Notes de l'auteur :
Ce chapitre, c'était l'enfer. Je l'ai retravaillé un nombre incalculable de fois (bon d'accord, j'exagère, c'est calculable, mais ça reste beaucoup plus que ce que je fais habituellement) et en dépit de tout, il ne me satisfait toujours pas pleinement. J'aurais aimé rendre les choses plus intenses, m'étendre d'avantage sur le déroulé des évènements... Mais c'était trop long, et au final, ça me semblait surtout superficiel par moments. Je pense que l'essentiel est là, et que je n'arriverai pas à faire mieux, dans l'état. Donc il faudra vous contenter de ça. J'espère néanmoins que ça vous plaira.
Tout le passage avec Dwayne, notamment, devait être raconté d'une manière totalement différente et beaucoup plus détaillée... Mais en fait, ça ne rendait pas la chose plus efficace que le choix narratif que j'ai fait, au final, et qui me plaît assez bien dans l'impression de "synthèse" qu'il génère. Je vous laisse lire, vous devriez comprendre ce que je veux dire.
Voilà, je profite une nouvelle fois de ces notes pour vous remercier de votre soutien, toujours aussi impressionnant, de vos retours (que je ne cesse de lire et relire pour me donner du courage et de la motivation), et de votre présence, tout simplement... Parce qu'au final, votre intérêt est ce qui compte le plus pour moi, au-delà d'avoir le privilège de vous divertir, au moins un petit peu !
A très vite pour la suite :)
EDIT : Ah bah voilà, en fait c'est officiellement le chapitre le plus long que j'ai écrit pour cette fiction. Comme quoi.
Chapitre 18 : Sous le masque de l'agneau
Les différents cortèges des marches pour la paix avançaient à bon rythme dans chacun des grands quartiers de Zootopie, les encadrants s'assurant que la manifestation se déroule dans l'ordre, le calme et la bonne humeur. De la musique animait les processions festives, où tous les mammifères réunis avaient pris l'initiative de revêtir des vêtements blancs, pour symboliser la quête d'une solution pacifique à la crise qui bouleversait leur ville. Chaque marche devait parcourir un itinéraire bien particulier, de longueur équivalente, avant de se rejoindre place de la Mairie, seul lieu de la ville suffisamment grand pour accueillir les soixante-quinze mille mammifères qui s'y acheminaient lentement.
Un tel nombre de participants donnait aux cortèges des allures impressionnantes, des masses populaires aussi diverses que variées, réunies dans un but commun, et dans une cohésion d'ensemble qui rendait l'évènement aussi symbolique qu'impressionnant. Les policiers assurant la sécurité étaient répartis par binômes se tenant à peu près tous les cent cinquante mètres, de chaque côté des cortèges, et les suivant au même rythme. Quelques fourgons complétaient les équipes de surveillance, avançant au pas, légèrement à l'écart de la foule. Bogo avait vu les choses en grand pour ce qui était de l'encadrement sécuritaire de l'évènement, qui se voulait le plus important rassemblement à avoir eu lieu à Zootopie en près de quinze ans.
Le chef des forces de l'ordre était d'ailleurs à la tête de l'équipe encadrant les organisateurs de la manifestation, et comme Gazelle le lui avait suggéré, il avançait à ses côtés, semblant lui servir d'escorte personnelle. Si la popstar se réjouissait de l'ambiance et répondait avec affection et dynamisme aux cris et chants initiés par la foule rassemblée autour d'elle, le buffle demeurait stoïque, son regard parcourant la masse populaire, se fixant çà et là sur des accès potentiellement dangereux, ou sur certains individus qui pourraient avoir l'air louche.
Karen, pour sa part, mitraillait l'évènement à l'aide de son appareil photo, essayant de saisir un maximum de clichés figurant les policiers au côté du peuple, comme pour démontrer qu'au-delà d'assurer la sécurité de la manifestation, les membres du ZPD faisaient partie intégrante de la marche pour la paix, qu'ils s'y investissaient et la soutenaient. Ce serait le message qu'elle tendrait à faire passer lorsqu'elle s'assurerait que les meilleurs clichés soient diffusés sur les réseaux sociaux et dans les médias.
Gazelle semblait un peu déroutée du sérieux manifeste de son nouveau garde-du-corps personnel, ce buffle proéminant à la carrure impressionnante et à l'expression aussi sombre qu'impassible, aussi essaya-t-elle de le dérider un peu en l'obligeant à parler.
« Je trouve ça fantastique, que le ZPD s'affiche ainsi… » commença-t-elle. « Je veux dire… Que vous affirmiez aussi ouvertement votre soutien à notre cause. »
« Oh… » Bogo sembla légèrement troublé par la remarque, avant de secouer doucement la tête, cherchant sans doute la manière la plus professionnelle de répondre. « Nous ne faisons que notre devoir. Il est normal que la police encadre une telle manifestation, n'est-ce-pas ? Nous devons prévenir tout heurt éventuel. »
« Le chef Bogo est bien trop académique. » intervint Karen, le sourire aux lèvres. Visiblement, l'ambiance festive l'avait quelque peu contaminée, et lui faisait perdre de son professionnalisme. « Bien entendu, que le ZPD soutient la paix, et tous ceux qui la proclament ! Pourquoi ne lui parlez-vous pas de notre projet, chef ? »
Bogo poussa un soupir excédé face à ce babillage un peu trop explicite à son goût. Malgré tout le respect qu'il avait pour elle, Gazelle demeurait à ses yeux une popstar, qui passait sa vie à répondre à des interviews people… La dernière chose qu'il souhaitait, c'était que l'une des icônes de Zootopie se mettre à extrapoler en public à propos de l'image du ZPD, quitte à les faire passer pour une bande de baba-cools. Oui, la police plaiderait toujours en faveur de la paix, mais devait tout de même conserver son aura particulière.
« Parce que ce projet n'en est qu'au stade de l'éventualité, et qu'en définitive, je pense que quelqu'un d'aussi célèbre que Gazelle… » il sembla hésiter un instant en croisant le regard empli de curiosité de la popstar, avant de concentrer le sien sur Karen (visiblement, soutenir celui de la chanteuse lui était impossible). « Eh bien, elle s'en cogne. »
« Absolument pas, chef Bogo. » répliqua la première intéressée en prenant une mine déconfite. Son ton était légèrement excédé, et le buffle craignit de l'avoir quelque peu vexée. « Vous pensez que mon investissement dans cette association, et la cause qu'elle défend, n'est qu'un coup de pub ? Du marketing ? »
Bogo secoua la tête, légèrement confus. « Ce n'est pas du tout ce que j'ai voulu sous-entendre. »
« Oh oui ? » demanda Gazelle en croisant les bras sur sa poitrine et en se dressant du mieux qu'elle pouvait pour compenser la différence de taille, et faire face à son interlocuteur, qui semblait à présent complètement déstabilisé. « C'est pourtant ce que j'ai cru comprendre, à demi-mots ! Après, il est possible que je me fasse des idées… Mais je sais bien que mon statut particulier laisse souvent suggérer aux autres. Alors ne commencez pas à décider à ma place ce que je juge valable ou pas, d'accord ? »
Le buffle, atterré, se contenta d'acquiescer. C'était la première fois depuis longtemps que quelqu'un lui clouait aussi efficacement le bec. Satisfaite de le voir plus raisonnable, Gazelle se retourna vers Karen, qui n'avait rien loupé de la scène, et semblait d'ailleurs s'en être délectée.
« Et donc, Karen… » reprit Gazelle d'une voix à nouveau douce et avenante. « Je serais ravie de savoir quel projet le ZPD a initié en faveur de la paix ! »
« Nous organisons tous les ans un bal de charité dans l'enceinte du ZPD… » Les deux femelles se retournèrent, surprises, vers Bogo, qui avait pris la décision de répondre à la place de sa chargée de communication, sans doute pour atténuer le malaise qu'il avait initié par sa rigueur et ses sous-entendus à l'égard de l'intégrité de la popstar. « … On récolte des fonds pour aider la municipalité à financer nos équipements et nos infrastructures. On profite en général de l'entrée des cadets à l'académie, pour justifier la tenue de l'évènement… Mais le but est en fait d'attirer quelques généreux donateurs qui nous feront profiter de l'argent dont ils ne savent pas quoi faire. »
Karen acquiesça avant de reprendre le flambeau, semblant constater à quel point il était difficile pour son supérieur de se montrer ouvert sur le sujet… Le contraste entre ce qu'il expliquait et le maintien qu'il faisait de sa stature et de son impassibilité, rendait le tout presque comique.
« Sauf que cette année, nous pensons appuyer d'avantage sur l'évènement. » explicita la springbok d'une voix enjouée. « Et nous partagerons une partie des fonds récoltés avec des associations de défense de la paix civile, dont la vôtre. »
Gazelle écarquilla les yeux, visiblement surprise et touchée par l'intention. Bien entendu, même si le geste était purement symbolique (les propres dons qu'elle faisait à son association surpasserait sans doute le peu que le ZPD pourrait récolter ce soir-là), il était néanmoins courageux et bienveillant… Assez représentatif des valeurs de la police de Zootopie : Intégrité, Honnêteté et Courage.
« C'est une initiative magnifique, que je soutiendrai de tout cœur. » affirma Gazelle en hochant de la tête. « Et si vous allez au bout de ce projet, vous pourrez compter sur ma présence ce soir-là ! »
« Qu… Quoi ? » s'égosilla Bogo en se retournant vers elle, les yeux écarquillés. L'expression qu'il affichait, si soudainement explicite et démonstrative, fit beaucoup rire la popstar, mais ce fut bien entendu Karen, qui fut la plus prolixe en termes d'enjouement.
« Oh ! Oh, c'est pas vrai ! Oh, mais quel coup de com' ça va être ! » s'égosilla-t-elle d'une voix stridente en trépignant d'impatience. Les deux autres s'attendaient presque à la voir céder à ses instincts et à se mettre à galoper et à bondir tous les deux mètres.
Gazelle tourna un regard interrogateur en direction de Bogo, comme pour s'assurer que le comportement de sa subordonnée était bien normal, mais le chef se contenta de secouer la tête en haussant lentement les épaules, ce qui aurait pu se traduire par son fameux « On s'en cogne. »
Cependant, le buffle retrouva immédiatement son sérieux en voyant accourir vers lui l'officier Grizzoli, qui le hélait d'une voix inquiète, une radio portative à bout de patte. Le loup stoppa auprès de son supérieur, lui tendant la radio tout en lui expliquant brièvement les raisons de son intervention.
