'avantage. Il faisait confiance à Judy, après tout… Bien qu'il ne la connaissait pas depuis très longtemps, il la considérait déjà comme une amie sincère, quelqu'un qui avait à cœur son bien-être. Il avait suffi de voir l'affectation qui avait été la sienne lorsqu'il lui avait appris qu'il était transféré aux archives, quelques mois plus tôt. Finalement, il poussa un petit soupir, avant de se désigner des deux pattes. « Je n'ai pas toujours été… Comme ça, tu sais ? »
Judy pencha la tête sur le côté, ne comprenant pas exactement où il voulait en venir. « Qu'est-ce que tu veux dire par « comme ça » ? »
« Tu sais bien. » répliqua-t-il d'un ton un peu gêné, ne trouvant pas le courage de soutenir directement son regard. « Grassouillet… pour le moins. »
« Ben ! Ne dis pas ça ! »
« Oh, mais je l'assume, Judy. Alors il n'y a pas de raison de s'offusquer… Mais tu m'aurais vu, au sortir de l'académie… J'étais plutôt fringuant, pour être honnête. Et fier comme un coq. Au jour de ma première affectation… Je n'avais qu'une hâte : parcourir les rues, me montrer, jouer des mécaniques. Haha ! Tu vois le genre ? »
La lapine acquiesça face à cette attitude toute masculine… Elle aussi avait été particulièrement fière en sortant major de sa promotion à l'académie, mais pour une toute autre raison. Après tout, elle était la première de son espace à revêtir l'uniforme d'officier de police. Cependant, elle n'avait jamais anticipé avec ferveur et impatience le fait de se montrer de par les rues. Ça ne faisait pas partie de son tempérament, mais elle comprenait tout à fait ce qu'avait pu ressentir Clawhauser au matin de son premier jour. La fierté de commencer ce travail, de se mettre au service d'autrui, d'enfin affronter concrètement le terrain, et plus seulement au travers du filtre anticipateur de l'académie.
« Enfin bref, comme tous les petits nouveaux, on m'a pas assigné aux tâches les plus folles. Pour toi, ça a été le stationnement… Pour moi, ça a été l'accueil. »
Judy n'était pas vraiment persuadée d'avoir été placée au stationnement à ses débuts uniquement parce qu'elle était nouvelle. D'autres rookies avaient eu droit à bien mieux, et s'étaient vus affectés à des équipes d'officiers dès les premiers jours. Fangmeyer n'était pas passé par la case contractuelle, et pourtant il avait débuté en même temps qu'elle. Judy n'en ressentait aucune jalousie, mais ne pouvait se soustraire aux faits : Bogo l'avait marginalisée en raison de son espèce, dès le premier jour. De même, il avait dû flairer ce qu'il considérait comme une « faiblesse » quelconque chez Clawhauser, et cela l'avait poussé à l'affecter à un poste peu flatteur, ou gratifiant. Sans doute avait-il perçu un manque de motivation réelle, puisque le guépard n'avait pas choisi de faire ce métier par conviction, mais par une sorte de « dépit familial ». Judy ne pouvait en être certaine : elle n'avait pas été là au moment des faits.
« Et me voilà donc, tout fier, tout motivé, au guichet d'accueil du ZPD. Un autre que moi se serait plaint, j'imagine… Mais pas moi. J'avais pas idée que ce poste était l'un de ceux dont personne ne voulait… Et pour être honnête, j'ai adoré. Dès les premiers instants, dès que la première personne s'est adressée à moi en quête d'informations, d'aide et de soutien… Je me suis trouvé bon dans ce que je faisais. Posé, rassurant, amical. Des mammifères arrivaient en pleurs, effrayés ou paniqués, et j'avais ce truc pour les détendre, les rassurer, et même parfois les faire rire. Je me suis dit que si je n'étais pas un excellent policier, au moins j'étais parfait à ce poste bien spécifique. Je pense que le chef a été satisfait de mon travail, car il m'y a affecté tous les jours par la suite… Et au bout d'une quinzaine, il est venu me voir et m'a félicité, car il n'avait que d'excellents retours des gens et des collègues à mon sujet. Je lui ai dit que j'adorais ce poste, et que s'il était d'accord, j'accepterais de l'occuper à temps plein… Puisque la plupart des collègues n'aimaient pas ça, tout le monde y trouverait son compte. Il n'était pas très chaud, de prime abord… Mais il a fini par accepter. »
Le guépard fit une petite pause dans son récit, le temps d'engloutir l'un des beignets qu'il avait commandé. Entre deux mastications, il reprit : « Bien entendu, ce n'est pas le poste le plus actif… Et au fil des années, je me suis un peu empâté, je dois bien l'avouer. J'ai toujours été gourmand, mais ça ne se conjugue pas très bien à une absence presque totale d'activité physique. Haha ! »
Judy lui sourit, comprenant mieux maintenant comment Benjamin Clawhauser en était arrivé là, à occuper l'accueil du poste de police principal de façon permanente, là où habituellement ce poste était affecté à un officier différent chaque jour. En tout cas, le guépard avait raison sur un point : il avait un talent certain pour conforter, rassurer, et changer les idées des gens. Sa seule présence rayonnante, sa conversation détendue et sa bonhomie joviale suffisaient à chasser la plupart des soucis. Les problèmes de logement de Judy lui semblaient plus lointains à présent, moins gravissimes.
« Et tu n'as jamais pensé à tenter de tâter du terrain, juste pour voir ? » demanda-t-elle finalement.
