Notes de l'auteur :

Un chapitre écrit dans la souffrance et la sueur, en raison de cette saloperie de canicule... Je vais mourir.

Du coup, il y a de fortes chances qu'il comporte pas mal d'erreurs orthographiques, grammaticales et syntaxiques, étant donné que je n'ai pas encore le courage de relire les plus de 13 000 mots qu'il comporte (c'est un gros morceau, désolé... Mais y avait plein de choses à raconter, et j'en ai retiré d'autres plus secondaires, d'ailleurs). Mais elles ne dureront pas, puisque j'effectuerai la relecture aussi vite que possible ;)

Au moins, je le mets à votre disposition en temps et en heure, par ce moyen.

[EDIT du 20/07/2016 - 21h17] Bon, finalement j'ai vaincu ma tentation de remettre la relecture au lendemain, et je l'ai effectuée. Il n'y avait pas tellement d'erreurs finalement (enfin moins que ce que je craignais).

Un certain nombre d'entre vous s'interroge sur la possibilité pour Nick et Judy d'avoir des petits, telle que je l'expose dans ma fiction. Disons que je me repose sur ce qu'ont déclaré les créateurs de Zootopie, Rich Moore et Byron Howard, à ce sujet. Bien sûr, c'était sur le ton de l'humour, mais ils ont présenté la chose comme possible, en parlant de "funnies" et de "boxes" pour définir le résultat de leur hybridation. Visiblement, tant que l'union est biologiquement probable (en terme de taille, je suppose... Une souris et un éléphant, ça ne marcherait pas, j'imagine), le truc est potentiellement possible.

Mais j'ai pas forcément l'intention d'exploiter cet aspect dans mon histoire, de toute manière, et je m'en sers plus comme d'un ressort comique. Donc à voir.

Merci énormément pour votre soutien et la qualité de vos reviews. Je lis chacune d'entre elles (souvent plusieurs fois), et elles m'apportent toujours plus de motivation.

Je vous adore et vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre 14 : Afterwork

La porte de l'appartement s'ouvrit à la volée, laissant Nick y pénétrer en trombe. Le renard bazarda sa veste sur le canapé, l'expression sombre et fermée. Judy suivit peu de temps après, refermant rapidement la porte en affichant une mine concernée. Elle s'empressa de poursuivre son ami, qui s'était isolé dans la cuisine, prétextant faire du café pour simuler une occupation quelconque et se couper ainsi de la conversation qu'il cherchait par tous les moyens à éviter… Mais depuis les révélations qu'il avait faite dans le tramway, la lapine ne voulait pas lâcher l'affaire.

« Nick, je veux qu'on en parle. Maintenant. » déclara-t-elle en avançant dans son dos. Sa gestuelle était incertaine et elle hésitait à poser ses pattes contre le dos de son ami, ne sachant pas si la meilleure approche était celle du réconfort, étant donné ce qu'elle attendait de lui.

« Il n'y a rien de plus à en dire, Carotte. » répondit Nick d'une voix ferme. « Je voulais juste que tu saches que mon père ne s'était pas suicidé. Je… Je n'ai vraiment pas envie de m'étendre là-dessus, d'accord ? »

Judy secoua la tête. Elle n'avait pas l'intention de se laisser éconduire comme ça. Les choses étaient trop graves pour qu'elle se modère et les laisse en suspens. « Nick… Les accusations que tu as proférées à l'encontre de ton frère son très graves. S'il s'agit d'un meurtre, je ne peux pas sciemment passer outre ! Tu as oublié que je suis flic ? »

L'impatience manifeste du renard se manifesta une nouvelle fois en une brève explosion de colère. Il balança la tasse qu'il tenait jusqu'alors au fond de l'évier, avec une brutalité surprenante. Le choc fut violent, et le récipient vola en éclats dans un bruit tonitruant. Judy fit un pas en arrière, choquée, et plaqua ses deux pattes contre sa bouche.

« Nick… » bredouilla-t-elle, ne sachant pas trop comment réagir.

Le renard poussa un profond soupir, et plaqua ses pattes contre le bord du buffet, se penchant en avant… Judy crut, l'espace d'un instant, qu'il se sentait mal et allait vomir. Mais elle comprit finalement qu'il essayait seulement de se calmer.

« Pardonne-moi, Carotte… Ce n'est pas contre toi, je t'assure. » affirma Nick d'une voix fragile.

Judy se redressa, essayant de reprendre plus d'assurance, bien que son museau tremblant ne trahisse son véritable état de stress. « Nick. Arrête de me tourner le dos et regarde-moi, s'il te plaît. »

La tête basse, le renard mis quelques secondes avant de réagir, laissant les derniers pics de sa colère s'évacuer en de profondes inspirations, mais il finit par accéder à la requête de son amie, et se tourna vers elle. Son expression était affectée, et il peinait à dissimuler son trouble. Le regard bas, il releva néanmoins les paupières, afin de la fixer directement dans les yeux, comme elle le lui avait demandé. Cette attitude plus raisonnable sembla rassurer Judy, qui hocha la tête avant de faire un pas vers lui.

« Je ne veux pas te faire de mal, Nick… » expliqua-t-elle d'une voix douce, avant de tendre sa patte vers sa joue.

Nick hésita un instant à accepter la marque d'affection, mais ne mit pas longtemps avant d'y céder, penchant la tête afin qu'elle puisse lui prodiguer la caresse qu'elle lui destinait.

« Je sais, Carotte… Je sais… »

« Seulement… Tu ne peux pas me révéler une telle chose sans m'en dire plus, tu comprends ? S'il y a quelque chose que l'on peut faire pour… »

« Tu te doutes bien qu'il n'y a rien à faire. » la coupa Nick d'une voix dénuée de force. Il n'y avait plus aucune frustration, ni même la moindre trace de véhémence dans son ton… Seulement une forme d'acceptation malheureuse, et une profonde fatigue.

« Pourquoi, Nick ? Pourquoi serions-nous démunis face à un tel crime ? »

Judy essayait de se montrer raisonnable, fiable et solide… Mais elle était profondément affectée par cette histoire. Au-delà de la souffrance que devait ressentir Nick face à cette situation, restait la véracité atroce des faits… Comment un fils pouvait-il pousser son propre père à se supprimer ? La question flottait au milieu d'un abîme d'incompréhensions, découlant naturellement des mystères que le renard désirait maintenir autour de toute cette affaire… Et si Judy savait pertinemment qu'elle ne les percerait certainement pas ce soir, au moins devait-elle s'assurer qu'il n'y avait pas quelque chose qu'elle puisse faire pour soulager Nick de sa souffrance, au-delà d'être en mesure de rendre justice à son père.

« Parce qu'il n'y a que moi qui… Il n'y a que moi qui sache la vérité. Seulement, je n'ai aucune preuve… Seulement mes certitudes. » répondit le renard en baissant à nouveau la tête, ne trouvant pas la force de soutenir le regard interrogateur et affecté de Judy plus longtemps.

Pour Nick, qui avait l'habitude de se maintenir à l'abri de ce type de situation, l'ouverture sur son passé était aussi difficile que douloureuse. Mettre des mots sur ce qu'il avait vécu, sur ce qu'il pensait savoir, c'était un peu comme revivre les évènements. Des faits qu'il aurait préféré laisser enfouis dans la vase de ses souvenirs.

« Comment cela se fait-il ? Tu étais présent ? » demanda Judy, soudainement horrifiée à l'idée que Nick ait pu voir son père passer à l'acte.

« Non, Carotte… Je n'étais pas présent. C'est moi qui l'ai trouvé… Mais il était déjà trop tard et… Pitié, restons-en là pour l'instant. Dis-toi seulement qu'il n'y a rien qu'on puisse faire, d'accord ? »

Passer pour une lapine émotive était bien la dernière chose qu'elle souhaitait, mais Judy sentait ses résistances ployer de plus en plus. Le choc des révélations de la journée et la blessure profonde affichée par Nick, tout comme son incapacité manifeste à y faire face et à l'exprimer, la peinaient énormément… Elle sentait le barrage de sa retenue ployer, et les larmes envahir ses yeux. Cependant, malgré les sanglots qui naissaient dans sa gorge, elle s'obligea à faire face, car elle ne voulait pas que Nick pense qu'en sus du reste, il l'affectait aussi sensiblement. Peut-être valait-il mieux en rester là pour l'instant, en effet… Mais là encore, elle avait du mal à entendre raison. Son esprit était en pleine confusion. Elle qui habituellement se savait plutôt logique et pragmatique, capable de faire face à une situation tout en développant une quantité impressionnante de raisonnements (du plus logique au plus grotesque), elle se sentait à présent totalement désarmée. Une seule certitude au milieu de ce chaos émotionnel : Nick. Il souffrait, et elle voulait être là pour lui.

Elle plaqua son visage contre son torse, et le serra contre elle, du mieux qu'elle put… Elle poussa un long soupir, luttant contre son envie de pleurer.

« Je n'arrive pas à croire qu'il n'y ait véritablement rien à faire… » marmonna-t-elle, autant par rapport à la situation passée, qu'à celle qu'ils vivaient actuellement… Elle savait très bien qu'elle ne parvenait pas à apaiser sa souffrance pour le moment. Mais s'attaquer à une telle épreuve demanderait bien plus de temps et de patience. Encore une fois, sa spontanéité et sa vivacité d'esprit, comme de réaction, étaient mises à l'épreuve.