« C'est Clawhauser, chef ! Fangmeyer l'a contacté… Il va se passer quelque chose de grave ! »
« Quoi ? »
Bogo s'empara de la radio d'une patte ferme, avant de se détourner, désireux de ne pas faire naître un mouvement de panique qu'une réaction un peu trop affectée de Gazelle ne manquerait pas de provoquer. Pour l'instant, il valait mieux étouffer la braise le plus longtemps possible. Le buffle fronça les sourcils, avant de porter la radio à sa bouche.
« Ici, Bogo. J'écoute. »
L'unité de quatre policiers menée par le lieutenant Teddy Delgato investit l'appartement d'Allister Oldoof environ une minute avant que les informations relayées par Clawhauser ne parviennent à Bogo. Le tigre se montra des plus sévères quant aux actions menées par son subalterne, mais étant donné la situation, il laissa rapidement passer sa colère, promettant néanmoins à Fangmeyer qu'il en entendrait parler une fois cette situation de crise derrière eux. Le loup n'en démordit néanmoins pas, assumant ouvertement la conduite de cette enquête non-autorisée, et affirmant vouloir en assumer les pleines conséquences.
« On verra ça, Fangmeyer… » marmonna Delgato d'une voix sombre en parcourant les dossiers des membres du ZPD que Judy lui avait montré, à peine fut-il arrivé dans le bureau de l'auroch. « Néanmoins, en tant que chef d'escouade, je ne me déchargerai de ma responsabilité morale à l'égard de mes subalternes. »
Le loup blanc releva un sourcil à cette réflexion, n'était pas certain de l'interpréter de la bonne manière. Aussi, le tigre se sentit-il obligé de préciser : « Je me tiendrai à vos côtés et assumerai ma part de responsabilités. »
« Non, non, lieutenant. » le contra immédiatement Fangmeyer. « Il est hors de question qu… »
« Ca suffit, officier ! » grogna le tigre, laissant apparaître une part de son agressivité instinctive qui aurait poussé n'importe quel autre mammifère à se taire et à s'écraser. Il se reprit néanmoins, en reprenant d'une voix plus calme. « Ce n'était pas orthodoxe comme manière de procéder, mais c'était la bonne piste à suivre. Vous l'avez fait en dépit de ce qu'on vous ordonnait… On pourra vous blâmer pour cela, mais on n'oubliera pas que vous aurez éventuellement contribué à avorter une situation de crise. »
Un léger sourire se dessina sur le museau de Fangmeyer, mais cette expression légèrement fière et soulagée ne sembla pas du goût de Delgato, qui poussa un soupir de frustration. « N'allez pas croire que je suis content de vous, Fangmeyer. Tout ceci est un véritable désastre, et votre tendance à ne pas rester dans les clous va finir par nous jouer des tours à tous, si ce n'est pas déjà le cas. Je respecte les flics obstinés qui vont au bout des choses, mais pas s'ils décident d'ignorer les conséquences de leurs actes. »
La satisfaction à peine née sur le visage du loup disparut immédiatement, laissant place à une attitude digne et sérieuse. Celle-ci sembla d'avantage convenir au tigre, qui hocha la tête, avant de faire un léger signe de patte en direction de la porte. « Je vais vous demander de disposer maintenant. Fangmeyer, vous n'êtes pas censés être en service, quant à vous autres… » Il se tourna vers Nick, Finnick et Judy, qui se tenaient légèrement à l'égard, suivant d'un œil attentif la tournure des évènements. « Vous êtes des civils, et de fait, vous n'avez rien à faire sur une scène de crime… Aussi, je vous demanderai à tous de partir. »
Les ordres étaient les ordres. Judy ne le savait que trop bien, et acquiesça avant d'initier la marche en direction de la sortie. Finnick tenta de contester et d'affirmer son droit à fureter encore un peu, étant donné son investissement dans l'enquête, mais Nick le poussa vers l'extérieur, laissant à Fangmeyer le soin de fermer la procession.
Le groupe quitta donc l'appartement, puis la résidence, dans un silence pesant, laissant à Delgato et à ses hommes le soin de mener les investigations, faire tous les relevés nécessaires et prélever toutes les preuves laissées à leur disposition. Fangmeyer espérait seulement que les éléments récoltés au sein de l'enquête pourraient être conservés par le ZPD, car ils avaient été récupérés suite à un vice de procédure, et n'importe quel avocat pourrait exiger une saisie du scellé, étant donné la manière dont les preuves avaient été récupérées. Cependant, puisque Oldoof les avait agressés, ils pourraient peut-être faire jouer la présomption, et puisqu'il y avait risque d'attentat à la clé, ce raisonnement devrait être concluant aux yeux d'un juge. Pour peu qu'on ne cherche pas trop à savoir ce qui avait mené un flic et un petit truand à se retrouver à frapper à la porte d'un potentiel suspect, bien entendu… Cette partie de l'histoire serait moins facile à justifier légalement.
Toutes ces pensées agitaient l'esprit enfiévré de Fangmeyer lorsque la pluie froide qui tombait drue à l'extérieur l'arracha à ses réflexions et le ramena brusquement à la réalité.
« Ne t'en fais pas, Fangmeyer. » déclara une Judy légèrement grelotante. « Etant donné les circonstances, je doute que quiconque se risque à mettre des bâtons dans les roues à nos enquêteurs maintenant. »
Voyant qu'elle frissonnait et qu'elle peinait à se tenir sur ses pattes, en raison de sa fièvre tenace et du froid de la pluie, Nick retira son blazer et le déposa sur ses épaules. Judy tourna vers lui un regard plein de gratitude avant de laisser glisser sa patte contre la sienne, et de la serrer brièvement. Fangmeyer ne put réprimer un sourire à la vue d'un geste si simple, et pourtant si plein de sens.
« Je ne m'en fais pas. » répondit-il finalement en faisant abstraction de la proximité évidente entre ses deux amis. « Je crains seulement d'avoir offert un pont d'or à Quillspray pour tirer Blake et Staliord de nos griffes. »
« Je me demande pourquoi. » protesta Finnick. « Ils sont clairement impliqués, puisqu'on a récupéré l'adresse d'Oldoof au moyen du portable de Blake. »
« Oui, mais ça, il vaudrait mieux que ça ne se sache pas… » répliqua Nick en secouant la tête. « Je me trompe ? »
Judy et Fangmeyer acquiescèrent à l'unisson. Si l'enquête sur Oldoof se rattachait à celle de Blake par un quelconque lien justifiable, alors le poste de police principal du ZPD serait déchargé de toute forme d'investigation, puisque Quillspray avait obtenu du juge qu'il confie l'instruction à une autre équipe.
« Ca me débecte de l'admettre, mais même Bogo consentira à ce que je laisse des zones d'ombre dans mon rapport… » précisa Fangmeyer. « Et je crois qu'il n'y a rien que le chef déteste plus que ce genre de petit écart au règlement… Surtout s'il doit en être le complice. »
« Peu importe, dans le fond… » déclara Nick. « Blake et Staliord peuvent aller pourrir ailleurs, on tient de plus gros poissons maintenant. »
« Oui… Si ce ne sont pas eux qui nous tiennent. » répliqua le loup blanc en soupirant.
Finnick afficha une mine déconfite et se tourna vers lui pour demander : « Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Le fait qu'on sache qu'une attaque était prévue à l'encontre de la marche pour la paix ne veut pas dire que ladite attaque n'aura pas lieu… »
« Tu penses qu'ils iront jusqu'au bout, toi aussi ? » murmura Judy d'une voix faible, le tout accompagnant d'un nouveau tremblement. L'émotion ne faisait qu'ajouter à son mal… Elle se sentait sur le point de défaillir. Il fallait qu'elle se calme et qu'elle se repose, sinon les choses risquaient de mal tourner.
Nick dû ressentir son trouble, car il posa une patte contre son épaule, la ramenant doucement contre lui afin de la stabiliser et la mettre d'avantage à l'abri de la pluie.
Fangmeyer se contenta d'opiner du chef pour confirmer la crainte de Judy, mais ce fut Nick qui développa leur pensée. « Logiquement, cette opération est planifiée depuis longtemps, et l'on peut même aller jusqu'à croire que l'attaque sur Judy n'ait été qu'une diversion pour occuper le ZPD et le rendre aveugle à ce qui se manigançait. »
« Bordel. On a tout découvert, mais trop tard. » grogna Finnick, en frappant du poing dans le vide.
« Je vois mal ce qu'on pourrait faire de plus. » conclut Nick d'une voix dépitée. « Il va falloir laisser Bogo et son équipe gérer ça. Ils sont sur place, et ils sont informés. Avec un peu de chance, ils arriveront à amorcer la crise avant qu'elle ne se déclenche. »
« Tu as raison. Vous devriez rentrer, tous les deux… » acquiesça Fangmeyer. « Judy n'a pas l'air bien, il lui faut du repos. »
La lapine souleva un sourcil interrogateur, déduisant sans mal le sous-entendu dans la formulation choisie par son collègue. « J'en déduis que tu as l'intention d'y aller, c'est ça ? »
« Si je n'arrive pas trop tard, je pourrais éventuellement me rendre utile. J'ai tout mon équipement sur moi… Alors… »
« Parfait. » ajouta Finnick d'une voix ravie, qui laissait transparaître son envie d'en découdre. « Moi aussi, j'y vais ! Avec un peu de chance, j'aurais l'occasion de défoncer la gueule d'un ou deux Gardiens avant de devenir sauvage ! »
« Tu es déjà un sauvage, Finn' ! » répliqua Nick en le jaugeant d'un douteux. « Et au-delà de ça, ce serait sympa que tu évites de te faire piquer par le sérum… S'il y a bien un prédateur qui deviendrait ingérable dans ce cas de figure, c'est bien toi. »
Fangmeyer secoua la tête en levant les yeux au ciel, avant de contester la décision du fennec. « De toute manière, tu as déjà été assez bien impliqué. Je ne peux pas me permettre de te laisser prendre des risques supplémentaires. »
« Mec, on a déjà eu cette conversation. T'es une vraie gonzesse, à tout le temps ressasser comme ça ! »
« Etant la seule « gonzesse » en présence… » répliqua Judy d'un ton sévère. « … Je me dois de soulever la misogynie du propos. »
« Ouai, ouai ! » répondit vaguement Finnick en faisant un petit geste de rejet de la patte, comme pour éloigner cette réflexion. « Fais tes trucs, c'est bien ! »
La lapine exprima son mécontentement par une expression des plus blasées, et Nick eut du mal à retenir un rire face à cet échange. Comment pouvaient-ils tous se montrer aussi puérils dans une telle situation ?
