Notes de l'auteur :

Un chapitre doux-amer aujourd'hui, qui m'a donné pas mal de fil à retordre. Je ne suis pas sûr d'être pleinement satisfait du résultat... Je ne sais pas, j'ai l'impression que ça manque de subtilité dans les révélations... Mais je devais les mettre en place avant d'aborder la suite. J'espère l'avoir fait de la bonne manière.

Le chapitre suivant sera beaucoup plus doux, drôle et détendu. J'ai hâte de m'y mettre, d'ailleurs. C'est l'un des chapitres "fondateurs" de l'histoire, dans le sens où j'en avais l'idée dès le début...

On m'a questionné dans les reviews sur la longueur de la fic, et jusqu'où j'avais l'intention d'aller, par rapport au film. Alors, ma fiction est assez particulière dans le sens où elle narre des évènements qui se situent dans une large ellipse que le film n'aborde que de manière très fragmentaire, en laissant des zones d'ombre que j'ai pu exploiter pour raconter mon histoire... Cependant, je ne pose que les jalons des évènements principaux, qui prendront place APRES la fin du film. En somme, la fic continuera une fois qu'elle aura rattrapé les derniers évènements exposés par Zootopie. On ne sera alors même pas à la moitié de l'histoire que j'ai l'intention de raconter... Oui, ça répond à la première question, concernant la longueur. Cette fic sera excessivement longue... Je ne suis pas sûr que cela vous dérange, au final ^^"

Tant que vous serez là et que je bénéficierai de vos encouragements, j'aurai la force de continuer, quoiqu'il advienne.

Je profite de ces notes pour tenter une nouvelle fois d'attirer votre attention sur l'autre récit que je publie sur ce site : KIREN - La marque des ténèbres. Si vous aimez mon style, allez lire cette histoire, s'il-vous-plaît. Elle me tient beaucoup à cœur, et je pense que vous pourriez l'aimer.

A très vite !

Et merci de votre soutien inconditionnel.


Chapitre 13 : Père

Ils quittèrent le Starbear Coffee Shop une demi-heure plus tard, environ. Judy ne se départait toujours pas de son sourire radieux. Jamais elle ne s'était sentie aussi soulagée que depuis le moment où Nick lui avait appris que sa demande de candidature avait été acceptée par Bogo, mais surtout qu'il avait expliqué que son choix de rejoindre la police était réfléchi, et faisait sens à ses yeux. Avant toute chose, la lapine voulait que son ami soit heureux… Et elle aurait parfaitement compris que ce projet de partenariat au sein des forces de l'ordre ne le réjouisse pas tant que ça, finalement. Mais au bout du compte, il semblait qu'elle avait éveillé en lui un désir lattant de justice et d'altruisme. Nick était sincère : il voulait se mettre au service des ordres, et faire ce qui était en son pouvoir pour contribuer à rendre ce monde meilleur.

Tout ce qui était arrivé au cours de la semaine, la résolution du complot, la seconde conférence de presse, l'agression que Judy avait subie, la tentative de vengeance de Nick, son interpellation, tout ceci semblait composer un melting-pot explosif qui aurait pu trouver mille et une façons de mal, voir même très mal finir. Et au bout du compte, il n'en ressortait que du positif, aux yeux de la lapine. Elle avait le sentiment que la roue tournait, et que le pire était à présent derrière eux… Ce point d'orgue avait été atteint une demi-heure plus tôt, et Judy savait pertinemment qu'elle aurait du mal à être plus heureuse qu'elle ne l'était en cet instant.

« D'accord, Nick… » confessa-t-elle après un léger soupir. « J'ai l'impression que tu as gagné ton pari. »

Le renard fit un effort considérable pour ne pas afficher un sourire triomphal, et s'obligea à la jouer sport en jetant un œil concerné à sa montre. « Il n'est que dix-sept heures trente, Carotte… Techniquement, la journée n'est pas terminée. Il est peut-être un peu tôt pour jeter l'éponge, tu ne crois pas ? »

« Eh bien, à moins que tu n'aies prévu de terminer cette agréable journée en trouvant un moyen de me mettre hors de moi, je vois mal comment je pourrais justifier être encore fâchée, au bout du compte. »

« Oh, tu devrais te méfier, Carotte. Je connais plus d'une façon de te mettre en colère. » avertit Nick d'un ton malicieux.

« Tu es vraiment sûr de vouloir prendre un tel risque ? » ironisa Judy en l'agrippant par fermement par la cravate afin de l'obliger à se baisser vers elle, tout en lui offrant un sourire séducteur.

Nick ne put s'empêcher de rebondir sur l'attitude ouvertement tendancieuse qu'elle affichait, quand bien même il s'était promis une quarantaine de minutes plus tôt de ne pas retomber dans ce piège. Il poussa un léger ricanement, avant de lui souffler à l'oreille : « C'est que si je perds ce pari, la corvée du massage me revient… Or, je ne peux pas nier avoir apprécié l'effet que ça a eu sur toi la dernière fois… »

La combinaison de ces mots évocateurs, le ton séducteur qu'il avait employé pour les prononcer, couplés au souffle brûlant qui lui caressa le creux de l'oreille, éveillèrent les braises encore fumantes du brasier qui la consumait de l'intérieur. Elle frissonna légèrement, regrettant immédiatement d'avoir voulu jouer à ce petit jeu, tandis qu'une nouvelle vague bouillonnante la submergeait totalement.

Les naseaux de Nick furent frappés de plein fouet par la décharge odorante qui l'accompagna, ce qui l'obligea à effectuer un mouvement de recul, qu'il accompagnement d'un petit jappement de surprise. Immédiatement, le renard secoua la tête pour se remettre les idées en place.

« Ok… Ok, Carotte. J'ai gagné le pari. On en parle plus. »

« Il… Il vaudrait mieux, en effet. » bredouilla Judy en reprenant son souffle. Ce genre de petits jeux allaient finir par la consumer totalement, s'ils s'avéraient trop fréquents… Et elle n'était pas sûre d'être capable d'assumer les conséquences de ce qui pourrait s'ensuivre. Pas pour le moment, en tout cas. Fort heureusement, ils se trouvaient à Tundraville, et l'atmosphère glaciale du quartier polaire l'aida à étouffer dans son lit l'incendie qu'elle avait failli relancer. Restait que s'ils jouaient le jeu jusqu'au bout, elle devait à présent un massage « appliqué » à Nick… L'idée ne l'inquiéta qu'une seconde. Le renard semblait être capable de gérer ses réactions instinctives bien mieux qu'elle ne contrôlait les siennes. Etre un lapin n'aidait pas forcément, en ce sens… Elle n'en avait jamais souffert jusqu'alors, cela dit. Comme quoi, on ne se connaissait jamais vraiment totalement.

Nick lui accorda quelques secondes pour se remettre totalement, et lorsqu'il fur certain qu'elle avait parfaitement recouvert ses esprits, il s'étira doucement, avant de lui demander : « Bien… Ton afterwork, là… C'est à quelle heure ? »

« Oh… Benji m'a dit vers vingt heures trente, je crois… Mais je suppose qu'on peut arriver quand on veut, ça ne devrait pas poser de problèmes. »

Nick hocha la tête, avant de jeter un nouveau coup d'œil à sa montre. La lapine lui lança un regard interrogateur, mais il reprit la parole avant qu'elle n'ait le temps de l'interroger : « Ca nous laisse un peu de temps… Et j'aimerais te présenter quelqu'un, si tu veux bien. »

Judy afficha une mine surprise face à cette proposition soudaine. « Heu… Bien sûr. Mais qui donc ? »

« Quelqu'un d'important pour moi. Et qui habite à deux pas. » répondit-il d'un air mystérieux. Il sembla jauger l'effet de sa réponse sur son amie, qui avait l'air toujours aussi sceptique, et l'encouragea à le suivre d'un petit mouvement de tête. « On y va ? »

Judy acquiesça, rejoignant le renard qui avait déjà commencé à avancer. Lorsqu'elle prit sa patte dans la sienne, il n'eut qu'un léger mouvement de surprise, avant de finalement la délier, afin qu'elle puisse glisser ses doigts entre les siens. Cette nouvelle norme avait visiblement été approuvée par chacun d'entre eux.

