Notes de l'auteur :
Un peu moins de Nick et Judy dans ce chapitre, mais c'est nécessaire... Ces deux-là ont besoin de repos, pour l'instant, et l'intrigue doit suivre d'autres voies avant qu'on ne les retrouve. Mais rassurez-vous, ils ne seront pas absents bien longtemps. Ce sont eux, les héros, après tout. Que serait-une fanfiction de Zootopie sans notre renard et notre lapine préférés?
Beaucoup d'éléments importants introduits dans ce chapitre assez central, d'ailleurs. Donc si vous voulez pouvoir suivre l'histoire en respectant sa logique, ne vous substituez pas à la lecture sous seul prétexte que Nick et Judy sont absents de la majeure partie du chapitre ^^
Je m'amuse beaucoup à développer d'autres personnages, et je suis super content d'avoir l'occasion d'en retrouver un en particulier, et de pouvoir lui donner l'importance qu'il mérite au sein de l'action.
J'espère que ça vous plaira.
Merci de votre soutien, de vos reviews, de vos visites. Je n'ai pas besoin de vous rappeler à quel point tout ceci compte à mes yeux. Vous êtes ma principale source de motivation, mon énergie, mon moteur. (Non, je ne vous compare pas à du carburant, voyons...)
A très vite pour la suite!
PS : Ah! Au fait! Fanfiction est en ce moment victime d'un petit glitch qui fait que les reviews que vous postez ne s'affichent pas dans le récap des reviews de la fic. Ca ne veut pas dire qu'elles ne sont pas enregistrées, mais tant que le bug ne sera pas réglé, elles n'apparaîtront pas. Si vous me faites une longue review, je risque de ne pas pouvoir la lire dans ma boîte mail (les longues reviews sont tronquées), mais j'adore vos reviews, alors n'hésitez pas à me les copier/coller et à me les envoyer par PM, pour que je puisse les prendre en compte tant que ce petit bug perdurera. Merci d'avance :)
Chapitre 15 : Acharnement et partenariat
Leur éveil, le lendemain matin, fut des plus étranges. A la fois doux et douloureux. Ils avaient dormi d'une traite, leurs corps lovés l'un contre l'autre dans la position exacte où ils s'étaient assoupis la veille. Nick fut le premier à ouvrir les yeux, et avant même de constater la présence de Judy, il poussait déjà un grognement sonore en remontant une patte contre sa tête… La migraine de sa gueule de bois avait trouvé raisonnable de s'éveiller en même temps que lui, et il n'était capable de penser à rien d'autre qu'à un besoin irrépressible : boire, boire, et boire encore. Sa bouche était plus sèche qu'un désert, et il avait l'impression de ne plus être en mesure de sécréter la moindre salive.
Alors il sentit le petit corps gesticuler tout contre lui, tandis que ses protestations matinales tirait la lapine assoupie de son sommeil de plomb. Nick écarquilla les yeux, constatant finalement qu'il était encore collé au plus près d'elle, sa queue enroulée autour d'elle, à la manière d'un sac de couchage. Son esprit meurtri par les tambours qui y résonnait avait du mal à rationnaliser la situation… Il avait bu. Beaucoup. Et il se réveillait aux côtés de Judy… encore une fois. Mais ils étaient vraiment, vraiment très proches… presque comme s'ils…
Nick se redressa subitement, regrettant immédiatement ce mouvement en se voyant submergé par une vague de douleur électrique, qui parcourut l'intégralité de son lobe frontal. Il poussa un nouveau grognement, qui tenait plus du gémissement, cette fois-ci, et Judy se redressa à côté de lui, la fourrure totalement en vrac et les yeux vitreux.
« Bonjour, ma belle au bois dormant… » marmonna-t-elle en lui attrapant le menton pour l'obliger à tourner la tête vers elle. Et, tout naturellement, comme si c'était la chose la plus normale au monde, elle déposa un petit baiser sur ses lèvres afin de le saluer plus dignement.
Bien que Nick apprécia le geste, il ne put réprimer un mouvement de recul, qui occasionna un nouveau décibel endolori dans chacune de ses tempes. Le comportement de Judy, qui l'embrassait de manière si délibérée et naturelle, lui suffit de preuve supplémentaire pour que ses craintes se voient confirmées.
« Oh non… » marmonna-t-il, avant de secouer légèrement la tête, et de prendre les pattes de Judy dans les siennes, affichant l'air le plus affecté qu'il pouvait. « Je suis tellement, tellement désolé, Carotte… Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. J'ai déconné, sincèrement. Tu as le droit de m'en vouloir… Jamais je n'aurais pensé faire une chose pareille, même bourré. Mais je suppose que comme c'est toi, je ne pouvais pas anticiper… Mais ça n'excuse rien. Pardonne moi, je suis vraiment qu'un sale renard dépravé… »
« Hey ! Tout doux ! » répondit Judy en écarquillant les yeux, n'étant pas tout à fait sûre de comprendre la raison de son excitation coupable. Finalement, elle lui offrit un petit sourire, et déclara en ricanant : « Bon sang, je regrette de ne pas avoir le stylo-carotte sous la patte, j'aurais tellement voulu enregistrer ce que tu viens de dire. »
« Qu… Quoi ? T'es… T'es pas en rogne ? » s'exclama Nick, au comble de l'incompréhension.
« Pourquoi ? Pour avoir passé la meilleure nuit de ma vie ? Non, pas vraiment… »
Elle venait de dire la meilleure nuit de sa vie ? Nick laissa une nouvelle fois la stupeur définir son expression… et il commença à sérieusement paniquer. Avaient-ils été aussi loin, sans qu'il soit capable de s'en souvenir ? Au-delà du gâchis que cela représentait à ses yeux, il aurait été absolument dégoûté de ne pas pouvoir se remémorer quelque chose de si important. Ce seul raisonnement ramena un peu de cohérence à son esprit encombré de sommeil, et paralysé par la migraine. Non, il n'était pas possible que les choses se soient passées comme ça… Mais il valait mieux en avoir le cœur net.
« Attends une minute, Carotte… On n'a pas… » il fit un petit roulement de la patte, pour faire comprendre qu'il n'osait pas dire les mots. « On n'a rien fait de… tendancieux ? Pas vrai ? »
Judy poussa un petit rire, avant de secouer la tête pour répondre par la négative, ce qui le rassura énormément. Il poussa un long soupir de soulagement, avant de ricaner bêtement face à son imagination un peu trop fertile.
« Il semblerait que même sous l'effet de l'alcool, tu restes un parfait gentlemammal, Nicholas Wilde. » ironisa la lapine en levant les yeux au ciel. « Et tu te doutes bien que je n'aurais pas laissé faire ça… Pas comme ça, du moins… Ça aurait été… »
« Du gâchis. » acheva-t-il à sa place.
Judy se contenta d'hocher la tête pour répondre. Cela lui semblait assez évident. Néanmoins, elle posa une patte délicate contre son avant-bras, avant de lui offrir un sourire tout en douceur. « En revanche, j'ai appris hier soir que l'ivresse te déliais les lèvres… Et te rendais incroyablement romantique. »
Nick lui lança un regard dubitatif en grimaçant légèrement à cette nouvelle. Il craignit soudain le pire, n'osant pas poser la question fatidique… Mais au bout de quelques secondes d'un silence pesant, il se racla finalement la gorge. Il aurait tué pour avoir droit à une gorgée d'eau. « Hum… J'ai dit ou fait quelque chose d'étrange ou de déplacé ? »
« Tu ne te souviens de rien ? » demanda Judy, essayant de dissimuler au maximum la déception qui marquait sa voix… Elle n'avait pas besoin de s'y obliger, car elle transpirait ce sentiment par tous les pores de sa peau. Nick aurait pu le comprendre rien qu'en regardant l'éclat léger de son regard s'assombrir légèrement. Le renard en déduit sans mal ce qui avait pu se passer, mais il ne se sentait pas prêt à affronter une telle conversation dans l'état où il se trouvait. Aussi, décida-t-il de botter en touche.
« Non, désolé, Carotte… C'est le trou noir. »
« Je… Je vois… » répondit-elle d'une voix légèrement cassée, tout en s'obligeant à maintenir une expression sereine, ce qui semblait lui demander un effort considérable.
Nick avait envie de s'arracher les yeux pour se montrer si cruel avec elle… Mais cet étrange sentiment de crainte le gagnait à nouveau, et l'obligeait à délayer encore et toujours une avancée plus brusque et plus claire de la relation qu'il partageait avec Judy. Néanmoins, il ne pouvait se montrer ouvertement fermé sur la question, car il savait que cela aurait été injuste vis-à-vis de la lapine… Et aussi envers lui-même, d'un côté. Pourquoi les choses avaient-elles besoin d'être aussi compliquées ?