« De toute manière… » reprit Finnick en tournant à nouveau son attention vers Fangmeyer, coupant la chique à ce-dernier, qui s'apprêtait à contester une nouvelle fois la décision de son acolyte. « On est venus ici avec mon van. Donc, à moins que tu veuilles rejoindre les cortèges à pieds, ce qui te ferait très certainement arriver après la bagarre, tu vas devoir m'emmener avec. » Le fennec se frotta le menton en prenant une pose réflexive, avant de ricaner légèrement, et de poursuivre. « Hey, mais attends, on dirait bien que c'est toi qui vient avec moi, en fait. »
« Mais qu'est-ce qu… » tenta de répliquer le loup blanc, avant de se voir immédiatement interrompre par Finnick, une nouvelle fois.
« Okay, si t'insistes, j'accepte de t'emmener. Mais c'est seulement parce que j'ai bon cœur. »
Ignorant l'expression dépitée affichée par Fangmeyer, Finnick prit les devants et commença à avancer en direction de la ruelle où il avait laissé son van. Il se retourna une dernière fois vers Nick et Judy, avant de leur lancer : « Prends bien soin de la lapine, Nick. Rends-toi utile, fais lui une soupe, ou j'sais pas. Ou bien reprenez vos activités là où vous les aviez laissé ! Je m'en voudrais d'avoir fait manquer une telle occasion à mon ami d'enfance ! Allez, ciao ! »
Il enfonça ses lunettes de soleil sur son museau, bien que sa fourrure soit détrempée de la pluie qui tombait, toujours aussi abondante. Fangmeyer poussa un soupir, avant de se tourner vers Nick. « Comment t'as fait pour supporter ce mec pendant tant d'années ? »
« Oh, on dirait pas comme ça, mais c'est moi le plus insupportable des deux, en fait… » répondit Nick en affichant un sourire satisfait.
« Mouai, je confirme. » répliqua Judy en lui lançant un regard provocateur.
« Carotte, tu fais du mal à mon p'tit cœur quand tu dis des choses pareilles. »
« Ça doit être une forme d'allergie à la vérité. » conclut-elle avec un petit clin d'œil.
Fangmeyer poussa un léger rire avant de secouer la tête. « Bon, je vais vous laisser à vos chamailleries, j'ai à faire ! »
Il leur fit un dernier signe de la patte avant de courir à la suite de Finnick, qui l'attendait déjà à bord du van, et ajouta même un coup de klaxon pour faire comprendre qu'il perdait patience.
« J'aurais aimé pouvoir me rendre utile là-bas, moi aussi… » déclara finalement Judy en observant le van quitter la ruelle et s'élancer sur la route principale, en direction du cœur du quartier de la Forêt Tropicale, où devait se trouver le cortège le plus proche.
« Je m'en doute… » répondit Nick en resserrant légèrement son étreinte sur elle. « Mais dans ton état, je ne vois pas ce que tu aurais pu faire… »
La lapine aurait voulu pouvoir contester cette vérité, mais elle n'avait même plus la force de se persuader elle-même. Un bourdonnement sourd et douloureux lui vrillait le crâne, et elle avait l'impression que ses articulations n'étaient guère plus que des pelotes d'aiguilles. Quant à son sens de l'équilibre… Eh bien disons qu'elle se satisfaisait d'être soutenue par Nick, car il y aurait eu de fortes chances qu'elle s'effondre au sol, s'il n'avait pas été là.
« Allez, je te ramène chez nous. » déclara Nick en initiant leur avancée vers le parking de la résidence, où il avait laissé sa voiture.
« Chez nous ? » répéta Judy d'une voix tremblante en relevant vers lui des yeux émeraude aussi grands qu'humides.
« Heu… C'est que j'ai bien réfléchi et… Avec tous les soucis que tu as à trouver un logement… Et puis, il n'y a plus vraiment de problème de place depuis qu'on… » Le renard fit une pause dans ses déblatérations avant de pousser un soupir. Lui qui avait habituellement un débit maîtrisé, parfait et cohérent, se retrouvait à présent dans la situation délicate de ne pas parvenir à maîtriser ses mots, et à formuler ses phrases. « Bref, on en parlera plus tard. »
Judy se contenta d'acquiescer en souriant, avant de laisser reposer sa tête contre le torse de son renard, se laissant guider jusqu'à la voiture. Une petite flamme chaude brûlait au creux de son estomac, et diffusait dans tout son cœur un bienêtre paradoxal, atténuant totalement les souffrances liées à autant à son intense fatigue qu'à la virulence de sa grippe.
Dwayne rejoignit le cortège de Tundraville alors que celui-ci était déjà largement avancé en direction du point de rencontre des différents groupes de manifestants, qui devaient en toute logique se rejoindre au Centre-Ville, place de la mairie, pour une ultime célébration de masse, avec chants, danses, jeux et banquets. Habituellement, le loup blanc n'était pas des plus prolixes lorsqu'il s'agissait de s'afficher en public, même au sein d'un groupe plus large sollicitant une ambiance décontractée, festive et dénuée de jugements. Mais il s'acharna à faire bonne figure, tandis qu'il s'intégrait à la masse des manifestants, qui lui firent un accueil des plus chaleureux.
Il fut en premier lieu étonné de ne pas trouver autant de prédateurs qu'il l'avait supposé. Il s'était dit que cette manifestation ne rassemblerait au final qu'une bonne partie des prédateurs de Zootopie, ce qui en dirait certainement long sur la possibilité d'un rapprochement entre les différents partis engagés dans la crise que traversait la ville. Aussi, fut-il surpris de constater qu'un nombre impressionnant de proies faisaient parties du cortège. En réalité, elles en constituaient la grande majorité, et il lui fallut plusieurs minutes avant d'apercevoir un autre prédateur que lui-même.
Il n'aurait pas pensé que les bienfaits de cette marche se feraient ressentir aussi vite. Une sorte d'énergie positive se dégageait de la foule rassemblée, qui marchait pacifiquement dans un but commun, en scandant des slogans faciles, prônant l'amour et la tolérance entre tous les groupes ethniques, et toutes les espèces. Au bout de quelques instants seulement, ses doutes et ses craintes quant à l'avenir de Zootopie, et sur sa volonté de continuer à vivre ici, furent d'ores et déjà mis à mal. Il y avait finalement beaucoup de bon, dans cette ville… Il suffisait d'ouvrir les yeux pour voir. Il était seulement regrettable que ceux qui souhaitaient la destruction de cette utopie animale soient d'avantage exposés par les médias et les réseaux sociaux que tous ceux qui luttaient pour une vie tranquille, calme et apaisée.
Une proie n'avait même pas besoin de concrètement « aimer » les prédateurs, pour souhaiter vouloir mener ce genre d'existence. Les accepter comme ils étaient, des êtres vivants de valeur égale, avec leurs forces, leurs faiblesses, leurs spécificités, et leur place au sein de cette société qui prônait les interactions raciales et avait su démontrer leur efficacité et leurs bienfaits. Tout ceci se ressentait sur le visage de chaque manifestant, dans chaque pas affirmé qu'ils faisaient. Se dégageait de l'ensemble une cohésion intrigante, et foncièrement belle. Les choses pourraient peut être finalement s'arranger, à force de temps et d'efforts… Visiblement, la majeure partie de la population de Zootopie souhaitait prétendre à un idéal d'harmonie.
Au final, les exactions de Bellwether et des Gardiens du Troupeau n'avaient fait que mettre en exergue des tensions sous-jacentes, que chacun gardait ancré au fond de soi. Mises en évidence par les multiples tragédies ayant frappé la cité au cours des derniers mois, les habitants s'étaient retrouvés devant ce constat terrible : au final, ils n'étaient pas aussi intègres, justes et bien intentionnés qu'ils le pensaient. L'idéal de Zootopie, celui dans lequel ils avaient toujours pensé vivre, n'était-il pas au final qu'une illusion, un rêve, un défi face auquel tous les efforts restaient encore à faire ? La situation était aussi étrange que paradoxale, mais au sein de cette foule qui l'acceptait pleinement et unilatéralement pour ce qu'il était, sans le juger, sans le condamner, sans même tressaillir ou lui lancer un regard biaisé, Dwayne Fangmeyer se prit à reprendre espoir, et à croire en un avenir possible pour Zootopie… Elle pourrait bien devenir ce qu'elle avait toujours prétendu être, sans jamais y parvenir.
Quelques chars conçus par l'association organisant la marche émaillaient la foule, à plusieurs centaines de mètres d'intervalle. Ils transportaient des écrans géants retransmettant en direct les avancées des autres cortèges, des images prises depuis le ciel des groupes de manifestants, et étaient également destinés à afficher les messages et discours des différents organisateurs aux moments clés de la procession, ou tout simplement à diffuser des musiques à un volume presque assourdissant.
L'œil de Fangmeyer perçut un mouvement de foule étrange, partant du côté gauche du cortège, trop loin de lui pour qu'il puisse le saisir. Mais son instinct réagit immédiatement, et il ralentit le pas, tendant l'oreille dans cette direction. Alors qu'il crut entendre un cri d'horreur, et que d'autres manifestants stoppaient leur progression pour se concentrer sur la même chose que lui, les écrans géants se brouillèrent subitement, le tout accompagné d'un grésillement sonore des plus désagréables.
Tous les visages se tournèrent en direction des écrans, au moment où un visage étrange et inquiétant apparaissait en gros plan…
« Je veux que tous les binômes d'officiers cloisonnent les manifestants à leurs points de contrôles respectifs. » déclara Bogo d'une voix sombre dans sa radio personnelle, qui retransmettait ses ordres à l'intégralité des policiers affectés à l'encadrement de la marche pour la paix, dans les différents quartiers qu'elle traversait. « Vous stoppez leur progression tous les cent mètres environ, et vous évacuez les groupes ainsi formés dans les rues adjacentes. Assurez-vous que les cortèges soient stoppés, se dispersent dans le calme, et évitez les mouvements de panique. Si vous repérez le moindre individu suspect, vous avez l'autorisation de faire usage de vos pistolets tranquillisants. Si la menace est sérieuse ou met la vie des manifestants en danger, je vous autorise à utiliser les armes létales. »
Le chef s'était déjà assuré que la parcelle du cortège qu'il encadrait stoppe sa progression, et en dépit des questions confuses que la foule ne cessait de poser aux officiers encadrants, la situation se maintenait sous contrôle, et dans un calme relatif.
