Notes de l'auteur :
En premier lieu, excusez-moi pour l'important retard dans la publication de ce chapitre. Mais ma femme et moi sommes en train de faire construire notre maison, et nous avons eu énormément de soucis sur le chantier. Je suis habituellement plus doué derrière un clavier qu'avec des outils en main, mais il n'y avait pas le choix cette fois-ci, et cela m'a demandé beaucoup de temps, que je n'ai pas pu consacrer à l'écriture de ce chapitre, bien que j'en mourrais vraiment d'envie.
Mais finalement, j'ai pu le faire, et je vous le propose donc aujourd'hui, en m'excusant encore pour ce retard (oui, ça m'énerve, parce qu'on aborde une partie que j'ai envie d'écrire depuis longtemps, et que je brûle de partager avec vous).
Un chapitre de calme (relatif) avant la tempête, et dans lequel je me suis un peu lancé dans certaines réflexions parfois un brin philosophiques sur des questions qui me passionnent personnellement. J'espère donc que vous ne serez pas ennuyé par le rythme un peu plus lent de ce chapitre, qui est avant tout psychologique (même s'il se passe des choses).
Ne vous en faites pas, vous aurez droit à votre lot d'action et de surprises dans le chapitre 18 !
En attendant, je vous souhaite une très bonne lecture, et je vous remercie encore mille fois pour votre soutien, votre fidélité et votre présence !
Chapitre 17 : Sauvages
Nick laissa mollement retomber sa patte tenant le téléphone portable contre sa cuisse. Son expression était atterrée. Judy bataillait pour se défaire du plaid dans lequel elle était emmitouflée, et se redressait déjà, tant bien que mal, pour venir dans sa direction, comprenant parfaitement que les nouvelles n'étaient pas bonnes.
« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle d'une voix soucieuse. « Il est arrivé quelque chose à Finnick ? »
« Lui et Fangmeyer ont remonté la piste du portable de Blake… Ca les a mené tout droit à un laboratoire de production de sérum d'Hurleurs Nocturnes. Un labo qui en a produit en masse. »
« Qu… Quoi ?! » s'exclama Judy, en sentant son cœur se figer d'horreur dans sa poitrine. Elle peinait à trouver les mots tant la nouvelle, dans ce qu'elle laissait supposer, était terrifiante. « D'autres personnes que Doug sont capables de synthétiser le sérum ? »
Nick acquiesça piteusement, encore sous le choc de ce qu'il venait d'apprendre. « Visiblement, Carotte… Ou alors, c'est que Doug bosse avec les Gardiens du Troupeau. »
Judy secoua la tête, n'osant s'imaginer ce que pourrait donner une telle alliance… Mais il était clair que les conséquences étaient déjà là. Nick, pour sa part, ne passa pas plus de temps à peser le pour et le contre. Il lui avait fallu près d'une minute pour encaisser le coup, mais à présent son esprit fonctionnait à plein régime, boosté par l'adrénaline. Il glissa son portable dans sa poche et se précipita vers la penderie pour enfiler sa veste. Judy le regarda faire sans rien dire, avant de réaliser un peu tardivement que le renard s'apprêtait à partir.
« Attends, Nick… Où tu vas ? » demanda-t-elle d'une voix pétrie d'inquiétude.
« Où veux-tu que j'aille, Carotte ? Je vais voir ce labo clandestin de mes yeux. Fangmeyer a demandé à ce qu'on vienne, puisqu'on est les seuls à en avoir vu un, au préalable. »
Judy hocha la tête, laissant le plaid retomber à ses pieds, avant de se diriger d'un pas légèrement chancelant en direction de la chambre à coucher. « Très bien, laisse-moi juste passer quelque chose de convenable… » Elle avait effectivement passé la journée en pyjama… Un moyen comme un autre de se mettre à l'aise, puisqu'elle était malade.
« Tu es sûre que tu vas tenir le coup, Carotte ? Je préfèrerais que tu restes ici, honnêtement. »
Judy se retourna vers lui en lui jetant un regard qui voulait tout dire. Il était littéralement enflammé par le feu de la détermination. Nick redressa immédiatement les pattes, pour signifier qu'il abandonnait l'idée de s'opposer à sa décision, et secoua la tête en réprimant un petit rire. « Je vois, je vois. Inutile d'essayer de te convaincre, j'imagine. »
Elle hocha la tête. Il était inutile de commenter d'avantage la situation, car le temps leur était compté. Judy revêtit une tenue décontractée aussi rapidement que son état le lui permettait (son équilibre était toujours quelque peu impacté par la fièvre, et les courbatures qui lui vrillaient les articulations n'arrangeaient rien) et rejoignit Nick qui l'attendait près de la porte d'entrée en faisant nerveusement tourner son trousseau de clés autour de son index.
« On va prendre la voiture. » l'informa-t-il. « Ils ont trouvé le labo dans une vieille résidence pourrie du quartier de la forêt tropical. »
« La circulation va être ralentie par les marches pour la paix. On n'arrivera pas trop tard, tu penses ? J'aimerais pouvoir jeter un œil à ce labo avant que les types de la section scientifique ne mettent tout sous scellé. »
Nick secoua la tête, un sourire énigmatique imprimé sur le museau. « Allons, tu sembles oublier que tu t'adresses à Nicholas Wilde, le renard qui connaît tous les détours secrets de Zootopie. »
Elle lui lança un regard légèrement douteux, avant de croiser les bras sur son torse, semblant vouloir jauger la nature de ses propos. « Combien d'entre eux à tu découverts en fuyant la police, exactement ? »
« Oh, tu me blesses ! » rétorqua Nick en plaquant une patte contre son cœur d'un mouvement mélodramatique. « Allez, en route, misse Carotte ! »
Alors qu'ils franchissaient le pas de la porte, Judy se figea un instant, une nouvelle fois saisie par la gravité de ce qui était très certainement en train de se jouer. Nick verrouilla la porte derrière lui et se retourna, constatant que la lapine avait joint ses deux pattes sous son menton, et semblait fixer le mur face à elle, perdue dans ses pensées. Un léger frisson la parcourut, et le renard n'eut aucun mal à comprendre qu'il ne s'agissait pas d'un tremblement dû à la fièvre.
« Hey ! Ca va aller… » déclara-t-il d'une voix douce en posant une patte réconfortante sur son épaule.
« Comment est-ce possible Nick ? Comment des gens peuvent-ils être assez fous pour vouloir faire usage d'une chose aussi atroce que ce sérum ? »
La consternation de Judy était toute compréhensible car le sérum symbolisait toutes les étapes de stigmatisation auxquelles elle avait fait face au cours des derniers mois. Il représentait l'image archaïque d'un rapport de force irraisonné entre les espèces. Un sérum conçu par des proies pour transformer des prédateurs en l'image monstrueuse (et totalement faussées) qu'elles se faisaient d'eux… L'ironie avait cela de marquant qu'elle était aussi grotesque qu'atroce. Comment des gens pouvaient-ils souhaiter refuser aussi ouvertement d'ouvrir les yeux sur la réalité, au point de forcer la réalité à se plier à ce qu'ils pensaient qu'elle était. Comportements rétrogrades, égocentriques, spécistes… extrémistes.
La réponse de Nick fit d'ailleurs écho à cette simple vérité. « Tu ne peux pas attendre de personnes aveuglées par la haine qu'elle se montrent rationnelles. »
« Je pensais juste… J'espérais seulement pouvoir laisser une telle violence derrière nous… »
Judy baissa la tête. Ce n'était vraiment pas le moment de jouer la lapine émotive, mais l'épuisement mêlé à l'inquiétude et au stress la plongeait dans un profond état d'abattement. Nick sembla hésiter un instant, incertain de la meilleure manière d'aborder le problème… Et les mots que Fangmeyer avaient eu à son égard le soir de l'afterwork, lorsqu'ils s'étaient isolés ensemble au comptoir du bar, lui revinrent en mémoire.