Le bloc d'appartements était un bâtiment étroit et rectiligne, encadré par deux complexes de plus grande ampleur, mais qui semblaient dater de la même époque… Une époque visiblement reculée, étant donné l'état de vétusté général. Cependant, la rue où se situaient ces logements était relativement proche de l'épicentre de Tundraville. Il s'agissait donc d'appartements onéreux, et que la ville entretenait bien volontiers, étant donné leur valeur touristique et patrimoniale. On se situait effectivement dans le périmètre du centre historique du quartier polaire, bardé de demeures très typiques, qu'elles soient sculptées dans la glace, ou façonnées en hourdage, le tout soutenu par d'épais colombages en bois sombre, parfois gravés de figures animales évoquant les légendes nordiques. L'ensemble était bariolé de couleurs vives et ardentes, des rouges éclatants, des verts étincelants, ou des bleus électriques. Les toits fortement pentus, étaient soit recouverts de tuiles rouges, soit constitués de blocs de glace assemblés en dômes, et que le froid constant du climat artificiel maintenait en place depuis des décennies.

Nick s'avança vers le perron en bois qui s'extrayait de la masse étroite du mur principal, soutenant les encorbellements successifs qui donnaient à la structure une apparence légèrement déstructurée et bancale, mais néanmoins impressionnante. En mammifère coutumier des lieux, il sortit de sa poche son trousseau de clés personnel, farfouilla un instant, avant de trouver celle qu'il cherchait, et de l'enfoncer dans la serrure. Judy souleva une oreille curieuse à ce geste, avant d'afficher une grimace stupéfaite.

« Attends un peu, Nick… Tu possèdes combien de logements à Zootopie, exactement ? »

« Comment ça, Carotte ? J'ai dit que je voulais te présenter quelqu'un. Nous ne sommes pas chez moi, ici. »

« Mais tu possèdes la clé ! »

« Il faut bien. » répondit-il d'une voix rieuse en haussant les épaules, comme si la question de Judy n'avait pas le moindre sens. « J'ai vécu ici une bonne partie de ma vie. »

La lapine fronça les sourcils avant de croiser ses bras sur sa poitrine, tapant nerveusement du pied dans la neige fraîche qui recouvrait le sol. « Pourquoi faut-il toujours que tu fasses un mystère de tout ? » demanda-t-elle d'une voix un peu excédée.

« C'est ce qui fait mon charme particulier. » répondit-il en poussant la porte, avant de l'inviter à le suivre à l'intérieur d'un mouvement du menton.

Judy secoua la tête et s'exécuta.

Ils débouchèrent dans une étroite cage d'escaliers dont les marches inégales émettaient un craquement sonore particulier à chaque fois que l'on disposait son poids dessus. On aurait pu penser les entendre jouer un air d'accordéon dissonant tandis que les deux mammifères gravissaient les étages jusqu'à atteindre le quatrième pallier. Le renard s'arrêta devant la porte occupant le côté gauche et se figea un instant, avant de réajuster sa veste, et de remettre son pelage en ordre. Judy souleva un sourcil suspect face à cette étrange chorégraphie…

« Nick Wilde… Je rêve, ou tu es nerveux ? »

Il se retourna vers elle, lui lançant un regard incrédule. « Nerveux ? Pff ! N'importe quoi ! Calme et assurance sont mes noms de baptême, Carotte. Tu devrais le savoir, à présent. »

« Mouai… » se contenta de répondre Judy d'une voix emplie de doutes. Elle brûlait à présent d'impatience à l'idée de rencontrer la personne qui semblait capable de mettre son ami dans un tel état. Aussi, retint-elle son souffle quand enfin, après avoir vérifié une dernière fois l'aspect général de sa tenue vestimentaire, Nick appuya sur la sonnette qui jouxtait la porte.

Celle-ci pivota sur ses gonds quelques secondes plus tard, après que le son d'un verrou qu'on ouvrait, et qu'une chaîne qu'on retirait, se soient fait entendre. Une silhouette légèrement voutée se découpa dans l'encadrement de la porte, et Judy écarquilla les yeux à la vue de la personne qui venait de faire irruption dans son champ de vision. Il s'agissait d'une renarde au pelage roux, assez proche de celui-ci de Nick, à ceci près que ses poils grisonnaient sérieusement par endroits, et que la couleur orangée de sa robe semblait avoir perdu de son éclat et de son aspect lustré. Bien que son allure générale laissât à penser qu'elle devait être d'un âge assez avancé, il brillait toujours au fond de son regard émeraude, de la même couleur que celui de Nick, une pétillante lueur de malice. Elle était vêtue d'une tunique blanche à motifs floraux, par-dessus laquelle elle avait noué une robe de chambre de bonne facture, en laine épaisse et d'une teinte violette.

Nick écarta les bras en affichant un sourire radieux, visiblement désireux de prendre la vieille renarde dans ses bras.

« Mémé ! » s'exclama-t-il avec joie.

Mais il fut coupé dans son élan par un magistral coup de canne sur le sommet du crâne, directement entre les deux oreilles. « Aïe-heu ! » protesta-t-il immédiatement en plaquant ses deux pattes sur sa tête.

« Je t'en foutrais du « Mémé » ! » répliqua la vieille femelle en redressant une nouvelle fois sa canne, ce qui obligea Nick à effectuer un mouvement de recul tout en enfonçant sa tête entre ses épaules. « Je vois aux informations que tu as manqué de te faire tuer dix fois au cours de la semaine, tu ne prends même pas la peine de me passer un coup de fil pour me rassurer, et tu débarques ensuite avec un « Mémé » ? Quelle graine de catastrophe ambulante j'ai élevée là ? »

Toute âgée fut-elle, la grand-mère de Nick était encore alerte, preste et agile… Et sa voix était claire, pleine d'énergie, de force et de conviction. Judy était restée interdite, légèrement en retrait, quelque peu estomaquée par cette rencontre explosive. Elle se reforgea néanmoins une composition lorsque la matriarche posa un regard empli de curiosité sur elle.

