Notes de l'auteur :

Désolé pour le retard dans la parution du chapitre.

Les évènements tragiques de Nice m'ont énormément impacté, ce qui a ralenti ma production... D'autant plus que nous avons des amis, là-bas, et que nous étions sans nouvelles de l'un d'entre eux jusqu'à ce matin. Je vous rassure de suite, il va bien, ce qui nous rassure beaucoup... Mais ne retire rien à l'horreur de la situation. Mes pensées vont donc à toutes les personnes qui ont perdu des proches au cours de cette attaque d'une effroyable violence.

Cela me fait perdre d'avantage confiance en la nature humaine, je le crains... Trouver refuge dans les univers de l'imaginaire est le seul recours qu'il me reste face à ce type d'évènements, qui deviennent malheureusement trop fréquents.

Du coup, j'ai pu me raccrocher à ce chapitre, et m'évader en le composant. Il est triste pour moi d'en être réduit à ça, d'autant plus que ce chapitre est celui qui m'a poussé à écrire cette fanfiction. J'avais fait ce dessin, Date in Tundra Town, qui a eu un succès incroyable sur DeviantArt, et j'ai commencé à construire mon histoire autour de cette image : qu'est-ce qui avait mené Nick et Judy à ce point précis de leur histoire, dans mon esprit? J'ai ensuite eu envie de le raconter... Et vous lisez le résultat.

J'aimerais me montrer plus jovial et positif, mais cela m'est difficile.

J'espère que votre lecture vous permettra de vous échapper un peu de l'horreur de notre quotidien. A très vite pour la suite.

PS : Excusez-moi si le chapitre comporte des erreurs... Je n'avais pas vraiment le cœur à le relire, et je voulais seulement le mettre à votre disposition, pour ne pas retarder d'avantage sa sortie. J'en ferais une relecture au cours du Week End. Merci de votre compréhension.


Chapitre 12 : Sortie à Tundraville

Nick secoua la tête une nouvelle fois, refusant de céder aux exigences de Judy, qui se tenait assise à côté de lui, et avait à présent poser deux pattes insistantes sur son avant-bras, le secouant avec véhémence dans l'espoir de la faire parler.

« Nick… Dis-le moi ! Je vais devenir folle si tu fais durer le suspense plus longtemps… » tenta à nouveau la lapine d'une voix impatiente.

« Nope. Je t'ai dit que je te divulguerai cette information quand le moment sera venu, pas avant. »

Judy poussa un soupir, relâchant son emprise sur le renard pour s'enfoncer au fond de son siège, croisant les bras sur sa poitrine tout en prenant une mine boudeuse. « Avec ce genre de comportement, tu n'es pas près de gagner ton pari, Nick. Dur à croire que tu aies pu un jour être doué pour entourlouper les gens. »

« Et toi, tu es une très mauvaise joueuse, Carotte. Mais il me semble te l'avoir déjà dit. »

Face à la mine narquoise que Nick afficha suite à cette réponse, qui montrait bien qu'il ne cèderait pas, Judy poussa un nouveau soupir avant de détourner le regard. Elle essayait d'obtenir de lui le résumé de son entrevue avec Bogo, la veille, et ce depuis qu'elle avait mis les choses au point avec lui, par rapport aux efforts qu'elle attendait de vis-à-vis de la confiance qu'il devait lui accorder. Elle avait bien profité du réconfort de ses bras, et s'était perdue dans le plaisir de son étreinte plus longtemps que nécessaire… Mais bien que la situation se soit concrètement apaisée, il demeurait toujours l'angoisse par rapport au sort de Nick et de sa candidature. Elle aurait aimé pouvoir aborder le sujet sereinement avec lui… Mais il avait déclaré que ça allait à l'encontre des règles de leur pari, et qu'il se gardait donc le droit de lui faire part de ces informations au moment qui lui semblerait opportun.

Le fait qu'il trouve à plaisanter sur le sujet avait tendance à rassurer Judy. Eventuellement, il était possible que les choses ne se soient pas si mal passées… Mais elle ne pouvait oublier qu'elle avait à faire à Nick, et qu'il n'était pas des plus faciles à lire. Aussi, il était également possible qu'il délaie une mauvaise nouvelle, dans le seul espoir de la rendre moins difficile à encaisser pour elle. D'autant plus que Judy ne pouvait se départir de l'idée qu'éventuellement son ami n'avait pas foncièrement une envie irrépressible de devenir policier, et qu'il avait embrassé cette idée dans le but de lui faire plaisir avant tout, sans avoir l'intention d'aller au bout des choses. Du coup, s'il voyait la situation sous cet angle, un rejet de Bogo pouvait également ne pas lui sembler dramatique, ce qui aurait pu expliquer son humeur plutôt joviale.

La lapine saisit sa tête entre ses pattes… Elle se maudit de son habitude à toujours analyser les situations sous tous leurs aspects possibles et envisageables… Il était déjà difficile de faire le point lorsqu'on se confrontait à un problème de manière frontale, et elle, elle excellait à l'analyser sous tous les angles, tirant dix mille conclusions, parfois totalement grotesques. C'était sans doute ce qui faisait d'elle un bon flic, mais ça rendait sa vie plus que compliquée, par moments.

Ils se trouvaient dans le tramway qui les menait au Zootopia Central. Quoiqu'ait prévu Nick pour leur journée ensemble (la première qu'ils avaient vraiment l'occasion de passer rien que tous les deux, mine de rien...), il faudrait que cela attende la visite de Judy au docteur Barrare. Il fallait appliquer des soins réguliers à sa blessure à la poitrine, refaire le bandage, suivre l'évolution de la cicatrisation… La lapine craignait d'avance le mécontentement du praticien… En raison des évènements assez stressants des deux derniers jours, elle n'avait pas vraiment ménagé sa plaie, et celle-ci la faisait souffrir régulièrement, ce qui n'était sans doute pas bon signe.

Plutôt que de se focaliser sur le négatif, Judy préféra se concentrer afin de trouver un moyen de faire cracher le morceau à Nick. Elle ne savait pas quand il avait prévu de lui révéler ces informations qu'il gardait secrètes, mais il était clair qu'elle ne le laisserait pas mener son jeu à son gré, si elle avait les moyens d'extorquer ses secrets. Après tout, il agissait de la même manière, en général, alors c'était de bonne guerre. L'amener sur le sujet de manière détournée serait peut être un moyen d'obtenir quelques renseignements, et il se trouvait qu'elle disposait justement d'un sujet louvoyant pour atteindre son objectif.

« Ah, au fait ! » commença-t-elle innocemment en retirant de son oreille l'écouteur qu'il lui avait passé. Se faire écouter le contenu de leurs Ipaws respectifs était devenu leur moyen principal pour occuper le temps dans les transports en commun. « Clawhauser m'a relancé par rapport à cet afterwork du vendredi soir. »

« Et donc, puisqu'on est vendredi, je suppose que c'est ce soir ? »

« Quelle logique implacable, détective junior ! »

Nick leva les yeux au ciel face à cette remarque ironique et enchaîna : « Tu vas y aller ? »

« Je pense que oui… Ce serait bien pour moi de renouer avec mes collègues, avant de me retrouver à nouveau dans le grand bain. »

« Eh bien, tant mieux. Tu n'as pas besoin de mon aval pour sortir, tu sais ? »

Visiblement, il n'avait pas compris où elle voulait en venir, aussi s'empressa-t-elle de préciser sa pensée. « Tu viens avec moi ? »

Nick la jaugea du regard, et elle ne sut vraiment comment interpréter l'expression qu'il affichait à présent. Finalement, il grimaça légèrement avant d'hausser les épaules d'un air incertain. « Je sais pas trop, Carotte… Dans le mot « afterwork », y a le mot « work »… Donc techniquement, ce sont des collègues de travail qui se retrouvent là-bas… Pas leurs amis. »

« Clawhauser a dit que tu serais le bienvenue. Et puis, tu seras un de leur collègue aussi, bientôt, non ? »

Judy essaya de ne pas donner trop d'inflexion à cette dernière question, qui devait passer pour innocente, et se mordit les lèvres pour éviter de sourire, ce qui aurait bousillé son effet. La parfaite couverture était de jouer sa stratégie au couvert d'une question apparemment anodine. Selon la manière dont il répondrait, cela pourrait l'aiguiller sur la nature des renseignements qu'elle souhaitait lui soutirer.

Nick se tourna vers elle en souriant, avant de croiser les bras sur son torse et de la contempler avec intensité. La lapine soutint son regard pendant de longues secondes, qui lui parurent interminables, se refusant à prendre la parole la première. Cependant, au bout de quelques instants supplémentaires de cet échange oculaire particulièrement déstabilisant, elle craqua.

« Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? »

« J'apprécie seulement la vue de cette charmante lapine sur laquelle j'ai visiblement une très mauvaise influence. » répondit Nick d'un ton empli de fierté, avant de pousser un léger ricanement.

Judy grimaça, comprenant qu'elle avait été percée à jour. Néanmoins, elle préféra ne pas l'admettre et jouer la carte de l'incompréhension. « Qu'est-ce que c'est sensé vouloir dire ? Que tu ne veux pas venir ce soir ? »

« Là, tu t'enfonces, Carotte. Quand on se fait prendre à un traquenard, on ne continue pas dans sa lancée en espérant faire mordre l'hameçon à un poisson qui a visiblement compris qu'il y laisserait sa langue… C'était bien tenté, néanmoins. »

Un regard farouche de la lapine fut la seule réponse qu'il obtint d'elle. Au-delà d'être contrariée de se voir dissimulé ce qu'elle désirait par-dessus tout savoir, s'ajoutait à présent le fait de s'être faite prendre à son propre piège. Sa réaction boudeuse fit naître un nouveau rire chez Nick, qui lui frotta le sommet du crâne de la patte… Un geste qu'elle n'appréciait pas trop, du moins pas quand il était pratiqué de cette manière.