« Carotte… Il n'y a pas que du négatif… Ce n'est pas comme si les proies et les prédateurs étaient incapables de vivre ensemble ou de se comprendre. Il y aura toujours des personnes pour freiner des quatre fers, pour empêcher les choses d'avancer, d'évoluer, parce qu'elles sont terrifiées par le changement et l'inconnu. Mais cette force ne va pas que dans un sens… Il y a aussi des rêveurs, des idéalistes et des pionniers, qui œuvrent à rendre le monde meilleur. »
Elle se retourna vers lui, surprise de le voir aussi idéaliste, dans une situation si dramatique… Dans le binôme qu'ils composaient (elle n'osait pas encore employer le mot « couple »), il avait toujours tendance à être le cynique et le pessimiste… L'inversion des rôles la laissa extatique pendant une demi-seconde, tandis que la vérité lui sautait aux yeux : Nick faisait référence à eux, par ses propos. Il croyait en eux. En ce qu'ils représentaient. Un frisson la parcourut, tandis qu'elle sentait une profonde chaleur envahir son estomac, et son cœur battre un peu plus fort.
« Nick… » bredouilla-t-elle d'une voix confuse. « C'est vraiment dommage que tu ne te souviennes pas de ce qui s'est passé hier soir, car à cet instant précis, je brûle de te le dire à nouveau… »
Le renard hésita un instant, avant de sourire légèrement et d'hausser les épaules. Visiblement, toute résistance était futile. Judy Hopps avait pris une place à part dans son cœur, et peu importait la façon dont il se figurait les choses, ou l'angle par lequel il essayait d'analyser leur relation, la réponse qui lui venait était toujours la même. Strictement et rigoureusement la même.
Il passa une patte sur sa joue avant de la glisser dans le creux de son cou, puis remonter le long de ses oreilles. Il se montra d'une douceur extrême, et accueillit l'odeur que Judy dégagea à son contact comme une bénédiction.
« C'est vraiment dommage, en effet. » murmura-t-il. « Parce que je ne demanderais rien de mieux que de l'entendre. »
Judy se dressa sur ses pieds et se tendit vers lui, glissant ses bras derrière sa nuque. Elle n'eut pas à exercer le moindre effort pour l'attirer vers elle, car le renard agit de son propre chef au même moment, laissant glisser une patte dans le creux de son dos pour la soutenir, tandis que l'autre restait calée contre la base de ses oreilles. Judy se pressa avec force contre lui, et eut le temps d'aspirer l'arôme brûlant de son souffle animal, avant de déposer ses lèvres contre les siennes. Le baiser fut d'abord d'une grande douceur, délicat et savoureux, mais lorsqu'il se renouvela une nouvelle fois, puis une troisième, il prit toujours plus de puissance et de bestialité. C'était comme s'ils se perdaient petit à petit dans un état passionnel instinctif, en dépit de l'aspect tout à fait contradictoire de leur relation… Un lapin et un renard étaient donc capables de ressentir l'un pour l'autre un tel besoin mutuel, un désir similaire, des sentiments aussi forts dont les conséquences leur semblaient tout à la fois logiques et naturelles. Ils auraient pu poursuivre cette étreinte des heures entières, s'ils en avaient été capables, mais furent néanmoins obligés de se séparer pour reprendre leur souffle, et se retrouvèrent museau-à-museau, la respiration haletante, et un sourire un peu idiot aux bords des lèvres.
« Qu'est-ce qu'il y a, Carotte ? Tu cherches à me refiler ta grippe ? » demanda Nick d'une voix rieuse, avant de doucement presser ses naseaux contre les siens.
« Tu as vraiment un don pour tuer l'intensité du moment, Nick. » protesta Judy en fronçant les sourcils. Mais elle ne lui en voulut qu'une courte seconde, car l'instant d'après, le renard faisait glisser son museau contre sa joue, remontant délicatement jusqu'à sa tempe, avant de redescendre de l'autre côté.
Judy poussa un soupir de contentement en comprenant ce qui était en train de se passer… Les lapins n'étaient pas réputés pour avoir l'odorat le plus développé du monde animal, mais pourtant, l'odeur musquée, intense et enivrante, qui lui envahit les narines (et faillit la faire chavirer) laissait peu de place au doute : Nick était en train de la marquer. Et il ne s'agissait pas d'une légère trace olfactive laissée en coup de vent, cette fois-ci, mais d'un dépôt appliqué et mesuré, effectué consciencieusement en vue de la proclamer sienne… Afin que tout autre mammifère croisant sa route sache, sans le moindre doute possible, qu'elle était à lui. Sa lapine. Sa femelle. Sa proie.
Les sens de la lapine laissèrent libre court à toutes leurs libertés, et elle ne fit aucun effort pour retenir le flux intense de phéromones que son corps généra en réponse à ce contact, et à ce qu'il représentait. Dire qu'elle avait attendu cela depuis des jours aurait été un euphémisme : elle en avait littéralement rêvé. Elle enfonça son visage dans le creux de son cou, s'y frottant doucement pour renouveler et intensifier son propre marquage, pourtant toujours vivace, laissant plus d'espace à Nick pour finaliser le sien, en frottant son menton contre le sommet du crâne de Judy, qu'elle exposait ainsi ouvertement.
Dans cet état d'excitation et d'euphorie, elle se montait plus insistante, plus féroce… Presque sauvage. Elle fit pression de son corps pour plaquer Nick contre la porte de l'appartement, se lovant contre lui avec sensualité, tout en glissant sa patte contre son torse, passant ses doigts dans les interstices de l'ouverture de sa chemise, cherchant à apprécier le contact doux et soyeux du pelage qu'elle dissimulait… Le marquage ne serait pas total tant qu'elle n'aurait pas pu atteindre les zones dissimulées de son anatomie pour y déposer son odeur, qui le proclamait sien. Elle maugréa légèrement, en soupirant d'ardeur, tandis que ses doigts s'acharnaient à déboutonner ce textile inutile, qui la coupait d'un contact direct avec son renard.
Nick la stoppa tandis qu'elle faisait sauter le troisième bouton, exposant la fourrure d'un blanc crémeux qui recouvrait son torse. Le renard la fit reculer délicatement, en faisant pression de ses deux pattes contre ses épaules. Il avait le souffle court et l'œil hagard. Nul doute qu'il luttait contre ses propres pulsions, lui aussi.
« On est attendus, je crois… Pas le temps pour ces petites frivolités. » déclara-t-il d'un ton qu'il espéra détaché, mais qui n'exprimait que du regret.
« C'est comme ça que tu appelles la chose ? » rétorqua Judy en reprenant son souffle et en concédant à faire deux pas en arrière, tandis que les pattes tremblantes de Nick s'acharnait à refermer les boutons dont elle avait eu tant de mal à se défaire.
« Peu importe, Carotte. Ce n'est certainement pas bon pour toi… Tu vas faire grimper ta fièvre. » déclara-t-il d'un ton cynique, avant de se pencher vers elle, concluant sa réflexion par un petit baiser qu'il déposa sur son front.
Judy leva les yeux au ciel en secouant légèrement la tête. Dans les faits, il était loin de la vérité… La lapine avait littéralement l'impression de brûler. Elle luttait férocement contre ses besoins pulsionnels, qui essayaient de l'obliger à reprendre ses activités là où elles avaient été interrompues, quitte à assommer le renard s'il se montrait réticent. Néanmoins, ses convictions d'intégrité et sa morale parvinrent à prendre le dessus sur son désir… On avait besoin d'eux, en cet instant, et la tâche était trop importante pour être délayée plus longtemps.
Ce que Nick venait de lui offrir était bien suffisant… Ce n'étaient pas des mots, bien entendu… Mais parfois, les actes se montraient bien plus exhaustifs. Elle n'était pas certaine de la manière dont elle devait l'interpréter, mais il était certain que n'importe qui la croisant, à partir d'aujourd'hui, aurait un avis clair et tranché sur la question. Ca ne la dérangeait absolument pas, bien au contraire. Elle était fière d'avoir été marquée par Nicholas Wilde.
A peine eut-il proféré ces mots blessants à l'encontre de son frère que Dwayne Fangmeyer les regrettait déjà. Seulement, il claqua tout de même la porte de sa chambre, décidant de rester sourd à sa culpabilité. Il se jeta sur son lit, et plaqua son visage dans le creux de ses bras, avant de pousser un long soupir. Il resta immobile jusqu'à entendre la porte de l'appartement se refermer derrière Simon, et alors seulement s'autorisa-t-il à faire un premier mouvement en se retournant sur le dos.
Le regard rivé au plafond, il eut envie de se gifler de s'être conduit comme une petite donzelle excédée qui va bouder dans sa chambre après une dispute. Ca n'avait rien d'intelligent, ni même de mature. Dwayne était peut être un petit génie, mais il restait avant tout un adolescent… Il avait conscience de ses excès comportementaux, mais la plupart du temps, son impulsivité caractéristique l'empêchait de les anticiper, et encore plus de les contrôler. Il avait fini par penser que c'était un trait de caractère inhérent, avec lequel il devrait composer toute sa vie, même si cela devait l'isoler encore d'avantage.