« Tu m'amènes de la visite, Nicholas ? Tu pourrais me prévenir, quand même ! J'aurais pu préparer quelque chose. »

Judy secoua la tête, essayant de se remettre les idées en place, avant d'avancer d'un pas légèrement intimidé vers la renarde, lui tendant une patte avenante. « Très heureuse de faire votre connaissance, madame… Je m'appelle… »

« Judy Hopps ! » acheva la vieille femelle à sa place, qui ne put se départir d'un sourire malicieux en voyant l'expression surprise de son interlocutrice. « Oh, je sais déjà tout de vous, ma chère. Ou presque… Mais laissez-moi me présenter, tout d'abord. Margaret Wilde. » Elle serra la patte qui lui était tendue d'une poigne ferme et chaleureuse, avant de faire un mouvement du menton en direction de Nick, qui se redressait à présent en maugréant, tout en se massant langoureusement le sommet du crâne. « Je suis la grand-mère de Nicholas. »

« Oh ! Il m'a parlé de vous ! » s'exclama Judy avec gaieté. « Vous lui avez appris à faire ces fantastiques pancakes. »

« Entre autres choses, oui. Je lui ai également appris le respect des aînés, et surtout des aïeuls… » lança Margaret en portant un regard furieux en direction de son petit-fils. « Mais cette tête de mule ne retient que ce qu'il veut, il faut croire. »

« Roh ! Pardonne-moi, Mémé… La semaine a été chargée, et j'ai pas pensé à t'appeler. »

« Ce n'est pas comme si tu avais énormément de monde à contacter, pourtant. »

Nick baissa la tête. Même Judy trouva cette dernière sentence relativement rude, mais n'en laissa rien paraître. Voir Nick un peu malmené, pour une fois, n'était pas des plus déplaisants. Visiblement, Margaret était une partisane de l'éducation à la dure… Mais elle se préoccupait uniquement de son petit-fils. Quoi de plus normal, après tout ? Visiblement, en dehors de sa tendance à l'accueillir à coups de canne, elle était très attachée à lui.

« Allons, allons ! Rentrez, tous les deux. » les invita Margaret en libérant le passage vers l'intérieur. « Inutile de prendre racine sur le pas de ma porte. »

La renarde les guida au travers d'un étroit couloir bardé de bibelots hétéroclites, dont Judy n'eut pas le temps de juger la valeur, ni même la provenance. Ils arrivèrent très rapidement dans un petit salon, rempli par mobilier ancien des plus chargés, en bois de merisier. Le sol était recouvert de tapis, et dans un coin, un poêle à bois battait plein régime, diffusant une chaleur douce, mais légèrement étouffante, étant donné l'aspect étriqué de la pièce. Nick et Judy s'assirent côte à côte dans un confortable canapé, recouvert de plaids aux couleurs bigarrées, tandis que Margaret s'installait dans le fauteuil se trouvant juste en face, de l'autre côté d'une petite table basse, recouverte de magazines, et au milieu de laquelle trônait une jarre pleine de cookies.

Bien que la surprise soit totale, et qu'elle soit ravie de rencontrer enfin un membre de la famille de Nick, Judy se sentait nerveuse et peu préparée à ce face à face. Pour le coup, le renard l'avait pris un peu au dépourvu, et elle ne savait pas trop comment réagir. Fort heureusement pour elle, Margaret était bien plus à l'aise, car elle entama la conversation sans aucune difficulté.

« Alors, Judy… Je peux vous appeler Judy, bien entendu ? »

« Oui… Oui, bien sûr, madame. »

« Oh ! Pas de « madame » entre nous, je vous prie. » la corrigea la renarde d'un petit mouvement de patte. « Appelez-moi Margaret… Je souffre suffisamment de mon âge sans qu'on me le rappelle à grands coups de « madame ». »

« Très bien, Margaret. On fera comme ça, alors. » répondit Judy en souriant. En dépit de la bonhomie et de la jovialité apparente de la grand-mère, elle se sentait toujours quelque peu mal à l'aise. Cela tenait sans doute au fait que Nick n'avait pas l'air pressé d'expliciter la raison pour laquelle il l'avait amenée ici. Le simple fait d'annoncer à sa grand-mère qu'il souhaitait lui présenter Judy aurait aidé à briser la glace.

Mais le renard semblait plus intéressé par la jarre de cookies, vers laquelle il tendait une patte avide. Il écopa d'une petite tape de la part de Margaret, qui fronça les sourcils.

« Pas touche, Nicholas. Tu pourrais en proposer un à Judy, avant de te ruer dessus, espèce d'animal. »

Nick leva les yeux au ciel avant de se saisir de la jarre pour la tendre à Judy. Celle-ci se saisit d'un gâteau, plus par politesse qu'autre chose… Elle n'avait plus vraiment faim après le milkshake et le cookie géant qu'elle s'était enfilée au salon de thé, une vingtaine de minutes plus tôt. Son devoir effectué sous le regard attentif de sa grand-mère, le renard se saisit à son tour d'un biscuit, avant de reposer la jarre là où il l'avait prise.

« Alors c'est pour ça que tu es venu, Nick ? Pour dévaliser ma réserve de cookies ? » demanda Margaret d'une voix ironique.

« Bien sûr que non. » répondit le renard en mastiquant, affichant un sourire de contentement en retrouvant le goût formidable de ces gâteaux qui avaient jalonné son enfance. « Je voulais prendre de tes nouvelles, comme on était dans le coin, et en profiter pour te présenter Judy, bien entendu. »

« Ah ! Eh bien il était temps, non ? Avec tout ce que tu m'as dit sur elle, j'avais hâte de la rencontrer. »

« Nick vous a parlé de moi ? » questionna Judy, trouvant soudain beaucoup d'intérêt à la tournure de la conversation.

« Oh, oui… Il est venu se lamenter ici après votre dispu… »

« Stop ! Stop ! Mémé ! Accorde-moi au moins cinq minutes d'une conversation normale avant de commencer à me tourner en ridicule, je te prie… » intervint Nick d'une voix forte, visiblement paniqué par ce que sa grand-mère avait failli révéler.

Mais le mal était fait, car Judy était à présent bien trop curieuse pour accepter le moindre contretemps. « Après notre dispute, c'est ce que vous alliez dire ? »

« Exactement ! »

Nick se plaque une patte contre les yeux avant de se laisser tomber au fond du canapé en poussant un grognement vaincu. A quoi est-ce qu'il s'était attendu ? se demanda-t-il. Sur le moment, le fait de présenter Judy au membre de sa famille dont il était le plus proche lui avait semblée une bonne idée… Et rapidement, il n'avait plus eu que ça en tête, au point d'en ressentir de l'excitation. Mais maintenant qu'il y était, il commençait à regretter d'avoir entamé une telle démarche.

« Comme je l'ai dit, Nicholas était anéanti… Après votre dispute, il m'a appelé pour me raconter tout ce qui s'était passé. Bien entendu, j'avais été informée des révélations faites à cette conférence de presse, et j'étais très surprise à l'idée que Nicholas ait participé de près ou de loin à une quelconque enquête. Et qu'il connaisse en plus cette officière de police, qui avait annoncé toutes ces choses très inquiétantes. »

Judy baissa la tête. Bien qu'elle ait apprit à la dure à composer avec la culpabilité qu'elle ressentait vis-à-vis de son erreur de l'époque, s'y retrouver confrontée lui était toujours aussi difficile.

« Ce n'est pas la chose dont je suis la plus fière, pour être honnête… »

« Et pourquoi ça ? Vous avez eu le courage de dire les choses telles qu'elles étaient, au moins ! Pas comme tous ces politiciens qui dissimulent la vérité et mentent à longueur de journée pour rester populaires ! »

« Oui, sauf que je relayais en fait un mensonge… Et que par ma maladresse, j'ai plongé la ville toute entière dans la panique, tout en stigmatisant l'intégralité des prédateurs de Zootopie… Pas vraiment de quoi se vanter… »

Margaret secoua une patte impatiente dans le vide, comme pour signifier que tout ceci n'avait vraiment aucune importance. « Le passé, c'est le passé. Et puis vous pensiez bien faire ! Ca ne partait pas d'une mauvaise intention, à la base… C'est ce que j'ai expliqué à Nicholas, quand il m'a raconté l'histoire. J'ai bien vu que ça l'avait beaucoup affecté… Il est plus sensible qu'il n'y laisse paraître, vous savez ? »

« Ah vraiment ? » demanda Judy d'une voix tendancieuse en lançant un regard en coin au principal intéressé. Si ce-dernier avait eu le don de se fondre dans le canapé, sans doute l'aurait-il fait, mais il se contenta de rester stoïque, visiblement mort de honte… Il savait très bien que son calvaire ne faisait que commencer.

