Notes de l'auteur :
J'ai du retard dans la publication de ce chapitre et je m'en excuse. Mais comme vous pourrez le constater en le lisant, il est très long. Et encore, j'ai nettement raccourci la fin en laissant d'autres révélations pour le début du chapitre suivant, même si ça réduire l'impact de ce que je voulais offrir à la fin de celui-ci. Mais je pense que vous aurez déjà de quoi faire avec ce que je vous propose ici.
Voilà, je n'ai pas grand chose à dire aujourd'hui, donc je ne vais pas m'étendre beaucoup plus longtemps.
J'espère que votre lecture vous plaira ! N'hésitez pas à laisser des reviews, même quelques mots, pour partager votre avis sur tout ça ! C'est toujours plaisant et motivant pour moi de pouvoir lire ce que vous pensez de mon histoire.
Merci, encore et toujours, à tous ceux qui suivent et soutiennent cette fanfiction !
A très vite.
Chapitre 22 : Des traces dans la poussière
« Essaie-la, puisqu'elle te plaît tant. »
Judy tourna un regard surpris vers Jackie, qui venait de la surprendre au milieu du rayon robes du magasin de prêt-à-porter FurFur, se trouvant en plein centre de la galerie commerciale où elles avaient décidé de passer l'après-midi entre filles, en compagnie de leur mère et de leur petite sœur Suzie… Une décision qui n'avait pas été la résultante d'un choix d'activité opéré par Judy, mais comme sa famille se rendait très peu souvent à Zootopie, elles avaient vu là une occasion de passer un peu de temps juste entre elles.
Au grand dam de Nick qui, du coup, s'était vu attribué la tâche délicate (et inconfortable pour lui) de servir de compagnon d'infortune à Stu Hopps, pour leur « propre moment entre mecs », comme l'avait si bien dit Jackie. Nul doute que cette dernière, ayant toujours tendance à voir le positif en toute situation, ait agi de la sorte dans le but de forcer un rapprochement entre le patriarche et le nouveau petit-ami de sa fille. Mais Judy n'était pas totalement persuadée que ce soit la meilleure des idées au monde.
Lorsqu'ils étaient revenus à l'hôpital, après leur petite escapade au restaurant, ils étaient attendus de patte-ferme par le docteur Barrare, qui leur administra son fameux regard de reproche, le tout saupoudré d'une expression de désapprobation et de longs soupirs de lassitude. Nick et Judy baissèrent piteusement la tête face à la figure d'autorité qui leur faisait face, comme deux garnements s'étant faits prendre à resquiller l'école par leur professeur, et qui attendaient l'inévitable châtiment qui résulterait de leur mauvaise conduite.
Mais le médecin semblait avoir perdu tout espoir de parvenir à maîtriser ses deux patients, visiblement incapables de tenir en place, et à leur inculquer les vertus du repos. Cependant, leur petite incartade intervenant de toute manière au terme de leur hospitalisation, il se contenta d'un court remontage de bretelles, avant de leur imposer un ultime check up, et de leur signer leurs autorisations de sortie. Il leur avait dit le plus gentiment du monde qu'il espérait ne plus jamais les revoir, pour leur propre bien, et pour le salut de sa santé mentale. Cet au-revoir peu commode ne fit qu'accroître l'affection que le jeune couple avait déjà pour l'infortuné castor qui avait pris la décision de s'occuper personnellement de leurs cas.
Il était donc grand temps que leur quotidien retourne à la normale, si tant est que cela soit encore possible… Cela faisait près de deux semaines qu'ils avaient le sentiment de ne vivre que des mésaventures et des évènements sortant de l'ordinaire. De fait, un peu de routine leur ferait du bien, au cours de cette semaine qui séparerait Judy de son retour au ZPD. C'était là que Jackie avait proposé cette dernière activité : une occasion en or pour les femelles Hopps de passer un peu de bon temps entre elles, avant le retour pour Bunnyburrow, qui devrait avoir lieu en début de soirée. Elles proposèrent à Margaret Wilde de se joindre à elles, mais la vieille renarde déclina l'offre : elle préférait rentrer chez elle pour se reposer, ses jours de bringue étaient derrière elle, prétexta-t-elle.
Judy avait saisi le regard désespéré que Nick lui avait lancé lorsque tout le monde se fut mis d'accord (les seuls protestataires étant les deux mâles qui se retrouvaient seuls… ou tout du moins en une compagnie mutuelle qu'ils redoutaient certainement autant l'un que l'autre). Mais les dés étaient jetés. Une fois que Jackie Hopps avait pris une décision, plus rien ne pouvait l'arrêter. Elle partageait ce trait de caractère avec sa sœur, sauf qu'elle l'avait poussé à l'extrême : personne n'osait jamais la contrer ou lui dire non. Elle avait cette spécificité du « regard qui tue ». Une étincelle meurtrière qui brûlait d'intensité au fond de ses pupilles dès qu'elle manifestait un quelconque signe de contrariété. Nick ne s'opposa guère plus d'une seconde à la fureur silencieuse qui se déployait au fond de ce regard, avant de se rétracter, et de prétexter que l'idée était au final absolument excellente.
Judy formula un petit « désolé » silencieux du bout des lèvres avant d'offrir un dernier baiser à son compagnon, et de lui souhaiter de passer un agréable moment en compagnie de son père. La lapine essaya de se persuader que tout se passerait bien entre eux… Après tout, il valait mieux se montrer optimiste. Nick aurait sans doute besoin que quelqu'un lui envoie des ondes positives, si cela pouvait aider… Car Judy avait également saisi le regard dépité de son père, lorsqu'il comprit qu'il n'échapperait pas à cette situation, lui non plus… Et il n'avait pas l'air plus à l'aise que le renard.
Cela faisait plus d'une heure maintenant qu'ils s'étaient séparés, et Jackie avait proposé de passer un peu de temps au sein de la grande galerie commerciale du Centre-Ville de Zootopie, énorme structure s'échelonnant sur plusieurs niveaux, dont l'architecture de verre et d'acier évoquait un enchevêtrement de plaques naturelles, sur lequel s'écoulait une cascade artificielle. Le surplomb en verre permettait d'admirer depuis l'intérieur l'écoulement de l'eau cristalline, qui se voyait charriée en différents canaux présentant leurs propres parcours, faits de remous et de cascades. La structure comportait près de cinq cent boutiques diverses et variées, dont le spécialiste en prêt-à-porter pour mammifère de taille moyenne, FurFur. Judy se souvenait que la franchise avait également un magasin à Bunnyburrow, mais rien de comparable en termes de taille, de choix et de nouveautés.
Judy n'était pas une accro du shopping, et n'avait jamais été grandement intéressée par la mode, ou par son look. Pour elle, les critères en termes d'habillement se limitaient au confort de la tenue, ainsi qu'à son aspect relativement correct. Il n'y avait rien de particulièrement tendance, chic ou chamarré dans sa garde-robe, mais plutôt un assortiment de t-shirts, débardeurs et chemises, quelques leggings et jeans. Rien de plus, et certainement rien d'extravagant. Des tenues de tous les jours, qu'elle pouvait porter sans se poser de questions. Elle avait rêvé toute sa vie de pouvoir un jour porter un uniforme du ZPD, et du coup, elle n'avait jamais développé un intérêt particulier dans ses choix vestimentaires.