Gazelle avait l'air particulièrement anxieuse et tourna un regard interrogateur vers Bogo : « Que se passe-t-il, Adrian ? »
« La marche pour la paix est menacée… Et soyons honnêtes, la situation est préoccupante. » déclara Bogo d'un ton sec, avant de secouer légèrement la tête. « Il faut absolument disperser les manifestants dans le calme et que tout le monde rentre chez soi immédiatement. »
« Vous allez plus les effrayer qu'autre chose, si vous ordonnez un arrêt brusque de la marche, sans donner d'explications complémentaires. Les gens vont s'imaginer le pire… Adrian, il y a plus de soixante-quinze milles mammifères qui participent à cette procession… Vous imaginez ce que pourrait donner un mouvement de panique ! »
Le buffle opina du chef. C'était en effet l'une de ses principales inquiétudes : que les gens, angoissés, se mettent à vouloir fuir dans le désordre et le chaos, et se blessent mutuellement. Il y avait des éléphants aussi bien que des musaraignes qui participaient à la marche… Ces différences de taille pourraient provoquer des désastres si les choses ne se déroulaient pas dans le calme.
Karen s'avança vers eux. Elle avait visiblement une idée en tête. « Gazelle, vous êtes la principale organisatrice de cette marche. Les gens vous font confiance, et vous écouteront. Il faut que vous preniez la parole en direct pour demander aux manifestants de se plier aux exigences de la police et de coopérer dans le calme le plus rigoureux. On peut retransmette directement vos consignes au travers des écrans géants qui parcourent les cortèges. »
La popstar hocha la tête, accréditant le bienfondé de cette proposition. Bogo acquiesça également, avant de les pousser en direction de la caravane de retransmission, qui se trouvait à une cinquantaine de mètres en arrière. « Bien, faites cela. » déclara le buffle. « Vous nous filerez un sacré coup de patte. »
Karen accompagna Gazelle jusqu'au mini-studio mobile qui suivait la procession principale, se tenant à disposition pour retransmettre en direct les messages des différents organisateurs de la marche pour la paix. La chanteuse expliqua rapidement la situation aux équipes de tournage, qui ne perdirent pas une minute pour mettre en place le matériel nécessaire à la retransmission. Le responsable de la régie fit le décompte des doigts à Gazelle pour la prise du direct, mais au moment même où il allait lancer la prise de vue, les écrans se brouillèrent, émettant un signal crypté bourdonnant assez similaire à celui d'une télévision qui ne capterait plus aucune émission.
Puis la silhouette sombre apparut en surbrillance, se densifiant peu à peu, gagnant en netteté à l'écran. Karen tourna un visage confus en direction des équipes de tournage, qui semblaient affolés et s'acharnaient à comprendre d'où venait ce signal pirate qui semblait avoir pris le contrôle de leurs propres installations techniques.
« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda Karen d'une voix confuse.
« J'en sais rien. » explicita le responsable de la régie en secouant la tête. « Ce n'est pas nous qui émettons, mais on a plus aucun contrôle sur la diffusion. »
« Coupez-moi ça immédiatement ! » exigea la chargée de communication, mais l'air démuni qu'afficha son interlocuteur suffit à lui faire comprendre qu'il en était bien incapable sur l'instant.
« Qu… Qu'est-ce que c'est que ça ? » bredouilla Gazelle, dont les yeux restaient figés sur l'écran de retransmission du direct… La même image qui captait son regard était actuellement retransmise sur tous les écrans géants jalonnant la marche pour la paix, et présentait un individu encapuchonné de noir, dont le visage était dissimulé derrière le masque d'un agneau stylisé, à l'allure rendue légèrement morbide par les lignes très anguleuses qui marquaient ses traits.
« Bonjour Zootopie. » déclara l'individu mystérieux d'une voix sombre et robotique, déformée par un synthétiseur vocal. « Je suis le chef de tes Gardiens, mais tu peux m'appeler le Berger. »
Les yeux de Bogo étaient rivés sur l'écran géant qui diffusait ces images pirates. Un silence de plomb était tombé sur l'assemblée, et se voyait uniquement perturbé par le grésillement incessant qui accompagnait la retransmission directe du chef des Gardiens du Troupeau, qui s'adressait à présent directement au peuple.
« Trouvez-moi cet enfoiré tout de suite ! Et coupez la diffusion de ce truc ! » beugla le buffle à l'attention de l'officier Grizzoli, qui acquiesça avant de détaler, sans vraiment savoir par quel miracle il pourrait répondre aux attentes de son supérieur. Bogo s'empressa ensuite de rejoindre la caravane du studio mobile afin de retrouver Karen, et éventuellement obtenir d'elle quelques informations, ou tout du moins un moyen d'interrompre ce discours, qui risquait sans nul doute de plonger tous les manifestants dans la panique qu'il cherchait par tous les moyens à éviter.
Tandis qu'il avançait, la voix du Berger continuait à s'étendre, relayée par les différents haut-parleurs qui émaillaient le cortège. « Il y a vingt-sept ans exactement était votée la loi Alison-Murray, prohibant la détention d'armes létales par les civils, laissant le privilège de l'usage des dites armes aux seules forces de l'ordre, et à nos corps armés. La loi Alison-Murray prohibait également l'usage excessif des armes létales dans le cadre des missions de routine, et imposait aux officiers de faire principalement usage des tazers et des pistolets tranquillisants lorsqu'ils appréhendaient des criminels, ne devant recourir aux armes létales qu'en cas de dernière nécessité. Tout cela dans le but de préserver la vie et l'intégrité physique et morale des braves citoyens de Zootopie, bien entendu. »
Bogo pénétra dans la caravane en trombe, manquant d'arracher la porte de ses gonds. A l'intérieur régnait une effervescence paniquée, tandis que les équipes techniques tentaient de reprendre le contrôle de leur propre diffusion.
« Coupez la transmission tout de suite ! » ordonna le chef, avant de se voir retourné la même réflexion qu'à Karen : il n'y avait rien à faire, ils n'avait plus aucun contrôle sur la diffusion.
« Et il n'est pas possible de simplement couper le jus, ou un truc dans le genre ? » questionna le buffle d'une voix impatiente.
« Non, ils se servent de leur propre base d'émission, en piratant la nôtre… Même si on coupe tout, ils resteront en ligne à travers nos serveurs. » répondit le chef de l'équipe de tournage sur un ton paniqué.
« Que vous puissiez ou pas, on s'en cogne ! Trouvez un moyen ! »
Alors que le chef du ZPD s'acharnait à trouver une solution pour interrompre la retransmission parasite, le Berger poursuivait son étrange discours sur un ton calme et monocorde, rendu inquiétant par la transformation électronique de sa voix, et par l'aspect impersonnel du masque dérangeant qui dissimulait son identité.
« Zootopie, ce genre de loi te fait penser que tu es à l'abri. Tu es bien naïve. Il est interdit de porter toute arme létale, mais on fait fi d'ignorer que certains habitants de cette ville viennent au monde munis d'armes non moins redoutables. Les griffes et les crocs qu'arborent les prédateurs ne sont soumis à aucune réglementation, et tu apprendras très vite, Zootopie, que ces armes-ci sont des plus dangereuses. »
L'agitation commença à envahir la foule des différents cortèges, qui s'était montrée jusqu'ici légèrement perturbée, mais surtout indécise et perplexe face à l'intervention du Berger… Mais à présent, les propos de ce-dernier devenaient clairement menaçants, et des mouvements de foule nerveux se mirent à jaillir ça-et-là, provoquant rapidement des cris d'angoisse et de terreur.
« Parfois, certains agneaux s'égarent du troupeau. » poursuivit le Berger sur un fond sonore fait de hurlements de plus en plus présents, tandis que les cortèges éclataient en myriades de mammifères paniqués, cherchant à se mettre à l'abri et à s'éloigner de toute forme de danger potentiel… L'effet contagieux d'une telle attitude ne tarda pas à la rendre générale. Nombre de manifestants tentaient de maintenir la cohésion, mais il suffit qu'un tiers seulement d'entre eux panique pour que tout parte à vau-l'eau. « Il est du rôle des bergers, leurs Gardiens, de mener la majorité du groupe à destination… Mais pour ceux qui quittent la voie, et qui se risquent à flirter avec l'inconnu, la mort est souvent au rendez-vous. Comprends cela, Zootopie. Il n'y a qu'une seule voie qui soit sûre pour toi, c'est celle où tu laisses tes Gardiens, ton Berger, te mener à bon port et veiller à ta sécurité. Rejette le danger, rejette le mal, la bestialité, la violence et la sauvagerie de ceux qui, loups parmi les agneaux, ne tendent qu'à disperser ton troupeau, afin d'en dévorer les brebis égarées. Des gens seront blessés aujourd'hui, d'autres perdront peut-être la vie, afin de rappeler au plus grand nombre que derrière le masque de la vertu se cache souvent le plus grand des dangers. Vois ta police, Zootopie, contemple tes supposés protecteurs, et reconnais que tu as mis un trop grand pouvoir entre les griffes de ceux qui ne manqueront jamais de se retourner contre ton peuple pour le taillader, le mettre en pièces, et le dévorer. »
Bogo se figea à l'audition de la fin de ce discours des plus menaçants. Tous les regards étaient à présent tournés vers lui, dans le silence pesant qui s'était instauré dans la caravane de production. Le buffle poussa un soupir rageur avant de secouer la tête, essayant de se remettre les idées en place, ce qui était extrêmement difficile étant donné la situation.