« Observe un maître à l'œuvre. » reprit-il en se raclant la gorge, avant d'enchaîner dans un sourire et d'une voix neutre parfaitement détendue : « Je t'accompagnerai avec plaisir ce soir, Carotte. »

Judy fronça les sourcils, ne comprenant pas la manœuvre… Avant de se rendre compte, horrifiée, que le fait qu'elle ne puisse pas comprendre était justement le but de la manœuvre en question. La réponse qu'il venait de lui apporter pouvait lui faire interpréter les choses de dix manières différentes, puisqu'elle faisait écho à sa propre tentative infructueuse. Se perdant en conjonctures sur la manière d'interpréter les signes possiblement faussés qu'il lui lançait, Judy détourna la tête en poussant un petit grognement furieux, qui arracha un nouveau rire à Nick.

« Je crois bien que tu vas perdre ton pari, Nick… Parce qu'à cet instant, tu me mets vraiment hors de moi ! »

« Quelle chance pour moi d'avoir toute une journée pour me rattraper, dans ce cas ! » conclut-t-il avec une ironie mordante.


« Quel mot exactement vous a échappé lorsque je vous ai préconisé du repos et une absence totale d'activité, mademoiselle Hopps ? »

Le docteur Barrare avait beau être un petit castor, Judy n'en menait pas large devant lui à cet instant. Il venait de retirer son bandage, et elle n'avait pas eu besoin de jeter un œil à sa plaie pour savoir qu'elle ne devait pas être très jolie à voir… Il lui avait suffi pour cela de voir l'état du pansement, souillé et malpropre. La lapine avala à sec avant de baisser piteusement la tête.

« Excusez-moi, docteur… Les deux derniers jours ont été plus remuants que je ne l'aurais escompté… Plus fatigants, aussi. »

Le médecin poussa un soupir réprobateur, avant de nettoyer la blessure avec application. « J'aurais dû me douter que vous seriez le genre de patiente à me causer des soucis… Mais c'est à vous de voir ! Si vous souhaitez que ça prenne deux fois plus de temps à guérir, vous êtes libre de continuer comme ça. »

« Je… Je vais lever le pied. Promis, docteur. »

« Il vaudrait mieux pour vous. » répondit Barrare d'un ton sévère, avant de se saisir d'un fil et d'un petit crochet de raccommodage. « Vous avez fait sauter deux points. Il va falloir que je vous rafistole ça. »

Judy se contenta d'hocher la tête, trop honteuse pour se plaindre ou poser la moindre question. Une fois que le praticien en eut terminé, il laissa à l'infirmière qui l'assistait le soin de refaire le bandage de Judy, tandis qu'il remplissait rapidement son dossier.

« Je vous revoie dans deux jours, mademoiselle Hopps. Si vous êtes encore dans un état pareil, je vous fais hospitaliser pour la semaine, histoire de m'assurer que cette blessure ait une chance de guérir. »

La lapine répondit par un petit rire… Néanmoins, au regard réprobateur que lui lança le médecin, elle n'était pas certaine qu'il ait dit cela pour plaisanter.

Le docteur Barrare quitta la salle d'auscultation, pour tomber museau-à-museau avec Nick, qui attendait dans le couloir. Lorsque le renard reconnut le praticien, il lui tendit amicalement la patte. Il lui avait plutôt mené la vie dure l'autre jour, et il espérait que le castor ne lui en tenait pas trop rigueur.

« Vous sembliez particulièrement concerné par le sort de votre amie, monsieur Wilde, si je ne m'abuse ? »

« Heu… Oui, c'est exact. » confirma le renard en opinant rapidement du chef, ne saisissant pas trop où le médecin voulait en venir.

« Eh bien, si c'est toujours le cas... Veillez à ce qu'elle se ménage, d'accord ? »

Le castor ne laissa pas le temps à Nick de répondre, se contentant de le saluer d'un geste du menton, avant de quitter les lieux d'un pas pressé, tout en consultant la liste des patients qu'il lui restait à visiter.

Visiblement, l'état de la blessure de Judy ne devait pas être des plus reluisants, étant donné la réaction du docteur Barrare. Nick se frotta la tête, légèrement honteux. Bien entendu, il ne pouvait être reconnu pour pleinement responsable… Mais il n'avait pas aidé, avec les soucis qu'il avait causés à Judy, notamment le soir de son coup d'éclat à l'encontre des Gardiens du Troupeau. La lapine n'avait pas eu l'occasion de bénéficier d'un vrai repos depuis, et avait enchaîné deux nuits inconfortables… Enfin, de son point de vue, la nuit passée avait été des plus douces et merveilleuses. Sans doute l'avait-elle été pour Judy également, puisqu'elle était restée endormie entre ses bras du soir au matin… Mais sans doute le confort d'un vrai lit aurait été préférable à celui d'un canapé tout juste assez large pour les accueillir tous deux. Du moins si l'on considérait que la lapine était convalescente. Nick n'en revenait toujours pas que l'agression subie par Judy remontait à moins de quatre jours… Il avait l'impression qu'un mois entier s'était écoulé. Trop de bouleversements, trop d'évènements, trop d'émotions… Bien qu'il menât une existence des plus fluctuantes auparavant, jamais il ne s'était senti aussi secoué par la vie.

Alors que ses pensées s'attardaient encore sur ce constat, la voix de Judy le ramena à la réalité : « Hey, tu rêves, Nick ? »

Il secoua la tête et se tourna vers elle, un sourire séducteur au museau. « Non, c'est cette nuit que j'ai fait un rêve… Très étrange, d'ailleurs… »

« Ah… Ah oui ? » demanda Judy d'une voix hésitante.

« Oui, j'ai rêvé que tu te pelotonnais contre moi pour dormir à mes côtés… Mais ce n'était qu'un rêve, bien entendu… Jamais une lapine bien éduquée comme toi n'irait se fourvoyer avec un sale vieux renard, pas vrai ? »

« Ok, Nick… J'ai compris. Je sais que tu sais, alors arrête ton char, d'accord ? »

En réalité, Judy s'était demandée depuis le réveil si Nick avait eu conscience de sa prise d'initiative de la veille. Elle n'avait pas réellement décidé de dormir avec lui… Elle avait seulement souhaité profiter de sa présence pendant un petit moment, pour se détendre, se rassurer… Et parce qu'il fallait bien l'avouer, la sensation qui la gagnait à chaque fois qu'elle était au contact de Nick était un délice de volupté. Mais elle n'avait pas prévu de sombrer dans le sommeil aussi facilement. De fait, lorsqu'elle s'était réveillée au petit matin, et qu'elle avait pris conscience de ce qui s'était passé, elle avait décidé de ne pas s'en alarmer : ça ne la dérangeait absolument pas (et nier que c'était ce qu'elle voulait aurait été se mentir à elle-même), et si Nick ne s'en était pas aperçu, il y avait peu de chance que cela puisse le déranger. Néanmoins, ce dernier point était à présent ouvertement compromis. Nick avait dû se réveiller, à un moment donné, et prendre conscience de sa présence… Mais puisqu'il ne l'avait pas repoussée, ni ne s'était extrait à leur étreinte, ni même ne l'avait tirée du sommeil pour la renvoyer dans son lit, la lapine supposait que cela n'avait pas dû tant lui déplaire, après tout.

« Bien… » reprit finalement le renard, satisfait de voir que Judy ne cherchait pas à nier les faits. « Tu m'expliques ? »

« Heu… J'étais fatiguée, et triste… Et tu étais là, et je me suis endormie. Voilà. Est-ce que ça pose un problème ? »

Nick sembla peser longuement le pour et le contre avant d'apporter sa réponse, sa bouche se fondant en une simple ligne légèrement incurvée en une courbe réflexive, tandis qu'il se frottait le menton d'une patte. « Honnêtement, Carotte… De mon propre chef, je n'aurais pas laissé cela arrivé. »

« Oh… » Judy baissa la tête, visiblement déçue de sa réponse. Ses oreilles se plaquèrent immédiatement dans son dos, et elle ne put empêcher ses yeux d'exprimer sa tristesse et son désarroi.

Nick ne la laissa cependant pas dans cet état de gêne bien longtemps, et vint glisser une patte sous son menton, pour l'obliger à relever les yeux vers lui. Il lui offrit alors un sourire doux et charmeur. « Ceci étant dit, ça ne veut pas dire que je n'ai pas aimé ça. »

Judy poussa un petit rire affecté, plus nerveux qu'autre chose. « Toujours les réponses à demi-mots, pas vrai ? »

Le renard ne trouva rien à répondre, pour le coup. Il était vrai qu'il se montrait très souvent évasif, ou distant, dans sa manière d'aborder avec clarté l'évolution de leur relation… Pour la bonne et simple raison qu'il était effrayé par ce qu'il ressentait à l'égard de Judy. Il savait maintenant avec une certitude totale qu'il était amoureux d'elle et n'essayait plus de nier des faits aussi indiscutables. Mais avait-il déjà été amoureux auparavant ? Non… Pas à son souvenir, pas de cette manière. De fait, il ne savait comment aborder les choses, comment composer avec ce qu'il était, et sa manière usuelle de se préserver de tout ce qui risquait de le blesser. Il avait bien conscience qu'en amour, il fallait prendre des risques, ne pas forcément réfléchir aux conséquences, se montrer audacieux et spontané. Des qualités qu'une personne aussi méticuleuse, réfléchie et calculatrice que Nick avait bien du mal à démontrer sereinement.

« Je suis désolé, Carotte… » marmonna-t-il. « J'ai du mal à être clair, parfois. »

La lapine saisit sa patte entre les siennes, touchée par son affectation sincère, et lui offrit un sourire rassurant. « Ne t'en fais pas. On n'en serait pas là, si je ne parvenais pas à te comprendre, ne serait-ce qu'un peu. » Elle conclut sa sentence en ajoutant un petit clin d'œil qui à défaut de rassurer le renard, lui démontra qu'elle ne lui tenait pas rigueur de sa difficulté à s'exprimer sur le sujet.

Ils se dirigeaient vers la sortie de la clinique de jour lorsqu'ils croisèrent la route d'un visage familier, du moins pour Judy, dont l'expression rayonna subitement de joie. Elle se précipita vers la petite loutre qu'elle venait de reconnaître.

« Madame Otterton ! » s'exclama la lapine, un sourire immense au visage.