De fait, à chaque fois qu'elle se retrouvait dans une structure de ce type, elle était confronté à la même préoccupation : elle trouvait certains vêtements jolis, mais si elle devait être honnête avec elle-même, elle savait très bien qu'à choisir entre eux et un ensemble débardeur-jeans, son choix serait vite fait. Peu de raison de dépenser de l'argent pour des choses dont elle ne ferait jamais usage. Ce pragmatisme restrictif était une des caractéristiques de Judy qui ennuyait le plus ses sœurs qui, pour la plupart, avaient tendance à apprécier une garde-robe bien fournie, ou des bibelots de valeur plus ou moins discutables. Jackie, par exemple, du temps où elles vivaient encore toutes les deux dans le terrier de leurs parents, était très heureuse de partager son armoire avec Judy, car elle pouvait sans réserve envahir l'espace de sa sœur, sans que celle-ci s'énerve ou s'en offusque… Et elle ne s'était pas gênée pour le faire, la lapine ayant une tendance certaine à accumuler des vêtements plus que de raison.
Du coup, pour une fois que Judy se retrouvait devant une tenue face à laquelle elle hésitait, se posant toujours cette fameuse question du « la mettrai-je vraiment un jour, si je suis honnête avec moi-même ? », sa sœur y vit l'opportunité de la pousser à se faire plaisir, histoire de changer un peu.
« J'en sais trop rien, Jackie… » répondit Judy avant de reposer sur son tréteau la jolie robe turquoise qui avait attiré son regard. « Mon budget est très serré… Alors ce n'est pas le moment de céder à des caprices. »
« Qui te parle de céder ? » demanda Jackie en posant ses pattes sur ses hanches, se donnant un air un peu plus imposant (ce qui pour le coup n'était pas très utile : elle dépassait déjà Judy de dix bons centimètres). « Je te propose seulement de l'essayer. »
Judy reposa sa patte sur le textile composant la robe, semblant hésiter. Jackie poussa un soupir, avant de laisser apparaître au fond de ses yeux la petite lueur flamboyante signifiant qu'elle commençait à être contrariée… ce qui motiva sa sœur à éviter de croiser son regard.
« Allez, Jude ! » râla finalement Jackie en se saisissant de la robe avant de la déposer entre les pattes de sa sœur. « Va essayer ça ! Hop, Hop ! »
« Bon, très bien… » répondit la lapine d'un ton incertain avant de se diriger vers les cabines d'essayage.
Lorsqu'elle en ressortit, quelques minutes plus tard, ce fut pour faire face au jugement de toutes les femelles Hopps réunies. En effet, Bonnie, qui était allée acheter une glace en cornet à Suzie, avait finalement rejoint Jackie et attendait, impatiente, de voir ce qu'allait donner l'essayage. Judy apparut, l'air un peu penaud et une expression d'inconfort sur le visage, se triturant nerveusement les pattes, comme si elle ne savait pas où les mettre. La robe d'un éclat turquoise saisissant, mettait en valeur la couleur du pelage de la lapine, et épousait parfaitement les courbes de son corps, tout en les mettant en valeur. Jackie poussa un petit sifflement admiratif, avant de plaquer ses pattes l'une contre l'autre, l'air ravie.
Bonnie sembla partager son enthousiasme, puisqu'elle afficha un sourire radieux avant d'hocher la tête d'un air appréciatif. « Ma chérie, si tu ne devais acheter qu'une robe de toute ta vie, je pense que ça devrait être celle-ci. »
« Ah oui ? » demanda Jackie en lançant un regard en coin à sa mère. « Et sa robe de mariage, alors ? »
« Oh ! C'est vrai. » répondit Bonnie en se frappant la patte du front avant de corriger ce qu'elle venait de dire : « En dehors de ta robe de mariée, en fait ! »
Judy plaqua ses oreilles dans son dos face à cette échange, avant de prendre une mine de circonstance, à mi-chemin entre la gêne et l'exaltation… Bien entendu, l'amour n'avait jamais vraiment été une priorité dans sa vie, du moins jusqu'à récemment. Et c'était étrange, d'ailleurs, de faire le constat que ce que l'on considérait comme plus ou moins important était à ce point variable, et fluctuait au gré des rencontres que l'on faisait au cours de son existence… avant sa rencontre avec Nick, Judy aurait pensé que la seule chose qui compterait à jamais pour elle serait sa carrière au sein du ZPD, et l'implication qu'elle aurait à accomplir son rêve de rendre le monde meilleur. Et maintenant, même si tout cela lui semblait encore important et capital dans sa vie, elle saisissait déjà que ces priorités passaient au second plan, et que la chose qui la stimulait réellement était la relation qu'elle entretenait avec le renard. Il était trop tôt pour se projeter et tirer des plans sur l'avenir, de penser à des choses aussi incertaines et lointaines qu'un mariage, ou une première portée… Mais sans qu'elle puisse le contrôler, elle avait déjà surpris ses pensées opérer quelques glissades aventureuses dans ces directions, sans même qu'elle s'en rende compte… Et elle ne savait pas si ces débordements étaient bons signes, ou la manifestation concrète qu'elle n'était rien de plus qu'une jeune femelle fleur bleue qui s'ignorait.
Du coup, sa réaction fut automatiquement positionnée sur le mode défensif, et elle répliqua d'une voix froide : « Mouai… On va peut-être pas tirer des plans sur la comète, quand même… »
« Oh, excuse-moi, ma chérie. » répondit Bonnie en secouant la tête. « C'est seulement que ça me fait tellement plaisir de te voir si heureuse et épanouie… Ce qui est d'ailleurs plutôt étrange lorsqu'on considère toutes les horreurs qui te sont arrivées récemment. »
« Merci, maman… Ça me remonte beaucoup le moral. » déclara Judy en affichant une grimace d'incertitude.
La réplique eut au moins le mérite de toutes les faire rire un peu, avant que Jackie ne revienne à la charge. « En tout cas, plan sur la comète ou pas, mets cette robe une seule fois devant Nick, et je peux t'assurer qu'il t'épouse sur le champ. »
« Tu crois qu'elle lui plairait ? » demanda Judy en se scrutant d'un œil méfiant dans la glace qui lui faisait face, se tournant de gauche à droite pour tenter d'observer avec minutie la façon dont la robe tombait sur elle.
« Oh, tu sais, les mâles… » répondit Jackie en levant les yeux au ciel. « Si tu veux vraiment leur plaire, il vaut mieux ne rien porter du tout… Mais ce genre de robes, ils adorent toujours. »
« Et de toute manière, vu la façon dont Nick te regarde, tu pourrais être habillée d'un sac en toile de jute que tu lui plairais tout autant. » ajouta Bonnie en riant doucement.
« C'est vrai. » confirma Jackie. « C'est la raison pour laquelle il vaut mieux te demander si elle te plaît à toi. »
Judy hésita un instant, observant encore un peu la coupe de la robe et l'effet qu'elle dégageait en la portant. Elle fit une petite moue réflexive, avant de finalement pousser un soupir vaincu et de se retourner vers sa mère et ses sœurs. Elle s'agenouilla pour faire face à Suzie, qui dégustait tranquillement sa glace à la vanille.
« Et toi, qu'en penses-tu, Suzie ? Tu penses que je devrais la prendre ? »
« Oui, Judy ! Elle est trop jolie, cette robe. » s'exclama la petite lapine avec entrain, tout en opinant du chef.