« Tu veux en parler ? » proposa-t-il d'une voix incertaine.
Judy secoua la tête, regagnant un peu de sa composition usuelle. Elle raffermit sa position sur le lit, et afficha une expression plus sereine. « Non… Ce ne serait pas juste, si tu ne t'en souviens effectivement pas. Ça ne devrait pas… Se passer comme ça. »
Aux paroles de Judy se superposèrent celles que Fangmeyer avait employées la veille, lorsqu'il l'avait rejoint au comptoir… L'un des derniers souvenirs cohérents qu'il conservait de la fin de soirée. Lui aussi, avalait parlé de quelque chose de « juste » dans leur relation. Visiblement, cela faisait sens aux yeux de la lapine… Pourquoi les choses n'étaient-elles pas plus claires pour lui ? Il la faisait visiblement souffrir, même si elle ne le montrait pas. Nick s'en sentit particulièrement désolé, et inclina la tête, décidant d'ignorer sa migraine pour se tourner vers Judy, glissant une patte légèrement tremblante le long de son oreille.
« Pardonne-moi, Carotte… » murmura-t-il avec sincérité.
Judy secoua légèrement la tête en affichant un sourire décontracté. « Ce n'est rien, Nick. Je te l'ai dit. »
« Tu es sûre ? »
« Oui. N'en fais pas toute une histoire. » elle attrapa sa patte entre les siennes. Nick le remarquait souvent lorsqu'il était auprès d'elle, mais à certains moments cela lui sautait aux yeux plus que d'habitude, comme en cet instant : Judy était si petite, et semblait parfois si fragile… Cela éveillait en lui des instincts protecteurs qu'il ne se connaissait pas. Son cœur s'emballa légèrement, et à l'expression dubitative que lui lança la lapine, il était clair qu'elle l'avait remarqué.
« Tu te sens bien ? » demanda-t-elle sur un ton concerné.
Nick opina du chef, avant de légèrement grimacer. « Seulement cette foutue migraine… J'ai ce que je mérite, j'imagine. »
« Tu peux le dire… » déclara la lapine d'un air moqueur, avant de se glisser vers le bord du lit. « Reste-là, je vais te chercher de l'aspirine… J'ai vu où tu la rangeais, dans ton armoire à pharmacie. »
Le renard lui offrit un sourire de gratitude en se laissant retomber contre son oreiller. Habituellement, le confort d'un lit ne lui était pas indispensable pour trouver sommeil et repos, mais après plusieurs nuits passées sur le canapé, et étant donné son état actuel, il n'allait pas se plaindre.
« Et sans vouloir abuser, si tu peux également me rapporter un grand verre d'eau… Voire même un pichet… Ce ne serait pas de refus. » maugréa-t-il en plaquant ses deux pattes contre ses yeux. Il avait l'impression que le moindre mouvement oculaire lui occasionnait des lésions cérébrales. Mister Tequila et ses redoutables maracas n'avaient pas fini de jouer leur concert au creux de ses méninges. Là, ils en étaient seulement au rappel.
Judy reparut quelques minutes plus tard, lui tendant deux comprimés d'aspirine et un grand verre d'eau glacée. Elle fit ensuite le tour pour déposer un large pichet sur la table de chevet de Nick. Le renard la remercia brièvement avant d'ingurgiter les deux pilules, tout en les accompagnant d'une rincée d'eau glacée. Il poussa un grognement extatique en sentant sa bouche se réhydrater en absorbant le liquide telle une éponge…
Les yeux clos, Nick ne se rendit compte du retour de Judy auprès de lui qu'au moment où elle se lova contre son corps, déposant sa tête sur son torse, qui semblait visiblement avoir pris les fonctions d'oreiller, depuis peu. Le renard tourna la tête vers elle, incrédule, ne pouvant distinguer son expression car il n'avait vue que sur l'arrière de son crâne, mais à la respiration lente et mesurée qu'elle manifestait, il semblait clair qu'elle cherchait à se rendormir.
« Carotte… Tu… »
« Hmm ? » marmonna-t-elle d'une voix légèrement pâteuse. « J'ai pris mes antidouleurs en allant chercher ton aspirine, donc si tu as encore quelque chose à me demander, ne traîne pas… Parce que je ne vais pas tarder à sombrer… »
« Je… Je vais peut-être aller me recoucher sur le canapé, non ? » proposa Nick d'une voix incertaine, qui exprimait la gêne qu'il ressentait. Si l'alcool l'avait désinhibé la veille, il ne faisait plus effet ce matin, et le renard ne savait pas trop si laisser Judy dormir encore une fois avec lui… contre lui… était la meilleure chose à faire, étant donné leur situation. Mais d'un autre côté, son esprit le suppliait d'arrêter de tergiverser et de simplement profiter de la chance qu'il avait. De surcroît, se déplacer n'aurait fait que relancer sa migraine, qui s'était à peine calmée depuis quelques minutes. Une raison de plus de céder à la tentation.
La réponse de Judy ne se fit pas attendre. « Tu fais comme tu veux, Nick… Mais il faudra me traîner avec, alors… ». Et pour lui faire comprendre ce qu'elle sous-entendait par-là, elle passa une patte autour de son torse, le ceinturant du mieux qu'elle pouvait. Visiblement, elle n'était pas prête à renoncer au bien-être qu'elle ressentait à son contact.
Le renard poussa un soupir, avant de demander : « Ça va devenir une habitude ? »
« Hmm-Hmm. » marmonna Judy, comme pour confirmer. Elle semblait sur le point de s'endormir. Nick afficha une expression dubitative en comprenant soudain qu'il vaudrait mieux qu'il s'acclimate au fait de partager sa couche, car une certaine lapine avait pris goût à dormir à ses côtés, et ne semblait pas prête à renoncer à ce petit plaisir, ni maintenant… Ni jamais, en fait. Le renard se détendit quelque peu, avant de pousser un soupir de contentement, en laissant retomber sa tête contre son oreiller. Instinctivement, sa patte vint entourer le corps de Judy pour la presser un peu plus contre lui. Elle poussa un petit gémissement satisfait à ce contact, et Nick ne put réprimer un sourire à l'audition de ce son… Pourquoi se mentir plus longtemps à lui-même en rejetant uniquement la faute sur elle ? Lui aussi aurait bien du mal à trouver le sommeil autrement, à partir de maintenant.
L'officier Simon Fangmeyer se reconnaissait beaucoup de défauts. Il était relativement paresseux lorsqu'il devait s'afférer à une tâche qui ne l'inspirait pas, il était soupe au lait, caractériel, véhément, souvent obtus, et avait du mal à avouer ses torts, même lorsqu'il avait parfaitement conscience d'être dans l'erreur. Mais si vous cherchiez quelqu'un à même de tirer profit de ses défauts afin d'en faire des qualités, il était le mammifère qu'il vous fallait. L'un de ses principaux défauts, et qu'il reconnaissait d'avantage comme un bienfait, était son entêtement caractéristique, un trait de caractère souvent haï chez les policiers, autant de la part de leur hiérarchie, que des criminels qu'ils pourchassaient. Fangmeyer ne savait pas renoncer. Il n'abandonnait jamais.
Il avait laissé tomber une fois dans sa vie, il avait baissé les bras, passé l'éponge, tiré un trait sur l'essentiel… Et encore aujourd'hui, il avait l'impression que cette décision avait marqué son existence de la plus négative des façons. Il s'était donc promis de ne plus jamais se laisser aller à la facilité, au renoncement ou à l'abandon, que ce soit dans sa vie privée, ou professionnelle.
Aussi, lorsque le lieutenant Teddy Delgato lui avait expressément demandé d'arrêter les frais concernant l'affaire Blake Hareson, le loup blanc avait-il grimacé, acquiesçant pour satisfaire les attentes de son supérieur, tout en sachant pertinemment qu'il ne lâcherait rien, pas tant qu'il aurait les moyens de persévérer. Fangmeyer avait une théorie à ce sujet : son entêtement était une conséquence génétique, issue de plusieurs centaines de générations d'ancêtres issus de la famille des loups arctiques… Se nourrir et survivre dans des conditions extrêmes exigeaient un acharnement sans faille. Eh bien, c'en était de même pour lui. Abandonner, abdiquer, s'était se désavouer lui-même. Il ne pouvait aller à l'encontre de sa nature, après tout : l'instinct primait toujours sur le reste. Aucun mammifère, dans le monde entier, ne pouvait nier cette vérité.