En effet, étant plus jeune de quasiment cinq ans avec la moyenne (basse) des autres étudiants de sa promotion, peu d'entre eux s'étaient rapprochés de lui, le jaugeant comme une sorte d'énergumène bizarre, une anomalie, voire même (il fallait bien l'avouer), une menace. Tous les étudiants de l'université finirait par être des concurrents, au bout du compte… Et un jeunot de quinze ans débarquant avec autant d'avance que d'aisance dans un cursus si complexe, où il donnait en sus l'impression d'en connaître plus sur leurs sujets que la plupart des enseignants, était d'avantage source de crainte et d'animosité que d'intérêt et d'amabilité.
C'était bien dommage, car Dwayne Fangmeyer s'était toujours connu comme un loup des plus sociables. A Wheelington, sa ville natale, bourgade agricole jouxtant les Trois Communes, il avait bon nombre d'amis… Et pas seulement au sein de la meute. Tout comme Simon, le frère avec lequel il s'était toujours senti le plus proche, Dwayne avait une aversion particulière pour le cloisonnement communautaire qui semblait être une tendance traditionaliste inhérente à la plupart des loups. On ne se défaisait pas de millénaires d'instinct de groupe aussi facilement, mais que ce soit en raison de son intelligence naturelle ou de sa curiosité toute particulière, Dwayne avait senti très tôt le besoin de faire des rencontres extérieures à sa propre communauté canine.
Aussi, si la plupart des jeunes loups de Wheelington traînaient ensemble, lui se laissait aller à s'ouvrir à toutes les autres espèces, proies ou prédateurs… Et comme dans toutes les communes agricoles avoisinant Zootopie, dans un rayon d'environ trois cent kilomètres, cette petite ville comptait majoritairement des proies, et surtout des moutons, brebis, béliers, boucs et autres formes de capridés, dans le cas de Wheelington. Un loup parmi les moutons… L'effet était toujours étrange, ces villes reculées étant bien lointaine de l'influence progressiste de Zootopie en matière de relations entre les espèces. Mais la situation avait tendance à s'améliorer, et ce n'était pas si mal, au final. On grandissait mieux au sein de l'adversité, et les relations amicales peu évidentes avaient toujours tendance à être plus fortes.
Oui, au bout de nombreuses années d'expériences et de réflexions sur le sujet, Dwayne Fangmeyer avait compris qu'il se définissait et se comprenait d'avantage en tant que loup lorsqu'il évoluait au sein d'individus appartenant à des espèces différentes, car leur curiosité à son égard, leurs interactions parfois incongrus, et l'attention particulière que chacun déployait à comprendre les spécificités de l'autre, faisaient de leurs différences des liens plus forts entre eux. Ils finissaient par se comprendre au-delà de ce qu'ils pouvaient supposer… Plutôt logique, puisqu'ils étaient obligés de se découvrir réellement dans un échange sincère, et de s'ouvrir entièrement aux autres pour que chacun puisse faire comprendre ce qui le définissait concrètement en tant qu'individu représentatif d'une espèce, au sein de laquelle il avait sa personnalité propre.
Puis son extraordinaire intelligence était devenue une « chance », d'après ses parents, et une « opportunité », aux dires de ses professeurs. Cette chance et cette opportunité l'avaient forcé à quitter son foyer, ses amis, ses habitudes, pour se retrouver plongé dans l'environnement époustouflant de la grande ville de Zootopie. D'abord excité à l'idée d'évoluer au sein d'une cité qui proclamait haut et fort les valeurs qui étaient les siennes, à savoir une ouverture totale et une interaction de chaque instant entre toutes les espèces animales du monde, Dwayne avait rapidement déchanté.
Il semblait que l'évolution sociale inspirée par Zootopie, et qui se mettait lentement en place dans les petites villes comme Wheelington, avait atteint une sorte d'apogée dans la capitale, et se trouvait à présent sur le déclin. Il n'y avait rien de pire que de voir une idée brillante, éthique et juste, péricliter et sombrer dans une forme de dépression négative. Cette spirale infernale découlait, selon Dwayne, d'un spécisme ravalé par certains individus au cours de nombreuses années à côtoyer d'autres espèces qu'ils avaient fini par jalouser, que ce soit pour leurs aptitudes, leurs capacités propres, leur aisance, leurs facilités… Bref, tout ce qui faisait qu'untel était meilleur, ou plus apte pour certaines tâches, qu'un autre. Et toute cette rancœur longtemps contenue, ce malaise sous-jacent qui suintait de nombre d'individus comme une moiteur rance, avait trouvé des raisons de s'exprimer ouvertement, suite aux attaques des prédateurs devenus sauvages.
Une véritable bombe de haine. Le déclencheur était un prétexte tout trouvé : enfin, il y avait une raison concrète de critiquer, rejeter, détester et blesser, une parte de cette population secrètement abhorrée depuis si longtemps. Ce n'était pas seulement une haine des proies contre les prédateurs, supposait Dwayne, c'était une haine de chaque espèce contre les autres. Sauf que le catalyseur ouvert était ici celui des prédateurs, famille de mammifère restreinte (et donc fragile), qu'il était simple de stigmatiser en raison de leurs attributs communs… En somme, ça se définissait par : oh ! il a des griffes, il a des crocs donc il est dangereux. Pas seulement dangereux parce qu'il risquerait de vouloir tuer, mais dangereux parce qu'il était, par nature, différent. Craindre ce que l'on ne pouvait pas comprendre avait été, de tout temps, une source de conflits. Aujourd'hui, c'était encore pire, car on craignait ce que l'on ne voulait pas comprendre… Voir ce que l'on ne voulait plus comprendre.
Le pessimisme n'avait jamais été dans la nature de Dwayne, et il avait découvert ce sentiment détestable au cours des quelques mois qu'il avait passé ici, lorsque ses rêves de découvertes, d'expérimentations et d'échanges s'étaient transformés en cauchemars de solitude, de rejet, et à présent de persécution. Pour le moment, ce n'était guère plus que des mots murmurés, des regards en biais, des ricanements sur son passage… Mais cela se généralisait, et ça l'affectait. Il était craint en tant que rival, en raison de son intelligence, et à présent, avec le prétexte qu'il soit en sus un prédateur, les autres étudiants avaient des raisons supplémentaires de le marginaliser. Bien entendu, Dwayne n'était pas le seul prédateur de la promotion, mais au moins les autres pouvaient-ils faire front commun. Avait-il leur place auprès d'eux pour autant ? Non. Ici, personne ne cherchait à le connaître, et encore moins à le comprendre.
De fait, étant donné sa tendance naturelle à s'ennuyer face à des cours hautement techniques auxquels il comprenait tout par avance, et qui au final ne lui semblaient être que des répétitions excessivement maniérées de concept qu'il maîtrisait déjà, il avait commencé à sécher la fac… Il n'y avait rien qui le motivait à s'y rendre. Au contraire, l'attitude des autres étudiants vis-à-vis de lui ne faisait que l'encourager à s'éloigner de ce lieu où il se sentait mal à l'aise… Où il avait l'impression de ne plus être lui-même. Ici, dans la grande ville de Zootopie, monument supposée de tolérance et d'acceptation de l'autre, où chacun pouvait devenir ce qu'il veut, il avait l'impression de n'être qu'une chose : un loup. Au sens simple et cru du terme, avec tous les stéréotypes qu'accompagnait cette seule définition.
Malheureusement, Dwayne Fangmeyer n'avait, de sa vie, voulu qu'être une seule chose : un mammifère parmi les autres. Il semblait que cela soit devenu impossible, par ici. Et il devait bien se l'avouer, aussi étonnant que cela puisse lui sembler… Mais Wheelington, ce petit patelin paumé où les stéréotypes avaient pourtant la vie dure, lui manquait énormément. Là-bas au moins, en dépit de toute adversité, il pouvait être lui-même, sans qu'on lui reproche le simple fait d'être né avec des crocs et des griffes.