Elle sentit les pattes de Nick se poser dans le creux de son dos, et le souffle de ses naseaux lui caresser le creux des oreilles. Elle pouvait presque ressentir le sourire doux et fatigué qu'il affichait à présent. Au moins parvenait-elle à le calmer par le biais de son contact…

« C'est comme ça, Carotte… J'ai ma part de responsabilité dans tout ceci, moi aussi. Et je n'essaie pas de m'y dérober, crois-moi. Seulement… Je ne veux pas déballer tout ça maintenant. C'est… C'est inapproprié… Et… Et totalement inutile. »

Le simple fait d'entendre Nicholas Wilde, expert en arnaques et en manipulation peiner ainsi à trouver ses mots était symptomatique de l'état psychologique dans lequel il se trouvait. Jamais Judy ne l'avait connu aussi fragile et fébrile… C'en était presque touchant. Il n'y avait rien que la lapine ait à gagner à forcer les choses, bien au contraire… Elle connaissait suffisamment Nick pour savoir qu'il était d'une nature qui n'appréciait pas d'être brusquée, ou poussée dans ses retranchements. C'était un mammifère patient, posé et réfléchi, qui ressentait le besoin d'avoir un certain contrôle sur les choses afin de se sentir rassuré. Quand il était maître de la situation et qu'il savait comment la gérer, il était extrêmement à l'aise (peut-être un peu trop pour son propre bien, d'ailleurs), mais lorsqu'il devait faire face à des situations aussi aléatoires que celles-ci, il préférait se sécuriser par tous les moyens possibles. Simple instinct de préservation. Judy était prête à accepter qu'il soit seul décisionnaire par rapport à tout ça… Après tout, il s'agissait de son passé, de ses épreuves… S'il souhaitait les partager avec elle, ce n'était pas à elle de forcer les choses. Sans doute cela viendrait-il naturellement, petit à petit. Il l'avait bien fait aujourd'hui, il saurait recommencer.

« D'accord… » soupira Judy en frottant doucement sa tête contre lui.

Nick la serra un peu plus fort contre lui, semblant puiser un supplément de force à son contact, puis finalement, il s'écarta légèrement, non sans lui accorder une dernière caresse le long de l'oreille.

« Merci, Judy. »

La lapine fut particulièrement touchée par le ton particulièrement sincère qu'il employa pour formuler cette dernière phrase… Ajoutant à cela la mention de son prénom, fait si rare chez lui. Si la situation n'avait pas été aussi tragique, elle se serait sentie aux anges. D'autant plus que pour faire bonne mesure, Nick ajouta un doux baiser au sommet de son crâne, juste entre ses deux oreilles. S'il s'agissait là de sa manière de mettre un point final à cette conversation, au moins eut il le mérite de le faire de la plus délicate des manières.

« Bien… » poursuivit Nick en se frottant l'arrière du crâne. « On est déjà au-delà de l'heure à laquelle on était attendu, alors mieux vaudrait se dépêcher, si tu veux encore pouvoir manger un bout là-bas. »

« Oh, Nick… » répondit Judy d'un air gêné. « On n'est vraiment pas obligés d'y aller tu sais… Après… Tout ça… Je me doute que tu n'as pas forcément envie de sortir. On peut tout aussi bien rester ici, traîner devant la télé avec un saut de popcorns, juste tous les deux… »

Nick souleva un sourcil suspicieux face à cette proposition de soirée cocooning. « A t'entendre, ce programme te plairait plus que le premier. » ironisa-t-il finalement d'une voix rieuse.

Cela fit du bien à Judy d'entendre à nouveau son ami un peu sarcastique et détendu. Mais il secoua finalement la tête, déclinant l'offre. « Aussi attirante que soit ta proposition, on ne va pas changer nos plans pour des broutilles. Va te préparer, sinon Clawhauser nous fera une crise. »

La lapine répondit par une petite grimace, avant de concéder à la décision de Nick. Elle prit la direction de la salle de bain pour se débarbouiller rapidement, prendre ses médicaments et opérer les quelques soins qu'exigeaient ses récentes blessures, puis elle se rendit dans la chambre, désireuse de passer une tenue plus décontractée pour la soirée.

Elle reparut sous les yeux de Nick, vêtue d'un legging noir, par-dessus lequel elle avait enfilé une charmante petite tunique bleue-marine surmontée d'une ceinture à boucle en argent. Un ensemble relativement simple, mais qui mettait en avant ses attributs féminins. Le renard ne s'y montra pas insensible, et la dévora du regard pendant un long moment, tant et si bien qu'elle finit par se sentir mal à l'aise.

« Nick… On peut y aller, ou tu as décidé de passer la soirée à me reluquer comme ça ? »

« D… Désolé, Carotte… » maugréa Nick en secouant la tête, recouvrant avec difficulté ses esprits. Son regard courait encore le long des courbes de Judy, délicatement mises en valeur par sa tenue, tandis qu'il verrouillait l'appartement derrière eux, et qu'ils se rendaient finalement à l'afterwork.

A cette heure avancée de la soirée, la circulation était nettement moins encombrée dans le centre de Zootopie, aussi purent-ils se permettre de se rendre au McLaren's Bar à bord de la voiture de Nick. Ils se stationnèrent sur le parking presque désert du poste de police principal, l'afterwork se tenant à une rue à peine de là. Finalement, ils n'arriveraient pas trop tard, puisque l'horloge du tableau de bord indiquait vingt-et-une heures dix lorsqu'ils quittèrent le véhicule.

A peine eurent-ils franchis la porte du bar que la voix enjouée de Clawhauser les alpagua immédiatement.

« Oh ! Vous êtes venus ! Oh ! Chouette ! »

Nick et Judy échangèrent un regard entendu, avant de se diriger vers la table qu'occupait le guépard, et à laquelle étaient également installés le lieutenant McHorn, ainsi que l'officier Grizzoli, un loup de l'équipe d'intervention que Judy ne connaissait que très peu. Cette table n'était de loin pas la seule occupée par des membres des forces de l'ordre… Le McLaren n'avait pas volé son appellation de « bar à flics ».

L'établissement semblait sympathique et accueillant, pour le moins. Il présentait une décoration relativement moderne, avec des sièges en cuir noir, entourant des tables aux pieds en acier poli, et à la surface en verre transparent. Les murs arboraient des affiches de groupes tendance, au milieu d'une pléthore de photographies vintages d'acteurs des années quatre-vingt. Le comptoir était en inox chromé, et le métal prenait des formes ondulées, simulant le mouvement fluide de vagues fantaisistes, à l'intérieur desquelles brillaient des tubes en néon colorés, qui rappelaient (comme par hasard) les couleurs rouges et bleues des gyrophares de la police.

En dépit de la présence de nombreux officiers du ZPD, le bar n'en était pas moins bondé d'usagers plus conventionnels. Le rythme et l'intensité des conversations couvraient sans mal la musique légère et entraînante que crachait le juke-box principal, situé dans une alcôve auprès d'une zone plus dégagée supposée servir de piste de danse. L'espace de la salle principale était étendu, tant et si bien qu'en dépit du nombre de personnes en présence, on ne se sentait pas tellement à l'étroit. Pour l'heure, le bar était plus occupé par une population venue dîner et passer du bon temps que par des piliers de bar désireux de se taper une cuite.

Alors qu'ils arrivaient au niveau de la table occupée par les collègues de Judy (et futurs collègues de Nick), Benjamin tapotait la surface de la banquette en vinyle sur laquelle il était installé, et où il restait largement assez de place pour des mammifères de petite taille comme eux. La lapine se hissa aux côtés de Clawhauser et se dressa sur la pointe de ses pattes pour lui faire la bise, tandis que Nick serrait cordialement les pattes que lui tendaient McHorn et Grizzoli.

« Heureux de vous voir, tous. » déclara Judy d'une voix joyeuse.

« Tout pareil, Judy ! » répliqua Clawhauser, trop enjoué pour parvenir à dissimuler son excitation.

« Alors, Hopps ? » questionna McHorn en portant à ses lèvres une chope de bière démesurée. « Qu'est-ce que ça donne, cette blessure ? »

« Oh… » répondit Judy en portant instinctivement sa patte contre sa poitrine. « Il faut que je lève le pied… Mais ça devrait aller sans problème d'ici peu. »

« Tu penses pouvoir y parvenir ? » questionna Clawhauser d'un air taquin. « Je crois pas t'avoir déjà vu tenir en place plus de deux minutes, depuis qu'on se connait. »

« Je ne vais pas lui laisser le choix, Ben. » intervint Nick, alors qu'il se hissait pour prendre place aux côtés de Judy.

Celle-ci lui lança un regard en coin avant d'hausser les yeux au ciel. « Il semblerait que j'ai écopé d'un ange gardien, pas vrai ? »

« Tant que c'est pas un tuteur… » répliqua Grizzoli, qui mastiquait un Crickets-Burger. La remarque sarcastique fit beaucoup rire les autres policiers en présence, à l'exception de Judy, qui fronça les sourcils en croisant les bras sur sa poitrine.

« Recommencez pas avec ça, s'il vous plaît… » supplia-t-elle sans se départir de sa mine boudeuse.

Nick lança un regard curieux à Grizzoli, pour lui signifier qu'il ne comprenait pas la référence. Il n'y avait rien d'étonnant à se sentir un peu hors du coup, pour lui… Il rejoignait pour la première fois une bande de collègues qui se fréquentaient au quotidien, et qui avaient donc leurs codes, leurs échanges et leur langage particulier.

« C'est juste que… Quand Judy est arrivée au poste, personne ne la prenait au sérieux… » commença à expliquer Grizzoli. « Premier lapin dans la police, tout ça. Et un jour, en salle de pause, elle a reçu un appel de ses parents… C'était après l'arrestation de Lionheart, et sa mère l'avait vue à la télé, lors de cette conférence de presse un peu désastreuse, où il avait été fait un point complet sur le déroulement de l'enquête... Elle s'est faite passée un savon en direct pour tous les risques qu'elle avait pris, et la façon dont elle s'était mise en danger. Depuis, on la taquine un peu, parce que c'est la gentille fifille à sa môman, pas vrai ? »

A l'audition de l'anecdote, Nick ne put se départir d'un sourire sarcastique tout en lançant un regard qui en disait long à l'attention de Judy. Celle-ci lui rendit la pareille, comme pour le mettre au défi d'oser faire le moindre commentaire.

« Je sens que je vais me plaire, par chez vous… » se contenta de déclarer Nick d'une voix tendancieuse, ce qui lui valut une ovation de la part de ses futures collègues, et un coup dans les côtes de Judy.

Au même instant, la serveuse arriva à leur niveau, désireuse de savoir s'ils avaient envie de boire ou de manger quelque chose. Judy, qui était littéralement affamée (et cela en dépit de son énorme en-cas du Starbear Coffee Shop), demanda un menu, ainsi qu'un jus de carotte. Nick ne se fit pas prier pour rejoindre les autres membres de l'attablée dans leur consommation déjà avancée de bière, et commanda une chope. La serveuse prit note, et les quitta en souriant, leur promettant un service rapide.