« Oh oui ! Et ça, ça n'était que le premier appel. A ce moment-là, il était seulement en colère. Mais quelques temps après, il est venu me voir… C'était une loque. Je crois bien que je ne l'avais pas vu comme ça depuis cette histoire avec les scoots juniors. Oh, vous la connaissez, celle-là ? »

« Heu… Oui… Oui, je suis au courant… » répondit Judy en se sentant cette fois-ci plus concernée quant au malaise que Nick devait ressentir face à tout ceci. Elle le voyait se crisper de plus en plus au fond du canapé… Pour quelqu'un qui avait l'habitude d'être très mystérieux et renfermé sur son passé, voir toutes ces histoires et ces secrets balancés ainsi au petit bonheur la chance, sans ménagement, au détour d'une conversation, devait être une épreuve terrible. « Je sais que ça a été très dur pour lui… » rajouta Judy en regardant Nick, comme pour lui faire comprendre qu'elle ne prenait pas ces révélations à la rigolade, et qu'elle comprenait l'effort d'ouverture qu'il faisait dans sa direction, en lui faisant rencontrer Margaret.

En effet, Judy n'était pas dupe. Elle savait très bien que Nick se doutait que sa grand-mère se montrerait prolixe quant à son vécu, son passé, son caractère, ses manies… Toutes ces petites choses qui faisaient qu'il était lui, et qu'elle avait appris à chérir, au fil des années passées à ses côtés. C'était toujours comme ça, avec les parents… Dès qu'ils avaient l'occasion de déballer les vieux dossiers, ils le faisaient. Ils ne pensaient jamais à mal en général, mais ça avait tendance à provoquer quelques torts, parfois. Judy voulait simplement que Nick comprenne qu'elle respectait l'importance de ce qui serait dit, et qu'elle appréciait le fait qu'il prenne le risque d'en révéler autant à son sujet.

Margaret dû saisir la sollicitude dans la voix de Judy, car son ton babillard s'assombrit un peu, tandis qu'elle hochait la tête. « Oui, ça a été dur, en effet… Nick n'aime pas en parler, je le sais. Mais taire les évènements ne leur enlève pas leur réalité… C'est pour ça qu'en parler est souvent plus salvateur. Cette tête de mule ne partage pas mon opinion. »

« Oh… Maintenant que tu es lancée, de toute manière, j'aurais du mal à t'arrêter… » déclara Nick d'une voix lasse, mais dénuée de reproche.

« Ça, c'est mon feu vert pour la suite de l'histoire ! » précisa Margaret en lançant un petit clin d'œil à Judy. « Bref. Voilà donc mon renardeau dévasté, qui revient à la charge avec cette histoire de dispute. Je comprends bien vite que le souci est tout autre que le sujet du conflit en lui-même… Et j'ai bien vite saisis qu'en fait il s'en voulait, et craignait de ne jamais revoir cette lapine dont il ne cessait de me parler… »

La renarde eut un petit rire face à l'expression grimaçante que Nick afficha alors qu'elle abordait cette part de l'anecdote, mais reprit rapidement son sérieux, se tournant vers Judy pour lui annoncer la révélation finale de tout ceci : « Vous lui manquiez terriblement. »

La lapine porta une patte à son cœur, touchée par cette révélation, avant de tourner un visage ému en direction de Nick, qui pour sa part prenait les précautions d'usage pour éviter tout contact visuel. Il semblait extrêmement gêné. Bien sûr, Judy s'était douté que leur période de séparation n'avait pas été plus amusante pour Nick qu'elle ne l'avait été pour elle… Il le lui avait fait plus ou moins comprendre depuis leurs retrouvailles. Mais jamais elle n'aurait pensé qu'il ait été affecté à ce point-là. Au-delà du fait qu'elle soit sincèrement émue de l'apprendre, elle ne pouvait s'empêcher de s'en vouloir un peu… Elle l'avait blessé plus profondément qu'elle ne l'avait pensé, et cette idée n'était en rien réjouissante.

« Je lui ai dit de vous appeler… Mais il n'avait pas votre numéro. Je lui ai dit d'aller vous voir chez vous… Mais il a dit qu'il ne savait pas où vous habitiez. Je lui ai dit d'aller se renseigner sur votre lieu de travail… Mais il avait peur d'être éconduit. En somme, il était dans l'impasse. Heureusement que vous avez fait ce qu'il fallait pour le retrouver par vous-même, sinon je ne sais pas comment cette histoire se serait terminée. »

« A vrai dire, elle n'aurait pas pu se finir autrement… » répondit Judy d'une voix douce, en espérant apaiser Nick, qu'elle ne quittait pas des yeux. « Il me manquait, à moi aussi. Beaucoup trop pour que je ne fasse rien… Même si je n'avais rien trouvé de nouveau par rapport à notre enquête, je pense que je serais revenue, ne serait-ce que pour lui… »

Le renard tourna un regard légèrement surpris vers Judy à l'audition de cette remarque, et redressa ses oreilles. Devant le sourire sincère que lui offrait la lapine, il ne put rester insensible plus longtemps, et lui rendit la pareille. Instinctivement, Judy vint poser sa patte sur la sienne, et il la saisit sans hésiter. Margaret ne put réprimer un soupir de contentement à ce spectacle charmant.

« Ça me fait du bien de voir ça, je vous le dis. A tous les deux. » déclara Margaret d'une voix fragilisée par l'émotion. « Nicholas, tu mérites plus que quiconque de trouver le bonheur. A mon sens, tu en as bien assez bavé comme ça… Je suis sûre que Judy est celle qu'il te fallait. Ça crève les yeux. Donc, si tu es venu pour obtenir ma bénédiction, je te la donne sans réserve : tu peux l'épouser. »

Les deux mammifères écarquillèrent les yeux et tournèrent un visage médusé en direction de la grand-mère souriante qui leur faisait face, et qui semblait rayonner de bonheur en cet instant.

« Qu… Quoi ?! » s'exclama Nick en retirant brusquement sa patte de l'emprise de Judy. « Qu'est-ce que tu racontes, encore ? »

« Ce n'est pas pour ça que tu me l'amènes, Nicholas ? » s'étonna Margaret en secouant la tête.

« Bien sûr que non ! On ne sort même pas ensemble ! Je voulais juste te la présenter ! Qu'elle rencontrer celle qui m'a élevé ! »

« Nicholas Piberius Wilde ! » s'exclama Margaret en se redressant dans son fauteuil, prenant une mine impérieuse et autoritaire, qui eut tôt fait de renvoyer son petit-fils dans les cordes.

« Piberius… ? » murmura Judy en se mordant les joues, essayant d'empêcher un éclat de rire, qui aurait été plutôt malvenu étant donnée la situation. Oh Nick… pensa-t-elle. Tu vas tellement le regretter dans les jours à venir.