Il considéra pendant un long moment le simple fait de préparer ses valises, de se rendre à la gare, et de monter dans le premier train à destination des Trois Communes. Laisser toute cette boue et cette atmosphère délétère derrière lui. Il n'avait envie de faire partie de tout ceci en aucune façon… A ses yeux, les chances que la situation change, voire même s'arrange, étaient trop minces pour qu'il perde d'avantage de temps, d'énergie et d'espoir dans cette cause perdue. Ses parents considèreraient la chose comme un échec, mais peu lui importait. C'était sa vie, après tout, et puis ce n'était pas comme si les fils Fangmeyer n'avaient pas fait une spécialité de décevoir leurs parents… Un de plus, un de moins…
Alors qu'il se rendait en direction du placard du couloir pour chercher un sac dans lequel fourrer ses vêtements, une photographie encadrée, disposée sur la commode du couloir, attira son attention… Elle figurait Simon, aux côtés de Liane, la brebis dont il était tombé amoureux, et avec laquelle il s'était fiancé, quelques années auparavant. Ses parents l'avaient répudié, à l'époque, pour avoir commis ce qu'ils considéraient comme une infamie : s'unir à une proie par des liens sentimentaux. Cette aversion profonde était toujours de mise, de leur part, bien qu'étant à présent séparé de la jeune femelle, Simon ait à nouveau le droit de faire « partie de la famille ». Mais Dwayne le savait bien : son frère n'avait plus jamais été le même depuis, et s'il visitait ses parents une fois par an, c'était déjà un miracle.
Le loup blanc paraissait parfaitement heureux sur cette photo… Tout comme Liane, d'ailleurs. Dwayne n'avait jamais concrètement compris les raisons de leur séparation. Lorsqu'ils avaient été ensembles, rien n'avait été capable de les séparer, ni le rejet des autres, ni les critiques, ni même les menaces. Et pourtant, la famille de la brebis s'était montrée au moins aussi véhémente que celle du loup. Dwayne s'en souvenait parfaitement, car à l'époque il n'avait que neuf ans, et ne comprenait absolument pas pourquoi ses parents s'opposaient ainsi à cette relation.
Il y avait donc eu cette époque où, même éloigné de chez lui et de sa famille, Simon avait été heureux, vivant son rêve bien à lui, faisant fi des préjugés, des difficultés, des embuches… La vie du couple n'avait pas dû être plus facile à Zootopie qu'à Wheelington, mais ils avaient tenus bon, cinq années durant. Ce qui avait mis un terme à leur histoire n'avait jamais été clarifié, mais sans doute la pression exercée par leurs concitoyens avait-elle finit par avoir raison de ce qu'ils représentaient l'un pour l'autre. A présent, Dwayne ne connaissait son frère que comme obtus, borné, fermé… Toujours aussi sociable et avenant, mais n'étant plus que l'ombre de ce qu'il avait été. Son courage était devenu de l'obstination, sa bienveillance de la suspicion, et son goût affirmé de la vie avait viré au scepticisme le plus noir, et à un certain cynisme…
Mettre ainsi en opposition les deux états psychologiques très distincts dans lesquels il avait connu son frère ne fit que renforcer sa culpabilité, quant aux mots qu'il avait eus à son égard. Visiblement, Simon était toujours très attaché à Liane, au point de garder des photos d'elle, en dépit de leur rupture… Ce qu'il lui avait dit avait dû fortement le blesser. Dwayne ne pouvait donc dignement partir de cette façon, s'enfuyant comme un voleur, après tout ce que son frère avait fait pour lui.
Tout comme pour son rapport à Zootopie, Dwayne finit par décider que la relation qui l'unissait à son frère méritait peut être qu'il lui accorde encore une chance. Une proie et un prédateur avait pu résister à ce marasme pendant plusieurs années, et contre toute attente, avaient même été heureux. Peu importait que cela ait mal fini, ni même les raisons de leur échec… Leur histoire avait été forte, réelle et concrète… Et c'était là la seule chose qui comptait. Dwayne en était persuadé : Zootopie, le monde tout entier même, gagnerait à compter parmi sa population plus de personnes idéalistes, bornées et aventureuses comme Simon Fangmeyer.
Cet élan de fierté pour son frère acheva de le décider de la marche à suivre… Plutôt que de fuir, il allait rester et résister. Plutôt que de baisser les bras face à cette situation inexpugnable, il allait lutter pour ses convictions. Il ne devait pas être le seul à penser que le mythe de Zootopie, le rêve que la ville incarnait, valait la peine qu'on lutte farouchement pour le défendre. En ce moment même, dans les trois principaux quartiers de la ville, des mammifères de tous horizons et de toutes espèces faisaient valoir ces droits à la cohésion, à l'unité, et au rejet de la haine. Tout simplement, la solution pouvait se trouver là. Pour la ville, comme pour lui-même.
La décision fut rapidement prise, et quelques instants plus tard, il verrouillait la porte de l'appartement derrière lui, et se précipitait pour rejoindre l'un des cortèges de la marche pour la paix.
« Merci à tous d'être présents si nombreux aujourd'hui. Vous êtes absolument incroyables. »
Se tenant sur une scène permanente dressée au cœur l'amphithéâtre à ciel-ouvert qui occupait la partie Ouest de la place de la Grande Cascade, centre névralgique de Zootopie, se tenait la popstar mondialement connue, Gazelle, au-devant d'un groupe rassemblé de sommités et de personnalités diverses et variées, qui avaient fait le déplacement afin de soutenir la marche pour la paix. Braquées sur elle, les caméras de rediffusion enregistraient et diffusaient son discours d'ouverture en direct, le retransmettant sur les écrans géants mis en place dans les lieux de départ des autres cortèges de la marche, qui partaient depuis les places centrales des principaux quartiers de Zootopie.
« Je suis fière de pouvoir me faire la porte-parole de ce mouvement pour la paix, que notre association a initié au cours des évènements tragiques qui ont frappé Zootopie au cours des mois précédents. A cette époque, nous n'étions qu'une dizaine de mammifères, luttant pour une cause qui nous semblait juste : la préservation de l'idéal d'unité, de compréhension, de tolérance et d'intégrité qui définit l'éthique de notre belle ville. Mais aujourd'hui, je vois rassemblés devant moi des milliers d'animaux, de toutes espèces, de tous groupes ethniques, désireux de proclamer ces mêmes valeurs. »
Au-devant de la scène se tenait l'équipe de garde rapprochée que la ZPD avait imposée pour la tenue de la marche et la protection de ses organisateurs. Etant donné les dérives violentes des dernières manifestations, qui avaient été gâchées par des convertis aux idéaux des Gardiens du Troupeau, il ne fallait plus prendre aucune risque. Bogo avait donc rassemblé ses meilleurs hommes pour assurer la surveillance des différents cortèges, et se tenait à la tête du groupe de protection principal, qui encadrerait la progression des leaders de la marche, dont Gazelle était la fer-de-lance. Leur tâche consistait actuellement à tenir la foule à bonne distance de la scène… Parmi ces visages anodins, rassemblés par milliers en cette journée si spéciale, pouvait se tenir un Gardien du Troupeau prêt à agir de la pire des manières. Bogo fronça les sourcils… Il détestait ce genre de tension sous-jacente, qui ne se relâcherait pas tant que l'évènement festif ne serait pas terminé. Etre aussi proche de la popstar aurait pu être grisant, si le chef du ZPD n'avait pas été aussi soucieux de la protection des manifestants… Si cela n'avait tenu qu'à lui, cette marche aurait été annulée, étant donné les risques potentiels. Mais le maire par intérim, Donald Equitor, avait insisté pour qu'elle puisse avoir lieu. Selon lui, les gens avaient besoin de cette cohésion dans l'adversité, et l'ampleur d'un tel mouvement, tout comme sa résonnance médiatique, ne pourrait qu'impacter durablement la sympathie qu'un certain public influençable accordait encore aux Gardiens du Troupeau. Ces rapprochements douteux devaient être tués dans l'œuf : les habitants devaient comprendre que les choses devaient reprendre leur cours normal. L'okapi se tenait d'ailleurs sur le côté gauche de la scène, buvant les paroles de Gazelle en hochant la tête, visiblement satisfait. Il espérait ainsi témoigner une sorte d'approbation tacite, qui montrerait aux Zootopiens quel était le point de vue de la mairie sur la situation.