« J'ai du mal à croire que nous aurons bientôt un renard dans la police. » déclara McHorn en finissant son verre.

« Ouai, surtout après ton petit numéro de l'autre soir… » ajouta Grizzoli d'une voix sombre. « Bogo s'est montré magnanime, pour une fois. »

Nick témoigna par son expression qu'il ne saisissait pas trop si le loup se montrait conciliant, ou s'il lui reprochait ce qui s'était passé. Celui-ci, comprenant le malaise potentiel qu'aurait pu engendrer sa pensée, se précipita pour la préciser. « Je te rassure, je ne te juge pas pour ce que tu as fait. A mon sens, l'efficacité prime toujours. J'aurais agis de la même manière, dans ta situation. »

« Je ne pense pas que l'encourager soit la meilleure chose à faire. » se risqua Judy en levant un sourcil suspicieux.

« Ne t'en fais pas, Carotte. » la rassura Nick en s'adossant à la banquette. « J'ai bien compris ma leçon. Maintenant, j'attendrais d'avoir revêtu l'uniforme pour transgresser à nouveau la loi. »

La boutade ne la fit pas énormément rire, mais eut au moins le plaisir d'éveiller des sourires chez les autres mammifères en présence.

McHorn se pencha en avant pour saisir le pichet de bière géant qui se trouvait au centre de la table afin de remplir à nouveau sa chope. « Blague à part… » déclara le rhinocéros. « Toute cette histoire est en train de partir en vrille. On a eu trois agressions de mammifères aujourd'hui. Tous des prédateurs. Ils ont été pris à partie, sans raison apparente, par des petits groupes de proies. On a réussi à en coffrer une poignée, qui ont prétendu n'avoir voulu que se défendre face à des individus qu'ils jugeaient dangereux et menaçants « à l'apparence ». »

« C'est grotesque. » commenta Clawhauser en levant les yeux au ciel.

« Ils faisaient partie des Gardiens du Troupeau ? » s'enquit Judy.

« Pas officiellement… En tout cas, rien de ce qu'ils ont déclaré nous ont permis d'en avoir la certitude… Mais j'ai l'impression que c'est plus une question d'état d'esprit que d'adhésion concrète. Ces extrémistes bombardent les réseaux sociaux d'informations frauduleuses quant au potentiel destructeur et meurtrier des prédateurs, et on trouve partout en ville des tracts et des affiches qui scandent le même genre d'inepties. Au final, les gens les plus fragiles, ou les moins informés, boivent tout ça comme du petit lait. C'est vraiment le bordel… »

« Le conseil municipal prévoit de mettre en place des communiqués officiels, et de lancer une campagne d'appel au calme pour informer la population de la teneur frauduleuse et faussée des soi-disant faits qui sont exposés depuis quelques jours… » rajouta Grizzoli en affichant une grimace de dépit, signe qu'il ne croyait pas réellement à cette solution administrative. « Des équipes du ZPD seront déployées pour relayer l'information dans les zones les plus sensibles… Ça va pas être de la tarte… »

« On dirait que toute cette histoire se transforme en imbroglio politique et idéologique. » commenta Nick en poussant un soupir. « C'est plutôt délicat que vous soyez si ouvertement impliqués par la municipalité. Pas sûr que ça fasse autant de bien qu'ils l'espèrent… Je sais d'expérience que dans certains quartiers de la ville, on se méfie de la police et de ses discours comme de la peste. »

« Oui, mais c'est justement là que les Gardiens du Troupeau trouvent leur terreau d'adhérents le plus fertile. » explicita Clawhauser en portant à sa bouche quelques frites. « Il faut bien que quelqu'un s'assure que la vérité soit exposée, même dans ces zones sensibles. »

« La vérité est affaire de perspective. » contra le renard en haussant les sourcils. « Demande à un mec comme Carter Spitfar s'il faut, ou non, craindre les prédateurs. Tu vas vite entendre un autre son de cloche… Et je te parie ce que tu veux que ce type sera candidat à la mairie lors des élections anticipées. »

« Aucune chance qu'il sorte. » répliqua Clawhauser, que l'idée semblait tout de même inquiéter.

« Dans six mois, peut-être pas. » admit Nick. « Mais si les élections avaient lieu dans le contexte actuel, je parierai pas ma bière là-dessus… Ah ! D'ailleurs, quand on parle de ce qui fait plaisir. »

En effet, la serveuse était de retour, les boissons de Judy et Nick entre les pattes. Elle disposa devant eux leurs consommations, ainsi qu'un menu pour chacun, tout en leur suggérant poliment les plats du jour. Elle leur proposa de repasser dans quelques minutes, lorsque leur choix serait arrêté.

Au même instant, Clawhauser se mit à gesticuler en faisant des grands mouvements des bras à l'attention de deux nouveaux mammifères qui venaient de faire leur arrivée dans le bar. Judy tourna la tête pour découvrir à qui il destinait cet accueil, et vit approcher les officiers Simon Fangmeyer et Francine Pennington. Le loup et l'éléphante leur firent un petit signe de la patte avant de les rejoindre… Ils avaient tous deux l'air exténués.

« Prends ce qu'il faut, mon loupiot. » déclara McHorn à l'intention de Fangmeyer en lui tendant le pichet de bière.

Le loup blanc lui lança un regard circonspect avant de pousser un petit ricanement : « Et je bois à même la cruche, peut-être ? »

« Ce serait pas la première fois qu'on te prendrait à faire un truc pareil. » répliqua Grizzoli en ricanant.

« Quand ce n'est pas pire… » renchérit Francine en mettant un petit coup de trompe dans l'épaule du pauvre canidé, qui se voyait à présent la cible de toutes les taquineries de ses collègues.

Fangmeyer fronça les sourcils en poussant un soupir, s'attirant ainsi la compassion de Judy, qui ne savait que trop bien ce que c'était que d'être un rookie au milieu de flics ayant plus d'ancienneté… Après tout, ils étaient tous deux les plus récentes recrues à avoir rejoint le poste de police principal. Il n'y en aurait pas d'autres avant que la promotion dont ferait partie Nick ne sorte de l'académie.

Presque comme si Fangmeyer avait lu dans ses pensées, il tourna son attention vers Nick, et maugréa : « Tu vois ce qui t'attends, Wilde. »

« Oh, mais c'est vrai ! » s'exclama Clawhauser en plaquant ses pattes contre sa bouche. « Bientôt, on pourra tous s'amuser à vanner Nick ! »

« Je n'ai pas attendu qu'il porte l'uniforme pour ça… » argua Judy en redressant un sourcil provocateur à l'attention de son ami vulpin.

Celui-ci lui rendit l'expression en poussant un léger ricanement, puis il secoua la tête, comme pour rejeter la remarque. « Si menacer un innocent renard d'une dénonciation mensongère de fraude fiscale est une « vanne » à tes yeux, alors oui, on peut dire que tu n'as pas attendu que je porte l'uniforme pour m'en faire profiter. »

« Tu es vraiment sûr de vouloir aborder ce sujet devant cinq membres des forces de l'ordre, trésor ? » contesta la lapine d'une voix angélique.

Nick lança un coup d'œil rapide à tous les autres mammifères en présence, qui le scrutaient avec intensité, attendant avec impatience de voir ce qu'il aurait à dire sur le sujet. Le renard se contenta de se racler la gorge avant de pousser un petit rire. « Joker. »

« C'est bien ce que je pensais. » conclut la lapine, satisfaite de remporter cette manche.

« A ce propos, Nick… » intervint Fangmeyer. « Si tu veux pouvoir rejoindre le poste de police principal, il va falloir que tu te démènes pour arriver en tête de ta promotion. Ils n'assignent que les meilleures recrues à l'équipe de Bogo. »

« Ecoutez-le, l'autre ! Mais quel vantard ! » se moqua Francine, en ponctuant sa remarque sarcastique d'un nouveau coup de trompe dans l'épaule du loup blanc. Elle ne mesura pas sa force, visiblement, car Fangmeyer fut projeté de sa chaise avant de s'écraser au sol, sous les éclats de rire de tous ses collègues.

Cependant, le canidé soulevait un point que Nick avait quelque peu omis de prendre en compte lorsqu'il avait déposé sa candidature… Bien qu'il ait récemment acquis une conviction certaine vis-à-vis du choix professionnel qu'il opérait, sa principale motivation demeurait de pouvoir travailler aux côtés de Judy… S'il n'était pas affecté au poste de police principal à la fin de sa formation académique, ce désir sombrerait dans les limbes de l'oubli. Judy ne pouvait pas ne pas avoir pris en compte ce risque, lorsqu'elle lui avait proposé de devenir son partenaire. La réaction de la lapine à la réflexion de Fangmeyer ne se fit d'ailleurs pas attendre.

« On fera tout ce qu'il faut pour que Nick sorte major de sa promotion. » Et pour faire bonne mesure, elle déposa discrètement sa patte contre la cuisse du renard, au couvert de la table, comme pour le rassurer. Instinctivement, la patte de Nick vint se poser au-dessus de la sienne, et lui accorda une légère étreinte. Judy sourit, avant d'ajouter : « Je n'ai aucun doute quant à ses capacités, de toute manière. Il manque juste d'un peu d'endurance… Rien qui ne puisse s'arranger d'ici à ce qu'il intègre l'académie. »

« Je te demande pardon ? » questionna Nick, craignant de comprendre où elle voulait en venir.

« Hum… Oui, c'est vrai, je ne t'en ai pas encore parlé… Mais dès que je serai en mesure d'être à nouveau un tant soit peu mobile, j'ai bien l'intention de reprendre le sport. Et tu viendras avec moi. »

« Je ne suis pas très footing, Carotte. »

« Nick, tu as vu mon expression ? » déclara-t-elle en pointant son visage de sa patte libre. Elle affichait le visage le plus sérieux, solennel et impassible possible. « C'est mon visage « je me contrefiche de ton avis ». Tu vas adorer le footing, et tout le reste. Il le faudra bien, car il est hors de question que mon renard ne fasse pas équipe avec moi d'ici quelques mois. »

« Ton renard ?! » s'exclamèrent à l'unisson les autres policiers en présence, dont les regards étaient à présent braqués sur Judy et Nick.