« On dirait que les suspicions se confirment… Les Gardiens vont cibler les prédateurs du ZPD pour qu'ils attaquent la foule. Je dois rester auprès de mes officiers, les minutes à venir risquent d'être difficiles… » Bogo tourna un visage contrit vers Gazelle et Karen, avant de poursuivre : « Dès que vous aurez récupéré le contrôle de la communication, essayez de transmettre un message de calme et d'apaisement à la foule. Il sera sans doute trop tard, mais si on parvient à éviter un mouvement de panique trop violent, nous sauverons peut être de nombreuses vies. »
Le chef décrocha son pistolet tranquillisant de sa ceinture avant de le tendre à Karen, qui le réceptionna d'une patte tremblante. « Toutes ces années à courir les médias ne vous ont pas fait oublier comment vous servir d'une arme, n'est-ce-pas, lieutenant Jumcorn ? »
La springbok secoua la tête, sans rien ajouter, avant d'armer la cellule d'électricité dans le canon du pistolet, ce qui suffit à rassurer son supérieur. Ce-dernier tourna ensuite le visage vers Gazelle pour donner ses dernières recommandations : « Restez ici, en sécurité. Suivez les directives de Karen, d'accord ? »
« Et qu'en est-il du reste du staff ? De mes frères ? De tous les gens dehors ? » s'enquit Gazelle en secouant la tête, visiblement nerveuse. « Pourquoi dois-je me terrer ici alors qu'ils sont tous en danger, au-dehors ? »
« Parce que si j'ai les moyens de protéger au moins une personne pour le moment, c'est déjà un premier pas. Cela me confortera dans la possibilité que j'ai d'assurer la sécurité des milliers d'autres qui restent dehors, et qui ont actuellement besoin du ZPD. Alors inutile de faire cette tête. Restez-ici, et diffusez ce foutu message dès que possible. »
Gazelle s'avoua vaincue, et se contenta d'hocher piteusement de la tête devant la remontrance à demi-dissimulée de Bogo. Même devant l'une de ses idoles, le chef ne se démontait pas, et restait aussi rigoureux que professionnel, tant que la situation l'exigerait. Il se détourna sans ajouter un mot de plus, et franchit la porte le séparant de l'extérieur.
Bogo avait anticipé le chaos et la panique, et ne fut de fait que légèrement surpris par le spectacle désarmant qui se jouait sous ses yeux. Les manifestants se pressaient en groupes compacts et s'écrasaient mutuellement dans les goulots que représentaient les abords des ruelles adjacentes. Il y avait trop de monde pour que cette tentative de fuite massive et éparpillée n'occasionne pas des dommages collatéraux. Il avait fait à peine dix pas qu'il avait déjà failli être projeté à terre par des mammifères plus grands que lui, ou pris d'une telle frénésie, qu'ils ne prêtaient absolument pas attention à ce qui les entouraient.
« Ce n'est quand même pas ce seul discours qui les a mis dans un état pareil… » marmonna le buffle en atteignant à grand-peine l'un des fourgons de police, où il espérait pouvoir récupérer du matériel, mais surtout un mégaphone, qu'il comptait bien employer pour imposer ses directives aux manifestants, s'il trouvait un moyen de calmer leur panique.
Un grognement sauvage se fit entendre, provenant de la droite, et Bogo pivota sur ses talons, pour voir cavaler à quatre pattes, à une dizaine de mètres, un couguar sauvage en tenue de policier. Le chef grimaça en croyant reconnaître Kitters, un officier habituellement discret et efficace. L'animal semblait éperdu et tout aussi paniqué que les mammifères bipèdes qui l'entouraient et le fuyaient en hurlant… Il ne semblait pas témoigner d'animosité particulière pour l'instant, ce qui ne voulait pas dire qu'il n'attaquerait pas sous peu. Ce genre de créatures était imprévisible. Bogo s'en voulut de raisonner ainsi pour définir Kitters… Mais il devait bien l'avouer, en l'état actuel des choses, se montrer émotif et sentimental était la dernière des choses à faire. Pour le bien de ses officiers, autant que de la population, il devait agir de manière efficace.
Aussi, ayant récupéré un nouveau pistolet tranquillisant à l'arrière du fourgon, ainsi que son mégaphone, le buffle se mit-il à courir en direction du couguar, tout en beuglant des ordres clairs et simples à l'attention de la foule, au travers de l'appareil qui amplifiait sa voix.
« Restez calmes. Ne cédez pas à la panique. Eloignez-vous des espaces dégagés et restez en groupes, calmes et tranquilles, aux abords des bâtiments. Les mammifères sauvages ne vous attaqueront pas dans ces circonstances. Le ZPD s'occupe de tout, essayez de garder votre calme. »
Un hurlement de douleur strident attira l'attention de Bogo. Kitters avait finalement cédé au stress et laissé s'exprimer ses instincts sauvages de préservation en fauchant la jambe d'une jeune laie, qui gisait à présent au sol, la cuisse ensanglantée. Le couguar se tenait à quelques mètres d'elle, prêt à bondir, tandis que les autres mammifères en présence, au lieu de se regrouper autour de la blessée, ce qui aurait dissuadé son agresseur de poursuivre l'assaut, s'enfuyaient dans toutes les directions opposées, l'abandonnant à son sort. Bogo réprima une injure à leur encontre, et rejoignit la jeune femelle, se postant devant elle en tendant son pistolet tranquillisant en direction du couguar. Cette seule intervention suffit à faire reculer l'animal apeuré, qui jeta des coups d'œil éperdus dans toutes les directions, en quête d'une issue.
« Désolé, Kitters… C'est pour ton bien. » déclara Bogo d'une voix légèrement émue, avant de faire feu de son arme, touchant son subordonné en pleine jugulaire. Le couguar poussa un grognement déchirant, avant de chercher à prendre la fuite. Il s'écroula, inconscient, une dizaine de mètres plus loin.
Qu'est-ce que les Gardiens du Troupeau cherchaient à prouver, avec cette attaque absurde ? Ça n'allait certainement pas plus loin qu'une simple tentative d'intimidation, une manipulation odieuse par le mensonge, la désinformation, mais surtout la terreur. Bogo ne les laisserait pas emporter cette manche… Il en était hors de question. Cette fois, les choses étaient allées trop loin.
« Hey ! Vous là ! » beugla Bogo à l'attention d'un groupe de manifestants qui cherchait à rejoindre la masse stupidement amoncelée à l'embouchure d'une rue adjacente. « Venez-ici ! »
Les mammifères consentirent à obéir, ce qui soulagea Bogo… De ce qu'il en voyait pour l'instant, la véritable menace tenait d'avantage de la panique de la foule que des attaques des quelques membres du ZPD devenus sauvages. Il leur donna une trousse de secours et leur ordonna de prendre soin de la jeune laie qui, encore trop choquée par ce qu'elle venait de subir, arrivait à peine à articuler.
« Et une fois que vous en aurez terminé, restez ensemble, et attendez que la situation se calme ! Les mammifères sauvages ne vous feront rien si vous êtes en groupes. Vous pouvez faire ça ? »
Les mammifères acquiescèrent. Visiblement, le simple fait de se voir guidés et conseillés par une figure d'autorité semblait calmer leur panique, les aidait à remettre leurs idées en place, et à agir de manière logique et cohérente.
Bogo se pressa en direction de la foule qui s'amassait à l'embouchure la plus proche, espérant pouvoir calmer leur tentative désorganisée de fuite, pour prévenir le moindre incident. Il retrouva sur place l'officier Grizzoli, qui peinait à se faire entendre… Certains mammifères le fuyaient dès qu'il s'approchait d'eux, croyant certainement qu'il était devenu sauvage et cherchait à les attaquer.
« Quelle est la situation, Grizzoli ? » maugréa Bogo en rejoignant son officier, qui semblait plus que soulagé de le voir.
« Pas géniale, chef ! On s'est séparés pour couvrir l'organisation de l'évacuation des manifestants, mais j'ai perdu contact avec tous les autres, et les gens sont devenus dingues… C'est eux qui se comportent comme des sauvages, bordel ! »
« On se calme, officier ! » ordonna Bogo, ce qui obligea le loup gris à regagner sa composition, à se redresser et à se remettre les idées en place.
« A vos ordres, chef ! »
« Il faut absolument éviter que ce mouvement de foule fasse des désastres. Essayez de contacter les autres officiers encore opérationnels et exigez d'eux qu'ils organisent le passage des ruelles dans le calme le plus relatif possible. Je me charge de celle-ci. »
« Bien, chef ! Je vais faire ce que je peux pour retracer leurs conta... Argh ! »
Grizzoli fut interrompu, et presque projeté au sol sous la force de l'impact qui le frappa en pleine nuque. Bogo n'eut pas besoin de voir la couleur violacée du liquide qui recouvrait le crâne de son subordonné pour comprendre que celui-ci venait d'être frappé par une dose de sérum d'Hurleur Nocturne. Le loup gris se redressa piteusement, le souffle court, en émettant presque immédiatement un grognement caractéristique. Ses pupilles commençaient déjà à se dilater, et il lança un regard désarmant à son chef, avant de maugréer entre deux hoquets rageurs.
« D… Désolé… Chef… J'aurais dû… être… plus vigilant… »
Et sans montrer la moindre hésitation, il dégaina son propre pistolet tranquillisant, avant de se tirer lui-même une fléchette en pleine gorge. Bogo écarquilla les yeux en le voyant s'effondrer au sol, convulser quelques instants en grognant, perdre le peu de lucidité qu'il lui restait, devenir concrètement sauvage, pour finalement s'endormir paisiblement… Avoir dû tirer sur Kitters avait déjà été un déchirement pour le buffle… Assister au sacrifice volontaire de Grizzoli, qui avait préféré se mettre hors d'état de nuire plutôt que de risquer de devenir un danger pour ses concitoyens, était encore pire.
Les yeux enragés de Bogo se tournèrent en direction de la source du tir qui venait de frapper son subordonné, l'expérience lui permettant de calculer presque immédiatement l'angle et la trajectoire pour déterminer la position du tireur. Son regard se figea sur un opossum se tenant une centaine de mètres plus loin, vêtu d'un gilet tactique, d'une cagoule noire, et équipé d'un fusil sniper flambant neuf… D'où les Gardiens du Troupeau tiraient-ils le financement pour un tel matériel de combat, et surtout, où se l'étaient-ils procuré ? Ces questions se poseraient plus tard, lorsqu'il aurait personnellement mis la patte sur chacun d'entre eux, les auraient enfermés au poste central du ZPD, où il aurait l'occasion de leur faire regretter d'être venus au monde dans le seul but de le pervertir par leur monumentale stupidité.