« Si, bien sûr. Mais ça m'angoisse un peu, pour tout t'avouer. Déjà, à cause de mon léger manque de forme, mais aussi… Ben parce qu'au final je n'ai jamais vraiment fait ça. Et l'académie me semble bien lointaine, maintenant ! »
« Si tu veux, on pourrait faire équipe ensemble, lorsque je reprendrai du service ! Ce serait super pour moi… Et au moins, tu serais sûr d'être avec un équipier qui ne te mettrait pas la pression, le temps que tu trouves tes marques. »
En réponse à la proposition, Clawhauser lui offrit un sourire des plus chaleureux. Il était visiblement touché par cette offre, mais la déclina néanmoins assez rapidement. « C'est vraiment gentil de ta part, Judy… Mais je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure chose à faire, pour moi. J'ai mes petites habitudes, maintenant. Mon rythme. Et puis, je pense que Fangmeyer serait déçu, si tu choisissais un autre coéquipier que lui. Il compte vraiment sur toi, j'ai l'impression. »
Le guépard laissa sa phrase en suspens, avant de reprendre d'un ton un peu plus tendancieux : « Du moins, jusqu'à ce que Nick soit des nôtres, bien entendu… On sait tous très bien avec qui tu feras équipe, à partir de ce moment-là. »
A l'évocation du renard et de leur éventuelle future collaboration, Judy ne put réprimer un léger sourire, tandis qu'elle se sentait rougir pour une raison qui lui échappait… Mais cette première impression fut contrebalancée par l'état d'esprit maussade qui la caractérisait depuis la veille au soir, dès qu'elle s'attardait à penser à cet avenir devenu des plus incertains.
« Oui… » répondit-elle en baissant la tête, légèrement dépitée. « Si sa demande d'affectation n'est pas rejetée suite à ses idioties de la veille… »
« Ne pense pas comme ça, Judy ! Reste positive ! »
« J'essaie, mais… J'appréhende tellement d'être à ce soir. On va de nouveau se retrouver tous les deux, et forcément, le sujet sera abordé. Je suis tellement en colère, déçue, frustrée et… Mais… Mais je n'arrive pas à… »
Voyant son hésitation, le guépard se proposa de finir pour elle : « Tu n'arrives pas à lui en vouloir ? »
La lapine acquiesça doucement. Comment était-il possible de rester fâchée contre Nick Wilde ? Elle avait songé toute la nuit à la façon impériale dont elle lui ferait payer la manière dont il s'était comporté, à se forger une armure d'impassibilité, à préparer un discours destructeur à même de lui faire regretter d'avoir commis une telle erreur… Mais dès qu'elle avait posé ses yeux sur lui ce matin-là, toute cette véhémence s'était évanouie, et elle n'avait plus ressentie qu'un mélange étrange de tristesse et d'inquiétude.
« Cependant, je ne peux pas passer l'éponge là-dessus si facilement… Si on est amenés à faire équipe, il faudra qu'on puisse se faire pleinement confiance. Comment le pourra-t-on si à chaque fois qu'on se retrouve dans une situation compliquée, il se lance en solo sans me consulter, sans prendre en compte mon avis ? »
« Oh, ça, vous trouverez un moyen de composer avec, c'est sûr… Vu le temps que vous passez ensemble, ça ne devrait pas poser de problème. De plus, je pense qu'il aura compris la leçon, suite à sa petite mésaventure d'hier, et la journée infernale qu'il doit être en train de vivre aujourd'hui… »
Judy hocha la tête. Les propos de Clawhauser étaient rassurants, à défaut d'être vérifiables. La lapine espéra une nouvelle fois que tout se passait bien pour Nick, qu'il avait réussi à s'expliquer sur sa conduite, et à attirer suffisamment la sympathie de Bogo pour que ce-dernier ne rejette pas en bloc sa demande d'affectation… Pire encore, restait la possibilité que le renard soit incriminé d'une manière ou d'une autre pour avoir contrevenu à une enquête en cours. Tout était possible, surtout le pire, et il faudrait y faire face tôt ou tard. Pourquoi les choses avaient-elles besoin d'être si compliquées ? Nick s'était excusé, le matin même… Mais à quoi faisait-il référence ? S'excusait-il parce qu'il regrettait ce qu'il avait fait ? Ou bien parce qu'il avait échoué dans sa tentative ? Selon ce qu'il voulait dire, son état d'esprit était totalement différent… Restait la possibilité que Nick Wilde ne parvenait pas à se défaire de son existence passée, et qu'il ne souhaitait finalement pas la quitter. Judy se trouva injuste de le mettre face à un tel choix, mais au final elle n'avait rien imposé. Elle avait seulement proposé. C'était Nick qui avait rempli le formulaire… Bon, c'était elle qui l'avait finalement donné à Bogo, sans le consulter auparavant, mais il ne s'en était pas vraiment plaint. Que voulait-il concrètement ? Qu'imaginait-il pour son avenir ? Pour leur avenir ? Il était sans doute prématuré de réfléchir en ces termes, mais Judy ne parvenait pas à s'en empêcher… Elle en avait pris pleinement conscience depuis quelques jours, et les évènements les plus récents n'avaient fait que la conforter dans sa certitude. Elle n'avait plus peur de s'avouer à elle-même que, oui, elle était amoureuse de Nicholas Wilde.
Cependant, ce sentiment donnait lieu à une absence de rationalité qui l'inquiétait quelque peu. Elle ne savait plus si elle jaugeait la situation avec neutralité, ou aveuglée par le filtre de ses sentiments. Impossible de s'en défaire, bien entendu… Mais elle se pensait suffisamment pragmatique pour être capable de faire la part des choses. Ce qui ne devait pas être le cas, au final, vu qu'elle se sentait complètement perdue, maintenant. Le souci n'était plus seulement de savoir si Nick pourrait faire équipe avec elle, mais si Nick voudrait faire équipe avec elle. Dans tous les sens du terme… professionnellement… et intimement. Et surtout, la conjugaison des deux serait-elle seulement possible, au-delà d'être simplement raisonnable ?