« Et voir autant de monde me redonne de l'espoir… Non pas que l'espoir ait disparu de nos cœurs, à un seul moment de toute cette pagaille, mais il faut bien l'avouer, le doute nous a tous rongé. Nous avons craints pour la stabilité de nos vies, de nos liens, de notre cité toute entière. Mais nous savons à présent que rien ne justifiait ces évènements tragiques, si ce n'est l'absolutisme cruel et égocentrique d'une minorité de personnes, que nous aurions tort de considérer comme importantes. Alors je vous en prie, s'il reste encore une trace de doute dans vos cœurs, effacez-la, et remplacez-la par l'espoir de cette promesse de paix que nous renouvelons une nouvelle fois aujourd'hui. »
Gazelle reposa le micro sur son support sous un tonnerre d'applaudissements, avant de remercier une nouvelle fois la foule rassemblée, et d'inviter tout le monde à se préparer pour la marche. La popstar rejoignit les abords de la scène, suivie par le cortège de personnalités qui l'accompagnait. L'équipe d'encadrement de Bogo était déjà en place pour les accueillir, et la célébrité tourna un regard légèrement contrit vers le chef des opérations.
« Chef Bogo, je présume ? »
Le buffle hocha la tête, avant de pousser un soupir. Il lui était difficile de dissimuler sa nervosité. En dépit de sa composition impassible usuelle, il bouillonnait de se trouver si près de l'une des rares célébrités qui avait su gagner son adhésion.
« Très bon discours, madame. »
« Madame ? » répéta Gazelle en poussant un léger rire. « Cela fait bien longtemps qu'on ne s'était pas montré aussi formel avec moi. »
La popstar posa une patte réconfortante sur l'avant-bras de Bogo, qui crut qu'il allait s'effondrer à ce seul contact, mais demeura stoïque. La seule chose pouvant témoigner de l'état émotionnel dans lequel il se trouvait (et aurait nécessité l'expertise d'un spécialiste en psychologie physiologique extrêmement méticuleux et observateur), était le léger mouvement de va et vient qu'effectuait sa queue. Tout le reste de son corps était un roc, et son expression aussi froide et fermée qu'à l'habituelle.
Gazelle ne sembla pas s'alarmer outre mesure de cette impassibilité. « Etes-vous certain que cette débauche sécuritaire est nécessaire ? Se montrer aussi alarmiste va à l'encontre du message que nous essayons de faire passer. »
« Le fait que vous œuvriez pour la paix ne rend pas vos adversaires plus avenants, tolérants ou magnanimes. » répliqua Bogo d'une voix froide. « Donc cette sécurité est indispensable. Elle est même encore trop légère, à mon goût. »
« Oh… Je suppose. » répliqua la popstar en se frottant légèrement le crâne. « Je vais vous laisser gérer cela… C'est vous le spécialiste. »
« Non pas que je pense que vous en ayez besoin. » ajouta néanmoins Bogo d'un ton plus léger avant de faire un mouvement du museau en direction du quatuor de tigres qui se tenait un peu en retrait derrière Gazelle. « Vos danseurs peuvent tout aussi bien vous servir de garde du corps, pas vrai ? »
« Je ne pense pas, non. » répondit Gazelle en tournant vers eux un regard empli d'affection. « Mes frères sont pacifistes par principe. Ils détestent la violence. »
Bogo se mordit les joues pour s'obliger à ne pas montrer à quel point ce qu'elle venait de dire le surprenait, et prit un petit instant avant de trouver la composition nécessaire pour formuler sa question d'une voix calme : « Vos frères ? »
Gazelle hocha la tête, quelque peu surprise que le chef ne soit pas au courant. Les médias avaient pourtant fait toute la lumière sur cette histoire depuis longtemps, et le scandale qui en avait découlé s'était heureusement essoufflé très rapidement. « Oui… Vous ne saviez pas ? Leurs parents m'ont adopté alors que je n'étais encore qu'un bébé. Nous avons grandi ensemble. Sans eux, je n'en serais pas où je suis aujourd'hui… Je leur dois tout. »
Ainsi donc, Gazelle était une orpheline qui avait été recueillie et élevée par une famille de tigres… Il n'était pas étonnant, de fait, qu'elle s'investisse à un tel degré dans la résolution pacifique du conflit idéologique qui opposait aujourd'hui les proies et les prédateurs. Cette situation faisait écho à sa propre histoire et lui accordait une résonnance toute particulière.
« Je comprends mieux à présent pourquoi tout ceci est aussi important pour vous. » répondit Bogo en hochant doucement la tête.
« Ce n'est pas pour ça, chef. » répliqua immédiatement Gazelle d'une voix un peu plus sèche. « Ça n'a rien à voir avec moi, ce n'est pas personnel. » Elle poussa un léger soupir avant de tendre la patte en direction de la foule agitée, qui commençait à s'acheminer vers la sortie Sud de la place, depuis laquelle la marche prendrait son départ. « C'est pour nous tous, pour Zootopie. Ce que cette ville unique représente. On ne peut pas accepter qu'une ombre vienne souiller les valeurs qui font de cette cité ce qu'elle est : un modèle international en matière de vie communautaire de mammifères issus de toutes familles et de toutes espèces. »
« Mais ces problèmes de spécisme ne datent pas d'aujourd'hui, vous le savez bien… » répondit Bogo sur un ton raisonnable.
« Oui, malheureusement. Mais aujourd'hui, ils sont ouvertement exposés, et certains individus cherchent à en profiter pour détruire toutes les avancées et les progrès opérés au cours des trente dernières années. » explicita la popstar en croisant les pattes sur sa poitrine. « Je ne suis pas en mesure de faire grand-chose pour protéger les valeurs de Zootopie, c'est vrai. Mais si je suis capable d'agir, même au plus petit niveau, je le ferai jusqu'au bout. Ce sont ces valeurs qui m'ont permis d'avoir une famille, de vivre normalement, de me découvrir, et de devenir ce que je suis aujourd'hui. Je suis un pur produit de Zootopie. J'aime cette ville… Elle ne mérite pas ce qu'il lui arrive en ce moment. »
Le buffle poussa un nouveau soupir face à cet idéalisme candide et secoua légèrement la tête, ne pouvant réprimer un léger sourire. « Dans ce cas, mes gars et moi ferons ce qu'il faut pour vous permettre d'agir librement, même à votre si petit niveau d'influence. Avec un peu de chance, nous contribuerons aussi à arranger les choses, par ce biais. »
« Ça, c'est le bon esprit, chef Bogo ! »
« Appelez-moi Adrian. » répondit le buffle sans y réfléchir. Il eut un léger mouvement de recul en réalisant ce qu'il venait de déclarer, et à quel point c'était contre-professionnel. Mais Gazelle ne sembla pas s'en offusquer, et poussa un petit rire face à cette légère manifestation de trouble.
« Très bien, Adrian. Vous n'aurez qu'à marcher à mes côtés pendant la procession… Ainsi vous serez certaine que je suis en sécurité, pas vrai ? » déclara-t-elle en ponctuant sa sentence d'un petit clin d'œil, tout en se délectant du trouble immédiat que fit naître cette proposition sur le visage de Bogo. Le buffle peinait de plus en plus à conserver sa composition impassible, et la popstar semblait beaucoup s'amuser à déconstruire ce modèle de professionnalisme.
Aussi, Bogo fut-il soulagé lorsque Karen Jumcorn, la springbok chargée de communication au ZPD, fit irruption, un sourire extatique au visage.
« Gazelle ! C'est… C'est un véritable honneur… Laissez-moi me présenter je… Je me nomme Karen… Karen Jumcorn… Je… Je suis… Je… »
« Elle est chargée de communication pour le compte du ZPD. » acheva Bogo à sa place, après avoir compris que l'émotion rendrait Karen incapable de prononcer la moindre parole cohérente supplémentaire.
Gazelle serra la patte tremblante que lui tendait Karen, et celle-ci dégaina immédiatement son appareil photo, avant de proposer : « Il serait vraiment super pour l'image de notre police que je puisse avoir quelque clichés des organisateurs de la marche auprès de nos forces de l'ordre. »
Bogo était toujours surpris de voir à quel point la springbok était capable de passer d'un état émotionnel à un autre, lorsqu'il était question de travail… Elle était peut-être même plus professionnelle que lui encore.