Margaret fronça les sourcils, et lui offrit une mine courroucée, avant d'enchaîner sur de nouvelles remontrances : « Tu es recouvert par le marquage de Judy au point qu'on pourrait croire que tu t'es baigné dedans, tu prends sa patte devant mes yeux, et tu oses prétendre qu'il n'y a rien entre vous ? Je ne suis pas encore sénile, et tu sais que j'ai horreur du mensonge ! Il vaudrait mieux que tu sois avec elle, mon garçon, crois-moi… Parce que si tu abusais de son affection à ton égard sans officialiser votre relation, tu me ferais plus honte que jamais. Je ne t'ai pas élevé comme ça ! »

A chaque phrase, Nick s'était enfoncé un peu plus dans le canapé, au point qu'il semblait à présent écrasé sous un poids de dix tonnes. Judy savoura pendant un petit moment la joie de lire la panique dans le regard de son ami, mais elle n'avait pas l'âme d'une tortionnaire… Aussi, se décida-t-elle à voler à son secours. « Alors… Vous avez élevé Nick, c'est ça ? »

A cette question, la problématique précédente sembla devenir des plus secondaires aux yeux de Margaret, qui posa sur Judy un regard d'une grande douceur. Toute animosité avait soudainement disparu… Ce changement d'état, aussi rapide que radical, avait un petit côté effrayant.

« Oui… Plus ou moins. Nicholas et son frère sont venus vivre chez moi lorsque Catherine et Jonathan se sont séparés. Oh, oui… Hum… Ce sont les parents de Nicholas, Dizzie et Vincent… Mais je pense qu'il vous en avait déjà parlé, n'est-ce-pas ? »

« Heu… Plus… Plus ou moins ? » hésita Judy, qui ne voulait pas mentir à ce sujet, mais souhaitait plus que tout éviter une nouvelle ire de Margaret à l'encontre de son petit-fils.

Elle fut néanmoins rassurée de voir la renarde se montrer plus conciliante sur ce point précis : « Ne lui en voulez pas s'il s'est montré évasif par rapport à tout ça… On a tous été très affectés par ce qui s'est passé. Vous savez, les histoires de famille sont souvent compliquées… La nôtre l'est encore plus que les autres, je le crains. »

Voyant ce sujet sensible être abordé, Nick s'était rapidement remis de ses dernières émotions, et se redressa subitement, avant de se racler la gorge. Il avait la mine bien plus sombre, à présent. « Mémé… » déclara-t-il avec sérieux. « On est vraiment pas obligés d'aborder cette histoire dans les détails… »

Judy baissa la tête. Elle avait l'impression de ne pas être à sa place, en cet instant précis. Entendre Nick mettre en garde sa grand-mère de ne pas en révéler trop sur son passé avait quelque chose de blessant… Il n'était visiblement pas prêt à s'ouvrir sur ce sujet bien particulier, signe qu'il ne lui faisait peut être pas encore réellement confiance, au final. La lapine s'obligea à ne pas penser ainsi, et à supposer que Nick cherchait avant tout à la préserver d'une vérité difficile, mais même sous cet aspect, le fait qu'il cherche à garder tout ceci secret lui faisant de la peine.

« Hum… Très bien, Nicholas… Je sais que tu n'aimes pas en parler, même avec moi. » répondit Margaret qui, pour la première fois depuis leur arrivée, laissait son petit-fils prendre l'ascendant sur elle. « Je me contenterai seulement de dire que Nick et Vincent voulaient rester vivre à Zootopie avec leur père. Mais mon fils, Jonathan, n'avait pas les moyens de leur offrir un logement convenable… Enfin, pas assez spacieux pour vivre à trois, du moins. Alors ces deux garnements sont restés ici, avec moi. Je me suis occupé d'eux pendant de nombreuses années… Jusqu'à ce que… Les choses se gâtent… »

Un lourd silence tomba entre eux, que personne ne semblait vouloir briser. Dix mille questions bouillonnaient dans l'esprit de Judy et elle brûlait de poser chacune d'entre elles, sans parvenir à s'y résoudre. Nick restait de marbre, le regard figé au sol et l'expression fermée, tandis que Margaret, visiblement gênée par la tournure de la conversation, semblait chercher un moyen de s'en extraire.

« Enfin voilà… » finit-elle par déclarer d'une voix faible. « N'allez pas croire, cependant, que leur père s'est déchargé de ses responsabilités à leur égard, Judy. »

« Mémé ! » l'avertit Nick d'une voix dure, comme pour lui rappeler de se montrer prudente sur ce qu'elle disait.

« Oh, arrête ! Nick ! Ça devient ridicule, à force. Je sais très bien que c'est à toi de lui raconter tout ça ! Tu te doutes bien que je ne dirais rien de déplacé… Arrête de me prendre pour une vieille gâteuse. »

Le renard acquiesça, bien malgré lui. La nervosité qui le gagnait était palpable… Judy pouvait presque ressentir un courant électrique parcourir le corps du renard qui se tenait juste à côté d'elle, mais qui semblait à présent tellement loin, isolé et enfermé dans des souvenirs tourmentés.

« Je voulais seulement dire que Johnny a fait tout ce qu'il pouvait pour eux. » poursuivit Margaret, une note de fierté pour son fils au fond de la voix. « Et pourtant ils ne lui ont pas rendu la vie facile, vous savez… C'étaient deux vrais petits truands. Dès qu'ils avaient du temps libre, ils le passaient à inventer des combines pour extorquer de l'argent aux badauds… Jonathan espérait mieux pour eux. Il voulait que ses fils soient intègres, dignes, qu'ils ne cèdent pas aux tentations de la rue. Il a fait des pieds et des pattes pour les maintenir dans le cursus scolaire, et pour leur éviter d'avoir des problèmes avec la justice. Il s'est vraiment démené pour faire au mieux… Je suis fière de mon fils, Judy. Je ne perds jamais une occasion de faire savoir quel père formidable il a été pour ses enfants… C'est la moindre justice que l'on puisse lui rendre, aujourd'hui… »

Sa voix mourut, rompue par l'émotion, tandis qu'elle ne pouvait refreiner quelques larmes. Le cœur de Judy se serra dans sa poitrine, mais ce qu'elle ressentit à cet instant n'était rien comparé à ce qui allait venir. Nick se redressa subitement, détournant le regard avant de maugréer un « Excusez-moi. » à peine audible, et de quitter brusquement la pièce, la patte plaquée contre ses yeux. Judy resta interdite pendant un instant, avant de comprendre qu'il cherchait seulement à dissimuler ses larmes… Elle crut que son cœur allait se fendre en deux. Jamais elle n'avait vu Nick comme ça.

La lapine tourna un regard alarmé et impuissant en direction de Margaret, qui peinait à surmonter ses émotions.

« C'est comme ça… » déclara finalement la renarde en se raclant la gorge. « Nicholas s'en veut terriblement, parce que jusqu'au dernier moment, il n'a vu son père que comme un enquiquineur, toujours sur son dos. Et quand il a été capable de comprendre tout ce que Jonathan avait fait pour lui… Il était trop tard. »

« Qu… Que lui est-il arrivé ? » se risqua Judy, regrettant d'avoir posé la question avant même d'avoir obtenu la réponse.