L'intéressée pivota sur elle-même, surprise d'être ainsi interpelée, mais son expression se fit soudainement joyeuse, lorsqu'elle reconnut Judy, qui arrivait à son niveau. La loutre alla à sa rencontre d'un pas rapide, et avant que la lapine ait pu dire ou faire quoique ce soit, elle se retrouvait prise dans une étreinte chaleureuse et amicale.

« Lieutenant Hopps ! Je suis tellement heureuse de vous voir. » déclara madame Otterton en reculant d'un pas, afin de pouvoir plonger son regard dans celui de Judy. « J'espérais recroiser votre route pour vous remercier personnellement de tout ce que vous avez fait pour élucider cette affaire… »

« Je vous en prie, madame… Je suis surtout soulagée d'avoir pu découvrir une cause sous-jacente à l'état de votre mari… A ce propos, comment va-t-il ? »

Madame Otterton ne put que sourire face à l'expression d'inquiétude sincère de son interlocutrice, et répondit d'une voix soulagée : « Oh ! Pour l'instant, il n'y a pas de changement, malheureusement… Mais maintenant qu'ils savent ce qui a provoqué tout ça, ils travaillent à l'élaboration d'un antidote. Ils pensent qu'il devrait être achevé et opérationnel dans les semaines à venir. C'est un vrai soulagement… Même si maintenant, à défaut d'être morte d'inquiétude, je brûle d'impatience ! »

« Un antidote ? Vraiment ? » s'exclama Judy, plus qu'heureuse à cette nouvelle. « Oh, par toutes les carottes de la terre… J'avais tellement peur que ce soit irrémédiable ! » Elle se plaqua une patte contre la bouche, confuse de ce qu'elle venait d'avouer. « Heu… Excusez-moi, madame… Je ne voulais pas… »

La loutre secoua doucement la tête, lui faisant comprendre qu'il n'y avait aucun mal. « Vous le savez mieux que quiconque pour m'avoir vu au plus bas. Même moi, je n'y croyais plus… »

Le souvenir était toujours douloureux, en effet. Voir madame Otterton perdre tout espoir à la vue de son mari, tournant en rond autour d'un piquet auquel il devait rester constamment attaché pour le prémunir de s'enfuir, d'attaquer, ou de se blesser lui-même, et en arriver à ne plus reconnaître celui avec qui elle avait choisi de partager son existence, cela avait été la pire blessure que Judy avait subie au cours des précédents mois, en sus de perdre l'amitié de Nick.

Ce-dernier approcha d'ailleurs, restant légèrement en retrait des deux femelles. Judy l'attrapa par le bras, et l'obligea à s'avancer vers la loutre. « Madame Otterton, je vous présente Nick Wilde ! Il a été d'un secours indispensable pour retrouver votre mari, et confondre ses agresseurs. »

« Je vous connais, bien sûr ! » répondit la petite loutre en acceptant la patte que lui tendait le renard. « Je vous ai vu à cette deuxième conférence de presse… »

Les évènements tragiques ayant conclu celle-ci revinrent en mémoire à madame Otterton, qui tourna un regard confus vers Judy. « Oh ! Mais j'y pense… Quelle horreur, ce qui s'est passé ce jour-là. J'étais mortifiée quand je l'ai vu… Ça a été filmé en direct, vous savez. J'ai cru que j'allais faire une attaque. »

« Plus de peur que de mal, heureusement ! » répondit la lapine en essayant de se montrer la plus rassurante possible.

« Cette lapine est en acier trempé. » ajouta Nick d'une voix joviale, désireux d'aider Judy à dissiper tout malaise.

« Inutile de jouer les durs, vous deux. » répondit la loutre d'une voix pleine d'inquiétude. « Ce qui est arrivé est très grave, il ne faut pas le prendre à la légère… Cependant, j'ai lu dans le journal la déclaration que vous avez faite à la presse, à votre sortie de l'hôpital. Je respecte votre force morale et votre intégrité, lieutenant Hopps. Sincèrement. Personnellement, si j'avais un de ces Gardiens de je-ne-sais-quoi entre les pattes, je… » Elle hésita un instant, semblant jauger les regards incrédules que lui lançaient à présents ses deux interlocuteurs, qui ne s'attendait pas à la voir aussi « sauvage ». Madame Otterton poussa un petit rire gêné, avant d'enchaîner. « Oh, excusez-moi… Avec tout ce qui s'est passé récemment, ce sont mes nerfs qui lâchent un peu, je crois… »

« Ne vous excusez pas, voyons. » la rassura Judy. « On préfère en rire, mais ça a été des moments plutôt difficiles pour nous aussi, c'est vrai. »

« En tout cas, j'espère que vous réintégrerez vite la police, lieutenant Hopps. Ils vont avoir besoin de vous pour mettre ces monstres sous les verrous. »

« Ne vous en faites pas pour ça, l'enquête est d'ores et déjà entre de bonnes pattes. »

Nick ne put réprimer une grimace gênée face à cette réponse. Il ne pouvait se départir du fait qu'il avait contribué à rendre l'enquête plus longue et plus compliquée qu'elle n'aurait eu à l'être, s'il s'était abstenu de vouloir faire justice lui-même.

« C'est bon de le savoir. » répondit finalement madame Otterton. « Il faut que les esprits se calment un peu, à présent… La ville est sans-dessus-dessous depuis cette histoire. On cherche des responsables là où il n'y en a pas, et on se retourne toujours contre les mauvaises personnes. Il est à craindre que ceux qui prêchent la haine chercheront à tirer profit de ce désordre… Quand bien même on ait arrêté la responsable du complot, et que celle-ci ait avoué ses crimes. C'est désolant… »

La loutre baissa la tête, visiblement peinée par les conséquences de cette tragédie. Elle poussa un soupir exprimant sa lassitude. Son visage marqué témoignait déjà assez bien la longue période d'angoisse et de privation de sommeil qu'elle avait traversé. « Parfois je me demande pourquoi mon Emmitt s'est retrouvé impliqué là-dedans… c'est un mâle paisible, vous savez. Il ne cherche jamais d'ennuis à qui que ce soit… Nous menons une vie tranquille et sans histoires. »

Voyant là l'occasion de faire la lumière sur un point de l'enquête qu'elle avait toujours voulu élucider, Judy se lança : « Dites-moi, madame Otterton… Votre mari est fleuriste, c'est bien ça ? »

« Oui, c'est exact. »

« Sa boutique avait-elle été cambriolée, récemment ? »

Madame Otterton fronça les sourcils, avant d'hocher la tête avec gravité. « Oui… Oui, en effet… On lui avait dérobé tout un stock de ces bulbes de crocus… Emmitt se demandait bien pourquoi, parce que ces produits n'ont que peu de valeur. C'est peu de temps après ça qu'il a disparu, d'ailleurs. »

« Je m'en doutais… » commenta Judy avant de poser sa patte sur l'épaule de la loutre, qui attendait visiblement d'en savoir plus. « Il semblerait que votre époux soit le premier à avoir compris qu'il se tramait quelque chose de grave. En tant que fleuriste, il avait certainement deviné les raisons qui avaient poussé un cambrioleur à s'accaparer cette variété de plante en particulier, et en de telles quantités. »

« C'est pour cette raison qu'il avait demandé à voir… tu sais qui ? » demanda Nick, réalisant soudainement où sa partenaire voulait en venir.

Judy hocha la tête, un sourire nerveux au coin des lèvres. « Il espérait sans doute pouvoir prévenir une situation dangereuse, avec son soutien… Mais il a été pris pour cible, justement parce que ses agissements laissaient penser qu'il avait compris de quoi il retournait. »

« Excusez-moi de vous interrompre, mais j'avoue ne pas comprendre grand-chose à ce que vous dites, tous les deux… » intervint la petite loutre, visiblement confuse.

« Pour faire simple, madame Otterton, disons simplement que votre époux est certainement le premier prédateur à avoir été pris pour cible de manière non-arbitraire. Il savait des choses sur l'affaire… Il détenait des informations potentiellement compromettantes, et c'est pour cette raison qu'il a été attaqué. »

« Vous… Vous croyez ? » demanda la loutre d'une voix incrédule, ayant du mal à s'imaginer son époux détenteur de quelques secrets si importants.

« Ca demandera confirmation, bien entendu… Mais on ne pourra le savoir que lorsque votre mari sera à nouveau lui-même. Espérons que ce soit pour bientôt, n'est-ce-pas ? » répondit Judy en prenant les pattes de madame Otterton entre les siennes, pour lui renouveler une nouvelle fois sa sollicitude.

La loutre hocha la tête, se contenant visiblement pour ne pas verser des larmes. Elle avait encore du mal à réaliser que son calvaire touchait à son terme, et elle le devait en tout et pour tout aux deux mammifères qui lui faisaient face.

« Vous deux… Vous… Vous avez sauvé ma famille… Je ne sais pas si vous le réalisez concrètement mais… J'espère que vous en avez conscience. Merci… Merci du fond du cœur. » Et elle ponctua sa gratitude émotive par une étreinte englobant, tant bien que mal, et la lapine et le renard.

Nick se sentit d'abord gêné d'être ainsi remercié, avant de finalement accepter ce juste retour des choses. Après tout, il avait réellement œuvré à la résolution de cette enquête, et il était venu en aide à tous ces prédateurs injustement malmenés par le complot de Bellwether… Cependant, en dehors de Judy, il n'avait encore fait face à aucun témoignage de gratitude aussi direct, franc et sincère. Cela lui fit un bien fou, et acheva de le convaincre, si cela était encore nécessaire, que la carrière de policier était le bon choix pour lui.

Madame Otterton finit néanmoins par les quitter pour aller retrouver son époux… Celui-ci était encore sauvage, et le voir ainsi la peinait toujours autant, mais elle ne pouvait s'abstenir de le visiter quotidiennement… L'épreuve était rendue moins rude, sachant qu'un antidote le tirerait bientôt de cet état terrifiant qui ne reflétait en rien la douceur, le calme et le tempérament pacifique de son mari.

Nick et Judy, pour leur part, se retrouvèrent bientôt à bord d'un tramway, qui ne les menait pas en direction de Savannah Central, où vivait pourtant le renard. La lapine lui lança un regard en coin, avant de sourire.