« Dwayne ! T'es debout, j'espère ? »
Fangmeyer se tenait dans la cuisine du duplex qu'il louait à la périphérie de Tundraville, un bol de céréales entre les pattes, la cuillère à moitié enfoncée dans la gueule. A ses côtés, posée sur le buffet, se trouvait la cafetière qui lui avait tenu compagnie depuis qu'il s'était réveillé, la tête en vrac, et la migraine au front… Face à cet état pitoyable, qu'il ne connaissait que trop bien (le loup blanc ne prétextait pas comme qualité sa tendance à se taper des cuites un peu trop régulières), il n'y avait qu'une solution miracle : café noir, très serré, sans sucre, en grande quantité… En très, très grande quantité. Moins de maux de tête, plus d'excitation. Tour ce qu'il lui fallait, en somme.
« Dwayne ! Je te cause ! »
Devant l'absence de réponse à son appel, Fangmeyer poussa un soupir, avant de beugler plus fort : « Je te laisse trente secondes pour virer ton cul de ton lit, sinon je te jure que je viens te déloger moi-même, avec pertes et fracas ! »
Un râle de protestation provient de la porte adjacente au couloir ouvrant sur la cuisine, et sur lequel était placardé le traditionnel panneau « Keep-Out » assorti du symbole de risques radioactifs… A chaque fois que Fangmeyer passait devant la porte et que ses yeux glissaient sur ce signe, il ne pouvait réprimer un sourire… Il était clair que quiconque se risquant sur le territoire de Dwayne avait de grandes chances de rencontrer des dommages d'ordre sanitaire.
La porte de la chambre s'ouvrit à la volée, laissant apparaître un jeune loup d'une quinzaine d'années, au pelage d'un blanc pur, à l'exception d'un masque gris qui entourait ses yeux d'une couleur bleue intense. Il portait en tout et pour tout un caleçon, ainsi qu'un débardeur figurant un doigt d'honneur particulièrement imposant, entouré d'un cercle de flammes. Fangmeyer savait très bien ce qu'indiquait l'expression imprimée au dos de ce haut de pyjama grotesque, qui proclamait : « A Wheelington, on t'emmerde aussi par devant ». Le loup blanc éructa un léger rire, manquant de peu de s'étouffer avec ses céréales.
« Salut, Simon… » maugréa l'adolescent en traînant des pattes dans la cuisine.
« Dwayne, tu veux me mettre en retard, ou quoi ? »
Fangmeyer déposa son bol dans l'évier avant de passer aux côtés du jeune loup, lui frottant brusquement la tête d'une patte énergique, au passage, provoquant un vrai capharnaüm dans son pelage déjà en vrac. Dwayne poussa un râle de protestation, avant de se dégager pour se précipiter vers le frigo. Le voyant faire, Fangmeyer se racla la gorge, comme pour le rappeler à l'ordre.
« Tu as dix minutes et on part, p'tit génie ! »
Le loup blanc se demandait parfois comment un cerveau comme celui de Dwayne Fangmeyer, son seul et unique petit frère (il en avait beaucoup d'autres, ainsi que des sœurs, issus de la même portée que la sienne, et plus âgés également), unanimement reconnu comme un génie rare, pouvait s'accorder à un mode de vie si flegmatique et passif. Cela faisait partie de son charme particulier, bien entendu… Mais quand Dwayne vivait chez leurs parents, Fangmeyer n'avait à y faire face que de temps en temps, lorsqu'il leur rendait occasionnellement visite dans leur ville natale, Wheelington. A présent, il devait s'y confronter au quotidien, et s'assurer que le jeune loup ne se laisse pas totalement aller, et soit appliqué dans le suivi du cursus spécial qui l'avait amené à venir vivre à Zootopie, auprès de son grand frère. Et forcément, prendre en charge un jeune en pleine crise d'adolescence, qui s'avérait en plus disposer d'un QI de 210, et affrontait à l'âge de quinze ans seulement les cursus de hautes écoles d'ingénierie (où la plupart de ses camarades avaient au moins quatre ans de plus que lui), n'était pas une mince affaire… Fangmeyer avait déjà bien du mal à se gérer lui-même, alors devoir s'occuper d'un tel cas…
« T'es encore rentré tard hier soir, Simon… » commenta Dwayne en extirpant du frigo une bouteille de boisson vitaminée. Le loup blanc se demandait souvent comment son petit frère parvenait à avaler ces trucs.
« Désolé. Je ne t'ai pas réveillé ? »
« Je crois avoir implicitement répondu à cette question en faisant le constat que tu étais rentré tard. »
Fangmeyer fronça les sourcils à la remarque. Dwayne était particulièrement doué pour faire preuve de ce genre de cynisme détaché, qui semblait toujours vouloir rabaisser les autres au niveau qu'ils se devaient d'occuper par rapport à lui… En-dessous, nécessairement.
« Bien… On supposera que ça n'a pas trop impacté tes quatorze heures de sommeil hebdomadaires, dans ce cas. » rétorqua ironiquement Fangmeyer en croisant les bras sur son poitrail, soulignant ainsi la flemmardise manifeste de Dwayne. Le loup blanc avait déjà revêtu son uniforme, et il ne lui restait plus qu'à rassembler quelques affaires pour être prêt au départ. Son service commençait dans quarante minutes, mais il devait d'abord déposer son frère à l'université.
Il s'enquit donc de finaliser ses préparatifs tandis que son frère achevait son « déjeuner » et revêtait des vêtements… à peine dignes de ce nom, étant donné la nature de ces frusques, trop grandes pour lui, usées jusqu'à la corde, et qui sentaient sincèrement le bouc (sans vouloir offenser le moindre bouc, songea cependant Fangmeyer).
« Tu vas tuer ton odorat, à force de porter ce genre de trucs. » commenta le loup blanc en donnant un coup de coude à son frère.
« Pour l'usage que j'en fais… » répondit ce-dernier sur un ton détaché.
« T'as toutes tes affaires ? »
« J'ai l'essentiel ! » répliqua-t-il en pointant son index contre ses tempes. Fangmeyer leva les yeux au ciel avant de pousser son frère vers la sortie, verrouillant l'appartement derrière eux. Sa vie n'était déjà pas simple auparavant… Avoir Dwayne à charge ne la rendait pas forcément plus compliquée, bien entendu, mais ça n'arrangeait rien.
Fangmeyer déposa Dwayne aux abords de l'université de Savannah Central, lui évitant ainsi l'affront de se faire voir déposer par son grand-frère, mais passa quelques minutes supplémentaires à l'observer, pour s'assurer que le jeune loup prenait bien la direction des bâtiments… Il avait tendance à s'abstenir de se rendre en classe, de temps en temps… Il fallait dire qu'en dépit de la haute teneur technique et scientifique des enseignements transmis dans son cursus (Fangmeyer s'était amusé une fois à feuilleter les cours de son frère, et s'était rapidement arrêté en sentant poindre une violente migraine), Dwayne avait tendance à s'ennuyer, car tout ceci était aussi clair et limpide pour lui qu'une simple addition du type 2+2 = 4.
Lorsqu'il se fut assuré que le jeune loup était bel et bien là où il devait être, il fit démarrer sa voiture, et prit la direction du poste de police principal.
« Crache le morceau, Blake ! »
Fangmeyer venait de frapper des deux pattes sur la table, et était penché en avant, l'air agressif. Ses babines retroussées dévoilaient ses crocs, et ce spectacle semblait réjouir son interlocuteur au plus haut point.
Confortablement installé de l'autre côté du bureau d'interrogation se tenait Blake Hareson, vêtu de l'ensemble de survêtements gris que le ZPD avait mis à sa disposition suite à son arrivée dans ses locaux. Le lièvre contemplait l'officier qui lui faisait face avec dédain, un vague sourire imprimé au visage. Ses pattes étaient menottées, et le tout relié par une chaîne à la surface d'acier de la table.
« Ma mère m'a toujours dit d'éviter de parler aux inconnus, surtout quand ils ont des arguments aussi… tranchants. » répondit Blake d'une voix provocante en faisant un petit mouvement de menton en direction de la mâchoire serrée de Fangmeyer.