« Oh ! Oh, oui ! Je suis bien d'accord avec vous. » répondit Gazelle en hochant la tête, trouvant l'idée tout à fait pertinente. « Cela enverra un message positif, si les gens savent que la police n'était pas seulement présente pour assurer notre sécurité, mais parce qu'elle se sentait idéologiquement impliquée. »
« C'est normalement contre-politique. » déclara Bogo d'un ton un peu plus distant. « Normalement, nous ne sommes pas censés nous affirmer pour une cause sociale en particulier. Le ZPD doit s'assurer de faire gage de neutralité. »
« Oh, je vous en prie, chef ! » répliqua Karen d'une voix lasse, comme pour rejeter en bloc tout ce pragmatisme bureautique. « Cette situation est suffisamment particulière pour qu'on puisse prendre parti, non ? Ce n'est pas comme si le ZPD devait laisser planer le doute quant à sa position vis-à-vis de terroristes notoires, non ? »
« C'est vrai… » acquiesça Bogo, presque à contrecœur. Le buffle était un pur produit de l'académie, et portait sur son visage les valeurs et la rigueur qu'on exigeait des forces de l'ordre, dont il était en plus le responsable. Il n'était donc pas étonnant qu'il se montre parfois un peu réticent à contrevenir à ce qu'il jugeait faire partie de ses responsabilités morales et civiques. Cependant, face à la problématique qui secouait la ville actuellement, il était peut-être temps d'affirmer sa position… Bien sûr, il en avait vu d'autres, et cette situation de crise n'était pas la première, ni la dernière qu'il traversait… Mais c'était peut-être bien la plus délicate qu'il ait eu à gérer de toute sa carrière. Comme il l'avait dit à Hopps un jour, le monde avait toujours tendance à être chamboulé. Il n'avait jamais considéré son boulot comme étant celui du flic qui doit empêcher le monde de trembler, mais plus comme celui qui essaie de maintenir la structure en place, en dépit des vibrations. Un vrai numéro d'équilibriste, parfois… Et il arrivait qu'en dépit de ses efforts, quelques pièces lui échappent et se brisent au sol. C'était dans ces moments-là qu'il avait envie de tout envoyer valser… Et qu'il trouvait paradoxalement la force de se montrer plus ferme et plus stable dans sa composition… De maintenir une emprise plus rapprochée sur l'édifice vibrant de la société qu'il avait juré de servir et de protéger.
« Ouai… » ajouta-t-il. « On peut bien faire quelques photos, j'imagine. »
« Merci, chef ! » répliqua une Karen euphorique avant de tendre son objectif dans sa direction. « La première est déjà toute trouvée ! Gazelle, si vous voulez bien ? »
La popstar opina du chef, avant de se rapprocher de Bogo pour passer une patte dans son dos. Le buffle ne comprit que trop tard ce qui se passait, tandis qu'un flash illuminait son visage surpris, aux yeux écarquillés. La photo serait impayable, avec une Gazelle charmante et souriante à souhait, et un chef Bogo pris au dépourvu, dont le regard médusé glissait en direction de la chanteuse qui se tenait si proche de lui.
« Hoho… » ricana Karen d'un air triomphal en contemplant le résultat sur l'écran de son appareil. « Je crois bien que je vais faire des tirages agrandis de celle-ci. »
Bogo poussa un soupir renfrogné tandis que Karen disparaissait dans la foule, sans doute désireuse de prendre des clichés complémentaires des forces de l'ordre encadrant la manifestation, et participant de fait à la marche.
« Je pense qu'on devrait se mettre en route, maintenant, si vous le voulez bien ? » proposa Gazelle en invitant Bogo à ouvrir la voie.
Le buffle lui sourit légèrement avant d'acquiescer en silence, se mettant en marche en direction de ses hommes pour leur transmettre quelques recommandations de dernière minute. Il tourna un dernier regard vers Gazelle qui, étrangement, ne l'avait pas quitté des yeux, et lui fit un petit signe de la patte. Bogo sentit son cœur se gonfler dans sa poitrine… Sentiment des plus étranges, s'il en était, et qu'il ignora aussi rapidement qu'il en avait pris conscience. Néanmoins, il prit bonne note de demander un Karen l'un des tirages qu'elle ferait de cette fameuse photo… Il avait un cadre tout désigné pour l'accueillir, dans son appartement.
Lorsque Nick et Judy firent leur arrivée au 19 Black River Lane, ils eurent la même réaction que Finnick et Fangmeyer à la découverte des lieux… La bâtisse risquait concrètement de s'effondrer d'un jour à l'autre, et il était surprenant que des gens continuent à vivre dans des logements aussi insalubres et vétustes.
« Hey, Carotte ! Peut-être bien qu'ici tu trouveras un appartement dans tes moyens. Surtout si on considère qu'un logement sera bientôt libéré, puisqu'on ne va pas tarder à mettre son locataire derrière les barreaux ! »
« Tu me ferais vivre là-dedans ? » demanda Judy en lui lançant un regard dubitatif. « Et de surcroît dans un appartement qui aurait servi de lieu de conspiration à l'encontre de tous les prédateurs de Zootopie ? »
« Tu es trop mélodramatique… Toi qui aime tellement résoudre des crimes, tu serais servie ! Il doit y avoir facilement un meurtre par semaine dans cette résidence ! »
Ils se tenaient dans l'ascenseur brinquebalant qui les faisait monter au troisième étage, où ils étaient supposés retrouver Finnick et Fangmeyer. Judy le toisa une nouvelle fois du regard avant de croiser ses bras contre sa poitrine.
« Qu'est-ce qu'il y a, Wilde ? Tu cherches à te débarrasser de moi ? Tu en as déjà assez de devoir partager ton lit avec cette pauvre lapine sans domicile ? »
« Ah, ça non ! » répliqua-t-il en secouant la tête. « Je ne m'en lasse toujours pas… » Et comme cette réponse semblait plonger Judy dans un état de gêne particulier, il ne put réprimer l'apparition d'un sourire narquois. « Tu sais que tu donnes des coups de pattes, quand tu dors ? C'est assez surprenant de se réveiller au beau milieu de la nuit avec quelqu'un qui vous tambourine l'estomac. »
« Mieux vaut ça que des ronflements, pas vrai ? » rétorqua-t-elle en essayant de maintenir sa composition, sans réellement y parvenir. Le fait de dormir avec Nick depuis trois nuits déjà avait quelque chose d'irréel, et l'entendre en parler aussi ouvertement donnait à la chose une nature encore plus concrète.
« On s'acclimate à tout. » répondit finalement le renard en se détournant, au moment où le ding de l'ascenseur leur faisait comprendre qu'ils avaient atteint le troisième étage en un seul morceau (véritable miracle, étant donné l'état de la machinerie).
Judy s'apprêtait à répliquer quelque chose lorsque les portes coulissantes s'ouvrirent, les mettant face à face avec Finnick, qui les attendait de pied ferme. Dire que le fennec n'avait pas bonne mine et semblait soucieux aurait été en-dessous de la vérité. En dépit de cela, les voir arriver sembla le soulager légèrement, même s'il était difficile de jauger une expression aussi dure et renfermée que celle de Finnick.
« Salut, vieux. » l'accueillit Nick d'une voix enjouée. « Alors, on a fait une grosse bêtise et on a besoin de son papa ? »
Nick se baissa à son niveau en s'appuyant sur les genoux, comme s'il s'adressait à un petit enfant… Finnick poussa un grognement sonore avant de retrousser les naseaux, et de se plaquer une patte contre la truffe. Il venait de percevoir le mélange exotique d'effluves odorants que dégageaient le renard et la lapine.
« Wow ! » clama-t-il en écarquillant les yeux. « J'ai l'impression qu'on vous a dérangé en pleine action, tous les deux ! »
Judy écarquilla les yeux et s'immobilisa, visiblement frappée de stupeur, tandis que Nick fixait intensément Finnick dans les yeux, semblant lui suggérer par ce contact visuel de changer de sujet immédiatement. Mais le fennec ne se limiterait pas à ça, s'il avait une occasion de mettre son ancien partenaire mal à l'aise. Il lui tapa donc affectueusement sur l'épaule, comme pour signifier qu'il était fier de lui, avant de proclamer : « Bien joué, Wilde ! Et moi qui pensais que tu mourrais puceau ! »
Le bref coup d'œil que la lapine lança à Nick à l'audition de cette remarque ne passa pas inaperçu. Finnick poussa un ricanement moqueur, tandis que le renard se redressait piteusement, l'expression sombre et les crocs serrés.
« On est vraiment pas là pour ça… » répondit-il d'une voix glaciale.
Finnick acquiesça et, tout en continuant à ricaner de sa voix graveleuse, leur fit signe de les suivre. Judy ne manqua pas de remarquer la porte arrachée de ses gonds lorsqu'ils passèrent l'entrée de l'appartement. Elle écarquilla les yeux avant de secouer la tête, incrédule.