Le buffle dégaina son pistolet tranquillisant, poussa un grognement enragé, et chargea en direction de l'opossum, qui sembla paniquer à son approche, et s'emmêler les pinceaux en cherchant à recharger son arme. Aucune expérience, tout comme Staliord… Tant mieux pour lui et pour ses hommes : ils n'auraient aucun mal à se débarrasser de ces imbéciles. Un tireur d'élite s'exposant en plein jour, à découvert, et ne sachant même pas recharger une arme… Juste ridicule. Bogo restait sidéré de voir que ce groupe extrémiste investissait tant de moyens et d'efforts en laissant à des individus aussi négligents et maladroits le soin de mettre leurs plans à exécution. C'était presque comme s'ils cherchaient à saborder sciemment l'efficacité de leurs attaques, et ne souhaitaient rien de plus que s'exposer comme une menace potentielle, qui n'avait en fait rien de réellement menaçante.
Bogo laissa ces considérations de côté, afin de s'y pencher consciencieusement plus tard. Pour le moment, il y avait un opossum qui allait comprendre qu'un mammifère pouvait devenir sauvage, même sans appartenir à la famille des prédateurs, et sans avoir été touché par le sérum.
Finnick arrêta son van au beau milieu de la rue, envahie par des dizaines de mammifères débouchant des ruelles adjacentes, et semblant fuir l'artère central du quartier de la Forêt Tropicale. Ils débouchaient en masse depuis ces accès étroits, et s'échappaient du goulot à grand mal. Fangmeyer grimaça en jetant un coup d'œil à la foule paquée dans ces embouchures, et qui progressait avec difficulté, le tout envahi par les hurlements d'horreur et les cris d'effroi.
« Ils vont s'entre-écraser et s'étouffer… » bredouilla Fangmeyer d'une voix qui semblait distante, presque extérieure à elle-même.
« Quelle belle brochette d'abrutis. » répliqua Finnick en ouvrant la portière de son van pour descendre sur la chaussée, manquant de peu de se faire écraser par un hippopotame en fuite, qui ne tourna même pas un regard dans sa direction, alors qu'il avait failli le transformer en galette de fennec.
« Espèce de gros débile ! » beugla-t-il en dressant le poing, mais la remarque tomba dans l'oreille d'un sourd : l'hippopotame était déjà loin.
Fangmeyer avait également quitté le van et rejoint son partenaire de l'autre côté, contemplant la situation désastreuse d'un œil alarmiste. « Je vois assez mal ce qu'on va pouvoir faire pour ne serait-ce qu'accéder à la zone réellement dangereuse… Tous ces gens bloquent les accès. Même les secours ne pourront pas intervenir. »
« Ouai, c'est la merde… » conclut le fennec en hochant piteusement de la tête.
Le loup blanc tenta de se rapprocher du goulot d'étranglement que représentait l'embouchure d'une étroite ruelle, à l'intérieur de laquelle se massait toujours plus de mammifères. Il grimpa sur le toit d'une camionnette laissée à l'abandon pour observer au loin. Il pouvait voir sans mal l'autre côté de la ruelle, et l'importante quantité de gens qui continuaient à affluer et à s'y agglutiner. Il poussa un soupir dépité, avant de tourner la tête vers Finnick.
« Ça craint, mec. Ça craint vraiment. » devança le fennec en enfonçant ses pattes dans ses poches et en s'adossant à la paroi bigarrée de son van. « Moi qui espérait casser du Gardien, on dirait bien que ce sera pas pour aujourd'hui finale… »
« Finnick, attention ! » le coupa Fangmeyer.
Le fennec réagit immédiatement en se jetant par réflexe au sol, esquivant un tir qui fusa juste au-dessus de ses oreilles et éclata contre son van, le bariolant d'une couche de violet caractéristique.
« Du sérum ! » beugla le loup blanc en se laissant glisser au sol. « Mets-toi à couvert ! »
Finnick roula au sol, et se glissa sous son véhicule en poussant un râle furieux. Il détestait ce genre de situation où il devait la jouer fine, et se cacher, alors qu'il n'avait qu'une envie : rentrer dans le tas.
Fangmeyer, pour sa part, restait vigilant, l'œil alerte et l'oreille tendue, essayant de déterminer d'où le tir était parti. Un sifflement caractéristique fut capté par son sens de l'ouïe surdéveloppé, ce qui lui permit de se jeter au sol pour éviter le tir qui lui était destiné, et qui éclata contre la vite de la camionnette derrière laquelle il s'était réfugié.
« Tu vas bien ? » beugla Finnick depuis son couvert improvisé.
« Oui ! Le tireur est dans l'immeuble juste derrière nous. Je crois l'avoir vu derrière le rideau d'un appartement du troisième étage. » répondit Fangmeyer en changeant lestement de couvert, se plaçant à un endroit où il était certain que leur assaillant n'aurait aucun angle de vue sur lui.
« Super ! On fait quoi ? On reste là à papoter jusqu'à ce que la nuit tombe ? C'est con, j'ai pas pris de chamallows personnellement, et toi ? »
« Arrête tes conneries et laisse-moi réfléchir ! » répliqua le loup blanc d'une voix qu'il essayait de faire passer pour sereine en dépit de la panique qu'il ressentait.
Mais le tireur en avait décidé autrement, et commença à faire feu dans la foule, tirant plusieurs salves directement dans la ruelle qui faisait face à l'immeuble où il s'était réfugié. Fangmeyer écarquilla les yeux : ça, c'était très mauvais. En effet, les manifestants étaient totalement comprimés entre les deux murs de la ruelle, mais surtout incapables de se dégager, de se défendre, ou d'avancer sans que ceux qui se trouvaient devant ou sur les côtés, n'initient un mouvement commun, ce qui était totalement impossible dans la situation actuelle. Si des mammifères devenaient sauvages au milieu de cette masse, ce serait un véritable carnage.
Le loup blanc se redressa et fonça à toute allure en direction de l'entrée de la résidence. Finnick ne perdit pas un instant, avant de se lancer à sa poursuite.
« Qu'est-ce que tu fous, mec ? » brailla-t-il, alors que Fangmeyer se saisissait d'une pierre en vue de briser la vitre qui le séparait de l'intérieur.
« Il faut arrêter ce type ! » répondit le loup blanc d'une voix paniquée. « Ou des tas de gens vont mourir ! »
Finnick ne fit aucun commentaire supplémentaire, et se contenta d'acquiescer face à la nécessité d'agir. Ils pénétrèrent, pour la deuxième fois dans la journée, par effraction dans l'immeuble, et foncèrent en direction de la cage d'escalier, débouchant sur le troisième étage, qui desservait six appartements différents, dont trois faisaient front à la ruelle… Difficile d'estimer dans lequel le tireur s'était réfugié. Celui se trouvant le plus à gauche était logiquement exclu, car Fangmeyer l'avait aperçu derrière une fenêtre du centre droit. Il restait donc deux appartements possibles, et peu de temps pour agir, avant que le désastre ne vire à la catastrophe.
« Un chacun ? » proposa Finnick. Et sur le coup, cette idée sembla la seule bonne aux yeux du loup blanc, qui acquiesça à contrecœur.
Les deux partenaires se séparèrent donc, Finnick prenant en charge l'appartement central, tandis que Fangmeyer se concentrait sur celui de droite. Le loup blanc dégaina son arme de service, ce qui eut le don de faire râler le fennec.
« C'est pas juste, mec ! Moi j'ai pas d'arme ! »
La réflexion sembla justifiée aux yeux de Fangmeyer, qui décrocha son pistolet tranquillisant de sa ceinture, avant de l'envoyer entre les pattes de son acolyte. « J'espère que tu sais t'en servir. »
« Peuh ! Qu'est-ce que tu crois ? » rétorqua le fennec d'un ton faussement outré.
Fangmeyer dressa la patte, avant d'effectuer un décompte silencieux, rétractant l'un de ses doigts à chaque fois. Lorsqu'il arriva au bout du compte, les deux prédateurs défoncèrent leurs portes respectives d'un mouvement commun, et pénétrèrent en trombe dans l'appartement.
Finnick fonça immédiatement en direction du séjour, surprenant une famille amassée auprès de la fenêtre, semblant guetter avec appréhension les évènements se déroulant au dehors, et qui poussa une série de hurlements d'horreur en voyant ce prédateur armé faire ainsi irruption dans leur appartement. Aucune chance que le tireur d'élite soit l'un d'entre eux… Aussi Finnick ne s'attarda-t-il pas à se confondre en excuses, et abandonna la famille abasourdie sans dire un mot, quittant le logement aussi vite qu'il y avait pénétré, afin de rejoindre Fangmeyer, qui avait visiblement eut la bonne pioche.
Lorsque le loup blanc pénétra dans l'appartement, il aperçut le mouvement angoissé opéré par une ombre projetée contre le mur du couloir depuis la fenêtre du séjour. Il se précipita à toute allure en direction du séjour, tombant museau à museau avec un mammifère encapuchonné, qui tenta de le réceptionner d'un coup de crosse. L'entraînement et la force du loup, qui dominait son opposant d'une demi-tête, lui permirent de parer l'assaut sans mal, d'arracher son arme à son assaillant, et de le maîtriser d'un violent coup de genou dans l'estomac, l'envoyant au sol où il éructa d'une voix aigüe et féminine.
La misogynie passive ne faisait pas partie des caractéristiques du loup blanc, qui ne se montrerait pas moins ferme ou implacable sous prétexte que son adversaire, qu'il tenait à présent en joue, était visiblement une femelle.
« Debout ! » beugla-t-il, tandis que Finnick le rejoignait au même instant, prêt à intervenir pour le couvrir… Ce qui ne serait au final pas nécessaire.
« Bon, ben je me sens très utile pour le coup. » maugréa le fennec, qui aurait souhaité pouvoir donner suite à son entrée fracassante et héroïque.
« Enlève-lui sa cagoule. » lui demanda Fangmeyer sans quitter la femelle des yeux.