« Oh, mais nous ne sommes plus des inconnus l'un pour l'autre à présent, pas vrai ? » argua le loup blanc en esquissant un léger rictus. « Après tout ce temps passé ensemble, ces derniers-jours. »
« Des moments inoubliables, vraiment. » déclara Blake d'une voix cynique. « Quel dommage que nos petits échanges prennent bientôt fin. Dans moins de quarante-huit heures, je serai loin d'ici, et de ton insupportable ténacité, prédateur. »
« Je me fous d'où tu seras dans quarante-huit heures, proie. » répliqua le loup blanc sur un ton égal de mépris, ce qui eut au moins le mérite d'irriter quelque peu son interlocuteur. « Tu ne comprends toujours pas ? Tu n'es rien pour nous… Juste un caillou sur le chemin, un indice, une vague piste, un morceau de viande à renifler… »
« Ou à croquer ! » le coupa Blake en affichant un sourire cruel. « Avoue que tu rêves d'en prendre une bouchée ! C'est dans ta nature ! »
« Ce que tu n'as pas l'air de saisir, en revanche… » poursuivit Fangmeyer en ignorant totalement l'intervention provocante du lièvre. « … C'est que tu n'es rien non plus, aux yeux de ceux que tu cherches à couvrir. Ils t'ont bien manipulé pour obtenir de toi ce qu'ils voulaient, mais maintenant ? Tu vas pourrir en prison pour… quelques années, au moins, non ? »
« Je n'en serais pas aussi sûr à ta place. Et d'ailleurs, je ne couvre personne… Je te l'ai déjà dit : c'est moi le cerveau des opérations. C'est moi qui ai commandité l'agression de cette catin. » Blake se laissa aller à un léger ricanement suite à la profération de ce mensonge éhonté.
Fangmeyer dû prendre sur lui pour résister à l'envie d'envoyer son poing à la figure de ce salopard, qui ne manquait jamais d'appuyer sur la corde sensible. Mais céder à la violence aurait été lui donner raison, en sus de lui rendre service par rapport à sa défense. Son avocat avait déjà tenté plusieurs recours pour vices de procédure, et avait réussi à extirper son client des griffes de l'équipe d'enquête du ZPD. Fangmeyer savait très bien qu'en se montrant trop insistant, il risquerait de faire plus de mal que de bien à la réputation du poste de police principal.
Aussi, le loup blanc se redressa, réajustant tranquillement le nœud de sa cravate, prit une profonde aspiration, et déclara calmement : « Un message à faire passer à madame ? »
L'expression de Blake se transforma sur l'instant, son sourire narquois disparaissant pour laisser entrevoir une soudaine angoisse difficilement contenue. « Qu'est-ce que tu veux dire, saloperie de loup ? »
Voyant l'effet qu'avait sa déclaration sur son interlocuteur, Fangmeyer se fendit d'un léger sourire et se redressa, dominant le lièvre de toute sa hauteur. « Je pense que tu as très bien compris. Il est temps pour moi d'aller saluer madame Hareston, tant que j'en ai les moyens. Quoi de plus normal, dans le cadre d'une enquête criminelle impliquant son époux ? »
« T'as pas intérêt à approcher ta sale gueule de ma femme ! » protesta Blake en se redressant, faisant tinter la chaîne qui le retenait au bureau.
« C'est dommage, Blake… Car il se trouve que c'est exactement ce que j'ai prévu de faire aujourd'hui. On aurait pu lui épargner cela, si tu t'étais montré un peu plus… coopératif. Mais bon… J'espère seulement que je ne vais pas avoir à lui apprendre que son mari est un terroriste extrémiste avec un QI de deux, et du sang sur les pattes. » Fangmeyer marqua une pause réflexive, en appuyant son index contre le bout de son museau, avant de pousser un petit cri de surprise, comme pour souligner sa propre erreur. « Oh ! Mais suis-je bête… Elle doit forcément le savoir, pas vrai ? Et si elle sait, alors on peut l'incriminer pour complicité tacite. »
« Espèce de sale fils de… »
« Doucement, Blake. » l'avertit Fangmeyer d'une voix glaciale. « Tu peux me traiter de tous les noms que tu souhaites, mais ne t'avise surtout pas d'insulter ma mère… Tu risquerais de voir tes délires sauvages à mon égard devenir beaucoup plus concrets. »
Blake éructa d'un air méprisant, avant de se tendre dans sa direction. « Tu crois que j'ai peur de tes petites menaces ? Tu crois que je me fais du souci pour ce qui pourrait arriver à ma femme ? Tu peux rien faire vis-à-vis d'elle ! Mon avocat me l'a assuré ! »
« On en reparlera plus tard. Seulement, tu devrais prendre ton appel du jour pour contacter tata, ou mamy, ou bien encore la gentille voisine, parce qu'il y a de fortes chances qu'il faille trouver quelqu'un pour garder les gosses pendant quelques temps. »
Fangmeyer tourna les talons, faisant la sourde oreille à la tempête d'insultes et de menaces que l'ouragan Blake se mit à faire déferler à son encontre. S'il fallait en arriver jusqu'à mettre sa femme en examen, ne serait que quelques heures, pour faire comprendre à ce lièvre que ses menaces n'étaient pas des paroles en l'air, alors Fangmeyer le ferait. Il s'en moquait éperdument, quitte à être en tort, car il ne lâchait jamais l'affaire. L'abandon n'était pas une option, et il avait moins de quarante-huit heures avant que cette enquête soit officiellement retirée à l'équipe de Bogo. Alors oui, il irait voir madame Hareston, quitte à terroriser l'intégralité de la pléthore de gamins qui devaient infester son terrier, quitte à passer pour un monstre sans cœur, pour un flic excessif et obstiné. Si ça pouvait lui permettre d'obtenir les noms des leaders des Gardiens du Troupeau, alors il arrêterait cette hase.
« Vous n'allez pas arrêter cette hase. »
« Mais chef ! »
Bogo fronça les sourcils. S'il avait pu se montrer plus impassible et imposant encore, il se serait transformé en une colossale statue antique, au regard figé implacable. Fangmeyer faisait pâle figure, assis dans sa chaise, face au bureau gigantesque du buffle.
A l'entrée du bureau, engoncé dans un impeccable costume noir, dont les seuls boutons de manchette devaient valoir plus que les salaires conjoints des deux fonctionnaires présents dans la pièce, se tenait un suricate au pelage finement brossé, et qui affichait un air distant et noble. Entre ses pattes reposaient un épais dossier, méticuleusement dressé.
« Il est indigne que vos officiers persécutent ainsi la tranquillité de la famille de mon client, chef Bogo. Madame Hareston et ses enfants sont déjà suffisamment traumatisés par l'injustice qui frappe leur foyer. »
La voix pincée et maniérée qu'employait Jérémiah Quillspray, avocat en charge de la défense de Blake Hareston et de Morris Staliord, était à l'image de son apparence guindée et précieuse. Il avait beau être minuscule en comparaison des autres mammifères présents dans la pièce, il émanait de lui une aura d'arrogance et de supériorité absolument écœurante. Bogo se frappa de la patte contre le front, avant de pousser un soupir de lassitude.
« J'ai bien saisi les intérêts que vous cherchez à défendre, maître Quillspray. Je vais régler ça avec mon subordonné, vous pouvez partir serein. »
Le suricate afficha une expression légèrement vexée. Il se faisait éconduire avec politesse, mais éconduire tout de même. Voyant que Bogo ne prononcerait pas le moindre mot supplémentaire tant qu'il serait présent, et ne parvenant pas à soutenir plus longtemps le regard à la fois froid et neutre qu'il lui adressait, Quillspray secoua finalement la tête et se dressa sur la pointe des pattes pour saisir la poignée de la porte.
Avant de quitter la pièce, il se retourna néanmoins une dernière fois, ressentant certainement la nécessité d'avoir le dernier mot (déformation professionnelle des plus communes chez les avocats). « Faites en sorte que ce loup garde ses distances avec la famille de mon client, Bogo, ou je fais lancer à l'encontre de votre équipe une plainte auprès des Affaires Internes pour abus de droits légaux. »
Ayant lâché ces mots sur un ton furieux, que sa physionomie malingre rendait plus comique qu'impressionnant, il claqua la porte derrière lui, avec toute la force qu'il pouvait déployer (c'est-à-dire relativement peu).
Bogo laissa s'écouler quelques secondes pour s'assurer que les oreilles du suricate ne trainaient pas à quelques encablures de la porte, avant de reporter son expression sévère en direction de l'officier Fangmeyer.
« Qu'est-ce qui vous prend exactement, Fangmeyer ? » commença Bogo d'une voix posée, mais néanmoins glaciale. « Vous m'avez toujours semblé être une tête brûlée, mais le qualificatif « d'imbécile » ne m'était encore jamais venu à l'esprit, vous concernant ! »
« Je suppose que ce n'est plus le cas, désormais ? » questionna le loup blanc d'une voix incertaine, en grimaçant d'un air contrit.