L'avis de sa petite sœur acheva de persuader Judy, qui poussa un petit rire avant de se frotter nerveusement la tête. « Bien… Je vais la prendre, puisqu'elle a l'air de faire l'unanimité. Il y a ce gala de charité au ZPD dans quelques semaines de toute façon, et il faudra bien que j'ai quelque chose de convenable à me mettre. Comme ça, je suis sure de la porter au moins une fois. »
Jackie secoua la tête en affichant une mine désespérée. « Ah, Judy ! Toujours ce fichu pragmatisme… T'as pas toujours besoin d'avoir une bonne raison de te faire plaisir, tu sais ? »
Etrangement, Judy entendit la voix de Nick résonner dans sa tête (décidemment, ses pensées n'étaient jamais très éloignées du renard) : « Petit truc pour réussir une bonne conférence de presse, Carotte… Tu veux avoir l'air à l'aise ? Réponds à leur question par une autre question, et ensuite tu réponds à cette question. ». Elle ne savait pas pourquoi ce souvenir précis lui revint en tête à ce moment, mais elle se décida à suivre le conseil que son esprit lui prodiguait par son intermédiaire.
« Est-ce que je sais ça ? Hmm… Mouai… Je le sais. »
Dès la première minute de silence gêné qu'ils partagèrent, Nick comprit que pour pouvoir survivre à ces quelques heures en compagnie de Stu Hopps, il allait avoir besoin d'un plan de secours. Il voulut contacter Finnick par texto, en toute discrétion, afin d'obtenir son appui (son esprit angoissé ne lui avait pas suggéré d'autre alternative, en dépit du fait que le fennec n'aurait certainement rien pu changer à la situation à laquelle il devait faire face), mais se souvint que son téléphone portable était resté à son appartement depuis plusieurs jours, et qu'il n'avait eu aucun moyen de le récupérer jusqu'alors.
Le renard se racla finalement la gorge, avant de se tourner vers Stu, qui attendait à ses côtés, les pattes enfoncées dans les poches de sa salopette, se demandant sans doute si les heures à venir allaient être aussi passionnantes que cette première minute un peu pesante, de par le silence qui la caractérisait.
« Hum… Le shopping c'est pas votre truc, à vous non plus, pas vrai ? » demanda finalement Nick en se giflant mentalement pour avoir amorcé la discussion par une question aussi stupide.
« Heu… Pas vraiment, en effet. » répondit Stu qui se gratta nerveusement l'arrière du crâne. Quelques secondes de blanc s'écoulèrent à nouveau, que Nick ressentit comme autant de grêle jetée sur son courage et sa détermination, avant que le patriarche ne reprenne : « Vous savez, Nick, quand vous passez vos journées à vous occuper d'une ferme, vos priorités en matière d'achats deviennent très vite des plus ciblées. »
Nick souleva un sourcil. Son expertise en matière d'échanges verbaux et de psychologie par l'analyse de la parole lui permettaient de comprendre sans mal que Stu, bien que visiblement aussi mal à l'aise que lui, avait l'air de vouloir faire des efforts pour initier une conversation. Aussi, le renard ne rata-t-il pas le coche, et s'accrocha sans vergogne à la perche qui venait de lui être tendue.
« Equipements agricoles, engrais, fertilisants et pesticides sur la liste des commissions, chaque semaine ? »
« Pas chaque semaine. » déclara Stu en poussant un léger rire (« tu l'as fait rire : bien jouer, Nick ! » s'exclama l'esprit euphorique du renard). « Mais c'est vrai que si j'ai des achats à anticiper, ou des trucs à penser, ça va s'orienter dans cette direction. »
Nick accueillit cette réponse comme un saint-graal inattendu, car elle fit naître en son esprit une idée d'activité qui pourrait aider à faire passer le temps, et serait en plus au goût du lapin.
« Oh ! Dans ce cas, monsieur Hopps, je sais exactement où vous emmener passer l'après-midi ! »
Le marché agricole du Square du Sahara était l'un des lieux les plus réputés de Zootopie pour tous les mammifères en quête de produits frais en provenance des grandes zones de culture s'étendant aux alentours de la capitale, et dont les Trois Communes faisaient parties. Ce marché se situait dans une zone couverte du grand bazar, un lieu de villégiature en termes de tourisme, enchevêtrement d'étroites ruelles bardées d'échoppes en tous genres, vendant des produits divers et variés (et de qualité tout aussi diverses et variées), le tout protégé par l'ombre d'une multitude de toiles colorées, tendues entre une myriade de filins d'acier, et qui constituaient une sorte de toit étrange, chaotique et bigarré.
Stu sembla sous le charme exotique des lieux dès leur arrivée, puisqu'il fit halte à de nombreux stands, questionnant les marchands sur la nature de tels ou tels produits étranges, dont il aspirait à connaître les fonctions. Nick dû même le mettre en garde contre un vendeur particulièrement insistant, qui avait presque réussi à lui vendre une lotion miracle, supposée venir à bout des callosités qui faisaient souffrir ses pattes usées par le travail de la terre. Ils passèrent ainsi un bon moment à errer dans les ruelle du vieux bazar, avant d'enfin arriver au marché agricole, destination que Nick tenait à faire découvrir au père de Judy.
Il s'agissait d'un marché vendant surtout des fruits et légumes frais, mais également une quantité astronomique de produits liés à l'agriculture, à l'épandage, au traitement des plantes… En somme, tout ce qui pouvait être en lien avec les plantes et la meilleure manière de les faire pousser. Dès son arrivée, les yeux de Stu Hopps s'écarquillèrent, et il lâcha un « non d'un renard » spontané, avant de s'excuser de l'expression auprès de Nick, la justifiant par le fait qu'il n'avait clairement jamais rien vu de tel.
Bien entendu, il s'était déjà rendu dans des salons ou dans des conventions agricoles, mais il n'avait jamais foulé de ses pattes un lieu aussi vaste, qui proposait à la vente une telle quantité de produits (là encore de qualités très variables, mais étant dans son domaine d'expertise, Stu était excellent juge par rapport à cela), et ce de manière permanente. C'était comme découvrir une caverne aux merveilles du domaine agricole.
Ils arpentèrent le vaste espace couvert pendant un petit moment, commentant gaiment (et sans réellement d'importance) ce qui se trouvait sous leurs yeux. Parfois, Stu s'arrêtait devant une machine, ou devant des bulbes de plantes particuliers, et Nick l'interrogeait sur la nature de ce qu'il observait. A chaque fois, le lapin se montra généreux et prolixe en explications.
Cela dû d'ailleurs l'inquiéter, au bout d'un moment, car il se retourna vers Nick et lui lança un regard curieux. « Désolé, Nick… Je vous parle de toutes ces choses qui sont tellement normales pour moi, sans même me poser la question de l'intérêt que vous pouvez bien leur témoigner. Je dois être barbant, non ? »
« Pas du tout, monsieur Hopps. Je n'y connais rien, c'est vrai… » admit le renard, qui avait décidé de jouer la carte de l'honnêteté, meilleur moyen selon lui de faire bonne impression à quelqu'un. « Mais ça ne veut pas dire que ça ne m'intéresse pas. »
« Pourquoi ? » demanda le lapin d'une voix rieuse (il avait vraiment l'air de bonne humeur, et sa gêne à l'idée de passer l'après-midi en compagnie du renard qui faisait office de petit-ami à sa lapine de fille semblait à présent oubliée). « Vous avez l'intention de vous reconvertir dans l'agriculture ? »
« Pas nécessairement. » répondit Nick en riant à son tour. « Mais mon père m'a toujours dit qu'il fallait s'intéresser à toute chose et ne jamais restreindre le champ de ses connaissances. Même si je ne finis pas agriculteur, savoir un minimum de choses à ce sujet ne me fera pas de mal. » Il s'arrêta un instant, avant de se frotter le menton, cherchant un exemple concret pour étayer sa pensée, ce qui ne tarda pas à venir. « Tenez ! Regardez Judy ! (Stu afficha une légère grimace en voyant sa fille évoquée par le renard, mais ce-dernier décida d'ignorer cette manifestation d'inconfort et poursuivit) Elle est flic, d'accord ? Mais pourtant, ses connaissances en horticulture lui ont permis de démêler le vrai du faux dans l'affaire des Hurleurs Nocturnes… »
« C'est vrai… » admit le lapin en hochant la tête avec gravité. « Ce qui veut donc dire que je peux continuer à vous bassiner avec mes histoires de répulsifs naturels, c'est ça ? »
« C'est ça. » acquiesça Nick en affichant un sourire satisfait.