Ce questionnement incessant devint insoutenable pour Judy, qui ne put s'empêcher d'interroger Clawhauser à ce sujet. « Dis-moi, Ben… Quelle est la politique de Bogo, vis-à-vis des collègues qui ont une relation… disons… extra-professionnelle ? »
Le guépard la regarda d'un air incrédule, avant de finalement se fondre dans un large sourire. Il plaqua ses pattes contre ses joues et avant même qu'il ait eu le temps de pousser son premier gémissement strident, Judy sut qu'elle avait mis les pattes dans le plat, et qu'il lui serait impossible de se dépatouiller de sa maladresse. Elle avait envie de se gifler pour s'être montrée aussi claire dans son questionnement… Clawhauser n'était pas stupide, il avait forcément compris la raison qui la poussait à demander cela. Sa réaction le lui fit bien voir.
« Ooooooh ! Judy ! Je le savais ! Je le savais ! »
« Chut ! Arrête ! » protesta Judy en lançant des regards inquiets tout autour d'elle, comme si un quelconque espion était en train d'observer leur conversation, pour s'empresser d'aller tout raconter à Bogo. « Il n'y a rien entre Nick et moi, je te l'ai déjà dit. Je demande juste comme ça… »
« A d'autres ! »
La lapine était bien forcée de l'avouer, ses déblatérations ne convainquaient personne… Même pas elle-même. Elle était dedans jusqu'au cou, maintenant.
« Depuis quand est-ce que ça dure, vous deux ? » demanda Clawhauser avec empressement, se penchant vers elle tout en soutenant sa tête joufflue d'une patte alerte. Ses yeux scrutateurs semblaient indiquer qu'il voulait découvrir toute l'histoire dans les moindres détails.
« Depuis jamais, Ben. On n'est pas ensemble… Seulement, il n'est clairement pas impossible que ça se fasse. Sans doute. Peut-être. Je suppose… Enfin… Bref, c'est pour ça que je te pose la question. »
« Oh, je vois. » répondit-il en lui offrant un clin d'œil complice, que Judy ne sut pas vraiment comment interpréter. « Eh bien, il y a eu des précédents, tu t'en doutes. Avec un métier aussi demandeur que le nôtre, on a peu l'occasion de rencontrer des personnes avec qui on a des affinités en-dehors de notre lieu de travail. Je pense que Bogo en a conscience, ce qui le rend assez coulant vis-à-vis de ce genre de choses… »
« Vraiment ? » demanda Judy, incrédule. « Ca me surprend de sa part. »
« Le chef attend de nous que nous soyons efficaces dans notre travail, avant toute chose. Même si deux collègues sont engagés dans une relation intime, il ne s'en mêlera pas tant que cela n'affecte pas leurs performances sur le terrain. »
La lapine acquiesça, toujours surprise du fait que Bogo se montre aussi tolérant sur cet aspect bien précis. A l'académie, on les avait mis en garde à de nombreuses reprises contre ce type de déboires, leur précisant qu'en cas de relation entre deux collègues, il y avait de fortes chances qu'ils soient mutés dans des postes différents, pour éviter tout litige moral. Bien entendu, la gestion de ce type de cas découlait de la règlementation qu'imposait le chef du poste de police à ses subordonnés. Visiblement, le buffle était plus ouvert sur certains domaines qu'elle ne l'aurait pensé. De toute manière, même si cela devait se faire, Judy saurait rester professionnelle en toute circonstance… Bogo n'aurait aucun souci à se faire de ce côté-là.
« Dooooonc…. Toi et Nick ? » questionna Clawhauser en lui lançant des regards insistants.
Judy hésita un instant à tout nier en bloc une nouvelle fois, et à se dissimuler derrière des mensonges vertueux, histoire de préserver son image. Mais elle pensait que ce serait injuste envers Clawhauser, qui s'était montré si gentil et généreux avec elle, sacrifiant son jour de repos pour lui servir de guide et de chauffeur au travers de péripéties immobilières qui avaient dû être aussi ennuyantes pour lui qu'elles n'avaient été décevantes pour elle. Il avait fait cela pour la soutenir moralement, dans cette journée difficile. Et il n'avait pas failli un seul instant. Quitte à se confier à quelqu'un, autant le faire à une personne de confiance.
« Sincèrement Ben… Rien d'officiel. Mais… Je… Je suis… » elle hésita, se sentant rougir et suffoquer, tandis que Clawhauser la dévorait du regard, la bouche entrouverte dans l'attente de la grande révélation.
« Je suis amoureuse de lui… » confessa-t-elle finalement dans un souffle, n'en revenant pas d'être enfin capable d'extérioriser ses sentiments, de leur donner une valeur concrète. Ce fut pour elle comme une seconde révélation, plus forte encore que sa prise de conscience initiale. Dire les mots rendait la chose plus incroyable, plus intense… La sensation était grisante, et un peu étourdissante, également.