« Ai-je vraiment besoin de répondre à cette question ? » argua le buffle en ponctuant sa phrase par un puissant soupir de lassitude. « Je gère des cas comme le vôtre à longueur de journées, Fangmeyer, et vous n'êtes pas le premier que je dois reprendre parce qu'il fait du zèle vis-à-vis de cette affaire. J'ai déjà remonté les bretelles de Delgato… Je pensais qu'il avait transmis le message aux membres de son équipe ! »
Ainsi, Teddy Delgato, le lieutenant froid et distant qui semblait avoir pris ses distances par rapport à l'enquête et lui avait plus ou moins ordonné d'en faire autant, s'était de prime abord investi un peu trop dans ses investigations ? Il avait dû subir les mêmes remontrances que lui, de fait… Fangmeyer eut un regain d'estime pour le tigre, en dépit de la situation tendue dans laquelle il se trouvait.
« Chef… Sauf votre respect, je pense que nous n'investissons pas assez d'efforts et d'énergie dans la résolution de cette enquête. »
« Oh, vous croyez ? » questionna Bogo d'une voix pleine d'ironie. « Peut-être parce que quelqu'un juge bon de nous mettre des bâtons dans les roues, qu'en dites-vous ? Je me retrouve avec cette fouine de Quillspray qui n'a que le mot « Affaires Internes » à la bouche, et les gros pontes de l'administration qui jaugent la situation d'un œil critique et me pressent de ne pas faire d'esclandres… Vous devinez bien que la dernière chose dont j'ai besoin, c'est que vous fournissiez un prétexte à tous ces gratte-papiers pour faire imploser mon service ! »
« Chef ! Un de nos officiers a été attaqué ! Dans nos locaux ! Par un groupuscule spéciste ! C'est un acte terroriste odieux qui entache l'image du ZPD tout entier ! On ne va pas laisser passer ça, tout de même ? »
Bogo frappa du poing sur la table, avec violence, et sans prévenir, faisant sursauter Fangmeyer sur son siège. « Fermez votre museau maintenant, Fangmeyer ! »
Ayant obtenu le silence qu'il attendait de son subordonné, Bogo retrouva un peu de calme, avant de s'appuyer des deux coudes sur la surface de son bureau, pur se pencher en direction de son interlocuteur, qu'il recouvrit de son ombre imposante.
« Cette affaire va être transférée à l'équipe de Byers, au poste de police du District Nocturne. »
« Oui… l'une des moins performantes de la ville, on le sait bien. » répliqua Fangmeyer avec emphase.
« Je vous ai dit de la fermer ! » intervint à nouveau Bogo, plus véhément cette fois-ci. Impossible de tenir tête face à une telle démonstration d'autorité naturelle. Le loup blanc acquiesça, ce qui ne fit pas disparaître l'expression courroucée du buffle. « Ecoutez, Fangmeyer… Il y a visiblement plus en jeu ici que la seule agression subie par Hopps. Vous devez vous en douter maintenant, puisque débarquent successivement les gros bonnets de la justice… Vous ne voyez que la face émergée de l'iceberg alors suivez mon conseil : laissez tomber. »
Le message implicite était suffisamment clair aux yeux de Fangmeyer. Bogo savait quelque chose, une chose qu'il n'était pas en mesure, ni même en droit, de divulguer. Peut-être une information compromettante sur une personnalité importante suspectée, de près ou de loin, d'avoir des liens avec toute cette affaire. Au-delà d'assurer la défense des deux criminels inculpés, Quillspray avait surtout été engagé pour nettoyer le désordre administratif et judiciaire que l'affaire n'avait pas manqué de soulever. En somme, son boulot était d'étouffer la braise dans son lit, avant le départ de l'incendie… Il n'était plus question de rendre justice, dans ce cas précis, mais d'empêcher un esclandre.
« Chef… » tenta de protester Fangmeyer une dernière fois. « Après ce qu'il s'est passé avec l'affaire Bellwether, je pense… Je pense que nous devrions… nous devrions faire preuve de plus d'intégrité que ça… »
Bogo se figea un instant, et le loup blanc sut pertinemment que quelque part, derrière l'armure d'impassibilité et de conformisme qui composait son être physique, la fibre sensible du buffle avait été touchée. Mais cela ne dura qu'un instant, avant que le poids de ses responsabilités ne le ramène à la dure réalité. Celle dans laquelle le ZPD était une institution publique, au service de la municipalité, et qui agissait selon les ordres et les attentes de l'administration civile.
« Laissez-moi vous le dire en quelques mots, Fangmeyer… » déclara Bogo de la voix la plus sombre et menaçante qu'il pouvait employer. « Ce que vous pensez, on s'en cogne. Maintenant, sortez d'ici. Et je vous interdis d'entrer à nouveau en contact avec Blake Hareston. »
Légèrement blessé par ces propos, mais d'avantage par le déni de responsabilité dont son supérieur faisait preuve (sans doute bien malgré lui), Fangmeyer acquiesça avant de se redresser, quittant le confort tout relative de son siège.
« Vous me retirez de l'affaire ? » demanda-t-il sans véhémence, sur le seul ton de la curiosité.
« 'N'en vois pas l'intérêt. » argua Bogo, qui portait déjà son attention sur d'autres dossiers en attente. « Cela me demanderait plus de temps à faire de la paperasse qu'autre chose. L'affaire nous sera retirée dès lundi, de toute manière. Gardez vos distances avec le suspect et ses proches, et tenez-vous à carreau. C'est tout ce que j'attends de vous. »
« Bien, monsieur. » répliqua Fangmeyer en saluant dignement, avant de quitter le bureau.
Ce que Bogo n'avait visiblement pas compris au sujet de Fangmeyer, c'est qu'il ne renonçait jamais. Le chef lui avait ordonné de ne pas approcher Hareston ou sa famille, et il se tiendrait à cet ordre. Mais il ne l'avait pas retiré de l'enquête et ne lui avait pas interdit de mener d'autres investigations. S'il lui fallait jouer sur les mots, alors il le ferait, car il ne reviendrait pas en arrière : il irait jusqu'au bout. Une qualité ou un défaut ? Peu lui importait… En cet instant, alors que ses illusions de justice était un peu plus ébranlée par ce qu'il venait de vivre, il pensait pouvoir se raccrocher à ses propres certitudes. Et il était certain d'avoir le dernier mot.
Il porta la patte à la poche de poitrail de sa chemise, pour en retirer la petite carte de visite que Nick lui avait confié la veille… A défaut d'autre chose, il pouvait toujours se rabattre sur cette piste. Sans perdre une seconde, il prit la direction du scellé. Il avait un certain téléphone portable à récupérer.
Pris qu'il était par ses préoccupations, Fangmeyer ne remarqua pas la présence du suricate en costume de luxe, qui l'observait du coin de l'œil, dissimulé derrière le renfoncement qu'opérait le mur aux abords du bureau de Bogo. L'avocat fronça les sourcils en jaugeant la démarche assurée et l'expression de conviction qu'affichait le loup blanc… Une apparence qui semblait particulièrement lui déplaire, à en juger par l'expression furibonde qui marquait son visage chafouin.
D'un mouvement vif, Quillspray tira un smartphone de la poche intérieur de son veston, avant de pianoter rapidement pour composer un numéro. Il n'eut pas à attendre longtemps pour être mis en relation avec la personne qu'il cherchait à joindre.
« On a un problème, monsieur… » déclara l'avocat en suivant Fangmeyer du regard, tandis qu'il descendait les escaliers en direction du hall principal. « Il y en a un qui ne veut visiblement pas entendre raison… »
La boutique de dépannage informatique de « L'incroyable Monsieur Bonger » était un étalage pitoyable de déchets technologiques en tous genres. Les présentoirs s'étendaient d'un bout à l'autre de l'espace relativement réduit de la boutique, et présentait le triste spectacle d'un cimetière d'ordinateurs ouvert sur le ciel, les carcasses de plastiques et de métaux se trouvant noyées sous une couche épaisse de poussière.
A peine eut-il franchit la porte de la boutique, que le museau sensible de Fangmeyer fut chatouillé et stimulé. Il ne lui fallut pas plus de deux secondes pour éructer un éternuement sonore, qui eut au moins le mérite d'attirer l'attention du tenancier de la boutique, un kangourou quelque peu défroqué, emballé dans une salopette en jeans recouverte de tâches de moutarde et de cambouis, et qui avait noué un bandana rouge autour de son cou, histoire de se donner un air encore plus ringard.
« Bienvenue, cher client. C'est pour une réparation ? » questionna Grégory Bonger, le propriétaire et tenancier de la misérable boutique.
Fangmeyer s'avança vers le comptoir en réprimant une nouvelle envie d'éternuer, qui l'empêcha de se présenter pendant quelques instants. Finalement, il retrouva ses moyens, et tira sa plaque de la poche de sa veste… Pour faire bonne mesure, il avait revêtu sa tenue civile. Il ne voulait pas attirer l'attention dans cette partie plutôt malfamée de la ville.