Ils poursuivirent donc leurs déambulations au rythme des anecdotes de Stu, qui semblait à l'aise dès qu'il s'agissait de discuter de sujets qu'il maîtrisait, et qui ne rentraient pas dans des préoccupations trop personnelles. Cela ne dérangeait pas Nick outre mesure, car il lui aurait été tout autant inconfortable de voir sa relation récente avec Judy être mise sur la table des discussions… Surtout avec le père de cette-dernière, qui devait certainement avoir encore bon nombres d'aprioris à ce sujet, bien qu'il ait la décence de ne pas en faire part directement.
« Hoho ! Regardez ça, Stu ! » déclara Nick en attirant l'attention du lapin sur un stand de fruits et légumes particulier, qui faisait l'angle de l'une des allées. « Des produits de la ferme Hopps, vendus au cœur même de Zootopie ! »
Stu écarquilla les yeux en redressant tout droit ses oreilles, avant de se précipiter aux côtés de Nick pour venir voir l'étalage. Le spectacle miroitant des carottes, choux, navets et myrtilles dressés fièrement, tous plus beaux, colorés et odorants les uns que les autres, fit naître un sourire d'incommensurable fierté sur le visage de celui qui pouvait être fier de les avoir fait jaillir de terre.
« Oh, mazette ! » déclara le lapin avant de pousser un léger sanglot qui sembla le surprendre lui-même. Il renifla brièvement, essaya de se redonner une composition, frotta ses yeux légèrement humides puis secoua la tête. « Désolé… » bredouilla-t-il d'une voix pataude. « J'exporte mes produits un peu partout dans les environs, mais de les voir de mes yeux dans cette si grande ville, c'est… »
Ah, les lapins et leur émotivité. Nick comprenait mieux d'où Judy tenait cette tendance assez marquée à dramatiser plus que de raison, où à réagir un peu trop excessivement à certaines situations, malheureuses ou non. Ce charme particulier de sa personnalité se retrouvait chez son père, mais le renard ne pouvait pas blâmer ce-dernier de réagir ainsi en de telles circonstances… Il y avait effectivement de quoi être fier à l'idée de voir le produit de son labeur ainsi exposé au sein du meilleur marché de produits frais de la plus grande mégalopole au monde. Ce devait être une sorte d'accomplissement, un peu comme le coup d'œil final que poserait un peintre sur son œuvre, avant de juger que oui, en effet, elle était bel et bien achevée.
« C'est un sacré stand, Stu… » fit remarquer Nick en écartant les bras pour souligner les dimensions colossales des présentoirs. « Et on dirait bien que vos produits ont du succès. »
En effet, une file de consommateurs de toute nature était alignée sur près de vingt mètres, et des mammifères s'y ajoutaient continuellement, ce qui mobilisait pas moins de trois tenanciers pour assurer le rythme de toutes les commandes.
« Ca, c'est… C'est vraiment quelque chose… » bredouilla le lapin avant d'hocher la tête, toujours aussi émerveillé. Il se tourna vers Nick en plaquant ses pattes dans ses poches, afin de finalement hausser les épaules et lui offrir un sourire véritablement sincère.
« Merci de m'avoir emmené ici, Nick. Jamais je ne me serais douté qu'un tel lieu existait à Zootopie. »
« La grande ville vous semble plus accueillante, à présent ? » ironisa gentiment le renard en affichant une expression de surprise forcée.
Stu secoua la tête pour répondre par la négative, tout en ricanant. « Non, toujours pas. Mais au moins je sais que ma Judy trouvera de bonnes choses à manger, même ici. Elle a tendance à se contenter de ces fichus plats tout préparés… Je sais même pas comment elle fait pour avaler ça. »
« A vrai dire, moi non plus… » commenta Nick en grimaçant à l'idée que quelqu'un puisse engloutir ces barquettes immondes, et s'en trouvé contenté malgré tout. « Mais ne vous en faites pas pour ça, je ne cuisine que des produits de qualité, et pour l'instant je ne l'ai pas entendue se plaindre. »
Judy entendit la petite voix dans sa tête lui crier d'arrêter de s'engager sur ce terrain glissant où il abordait sa toute nouvelle vie de couple et les petites habitudes que Judy et lui avaient prises au cours de ces quelques jours passés ensembles. Stu n'avait certainement pas envie de s'imaginer ce genre de choses, ni même d'entendre la moindre allusion sur le sujet.
Mais étonnamment, sa réaction fut motivée par un tout autre aspect de la problématique. « Comment ? Vous… Vous cuisinez et… Et elle mange la même chose que vous ? »
« Heu… C'est un problème ? » demanda Nick d'une voix incertaine face au ton visiblement préoccupé du lapin.
« Ma fille mange de la nourriture de prédateur ? » s'exclama-t-il horrifié en plaquant ses deux pattes contre ses joues.
« De la nourriture de prédateur ? » répéta Nick d'une voix méfiante, ne saisissant pas bien où Stu voulait en venir.
« Heu… Oui… Je… Je crois que vous… Vous ne mangez pas vraiment la même chose que nous, non ? » demanda-t-il en remuant les pattes, comme si cette gestuelle avait une quelconque chance de clarifier sa question.
Nick lui lança un regard surpris, où brillait une lueur d'incrédulité. « Heu… Oui et non… Ca dépend des prédateurs, je suppose… Mais les renards sont omnivores par nature, et depuis tout petit, je mange totalement végétarien, comme tous les membres de ma famille, d'ailleurs… Mais aucun prédateur au monde ne mange plus de… de viande… Si c'est ce que vous craignez ? »
« Oh, non ! » ricana Stu en accompagnant sa réponse gênée d'un petit mouvement de patte, comme pour chasser l'idée au loin. « Je le sais bien, voyons ! Je sais que les prédateurs mangent des… Des insectes… Pour les protéines, tout ça. C'est indispensable pour vous, si j'ai bien compris. »
« Oh ! D'accord. » déclara Nick d'une voix plus claire en comprenant finalement où se situaient les craintes de Stu vis-à-vis du régime alimentaire du renard, et du fait que sa fille semblait le partager. « Heu, oui… Mais je vous rassure, ni Judy ni moi ne mangeons d'insectes, ni même de produits à base d'insectes… Et pour ce qui est des protéines, on peut en acheter sous forme de gélules, et les avaler à la manière de vitamines. C'est ce que je fais à tous les repas, histoire de compenser les manques. »
Cette réponse sembla satisfaire Stu au plus haut point, comme si cette seule problématique ainsi résolue effaçait toutes ses craintes par rapport à la relation qu'entretenaient Nick et Judy. Bien sûr, le renard n'était pas dupe et se doutait bien qu'une totale approbation serait plus difficile à obtenir de la part du père de famille, mais c'était déjà un premier pas dans la bonne direction.
« Ah ! Je peux au moins me féliciter que ma fille se soit trouvé un renard végétarien, pour le coup. » déclara Stu d'une voix guillerette avant de reprendre la marche pour poursuivre la visite du marché couvert.