La renarde fut parcourue d'un léger frisson, tandis que son regard se faisait plus froid et distant, à l'évocation de ce souvenir douloureux. « Je… Je ne sais toujours pas pourquoi s'est arrivé… Ni ce qui a motivé son geste… Pourtant, ça fera bientôt onze ans que mon Jonathan s'est… » Elle poussa un soupir, rassemblant visiblement des forces pour parvenir à prononcer ces derniers mots. « Il s'est donné la mort, Judy. »

La lapine baissa la tête, horrifiée par ce qu'elle venait d'apprendre. Un tremblement incontrôlable lui vrilla l'échine, tandis qu'elle sentait un vide profond se creuser au creux de son estomac. Elle comprenait mieux, à présent, la distanciation étrange que Nick prônait vis à vis de tous les souvenirs liés à son père. Il avait entretenu des rapports particuliers avec lui, visiblement conflictuels, et la façon terrible dont tout ceci s'était terminé devait l'avoir impacté de la plus terrible des manières. Elle ne disposait que de fragments épars de l'histoire, et sans doute était-elle plus terrible encore que ce qu'elle s'imaginait, mais elle comprenait déjà mieux la difficulté qu'avait Nick à faire face à son passé… et surtout son impossibilité à échanger avec autrui à ce sujet.

« Oui… » reprit Margaret, presque comme si elle avait lu dans ses pensées. « Il y a une profonde blessure dans le cœur de mon petit-fils, que je n'ai jamais réussi à panser… Que personne ne semble capable de guérir. Il pense sans doute être capable de surmonter ça seul, Judy. Mais en plus de dix ans il en a été bien incapable, je le constate encore aujourd'hui… Sa culpabilité entretient la chose, je suppose… »

Elle plaqua une patte contre ses yeux avant de secouer la tête, visiblement désarmée face à la situation.

« Il… Il se sent responsable ? » questionna la lapine, incertaine… Elle ne reconnaissait pas sa propre voix, tant celle-ci semblait brisée par l'émotion.

Margaret se contenta d'hocha la tête en guise de réponse, avant de préciser. « A tort, cependant. Personne n'y pouvait rien… Et surtout pas Nicholas. »

« Je voudrais l'aider. » déclara Judy avec affectation. « Mais je ne peux pas l'obliger à s'ouvrir à moi. »

« Je sais bien. Et il vaut mieux éviter de le faire… » répondit Margaret d'une voix faible. « Il le fera de lui-même, j'en suis sûre. Avec vous, c'est une certitude… La façon dont il vous regarde, dont il se tient à vos côtés… Jamais je ne l'ai vu aussi proche de quelqu'un. Vous ne pouvez pas savoir à quel point cela me soulage de le voir si heureux. »

La lapine ne put restreindre son sourire en entendant cela. Elle se frotta nerveusement l'oreille de la patte droite, avant de répondre : « Il me le rend bien, vous savez… Je n'ai pas souvenir d'avoir été aussi heureuse que je ne le suis en ce moment… Même s'il sait se montrer insupportable, par moments. Mais c'est aussi ce qui fait son charme, à mes yeux. »

« On dirait que vous avez tout compris à sa personnalité, alors. » répondit Margaret d'une voix plus rieuse. Visiblement, le malaise passé semblait se dissiper, ce qui n'était pas pour déplaire à Judy. Elle voulait en savoir plus sur Nick, bien entendu, mais pas à un tel prix. Le voir souffrir était la dernière chose qu'elle souhaitait… Et son passé mystérieux, sur lequel il tirait un tel voile d'ombre, avait ses raisons pour demeurer secret. Judy était terrifiée à l'idée de devoir y faire face, mais elle savait d'ores et déjà qu'elle ne renoncerait pas. Seulement, ce serait à Nick de faire le premier pas… Elle ne pouvait se résoudre à l'obliger à s'ouvrir sur un sujet d'une telle gravité. Cependant, si elle était capable de faire quoique ce soit pour le soulager, ne serait-ce qu'un peu, alors elle y consacrerait toute son énergie. C'était là une promesse tacite, qu'elle se fit à elle-même.

« La vie est curieuse, tout de même… » ajouta Margaret en souriant doucement. « Je ne doutais pas qu'un jour mon petit-fils trouverait l'amour, et même si je me figurais qu'il me surprendrait de ce côté-là, jamais je n'aurais pensé que son cœur chavirerait pour une adorable lapine. »

« Oh… Je… » bredouilla Judy, ne sachant pas trop si elle devait prendre cette réflexion comme un compliment, ou s'il s'agissait là d'une manière détournée de la part de Margaret pour lui faire comprendre ses doutes quant aux relations entre différentes espèces.

Constatant le malaise de son interlocutrice, la renarde sembla réaliser que ce qu'elle venait de dire pouvait être mal interprété, et secoua la tête, visiblement confuse. « Oh ! Oh, non ! Ce n'est pas ce que je voulais dire, excusez-moi ! Je n'ai rien contre le fait qu'un renard et un lapin… Non, non, rien de tout cela ! Je serais assez malvenue de juger, mon compagnon est un léopard des neiges ! »

« Quoi ? Tu fréquentes encore avec ce vieux gâteau de Luis ? »

Les deux femelles tournèrent la tête vers l'encadrement de la porte du salon, où se tenait Nick. Visiblement, il avait recouvré ses esprits et sa prestance, et les contemplait d'un air détaché, son éternel sourire narquois figé sur son museau. Le masque de Nick Wilde, songea Judy , ne sachant pas si cette pensée éveillait en elle de la joie ou de la tristesse.

« Eh bien, oui, figure toi ! Il est tendre, gentil, intéressant… Et il masse les pieds mieux que personne. » répondit Margaret, tout sourire.

« Wark ! Pitié, épargne-moi les détails. » déclara Nick en prenant une mine écœurée, avant de retourner s'installer aux côtés de Judy. De ce qui s'était passé quelques minutes plus tôt, il ne restait rien… C'était presque comme si les évènements ne s'étaient jamais produits. La lapine lança un regard curieux à Nick, mais celui-ci feignit de s'en apercevoir.

« Tu devrais plutôt te satisfaire que ta vieille grand-mère ne passe pas toutes ses journées seule, isolée, à regarder la télé ou à faire des sudokus ou du macramé. » rétorqua finalement Margaret en levant les yeux au ciel.

« Attends… C'est pas ce que tu fais ? » demanda-t-il d'une voix faussement surprise, ce qui faillit lui valoir un nouveau coup de canne. Quelques rires fusèrent tandis que leur échange de provocations se poursuivait quelques instants, et bien vite l'atmosphère fut beaucoup plus détendue, au grand soulagement de tous.

« Je crois que Nick a quelque chose d'important à vous annoncer ! » déclara finalement Judy en agrippant la patte de Nick entre les siennes, et en souriant de toutes ses dents. Les oreilles bien dressées au-dessus de la tête, elle affichait un sourire tout en dents, absolument adorable.

Margaret fronça légèrement les sourcils, s'attendant soudain au pire. « Il… Il vous a mise enceinte, c'est ça ? »

« Quoi ?! » s'exclamèrent les deux mammifères à l'unisson, affichant une même expression consternée.

« Comment tu fais pour toujours t'imaginer les trucs les plus dingues ?! » s'étonna Nick, qui n'en revenait pas de ce qu'il venait d'entendre. Il secoua la tête, essayant de se remettre les idées en place, tandis que Judy restait abasourdie à ses côtés. Il lui faudrait certainement un peu plus de temps pour se remettre d'une telle émotion.

« Désolée, Nicholas… Mais tu n'es pas venu m'annoncer que tu voulais l'épouser… Je ne vois pas ce que ça pourrait être d'autre ! »

« Parce que selon toi, si je viens te présenter une amie, c'est forcément dans l'intention de l'épouser, ou parce que je l'ai mise en cloque ? »

Margaret se contenta de lever les yeux au ciel avant de ricaner doucement. « Que veux-tu ? Je me fais vieille, et je commence à prendre mes désirs pour des réalités. Je n'en peux plus d'attendre que tu me fasses des arrières petits-enfants, à ton tour. Dizzie a été plus généreuse, de ce côté-là. »

« Dizzie a toujours voulu des petits… Ne te figure pas que c'est forcément mon cas. » se défendit Nick en secouant le museau.