« Vais-je enfin savoir pourquoi il était indispensable que je prenne mon manteau d'hiver avant notre départ ? » questionna Judy, devinant très bien, de par cet indice plus que parlant, le quartier dans lequel ils allaient passer la journée.

« Si tu poses la question, c'est que tu es indigne d'être dans la police, très chère. Mais si tu veux tout savoir, il vaut mieux se couvrir quand on se rend à Tundraville. Il paraît qu'il fait un peu froid par là-bas, et ce à tout moment de l'année. »

« Et que va-t-on faire à Tundraville, si ce n'est pas trop indiscret. »

« Travailler un peu à développer ta culture de citadine, Carotte. Si tu dois vivre à Zootopie, il faut que tu apprennes à connaître Zootopie. Surtout si tu es flic. Moi, j'y ai vécu toute ma vie, je suis donc le guide idéal pour t'en faire découvrir les secrets les plus exquis. »

Il avait prononcé cette dernière phrase d'une voix sensuelle qui laissa Judy sans voix pendant quelques instants. La lapine se reprit néanmoins au bout de quelques secondes, secouant la tête pour se remettre les idées en place.

« On dirait que tu parles de lieux plutôt tendancieux… » commenta-t-elle avec incertitude.

« Moi ? Qu'est ce qui te fait croire une chose pareille ? » s'offusqua Nick d'une voix faussement blessée.

« Je te rappelle que le premier endroit que tu as jugé bon de me faire visiter était un club de naturistes… Du coup, j'ai tendance à me méfier, maintenant. »

« Alors dans ce cas, attends-toi au pire… » répondit Nick d'une voix pleine de mystère.

Judy ne savait pas trop si elle devait se sentir rassurée, pour le coup. Mais qu'à cela ne tienne, Nick était supposé se rattraper aujourd'hui… Il n'y avait donc pas de raison de s'en faire. Du moins l'espérait-elle.


« Jamais je n'aurais pensé que Tundraville pouvait être aussi belle… »

Judy ne pouvait se départir du sourire émerveillé qui illuminait son visage, tandis que Nick la guidait au travers des allées du parc sibérien, un large espace boisé majoritairement composé de sapins et de conifères, recouverts de neige, mis à la disposition des habitants du quartier polaire pour s'aérer, retrouver un peu de ces espaces naturels qui leur permettaient de s'évader de la ville parfois étouffante dans laquelle ils évoluaient au jour le jour. Depuis les branches des arbres pendaient des stalactites de glace miroitantes, prenant des formes effilées étranges et fascinantes. Partout, des mammifères acclimatés aux régions froides se perdaient dans des activités diverses et variées. Les uns faisaient du footing, les autres se perdaient dans l'allégresse de la promenade. Des enfants disputaient une bataille de boules de neige ou bien faisaient de la luge, tandis que quelques artistes pratiquaient la sculpture sur glace, projetant dans les airs une tempête de copaux givrés.

Partout où Judy posait son regard, elle découvrait de nouvelles merveilles incroyables. Le bref passage qu'elle avait effectué à Tundraville avait été de nuit et dans des circonstances peu attrayantes. Et si elle avait été partiellement consciente des splendeurs du quartier des glaces, elle n'avait pu les entrapercevoir que brièvement, le jour de son arrivée à bord du train l'emmenant depuis Bunnyburrow. Nick les fit prendre un sentier plus étroit, qui s'enfonçait d'avantage vers le cœur du parc. Le centre de celui-ci était un immense lac gelé, bardé de stands vendant des snacks ou louant des patins à glace. De nombreux mammifères s'élançaient d'ailleurs sur la glace, glissant et virevoltant, au gré des rires et des exclamations. Nick s'appuya sur la rambarde entourant le lac, posant son regard sur l'étendu glacée. Judy se joignit à lui, ce même sourire fasciné toujours figé sur ses lèvres.

« C'est magnifique, Nick. »

« J'ai grandi ici. » déclara le renard d'un ton neutre.

Judy tourna les yeux vers lui, incertaine, ne sachant pas s'il attendait qu'elle l'interroge à ce sujet ou s'il allait se livrer de lui-même. Finalement, il poussa un soupir, libérant un nuage de vapeur dans l'air froid de l'après-midi.

« Avant que mes parents divorcent… Et après, également. »

« Tu… Tu ne vivais pas dans l'appartement que tu as hérité de ton père ? » demanda Judy, essayant de ne pas trop le brusquer.

« Non… Tu te doutes bien qu'il était trop petit pour accueillir trois personnes. Quand mes parents se sont séparés, Dizzie, ma sœur, est allée vivre avec ma mère à Atlantea. Moi, je suis resté ici, avec mon père et mon frère. Ce n'était pas si mal… Au début. »

Nick hésita un instant, avant de tourner un regard empli de détresse vers Judy, qui la déstabilisa particulièrement. Elle aurait voulu le serrer dans ses bras à cet instant, et lui apporter tout le réconfort qu'elle pouvait, car visiblement, évoquer ces souvenirs était très pénible pour son ami.

« Nick… Tu… Tu n'as pas à m'en parler, si tu ne le veux pas… » déclara-t-elle d'une voix douce avant de poser une patte réconfortante sur son avant-bras.

« Je sais, mais… Tu avais raison, ce matin, Carotte. Je dois te faire confiance… Et ça passera forcément par-là, n'est-ce-pas ? Il faudra bien que je te raconte un jour ce que j'ai vécu par le passé. Seulement… Je n'en ai jamais parlé à personne. Personne. En dehors des gens qui ont vécu ces évènements en même temps que moi, je n'en ai jamais parlé à quiconque. Du coup, mettre des mots là-dessus… C'est un peu comme le revivre. »

« J'en suis bien consciente et je… C'est pour ça que tu n'as pas à le faire… Je le comprendrai, tu le sais bien. »

« Oui. Mais ce n'est pas seulement une question d'être capable ou non de t'en parler. Je veux t'en parler. Je veux que tu me connaisses. Que tu saches qui est Nick Wilde. »

Un nœud se noua dans la gorge de la lapine. L'innocence de Nick dans sa manière d'aborder les choses témoignait bien du fait qu'il ne se rendait même pas compte de l'importance et de la portée de ce qu'il venait de dire à Judy. Mais elle, elle le perçut sans mal, et elle en fut profondément touchée. Elle s'avança doucement vers lui, et le serra dans ses bras, enfonçant son visage contre son torse. Nick resta interdit l'espace d'une seconde, ne comprenant pas vraiment la raison de cette manifestation affectueuse, mais ne s'en plaignit pas, se contentant de poser ses pattes dans le dos de son amie.

Celle-ci frissonna légèrement, avant de déclarer : « Je sais qui tu es, Nick Wilde. Ton passé est important, mais il ne détermine pas ce que tu es. » Elle le sera plus fort contre elle, avant de soupirer de contentement, se perdant dans l'odeur plaisante qu'il dégageait, mais qu'elle ne parvenait à percevoir que lorsqu'elle était proche de lui. « J'ai envie de le connaître, bien sûr… Mais ce n'est pas ça qui fait que je t'aime… »

Les deux se figèrent soudainement à l'audition de ce qu'elle venait de dire. Judy se pinça les lèvres, et écarquilla les yeux, n'en revenant pas de ce que son cerveau lui avait autorisé à déclarer sans même tirer la sonnette d'alarme. Les mots étaient sortis tout seul, emportés par l'émotion, et elle n'avait pris conscience de leur portée qu'une fois qu'ils furent exprimés, presque comme si elle en prenait connaissance à contre-courant. Ses capacités auditives extrêmement sensibles lui permirent de saisir l'impact que ces mots avaient eu sur Nick, car le cœur du renard battait à tout rompre dans sa poitrine. Etait-il heureux, ou paniqué ? Ou un mélange des deux… Judy se sentit particulièrement confuse et mal à l'aise, aussi s'éloigna d'elle d'un pas la tête basse, et les oreilles plaquées dans le dos.

« Heu... Ex… Excuse-moi, Nick… Je ne voulais pas… »

« Tu ne voulais pas me dire ça ? » demanda-t-il d'une voix incertaine.

Judy n'était pas sûre que la réponse la plus raisonnable soit la bonne. Avait-elle voulu lui dire ? Non. Cela n'enlevait rien au fait qu'elle le pensait sincèrement, mais l'expliquer en ce sens rendrait les choses encore plus bizarres.

« Ce n'est pas ça, c'est… C'est compliqué… Je sais que tu ne veux pas précipiter les choses… »

Le renard se mordit les lèvres, se maudissant d'avoir lui-même imposé cette règle d'attente, pour se faire une idée de ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Visiblement, la chose était aussi claire pour Judy qu'elle ne l'était pour lui, mais ils étaient tous deux totalement inexpérimentés en la matière. Cela rendait les choses inutilement compliquées. Mais il y avait beaucoup à perdre, si jamais ils se rataient… Leur amitié était précieuse. Aller plus loin risquait de la mettre en péril. Aussi, Nick s'obligea-t-il à se montrer raisonnable, pour le moment.

« Ce n'est rien, Carotte. Tu sais ce qu'il en est pour moi aussi, de toute manière. On a tout le temps qu'il nous faut pour mettre les choses au clair… »

Judy acquiesça, visiblement rassurée. Elle était soulagée que sa maladresse n'occasionne aucun dégât sur l'avancée de leur relation… Elle ne voulait surtout pas effrayer Nick en lui donnant l'impression qu'elle cherchait à brûler les étapes. Néanmoins, une part d'elle fut déçue que les choses en restent là. Il ne faudrait pas que l'attente devienne trop longue, à son sens, car la patience se transformerait alors en frustration… Et il n'y avait jamais rien de bon qui découlait de ce sentiment-là.