« Oooooooh ! Je le savaiiiiiiiis ! » miaula Clawhauser d'une voix stridente, en plaquant ses deux pattes contre ses joues rebondies.

Francine se frappa de la trompe contre la tempe en poussant un râle de frustration. « Dire que j'ai mis cinquante dollars dans cette foutue cagnotte pas plus tard que cet aprem ! »

« Ne me dis pas que tu as parié « non » ? » s'exclama Fangmeyer, incrédule. « Je veux dire… Mais enfin, Francine ! Ca sautait aux yeux, pas vrai ? »

« Faut croire que je n'suis pas douée pour repérer ce genre de choses… » maugréa l'éléphante d'une voix laconique.

« Attendez, attendez ! Une minute ! » s'exclama Judy, ne comprenant visiblement pas les derniers détours de la conversation. « Est-ce que vous avez… Parié sur le fait que… Nick et moi étions… ensemble ? »

« Si tu peux appeler ça un pari… » répondit Fangmeyer en levant les yeux au ciel. « Un pari implique qu'il y ait autant de chance d'un côté que de l'autre… Il n'y avait guère que Francine qui puisse être assez aveugle pour ne pas voir l'évidence. C'est le truc chez les éléphants, ils sont tellement grands qu'ils remarquent rien à ce qui se passe au niveau du sol ! »

La réflexion lui valut un nouveau coup de trompe, en plein sur la caboche cette fois-ci, ce qui éveilla de nouveaux éclats de rire chez ses collègues… Sauf chez Judy et Nick qui, bien entendu, se sentaient extrêmement gênés par ce qu'ils venaient d'apprendre.

« Désolé de vous méprendre, les gars, mais… » amorça Nick d'une voix lasse, avant de tourner son regard vers Judy, et de se figer.

Il y avait quelque chose dans le regard de la lapine qui bloqua ses paroles dans sa gorge. Il y vit une sorte de conviction intense qui semblait le supplier de ne pas nier leur relation une nouvelle fois. Pour Judy, entendre Nick prétendre qu'il n'y avait rien entre eux, même si ce n'était que pour apaiser un quelconque malaise à l'égard de personnes qu'il connaissait à peine, aurait été blessant. Surtout après la journée qu'ils venaient de passer ensemble… Les signes étaient à présent bien assez évidents pour qu'ils puissent se figurer être bien plus que des amis. Bien entendu, ils n'avaient rien officialisé… Mais prétendre le contraire aurait été un mensonge, également.

Aussi, Nick laissa-t-il sa phrase en suspens, et baissa la tête, confus.

« Tu allais dire quelque chose, Wilde ? » questionna McHorn en lui adressant un petit mouvement de la corne.

« Il allait simplement dire que vous devriez avoir honte de parier sur des choses pareilles. » répondit Judy d'une voix sévère en leur lançant à tous un regard de reproche. « Et que quoiqu'il y ait entre nous, ça ne vous regarde en rien ! »

Les autres officiers présents autour de la table restèrent silencieux un moment et baissèrent piteusement la tête, n'osant pas soutenir le regard de la lapine. On aurait cru une bande de gosses s'étant fait prendre par leur mère, les pattes enfoncées au fond de la jarre à bonbons.

« Désolé, Judy… » répondit piteusement Clawhauser en apposant ses index l'un contre l'autre. « C'était mon initiative, à la base… Je trouvais l'idée amusante. »

« De toute manière, c'est pas comme si on allait en tirer grand-chose. » déclara Fangmeyer d'un ton dépité. « On va récupérer nos mises, plus les cinquante dollars de Francine divisés par plus de cinquante participants… Même pas un dollar de gain, en somme. Moi qui espérais au moins pouvoir m'offrir un café… »

« Si vous vouliez faire preuve de conviction morale, le pot devrait nous revenir, à Judy et à moi. » déclara Nick, un sourire narquois imprimé sur le museau. « Si on considère que vous avez essayé de vous faire de l'argent sur notre dos, ce serait la moindre des choses. »

« Tsss… Arrête un peu, Nick ! » déclara Judy en lui filant un petit coup de coude bien senti. « Tu ne vas pas ressortir ta casquette d'arnaqueur maintenant, pas vrai ? »

« Bien entendu… » répondit le renard en haussant les épaules. « On n'arnaque pas les flics… Les contractuelles, par contre… »

Judy fronça les sourcils en se tournant vers lui, les bras croisés sur sa poitrine. « J'étais PAS contractuelle ! J'étais seulement victime de discrimination ! »

« Comme toutes les contractuelles… » répliqua Nick en ricanant.

Un point pour le renard. Fait concédé par toute l'assemblée, qui se manifesta en un rire franc. Judy baissa les yeux, furieuse, mais gardant en réserve de l'énergie pour lui faire regretter plus tard ces taquineries.

La serveuse revint prendre les commandes à ce moment. Judy demanda une salade composée, tandis que Nick se contenterait d'une barquette de frites. Les deux demandèrent une seconde tournée des boissons qu'ils avaient déjà consommées, tandis que Fangmeyer et Francine prenaient commande de leurs propres breuvages… Bière, pour chacun d'entre eux. Tandis que la serveuse s'éloignait, Clawhauser se racla la gorge, avant de reprendre la conversation.

« Pour en revenir à ton affectation, Nick… » reprit Clawhauser entre deux aspirations de soda au travers d'une paille bariolée de multiples couleurs. « Judy a raison. Il vaudrait mieux pour toi que tu mettes toutes les chances de ton côté, car la concurrence sera rude. »

Maintenant le suspense quelques secondes de plus, Clawhauser leur offrit un sourire empli de fierté avant de fermer les yeux pour clamer solennellement son annonce. « Et oui, ma cousine sera dans ta promotion… Et crois-moi, c'est un flic né. Elle se prépare à ça depuis qu'elle est en âge de marcher. Elle va débouler comme une tornade destructrice sur l'académie, et pulvériser tous les records. Même les tiens, Judy… Tu ne resteras pas la légende de l'académie bien longtemps, finalement. »

« Ah vraiment ? » répondit Judy d'un air faussement surpris. « J'attends de voir si mon record du parcours d'obstacles de la forêt tropicale sera battu par qui que ce soit, avant longtemps… »

« Aucune chance. » confirma Fangmeyer en secouant la tête. « Personne ne pourra jamais battre le temps de Judy sur ce parcours. Je suis arrivé deuxième, et elle aurait eu le temps de le refaire une deuxième fois dans l'intervalle qui nous séparait. C'est pour dire. Cette lapine est tarée… Elle l'avait tellement travaillé qu'elle aurait été capable de le faire les yeux fermés. »

Judy n'était pas du genre à se vanter, habituellement, sauf si elle savait pertinemment qu'elle avait des raisons de le faire. Par rapport à ses performances académiques, elle était sûre d'une chose : elle n'avait pas volé son titre de major de promotion. Elle avait fourni au moins cent fois plus de travail et d'efforts que l'ensemble des autres aspirants réunis, quitte à s'en ruiner la santé… Elle afficha une expression légèrement apeurée en se souvenant des souffrances morales, physiques et psychologiques qu'elle s'était elle-même infligée pendant les six mois qu'elle avait passés à l'académie. Si le jeu en avait valu la chandelle, et qu'elle ne regrettait rien, elle s'était néanmoins jurée de ne plus jamais se faire endurer des épreuves pareilles, et cela pour son propre bien. S'il était possible de se tuer à la tâche, alors elle avait vu la mort de près à plus d'une reprise, à cette époque.

« Je tiens le pari. » déclara Nick, la tirant violemment de ses pensées tout en attirant l'attention de toutes les personnes en présence.

« De… Quoi… Exactement ? » questionna Clawhauser d'un air surpris.

« Je battrais ta cousine au parcours d'obstacles. J'essaierai même de battre le temps de Carotte… Même si je ne parie pas sur cette deuxième option, soyons clairs. Je battrai ta cousine sur toutes les épreuves, d'ailleurs, et je sortirai major de ma promotion, comme Hopps en son temps. »

« Arrête d'en parler comme si j'étais une sorte de vétérane tombée au combat, dont on honorerait la mémoire… C'était l'année dernière. » répliqua Judy, non sans se départir d'un certain sourire rayonnant de fierté à l'audition de ce que Nick venait de déclarer.

« Hoho ! On a un vrai joueur, ici… » commenta Clawhauser en appuyant son coude contre la table et en faisant reposer sa tête contre sa patte, tout en affichant une mine provocatrice. Judy l'avait rarement vu aussi « sérieux ».

« Je te confirme que c'en est un. » l'avertit néanmoins Fangmeyer. « Il y a un certain lièvre dans nos cellules qui en a fait les frais. Benji, je te déconseille de faire le moindre pari avec ce renard. C'est un vrai roublard. Ta cousine risque déjà d'y laisser des plumes, inutile que tu en fasses les frais, toi aussi. »

« A ce que je vois, Fangmeyer a déjà choisi son camp. » déclara McHorn d'une voix rieuse. « Moi je prends le parti de Clawhauser. Je connais Kii Catano, sa cousine… Elle va te massacrer, Wilde. »

« Bien, bien… La question fait débat, semble-t-il. Alors rendons tout cela un peu plus solennel. » proposa Nick. « Faisons un pari d'équipe. »

« Ohlalala, ça part en vrille… » fit remarquer Grizzoli en secouant la tête. « Mais propose toujours. »

« Ceux qui pensent que super-guépard me mettra la pâtée à l'académie contre ceux qui pensent que je remporterai tous les suffrages. Les perdants prendront toutes les affectations moisies que nous imposera Bogo pendant les six premiers mois où je rejoindrai l'équipe… Tandis que les autres se garderont les meilleurs dossiers. »

« Même si on était partants, je doute que le chef soit d'accord avec ta petite proposition, Wilde. » explicita Francine en secouant la tête.

« Tant que le travail est fait, peu importe qui le fait, non ? » argumenta Nick en glissant ses bras derrière le dossier de la banquette, prenant une pose détachée qui montrait bien que sa proposition n'était pas juste une provocation.