« Allons bon, tu ferais un papa extraordinaire, Nick. Et puis, les lapines sont très fertiles, à ce qu'on dit… Vous ne devriez pas avoir de difficultés à… »

« Stop ! » l'interrompit Nick en redressant les index de chacune de ses pattes. « Cette conversation s'arrête tout de suite. Genre, immédiatement. »

La renarde haussa les épaules avant de lever une nouvelle fois les yeux au ciel, ne comprenant visiblement pas ce qui mettait son petit-fils dans des états pareils. Elle poussa un nouveau petit rire, avant de croiser les bras sur sa poitrine. « Comme tu veux, Nicholas. Qu'est-ce que tu as de si important à m'annoncer, dans ce cas ? »

« Eh bien, après tes délires, rien qui risque de réellement te surprendre… Mais j'ai décidé de postuler au ZPD. Ma demande a été acceptée, et je pars pour l'académie de police à la fin du mois prochain, si tout va bien. »

Margaret resta bouche-bée face à cette révélation, et il lui fallut plusieurs secondes avant de réagir, tant et si bien que Nick et Judy eurent la crainte de la voir désapprouver l'idée, car il leur était bien impossible de devenir quelle serait sa réaction. Finalement, elle se reprit quelque peu, affichant un léger sourire qui lui donna un air des plus apaisés.

« Voilà une bonne nouvelle, Nicholas. Sans doute la meilleure que j'entends depuis longtemps, te concernant… Il semblerait que tu aies finalement trouvé une voie saine dans laquelle t'épanouir. Je suis vraiment très fière de toi. »

Visiblement, Nick ne s'était pas attendu à une réaction aussi calme et positive, et afficha une mine incertaine, marquée par la gêne. Décidemment, Judy le découvrait sous des aspects inédits, depuis qu'ils avaient franchi le pas de la porte de l'appartement de Margaret Wilde. Ce n'était pas pour lui déplaire, d'ailleurs.

« M… Merci, mémé… »

« C'est quand même ironique… » commenta-t-elle finalement d'une voix plus rude et pleine de reproches, avant de lui lancer un regard en coin. « Quand on pense au nombre de fois où tu aurais mérité de te retrouver derrière les barreaux… »

« Ca m'aurait étonné… » maugréa le renard d'une voix lasse avant de faire rouler ses yeux sous ses paupières. « Tu ne peux pas simplement te réjouir pour moi, pas vrai ? »

« Oh, mais c'est ce que je fais, Nicholas. » répondit-elle dans un sourire carnassier, où se lisait tout le cynisme du monde. Judy comprenait à présent d'où Nick tenait son rictus si particulier. Il y avait beaucoup de Margaret Wilde en lui.

Bien entendu, une fois la révélation faite, la grand-mère ne fut plus de joie, et voulut tout savoir des circonstances et des raisons ayant poussé Nick à faire ce choix. Ils lui contèrent leurs aventures récentes, la fin de leur enquête, les évènements tragiques qui s'en étaient suivis… Margaret se montra très concernée quant à l'agression qu'avait subie Judy. Elle en avait entendu parler dans la presse, mais n'avait pas compris que les choses étaient aussi graves. Le récit des exploits personnels de Nick, lorsqu'il avait cherché à confondre les Gardiens du Troupeau, lui valut un coup de canne bien senti, qu'il accepta bien volontiers, concédant qu'il l'avait mérité. Finalement, le renard parvint à expliciter ses motivations quant à son envie de rejoindre les forces de l'ordre, et sa grand-mère les écouta avec passion et fierté, avant de le serrer dans ses bras, l'encourageant à poursuivre son rêve et à aller au bout des choses.

De fil en aiguille, la visite tirant en longueur, il était temps pour eux de quitter la compagnie de Margaret, car il était déjà près de dix-neuf heures trente, et ils souhaitaient repasser par l'appartement de Nick afin de se changer, avant de se rendre à l'afterwork. De plus, Judy ne devait pas négliger la prise de son traitement.

La vieille renarde les accompagna jusqu'à la porte, avant de leur offrir à chacun une dernière accolade. Après avoir serré Judy dans ses bras, elle la maintint quelques instants par les épaules, la scrutant avec intensité, un énigmatique sourire au coin des lèvres.

« Merci. » déclara-t-elle à son attention, avec une ferveur sincère. Judy resta interdite face à ce témoignage de gratitude auquel elle ne s'était pas attendu, et ne trouva rien à répondre. Elle se contenta donc de sourire chaleureusement à l'aïeule, qui sembla se contenter de cette réaction.

Elle leur fit promettre de repasser la voir bientôt, et ils quittèrent finalement sa compagnie, avant de se replonger dans le froid glacial des rues de Tundraville… Le soleil commençait à décliner, et à l'ombre des hautes bâtisses, le fond de l'air se faisait plus mordant et incisif.

« Elle est adorable… Et elle t'aime beaucoup. » commenta finalement Judy au bout de quelques secondes.

« Oui… Un peu trop pour mon propre bien, c'est à craindre. »

« Ne sois pas si dur avec elle, Piberius. »

Face au ton provocateur employé par Judy lorsqu'elle fit finalement référence à son deuxième prénom, Nick ne put refreiner un petit ricanement moqueur.

« C'est bien mon p'tit nom, ma belle… Mais à force d'en user, tu vas finir par me l'user. »

« C'est de bonne guerre, non ? Tu as bien ri du mien. Un Laverne vaut au moins dix Piberius, non ? »

« Pas sûr… » répondit le renard d'une voix moqueuse, avant de tirer son téléphone portable de la poche de sa veste. « Attends, je vais consulter l'application boursière qui fixe les taux de change sur les prénoms grotesques, et je te confirme ça ! »

« Ha-Ha ! » ricana faussement Judy avant d'attraper sa patte avec la sienne. « Mais attends, quitte à avoir ce portable en patte, on devrait en profiter pour immortaliser un peu cette superbe journée, d'accord ? »

« Quoi ? Tu veux faire un selfie maintenant ? »

« Allez ! On a aucune photo de nous deux jusqu'à présent. » insista la lapine en prenant cet adorable air suppliant auquel elle savait pertinemment qu'il ne saurait résister.

« Bon, bon, très bien… Mais ne viens pas te plaindre si tu parais totalement transparente à mes côtés. Il paraît que je suis tellement photogénique qu'on ne voit plus que moi. »

« C'est ça d'avoir la grosse tête. »

Nick lui lança un regard impressionné avant de ricaner doucement. « Pas mal, Carotte… Pas mal. »

Judy prit un air satisfait, avant d'attraper Nick par la taille, tandis qu'il dressait le dos de son téléphone devant eux, prêt à prendre la photo qu'elle avait demandé. Judy se hissa sur la pointe des pattes pour se mettre à peu près au niveau de son ami… Même ainsi, elle peinait à se hisser au niveau de son menton, aussi la soutint-il à la force du bras, avant de se baisser très légèrement, pour qu'ils aient leurs joues au même niveau. La lapine pressa son visage contre celui de Nick, affichant un sourire empli de bonheur, tandis que le renard pressait sur le bouton, et qu'un flash les aveuglait pour quelques secondes. Avant que Nick n'ait le temps d'admirer le résultat, Judy lui arrachait déjà le portable des pattes. La photo était réussie, ils avaient tous deux l'air parfaitement heureux… et particulièrement intimes. Un sourire illumina le visage de la lapine, tandis qu'elle tournait l'image vers son ami, qui sembla lui aussi satisfait du résultat.