« Ooooooooh ! Juuuudyyyyy ! » gémit Clawhauser, qui ne se sentait plus de joie. « Je suis tellement heureux pour toi ! L'amour… C'est quelque chose de tellement merveilleux ! »
« C'est aussi une sacrée galère, crois-moi… »
« Oh, je te crois, ma chère. » ricana-t-il amicalement. « Mais ne t'en fais pas, niveau discrétion : ton secret est bien gardé. Et c'est réciproque, n'est-ce pas ? » Il secoua la tête, comme si cette question n'avait pas lieu d'être. « Tss, j'suis idiot ! Il était prêt à retourner la ville toute entière pour te rendre justice. Forcément, il doit l'être. »
« C'est… » hésita Judy, surprise de la vision de Clawhauser en la matière. « C'est pas vraiment ce que j'appellerai de la « justice », Ben… C'est bien le cœur du problème dans tout ça, tu en es bien conscient, pas vrai ? »
« Oh, parce que tu crois qu'il a agi de la sorte uniquement pour se venger, peut-être ? »
« Ben, il faut dire que ça ressemblait à une vendetta personnelle, non ? » demanda la lapine d'un ton incertain.
« M'est-avis qu'il a fait ce qu'il jugeait être bon pour te protéger. Parce qu'il avait peur de te perdre, ou de te voir souffrir, tout simplement… Je ne prends pas sa défense, je te rassure. Ce qu'il a fait était idiot, irréfléchi, et dangereux, on est d'accord. Mais ne te méprends pas sur ses motivations. A mon sens, c'est par amour qu'il a agi. C'est tellement romantique… »
Face à cette vision des choses, Judy resta totalement interdite. Clawhauser n'y pouvait rien, bien entendu, mais elle qui avait déjà du mal à en vouloir à Nick, le fait de le confronter ce soir lui semblait impossible, à présent.
Elle devrait néanmoins s'y résoudre, puisqu'après avoir passé une heure supplémentaire à discuter de tout et de rien, mais notamment de la vie et des potins au poste de police, des derniers hits des popstars, Gazelle en tête, et de la situation politique générale relativement désastreuse de Zootopie, Clawhauser la ramena au 1955 Cypress Grove Lane. Ils y arrivèrent aux environs de dix-neuf heures, et Judy se sentit soudainement très anxieuse. Pourquoi réagissait-elle ainsi ? Il s'agissait de Nick… Elle avait toujours pu lui parler ouvertement, en toute franchise, sans que cela pose le moindre souci entre eux. Il n'y avait pour ainsi dire jamais eu de malaise, même à l'époque où ils avaient du mal à se supporter.
« Ca va aller ? » la questionna Clawhauser, avec une note de préoccupation au fond de la voix. Visiblement, la nervosité de Judy était manifeste, mais elle s'obligea à hocher la tête.
« Oui… Oui, ne t'en fais pas ! »
Le guépard lui offrit un charmant sourire avant de la laisser quitter sa voiture. Au moment où elle allait gravir les marches du perron, il la héla une dernière fois, baissant la vitre côté passager pour lui dire une dernière chose.
« Au fait, Judy ! Comme tu n'es finalement pas retournée à Bunnyburrow, je compte sur toi pour l'Afterwork de demain soir, au Mc'Laren ! Tout le monde sera content de te voir. »
Judy acquiesça. Elle ne voyait aucune raison de décliner l'offre de son ami, d'autant plus qu'elle avait hâte de renouer le contact avec certains collègues qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps. Après tout, elle ferait normalement partie de l'équipe à nouveau. Il serait donc bon de se rappeler à leur mémoire dans des circonstances plaisantes.
« D'accord, Ben. J'y serai ! »
« On s'y retrouve en général aux environs de vingt heures. On mange un bout, on boit des verres… On écoute de la musique et on rigole beaucoup. Une soirée sympa, en somme. Tu peux emmener Nick, bien sûr ! Ca me ferait plaisir de le voir, s'il en a envie. »
Judy se montre plus hésitante à cette idée. D'un, elle ne savait pas s'il aurait envie de la suivre dans un bar à flic, de deux cela dépendrait beaucoup de l'issue de leur conversation à venir, de trois, si elle l'emmenait avec elle, tout le monde se ferait des idées sur leur relation. Mais cette dernière raison était certainement celle qu'elle jugeait la moins importante.
« Je lui proposerai. » finit-elle par répondre. « Mais je ne peux pas te garantir qu'il sera partant. »
« Au moins j'aurais essayé ! » répondit Clawhauser en lui offrant un dernier clin d'œil, avant de passer la première, et de prendre la route.
Judy lui fit un dernier signe de la main, alors qu'il tournait au carrefour suivant, puis il disparut hors de son champ de vision. La lapine se tourna ensuite vers le bloc d'appartements, pris une grande inspiration, puis se dirigea vers le hall d'entrée.
La veille au soir, lorsqu'elle avait pris la décision de se rendre au poste de police pour faire part à Bogo de ses inquiétudes quant aux agissements de Nick, et de ses craintes quant au danger qu'il encourait certainement, elle s'était retrouvé devant un problème d'ordre matériel : Nick était parti avec son trousseau de clé, et elle ne pouvait dignement se résoudre à laisser son appartement ouvert en leur absence, étant donné la nature quelque peu discutable du voisinage. S'il se faisait cambrioler, en sus du reste, elle en serait responsable. Elle avait donc passé dix bonnes minutes à farfouiller dans l'appartement, espérant trouver un double des clés. Elle mit finalement la patte sur ce deuxième trousseau, qui était suspendu à un crochet, derrière la porte de la chambre. Il était toujours en sa possession, à cette heure-ci, ce qui lui permit de se rendre jusqu'à l'appartement de Nick sans avoir besoin de sonner pour qu'il lui ouvre.
De fait, elle ignorait totalement si le renard était déjà rentré, ou pas, et appréhenda le fait qu'il puisse être absent, signe qu'il avait été gardé au poste plus longtemps que nécessaire… Ce qui aurait forcément été très mauvais signe.