« Officier Fangmeyer, du ZPD. C'est moi qui vous ai appelé ce matin. »
« Oh oui ! Pour cette histoire de cellulaire… » acquiesça le kangourou en grimaçant légèrement. « Vraiment, ça me met mal à l'aise de faire ça pour les poulets… »
« Nick a dit que vous pourriez m'aider… » protesta le loup blanc à voix basse, presque comme si quelqu'un était caché derrière le comptoir pour l'espionner.
« Je sais bien… Et c'est la raison pour laquelle j'ai accepté de vous rencontrer, mais ça me surprend de la part de Nick de confier ma carte à un flic. »
« Tu serais surpris ! » s'exclama une voix grave jaillissant dans leur dos. Fangmeyer tourna brusquement sur lui-même, craignant d'avoir été suivi par un collègue, ou peut-être même pire. Mais le mammifère qui se tenait dans l'encadrement de la porte de la boutique n'était rien de tout cela… Il s'agissait d'un fennec, vêtu d'un t-shirt rouge à rayures noires, et d'un short treillis aux motifs militaires. Il s'avança d'un pas détendu en direction du comptoir, employant la démarche d'un individu coutumier des lieux. Sa voix caverneuse, inattendu par rapport à son physique, résonna à nouveau dans l'espace confiné de la boutique. « Nick a viré sa cuti. Il veut devenir poulet, maintenant. »
Le kangourou écarquilla les yeux à l'audition d'une telle nouvelle, avant de s'exclamer : « Tu te fous de moi, Finnick ! »
Soudain, tout revint en mémoire à Fangmeyer, qui s'était dit en apercevant cet individu, qu'il avait l'impression de déjà l'avoir croisé quelque part. Il le pointa du doigt en clamant : « Hey ! Mais c'est toi, le fennec travesti ! Stéphanie, c'est ça ? »
« Françoise ! » répliqua le fennec sur un ton outré, presque comme si la confusion vis-à-vis de ce prénom était une insulte à sa propre personne.
« Qu'as-tu fait de ton jupon ? » questionna le loup blanc en affichant un sourire cynique.
« T'as de la chance que j'sois pas assez stupide pour briser les reins à un flic en service… » maugréa le fennec d'une voix rauque, en croisant les bras sur sa poitrine.
« Attends une minute, Finnick ! » intervint Bonger sur un ton alarmé. « C'est sérieux cette histoire ? Nick va vraiment passer du côté des bleus ? »
« Rien n'est plus sûr… » répliqua le principal intéressé en poussant un soupir de déception. « Il en démordra pas. Son petit cœur bat pour une fliquette, et il peut plus la lâcher, donc… »
Finnick laissa sa phrase en suspens, la conclusion étant évidente. Bonger resta interdit pendant quelques secondes, avant de finalement éclater d'un rire gras, qui surprit autant le loup blanc que le fennec par son explosivité et son volume.
« Hahaha ! Il m'aura vraiment tout fait, ce foutu renard ! » clama le kangourou entre deux hoquets incontrôlables. « Je te donne pas deux mois pour qu'il renonce. »
« Il ne renoncera pas. » intervint Fangmeyer d'un ton sec et assuré. Son expression tout comme sa posture n'exprimaient qu'une chose : la plus incontestable des certitudes. Si Fangmeyer avait appris une chose sur Nick au cours de leurs quelques rencontres, c'est qu'ils partageaient un point commun : ils n'abandonnaient jamais. De plus, il était clair que le renard avait des convictions profondes, et qu'il avait opéré son choix de manière réfléchie et méthodique. Aucune chance que cela soit une erreur, à ses yeux.
« On verra ça. » le contra Bonger, qui avait calmé son euphorie, et toisait à présent l'officier du regard.
« Reste que je me retrouve sans partenaire, à présent. » intervint Finnick en haussant les épaules.
« Ce qui explique la raison de ta visite aujourd'hui, pas vrai ? » l'interrogea le kangourou, qui avait manifestement décidé que le cas Fangmeyer était des plus secondaires, ce que ce-dernier ne manqua pas de remarquer. Cependant, en dépit du fait qu'il était pressé par le temps, le loup blanc resta calme et posé… Il avait trop besoin de Bonger pour risquer de se le mettre à dos.
« Ouai, c'est vrai. » affirma Finnick. « Mais certainement pas pour faire équipe avec toi. »
« De toute manière, tu le sais bien : je vais rarement sur le terrain. »
« Ça ne vous dérange pas de parler ouvertement de vos trafics devant un officier des forces de l'ordre ? » demanda Fangmeyer d'une voix mordante.
Bonger et Finnick tournèrent vers lui un même regard curieux, mais ce fut le kangourou qui intervint le premier, pour mettre en évidence la contradiction manifeste de cette réflexion : « Dixit ledit officier des forces de l'ordre qui vient demander à un petit trafiquant de faire un truc illégal pour le compte de son enquête ? »
« C'est pas faux. » lui accorda le loup blanc en hochant la tête.
« Ne vous en faites pas, surtout. » le rassura Bonger, qui se montrait pour la première fois un minimum avenant, depuis leur rencontrer. « Ce ne serait pas la première fois que je viens en aide à l'un de nos braves défenseurs du peuple. Parfois, les voies légales ne sont plus toujours efficaces, et dans ces cas-là, on est toujours heureux de connaître quelqu'un qui puisse vous guider… par des chemins dérobés. »
« La métaphore est très jolie, en sus d'être poétique… Mais ça ne m'avance pas énormément. »
Bonger opina du chef, avant de se tourner vers Finnick. « Tu m'accordes quelques minutes pour que je m'occupe de ça ? »
« Vas-y, fais ton business, je ne suis passé que pour te faucher un peu de matos. »
« Tu sais où te servir ! » répondit Bonger en faisant un vague signe de la patte en direction de la remise. Finnick s'y dirigea sans ajouter un mot, disparaissant derrière le rideau de perles qui séparait l'arrière de l'avant du magasin.
« Simple cas de conscience… » commença Fangmeyer en suivant le fennec du regard, jusqu'à ce qu'il quitte l'espace public de la boutique. « Ce n'est pas de drogue, dont vous parlez… N'est-ce pas ? »
« De la drogue ? » s'exclama Bonger d'un ton choqué. « Vous nous avez pris pour des types du cartel, ou quoi ? On est que des petits vauriens, pas des grands méchants, mon loulou. » Il souleva un sourcil dubitatif face à la conduite suspicieuse de Fangmeyer. « Nick ne vous a pas précisé quel était mon petit… truc à moi ? »
« Il a parlé d'un petit trafic sur lequel je serai bien aise de fermer les yeux… Il n'a rien dit de plus. »
« Oh. Rien d'inquiétant, ne vous en faites pas. Revenons-en plutôt à nos moutons, d'accord ? »
Mais Fangmeyer resta impassible. Il avait besoin de voir sa curiosité assouvie pour pouvoir aller plus loin. Bien qu'il ait besoin des services de Bonger, il était important pour lui de connaître la nature exacte du « criminel » auquel il faisait face. Ne serait-ce que pour être sûr. Le kangourou sembla comprendre que le loup blanc n'en démordrait pas, et il poussa un soupir.
« Si je vous le dis, vous deviendrez un flic véreux qui ferme les yeux sur un trafic en échange de petits services… C'est vraiment ce que vous voulez ? »
Fangmeyer poussa un ricanement ironique face à la tentative de dissuasion de son interlocuteur. « Oh, oui. Vous êtes tout à fait le genre à vous inquiéter pour mon éthique et mon sens moral, pas vrai ? »
« Très bien ! C'est vous qui voyez… » répliqua Bonger en levant les pattes au ciel, en signe de résignation.
Il fit le tour du comptoir et se baissa pour récupérer un étrange petit boîtier noir qui était dissimulé en-dessous. L'appareil était muni d'une antenne télescopique, et recouvert de molettes de réglages. Un cadran quadrillé de couleur verte occupait la majeure partie de l'espace restant.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Fangmeyer, soudainement intrigué. « Une sorte de modulateur de fréquence ? »
« Oh-Oh ! Mais c'est que Nick m'envoie un connaisseur ! » répondit Bonger d'une voix enjouée.