« Je suppose… » marmonna Nick en enfonçant la tête entre ses épaules tout en lui emboîtant le pas. Il se doutait bien que le lapin ne s'était même pas rendu compte de l'aspect un peu blessant de sa dernière phrase, mais il n'avait pas envie de le confronter sur ce terrain, ni aujourd'hui, ni jamais. Avec un peu de chance, sa tolérance grandirait sous la force de l'habitude… Le renard n'avait pas l'intention de le persuader. Il ne fournirait jamais un effort d'une telle nature pour convaincre quelqu'un que sa relation avec Judy était saine et normale… S'il se sentait obligé de le faire, ce serait admettre avoir lui-même un problème avec l'idée. Et en toute honnêteté, il n'en avait aucun.
Une fois le tour du marché terminé, Nick profita du temps qu'il leur restait pour faire voir à Stu l'emblème du square du Sahara à Stu, histoire de lui faire garder un souvenir touristique de son passage dans ce quartier très typique de la mégalopole : l'hôtel Palmtree Casino, colossal structure de verre et d'acier, imitant un palmier qui se dresserait au beau milieu d'une oasis en plein désert. Le lapin fut réellement impressionné de voir ce haut lieu touristique de prêt… Il le connaissait, bien entendu, puisqu'il s'agissait de l'un des « monuments » (s'il était possible de s'exprimer ainsi concernant une structure hôtelière) les plus célèbres de la ville, et qu'il figurait sur cinquante pour cent des cartes postales de Zootopie, mais entre le voir de loin ou le voir en images, et se retrouver devant… l'effet était quand même autrement différent.
Finalement, ils prirent le tramway pour retourner en direction du Centre Ville, afin de retrouver les femelles au point de rendez-vous qu'ils avaient convenu. Tout au long de ces quelques heures passées en compagnie de Stu, leurs échanges devinrent de plus en plus nombreux et naturel, jusqu'à aborder toute sortes de sujets de la vie courante. Il s'agissait certes de banalités, de la pluie et du beau temps, mais néanmoins, ils parvenaient à communiquer sans difficulté, et il fallait bien le reconnaître : l'un comme l'autre prenait plaisir à ces conversations. Au bout du compte, Nick dû se faire une raison en reconnaissant qu'au-delà de ses aprioris (somme toute légitimes), Stu était vraiment quelqu'un de bien… Et qu'il avait même une certaine forme d'affection sincère pour lui. Ce qui était plutôt une bonne chose, si on considérait qu'il s'agissait du père de la femelle qu'il aimait.
Aussi, cet après-midi que Nick avait abordé avec beaucoup d'appréhension s'acheva finalement sur une note des plus positives. C'était ce que le renard était en train de se dire, alors qu'il ne restait plus que quelques minutes de trajet en tramway pour qu'ils atteignent leur destination finale.
C'est là que Stu ressenti le besoin d'aborder le sujet épineux, sensible et délicat, que Nick avait soigneusement évité d'approcher au cours des dernières heures.
« Bien, Nick… » commença-t-il d'une voix un peu plus sérieuse, après avoir pris une profonde inspiration. « Je sais que nous n'avons pas envie d'avoir cette discussion, ni vous, ni moi. Mais j'ai bien l'impression qu'il va le falloir. »
« Oh misère… » marmonna Nick en secouant la tête, ne cherchant même pas à dissimuler son exaspération.
« Je sais, oui. » confirma la lapin en grimaçant légèrement. « Mais si j'ai le sentiment qu'il le faut, c'est parce que j'ai compris quelque chose sur vous, au cours de cet après-midi… »
« Ah oui ? » demanda le renard, une note d'incertitude au fond de la voix. « Quoi donc ? »
« Que vous étiez vraiment quelqu'un de bien. Et que si ce n'est pas le cas, vous êtes vraiment un simulateur très doué… »
Nick fut touché du compliment, bien que cela ne le dédouanerait pas de devoir subir cette conversation délicate qui se profilait. « Je ne vais pas vous mentir, Stu… Je sais être un simulateur extrêmement doué. J'ai même un vrai don pour la manipulation… »
« Je l'ai bien ressenti, que ce soit en raison de ce que Judy nous a raconté sur vous, ou suite à certaines de nos précédentes rencontres, même si je sais que vous avez fait tous les efforts possibles et imaginables pour tenter de nous plaire, à ma femme et moi… Ce que je trouve extrêmement touchant, bien sûr. Mais en dépit de ma défiance à votre égard, j'ai été convaincu par votre honnêteté, dans ces moments-là. »
« Ça me rassure… J'étais sincère. » confirma Nick en hochant la tête.
« Je sais bien… Et je ne suis pas aveugle. J'ai bien compris que Judy était vraiment très attachée à vous… Je ne l'avais jamais vu amoureuse, auparavant. La différence est flagrante, et du coup le constat est évident, même pour quelqu'un comme moi, qui ne suis pourtant pas très observateur. »
Nick n'osa trop rien dire, sentant un nœud d'appréhension se resserrer dans sa gorge. Rien dans le ton ou l'attitude de Stu à son égard n'aurait concrètement dû l'inciter à la méfiance, ou à la crainte, mais il ne pouvait s'en empêcher… Il appréhendait les conversations où il n'était pas en position de force, et celle-ci en était typiquement une, à laquelle il ne pourrait échapper par un traquenard ou un tour de force, ni même grâce à son habileté avec les mots. Il était contraint à l'honnêteté entière et totale… Ne serait-ce que par respect pour Judy, et pour ce qu'il y avait entre eux.
« Alors, je vais aller droit au but, Nick… » commença Stu en plaquant ses pattes l'une contre l'autre. « Mais avant cela, je veux que vous sachiez que j'ai eu cette conversation avec tous les compagnons un tant soit peu sérieux que chacune de mes filles ont eu… J'entends par là, des relations qui avaient clairement une chance d'être autre chose que de simples amourettes. Et donc je ne vous l'impose pas parce que vous êtes un renard, et que je me méfie plus de vous que d'un autre pour cette raison. Vous y auriez eu droit, même si vous étiez un lapin. Vous comprenez ? »
Le renard se contenta d'acquiescer. Il avait la bouche sèche, et il sentait de légers picotements envahir le bout de ses doigts. Un sentiment de nervosité particulier le gagnait, auquel il n'avait plus été confronté depuis bien longtemps. La dernière fois, c'était face à son père, qui exigeait de lui qu'il avoue à la police un crime que son frère Vincent avait commis, ce qui avait initié une succession d'évènements désastreux, s'étant soldés par la mort de Jonathan Wilde. Difficile de rester détendu, quand la situation actuelle ne faisait que le ramener, étrangement, à un souvenir aussi désagréable.
« Bon… » poursuivit Stu, qui lui aussi était visiblement nerveux, mais pour une toute autre raison. « Quelles sont vos intentions à l'égard de ma fille, concrètement ? »
Nick se figea dans son siège. De toutes les questions auxquelles il s'était attendues, celle-ci était certainement la plus sournoise, car elle ouvrait sur un champ improbable de pièges et de réponses malheureuses, qui risquaient d'être regrettées, même si elles étaient parfaitement honnêtes. Et surtout, elle l'obligeait à prendre en compte le sérieux de sa relation avec Judy, alors que ladite relation était encore toute fraiche. Bien entendu, ça n'aurait pas dû entrer en ligne de compte, car Nick était sûr de lui… Mais s'il répondait sincèrement à cette question, comment pourrait-il paraître crédible, sachant que Judy et lui avaient officialisé les choses à peine plus de vingt-quatre heures auparavant ?