Néanmoins, ses craintes s'estompèrent lorsqu'elle approcha de la porte de l'appartement, laissant glisser une nouvelle fois son regard sur l'étrange plaque associée à la sonnette proclamant « Entreprise Wilde&Fils – Bureau central », et qu'elle entendit le son ténu de la télévision, provenant de l'autre côté. Elle avait tout éteint avant de partir, la nuit dernière. Du coup, quelqu'un était revenu, et avait allumé la télé. Ce quelqu'un ne pouvait être que Nick.
Judy poussa un dernier soupir, ménageant ses forces, se redressa du mieux qu'elle put, prit le visage le plus fermé qu'elle pouvait afficher, et déverrouilla la porte, avant de pénétrer à l'intérieur de l'appartement.
Son expression se relâcha totalement lorsqu'elle trouva Nick affalé sur le canapé, encore tout habillé, et profondément endormi devant la télévision, dont le volume pourtant élevé ne semblait pas perturber son sommeil. Le voyant si calme, si serein… et présent, tout simplement, Judy se sentit apaisée. Au moins était-il revenu, même si sa nuit et sa journée au poste l'avaient visiblement lessivé. La bouche légèrement entrouverte, il poussait de légers ronflements, à peine audibles, et ses babines se retroussaient par à-coups, dévoilant la pointe de ses dents. A leur vue, Judy se sentit frissonner… Et eut envie de se gifler en se rendant compte que ce n'était pas de peur, mais d'excitation. Elle avait vraiment un sérieux problème.
Elle secoua la tête et se dirigea vers la cuisine pour se servir un verre d'eau. Elle avait besoin de se recentrer sur l'essentiel et de remettre ses idées en place. Un couvert avait été dressé sur la table, et en lieu et place de l'assiette se tenait une petite note griffonnée de la patte de Nick. Judy s'en saisit et la parcourut rapidement.
« Carotte, si jamais j'ai sombré avant ton retour – ce qui est fort probable – je t'ai cuisiné une poêlé orientale. Elle est dans le micro-onde, prête à être réchauffée. Je pense que tu seras capable d'utiliser cette machinerie si complexe sans mon secours. Il me semble que tu as l'habitude des plats surgelés. »
Judy ne put réprimer un petit rire à la lecture de ce papier. Même par écrit, Nick restait Nick. Visiblement, il ne semblait pas particulièrement alarmé par la situation, et de fait, cela n'augurait rien de particulièrement inquiétant quant aux évènements de la journée. La lapine espéra néanmoins que son ami n'essayait pas de lui dissimuler la vérité, ou de retarder l'échéance d'une confrontation inévitable.
Elle trouva le plat qu'il avait cuisiné, et qui était encore tiède, signe qu'il ne l'avait pas préparé depuis très longtemps. Elle le réchauffa, et mangea sans appétit, appréciant néanmoins la qualité de la préparation, ses arômes subtils et épicés et sa saveur incroyable. Nick avait vraiment un talent pour la cuisine. Une fois terminé, elle fit la vaisselle, trouvant l'assiette et les couverts sales du renard au fond de l'évier. Elle secoua la tête en poussant un soupir… Il y avait de l'éducation à faire, par ici.
Une fois qu'elle eût fini, elle s'autorisa à prendre une douche, changea son pansement au mollet, et se rappela qu'il fallait qu'elle se rende à la clinique de jour du Zootopia Central demain matin, pour faire les soins de sa plaie à la poitrine. Décidemment, elle avait accumulé les déboires physiques au cours des derniers jours… Elle espéra que la série s'arrêterait là, mais ne put s'empêcher d'ironiser à coups de dictons populaires : Jamais deux sans trois. Personnellement, elle s'en passerait volontiers, pour le coup.
Elle revêtit son pyjama, afin de se sentir plus à l'aise, et se décida à aller se coucher… Elle n'avait que très mal dormi, la nuit dernière… La couche de la salle de repos n'était pas des plus confortables, et elle avait eu du mal à trouver le sommeil, en raison de ses inquiétudes par rapport à la situation. Elle espérait y parvenir ce soir, bien que tout ne soit pas encore réglé, et regretta de devoir délayer d'avantage la mise au point qu'elle jugeait nécessaire. Mais elle n'avait pas à cœur de réveiller Nick… Lui aussi en avait bavé, et il méritait de pouvoir prendre un peu de repos
Judy se rendit donc au salon, afin d'éteindre la télévision. Une fois que ce fut fait, elle tourna les talons, non sans laisser son regard vagabonder sur le corps étendu de Nick. Il y avait quelque chose de profondément attirant dans l'abandon que sa position exprimait. Il semblait avoir été foudroyé par le sommeil, et s'être effondré sans heurts, sans en prendre conscience. Ce prédateur, un mammifère qui incarnait habituellement une image de force, de puissance, voire même de danger à ses instincts de lapin, avait à présent l'air doux et sans défense. Judy se sentit attirée par cette apparente fragilité, et ne put s'empêcher d'approcher à pas feutrés, son museau remuant nerveusement, happant l'air comme si elle entrait en territoire hostile et cherchait à jauger un danger potentiel. Ses instincts se mirent en alerte, bien malgré elle, tandis que son regard fasciné se perdait une nouvelle fois dans la contemplation des crocs du renard… son cœur battait à tout rompre, tandis qu'elle s'approchait encore. Une voix ancestrale, impérieuse et inconsciente, lui clamait de garder ses distances. Etrangement, ses réactions instinctives ne faisaient pas une grande différence entre la préservation et la recherche d'intimité. Elle trouvait cela parfaitement ironique… Ses ancêtres millénaires auraient cherché par tous les moyens à éviter de se retrouver dans la situation vers laquelle elle ne souhaitait que se précipiter. Oui… Elle voulait se retrouver entre les pattes de ce renard, sentir ses griffes contre sa peau, sous son pelage… Ressentir le souffle brûlant de son haleine sur sa gorge, et ses crocs se refermer doucement dans le creux de son cou. Nick ne lui ferait jamais de mal, elle le savait… Mais elle se souvenait parfaitement de la sensation qu'elle avait éprouvée lorsqu'il avait simulé son attaque sur elle, sous les yeux scrutateurs de Bellwether, quelques jours auparavant. Lorsqu'il avait refermé sa mâchoire autour de sa gorge, elle avait cru chavirer… Dans le feu de l'action, elle n'avait pas pris note de ce qu'elle avait ressenti, mais il était clair pour elle à présent que ce n'était rien de moins que du désir…
Elle s'approcha encore un peu, se penchant au-dessus de lui. A cette distance, elle percevait sans aucune difficulté sa propre odeur sur lui, celle du marquage qu'elle avait pratiqué dans un état second, sans même se rendre compte de ce qu'elle était en train de faire. Dans sa détresse actuelle, elle ne put s'empêcher d'humer avec délectation la fragrance de leurs odeurs combinées, et de s'y perdre totalement, extatique. C'était son renard. Elle l'avait proclamé sien… Et il y avait dans cette vérité quelque chose d'irrésistible, une sensation étrange de puissance, qui lui donnait l'impression d'être à sa place, en ce moment précis, et d'aller au bout des choses.