La situation resta un peu tendue entre eux pendant quelques secondes, avant que finalement Nick ne se décide à briser la glace, avec une petite boutade dont il avait le secret. « A la base, j'avais prévu de nous louer des patins et de voir ce que donne un lapin sur la glace… Mais étant donné que le docteur Barrare a l'air de supposer que le moindre geste te vaudrait une amputation du bras gauche, on va peut-être éviter. »

« C'est sûr ! » répondit Judy en riant, soulagée de voir les choses reprendre leur cours normal. « D'autant plus que je n'ai jamais patiné de ma vie, et que je préfère ne pas subir l'humiliation de me vautrer sous tes yeux… Ce qui ne manquerait pas d'arriver, j'en suis certaine. »

« Allons, allons ! Je t'aurais tenu la patte, tu t'en doutes. »

« Tu as besoin d'un prétexte pour ça, pas vrai ? »

Nick secoua la tête pour répondre par la négative. Et pour lui prouver qu'il ne craignait pas de s'affirmer publiquement à ses côtés, il prit sa patte dans la sienne, avant de l'entraîner dans la direction opposée, vers la sortie du parc.

Judy écarquilla les yeux, surprise de cette prise d'initiative. Elle avait décidemment du mal à saisir le jeu de Nick par rapport à leur relation… Sans doute parce qu'il n'y en avait pas. Le renard fonctionnait comme elle vis-à-vis de ce qu'il ressentait : par instinct. C'était sans doute la meilleure chose à faire, pour avancer naturellement. Cela ne dérangeait pas Judy outre mesure, de toute manière, puisqu'elle resserra ses doigts autour des siens, avant de se rapprocher de lui pour poser la tête contre son bras, se laissant guider sans se soucier d'où ils allaient, profitant seulement de ce moment, où il n'y avait que lui et elle qui comptaient.

Les autres mammifères ne faisaient pas attention à eux, ou si c'était le cas, ne leur lançaient-ils qu'un vague regard curieux. Les relations entre différentes espèces n'étaient pas un tabou dans la société cosmopolite de Zootopie, et se voyaient communément acceptées, bien que les couples proies-prédateurs soient bien plus rares. Si quelques badauds les contemplèrent d'un œil douteur, Judy n'y fit pas attention, car elle était perdue dans le plaisir simple de pouvoir se balader en toute sérénité, patte dans la patte, avec le mammifère que son cœur avait choisi. Le fait qu'il soit un renard ne lui posait pas un quelconque problème, et elle défiait quiconque de venir lui expliquer en personne en quoi ses sentiments étaient mauvais ou déviants… Elle lui ferait alors part de sa vision des choses, avec perte et fracas.

Nick la guida par les ruelles du secteur résidentiel de Tundraville, un agglomérat de passages étroits, bardés de bâtiments alambiqués des plus typiques, dont la plupart étaient creusés à même la glace. Les parois principalement recouvertes de neiges laissaient parfois apparaître de vives notes colorées, et des vitrines des magasins, des cafés et des restaurants s'échappaient une douce lumière jaunâtre, évoquant les feux de cheminée qui ne manquaient pas de rayonner pour réchauffer les habitants se pressant auprès des foyers, afin de bénéficier de leur chaleur salvatrice. Les toitures étaient en dômes givrés, présentant parfois des tourelles étranges, s'achevant par des sortes de clochers à bulbes, toujours bariolés de couleurs vives, éclats chromatiques mouchetant un ciel bleu azur.

Nick avait des anecdotes pour pas mal d'endroits qu'ils traversèrent. Ici se tenait la confiserie où lui et sa fratrie venaient dépenser les quelques deniers qu'ils trouvaient parfois au sol, pour profiter de quelques sucreries bienvenues. Là se trouvait le passage souterrain froid et humide qui le terrifiait lorsqu'il était gosse, car il était persuadé qu'y résidait Snarl, le loup géant cannibale, qui mangeait les petits enfants qui n'obéissaient pas à leurs parents (et vu que Nick n'était pas à cette époque un gamin des plus calmes, il était persuadé qu'un jour son tour viendrait, ce n'était qu'une question de temps). Ils passèrent devant un grand bâtiment austère, qui aurait pu passer pour un centre administratif ou une quelconque préfecture, mais que le renard présenta comme le centre éducatif Boris Ursa où il avait fait la majeure partie de sa scolarité, de la maternelle au collège.

« Sans vouloir te vexer, Nick… Puisque tu prétendais vivre de tes arnaques depuis l'âge de douze ans, je pensais que tu étais sorti du système scolaire bien plus tôt. » avança Judy d'une voix pleine de curiosité. Elle ne posait aucun jugement. Son intérêt était sincère.

« Que tu penses, Carotte. Mon père croyait dur comme fer à l'éducation. S'il n'avait pas prise sur nos activités illicites, à son grand regret, il nous a obligé à aller au bout de nos études, mon frère et moi. »

« Tu as donc fais des études ? » demanda Judy, intriguée.

« Oui, j'ai perdu mon temps, en somme… »

Judy secoua la tête. Elle ne se laisserait pas avoir par les murailles de cynisme de son ami. Pas maintenant, alors qu'elle avait enfin l'occasion d'en apprendre un peu plus sur son histoire et son vécu. Ce type d'informations ne devrait pas remuer Nick… C'étaient, après tout, des anecdotes relativement sommaires.

« Quel lycée ? » demanda-t-elle innocemment.

Nick poussa un ricanement en se tournant vers elle, avant d'hausser les épaules. « A quoi ça te servirait de le savoir ? Tu n'es pas de Zootopie, peu de chance que tu le connaisses ! »

« Et alors ? Tu crois que ça ne m'intéresse pas pour autant ? » protesta-t-elle. « Moi, j'ai été au lycée national Dominic Spring. On a pas mal d'établissements scolaires à Bunnyburrow… C'est nécessaire étant donné notre population. Celui-ci est particulier car il forme les élèves se destinant à vivre ailleurs que dans leur ville natale. La plupart des habitants des Trois Contés sont casaniers… Ils quittent rarement leur foyer. Mes frères et sœurs sont presque tous restés à Bunnyburrow, à deux ou trois exceptions près. Ils creusent leurs propres terriers, une fois qu'ils fondent leurs familles. Mais comme j'avais l'intention de devenir policière à Zootopie, j'ai fait des pieds et des pattes pour aller dans un établissement qui saurait me préparer à la vie citadine… Mais en fait, le Dominic Spring n'était qu'un lycée privé des plus banals. Rien n'aurait su me préparer réellement à la vie dans une si grande ville. C'est tellement différent de chez moi, si tu savais… »

Tandis qu'elle lui expliquait le parcours qui avait été le sien, et sa volonté d'apprendre la vie citadine pour être plus apte à s'y intégrer, Nick ne put se départir d'un sourire qui allait grandissant. La détermination de Judy, la manière très ordonnée et structurée dont elle avait abordé les différentes étapes de son existence, en vue d'accomplir ses objectifs et de réaliser son rêve, le laissaient pantois. Il l'admirait, d'une certaine manière.

« Ça n'a pas dû être facile d'aller à l'encontre du traditionalisme et de briser ces vieilles habitudes familiales, pas vrai ? » demanda Nick. « Je suppose qu'à ton âge, la plupart de tes frères et sœurs ont déjà fait leur trou, et ont une ribambelle de gamins, je me trompe ? »

« Pourrais-tu éviter ce cynisme particulier lorsque tu évoques la vie campagnarde de ma famille, très cher ? » protesta-t-elle en ricanant. « Néanmoins, je te concède ce point. Oui, c'est vrai… Je fais figure d'exception… Ou plutôt d'anomalie. Ma famille me juge d'un drôle d'air. Oui, ils sont fiers de moi… Mais d'un autre côté, je suis cette « sœur bizarre », qui n'est toujours pas mariée, ni posée, ni même n'a eu sa première portée, alors qu'elle a déjà vingt-cinq ans et blablabla. »

« Ils ne t'ont pas appris à gérer ça, dans ton Dominic Spring ? Sérieusement Carotte, c'est quoi ce nom bidon pour un lycée ? » argua Nick en secouant la tête, incrédule.

« Oh… Dominic Spring est un politicien célèbre, né à Bunnyburrow, et qui a œuvré au rapprochement administratif des Trois Contés avec les grandes cités de mammifères, comme Zootopie ou Atlantea… Enfin bon, peu importe. Pour en revenir à ta question initiale, le programme éducatif pour les jeunes femelles au lycée national se destinait plutôt à nous apprendre à être de bonnes ménagères pour nos époux des grandes villes. En somme, exporter la culture familiale de Bunnyburrow et l'adapter au fonctionnement des cités modernes… Comment établir un terrier quand on vit en immeuble ? Comment gérer un grand nombre de petits dans la grande ville ? Ce genre d'idioties rétrogrades… »

Nick grimaça à l'audition de ces informations. Il savait que les petites contrées traditionnalistes avaient souvent un bus de retard quant à l'évolution des normes, des dogmes, et de la parité mâle/femelle, mais là, ça semblait plutôt extrême. « Je trouve ça assez… moyen… comme éducation. Non ? »

« Je te l'accorde. Mais la culture des lagomorphes est très solidement ancrée dans ce genre de vie traditionnaliste, Nick. Chez nous, les choses bougent moins vite. J'ai vraiment eu de la chance d'avoir des parents bienveillants et conciliants, qui n'ont pas cherché à piétiner mes rêves, et m'ont soutenu… D'autres familles sont bien plus rétrogrades que la mienne, je peux te l'assurer. »

Finalement, Nick comprenait que la vie de Judy avait été loin, très loin, d'être aussi calme, facile et reposante qu'il l'avait escompté. Au début, il s'était imaginé la petite campagnarde évoluant dans un cadre paradisiaque, allant de réussites en réussites, soutenue par tous. Une sorte d'égérie ou de modèle familliale, que tous prenaient en exemple et montaient aux nues. Après, il avait compris qu'elle avait subi des préjudices, et que sa route n'avait pas été aussi simple qu'il l'avait supposé. Mais jamais il n'aurait pensé que les embûches furent si rudes pour elle, et qu'elle avait dû se battre contre un système social et éducatif rétrograde, qui aurait souhaité la voir mariée à un quelconque lapin fermier qui lui aurait fait des centaines de petits, quitte à ce qu'elle soit malheureuse toute sa vie. Peut-être exagérait-il un brin les choses, bien entendu, car Judy ne semblait pas attristée du cadre de vie qui avait été le sien, ce qui découlait sans doute de son positivisme à toute épreuve. Elle avait dû aborder ces difficultés de la même manière qu'elle abordait tout obstacle qui se dressait face à elle : comme un défi à surmonter, et pas comme une impasse.