Il était vrai que Fangmeyer s'intéressait de près à la technologie. Cette passion particulière découlait du fait qu'il avait vécu une majeure partie de sa vie dans une ville de campagne reculée, où les progrès technologiques mettaient des mois à être distribués, là où ils s'exposaient et se développaient de manière exponentielle dans les grandes cités de mammifères. Il achetait alors des magazines dédiés à ces appareils extraordinaires, afin de pouvoir s'immerger un peu dans cet environnement auquel il aspirait, mais par rapport auquel il était malheureusement en décalage. De fait, il avait appris pas mal de choses en matière de technologie, d'informatique, de téléphonie ou encore de signal. Cette expertise technique lui avait d'ailleurs permis de passer une confirmation spécifique à l'académie, ce qui fit de lui un « officier spécial », expert en traitement et en exploitation des matériels technico-informatiques. Un titre un peu pompeux, qui lui avait valu d'être affecté au poste de police principal, mais qui ne le rendait pas plus apte à faire quelque chose d'aussi simple que de déverrouiller un foutu téléphone portable.
« C'est un brouilleur à ondes courtes. » répondit Bonger d'une voix extatique. « Fabrication maison ! »
« Et ça sert à quoi, concrètement ? »
« Eh bien… Je suis informaticien, réparateur et dépanneur… Du coup, j'ai besoin de clientèle. Et comme les systèmes d'exploitation sont de plus en plus fiables… J'ai comme qui dirait eu besoin de me filer moi-même un coup de pouce. » expliqua-t-il en remuant nerveusement des pattes.
« Sérieusement ? » demanda Fangmeyer d'une voix incrédule, où naissait déjà une once de reproche. « Vous utilisez ce brouilleur pour parasiter la connexion internet des gens afin qu'ils fassent ensuite appel à vos services ? »
« Oui… Et pour faire bonne mesure, après avoir dévasté leur connexion, je glisse ma carte de visite dans leurs boîtes aux lettres… Histoire qu'ils n'aillent pas voir la concurrence, vous comprenez ? »
Le loup blanc se redressa, en croisant les bras sur sa poitrine, jaugeant le kangourou d'un air sévère. Celui-ci afficha une mine légèrement contrite, avant de se frotter la tête d'une patte nerveuse.
« Hey ! C'est vous qui vouliez savoir, rappelez-vous ! » se défendit finalement Bonger, qui ne supportait plus d'être ainsi jaugé. « Et puis, si ça peut vous rassurer, je pratique les prix les plus avantageux de la ville ! »
« Quel sens moral ! » ironisa Fangmeyer en secouant la tête. Mais il extirpa finalement le téléphone de Blake de sa poche, dézippant le paquet hermétique qui le contenait pour laisser glisser l'appareil sur le comptoir. Il arrêta Bonger lorsque celui-ci s'apprêtait à le prendre en patte, pour lui tendre une paire de gants chirurgicaux.
« Ah, oui… Ne laissons pas nos empreintes partout, pas vrai ? » déclara le kangourou en enfilant les gants blancs, encore tout poudreux de talc.
« Ca vaudrait mieux pour vous. J'ai pas envie que cette histoire vous attire des ennuis, si je me fais prendre. »
« C'est très généreux de votre part, sincèrement. » répondit Bonger en levant les yeux au ciel.
Alors qu'il allait se mettre au travail, Fangmeyer l'arrêta une dernière fois, plaquant sa patte sur son avant-bras afin de stopper son mouvement. Le loup blanc ferma les paupières, prit une profonde aspiration, avant de déclarer : « Qu'on soit clair, je ferme les yeux sur votre trafic parce que vous faites ça pour moi… Mais ça ne veut pas dire que je vous couvrirai si jamais vous vous faites gauler un jour ! »
« Inutile de le préciser. » répondit sèchement le kangourou en dégageant son bras de l'emprise du policier. « Je vous aide uniquement parce que vous venez de la part de Nick, pas parce que j'attends quelque chose de vous. »
« Alors on est d'accord. »
« On est d'accord. » acquiesça Bonger en se saisissant enfin de téléphone portable.
La manipulation fut rapide, et d'une simplicité extrême. Bonger retira la carte SIM du téléphone de Blake pour la remplacer par une autre, corrompue pour sa part, dont la fonction était de faire croire au téléphone qu'il réinitialisait ses fonctions sur la base de cette nouvelle carte. Cela permit au kangourou d'enregistrer un nouveau mot de passe pour le déblocage du téléphone. Il ne restait plus qu'à réintroduire la SIM originelle, et le tour était joué.
« Et voilà le travail, monsieur l'officier. » déclara Bonger en présentant à Fangmeyer le portable déverrouillé de Blake Hareston.
« Je suis toujours surpris de constater à quel point les manœuvres les plus utiles sont finalement les plus simples. » constata le loup blanc en affichant un sourire incontrôlable.
« Les choses n'ont pas toujours besoin d'être compliquées, mon loulou. »
Fangmeyer hocha la tête. Le kangourou était dans le vrai… Il en avait la preuve entre les pattes, à présent. Enfiévré, l'officier ne put attendre une seconde de plus, et consulta l'historique de messagerie de Blake. La plupart de ses conversations se destinaient à sa femme, mais aussi à l'un de ses fils les plus âgés, qui visiblement était en conflit avec son père, car il sortait avec une antilope, ce que bien entendu Blake refusait catégoriquement. Intéressant de voir qu'un arbre aux racines corrompues ne donnait pas forcément que des fruits pourris.
Une autre conversation, plus courte car quasiment à sens unique, était présente. Le contact avec qui Blake échangeait n'était pas enregistré dans son répertoire… Ce n'était guère qu'un numéro inconnu, et pourtant… Les messages étaient courts et concis. Des indications, des ordres. « 21h au Franco. » ou bien « Allez-y » ou encore « Action autorisée ». Ces consignes via messageries interposées devaient certainement faire suite à des conversations téléphoniques entre Blake et ce contact, aussi Fangmeyer se dirigea-t-il naturellement vers l'historique d'appel. Il ne fut pas déçu. Enormément d'appels de ce numéro mystérieux vers le cellulaire, mais jamais dans l'autre sens. Le plus récent datait pile du soir de l'arrestation de Blake, et avait été donné environ trente minutes après son interpellation… Il n'avait appelé qu'une seule fois, n'avait pas laissé de message, et jamais ce contact ne s'était à nouveau manifesté depuis.
Fangmeyer se redressa, bouillonnant d'excitation. Tout ceci sentait bon… Même très bon. Finnick revenait justement de la remise à ce moment-là, et constatant l'euphorie de l'officier, questionna : « Bonne nouvelle ou bonne nouvelle ? »
« Vous avez un téléphone ? » demanda Fangmeyer à Bonger, ignorant totalement la question de Finnick.
Le kangourou hocha la tête avant d'indiquer le fixe situé derrière son comptoir. Fangmeyer le remercia brièvement et se précipita sur le combiné. Il dû s'y reprendre à deux fois pour composer le numéro mystérieux, tant ses pattes tremblaient. Il s'était rarement senti aussi fébrile.
Il cessa de respirer, tendu à l'extrême, et porta le téléphone à son oreille… L'absence de tonalité était mauvais signe, et tous ses espoirs s'évanouirent lorsqu'une voix féminine robotisée lui annonça avec bonhomie et chaleur : « Le numéro que vous avez composé n'est plus attribué. Veuillez contacter nos services pour plus de renseignements. »
Le loup blanc reposa le combiné, quelque peu dépité. Il poussa un soupir de lassitude en s'adossant au mur. Bien sûr, il s'y était attendu… Mais la déception était tout de même importante. Le mammifère qui avait géré des affaires louches avec Blake était probablement l'un des cadres des Gardiens du Troupeau… Suite à l'arrestation du lièvre, il s'était assuré d'être intraçable en coupant tout lien pouvant l'unir à son subordonné.
« 'Fais chier ! » maugréa le loup blanc en tapant de la patte contre le comptoir.
« Un problème ? » demanda Finnick d'un air distrait.
« Le type que je recherche… Le contact de Blake. J'avais son numéro… Mais il s'en est débarrassé, bien entendu. »
« Et alors ? Ça t'empêche pas de le retracer. » argua Finnick sur le même ton détaché, presque comme s'il s'agissait d'une évidence, et que son interlocuteur était trop stupide pour y penser lui-même.
« Je te demande pardon ? » demanda Fangmeyer, incrédule.
« C'est un fixe ou un portable qui a appelé ? » demanda le fennec, toujours aussi placide. « M'étonnerait que ce soit un portable s'il se servait de cette ligne pour communiquer avec ce trou du cul de lièvre. Se défaire d'un numéro mobile laisse des traces, tandis qu'une ligne fixe, pouf, ça disparaît aussi vite que l'assistante d'un magicien. Si le type était un peu malin, il utilisait un fixe. »
Fangmeyer le scrutait à présent d'un air surpris… Visiblement, ce fennec avait d'autres atouts dans sa manche qu'un simple don pour le transformisme, car il s'y connaissait clairement en connectiques et réseaux. Le loup ne perdit pas plus de temps à y réfléchir, et rechercha le numéro pour en vérifier l'indicateur… qui était effectivement celui qui indiquait un appel depuis une ligne fixe de Zootopie.