Qu'y avait-il de mal à ça, après tout ? Pouvait-elle nier avoir besoin de lui, en cet instant ? Elle se décida à ne pas y réfléchir plus longtemps, et se glissa doucement contre son torse, soulevant son bras par la poussée de sa tête, pour le laisser retomber par-dessus elle. Elle ne chercha pas à préserver son sommeil, car elle ne prenait déjà plus en compte ces éléments secondaires, mais Nick ne se réveilla pas. C'était pour le mieux, songea-t-elle en se lovant contre lui, ramenant ses jambes contre son torse tout en s'enroulant autour de l'avant-bras qui l'encerclait totalement. Elle ne formait plus qu'une petite boule de pelage gris, encerclée par une masse plus large de fourrure rousse, qui la recouvrait presque totalement.
Elle ferma les yeux, souhaitant seulement profiter quelques instants de la chaleur de ce contact et de l'odeur si délectable de son ami. Moins d'une minute après, elle était profondément endormie.
La chaleur des rayons du soleil matinal, filtrant au travers de la fenêtre du salon dont il avait oublié de fermer les volets la veille, tirèrent Nick de son profond sommeil. Immédiatement, il prit conscience de la petite masse chaude qui s'appuyait contre son torse, et baissa un regard médusé dans sa direction. Il entrouvrit légèrement les yeux, surpris de trouver Judy endormie contre lui. Elle avait bougé pendant la nuit, ajustant sa position, et tournait à présent le dos au renard, encerclant son bras de ses deux pattes, s'y accrochant avec ferveur.
Nick s'était attendu à bien des choses, quant à ses retrouvailles avec Judy. Il s'était figuré qu'elle le tirerait de son sommeil, si jamais il avait sombré avant son retour, et l'incendierait sans ménagement. Il avait également supposé qu'elle le laisserait éventuellement dormir et irait se coucher, et qu'elle l'ignorerait piteusement jusqu'à ce qu'il soit contraint d'aborder le sujet de lui-même. Mais jamais il n'aurait pensé qu'elle agirait telle qu'elle l'avait visiblement fait. Comme quoi, côtoyer Judy, c'était naviguer de surprises en surprises. Non pas que celle-ci lui déplut, bien au contraire, mais il ne savait comment réagir face à ça….
Elle avait dormi avec lui. L'idée elle-même lui semblait tout à la fois grotesque et séduisante. La dernière fois que Nick avait dormi avec quelqu'un, il avait cinq ans, et il s'agissait de son frère, qui souffrait à l'époque de terribles terreurs nocturnes. Jamais il ne s'était suffisamment rapproché de quelqu'un, par la suite, pour prendre le risque de s'exposer aussi ouvertement à cette personne, au point de partager un moment où il se trouvait, tout instinctivement, d'une grande fragilité. Mais étrangement, se réveiller aux côtés de Judy, avoir conscience qu'elle avait trouvé le chemin de ses bras à ses dépens, à la faveur de son sommeil, et pris l'initiative d'y trouver refuge pour s'endormir auprès de lui, avait quelque chose de grisant.
Désireux de la laisser dormir aussi longtemps qu'elle le souhaitait, le renard s'obligea à reste immobile, réajustant légèrement sa position pour accentuer son confort, tout en préservant celui de son amie. Il s'enroula un peu plus autour d'elle, glissant son museau entre ses oreilles, et ferma à nouveau les yeux, cherchant à s'endormir à nouveau. Il s'en sentait capable, étrangement… Loin de l'alarmer, la présence de Judy le réconfortait. Il n'avait pas envie de réfléchir aux implications de ce qu'ils étaient en train de faire pour le moment… Après tout ce qu'il avait traversé au court des derniers jours, il estimait avoir le droit de profiter un peu de ce que la vie avait la bonté de lui offrir.
Il aurait été étonné, s'il avait pu en avoir conscience, de l'aisance et de la rapidité avec lesquelles il se rendormit.