« J'espère que tu es consciente que tu admirable, Carotte… » La phrase avait échappé à Nick comme un constat face à ses propres pensées, et il fut aussi surpris qu'elle de l'avoir prononcée.

La lapine ne put que rougir intensément, avant de secouer la tête, contenant avec difficulté la vague de chaleur qui commença à se condenser au creux de son estomac, et qu'elle ne ressentait que d'avantage était donné le froid qui régnait sur Tundraville.

« Arrête… Arrête de dire des bêtises, imbécile… » maugréa-t-elle d'un air gêné.

« Bien… Puisque les compliments sincères ne t'affectent pas, j'en resterai donc à mes moqueries usuelles, à l'avenir. »

Judy poussa un petit grognement de protestation, avant de rétorquer : « C'est juste que je n'aime pas tellement qu'on me félicite pour mon parcours, ou pour ce que j'ai réussi à accomplir. Ça ne devrait pas tenir de l'exploit, tu comprends ? Chaque jeune mammifère devrait avoir la chance de faire ce qu'il veut de sa vie. Si les gens trouvent admirable que j'ai réussi à atteindre mon objectif, ça rend la vision des choses plus triste pour tous les autres, tu ne crois pas ? »

« Quel altruisme, Carotte. Tu cherches à me prouver que tu es une sorte de sainte, c'est ça ? »

La remarque cynique de Nick lui valut un petit coup de patte sur le bras, mais Judy ne s'en offusqua pas outre mesure, puisqu'elle se raccrocha à ce même bras des deux pattes, posant à nouveau sa tête contre lui, profitant du bien-être qu'elle ressentait à ce contact.

« Crois-moi, tu en entendrais d'autres si on était à Bunnyburrow en ce moment, et qu'on nous surprenait comme ça. Je ne dis pas qu'on serait poursuivis par une meute de lapins armés de torches et de fourches, mais on écoperait de quelques regards scrutateurs et malveillants… On entendrait les murmures farouches en devinant quelques termes bien injurieux, pour toi comme pour moi. » déclara Judy d'une voix presque chantante, comme si cette idée avait quelque chose de réjouissant.

« Hum… Tu pourrais éviter de présenter cela comme si c'était la chose la plus normale du monde ? »

« Je tenais seulement à tester ta réaction face à cette réalité potentielle. Parce qu'un jour, je te traînerai là-bas, que tu le veuilles ou non, et je n'ai pas l'intention de me comporter différemment parce que les habitants de ma ville natale sont bien moins tolérants que ceux qui vivent ici. »

« Oh oui, Zootopie et ses Gardiens du Troupeau. Modèles de tolérance, d'acceptation et d'intégrité. Ne va pas croire que tout est rose ici, Carotte. On aura droit aux mêmes sons de cloche, tôt ou tard. »

Judy poussa un petit rire. A ses yeux, tout ceci tenait de la blague, et cela même si la chute lui avait valu un coup de couteau en pleine poitrine. Décidément, rien ne l'arrêtait. « Tu crois ça ? Alors que penses-tu de celle-ci ? Mon grand-père pense que les renards sont rouges parce qu'ils ont été créé par le diable en personne. »

« Ah oui ? » demanda Nick avec intérêt. « Eh bien, pour les autres je ne sais pas, mais moi je me rappelle clairement de la fourche enflammée qui m'a tirée du moule infernal où j'ai été forgé. »

« Nous voilà bien, dans ce cas. Une sainte et un démon, ensemble. Comme quoi, les gens auraient tort de se limiter au lapin et au renard, pas vrai ? »

Nick se figea, avant de se tourner vers elle. « Je me fous de ce que les gens pensent, Carotte. »

« Dans ce cas, on est deux. » répondit-elle en souriant.

La suite vint naturellement, comme s'ils avaient été poussés l'un vers l'autre. Ils ne réfléchirent pas, leurs corps agissant d'instinct. Il y avait eu quelque chose dans leurs regards, un signe qu'ils saisirent tous deux. Une vague étincelle, une attraction, qui leur avait soufflé que le moment était propice. Judy ferma les yeux, se dressa sur la pointe des pattes, tout en s'accrochant au bras de Nick pour se stabiliser. Le renard n'eut qu'à baisser légèrement la tête, et leurs museaux se rejoignirent, leurs lèvres se scellant dans ce premier baiser partagé. Il ne dura que quelques secondes, mais ils purent tous deux en ressentir les effets, dans chaque fibre de leurs corps.

Finalement, Judy se laissa retomber sur ses pattes, en poussant un léger soupir, entrouvrant les yeux, réalisant que ce qui venait de se passer n'était pas un rêve, et que la chaleur encore très concrète qu'elle ressentait sur ses lèvres était bien celle que Nick y avait laissé. Son odeur, mais aussi son goût… Une combinaison sensorielle et olfactive qui avait d'ores et déjà quelque chose d'addictif. Son corps était en ébullition, à présent, ses instincts se déchaînant librement, sans retenue. Elle frissonna légèrement, honteuse de la quantité importante de phéromones qu'elle libérait, et qui n'avaient qu'un seul but : glisser de son corps vers celui qu'elle devait proclamer sien, encore et toujours.

Nick perçut bien entendu les effluves passionnels émanant de son amie… Encore pris par l'extase de leur baiser, qu'il ne parvenait pas à rationaliser, car il semblait s'être imposé de lui-même, cette déclaration olfactive éveilla une sorte de bestialité au fond de son être, qu'il ne parvint à contenir qu'avec une grande difficulté. Il expulsa un flot d'air brûlant hors de ses naseaux, avant d'happer l'air chargé en phéromones à grandes goulées… Il aurait pu se noyer dans cette odeur, et mourir heureux. Elle ne dégageait cette fragrance que pour lui… Elle la lui destinait, à lui, et à lui seul. Celui qu'elle désirait ardemment proclamer sien… Il baissa un regard légèrement vitreux vers elle, groggy par l'excitation de ses sens, et vit qu'elle avait l'air aussi perdue qu'il devait sembler l'être lui-même.

« Judy… » parvint-il à marmonner.

Et comme si le fait de prononcer son nom avait été un nouveau déclencheur, une incitation à aller plus loin, la lapine céda à ses instincts, et se précipita à nouveau à son encontre, agrippant sa nuque de ses deux pattes pour le tirer vers elle et l'embrasser à nouveau, avec plus de force et de passion. Nick ne s'en défendit pas, bien au contraire. Il fit glisser ses pattes dans le dos de Judy, la soulevant du sol pour la porter à son niveau. La lapine fit pression de son corps, le repoussant en arrière, jusqu'à le bloquer contre le mur du bâtiment adjacent, avant de faire rouler sa joue contre son museau, y déposant une nouvelle fois son odeur puissante et envoûtante. Le renard poussa un grognement extatique, tandis qu'elle renouvelait sur lui son marquage, accompagnant chaque frottement de petits baisers.

Puis soudain, ils semblèrent prendre conscience de ce qu'ils faisaient… Et surtout d'où ils le faisaient. Ils étaient en pleine rue, exposés à la vue de tous. Fort heureusement, le passage était faible dans la petite ruelle où ils se situaient… Mais tout de même. Judy fut la plus prompte à réagir, et se dégagea des bras de Nick pour redescendre au sol, tremblante et enfiévrée. Le renard resta prostré contre le mur pendant un petit moment, conjuguant ses efforts pour retrouver ses sens communs et rationnels.

« Eh bien… C'est… C'était quelque chose… » parvint-il finalement à bredouiller.

« Je… Je suis tellement… tellement désolée, Nick… Je ne sais pas ce qui m'a pris… Je n'arrivais plus à me contrôler… » haleta Judy, obligée de s'appuyer sur ses propres genoux afin de ne pas s'effondrer, tant son corps réclamait la poursuite des opérations, et bien plus encore. Elle avait l'impression de brûler de l'intérieur. « Bon sang… Jamais je n'ai ressenti un truc pareil… »

« Je… Je fais souvent ce genre d'effet, Carotte… » ironisa Nick en poussant un petit rire.

« C'est pas drôle, Nick… J'aurais pu te… te… Bref… Et en pleine rue. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? »

Elle semblait vraiment alarmée et paniquée, sans doute une réaction rendue extrême par la tension que son corps lui imposait. Cela irait mieux lorsqu'elle aurait retrouvé ses esprits et serait plus sereine. Nick acquiesça à cette pensée, et retrouvant suffisamment de composition, il se redressa, et la prit par le bras.

« Je crois qu'il nous faut un petit remontant, Carotte. »

« D… D'accord… » acquiesça-t-elle.

Le Starbear Coffee Shop était un établissement très connu à Tundraville, et même à Zootopie en général. Preuve en était : Judy le connaissait de réputation, bien qu'elle n'ait encore jamais eu l'occasion de s'y rendre. Le moment semblait venu, finalement, puisque c'est ici que Nick l'emmena, afin de l'aider de se remettre de ses émotions. Le salon de thé avait une allure des plus rustiques. Tout le mobilier était en bois vermoulu, taillé à la patte, laqué et ciré. Des poutres apparentes soutenaient une charpente ancestrale, à laquelle étaient attachées des lampes à huile, en acier poli. Les murs lambrissés étaient recouverts de divers affiches publicitaires, vantant les mérites des boissons chaudes diverses et variées, que l'on vendait ici, et qui avaient fait la réputation de l'établissement. Au sol étaient disposés des tapis molletonnés aux couleurs chaudes, agréables et doux au toucher, tandis que l'atmosphère était rendue toujours plus douce et agréable grâce aux trois poêles à bois répartis dans les différents coins de la salle, et qui dispensaient une tendre chaleur.