« Vous êtes entrés par effraction ? »
« Disons simplement qu'on n'avait pas la clé, d'accord ? » proposa Finnick en haussant les épaules, juste au moment où Fangmeyer les rejoignait, sa radio de communication entre les pattes.
L'officier n'eut pas le temps de dire quoique ce soit que Judy était déjà sur lui. « Tu es inconscient ou quoi, Fang ? C'est une scène de crime, et tu défonces la porte pour entrer ! Tu veux que toutes ces preuves nous soient retirées pour vice de procédure, ou quoi ? »
« Heu… Ravi de te voir moi aussi, Judy. » répondit piteusement le loup blanc en affichant un sourire contrit.
Il ne lui fallut pas plus d'une minute auprès d'elle pour être frappé de plein fouet par l'odeur qu'elle dégageait et qui semblait proclamer « Je suis à Nick. Je suis à Nick. Je suis à Nick. », le tout combiné à un zeste résiduel des phéromones qu'elle avait dégagé au moment de leur dernière étreinte, ce qui donnait à l'ensemble un tableau assez clair de ce qui avait pu se passer quelques instants plus tôt…
« Oh, non d'un louveteau ! » bredouilla Fangmeyer en remuant doucement des naseaux.
Judy comprit immédiatement la nature de son trouble et laissa tomber ses oreilles dans son dos, avant de faire un pas en arrière, détournant un visage excessivement gêné. Habituellement, les couples qui se marquaient prévoyaient la chose en étant certain de ne pas avoir à être en contact avec d'autres mammifères au cours des heures suivants l'acte… Car l'odeur, habituellement à peine perceptible (mais dont le message d'appartenance demeurait clair pour tous), restait très forte pendant un petit moment, avant de finalement s'atténuer. En se laissant marquer juste avant leur départ, Judy devait à présent sentir comme si elle s'était plongée dans un bain d'essence de Nick Wilde. Elle ne pouvait pas l'en blâmer, cependant… Elle non plus n'avait pas été en mesure de contrôler ses propres pulsions, au cours de leurs derniers échanges. Elle était assez mal placée pour s'en indigner maintenant, d'autant plus que pour être honnête, elle ne regrettait absolument rien.
Cependant, passé la surprise olfactive, Fangmeyer regagna sa composition habituelle, et tourna un visage souriant vers Nick. « Hey ! On dirait que vous avez clarifié votre situation, finalement ! »
L'engouement du loup blanc pour le sujet ne délogea pas Nick de son expression tendue et fermée. « Bon… Si vous avez fini de vous passionner pour notre vie intime, tous les deux, on pourrait peut-être se mettre sérieusement au travail, qu'en dites-vous ? »
« Oh… Oh oui ! » affirma Fangmeyer en hochant de la tête et en prenant une expression à nouveau plus affectée. « C'est par là. »
Ils le suivirent en direction de la petite pièce servant de laboratoire confiné. L'odeur aromatique dégagée par les plantes était presque aussi étouffante que la moiteur qui régnait entre les quatre murs. Judy parcourut la pièce du regard, ne pouvant réprimer un léger frisson. Sans rien dire, elle se dirigeait vers le poste de fabrication, tandis que Nick s'accroupissait au côté de la caisse contenant l'importante quantité de munitions de sérum.
« Ça va être difficile de remplacer toutes celles-ci par des myrtilles, Carotte. » ironisa Nick. Mais son expression concernée laissait peu de place au doute quant à la vision qu'il se faisait des choses.
« Tu peux présumer que c'est leur stock de secours. » répondit la lapine d'une voix sombre. « Ils ont produit du sérum en masse… Mais ce n'est pas la même formule. »
« Qu'est-ce qui te fait penser ça ? » demanda Fangmeyer en la rejoignant de l'autre côté du bureau sur lequel était dressé tout un appareillage de tubes, de flacons, de distillateurs, de béchers et d'erlenmeyers.
« L'agencement de ce poste de fabrication. » répondit Judy en désignant l'assemblage de matériel chimique présent sous ses yeux. « Celui qu'utilisait Doug a été détruit dans l'explosion du wagon qui lui servait de laboratoire, mais je me rappelle parfaitement de son assemblage. Il était bien plus complexe que celui-ci. »
« Et t'en conclue quoi ? » questionna Finnick qui était resté sur le pas de la porte, visiblement mal à l'aise à la seule idée d'approcher plus près de ces Hurleurs Nocturnes.
« Je ne suis pas chimiste… » répondit Judy. « Mais si je devais supposer, je dirais qu'on à affaire à un sérum moins densifié… Qui n'a pas la même qualité que celui qu'utilisaient les sbires de Bellwether. »
« Tu ne le penses pas inoffensif, quand même ? » demanda Fangmeyer d'une voix pleine de doute.
« Bien sûr que non… C'est clairement néfaste. Et puis, ça reste la même saleté, sans doute avec les mêmes effets. Que ceux-ci soient permanents ou pas, on sait très bien ce que les Gardiens du Troupeau comptent en faire. »
« De toute manière… » reprit Nick en se redressant. « Aucun d'entre nous n'a envie de servir de cobaye pour vérifier si cette saleté est efficace ou pas. »
Fangmeyer poussa un soupir angoissé en croisant les bras contre son torse. « Malheureusement, on risque d'être fixés bien assez tôt. Il est clair qu'ils ont prévu une action au cours de la marche pour la paix. »
« Oh… dites-moi pas qu'c'est pas vrai… » se lamenta la lapine en plaquant une patte contre son visage. « Simon… Tu as prévenu le poste principal, pas vrai ? »
« Tu t'en doutes. C'est la première chose que j'ai faite. Une équipe est en route pour inspecter cet appartement, et Clawhauser s'occupe de transmettre les informations aux officiers qui encadrent la marche… Bogo est en charge des opérations, alors on peut espérer qu'ils feront tout ce qu'il faut pour assurer la sécurité de chacun. » Il poussa un soupir peu convaincu, avant d'ajouter : « Avec un peu de chance, ils désamorceront l'attaque avant qu'elle se produise… »
L'idée était clairement utopiste, et aucun des mammifères présent dans la pièce ne se sentit la force ou le courage de venir soutenir cette idée. Pour eux, il était déjà clair que quelque chose de dramatique allait se passer… Demeurer dans l'attente que les évènements se produisent, sans pouvoir agir concrètement pour s'y opposer, était aussi frustrant qu'angoissant.
Pour Nick, rester dans l'inaction était encore pire. Il fallait qu'il fasse quelque chose, même s'il n'était pas en mesure de contrer directement les intentions des Gardiens du Troupeau. Il se tourna vers Finnick et lui demanda : « Tu m'as parlé de documents, de cartes, de plans, non ? Montre-moi où traînent tous ces trucs. »
Le fennec acquiesça, quittant la pièce avec Nick sur les talons, laissant Fangmeyer et Judy seuls à seuls. La lapine fut prise d'un léger tremblement, et sentit ses jambes se dérober sous elle, aussi s'appuya-t-elle contre le bord du bureau, le souffle court. Le loup blanc était à ses côtés en un instant, visiblement inquiet.
« Hey… Tu te sens bien ? »
Judy acquiesça, avant de pousser un long soupir, essayant de calmer ses nerfs pour composer avec son mal. « Ca va aller. Juste une petite grippe… Je suis seulement fatiguée, angoissée et… Et folle de rage ! »
« T'inquiètes pas pour ça… On va finir par les avoir, ces types. »
Judy acquiesça, essayant de se reposer sur le positivisme affirmé de son collègue, pour tenter de regagner un peu du sien… Mais celui-ci se voyait quelque peu malmené par les dernières avancées de l'enquête.
« Tu es conscient que tu vas avoir des problèmes pour avoir fureté jusqu'ici ? » demanda-t-elle à Fangmeyer d'une voix concernée.