Il rouvrit les yeux deux heures plus tard, son sens olfactif le tirant de sa torpeur, s'éveillant au gré d'une odeur familière, qu'il appréciait sentir de bon matin. Du café chaud, et des pancakes… Qui sentaient un peu le brûlé, d'ailleurs, ce qui l'obligea à se redresser plus vite qu'il ne l'aurait souhaité. Immédiatement, son regard se tourna vers la cuisine, où Judy, dressée sur un escabeau, œuvrait derrière la poêle, la mine anxieuse. Lorsqu'elle vit que Nick était réveillé, et lui lança un regard suppliant.
« Nick… Au secours… Je voulais te faire la surprise du petit déjeuner, mais je crois qu'on court à la catastrophe… »
Le renard poussa un petit rire avant de voler à sa rescousse, parvenant à sauver in extremis les pancakes aux myrtilles qu'elle avait préparé, leur évitant de passer du stade trop cuit à celui de carbonisé. L'odeur restait de bonne facture, malgré tout. Visiblement, Judy connaissait la recette de la patte… Elle n'était juste pas douée avec la cuisson.
Nick prit le relais de la préparation, laissant le soin à Judy de dresser la table et de servir le jus d'orange. Finalement, ils s'installèrent l'un en face de l'autre. En dehors de quelques échanges rapides autour du petit fiasco culinaire, ils ne s'étaient quasiment pas adressé la parole, et un silence gêné était à présent retombé entre eux.
« Bien… » lança finalement Nick, désireux de crever l'abcès. Il n'aimait pas trop les silences inconfortables tels que celui-ci. « Je pense que tu as des choses à me dire, pas vrai, Carotte ? »
Judy hésita un instant, jouant avec sa fourchette pour triturer le pancake encore fumant qui occupait le centre de son assiette.
« Oui… » marmonna-t-elle avant de prendre une profonde inspiration. Elle redressa finalement la tête. « J'ai confiance en toi, Nick. »
Visiblement, le renard s'était attendu à toute forme d'accroche, mais certainement pas à une déclaration de ce genre. Il avait plutôt envisagé les reproches, les doutes, les cris, la colère… Mais pas ce ton raisonnable, légèrement contrit, et une approche sous forme de compliment rassurant. Judy perçut son trouble, et comprit qu'elle avait abordé les choses de la bonne manière… Ainsi, elle s'assurait d'avoir toute l'attention du renard, et de ne pas être interrompue, bien qu'elle ne sût pas exactement comment elle allait présenter les choses, avant que les mots ne jaillissent de sa bouche, bien malgré elle.
« Une confiance absolue. Je suis sincère. Ce n'est pas seulement parce que je… Je ressens ces choses pour toi… Mais parce que tu m'as prouvé par ton soutien, ta loyauté, ton amitié que je pouvais entièrement me reposer sur toi, que jamais tu ne me trahirais, ni que tu chercherais à me faire du mal. Que je pourrais toujours compter sur toi, que ce soit en cas de besoin, ou même si je ne te demande rien… Simplement parce que c'est toi… et moi… C'est comme ça que je le ressens, en tout cas. »
Nick acquiesça, désireux de confirmer la véracité de tout ce qu'elle venait de dire, mais Judy ne lui laissa pas le temps d'entrer dans la conversation, et poursuivit.
« Du coup… Ça me fait du mal de savoir que cette confiance n'est visiblement pas réciproque. »
« Qu'est-ce que tu racontes, Carotte ? Tu sais bien qu… »
« Oh oui, je sais, Nick. Je sais que tu penses me faire confiance, mais seulement ce que tu as fait l'autre soir me fait croire le contraire. Tu savais ce que je voulais, parce que je te l'avais clairement expliqué : je voulais qu'on tire un trait sur ce qui s'était passé, qu'on n'accorde pas plus d'importance à cette attaque haineuse, parce que ça n'aurait fait qu'envenimer les choses. Tu savais que je ne voulais pas te voir courir le moindre risque par rapport à cette affaire. Tu savais tout ça, parce que comme je te fais confiance, je te l'avais dit, en toute honnêteté. »
Nick baissa piteusement le museau, comprenant soudain où elle voulait en venir. Finalement, il aurait préféré qu'elle l'agresse ouvertement, qu'elle le condamne, qu'elle lui hurle dessus, voire même qu'elle le frappe… C'aurait certainement été plus facile à encaisser que cette explication posée, émotive et horriblement réfléchie.
« Mais toi… tu ne m'as pas fait confiance, Nick… » repris Judy d'une voix plus tremblante. « Tu as cru que j'avais peur, que j'essayais de me murer dans l'ignorance parce que je ne voulais pas affronter la vérité en face… En sommes, tu as pensé que ces monstres avaient réussi à m'atteindre au point que je voulais faire profil bas, me faire oublier d'eux. Tu n'as pas écouté ce que je t'avais dit, sinon tu aurais compris la raison qui me poussait à agir ainsi. Et tu as décidé d'interpréter ma réaction de la façon qui t'arrangeait, pour justifier ce que tu avais l'intention de faire, pour justifier une vengeance dont je ne voulais pas. Nick, j'espère que tu te rends compte que tu m'as rendu implicitement complice du crime que tu avais décidé de commettre ! »
Elle secoua la tête, réprimant à grand mal les larmes qui se formaient au bord de ses yeux. Elles étaient plus dues au stress qui s'évacuait en même temps que ses paroles, plutôt qu'à la tristesse réelle de ce moment qu'il partageait à présent… Mais l'expression profondément affectée de Nick lui faisait horriblement mal… Car c'était ce qu'elle lui disait qui le mettait dans cet état. Elle se sentit terriblement coupable de continuer son discours, mais il fallait que les choses soient dites, pour que tout aille pour le mieux, par la suite. Du moins, l'espérait-elle.