« Pas sûr que Bogo voit les choses sous cet angle, mais je tiens le pari. C'est le genre de petites choses qui stimulent le quotidien, pas vrai ? » déclara McHorn sur un ton assuré, en croisant ses énormes bras sur son torse. « Je prends le parti de Clawhauser. Kii Catano sortira major de la promotion de cette année. »

« Forcément, je me mets du côté de ma cousine. » déclara Clawhauser en frappant ses deux pattes l'une contre l'autre. « Mais je te souhaite néanmoins bonne chance, Nick. »

« C'est pas comme si tu prenais d'énormes risques, Clawhauser… » soupira Grizzoli. « Quoiqu'il advienne, Bogo te laissera à l'accueil. Peu de chance que quelqu'un te dispute ce poste, d'ailleurs. Cependant, quitte à être présent, autant jouer le jeu, même si je sens que je vais le regretter… Je vais parier sur le renard. Il a l'air de savoir ce qu'il fait. »

« Hey ! Tu as pas confiance en ma cousine, Grizzoli ? » s'exclama le guépard, surpris de ne pas obtenir plus de soutien.

« Bah, je la connais pas. Donc à mon sens, il est plus fiable de me reposer sur Wilde… Surtout s'il est entraîné au préalable par Hopps. »

« Ca se tient… » répliqua Francine d'une voix incertaine. « Mais McHorn semble convaincu du potentiel de Catano, donc je vais suivre son intuition, et prendre le pari pour le compte de Benjamin. »

« Fangmeyer, tu confirmes être du côté de Nick ? » questionna Clawhauser d'une voix un peu pincée. Le loup blanc se contenta d'opiner du chef pour répondre par l'affirmative, aussi le guépard leva-t-il les yeux au ciel avant de se tourner vers Judy. « Inutile de te poser la question, pas vrai, Hopps ? »

Judy poussa un profond soupir… Elle était restée discrète jusqu'à présent, trouvant toute cette histoire de pari stupide et puérile. Cela ne la surprenait pas énormément de la part de Nick, qui excellait à s'imposer par le biais de petites stratégies dans le genre, mais jamais elle n'aurait pensé que la totalité des policiers présents autour de cette table, tous intègres, engagés, individus d'expérience, réfléchis et sérieux, tomberaient aussi facilement dans le panneau, et se précipiteraient pour participer à ce petit jeu ridicule. L'idée de voir Nick s'intégrer si rapidement à une équipe, au point de parvenir à se lier à eux, même par le biais d'un pacte grotesque, la réjouissait néanmoins… Nul doute, il aurait sa place parmi eux, et cela même avant d'avoir concrètement intégré l'équipe. Personne ne semblait relever le fait que Nick était le seul mammifère présent à n'être absolument pas flic (du moins pas encore) et pourtant, tout le monde interagissait avec lui comme s'il s'agissait d'un collègue de longue date. Le renard n'avait sans doute même pas conscience d'être aussi sociable. Rien que pour cela, elle n'eut pas cœur à aller à l'encontre de cet esprit de camaraderie, et se décida à jouer le jeu.

« Je prends le parti de mon renard, forcément. »

« Et voilà qu'elle remet ça avec « son » renard. » clama McHorn en se plaquant une patte contre le front.

L'emploi du possessif ne semblait pas déplaire à Nick, qui tourna un regard affectueux vers Judy. Il était sincèrement touché de la confiance qu'elle lui accordait, même s'il savait pertinemment qu'elle ne prenait pas cette histoire au sérieux. Lui, en revanche, ne voyait pas les choses de la même façon. S'il avait eu besoin d'une dose de motivation supplémentaire pour se donner à fond à l'académie, il venait de l'obtenir, et elle était particulièrement relevée. Pour Nick, chaque journée avait toujours été un défi. Il fallait trouver des combines, planifier des coups, se risquer à les tenter, parfois échouer, s'adapter, recommencer et insister, jusqu'à trouver l'enchaînement parfait, qui permettait de contourner toutes les failles et de s'acclimater à toute situation, à tout type de public… pour obtenir ce qu'il voulait. Quand on vivait de l'arnaque, se laisser abattre par un échec était le meilleur moyen de ne jamais rien obtenir. Ici, il ne s'agirait pas seulement d'exploiter des failles, mais de combler les siennes… Quitte à en souffrir, quitte à en crever, il ferait ce qu'il faudrait pour surmonter ce nouveau défi. Bien entendu, il n'était pas au bout de ses surprises, et ne se doutait pas que les promesses vantardes qu'il avait fait ce soir n'étaient pas tombées dans l'oreille d'une sourde… Il aurait largement le temps de les regretter dans les semaines à venir, car Judy, elle, ne les aurait pas oubliées.

« Ce n'est vraiment pas juste. » déclara finalement Clawhauser en prenant une mine boudeuse. « On est à trois contre quatre… Le pari ne peut être considéré comme équitable. »

« Ajoute ma voix au soutien de ta cousine, dans ce cas. »

Tous se retournèrent à l'audition de la voix grave qui venait de se faire entendre, et qui provenait de derrière eux. Personne ne l'avait vu arriver, mais le lieutenant Teddy Delgato avait fait son entrée dans le bar, moins de cinq minutes auparavant, et n'avait visiblement pas perdu une miette de leur conversation. Le tigre serra les pattes qui se tendaient dans sa direction, tout en obtenant des remerciements excessifs de la part de Clawhauser, qui ne se sentait plus de joie.

Avant de se retirer en direction de la table où se trouvaient les officiers dont il était proche, Delgato se pencha au-dessus de Fangmeyer, qu'il dominait de toute sa hauteur.

« Il paraît que tu as passé l'après-midi sur le cas Blake, Fangmeyer. Je t'avais dit de lâcher l'affaire, non ? »

« Je… J'ai fait ça sur mon temps libre, lieutenant. »

« C'est bien le problème. Le chef n'aime pas que ses officiers se surmènent. C'était ton après-midi de congé, tu n'avais pas à la passer sur cette affaire. »

Le tigre employait un ton sévère, mais formel. Il ne semblait pas porter d'accusation ni témoigner de velléité à l'encontre de Fangmeyer… Il avait seulement l'air de se faire du souci pour son subordonné.

« Blake sera transféré au centre de détention Heartlake lundi, dans la matinée, et il sera alors hors de notre juridiction. On n'en tirera rien de plus, donc laisse-tomber. Tu as d'autres affaires en cours. »

Le loup blanc se contenta d'opiner du chef, ce qui sembla satisfaire son supérieur. Delgato le gratifia tout de même d'une tape réconfortante sur l'épaule avant de saluer l'assemblée, et de se diriger vers la table où étaient rassemblés ses amis les plus proches au sein des forces de l'ordre.

Lorsqu'il se fut suffisamment éloigné, Fangmeyer frappa du poing sur la table, laissant finalement s'exprimer sa frustration. « Bordel ! »

Nick n'osa rien dire. Poser la moindre question aurait été déplacé. Il n'était pas flic, pas encore, aussi ne pouvait-il s'immiscer dans les détails d'une enquête en cours, mais la curiosité lui brûlait les lèvres. Aussi fut-il soulagé lorsque Judy, qui se sentait visiblement concernée par tout cela, aborda le sujet à sa place.

« Je suppose que Blake n'a rien dit d'intéressant. »

« Que des inepties extrémistes qui auraient pu me choquer, si elles n'étaient pas totalement délirantes… » grogna Fangmeyer en serrant les crocs. Il était toujours sous le coup de la colère. « Je le tiens, pourtant, j'en suis certain… »

« Qu'est-ce qui te fait penser ça ? » demanda McHorn en portant sa chope à ses lèvres.

« Parce qu'il a trouvé sa corde sensible. » précisa Francine, qui était visiblement au courant, puisqu'elle avait assisté le loup blanc au cours de l'après-midi.

« Blake est marié. » précisa Fangmeyer, tandis que la serveuse revenait avec leurs commandes. Elle disposa les plats devant Judy et Nick, avant de distribuer à chacun sa boisson. Fangmeyer vida la moitié de sa chope d'une traite, avant de reprendre. « Et visiblement, il n'aime pas que je fasse mention de sa femme. Je suppose donc qu'elle est dans le même genre de délires que lui, et peut être même qu'elle fait partie des Gardiens du Troupeau, elle aussi. J'ai menacé d'aller lui rendre une petite visite, histoire de la questionner un peu, et ça ne lui a pas plu. Pas plu du tout. Il a failli craquer… J'aimerais exploiter cette faille, mais si on me retire de l'affaire… »

Il poussa un soupir, avant de secouer la tête, préférant noyer ses soucis et ses incertitudes sous le contenu d'une demi-chope de bière, qu'il descendit en deux goulées. Il héla la serveuse, qui s'était à peine éloignée, lui demandant déjà de le resservir. McHorn grommela quelque chose d'incompréhensible en poussant simplement verre lui la jarre à moitié pleine qui trônait encore au centre de la table. Etant donné les dimensions du pichet, Fangmeyer dû s'y prendre à deux pattes pour se resservir, mais parvint à ses fins malgré tout.

« Parle leur aussi du portable. » ajouta Francine, qui en profita pour se resservir elle aussi.

« Ouai… On a récupéré les effets personnels de Blake. S'il a été en rapport avec un ou plusieurs leaders des Gardiens du Troupeau, il y a des chances qu'on puisse choper des numéros dans sa liste de contacts. Mais le téléphone est verrouillé… J'avais l'espoir de pouvoir le transférer à l'équipe technique pour déblocage, mais ça prendrait plusieurs jours. Malheureusement, cet enfoiré sera transféré hors de notre juridiction lundi, visiblement… Et ses effets personnels partiront avec lui. »

« Pas s'ils restent au scellé. » le contra Judy. « Ce sont des éléments de l'enquête, non ? »

« Sauf qu'on nous retire l'enquête, Hopps. » précisa McHorn d'une voix sombre. « C'est ce que Delgato a omis de préciser. »

« Qu… Quoi ? » s'étonna la lapine, visiblement confuse.