Nick prit une profonde inspiration, et relâcha la pression, décidant de laisser de côté les réflexions, les enjeux, les problématiques soulevées, les pièges potentiels, ce que son interlocuteur pouvait attendre, ce qu'il craignait… En somme, il fit le vide, et laissa uniquement s'exprimer son ressenti sincère, sans chercher à le modérer, le modeler, et encore moins à le contrôler.
« Je l'aime. » répondit-il simplement, surpris d'entendre précisément ces mots-là sortir de sa bouche, entre tous ceux qu'il aurait pu prononcer. Ils semblaient soudain avoir une résonnance toute particulière, qui le laissa lui-même sans voix pendant un court instant, avant qu'il ne reprenne finalement : « Et je n'ai pas d'autres intentions que de l'aimer. Encore, et toujours plus. S'il faut être concret, je ne vois pas ce que je pourrais dire d'autre… »
Stu le contemplait avec intensité, la mâchoire resserrée. Son visage était un masque impénétrable, qui rendait Nick incapable d'appréhender sa réaction, et encore moins son ressenti. Mais finalement, un léger sourire se dessina sur son museau, tandis qu'il détournait les yeux pour dissimuler son émotion.
« Je… Je ne vois pas non plus… » marmonna-t-il finalement, au grand soulagement de Nick.
Et ce fut tout ce qu'ils eurent à dire sur le sujet.
Aux yeux de Stu Hopps, Nick Wilde aurait pu lui demander la main de sa fille sur l'instant, et il aurait accepté sans la moindre hésitation.
Ils se rejoignirent tous, comme convenu, devant le parking de l'hôpital, où ils étaient supposés se retrouver, avant que les membres de la famille de Judy ne repartent pour Bunnyburrow. Judy fut rassuré de voir Nick et son père arriver d'un pas nonchalant, tout en discutant tranquillement au sujet du service de transport en commun de Zootopie, l'un des plus performants au monde. Le renard expliquait à Stu qu'il était inconsidéré d'essayer de se déplacer dans la cite en voiture, si l'on travaillait dans les zones les plus fréquentées, et qu'il s'était déjà retrouvé coincé pendant trois heures dans des bouchons, alors qu'il n'avait que cinq kilomètres à parcourir. Visiblement, Judy s'était inquiétée pour rien : les deux mâles avaient été capables de passer une poignée d'heures ensemble sans que cela ne tourne au drame.
« Alors, vous vous êtes bien amusés, tous les deux ? » demanda-t-elle en les rejoignant d'un pas rapide, avant de se glisser sous le bras de Nick, qu'il passa affectueusement derrière ses épaules.
« Oh, pour sûr, Carotte. » répondit Nick en lui offrant un petit clin d'œil.
« C'était pour le moins… intéressant. » commenta Stu en affichant un sourire satisfait.
Judy fut intriguée par ces réponses très évasives et mystérieuses, mais s'obligea à ne pas se montrer trop curieuse pour le moment… Elle n'était pas certaine de vouloir savoir ce qui avait pu se passer, mais surtout se dire. Parfois, l'ignorance était une bénédiction.
« Et pour vous ? » demanda Stu d'une voix joviale, en rejoignant sa femme. « Vous avez pu profiter des merveilles de la ville ? »
« Oh, à peine, mon chéri. » répondit Bonnie en secouant la tête. « Je crois qu'il faudrait passer un peu plus de quelques heures à sillonner Zootopie pour vraiment prétendre avoir pu en profiter. »
« C'est sûr. » acquiesça Nick. « Espérons que la prochaine fois que vous reviendrez, ce sera dans des circonstances normales. Je me ferai une joie de vous faire voir les endroits qui valent le détour, si vous voulez ! »
« Voilà une offre très généreuse, Nick. » déclara Bonnie en hochant la tête, avant de se tourner vers son époux. « Pour les prochaines vacances, Stu ? »
« Des vacances ? » répéta le lapin d'un air atterré. « Depuis quand on prend des vacances, Bonnie ? »
« Oh ! Arrête, vieux ronchon ! » répondit la lapine en croisant les bras sur son torse. « Tu as la chance d'avoir une fille qui habite dans la plus grande ville au monde, maintenant. Ce serait stupide de ne pas en profiter ! »
« Maman a entièrement raison. » affirma Jacquie en opinant du chef. « Et si papa ne veut pas entendre raison, moi je ne me gênerai pas pour revenir. »
Nick poussa un léger rire en se demandant si son offre de servir de guide à la famille de Judy n'était pas une colossale erreur… Si tous les Hopps se passaient le mot, il ne tarderait pas à crouler sous les visites perpétuelles d'un nombre incalculable de lapins, tous désireux de découvrir la grande ville dont ils avaient tant entendu parler. Le renard devait bien admettre avoir un attachement certain pour la famille de sa petite-amie… Mais là, ça risquait de vite devenir ingérable.
« En tout cas, si tu repasses, emmène Gerald et les petits avec toi, cette fois. » déclara Judy à l'attention de sa sœur, avant de la serrer dans ses bras pour lui dire au-revoir.
Elle en fit de même à l'attention de ses parents, et passa un plus long moment à dorloter et cajoler Suzie, lui murmurant à l'oreille que si ça ne tenait qu'à elle, elle la garderait ici avec elle, ce à quoi la petite lapine répondit qu'elle pourrait se cacher sous son oreiller, pour que leurs parents ne se rendent compte de rien.
Pendant ce temps, Nick échangeait à son tour des au-revoir plus solennels avec la famille de Judy. Le regard équivoque que Stu lui lança le laissa incertain, mais comme le lapin y ajouta un petit clin d'œil, il se sentit plus serein.
« Très heureux d'avoir fait ta connaissance, Nick. » répondit Jackie qui, très tactile, comme la plupart des Hopps, ignora la patte qu'il lui tendait et le serra tout simplement dans ses bras (ce qui, une fois n'était pas coutume, le surprit quelque peu). « Prends bien soin de ma sœur, d'accord ? »
« C'est plutôt elle qui prend soin de moi. » répondit-il en ricanant. « Mais je ferai de mon mieux. »
« En tout cas, essayez de considérer sérieusement ce que nous vous avons dit hier, d'accord ? » intervint Bonnie à l'attention de Nick et Judy. « Si vous voulez prendre un peu de distance avec la ville, vous êtes les bienvenus chez nous… »
« Oui, pour être honnête, ça nous rassurerait énormément. » confirma Stu en hochant la tête. « Pour tout dire, à l'idée de vous quitter ce soir, je me sens déjà mal à l'aise. Tous ces évènements affreux sont encore si récents… »
Judy serra une nouvelle fois ses parents dans ses bras, avant de leur adresser un regard affecté. « Il y a encore pas mal de choses qu'il faut que je règle avant de reprendre le service… Et beaucoup de questions par rapport à ce qui s'est passé, auxquelles on pourra éventuellement trouver des réponses, en restant ici.
Nick la rejoignit. Judy glissa instinctivement sa patte dans la sienne, et il la serra avec tendresse, avant de déclarer à l'attention de ses parents. « Toutefois, si on en l'occasion, on pourra toujours passer quelques jours chez vous… Peut-être que Judy a besoin de décompresser un peu, malgré tout, avant de reprendre le travail… Et si je suis tout à fait honnête, moi aussi. »
« Vous êtes les bienvenus, quand vous voulez. » répondit Bonnie avec un sourire qui dissimulait difficilement son inquiétude.