« Bingo. » s'exclama Fangmeyer, ne sachant pas trop pourquoi il se réjouissait… Après tout, ça ne changeait rien au fait que la ligne avait été supprimée, et que donc ce numéro était à présent vide de sens. « Ça ne m'avance pas énormément, en revanche. »
« Bien au contraire, mon loulou. » intervint Bonger en secouant la tête. « Supprimer une ligne téléphonique, c'est comme se faire couper le pelage, vous voyez ? En général, votre coiffeur se contentera de vos poils, et ne vous tranchera pas la tête avec. »
« Arrête avec tes métaphores bidon. » le réprimanda Finnick.
« Hey ! » contesta le kangourou d'un ton blessé. « Qui a fait une analogie stupide avec une assistante de magicien, à l'instant ? »
« Laisse tomber. Moi je peux, mec. Tout ce qui sort de cette bouche devient classe, même les pires idioties. Tu devrais le savoir maintenant ! »
« Est-ce qu'on pourrait se concentrer sur ce problème de ligne, s'il vous plaît ? » demanda Fangmeyer en s'immisçant dans leur échange. Il avait du mal à réprimer son impatience, désormais.
Finnick acquiesça, s'adossant au comptoir pour se mettre à l'aise, tandis qu'il reprenait les explications alambiquées entamées par Bonger. « C'est simple, supprimer une ligne efface le numéro, le rend inopérant, injoignable. Il disparaît, et n'a donc plus aucune valeur à l'échelle du réseau. Mais ça ne supprime pas la source du signal. L'appel était passé depuis un endroit physique. L'émission de ce signal reste toujours identique, et cela même si cinq, dix, quinze ou même cent numéros différents ont été attribués à cette ligne spécifique… Il existe des moyens de retracer ce signal, même au travers d'un numéro qui n'existe normalement plus. »
« C'est ce que je voulais exprimer dans mon allégorie du coiffeur… Les cheveux, c'était le numéro, et la tête, la source du signal… Comprenez ? » s'immisça soudain Bonger, visiblement vexé que sa tentative d'illustration ait ainsi été sabordée.
Fangmeyer ne put que grimacer, tandis que Finnick se plaquait une patte contre les yeux et clamait d'une voix plaintive : « Bon dieu, Grégory… C'est encore pire quand tu essaie de justifier ta connerie. »
Le kangourou fronça les sourcils, visiblement vexé… Mais Fangmeyer ne leur laissa pas l'occasion de relancer leur débat houleux sur la nature et la qualité de leurs vannes et de leurs illustrations par l'image. « Bon, okay ! J'ai compris… Et c'est dans vos cordes ? »
« Les miennes ? » s'étonna Bonger. « Non. Non, mon vieux… Il faut du matos pour retracer un signal, et j'ai pas ça ici. Je sais comment ça marche, mais ça ne va pas plus loin. »
« Moi, j'ai ce qu'il te faut. » déclara Finnick d'une voix détachée.
Fangmeyer tourna vers lui un regard empli d'espoir, mais visiblement le fennec faisait tout ce qu'il fallait pour ne pas le croiser.
« Tu… Tu pourrais… ? » proposa le loup blanc d'une voix gênée, qu'il tentait avec difficulté de ne pas rendre suppliante.
« J'en sais rien, mec. » répondit Finnick en extirpant une paire de lunettes de soleil de la poche de son baggy avant de venir les visser avec style sur son museau. « La dernière fois qu'un de mes potes est venu en aide à un flic, il a fini par vouloir en devenir un… J'ai peur que ce soit contagieux. »
Le loup blanc ne put réprimer un rire franc à l'audition de cette déclaration, qui pour le coup lui sembla sincèrement drôle. Le fennec sembla satisfait d'avoir réussi son effet, et poussa un profond soupir.
« Enfin bon… J'aime pas assez les donuts pour que ton job ait un quelconque attrait à mes yeux, alors on va dire que je pourrais éventuellement faire ça pour toi… »
Fangmeyer poussa un petit cri victorieux, et emporté par son élan, ne put s'empêcher de soulever Finnick sous les aisselles avant de le porter à bouts de bras… Ce qui lui valut un coup de poing au sommet de la caboche. Le loup blanc poussa un cri en laissant retomber le fennec au sol… Il faisait preuve d'une force impressionnante pour un individu d'une si petite taille.
« Le fait que je sois au format peluche te donne pas le droit de me traiter comme tel, mec ! » l'avertit Finnick en dressant un index furieux en direction de Fangmeyer. Celui-ci acquiesça en frottant son crâne endolori. Il avait visiblement compris la leçon.
« Bon… Donne-moi le numéro. Ça me suffira pour le retracer. »
Avec la vitesse de l'éclair, Fangmeyer s'éxecuta, recopiant méthodiquement le numéro sur un feuillet de son calepin, avant de le tendre à Finnick. Celui-ci plia la feuille, avant de la glisser dans la poche de son pantalon.
« Okay… Ça se fait pas en cinq minutes, cependant… Et t'as pas envie de savoir où et comment je fais ça, crois-moi. » déclara le fennec d'une voix encore plus sombre qu'à l'accoutumée.
Fangmeyer aurait été ravi de le détromper et de lui dire à quel point il aurait aimé savoir tout ça, au contraire. Mais le loup resta silencieux, se contentant une nouvelle fois d'acquiescer.
« On n'a qu'à se donner rendez-vous demain, en fin de matinée… Tu connais le Wilde Dozzer ? »
« C'est ce fast-food crado sur Platane Avenue ? »
« Hey ! J'adore leurs Crickets-Burgers, alors pas de commentaires désobligeants ! » l'avertit Finnick sur un ton de reproche, avant de reprendre. « Bref. On se retrouve là-bas, disons pour onze heures. J'aurais une adresse pour toi, en toute logique. »
A cette nouvelle, Fangmeyer ne se sentit plus de joie… Mais il parvint à contenir son euphorie et à rester un minimum professionnel, cette fois-ci. Pour s'assurer de se retrouver en temps et en heure, ils échangèrent néanmoins leurs numéros de portable… Au final, Fangmeyer allait peut être bien obtenir ce qu'il était venu chercher ici, en fin de compte. Il salua Bonger et Finnick, leur serrant la patte à chacun, avant de quitter le magasin…
« On dirait bien que mes cinq ans d'études en informatique serviront finalement à quelque chose, au bout du compte… » déclara Finnick sur une note de regret. « Cet abruti de renard avait raison. »
Ni lui, ni Fangmeyer, n'avaient alors encore conscience que ce premier contact n'était que le début d'un long, très long partenariat…
L'officier Simon Fangmeyer arrêta son véhicule à une rue de distance de l'entrée de l'université, une nouvelle fois désireux de respecter et préserver la réputation de son frère, en ne le faisant pas passer pour un gamin dépendant… Ce qu'il était, au final, il fallait bien l'admettre, mais bon… Le loup blanc était légèrement en avance, ayant achevé son service un peu plus tôt. Bogo lui avait imposé une heure de récupération, pour compenser le temps de travail supplémentaire qu'il avait pourtant exercé de sa propre initiative, la veille. Il attendit donc tranquillement quelques minutes, avant que le flot des étudiants en ingénierie n'apparaisse.
Il repéra rapidement Dwayne, qui se dirigeait d'un pas nonchalant vers lui. Visiblement, sa journée n'avait pas été aussi excitante que la sienne. Il avait l'air encore plus endormi que d'habitude. Le jeune loup s'installa dans le véhicule, côté passager, et referma la portière derrière lui.
« Dure journée ? » le questionna Fangmeyer, légèrement troublé de le voir tellement silencieux.
« Emmerdante au possible. On peut y aller maintenant ? »
Fangmeyer hésita à reprendre son frère sur son attitude, mais les mots restèrent dans sa gorge. Il n'était pas son père, et ne se reconnaissait de fait aucun droit à commenter sa conduite. Il se contenta donc de pousser un soupir avant de mettre le contact et de se lancer dans le flot de circulation continu, qui battait un rythme soutenu à cette heure de la journée.
Le loup blanc n'avait pas remarqué la voiture noire aux vitres teintées, stationnée dans une ruelle adjacente. Le mammifère qui se trouvait à son bord, pour sa part, ne l'avait pas quitté des yeux une seule minute…