« Ouai. » acquiesça le loup en haussant les épaules, comme pour rejeter l'inévitable réalité. « Mais si ça nous permet d'empêcher ces mecs d'aller au bout de leur entreprise, et de les arrêter, alors j'en assume les conséquences pleines et entières. »
Judy fronça les sourcils avant de détourner le regard, ne voulant pas que son ami voit dans quel état de colère cette situation la mettait. « Je n'arrive pas à y croire… On en est là… Les flics se font taper sur les doigts pour avoir fait leur job… Et on trouvera encore des circonstances atténuantes à ces types, tu verras. »
« Judy Hopps. » déclara Fangmeyer d'une voix pleine de stupeur. « Qu'est-il arrivé à ton optimisme à toute épreuve ? Depuis quand es-tu devenue aussi cynique ? »
« C'est sans doute les effets secondaires du coup de poignard qu'on m'a filé. » rétorqua-t-elle sur un ton plus véhément qu'elle ne l'aurait souhaité, et la grimace qu'afficha Fangmeyer lui fit bien comprendre que sa réponse était mesquine et déplacée. Elle poussa un soupir et secoua la tête, avant de reprendre. « Excuse-moi, Simon… Je suis seulement éreintée, et toute cette histoire me vrille les nerfs. J'aimerais encore croire à une résolution totale du conflit, mais regarde autour de toi… »
Fangmeyer suivit le mouvement de la patte de Judy, qui désignait l'intégralité du laboratoire, et les bacs de culture des Hurleurs Nocturnes. « Voilà le monde dans lequel ces gens voudraient qu'on vive… Un monde où les prédateurs seraient à l'image qu'ils se font d'eux… Des… Des bêtes sauvages… » Elle resta atterrée par son propre constat, et baissa une nouvelle fois la tête, dépitée. « Tu sais, quand ils m'ont attaqué, je me suis faite une raison. Je me suis dit qu'il suffirait de les ignorer pour étouffer le brasier de la haine… Si rien ne venait répondre à leur agressivité, alors cette flamme finirait par s'éteindre d'elle-même, et par disparaître… Mais visiblement, ces types ne cherchent pas seulement à faire parler d'eux, ni même à choquer, et encore moins à pousser l'opinion publique à adopter leurs avis spécistes. Ils veulent détruire Zootopie, et la rebâtir à leur image. »
« Aucune chance qu'on laisse cela se produire, pas vrai ? » répondit simplement Fangmeyer en lui offrant un clin d'œil plein de confiance, qui la laissa sans voix.
Le loup blanc sembla satisfait d'avoir réussi à faire taire le débit abattu et pessimiste que proférait Judy, et qui lui ressemblait si peu. C'était tout à fait elle, dans le fond : elle avait été injuriée, agressée, poignardée, mais tout ceci avait été secondaire à ses yeux. Elle s'était montrée courageuse, affirmée dans sa volonté de ne pas répondre à la haine par la vengeance, et avait ainsi prouvé que les actions des Gardiens du Troupeau étaient futiles. Mais la résurgence des Hurleurs Nocturnes et du sérum, menace concrète pour les prédateurs (tout comme les proies, d'ailleurs) remettait en perspective les préjudices et les stigmates de ses propres erreurs passées, et elle ne semblait pas vouloir y faire face à nouveau. Cette fois, c'était trop dur, car ce n'était pas elle qui était directement affectée, mais son intégrité morale… Celle de Zootopie toute entière, d'ailleurs. L'erreur de Dawn Bellwether n'avait visiblement pas servi de leçon… Combien de fois faudrait-il répéter les mêmes processus désastreux pour que la majorité des gens finissent par comprendre que l'unité l'emportait sur la division ?
« C'est marrant… » marmonna Fangmeyer en haussant à nouveau les épaules. « J'ai eu une conversation assez similaire avec mon frère, ce matin. Lui aussi, j'ai eu du mal à le reconnaître, sur le coup… Je crois que ça m'aide à comprendre ce que les Gardiens du Troupeau cherchent à faire. Ils cherchent à nous faire perdre espoir. Ils cherchent à nous faire croire que l'image que l'on se fait de Zootopie est une hérésie. Que nous sommes dans le faux, et que la nature reprend toujours ses droits. Mais soyons honnêtes, à l'état naturel, nous sommes tous ennemis. »
Il se dirigea vers la caisse contenant les billes de sérum, s'accroupit et en saisit une entre ses doigts, et poursuivit en contemplant l'étrange amalgame chimique, semblant soupeser son potentiel destructeur. « C'est pour ça que nous devons nous féliciter de notre capacité à dépasser nos instincts sauvages primitifs, et que nous devons saluer l'initiative entreprise par Zootopie… Celle d'aller à l'encontre des lois naturelles, pour nous permettre de vivre libre, en notre âme et conscience. C'est cette liberté d'être ce que l'on a envie d'être qui fait que cette ville est merveilleuse. « Où chacun peut devenir ce qu'il veut », hein ? Ca ne concerne pas que le travail, tu sais. On peut devenir un loup qui tombe fou amoureux d'une brebis, au point de vouloir l'épouser, et passer chaque jour de sa vie à ses côtés… Ça, je l'ai voulu, tu comprends ? »
Judy resta interdite, surprise par cette soudaine confession, et plaqua une patte contre sa bouche, tandis que Fangmeyer continuait. « Et je l'ai perdu, parce que j'ai renoncé à ma liberté et à mes envies… Parce que cette foutue conscience passéiste ne cessait de me clamer que ce que je faisais était mal… Oh, ce n'était pas que ça, bien sûr. Mais tu vois, je n'ai pas eu besoin d'être touché par un sérum d'Hurleurs Nocturnes pour être aussi stupide qu'un Gardien du Troupeau, et me comporter en sauvage rétrograde… J'ai pas été digne d'elle, j'ai pas été digne de moi… Et j'ai pas été digne de cette ville. Je ne laisserai pas ça se reproduire. Jamais. »
Il conclut son discours en bazardant la bille de sérum dans la caisse, au milieu de toutes les autres. Judy resta silencieuse un moment, comprenant soudain ce que Fangmeyer avait traversé, les préjudices auxquels il avait fait face, ce qu'il avait perdu au moment où il avait cessé d'y croire… Et la raison qui le poussait à lutter, aujourd'hui. Il ne fallait pas baisser les bras… Il fallait essayer. Essayer de mieux se comprendre soi-même, de mieux comprendre l'autre, et ainsi soutenir un changement positif pour tous. Les Gardiens du Troupeau étaient l'antithèse de ces valeurs de progrès… Tant qu'ils seraient libres d'agir, ils feraient tout ce qu'ils pourraient pour empêcher le monde d'évoluer. Nick avait raison : ils étaient terrifiés par l'idée de différence, ou de changement. Fangmeyer aussi avait raison : Zootopie valait la peine qu'on se batte pour elle, et qu'on défende son principe fondateur.
Elle hocha la tête, laissant derrière elle sa frustration et ses doutes. Avoir des convictions lui ressemblait d'avantage, et cela aidait à aller de l'avant… Toute sa vie, elle avait lutté pour aller de l'avant. Pourquoi s'arrêter maintenant ?
« Okay, Fangmeyer… » déclara-t-elle d'une voix plus enjouée. « Prêt à rendre le monde meilleur ? »
« Carrément, Hopps ! »
Ils entrechoquèrent leurs poings dans une posture conquérante, rejetant un peu la tension qui ne manquerait pas de se rappeler à eux d'un instant à l'autre.
En effet, la voix de Nick, légèrement paniquée, se fit entendre. « Hey ! Venez voir ça ! »
Le loup et la lapine rejoignirent le renard qui épluchait des documents dans l'autre pièce de l'appartement, qui avait servi de centre d'opération à Allister Oldoof. Finnick se tenait à ses côtés, assis sur le bureau, et tendit quelques pochettes documentées dans leur direction, alors qu'ils franchissaient le pas de la porte.
Fangmeyer en saisit une partie, donnant l'autre à Judy, qui se mit à les feuilleter, et ne tarda pas à écarquiller les yeux, comprenant la nature des documents qu'elle était en train de survoler. La même stupeur était lisible dans le regard de Fangmeyer.
« Mais qu'est ce qu… ? » bredouilla la lapine en continuant à éplucher la documentation sous le regard sombre de Nick.
Entre leurs pattes, ils tenaient des fiches d'identification contenant des photographies et des informations privées sur chaque prédateur travaillant au sein du ZPD.
« Tu comprends ce que ça veut dire, Carotte ? » demanda le renard d'une voix sèche. « Qui protègera les manifestants des prédateurs devenus sauvages, si ce sont les flics qui sont ciblés ? »
Judy écarquilla les yeux et sentit son sang se glacer dans ses veines, tandis que sous le coup de l'émotion, elle lâchait la pile de dossiers qui s'éparpilla au sol dans un bruit mat…