« Tu as bien entendu. » acquiesça Fangmeyer d'une voix grave, avant de s'enfiler la quasi-totalité de son verre… Il ne tarderait pas à rouler sous la table, à ce rythme. « Paraîtrait qu'on est concernés de trop près pour faire preuve d'objectivité, étant donné que c'est l'une de nos collègues qui a été agressée… Blake a un foutu avocat, et ouai. Et crois-moi, c'est pas du petit niveau : Jérémiah Quillspray. Et devine qui voit également sa défense assurée par ce salopard en costard ? Morris Staliord, le zèbre qui t'a poignardée. Impossible que ces types puissent s'offrir un tel ténor du barreau. Et pourtant… Enfin bref, cet enfoiré a obtenu gain de cause auprès du juge. L'affaire sera transférée à un autre service d'enquêteurs, une fois que les accusés seront placés en centre de détention, tel que le permet la législation de Zootopie. Ils vont gagner près de deux semaines, histoire d'accorder leurs violons et inventer une jolie histoire, qui mettra les Gardiens du Troupeau hors de cause… Et personne n'ira chercher plus loin. »

Judy tenta de ne pas témoigner ouvertement le choc qu'elle ressentit face à ces révélations. Certes, elle n'avait pas voulu stigmatiser sa mésaventure, afin d'apaiser au maximum les tensions et autres répercussions qui ne manqueraient pas d'en découler… Mais elle avait bon espoir que les forces de l'ordre seraient en mesure de rendre la justice à l'égard de ces proclamateurs de haine, et que les Gardiens du Troupeau finiraient pas être confondus et arrêtés. Visiblement, les choses n'étaient pas aussi simples, car un donateur généreux s'assurait que les pions pris au piège de leur culpabilité ne deviennent pas des agents compromettants… Que ce soit Blake ou Staliord, on faisait visiblement en sorte que ces deux individus assument à eux seuls la responsabilité de l'agression, ce qui déchargerait les Gardiens du Troupeau de toute responsabilité légale, et cela même s'ils avaient revendiqué l'attaque. Il était facile de dénoncer les agissements d'un groupe isolé, qui prétendrait s'exprimer au nom du plus grand nombre… Pas de quoi justifier le maintien d'une enquête, en tout cas. Souvent, la justice ne cherchait pas plus loin que la solution la plus simple, tant que tout le monde y trouvait une certaine forme de satisfaction. Aucun des membres du ZPD n'entrerait dans cette catégorie, cependant, et certainement pas Judy… Et encore moins Nick.

« Le portable de Blake, tu en disposeras encore combien de temps ? » questionna le renard d'une voix froide. Son regard était glacial et calculateur. Judy comprit immédiatement qu'il avait une idée en tête, ce qui n'était pas forcément bon signe… La dernière fois, ça l'avait fait courir à la catastrophe.

« Nick, ce n'est rien… Ecoute… » commença-t-elle, dans l'espoir de détendre les tensions et de ramener tout le monde au calme.

Cependant, les principaux concernés, que ce soit Nick ou Fangmeyer, n'avaient visiblement pas l'intention de lâcher l'affaire.

« Deux jours. Jusqu'à son transfert, en somme. » répondit le loup blanc en reposant son verre. « Tu as une idée en tête ? »

« Tu pourrais en tirer quoi, si on arrivait à le débloquer ? »

« Des numéros. Des noms. Peut-être des responsables, et avec de l'espoir et un peu de chance, des aveux. »

Nick fronça les sourcils, semblant réfléchir à la situation avec intensité. Il hésita encore un instant, avant de finalement céder. Il sortit son portefeuille, et en retira une petite carte de visite plastifiée, qu'il tendit à Fangmeyer.

« Si tu peux fermer les yeux sur son petit trafic, ce type t'aidera. Il s'appelle Grégory Bonger. Dis-lui que tu viens de ma part. C'est un expert en technologie… Il te débloquera ce téléphone sans soucis. Il te retracera même les numéros qu'il contient, si tu te montres poli. »

Le loup blanc tendit la patte, la laissant en suspens pendant quelques secondes, semblant peser le pour et le contre de cette proposition, mais il finit par acquiescer, avant de se saisir de la petite carte plastifiée, et de la glisser dans la poche de son veston. Judy resta médusée en le voyant accepter une telle offre.

« Simon ! C'est… C'est pas légal ! Même si tu en tires quelque chose, tu ne pourras pas t'en servir pour l'enquête ! » protesta-t-elle d'un air paniqué.

« Je m'en fous, Judy. » répliqua-t-il derechef. « Si j'en tire des noms et des aveux, on ne cherchera pas à savoir la manière dont je les aurais obtenu. »

La lapine sembla vouloir chercher du soutien auprès de ses autres collègues en présence, qui observaient la scène avec gravité. « Vous… Vous n'allez rien dire, vous autres ? Vous allez laisser faire ça ? »

Pour toute réponse, ils se contentèrent de détourner le regard, lui faisant comprendre que non seulement ils ne diraient rien, mais qu'ils soutenaient tacitement la manœuvre qui venait d'être mise en place. Comme Judy restait abasourdie, Francine se pencha finalement vers elle.

« On comprend ton point de vue, Judy… Mais étrangement, tu as beau être la première concernée par tout ceci, vue que tu as été la victime de l'attaque, tu es certainement la moins bien placée pour comprendre qu'on est prêts à tout pour obtenir réparation. »

« L'une des nôtres a été attaquée. » ajouta McHorn avec intensité. « Une officière du ZPD. Une collègue… Une amie. Sous notre nez, dans notre QG ! On ne peut pas laisser passer ça. »

« Mais vous vous entendez ? » contesta Judy d'une voix brisée par l'émotion. « On croirait entendre les membres d'un foutu gang de troisième zone ! On est la police, pas la mafia ! »

« On est aussi un symbole, Hopps. » explicita Fangmeyer en fronçant les sourcils. « On est supposé servir, protéger… défendre le peuple. Quelle image donnons-nous à voir si on laisse nos propres camarades se faire agresser de la sorte, et que les responsables s'en tirent impunis ? Les gens doivent savoir qu'on fait tout ce qu'il faut pour les protéger, pour défendre les valeurs de Zootopie… Nous feront-ils encore confiance si on n'est même pas fichus de rendre justice à l'un des nôtres ? »

« Surtout en ce moment. » ajouta Clawhauser d'une voix plus douce. « Tout le monde balise, c'est la crise dans les rues… Les tensions ne font que croître. Nous devons faire en sorte de ramener le calme et la stabilité, pour que le chaos engendré par Bellwether se tasse, et qu'on retrouve enfin la sérénité qui était la nôtre, avant que cette catastrophe ne soit arrivée. Et pour cela, il faut qu'on démasque les Gardiens du Troupeau et qu'on les traîne devant la justice… Pour qu'enfin les gens réalisent ce qu'ils sont réellement : des criminels de la pire espèce. »

« Mais les gens sont bien conscients de ça, non ? » protesta Judy, incertaine, sachant très bien que son point de vue était naïf, ce qui ne l'empêchait pas de vouloir le défendre à tout prix. Elle privilégierait toujours une solution pacifique, si cela était possible. « Ils savent faire la part des choses… Tout ne va pas si mal, même maintenant. »

« Non, c'est sûr. » confirma Francine. « Les choses ne vont pas si mal. Mais ça ne veut pas dire qu'elles vont bien pour autant. Soyons réalistes : les tensions sont bel et bien là, et ça ne semble pas parti pour s'améliorer. Désolée si je me montre pessimiste… »

« Au moins, ça nous donne la possibilité d'agir pour inverser la vapeur. » déclara McHorn en redressant sa chope. « Je propose qu'on trinque à notre initiative de rendre à Zootopie ses idéaux, et son aura de tolérance. »

« Je ne peux qu'acquiescer ! » confirma Fangmeyer en tendant son propre verre.

Tous les mammifères présents imitèrent le rhinocéros, y compris Nick qui, s'il était resté silencieux au cours de la dernière conversation, n'en avait pas perdu une miette, et s'était vu conforté dans son idée que ces futurs collègues étaient des personnes auprès desquelles il aimerait travailler… Car elles partageaient très clairement les valeurs qui étaient les siennes. Seule Judy demeurait hésitante, mais céda finalement en poussant un soupir vaincu.

« Très bien, les gars… » marmonna-t-elle en dressant le contenant de son jus de carotte, avant de reprendre d'une voix plus forte et enjouée : « Prêts à rendre le monde meilleur ? »

Ils acquiescèrent tous à l'unisson avant d'entrechoquer leurs verres, scellant leur promesse dans ce mouvement d'unité.

La suite de la soirée fut pleine de rires et de conversations enjouées. Ils passèrent plus d'une heure à boire, grignoter, échanger sur tous les sujets possibles et imaginables. Tout y passa, des anecdotes de patrouilles à la vie au sein du poste de police, les petits sujets sensibles, les commérages entre collègues, jusqu'à un débat très sérieux et solidement maintenu sur la valeur énergétique et les bienfaits sanitaires des beignets (en prenant en compte l'expertise de Clawhauser qui soutenait que la garniture et la ganache jouaient un rôle crucial dans la détermination de l'humeur du consommateur)… Mais ils étaient à ce moment-là tous assez éméchés. Même Judy avait fini par délaisser le jus de carotte, pour se laisser tenter par quelques martinis frappés, qui emportèrent son adhésion… Avec Francine, elles en écopèrent près de dix verres, tandis que les mâles se contentaient principalement de bière, et achevèrent la soirée (ainsi que leurs capacités rationnelles) à coups de tequila.

Aux alentours de vingt-trois heures, les derniers policiers du poste, qui quittaient le service du soir, les rejoignirent. Wolford, un loup noir, s'arrêta à leur table pour inviter Grizzoli et Fangmeyer à les rejoindre auprès de « la meute », une table où tous les canidés de type loups se réunissaient lors des afterworks. Si Grizzoli acquiesça immédiatement, quittant la compagnie de ses compagnons de soirée d'une patte titubante, Fangmeyer refusa poliment, prétextant vouloir rester à cette table.

« Prends garde, Fang' ! L'appel de la meute prévaut toujours, tu devrais le savoir en tant que loup ! » ironisa Wolford, avant de s'éloigner, soutenant la démarche maladroite de Grizzoli d'une patte avenante.

Le loup blanc répondit par un sourire contrit. Visiblement, quelque chose le gênait dans ce concept, et l'affectait légèrement. Il s'excusa auprès de ses compagnons de tablée, pour se rendre au bar, désireux de se retrouver seul.