« Je te tiendrai au courant rapidement, maman… » promit Judy en essayant d'afficher une expression qui se voulait rassurante… Mais aucun d'entre eux n'était dupe sur la situation dans laquelle ils se trouvaient, et les risques évidents qu'ils encouraient, ce qui ne fit rendre ces adieux que plus déchirants.
Néanmoins, ce fut sur ces mots qu'ils se séparèrent, après une dernière accolade aussi brève qu'intense.
Alors que sa famille s'éloignait une nouvelle fois, Judy rejoignit Nick et le saisit par la taille, tandis qu'il déposait une patte réconfortante autour de ses épaules. Ils restèrent là jusqu'à ce que les Hopps aient disparu de leur champ de vision, mais ne manquèrent pas de leur adresser un dernier signe de la patte, tout en espérant les revoir bientôt, et dans des circonstances plus heureuses.
« Bon sang… » murmura Judy en baissant la tête, un sanglot au creux de la voix. « Ils me manquent déjà… »
Nick resserra sa patte autour l'épaule de la lapine, espérant lui apporter un peu de réconfort. « Alalala, vous les lapins, vous êtes si… »
« Oui, oui, je connais la chanson. » l'interrompit Judy en tournant vers lui un sourire sarcastique. « Alors, dis-moi plutôt… Ça s'est vraiment si bien passé avec mon père, ou bien… C'était une sorte de mensonge pieux, pour ne pas nous irriter, ma mère et moi ? »
Nick plaqua une patte contre son cœur tout en feignant un air affecté. « Tu me traites de menteur, Carotte ? »
« Allons, on sait bien tous les deux que tous les mensonges ne sont pas condamnables… »
« Je saurais me souvenir que tu as dit ça un jour, Carotte… » l'avertit Nick en affichant un sourire narquois.
Judy plaqua ses pattes contre ses hanches, avant de prendre un air plus dur. « Ne t'avise pas de me mentir un jour, Nicholas Wilde. Le coup du bon père de famille et ses Jumbopops, c'est terminé ! »
Nick poussa un petit rire détaché, mais tâcha de s'en souvenir et essaya de se promettre qu'il ne mentirait jamais à Judy, à moins que ce mensonge soit la meilleure manière de la protéger d'un risque quelconque. Mais il s'abstint bien de faire évocation de ce petit sauf conduit, et se contenta de répondre : « Très bien, Carotte. Aucun mensonge entre nous. »
Il lui tendit la patte afin qu'elle la serre, scellant ainsi cette promesse entre eux. Judy leva les yeux au ciel et secoua la tête. « Franchement, Nick… Tu m'as prise pour une de tes partenaires professionnelles ? Je suis ta petite-amie. Ce n'est pas comme ça qu'on scelle une promesse avec la personne qu'on aime. »
« Ah oui ? Et bien éclaire moi de tes lumières et de ta grande expérience en la matière, Carotte. Comment doit-on le fa… »
Nick n'eut pas le temps de finir sa phrase que Judy se dressait sur ses pieds et agrippait son museau de ses deux pattes pour le tirer vers elle et lui offrir un baiser des plus passionnés, qu'il lui rendit avec une intensité équivalente.
Leurs échanges d'affections suscitèrent quelques murmures consternés et des coups d'œil désapprobateurs de la part de trois petites vieilles qui sortaient de l'hôpital au même moment. Judy perçut leur petit jeu et s'écarta de Nick, non sans leur offrir au passage un regard assassin, qui les mettait au défi de lui faire ouvertement la moindre remarque. Le trio détourna immédiatement les yeux, l'air gêné, avant de presser le pas en direction de la rue.
« Ouai… » commenta Nick. « Il va falloir qu'on se fasse à ce genre de réactions, Carotte… »
Judy haussa les épaules avant de se pelotonner au creux de ses bras, qu'il referma autour d'elle dans un mouvement de réconfort. « Mmmh… » murmura-t-elle d'un ton extatique, avant de prendre une profonde aspiration pour s'enivrer de l'odeur de son mâle. « Peu importe ce que les gens en penseront… Ça vaut le coup… »
Ils restèrent ainsi quelques secondes encore, avant que Judy ne relève finalement la tête, une lueur d'intérêt au fond du regard. « Ne crois pas que cela te dédouane de la vérité au sujet de ta charmante après-midi aux côtés de mon père. »
Nick poussa un petit rire avant de secouer la tête, retrouvant bien là la Judy Hopps qu'il connaissait, et qui ne renonçait jamais à aller au bout des choses, envers et contre tout et en dépit des risques. « Je t'assure qu'on ne vous a pas menti, ça s'est bien passé. »
Judy acquiesça, visiblement rassuré, et poussa un petit soupir de soulagement.
« Si on exclue cependant toute la partie où il a voulu me cuisiner pour savoir si je n'avais pas perverti ton régime alimentaire en te faisait soudain manger du civet de lapin, te transformant ainsi en une sorte de cannibale, ou cet autre moment où il a cherché à savoir quelles étaient mes intentions à ton égard. » ajouta finalement le renard d'un ton neutre et détaché, le tout accompagné d'un sourire mielleux qui créait un contraste des plus mordants avec ce qu'il était en train de déclarer.
Judy plaqua ses deux pattes contre sa bouche, horrifiée. « Oh non ! Il… Il n'a pas fait ça ? »
Nick se contenta d'acquiescer pour laisser Judy mariner dans l'angoisse de cette révélation quelques secondes encore, avant de finalement la délivrer des pensées tragiques qui devaient à présent jaillir et exploser en son esprit à la manière d'un magnifique feu d'artifice de panique, de colère et de détresse.
« Allons, fais pas cette tête, Carotte. C'est ton père, c'est normal qu'il s'inquiète pour toi. Tu viens de lui annoncer que tu sortais avec un renard… N'importe quel parent se ferait du souci par rapport à ça, et cela même si sa fille était aussi une renarde. »
« L'autospécisme… C'est nouveau, chez toi ? » répliqua-t-elle en se mordant nerveusement le bout des doigts. Visiblement, le ton rassurant que Nick avait cherché à employer avait manqué son effet. Judy bouillonnait à présent de rage à l'encontre de son père… Une situation que Nick préférait avorter.
« Ne lui en veut pas, d'accord ? Il a été honnête, sincère et il a fait son job de papa. » Il haussa les épaules face au regard surpris qu'il obtint en réponse, et poursuivit. « Et je pense qu'il a été satisfait des réponses que je lui ai apporté. Donc tu n'as vraiment aucun souci à te faire. »
« Ah… Ah oui ? » demanda Judy en écarquillant les yeux, un éclat soudain d'intérêt y brillant avec éclat. « Et que lui as-tu répondu exactement ? »
« Désolé, Carotte… » répondit Nick en s'éloignant, les pattes dans les poches. « Ma promesse de ne pas te mentir n'impliquait pas que je doive tout te dire pour autant… »
La lapine fronça les sourcils… Bien entendu, elle aurait dû s'attendre à une réponse de ce genre-là. Elle poussa un soupir avant d'emboîter le pas à Nick, le rejoignant rapidement pour l'attraper par le bras, et marcher ainsi à ses côtés.
« Allez, on rentre à la maison maintenant… » déclara finalement Nick en étouffant un bâillement. La journée avait été longue et il se sentait particulièrement fatigué, n'aspirant à rien d'autre qu'au confort de son canapé, où il se laisserait somnoler, Judy entre ses bras, avant de se sentir prêt à sombrer… Ce qui serait le signe pour lui de migrer vers la chambre et d'opérer un atterrissage d'urgence sur son lit. Tout un programme, en somme.