« Je me suis imaginée le pire… J'ai eu peur pour toi, tellement peur. Je n'avais pas idée de ce que tu avais l'intention de faire, seulement la certitude que tu irais au bout des choses. Tu m'as laissée là, en plan, sans même me lancer un dernier regard, sans me laisser l'occasion de te faire comprendre pourquoi tout ceci était une mauvaise idée. Tu ne voulais pas m'entendre, parce que tu savais que j'avais raison ! Mais au final, tu n'en as fait qu'à ta tête ! Foutu… Foutu renard entêté ! »
Elle baissa la tête, laissant quelques sanglots lui échapper, et les premières larmes retomber piteusement sur son pancake, qu'elle savait à présent qu'elle ne mangerait pas. Elle prit une dernière inspiration pour prononcer sa dernière sentence, avant de se laisser totalement aller.
« Si seulement tu m'avais fait confiance, rien de tout ceci ne serait arrivé… »
Judy se fichait totalement de passer pour une lapine émotive, maintenant. Elle avait dit ce qu'elle avait à dire, et se sentait horriblement mal pour ça. Elle ne voulait pas blesser Nick, mais il devait comprendre ce qu'elle avait ressenti, ce qu'elle ressentait encore à présent, sinon les choses ne pourraient pas aller plus loin entre eux… Que ce soit sur le plan professionnel, ou relationnel.
Du reste, elle se sentait trop honteuse maintenant pour tourner le visage vers lui… Elle contemplait son assiette, ses pattes soutenant sa tête, ses oreilles plaquées dans son dos, son petit corps secoué de soubresauts et de sanglots.
Aussi, ne le vit-elle pas approcher. Elle ne se rendit compte de sa proximité que lorsqu'il passa ses bras autour d'elle, et qu'il la serra contre lui, sans un mot. Elle enfonça son visage dans le creux de son cou, et inonda sa fourrure rousse de larmes, tandis que ses pattes s'accrochaient à ses épaules.
Ils restèrent comme ça un petit moment, jusqu'à ce qu'elle trouve la force de se calmer, Nick prodiguant de douce caresses le long de ses oreilles, dans l'espoir de la détendre un peu. Dire qu'il se sentait mal, coupable, révolté contre lui-même, aurait tenu du doux euphémisme. On pouvait dire beaucoup de choses de Nicholas Wilde, mais pas qu'il était du genre sensible… Pourtant, en cet instant, il sentit une boule épineuse se former au creux de sa gorge, et ses yeux brûler, piquer, chercher à verser des larmes qu'il contenait avec difficulté.
Il lui fallut un effort titanesque pour modérer l'inflexion de sa voix, et dissimuler le tremblement incontrôlé de ses cordes vocales.
« Tu sais que je suis désolé, Carotte. J'aimerais pouvoir te dire autre chose, mais je ne vois pas quoi… »
Judy secoua la tête. Elle avait cessé de pleurer, mais elle n'avait pas encore la force de renoncer à l'étreinte de Nick. Aussi bredouilla-t-elle dans le creux de son cou, sa voix étouffée par la fourrure du renard.
« Je n'attends pas que tu me dises quoique ce soit, Nick. C'est moi qui devais te parler, te faire part de ce que je ressentais. La seule chose que tu puisses faire, c'est m'accorder ta confiance, à l'avenir… »
« Carotte… Je… Je te promets que… »
« Non, Nick. » protesta-t-elle un peu plus sévèrement. « Je ne veux pas que tu me promettes quoique ce soit. Fais-le, c'est tout. »
Le renard acquiesça. Il n'avait pas besoin de chercher à la convaincre, ni même de se persuader lui-même. Il venait de subir une dure leçon, et il n'était pas prêt de l'oublier. Comme quoi, après deux décennies à se sentir au-dessus des lois et des gens, à penser avoir tout compris à la marche du monde, au fonctionnement du système… Il venait de prendre conscience qu'il ne connaissait finalement rien, et qu'il avait tout à apprendre.
Nick recula, forçant Judy à se détacher de son étreinte, afin de pouvoir la regarder en face. La fourrure de la lapine était sans-dessus-dessous, et ses larmes avaient tracé des sillons sombres et humides le long de ses joues, lui donnant un aspect misérable des plus adorables. Se retrouvant face à lui, elle essaya de conserver une mine sérieuse, mais renonça rapidement en laissant éclater un petit rire nerveux.
« Je sens que tu es toujours fâchée contre moi, Carotte, et à juste titre. »
« Mais non, Nick, tu le sais très bien… »
« Tatata ! » l'interrompit-il en secouant la tête. « On va faire un pari. »
« Un pari ? Maintenant ? » demanda Judy, l'air incertain, craignant de voir le renard retourner la situation à son avantage.
« Oui. Voilà ce que je te propose : on passe la journée ensemble, et tu me laisses m'occuper de tout… Et si ce soir, tu es encore fâchée après moi, eh bien… Qu'est-ce qu'on pourrait parier ? »
« Un massage ? » proposa Judy d'une voix légèrement tendancieuse, une lueur étrange au fond du regard… Nick fut parcouru d'un frisson, et se contenta d'acquiescer.
« D'accord… Mais je n'ai pas besoin de te rappeler où ça nous a mené la dernière fois… »
« Qui sait où ça nous mènera cette fois ? » répondit-elle en glissant ses pattes dans le creux de son cou, ce qui ne fit qu'accentuer les battements frénétiques de son cœur.
« Tu ne vas pas prétendre être toujours fâchée après moi, juste pour me faire perdre le pari, pas vrai ? »
« Allons, Nick… Je croyais que tu me faisais confiance ? »
Le renard ne put qu'acquiescer. Cette lapine le tenait. Son sort était scellé.