Judy lança un regard curieux à Nick… En dépit de leur consommation d'alcool quelque peu abusive, ils arrivaient encore à se comprendre, même sans avoir à ouvrir la bouche.

« 'Vais voir ce qui va pas… 'Reviens de suite… » bredouilla le renard. Les autres acquiescèrent, à l'exception de Francine, qui avait sombré depuis longtemps, tête la première contre la surface de la table, et n'intervenait plus vraiment dans les conversations, si ce n'était pour placer quelques réflexions hors de propos, du type « Les papillons, ouai, ils veulent toujours avoir le dernier mot. »

Nick rejoignit Fangmeyer, qui se tenait la tête entre les pattes, les coudes vissés au comptoir. Le barman venait de déposer devant lui une nouvelle chope de bière brune, qu'il avait certainement commandée à l'instant. Nick fit un geste pour signifier qu'il voulait écoper du même traitement. Le renard savait qu'il le regretterait le lendemain matin, mais pour l'instant, il s'en fichait éperdument. Ca ne valait de loin pas certains samedis soir passés auprès de Finnick… Qu'il aurait d'ailleurs préféré laisser dépérir dans les limbes de l'oubli.

Le loup blanc tourna un visage surpris vers Nick, avant de pousser un soupir. « J'cherche pas à me marginaliser, Nick… Tu peux retourner avec les autres, j'vous rejoins bientôt. »

« Des soucis avec les autres loups au QG ? » questionna le renard d'une voix tendancieuse. « Ils t'ont piqué ton goûter, ou bien… ? »

Fangmeyer poussa un rire franc. Visiblement, il ne s'offusquait pas d'être la cible des moqueries de Nick, car ce n'était pas la première qu'il subissait ce soir, et il les avait toute encaissées de la même manière ; en les appréciant pour ce qu'elles étaient, des marques d'humour.

« Non, Nick, c'est… Pff… C'est ridicule, tu sais… »

« Oh, sans doute pas autant que certains trucs dont je suis pas fier non plus… Alors voilà le deal, tu me racontes, et après, je te raconte un truc naze sur moi, à mon tour… Et on peut continuer comme ça aussi longtemps qu'il le faudra pour que tu comprennes qu'on est tous barjots, et que tu fais pas exception. »

Le loup blanc poussa un léger ricanement avant de lancer un regard franc à Nick. La réponse qu'il lui fournit le déstabilisa quelque peu, car il s'était attendu à tout, sauf à ça. « Vraiment, Wilde, je suis heureux pour Hopps et toi… Ce que vous êtes, c'est… C'est fort. Et c'est juste. »

« De… De quoi tu parles, bon sang ? » répliqua Nick, gêné par la tournure étrange de la conversation.

« J'ai une théorie. » explicita le loup blanc, qui essayait de se montrer cohérent en dépit de l'alcool qui jouait quelque peu sur sa capacité à exprimer clairement ses pensées. « Je crois qu'on… Qu'on a un devoir. Notre génération a un devoir vis-à-vis des précédentes. »

« Un devoir de quel ordre, concrètement ? » questionna le renard, de plus en plus perplexe.

« Par rapport aux liens qui unissent les différentes espèces… Regardons les choses en face, Wilde. Il y a deux générations, les espèces vivaient encore à Zootopie dans des quartiers spécifiques à leurs groupes ethniques… Les échanges étaient très cadrés, très réglementés, et se limitaient la plupart du temps au monde professionnel. Mais il y a eu des avancées effectuées dans toutes les directions… Des… Des pionniers, en quelques sortes, qui sont allés à l'encontre de ce cloisonnement social. Des proies et des prédateurs qui devenaient amis, qui acceptaient de vivre d'autres expériences ensemble, se toléraient, s'acceptaient, en dépit de leurs différences… »

Il se saisit de son verre de bière, en absorba deux goulées, avant de reprendre ses explications. « Ces gens-là ont été marginalisés, critiqués, montrés du doigt. On jugeait ces rapprochement dangereux, tendancieux… contrenatures, en dépit qu'ils soient totalement innocents. Mais ces gens-là avaient des convictions et croyaient au sens profond qu'incarne Zootopie : tous les mammifères pouvaient vivre ensemble, en paix, en harmonie, sans avoir à se craindre, sans avoir à s'enfermer dans un quelconque traditionalisme. Ils ont posé les bases d'un monde plus ouvert et plus tolérant pour les générations futures… Pour notre génération, surtout. A présent, on a plus aucune crainte à s'exposer auprès d'autres espèces, on combat les préjugés, on en rigole, et on oublie trop vite que trente ans plus tôt, ces choses-là étaient des problématiques concrètes, que tout le monde prenait au sérieux… On a tendance à oublier les sacrifices et les difficultés que nos aïeuls ont surmontées pour nous offrir cette société moderne dans laquelle on vit, et où l'on peut jouir de toutes ces libertés. »

« Où veux-tu en venir, concrètement ? » demanda Nick, sa curiosité attisée par la verve investie de Fangmeyer, dont la parole débridée par l'alcool lui permettait d'exposer ses pensées sans retenue.

« Aux relations entre différentes espèces. A ce que toi et Judy, vous représentez… »

« Oh ! Je t'en prie, Fangmeyer… Pas ça… C'est tellement… »

« Tatata, laisse-moi finir avant de nier en bloc, espèce de renard à deux balles. »

Nick redressa un sourcil face à cette appellation, avant de se souvenir que Fangmeyer était ivre, ce qui avait forcément des conséquences sur le choix des mots qu'il employait. Il lui fit un petit signe du menton pour l'inviter à poursuivre.

« C'est aussi pour ça que je veux tellement confondre les agresseurs de Judy… Tu ne peux nier qu'elle a été attaquée pour ce qu'elle représente… Une proie qui se dresse à l'encontre de l'opinion générale pour prendre la défense des prédateurs, victimes d'un terrible complot spéciste. Une proie qui s'affiche ouvertement auprès d'un prédateur, qui lui rend hommage, qui témoigne ouvertement d'un rapprochement physique et sentimental avec lui… »

Nick redressa l'index, désirant intervenir, mais Fangmeyer secoua la tête, ne lui laissant pas l'opportunité de placer un mot. « Oui, oui, je sais… tu vas me dire que ce n'est rien de tout ça, et que la presse n'a fait qu'extrapoler, tout comme nous, blablabla. Et tu as entièrement raison : ce qu'il y a entre vous, ça ne regarde personne. Mais ça n'empêchera pas le monde entier de vous juger par rapport à ça. Vous allez faire face aux mêmes obstacles, difficultés et oppositions que ces générations précédentes, qui ont lutté au quotidien pour faire valoir des rapports plus justes et sincères entre les espèces. Et à un niveau encore supérieur, vous concernant… Mais que veux-tu ? C'est la continuité logique des choses. C'est pour ça que je t'ai dit que je trouvais votre relation juste et sincère. Elle… Elle vaut la peine qu'on se batte pour la défendre… »

Il baissa la tête, son regard attristé se perdant dans la contemplation du vide. Dans un soupir, il ajouta : « J'aurais aimé être capable de comprendre tout ça plus tôt, tu sais… Etre capable de défendre ce qui m'était cher, plutôt que de céder aux difficultés… Mais j'ai tout perdu… J'ai été faible, et lâche… »

Il tourna son regard vers Nick, et il y brillait à présent une lueur intense de conviction. « Tu ne dois pas faire la même erreur que moi, Wilde. Défends ce qui est juste à tes yeux, toujours ! Même face à l'adversité… C'est la seule chose qui vaille la peine qu'on lutte de toutes ses forces. »

Nick n'était pas certain de comprendre toutes les implications de ce que Fangmeyer essayait de lui expliquer, mais il en saisit néanmoins le principal. Le loup blanc n'avait aucun soucis à se faire de ce côté-là, car son interlocuteur partageait son point de vue, de A à Z. Le renard acquiesça, tendant son verre à Fangmeyer, l'invitant à trinquer avec lui.

« Tu peux me faire confiance, Fang'. Je me battrai jusqu'au bout pour elle. »

Fangmeyer lui répondit par un sourire lumineux, et les deux mâles trinquèrent, avant de vider leurs chopes d'une traite.

Une heure plus tard, ils quittaient tous le McLaren, essayant de se soutenir mutuellement. Le sol semblait onduler sous leurs pattes, et les formes nocturnes des immeubles avoisinants prenaient des formes spectaculaires, que n'aurait pas réprimées un peintre surréaliste. Nick et Fangmeyer étaient bras dessus, bras dessous, prétextant s'aider l'un l'autre à tenir debout, mais se compliquaient plus la tâche qu'autre chose. Judy, qui demeurait la seule à être encore un tant soit peu lucide et maîtresse d'elle-même, se débattait avec son téléphone portable en vue de contacter les services de taxi de la ville… Il était hors de question qu'un seul de ses camarades alcoolisés ne prenne sa voiture pour rentrer chez lui ce soir. Clawhauser avait abandonné la lutte, et s'était laissé glisser le long d'un mur, scrutant le ciel, un sourire extatique aux lèvres.

« C'était le… le meilleur afterwork depuis… l'invention de l'afterwork… » bredouilla-t-il, visiblement satisfait du déroulement de sa soirée… Il aurait l'occasion de réviser son jugement le lendemain matin, lorsque la migraine de sa gueule de bois lui ferait penser tout l'inverse.

McHorn étant le seul mammifère assez robuste pour soutenir Francine, il se consacrait entièrement à cette tâche, rendue difficile par le fait qu'il avait déjà du mal à garder lui-même l'équilibre.

« Allo ? Oui… Je… J'aurais besoin de quelques taxis pour ramener mes amis chez eux… On a un peu abusé, ce soir… Oui ? Merci, je patiente… » déclara Judy, qui avait enfin réussi à trouver le numéro d'une compagnie de taxi, et plissait les paupières pour concentrer ses pensées sur la tâche qui était la sienne, et essayer de se montrer la plus claire possible. Elle n'avait pas l'habitude de boire, et même si elle était celle qui avait le moins consommé ce soir, elle n'était pas tout à fait maîtresse d'elle-même.