Finnick acquiesça avant d'approcher de la Gardienne, qui effectua un mouvement de recul répugné à son approche, avant de vociférer. « Me touche pas avec tes sales pattes de prédateurs ! »
« T'inquiète pas. » répliqua Finnick d'un ton cruel. « Aucun risque que je te touche dans le sens où tu l'espères, petite vicieuse. »
Et sans attendre un instant supplémentaire, Finnick arracha sa cagoule à la Gardienne, révélant une jeune brebis aux magnifiques yeux bleus. Fangmeyer se figea. L'espace d'une seconde, il crut qu'il avait en face de lui son ex-fiancée, Liane. Il n'eut pas le temps de raisonner sur le fait qu'en réalité, il ne s'agissait pas d'elle, en dépit de leur proximité physique évidente, car la Gardienne perçut immédiatement son léger trouble, et en profita pour contre-attaquer. D'un mouvement expert de la patte, elle repoussa l'arme de Fangmeyer sur le côté. Ce-dernier tira par réflexe, mais la balle alla se loger dans le parquet. Finnick voulut réagir, mais la brebis se montra plus leste et plus vive, l'agrippant par le cou avant de le faire passer par-dessus son épaule pour le projeter violemment contre le mur adjacent. Le fennec retomba au sol, à moitié sonné, tandis que son assaillante profitait du désarroi de ses deux adversaires pour contourner Fangmeyer avec une vivacité étonnante, prenant la direction de la sortie de l'appartement.
Le loup blanc se ressaisit, réajusta son arme, et pivota les talons, avant de faire feu sans sommation, mais sans intention concrète de toucher sa cible. Il espérait simplement l'effrayer par un coup de semonce, et la forcer à s'arrêter… Mais la brebis ne sourcilla pas une seconde, et remonta le hall d'entrée à une vitesse fulgurante. Fangmeyer s'élança à sa poursuite, débouchant sur le couloir du troisième étage, pour la voir disparaître dans la cage d'escalier.
« Arrêtez-vous ! » brailla-t-il d'une voix peu convaincante, avant de reprendre sa poursuite effrénée. Mais la brebis lui prouva une nouvelle fois qu'elle n'était pas une amatrice, car arrivée au niveau du deuxième étage, elle bondit par-dessus la rambarde et se laissa tomber en contrebats… Deux étages de chute auraient suffi à briser les jambes de n'importe qui… Sauf d'un mammifère visiblement entraîné, et qui savait comment se réceptionner et répartir son poids de la meilleure manière pour éviter toute blessure. La brebis toucha terre impeccablement, presque comme si elle n'avait pas pesé plus lourd qu'une plume, et enchaîna par une roulade aussi leste qu'agile, pour s'extraire immédiatement à la ligne de tir potentielle que Fangmeyer avait sur elle. Le loup blanc se figea, avant de stopper sa course… Il était inutile de la poursuivre plus longtemps : jamais il ne l'attraperait, c'était certain. Finnick et lui venaient d'avoir à faire à une femelle qui avait visiblement été entraînée rigoureusement, et par une structure plus extrême encore que l'académie de police du ZPD.
Le fennec rejoignit Fangmeyer à ce moment-là, le souffle court, et une patte endolorie plaquée contre l'arrière de son crâne.
« Tu l'as pas attrapée ? » demanda-t-il d'une voix pleine de déception.
« Désolé, Finnick… Celle-là n'était visiblement pas là pour plaisanter… »
Le fennec acquiesça avant de s'affaler dans les escaliers et de pousser un soupir de frustration. « Bordel… »
La conclusion du fennec semblait particulièrement adaptée à la situation, aux yeux de Fangmeyer. Aussi, ne trouva-t-il rien à ajouter.
De tous les cortèges qui furent attaqués par les Gardiens du Troupeau ce jour-là, seul celui de Tundraville n'opéra pas un mouvement de panique complet, et resta relativement serein, en dépit de la situation extrême qu'il affrontait. Ce miracle, qui permit de sauver de nombreuses vies, fut en partie initié par Dwayne Fangmeyer.
Lorsque le message du Berger fut diffusé à la foule, et que la panique commença à envahir tous les esprits, celui du jeune loup resta calme et concentré, analysant immédiatement la stratégie mise en place par les Gardiens du Troupeau, et anticipant derechef leur plan d'action. Limpide, clair, simple. Un raisonnement lucide au milieu du chaos, mais Dwayne n'était pas un petit génie pour rien.
Le but des Gardiens n'était pas de causer des victimes au moyen des quelques prédateurs qu'ils parviendraient à rendre sauvages, et à éventuellement retourner contre la foule, mais de pousser cette-dernière à l'envisager, et à se laisser aller à la terreur, qui elle-même la mènerait à se montrer déraisonnable, à prendre tous les risques pour assurer sa survie.
C'était là que les Gardiens feraient des victimes : un mouvement de panique au sein d'une assemblée d'une telle ampleur, ne manquerait pas de causer d'énormes dommages collatéraux. Des mammifères finiraient piétinés, écrasés, étouffés. C'était cela qu'il fallait absolument éviter.
Aussi, Dwayne Fangmeyer réagit-il prestement, en tentant de retourner la stratégie des Gardiens contre eux. Et la réaction à avoir n'était pas complexe, ni difficile à appréhender : elle exigeait simplement que tout le monde garde son calme, et poursuive la marche en dépit du reste.
De fait, lorsque l'angoisse commença à se faire percevoir tout autour de lui, et que les premiers cris d'horreur se mirent à jaillir des abords extérieurs du cortège, Dwayne agit d'instinct, et tendit sa patte en direction de celle du mammifère le plus proche de lui, l'enserrant avec un mélange équivalent de douceur et de force. L'antilope dont il tenait la patte tourna vers lui un regard surpris, où se lisait déjà une terreur sous-jacente. Le jeune loup prononça alors quelques mots à l'attention de la jeune femelle avec laquelle il avait établi ce contact physique, et ces seuls mots furent suffisants pour sauver bon nombre de vies à Tundraville.
« Il ne faut pas avoir peur. C'est ce qu'ils veulent. »
La conviction avec laquelle il affirma cette vérité, le fait qu'il soit un prédateur, c'est-à-dire l'origine frauduleuse de toute cette terreur, si on s'en référait au discours haineux du Berger, suffit à persuader l'antilope et à faire disparaître toute trace d'angoisse au fond de son regard. Dwayne lui sourit, et elle lui rendit son sourire.
« Prends la patte de ton voisin, et dis-lui la même chose. Nous sommes unis, et nous ne risquons rien tant que nous sommes ensembles. »
L'antilope s'exécuta sans attendre, reproduisant le geste du jeune loup à l'attention de son plus proche voisin, et lui répétant les mêmes paroles rassurantes, tout en lui confiant la même tâche.
Bien vite, une véritable chaîne animale se déploya, faisant résonner l'espoir et le courage dans le cœur de tous ceux qu'elle liait. Bien entendu, tous ne participèrent pas, et de nombreux mammifères du cortège cédèrent à la peur, et prirent la fuite, soit parce que l'idée de rester leur semblait ridicule, soit parce qu'ils avaient déjà pris leur décision avant que la chaîne et son message ne parviennent jusqu'à eux… Mais comme ces mammifères apeurés étaient en nombre réduit, la débâcle fut de moindre ampleur, et le mouvement de foule initié par la fuite massive des participants de la marche de Tundraville ne provoqua ni heurts, ni incidents.
Au bout du compte, tandis que la chaîne s'étendait, rassemblant toujours plus de mammifères dans une cohésion pacifique commune, la marche reprit dans le calme et un silence sidérant. Personne ne sut d'où était venu le message, mais tout le monde acquiesça à l'idée, simple mais certaine, que cette union avait préservé l'intégrité et la sécurité de chacun, peu importe l'espèce, peu importe le groupe ethnique.
Des officiers du ZPD furent attaqués aux abords du cortège, et devinrent sauvages… Les pauvres bêtes terrifiées, ne tournèrent pas leur agressivité à l'encontre d'une masse compacte, qui leur sembla dangereuse et inabordable. Aussi, tournèrent-ils les talons, et furent-ils gérés sans mal par leurs collègues, qui les endormirent à coups de pistolets tranquillisants.
Les Gardiens du Troupeau qui attaquèrent le cortège de Tundraville ne purent profiter du chaos qu'ils espéraient générer afin de perpétrer leurs méfaits ou encore de pouvoir se dissimuler au sein d'une foule paniquée. Aussi, les officiers du ZPD encore aptes purent-ils les appréhender sans difficulté. Le coup de filet sur les activistes extrémistes de Tundraville fut le plus impressionnant de la journée, pour la simple et bonne raison qu'une phrase et un geste avaient su maintenir la cohésion d'un groupe qui s'était réuni pour célébrer la paix, et l'avait fait de la plus belle et représentative des manières.
Lorsque l'équipe technique du pôle transmission parvint à reprendre le contrôle de la diffusion sur les écrans géants, le message d'appel au calme que diffusa Gazelle résonna d'une manière plus qu'étrange aux oreilles des mammifères du cortège de Tundraville, qui se félicitèrent d'avoir appliqués par eux-mêmes les consignes claires et rassurantes que leur transmit la popstar. Celles-ci étaient simples : rester calmes, soudés, ne pas tenter de fuir, mais se réfugier en groupes aux abords des bâtiments, répondre à toutes les exigences du ZPD, et les laisser gérer les rares prédateurs à être devenus sauvages. Gazelle se montre parfaite, extrêmement rassurante et positive, encourageant les mammifères à voir cette épreuve comme une chance de prouver leur intégrité, leur courage et leur force morale.
Le message fut transmis dans tous les cortèges, et parvint à calmer des mouvements de foule parfois extrêmes. Des mammifères regagnèrent progressivement leur calme, et encouragèrent les plus angoissés à faire de même, ce qui permit de cesser les compressions extrêmes dans les lieux d'engorgement. Les groupes compacts s'écartèrent, libérant les accès, ce qui permit aux équipes d'intervention de tous les postes secondaires du ZPD, venus en soutien, mais également aux véhicules de secours, d'arriver sur les différents lieux du drame, et de faire plus efficacement leur travail.
En tout et pour tout, la panique et les agressions initiés par les Gardiens du Troupeau durèrent tout au plus une quarantaine de minutes, ce qui fut amplement suffisant pour mener trente-six mammifères à la mort. Aucun d'entre eux ne fut victime d'un prédateur devenu sauvage… Ils perdirent la vie en raison des mouvements de foule. Le ZPD appréhenda quarante-trois Gardiens du Troupeau, et fit la saisie de leurs équipements respectifs. Vingt-huit prédateurs du ZPD devinrent sauvages, et durent être acheminés dans les centres de confinement hospitaliers, où ils seraient maintenus en isolement le temps que l'antidote au Hurleur Nocturne soit finalisé et leur soit administré.