Nick et Judy s'installèrent à une table du fond, jouxtant la bordure de la grande baie vitrée qui offrait une vue imprenable sur la place centrale de Tundraville, un lieu débordant d'activités, de commerces, mais surtout connu pour son célèbre marché aux poissons. Cependant, la lapine ne se sentait plus tellement l'âme touristique, en ce moment, car elle était plus occupée à contrôler les tremblements erratiques de son corps, et à apaiser le foyer ardent qui bouillonnait au fond de ses entrailles, en vue de calmer le flux odorant qu'elle manifestait encore, bien malgré elle (ce qui lui avait valu quelques regards surpris de la part de quelques mammifères à l'odorat développé qu'ils croisèrent en cours de route).

« Trouve-moi un rocher sous lequel m'enterrer… » maugréa-t-elle en se tenant la tête des deux pattes, les yeux écarquillés par la panique, et les oreilles plaquées dans le dos. Elle était mortifiée par la honte. « Je comprends maintenant pourquoi nous vivons dans des foutus terriers… »

« N'en fais pas tout un drame, Carotte. Tous les mammifères doivent composer avec leur instinct… »

« Tous sauf toi, visiblement. Comment peux-tu être aussi calme après ce qu'il vient de se passer ? » protesta-t-elle à voix basse, sans parvenir à contenir la colère que la situation éveillait en elle.

« Parce que tu me trouvais calme sur place, peut-être ? » demanda-t-il sur le même ton de conciliabule emporté.

Elle se contenta de le regarder d'un air désarmant, ce qui l'obligea à reprendre une posture plus détendue. Il poussa un soupir pour s'aider à garder l'esprit clair. Mais Judy était encore prise par la fièvre du moment, et fut parcourue d'un nouveau frisson.

« Nick… Qu'est-ce qu'on va faire ? Je veux dire… Arrêtons de tourner autour du pot, d'accord ? J'en ai assez de ce petit jeu de flirt parce que… Parce que pour moi, les choses sont claires ! Je pense que ça se voit, non ? Je veux être avec toi… Tu… Tu t'en rends compte, non ? »

Elle poussa un soupir avant de se pencher en avant pour murmurer la suite, s'assurant ainsi que personne ne l'entendrait. « J'ai envie de toi… tu comprends ça ? »

« C'est ton corps qui parle, Carotte. On reprendra cette conversation quand tu auras recouvré tes esprits. »

La lapine poussa un râle de frustration face à cette réponse, que le renard jugea bon de prononcer sur un ton détaché. Vaincue, elle se laissa tomber face la première contre la surface de la table, et resta ainsi, immobile, pendant un long moment, jusqu'à ce que le serveur, un ours revêtant un tablier bleu-marine et portant sur sa tête un béret de marin, ne s'arrête auprès de leur table.

« Bienvenue au Starbear Coffee Shop. Mon nom est Martin, et je serai votre serveur aujourd… »

Le dénommé Martin se figea en contemplant la lapine, toujours affalée sur la table. Il se racla la gorge, avant de se pencher vers le renard, pour lui murmurer à l'oreille. « Si elle est ivre, nous avons quelques remontants qui la remettront sur pattes… Cependant, je préfèrerais éviter qu'elle ne se mette à vomir partout, sans vouloir vous offusquer. »

Judy redressa la tête, son excellente audition lui ayant permis de saisir chacun de ces mots supposés discrets. « Je ne suis pas saoule. » déclara-t-elle avec humeur. « Je suis juste amoureuse d'un mammifère qui juge bon de me torturer pour une raison qui m'échappe. »

« Ce qui est peut être bien pire ! » s'empressa d'ajouter Nick sur le ton de la plaisanterie, ce qui lui valut un regard courroucé de la part de Judy.

Cet échange eut au moins le mérite d'arracher un sourire au serveur, qui secoua la tête. « Oh, on a tout ce qu'il vous faut pour ça, mademoiselle. Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? »

« En toute honnêteté, ce qui me ferait plaisir à cet instant précis n'est pas à votre carte, je le crains. » répondit Judy en lançant un regard enflammé à Nick, qui pour le coup ne sut plus du tout où se mettre. « Mais je me contenterai d'un thé au gingembre… »

« Non, Carotte. Pas de gingembre pour toi. De la camomille, ce sera parfait. »

La lapine se pinça les lèvres, avant de pousser un soupir entendu, et d'acquiescer bien malgré elle. « Faites comme le renard a dit. » finit-elle par déclarer à l'attention du serveur. « Et ajoutez un double milk-shake vanille-carotte, avec supplément chantilly et sauce chocolat… Et un gros cookie pistache-pécan… Genre… Le plus gros que vous avez… s'il vous plaît… »

Martin prit tout en note avant de se tourner vers Nick, qui restait bouche-bée face à la commande que venait de passer Judy. « Et pour vous, monsieur ? »

« Heu… Un grand café, avec supplément crème. » marmonna-t-il.

« C'est noté. » répondit le serveur avec un sourire. « Je vous apporte ça le plus vite possible. »

Une fois que Martin se fut éloigné, Nick tourna un regard médusé en direction de Judy, qui s'était laissée retomber au fond de son siège, et le contemplant d'un air sévère, les bras croisés.

« Tu… Tu vas vraiment manger tout ça ? » questionna Nick.

« Il faut bien que je compense. » répondit-elle du tac-au-tac.

Nick grimaça face à cette réplique, et Judy saisit parfaitement sa réaction au vol. Si elle s'en réjouit pendant quelques instants, bientôt son contentement laissa place à une certaine forme de culpabilité… Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Son désir irrépressible, qu'elle ne pouvait assouvir d'aucune manière, se transformait en une forme d'agressivité, dont elle ne se serait jamais crue capable. Mais la laisser s'exprimer n'était pas une bonne chose… Nick ne méritait pas d'être traité ainsi, et elle se donnait pitoyablement en spectacle. Le fait d'en prendre conscience était sans doute le signe que ses sens en émoi se calmaient quelque peu, et qu'elle recouvrait finalement ses esprits… L'instinct et les pulsions animales étaient décidément une donne avec laquelle il était difficile de composer, pour certains mammifères évolués.

« Oh… Excuse-moi, Nick… » déclara-t-elle finalement en se couvrant les yeux de la patte. « Je ne sais pas ce qui m'arrive… Je n'ai jamais ressenti ça auparavant, et du coup, je ne sais pas comment gérer… »

« C'est rien, Carotte. Je ne suis pas tout rose non plus… Je n'aurais pas dû te titiller de la sorte. Mais ce n'était pas volontaire… Alors, je te dois des excuses aussi. »

Judy acquiesça avant de pousser un petit rire, accompagné d'un ultime tremblement tandis que lui revenait en mémoire l'extase qu'elle avait ressenti lorsque les lèvres de son ami s'étaient posées sur les siennes.

« Je comprends mieux pourquoi tu pensais qu'il valait mieux attendre, maintenant. Tu te doutais que je n'avais aucune expérience là-dedans, pas vrai ? » demanda-t-elle finalement d'un air timide.

« Aussi incroyable que cela puisse paraître, je ne dois pas en avoir beaucoup plus. Je suppose que pour explorer le sens de tout ceci, il faut qu'on soit prudents et patients. D'accord ? »

La lapine opina à nouveau du chef. Nick avait sûrement raison. La preuve en était la conduite dont elle venait de faire preuve. Judy avait eu quelques relations au cours de sa vie. Trois, pour être précise, mais aucune d'entre elles ne l'avaient poussé à agir de la sorte, ni à perdre ainsi le contrôle de ses émotions et de ses sens, à désirer plus qu'une simple étreinte, au point que cette envie devienne si forte qu'elle pouvait être cause d'une certaine forme de souffrance.

Pour Nick, qui ne s'était jamais investi dans aucune des quelques relations qu'il avait eu, la problématique était encore différente : il craignait de mal faire, de se tromper et de blesser celle qu'il aimait. Plutôt que de prendre un tel risque, il préférait mesurer chaque paramètre, et prendre les bonnes décisions. A terme, une conduite aussi raisonnable risquait de lui porter préjudice, mais la précipitation qui semblait caractériser le tempérament de Judy lui semblait tout aussi dangereuse, bien qu'elle soit attrayante, intrigante et excitante.

« Alors… Changeons de sujet pour le moment, si tu veux bien… » décalara Judy. « Revenons loin en arrière dans la conversation, avant que tu trouves une habile pirouette pour m'éloigner du sujet qui m'intéressait de prime abord. Je voulais savoir quelles études tu avais suivi, et tu as réussi à détourner le propos. Mais je ne lâche pas l'affaire, Nicholas Wilde. »

Le renard poussa un soupir. Après tout ce qui venait de se passer entre eux, il lui devait bien ça. « J'ai été au lycée de l'Amiral Grandfleuve. »

« Quoi ? Tu as fait une prépa science-politique ? » s'exclama Judy en écarquillant les yeux.

« Pas seulement… J'ai une maîtrise en SPA (Sciences Politique Appliquées). »

La lapine n'en revenait pas. S'il y avait bien un cursus dans lequel elle n'aurait pas imaginé Nicholas Wilde, c'était bien le secteur politique.

« Tu… Tu voulais faire de la politique ? Tu as eu cette ambition ? Tu as été si loin dans ton cursus et ça n'a rien donné ? »

« Mon père voulait que je fasse quelque chose de ma vie. Il ne m'a pas laissé le choix. Il m'a dit « choisis entre ça et ça ». Alors, j'ai choisi « ça ». Sans conviction, bien entendu, mais ça ne me dérangeait pas plus qu'autre chose, du moment qu'il prenait tout à sa charge… Pour être honnête, il y a même un moment où ça m'a plu. Mais un renard en politique, c'est comme un lapin dans la police, ça colle pas. Et je n'avais pas autant de détermination et d'entêtement que toi… Du coup, je n'ai pas cherché à aller jusqu'au bout, et j'ai laissé tomber. »

« C'est dommage… Mais il n'est peut-être pas trop tard ! » enchaîna Judy avec emportement, trouvant tout à coup la possibilité attrayante, bien qu'elle ait du mal à s'imaginer son ami dans ce domaine bien particulier.

« Oh, non. Non merci ! Quand on te forme au monde politique, tu comprends vite, en lisant entre les lignes, quel est le vrai visage de la profession. Quitte à arnaquer les gens, je préférais le faire directement dans la rue, plutôt que derrière un podium. »

« Revoilà l'éternel cynisme de Nick Wilde. » commenta la lapine en roulant des yeux.