« On forme un beau couple, pas vrai ? » demanda-t-il d'une voix distraite, ne pesant visiblement pas le poids de ses mots.

« C'est ce qu'on est, alors, Nick ? Un couple ? »

Le renard se tourna vers elle, appréciant l'expression légèrement désarmée qu'elle affichait. Elle semblait si fragile et vulnérable en cet instant qu'il aurait pu fondre, malgré l'air glacé dans lequel ils évoluaient. Elle le contemplait de ses grands yeux violets, les oreilles plaquées dans le dos, ses deux pattes jointes devant elle, dans l'attente de sa réponse.

Nick resta silencieux, se contentant de glisser une patte douce et affectueuse le long de la courbe de son cou, remontant vers son visage, avant de la glisser dans le creux de sa nuque. Judy sentit la très légère pression qu'il exerça, bien malgré lui, et qui semblait l'inciter à se tendre dans sa direction. Elle s'exécuta sans hésiter, posant ses pattes contre son torse avant de se hisser vers son visage, accompagnée dans son mouvement par la délicate poussée qu'il exerçait contre sa nuque. Leurs lèvres se rencontrèrent avec délicatesse. Il n'y avait aucun enfièvrement, aucun empressement, dans ce nouveau baiser échangé… Seulement de la douceur, et une affection aussi profonde que sincère. Moins intense que ceux qu'ils avaient échangés plus tôt dans l'après-midi, celui-ci fut néanmoins plus long et appliqué.

Lorsqu'ils se séparèrent dans un souffle, échangeant un sourire entendu, ils comprirent tous deux que cela répondait plus ou moins à la question posée… tout en la laissant en suspens. Après tout, les choses semblaient si naturelles entre eux qu'il était inutile de chercher à les comprendre ou à les définir par des mots ou des appellations conventionnels, qui avaient bien moins de valeur ou d'impact que leurs actes.

Judy s'agrippa au bras de Nick, et il la guida silencieusement jusqu'à la station de transport la plus proche, pour attendre le prochain tram qui devaient les ramener en direction de Savannah Central.

« Tu as définitivement gagné ton pari, Nick… » conclut la lapine en poussant un soupir de contentement.

« Tu m'en vois ravi, Laverne. »

Judy émit un léger grognement réprobateur en lui lançant un regard assassin. « Tout compte fait, je vais peut-être revenir sur ma décision, Piberius. »

Nick secoua la tête, réfutant cette possibilité sur l'instant. « Trop tard, maintenant. Tu as reconnu ta défaite. Par deux fois. A moi la victoire ! »

La lapine consentit à la lui concéder. Il lui avait, après tout, réellement fait passer une journée extraordinaire, poussant l'effort jusqu'à prendre le risque de lui présenter sa grand-mère, sachant pertinemment que cela entrainerait certaines révélations vis à vis de son passé, sur lequel il voulait pourtant rester discret.

Aussi, Judy fut-elle très surprise lorsqu'à bord du tramway qui les ramenait chez lui, alors que Nick était resté silencieux et pensif depuis plusieurs minutes, il revint subitement sur le sujet, ce qui la prit quelque peu au dépourvu.

« Elle t'a dit ce qui était arrivé à mon père, pas vrai ? »

La lapine tourna la tête vers lui, cherchant à jauger son expression, mais il avait détourné le visage, contemplant le vide dans la direction opposée. Visiblement, il ne souhaitait pas qu'elle puisse le voir dans l'état qui était le sien, actuellement. La pénombre du soir tombant n'aidait pas à rendre la lecture de ses traits plus évidente, de toute manière.

Judy poussa un soupir, incertaine quant à la manière d'aborder la chose. Elle s'obligea à le faire par le moyen qui lui semblait le meilleur : l'honnêteté et la transparence. « Oui, elle m'a dit qu'il s'était suicidé. »

Ces mots lui semblaient atroces à prononcer… C'était presque comme avoir du verre pilé plein la bouche. Elle pouvait presque ressentir le goût métallique de l'appréhension. Mais si Nick désirait aborder la chose maintenant, alors elle ferait face… Cependant, la réponse du renard la détrompa.

« Je… Je ne veux pas en parler. Je veux juste que tu saches la vérité. »

Bien qu'elle ne comprenait pas où il voulait en venir, Judy acquiesça doucement en affichant un air des plus concernés.

« Tu sais que tu peux tout me dire, Nick… »

« Je sais, oui. Mais ce n'est pas important. C'est seulement que… Mon père ne s'est pas suicidé, d'accord ? »

La nervosité du renard était palpable, et Judy sentait que la situation risquait de devenir explosive si elle cherchait à pousser trop loin sa recherche d'informations. Elle ne céda pas à la curiosité, s'obligeant à se focaliser sur le bien-être de son ami. Elle posa une patte réconfortante sur la sienne, et le sentit se crisper à ce contact… Mais elle ne revint pas en arrière, bien au contraire, car elle glissa ses doigts entre les siens, lui rappelant par ce simple geste qu'elle était là pour lui. Cela lui permit de trouver la force d'aller plus loin dans son explication.

« Tout le monde pense qu'il a mis fin à ses jours… Et j'ai beau leur expliquer, j'ai beau les supplier… Personne ne veut me croire… »

Il trouva alors la force de tourner son visage vers elle, et Judy crut que son cœur allait se fendre en deux à la vue de l'expression qu'il affichait. Ce n'était pas seulement qu'il semblait affecté par l'évocation de ce souvenir… Il en était tout simplement dévasté. La tristesse, la stupeur et l'horreur marquaient chacun de ses traits, et il luttait très clairement pour ne pas fondre en larmes.

« On a obligé mon père à se tuer, Judy… Et dans ces cas-là, ce n'est pas un suicide, pas vrai ? »

« N… Non… En effet, Nick… Dans ces cas-là c'est… C'est un meurtre… »

La lapine tremblait à présent comme une feuille, et sentait son sang se figer dans ses veines. Ce n'était pas seulement l'état d'extrême fébrilité de Nick… Mais également ce qu'il lui apprenait, la façon dont il s'ouvrait à elle, dont il se confiait enfin… Sans réserve, sans détours, avec l'honnêteté froide du désespoir. Elle savait très bien que cela ne durerait pas, qu'il finirait par recomposer les murailles impénétrables qui protégeaient son être sensible… Mais la manière dont il l'exposait pleinement, en cet instant, était désarmante.

« J'ai raison, pas vrai ? Mais ils ne veulent pas me croire… Ils refusent de m'écouter… »

« Pourquoi, Nick ? Ça n'a aucun sens… »

« Parce que je sais qui est le responsable… Et qu'ils refusent de croire en sa culpabilité. »

Avant même de l'avoir posée, Judy redouta chacun des mots qui composèrent la question qu'elle formula alors.

« Qui est responsable ? »

Le visage de Nick se fendit alors d'une expression enragée… plus sauvage encore que celle qu'il avait pourtant simulé avec brio dans le musée d'histoire naturelle, alors qu'il prétendait avoir été atteint par le sérum. Judy eut un léger mouvement de recul, mais se refusa à manifester sa peur, et garda sa patte solidement ancrée à celle de Nick. Celui-ci émit un grognement sourd, avant de répondre d'une voix sombre et glaciale.

« Mon frère… Vincent Wilde. »