Le comportement exemplaire et pacifiste du cortège de Tundraville accapara l'attention des journalistes, ce qui réduisit énormément l'impact médiatique de l'attaque des Gardiens du Troupeau. Karen Jumcorn répéta à de nombreuses reprises que les mammifères de Tundraville avaient contribuées à sauver l'image et l'intégrité de Zootopie, ce jour-là, et avaient totalement annihilé les effets néfastes que les Gardiens du Troupeau avaient essayé de déployer sur l'opinion publique.
Cependant, une autre attaque symbolique des Gardiens du Troupeau se préparait, au moment où les cortèges se retrouvaient assaillis par la peur irraisonnable des prédateurs devenus sauvages. Une attaque de moindre ampleur, plus insidieuse, mais qui pourrait marquer définitivement les esprits, si jamais elle s'avérait concluante… Car elle ciblait directement deux mammifères devenus bien malgré eux, aux yeux de la population de Zootopie, le symbole du rapprochement pacifique entre proies et prédateurs.
Cette attaque, aussi sournoise que cruelle, visait Judy Hopps et Nick Wilde.
Lorsqu'ils regagnèrent le 1955 Cypress Grove Lane, Judy tenait à peine sur ses jambes. Sa fièvre était encore montée d'un cran, et Nick dû la porter dans ses bras jusqu'au cinquième étage, car elle aurait été totalement incapable d'effectuer une telle ascension. Judy avait passé une patte derrière sa nuque pour se maintenir en place, essayant d'équilibrer son poids pour que la tâche soit rendue moins difficile pour le renard.
« Je suis vraiment désolée, Nick… » s'excusa Judy d'une voix faible. « Je déteste me montrer aussi dépendante… Mais pour le coup, j'ai vraiment dépassé les bornes, je crois. »
« Tu ne pèses presque rien, Carotte. » la rassura le renard une fois qu'ils furent arrivés au cinquième palier de la cage d'escaliers. « Alors ne t'en fais pas… »
Il se dirigea vers la porte de son appartement, tout en poursuivant. « Les sorties, c'est terminé maintenant. Tu vas te focaliser sur ta guérison, sinon tu seras victime de la fureur de Nicholas Wilde, et crois-moi, c'est pas beau à voir. »
« Même si je tuerais pour voir ça de mes yeux… » répliqua-t-elle en riant doucement. « Je ne pense pas avoir encore l'énergie pour te confronter sur ce terrain. »
« Tu as toujours besoin de me tenir tête, avoue. » lui demanda-t-il, un sourire narquois au museau.
« Il faut bien… » répondit-elle en lui souriant. « Sinon tu finirais par croire que tu as toujours raison… Et là, ce serait vraiment pas beau à voir. »
« Mais j'ai toujours raison, Carotte ! » répliqua Nick… Ce qui n'éveilla qu'un vague mouvement de la tête de la part de son interlocutrice, qui se contenta de lever les yeux au ciel pour manifester ses doutes quant à cette assertion.
Nick reposa Judy au sol pour pouvoir déverrouiller la porte de son appartement. La lapine poussa un gémissement endolori en plaquant sa patte contre sa tempe, tout en s'accrochant à Nick afin de ne pas perdre le peu d'équilibre qu'elle parvenait à maintenir.
Le déclic du verrou sembla un salut aux oreilles de Judy, qui n'aspirait qu'à une chose : se blinder d'aspirines et s'enterrer sous les couvertures du lit qu'elle partageait à présent avec Nick… Oui, la présence dudit renard dans le lit en question faisait partie du traitement thérapeutique qu'elle s'était elle-même imposée. Elle ne manquerait pas de le lui faire savoir, dès qu'il l'aurait aidé à se glisser dans les draps.
Ils franchirent la porte d'entrée, et Judy tituba dans l'obscurité jusqu'à rejoindre le comptoir de la cuisine, où elle se raccrocha piteusement. Lorsque Nick alluma la lumière, elle plissa les paupières, sentant ses pupilles se faire agresser, et ses nerfs optiques renvoyer des décharges douloureuses dans son cerveau. La grippe était vraiment un cadeau répugnant, avec son emballage de maux de tête, et son joli nœud de courbatures. Au moins n'avait-elle pas de toux, pour l'instant.
Du coup, elle eut du mal à rouvrir les yeux, et ne se força à le faire que lorsqu'elle perçut le mouvement de Nick qui se figeait, et le claquement significatif de sa mâchoire, qui se refermait brutalement, comme s'il était soudainement estomaqué.
« Bonjour, Nicholas. »
La voix, doucereuse, maniérée et cruelle, n'était pas celle de Nick, mais celle d'une troisième personne présente dans l'appartement… Appartement qui venait d'être déverrouillé. Une personne qui n'avait donc rien à faire là, et qui employait, de surcroît, une voix qui fit naître une série incontrôlable de frissons dans son dos. Judy sentit son cœur se serrer dans sa poitrine, et la peur envahir son corps. Elle entrouvrit les yeux, adaptant avec difficulté ses pupilles meurtries à la lumière ambiante. Son regard se posa en premier sur Nick, qui se tenait figé, à quelques pas d'elle. Il avait les yeux écarquillés, et la bouche entrouverte, figée dans une grimace de stupeur mêlée d'effroi.
La lapine suivit le sens du regard de Nick, qui pointait en direction du salon, et constata la présence d'une personne étrange, qui leur faisait face.
Il s'agissait d'un mammifère de taille moyenne, dont il était impossible d'identifier l'espèce ou l'apparence, car il portait une tenue noire saillante, surmontée d'une capuche qui recouvrait sa tête. Son visage, pour sa part, était dissimulé derrière le masque d'un agneau au design des plus inquiétants, tout en lignes tranchantes et en angles aiguisés.
« Qu… Qui êtes-vous ? » parvint à marmonner Judy, qui essayait de dissimuler l'inquiétude qui colorait sa voix.
« Je suis le Berger. » répondit simplement l'individu, en penchant la tête sur le côté, portant le regard vide de son masque d'agneau dans sa direction. La lapine ne put réprimer un frisson, tandis que son interlocuteur reprenait, de cette même voix douce et mielleuse : « La véritable question, c'est… Qu'est-ce que vous êtes, vous ? »
« Ce… Ce que je suis… ? » bredouilla Judy, dont la fièvre n'aidait pas à rendre ses idées plus claires.
Le Berger fit un mouvement de sa patte gantée de noir en direction de Nick, qui était resté stoïque et muet depuis le début de cette étrange et désagréable rencontre. Judy perçut les mouvements nerveux de ses pattes, dont les doigts se repliaient convulsivement contre ses paumes… Quoiqu'il fut en train de se passer, le message était clair : tous les signes que lui envoyaient Nick signifiaient « danger ».
« Oui, ce que vous êtes. » reprit le Berger en poussant un petit rire satisfait. « Vous êtes sa proie. »
Il ponctua sa phrase en redressant un pistolet en direction de Nick. Judy poussa un hoquet de stupeur, et le renard tenta de se jeter à terre, mais le Berger ne montra aucune once d'hésitation et effectua un tir précis, rapide et parfait, touchant sa cible en pleine tête. Nick tomba à la renverse sous les cris horrifiés de Judy, qui se précipita à ses côtés, persuadés qu'il venait d'être abattu… Il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'il n'avait pas été touché par une balle, mais par une dose de Hurleur Nocturne.
Judy s'écarta immédiatement de Nick, qui commençait déjà à grogner légèrement en secouant la tête. Il tourna un regard affolé en direction de la lapine, qui trembla à la vue de ses pupilles dilatées.
Dans un borborygme qui ressemblait d'avantage à un râle bestial qu'autre chose, le renard parvint à articuler : « Sauve… toi… vite… »
Judy tenta de se redresser, mais ses mouvements paniqués couplés à sa perte de préhension rendirent la tâche complexe. Nick grattait furieusement le sol, son corps parcourut de spasmes violents, lorsque la lapine réussit enfin à se redresser et à opérer un mouvement de recul en direction de la chambre. Mais elle se retrouva museau-à-museau avec le Berger, qui poussa un léger rire face à son expression médusée.
« Vous n'avez pas compris, mademoiselle Hopps. Il faut qu'il vous mange. Devant tout le monde. »
Et d'un geste du bras, il lui montra la caméra qui était installée dans l'angle du salon, et filmait déjà toute la scène.
« Votre trépas sera retransmis en direct sur tous les écrans d'affichage de la marche pour la paix, alors… Essayez de mourir avec panache, d'accord ? »
Sans lui laisser le temps de réagir ou de répondre, le Berger lui asséna un violent coup de poing en plein poitrail, ciblant précisément, et en toute connaissance de cause, la blessure au couteau que lui avait infligé Morris Staliord quelques jours plus tôt. La douleur qui vrilla la poitrine de Judy fut absolument insoutenable, et elle sentit son cœur s'arrêter. L'espace d'une seconde, Judy fut persuadée qu'en fin de compte, elle ne mourrait pas des crocs et des griffes de Nick, comme ce psychopathe masqué semblait l'espérer, mais bien de la souffrance absolument intolérable qu'elle ressentait à présent. Le coup avait été si terrible, qu'elle sentit littéralement les points de suture de sa plaie se déchirer, et son pelage s'inonder d'un sang brûlant.
Elle tomba à genoux, le souffle toujours coupé, et le Berger la repoussa du pied vers la cuisine, la laissant choir piteusement au sol, les yeux à moitié révulsés. Là, elle retrouva la capacité de respirer, mais il lui était totalement impossible d'effectuer le moindre geste. Vaincue par la terreur et la souffrance, ses yeux s'inondèrent de larmes brûlantes, qu'elle n'eut pas la force de retenir.
Cela sembla contenter le Berger, qui se pencha sur elle, et inclina son masque d'un air satisfait. « Parfait, vraiment parfait. Je m'assure juste que vous soyez bien dans le cadre… Ce serait dommage que tous ces défenseurs de l'union impie entre proies et prédateurs ratent un seul détail de cet édifiant spectacle, n'est-ce pas ? »
Il poussa un petit rire ravi, avant de la saluer de manière théâtrale. « Je vous fais mes adieux, Judy Hopps. »
Et il quitta son champ de vision, avant de se diriger vers la sortie de l'appartement, en enjambant le corps de Nick, qui éructait et grognait, perdant les dernières miettes de lucidité qu'il lui restait.
Le Berger conclut d'un magistral « Bon appétit, Nicholas ! », avant de quitter l'appartement, refermant doucement la porte derrière lui.