« C'est vrai que Leodore Lionheart, Dawn Bellwether et Carter Spitfar sont des modèles d'intégrité et de dévouement, pas vrai ? Tu sais quel est leur point commun, en dehors du fait qu'ils sont des requins prêts à tout pour atteindre le pouvoir et le conserver ? Ce sont tous des politiciens. J'ai pas envie de graviter dans ce monde-là, Carotte. Jamais. »

L'affectation sincère de Nick acheva de convaincre la lapine qu'il valait mieux ne pas pousser le renard dans cette direction. A défaut de le partager, elle comprenait son avis… Elle ne pensait pas que tous les politiciens étaient pourris, ou véreux… Mais il restait que tous ceux auxquels elle avait été confrontée jusqu'alors ne lui avaient pas offerts la meilleure image qui soit.

« De plus… » reprit le renard. « J'ai un autre job qui m'attend. Et celui-là, j'ai vraiment envie de le faire. »

Judy redressa les oreilles en entendant cela, et toute son attention se focalisa sur Nick. Alors que le renard allait préciser sa pensée, le serveur fut de retour avec leurs commandes. La lapine leva les yeux au ciel face à cette nouvelle intervention, qui venait délayer la révélation que Nick avait à lui faire, mais elle se contrôla et resta maîtresse de ses émotions, remerciant poliment Martin, qui disposa devant elle le contenu intégral (et colossal) de sa commande. Une fois qu'il les laissa à nouveau seul, leur souhaitant une bonne dégustation, Judy se pencha en avant, le regard insistant. Mais Nick s'amusa à la torturer encore un peu, touillant doucement son café avant de le porter à ses lèvres, en dégustant une petite gorgée.

« Tu vas me faire mariner comme ça encore longtemps ? » questionna Judy avec impatience.

« Je ne dirai rien tant que je ne t'aurais pas vu de mes yeux achever cet énorme milkshake et ce cookie gigantesque. » déclara Nick, un sourire provocateur aux lèvres.

Judy fronça les sourcils en laissant ses oreilles retomber dans son dos. Il ne l'avait pas vu exprimer une telle frustration depuis qu'il l'avait traînée à la préfecture pour lui faire découvrir le bonheur du service administratif de Flash le paresseux.

« D'accord, d'accord. » finit-il par déclarer au bout de quelques secondes supplémentaires de ce petit jeu. L'expression de Judy s'éveilla à nouveau, tandis qu'elle se redressait sur sa chaise, prête à boire ses paroles. Nick se racla la gorge, semblant chercher ses mots. « Je t'ai assez faite attendre… Alors… Il semblerait que tu doives me supporter encore un bon bout de temps, Carotte. Car Bogo a signé ma demande d'affectation sous mes yeux. »

A cette nouvelle, Judy ne put réprimer un cri de joie intense, qui attira l'attention de toute la clientèle. Mais elle se moquait totalement de se donner ainsi en spectacle, tant le soulagement qu'elle ressentait en cet instant était intense. Il n'y aurait eu les évènements précédents, qu'elle se serait jeté à l'encontre de Nick pour l'embrasser à pleine bouche… Mais elle préféra se contenir, car elle ne faisait plus confiance à ses propres réactions instinctives. Elle n'avait pas envie de leur faire subir à tous deux un nouveau moment de gêne.

« Je n'arrive pas à y croire… » marmonna-t-elle dans un sourire toujours plus large.

« Eh bien, pour quelqu'un qui place la confiance à un tel niveau d'importance, on ne peut pas dire que tu en ai eu beaucoup à mon égard concernant tout ceci. » rétorqua Nick d'une voix feignant la tristesse.

« Oh, je t'en prie, Nick ! Ne sois pas si émotif. » Elle lui fit un petit clin d'œil avant de pousser un nouveau rire nerveux. « C'est seulement que je me demande comment tu as pu convaincre Bogo… Il devait être tellement furieux suite à ce qui s'est passé… »

« Pas tant que ça, figure-toi. Le chef a été plutôt posé, pour être honnête… A ma grande surprise. Mais je ne vais pas te mentir : je n'en menais pas large. »

« Je m'en doute… C'est Bogo, après tout. »

Judy avait appris à évoluer autour de cette figure d'autorité massive et implacable, dont elle reconnaissait et respectait l'intégrité exemplaire et les qualités humaines, mais dont elle redoutait la sévérité et la rectitude implacable. Même avec ses meilleurs hommes, Bogo se montrait ferme et rude, lorsque la situation l'exigeait. Ce mammifère était l'incarnation même de la justice : impartiale et intransigeante. Mieux valait ne pas être dans son collimateur.

« Alors, que lui as-tu dis ? Tu as réussi à lui faire comprendre que te laisser ta chance était la meilleure chose à faire ? »

« Je lui ai simplement expliqué pourquoi je voulais faire ce job… Ca a dû lui convenir, j'imagine. » répondit Nick en se montrant ouvertement évasif.

« Oh non, Nick Wilde. Tu ne t'en tireras pas comme ça. » déclara Judy en redressant son index. De l'autre patte, elle se saisit de son verre à milk-shake géante, et enfonça la paille dans sa bouche avant d'en aspirer une copieuse lampée. Après quoi, elle poussa un petit soupir de contentement, appréciant la qualité du breuvage.

« Il est bon ? » questionna Nick, dans l'espoir de détourner la conversation.

« Délicieux. Mais pas autant que tes stratagèmes pour éluder la question. Tu lui as dit quoi, exactement ? »

Elle le scrutait à présent intensément par-dessus la montagne de chantilly qui recouvrait le dessert qu'elle dégustait d'un air ravi. Nick savait très bien qu'il n'y couperait pas, et pris quelques secondes pour trouver les bons mots. A quoi cela servait de tourner autour du pot, après tout ? Judy avait bien le droit de connaître le rôle qu'elle avait joué dans sa prise de décision.

« Je lui ai dit que… Ecoute, Carotte : peu importe ce que je lui ai dit à lui, ce n'est pas ce qui compte. Ce qui compte, c'est que j'ai réalisé par moi-même que devenir flic était sans doute la meilleure chose à faire pour moi. Qu'il y avait quelque chose, dans cette profession, qui me correspondait vraiment. Peut-être parce que je pourrais témoigner au travers de ce métier toutes les qualités qui sont les miennes, même celles qui m'ont permis de survivre jusqu'à aujourd'hui au dépens des autres ? J'en sais rien, vraiment… Mais ce qui est sûr, c'est que je veux me battre pour un monde plus juste… Pour que d'autres mammifères n'aient pas à vivre tout ce que j'ai vécu, ni à subir les déceptions qui ont été les miennes. Je pense que j'ai toujours eu soif de justice, mais que j'ai essayé de la défendre de la mauvaise manière… Que ce soit parce que je la confondais avec la vengeance, ou bien parce que je pensais ne pas en être digne. »

Judy s'était figée à l'audition de ces paroles, la paille de son milkshake callée entre les dents. Elle écoutait, stupéfaite, les explications de Nick, qu'elle trouva beaucoup plus profondes que celles auxquelles elle s'était attendue. Visiblement, le renard avait réellement pesé le pour et e contre de sa prise de décision, et cette candidature n'était pas le fruit d'un coup de tête, mais d'une réflexion sincère et complète. La suite risquait de la toucher encore d'avantage, mais elle n'en savait rien, encore.

« Et puis… Il y a toi, Carotte. Pas seulement parce que tu m'as donné envie de faire équipe avec toi, pour le meilleur et pour le pire… Mais parce que tu as été la première personne à m'accorder une confiance pleine et entière, en dehors des quelques membres de ma famille avec lesquels j'ai encore des contacts… Quoique je ne puisse même pas prétendre avec certitude qu'ils me fassent véritablement confiance. Je veux dire… Tu es revenue pour moi ! Je ne sais pas si tu te rends compte à quel point c'est important à mes yeux ! Tu es revenue me chercher, m'avouer tes torts, t'excuser… Tu m'as fait comprendre que j'étais spécial pour toi, que tu avais besoin de moi. Tu crois qu'on m'a souvent témoigné une telle importance au cours de mon existence ? »

Il poussa un ricanement cynique en secouant la tête, presque comme s'il n'en revenait pas lui-même du constat qu'il était en train de faire.

« Forcément, je me suis intéressé à ta vision du monde. Comment une personne aussi intègre, positive, sensée, pouvait-elle perdre son temps avec une racaille de mon espèce ? Comment pouvait-elle croire en moi ? Penser que je pourrais moi aussi rendre le monde meilleur ? J'ai compris que ce n'était pas magique, ni spécial, ni même rare ou précieux… Que moi aussi, j'étais capable de faire ça, si je le voulais. Qu'on pouvait tous le faire, si on s'en donnait la peine. Chacun de nous, tu comprends ? A notre échelle, on peut changer le monde, par un geste, une parole, une décision. Si je peux inspirer et défendre cette vérité en me mettant au service de la société, plutôt qu'en contribuant à la mettre en pièces, je suis plus que fier de changer de camp, Carotte. Je rejoins le tiens, sans hésiter. »

Emotivité stupide, pensa Judy, qui ne put réprimer quelques larmes face à ce que Nick venait de déclarer. Aucune barrière de cynisme, aucune blague, aucun détour dans ses propos. Juste une honnêteté pure, difficilement contenue, qu'il avait essayé d'exprimer avec le plus de clarté possible, car en cet instant, il pensait qu'elle le méritait… Et qu'il le méritait, lui aussi. Il avait le droit d'être fier du choix qui était le sien, de la décision qu'il avait prise. Car elle était réelle, sincère et pleine d'intégrité.

Les oreilles toujours plaquées dans le dos, et les yeux encore humides de larmes, Judy tendit sa patte pour rejoindre celle de Nick, posée en travers de la table. Elle la serra avec douceur, essayant de lui transmettre toute la fierté, l'amour et la joie qu'elle ressentait en cet instant de bonheur simple. Nick lui sourit, visiblement ému. Ils ne dirent par un mot, le silence qu'ils échangèrent valant tous les discours du monde. Une promesse muette s'établit entre eux, que rien ne pourrait venir briser.

Jamais.