« R'garde, Nicky… » bredouilla Fangmeyer, dont la langue pendant grotesquement au coin de sa bouche. Il pointait le doigt en direction de la lune, ronde et pleine, qui éclairait le ciel entièrement dégagé. « La lune est trop belle pour résister à l'appel d'la nature… Vas-y mon frère, on est une meute maint'nant, alors faut qu'tu hurles avec moi ! »

« Pour… Pourquoi faut toujours qu'les loups ça hurle ? » questionna Nick, trouvant soudain un prétexte pour obtenir une réponse à cette question hautement philosophique qu'il s'était souvent posée, et que la désinhibition que lui conférait l'alcool rendait à présent des plus légitimes.

« C'pour l'unité, mec ! On forme un tout quand on hurle ensemble… Et pas qu'toi, Nick ! Vous tous ! Clawhauser, McHorn, Pennington, Hopps, vous hurlez avec moi ! On est une meute ! »

Et Fangmeyer initia un magnifique hurlement, jaillissant du plus profond de son être. Clawhauser fut le premier à l'imiter… Bien incapable de l'égaler, bien entendu, puisqu'il n'était pas un loup, mais sa prestation était loin d'être ridicule. Nick leva les yeux au ciel… Après tout, pourquoi pas ? Il avait toujours ri des loups qui succombaient à cet instinct, il devait bien à Fangmeyer l'expérimentation de ce petit plaisir. Il n'y avait aucune raison que cela soit réservé à une seule classe de mammifères. A Zootopie, tout le monde pouvait devenir ce qu'il voulait… Alors ce soir, ils seraient une meute. Le renard leva le museau au ciel, prit une profonde inspiration, et poussa un hurlement de belle qualité, que Fangmeyer vint soutenir du sien, puissant et soutenu… Une sorte d'euphorie s'empara de Nick en entendant ces hurlements conjoints, d'autant plus que la voix grave de McHorn se joignait à la mélopée, bien vite suivie par celle de Judy, plus aigüe, mais néanmoins très audible. Fangmeyer avait raison… Il y avait quelque chose qui se dégageait de tout cela, un sens profond et primal, une impression de cohésion, comme un pacte scellé entre eux. Il renouvela donc le hurlement… Francine, totalement ivre, se contenta de barrir à la lune, entre deux ricanements alcoolisés.

Ils avaient tous l'air parfaitement stupides, mais aucun d'entre eux n'en avait quelque chose à faire… Cette session de hurlements soldait de la plus belle des manières cette soirée qu'ils avaient passée ensemble, et qui avait scellé une certaine forme d'unité fraternelle entre eux.

Nick sentit la patte de Judy se glisser dans la sienne, et ils échangèrent un regard entendu, avant de se lancer dans une nouvelle série de hurlements… Fangmeyer, de toute manière, semblait incapable de s'arrêter, totalement pris par l'extase d'avoir finalement trouvé la meute à laquelle il voulait réellement appartenir, et qui symbolisait à ses yeux tout ce qu'il avait recherché en venant vivre à Zootopie.

Au bout de quelques minutes, des habitants excédés se pressèrent aux fenêtres des logements adjacents, leur intimant l'ordre d'arrêter ce vacarme. L'un d'entre eux les menaça même d'appeler la police, ce qui les fit énormément rire, puisque tous les officiers en présence pointèrent leurs plaques dans sa direction.

Fort heureusement, les taxis appelés par Judy finirent par faire leur arrivée, libérant la pauvre population locale de cette cacophonie sonore des plus invasives.

La lapine s'assura que chaque taxi emmènerait son occupant à bon port, avant de pousser Nick dans le leur… L'obliger à quitter l'étreinte de Fangmeyer avait déjà été une épreuve des plus ardues, mais celle-ci n'était pas en reste. Le renard semblait avoir décidé que dormir à la bonne étoile était la meilleure chose à faire ce soir, et il fallut près de cinq minutes à Judy pour le contraindre à monter dans le véhicule. Elle s'excusa auprès du chauffeur qui haussa les épaules, visiblement habitué à ce genre de spectacle.

« Vous savez, moi mon compteur tourne, alors… »

Judy grimaça. La facture risquait d'être salée.

Nick était en mode pilote automatique lorsqu'ils arrivèrent enfin chez lui. Judy fut contrainte de le soutenir pour gravir les étages de la résidence, et sur la fin il pesait sérieusement sur elle, ce qui ne manqua pas d'éveiller une douleur sourde dans sa blessure à la poitrine… Elle aussi regretterait cette soirée, le surlendemain, lorsque le docteur Barrare déciderait de lui faire la tête au carré parce qu'elle avait de nouveau rompu ses points… S'il ne décidait pas de l'hospitaliser pour la semaine, afin de lui apprendre à respecter ses consignes. Elle frissonna à cette idée, et poussa Nick contre le mur pour pouvoir accéder librement à la serrure de l'appartement.

« Merci… Dizzie… T'es trop gentille d'me ramener, sœurette... »

Parfait, maintenant il n'était même plus en mesure de la reconnaître, et la mettait au niveau de sa sœur. Judy ne fut pas certaine d'apprécier ce que cette confusion symbolisait aux yeux de renard, vis-à-vis de ce que cela laissait supposer sur la façon dont son inconscient jugeait la nature de leur relation.

« C'est pas ta sœur, Nick… C'est moi, Judy. »

« Judy… Ah, Carotte… Tu sais, Dizzie, tu disais toujours que je finirais par trouver la bonne renarde… Un jour… Mais tu vas rire, la renarde est une lapine… Haha ! »

Bien que ce soit là des propos tenus par un Nick alcoolisé, ils ne manquèrent pas de toucher Judy, qui se sentit totalement désarmée face à l'impact de ce qu'il venait de déclarer. Elle était donc aussi importante à ses yeux ? Au point qu'il la juge comme étant « la bonne personne » ? La lapine secoua la tête, se refusant à tirer des plans sur la comète par rapport à des propos motivés par l'alcool.

« Ce soir, tu dors dans ton lit, Nick… Je prendrai le canapé. Tu risques encore de t'effondrer par terre, sinon. »

Le renard ne répondit rien, et se laissa guider jusque dans la chambre. Judy le poussa sur le lit, où il s'effondra de tout son long. Il dormirait tout habillé, mais elle ne pouvait rien y faire… Ce serait sans doute le cadet de ses soucis, le lendemain matin. Il ronflait déjà tandis qu'elle refermait la porte derrière elle, afin de se diriger vers la salle de bain pour se débarbouiller une dernière fois, se brosser les dents et se mettre en pyjama. Les effets de l'alcool sur elle ne s'étaient pas encore totalement dissipés, et ces quelques étapes relevèrent parfois de la gageure. Finalement, elle s'en tira, bon an mal an, et se dirigea vers le salon, prête à aller se coucher.

Tandis qu'elle traversait le couloir, la voix de Nick, haute et plaintive, l'interpella.

« Carooooootte… Carooootte… T'es où ? »

Judy leva les yeux au ciel et poussa un soupir de lassitude avant de se diriger vers la chambre… Elle avait l'impression de se retrouver à Bunnyburrow, à devoir s'occuper de l'un de ses petits frères qui serait tombé malade.

« Je suis là, Nick… Il te faut quelque chose ? »

Le renard lui lança un regard par-dessus l'épaule. Il n'avait pas bougé, toujours vautré en travers du lit… Visiblement, le fait de se mouvoir ne faisait plus partie de ses capacités fonctionnelles.

« Reste avec moi, Carotte… » demanda-t-il d'une voix suppliante.

« Je pense que ce serait une très mauvaise idée, Nick. »

« Tu dis ça juste parce que c'est la mienne. »

Même ivre, Nick Wilde semblait capable d'avoir ce type d'interactions, semblait-il. Cependant, Judy secoua la tête. Aussi attirante que lui semblait cette proposition, elle se refusait à y céder.

« Non, Nick… Tu risquerais de tenter des choses que tu regretterais ensuite. »

« Pour qui tu me prends, Carotte ? » s'exclama-t-il d'un air sincèrement offusqué. « Jamais je ne te ferais de mal… Tu le sais, non ? »

La sincérité qu'il exprimait, en dépit de son état, parvint à l'émouvoir. Elle poussa un léger soupir, et vint s'asseoir au bord du lit, saisissant la patte qu'il lui tendait dans la sienne. Il referma son emprise sur elle, et la tira doucement vers lui, avec force, mais sans violence. Judy poussa un petit cri de surprise, tandis qu'elle se retrouvait soudainement allongée à ses côtés, et qu'il passait un bras protecteur dans son dos. Elle se raidit quelque peu, incertaine, et hésita à se précipiter hors du lit pour se réfugier dans le salon… Mais il n'y avait aucune animosité dans l'attitude de Nick… Seulement une profonde douceur. Aussi, se détendit-elle quelque peu, et comme au bout de plusieurs minutes il restait ainsi, et n'avait rien tenté de bizarre, elle se mit à l'aise, lui tournant le dos pour pouvoir se lover dans le creux de son sternum. Le renard se roula en boule, épousant les contours de son corps avec le sien, avant de ramener sa queue, épaisse et touffue, contre elle, la recouvrant presque entièrement. Judy poussa un soupir extatique, refusant de se mentir à elle-même une seconde de plus : jamais elle ne s'était sentie aussi à l'aise. Elle pourrait très facilement céder à l'envie de faire de cette exception une habitude : ses nuits n'en seraient que plus douces.

Elle ferma les yeux, et sentit le sommeil la gagner presque instantanément. Elle était sur le point de sombrer lorsqu'elle sentit le museau de Nick se glisser entre ses oreilles, la renifler doucement, et un souffle chaud jaillir de ses naseaux.

Presque imperceptible, sa voix ensommeillée résonna dans le creux de ses oreilles. « Je t'aime… » marmonna-t-il.

Le cœur de Judy se figea, à l'instar de son être tout entier. C'était une confession prononcée sous l'effet de l'alcool… Mais une confession tout de même. La lapine ferma doucement les yeux, un sourire incontrôlable envahissant son visage, tandis que son museau remuait, signe manifeste de sa nervosité. Son cœur se remit à battre, plus vite, tandis qu'elle ajustait sa position pour se rapprocher le plus possible de lui.

Dans un murmure, elle lui répondit, plus sûre d'elle-même que jamais. « Je t'aime, moi aussi… »