« Ah ? » répondit nerveusement la lapine, qu'il sentit se crisper contre son bras. « Heu… Tu… Tu ne veux pas qu'on sorte un peu, plutôt ? Passer du temps… ensemble… mais… en extérieur ? »
« Carotte, il y a un problème ? » lui demanda Nick d'une voix suspicieuse. Il avait clairement saisit sa nervosité, autant dans son ton que dans son attitude… Et il pouvait presque flairer l'odeur de peur qu'elle dégageait, bien qu'elle s'acharnait à la dissimuler.
« Non, aucun problème. Je pensais juste qu'on pourrait… Je sais pas… Aller manger quelque part tous les deux, avant de rentrer ? »
« On s'est déjà offert le luxe d'un restaurant ce midi… Je ne sais pas où en sont tes finances, mais à mon souvenir, ce n'était pas glorieux. Pas beaucoup plus que les miennes, en tout cas. Alors remettre ça ce soir… »
Nick avait raison, bien entendu… Ce que Judy exigeait de lui n'était vraiment pas raisonnable, mais en l'état actuel, c'était le seul recours qu'elle avait trouvé, face à l'angoisse qui la rongeait. Aussi secoua-t-elle la tête, tandis qu'une idée germait en son esprit.
« On peut aller au McLaren ! » s'exclama-t-elle d'un air réjoui. « Les snacks ne sont pas chers, là-bas. En plus Simon m'a écrit qu'il y serait avec Finn' ce soir. On pourrait passer un peu de temps avec eux, comme ça. »
« Pour être honnête, je préfèrerais passer du temps avec mes oreillers et ma couverture… » protesta Nick en affichant une mine déconfite… Mais les yeux suppliants que Judy tourna vers lui achevèrent rapidement de faire s'effondrer les dernières barrières de ses résistances. Il poussa un soupir contrit, avant d'acquiescer. « Bon, bon, d'accord. Va pour le McLaren. »
« Super ! » répondit Judy en bondissant de joie. Sa réaction était peut-être un peu disproportionnée pour quelque chose d'aussi banal qu'une soirée dans un bar… Nick ne s'en alarma pas pour l'instant, mais si l'étrangeté de sa conduite persistait, il serait bien obligé de la percer à jour.
Le McLaren n'était qu'à dix minutes en tramway de l'Hôpital Central, et ils trouvèrent de quoi s'occuper au cours du trajet en évoquant leur étrange rencontre avec Bogo, au dinner à midi, mais surtout la personne avec laquelle le chef était en train de partager un repas.
« Tu crois que le chef et Gazelle… ? Non… Quand même pas, hein ? » demanda Judy sans parvenir à restreindre le sourire béat qui se dessinait sur ses lèvres.
« Bah, qui sait ? » répondit Nick en haussant les épaules. « Il aura beau prétendre que ce n'était que professionnel, par rapport à l'organisation de ce gala… C'est le genre de choses qu'ils auraient pu régler au ZPD, dans son bureau, ou même par téléphone. Se retrouver comme ça, dans un restaurant, ça évoque plus un rendez-vous qu'autre chose, pas vrai ? »
« On est bien d'accord sur ce point... Mais on n'est pas prêts d'en savoir plus, malheureusement… »
« Eh bien, Carotte ! » s'exclama Nick d'une voix claire en la jaugeant des pieds à la pointe des oreilles. « Qui aurait cru que tu étais à ce point dans le gossip ? Si ça te démange tellement, tu n'as qu'à demander les dernières rumeurs à Clawhauser. M'est avis que ça doit déjà pas mal jaser au ZPD… »
« Roh, arrête ! » contesta-t-elle tout en lui donnant un petit coup de patte dans le bras. « C'est juste que… Je sais pas. Je trouve ça bien, que les choses continuent et aillent leur train, en dépit de tout ce qui se passe en ce moment. Et puis le chef est un type bien… Il mérite d'être heureux, lui aussi. »
« Tu sous-entends qu'il ne l'est pas, peut-être ? » répliqua Nick en ricanant. « C'est vrai qu'il fait plutôt austère. Je me l'imagine bien dissimuler un lit pliable dans l'armoire de son bureau, pour passer la nuit au poste… Ce buffle est déjà marié à son boulot. Pas de place pour la pauvre Gazelle. »
« Nick ! Tu es ignoble ! » répondit Judy en poussant un petit rire amusé.
« Je sais, je suis bourré de charmes. »
Judy lui lança un regard de travers, comme pour contester cette dernière réplique, ce qui ne fit que renouveler le ricanement du renard. Quelques secondes de silence passèrent, avant que Nick n'aborde le sujet d'une toute autre manière. « En revanche, ce partenariat avec Redwood risque d'être un coup dur pour Bogo, comme pour le ZPD. »
Judy poussa un soupir et acquiesça, prenant soudaine une mine plus sombre. « Tu le penses aussi, hein ? »
« Je me doutais que ça ne te plairait pas, en tout cas. Et il y a de quoi… »
« C'est seulement que… Le concept même qu'une multinationale privée prenne ainsi des parts dans un service public aussi important que celui de la police, c'est… C'est contraire à l'éthique, de mon point de vue. »
Nick opina lentement du chef, laissant son regard se perdre dans la vue défilante des rues de Zootopie, que lui offraient les baies vitrées du tramway. « Mouai… » répondit-il finalement au bout de plusieurs secondes. « Je suppose que chacun y trouvera son compte, au final… Mais espérons que ce sera plus une symbiose qu'un parasitage. Bogo risque de vite déchanter lorsqu'il verra les actionnaires de Redwood venir mettre leurs museaux dans les dossiers de ses affaires les plus sensibles. »
« Le chef a dit que le contrat qu'il signerait avec eux les obligeait à renoncer à toute forme d'ingérences, non ? » demanda Judy d'une voix qu'elle espérait positive, mais au sein de laquelle transparaissait déjà une lueur de doute.
« Un contrat, c'est blindé de petites closes, et de tournures de phrases qui permettent de voir les choses sous des angles bien différents, selon la situation ou le point de vue sous lequel on se place. Crois-en mon expérience de professionnel de l'arnaque, Carotte… Il n'y a pas meilleure école pour les truands que le monde du commerce et de l'entreprise. »
« Mais… C'est Bogo, non ? Il ne laissera rien passer de tout ça, pas vrai ? »
Nick haussa les épaules, avant de contester la réflexion quelque peu naïve de Judy. « C'est Bogo à 10%, Carotte. Le chef a beau se montrer enthousiaste, à mon avis, c'était un sourire de façade pour ne pas inquiéter Gazelle. Ce partenariat avec Redwood, il s'est fait sous la pression du conseil municipal. Après, j'ai confiance en Equitor… Je trouve que c'est un type intègre et qui fait bien son travail. Mais il n'y a pas que lui, et surtout, en tant que maire intérimaire, il n'a vraiment aucun pouvoir concret… Je sais pas d'où est venue l'acceptation de cet accord avec Redwood, bien que je comprenne ce qui l'ait motivé : la lutte contre la menace terroriste que représentent les Gardiens du Troupeau… Mais au-delà de ça, tu peux être sûre que ce sont les intérêts de Redwood, et pas du ZPD, qui primeront dans cette histoire. »
Judy resta sans voix face à ce constat sans appel, qui lui faisait comprendre à quel point Nick avait tourné la question dans sa tête… Cette nouvelle l'avait visiblement affecté d'une certaine manière, et l'inquiétait quelque peu. Et si quelque chose était capable de rendre le renard nerveux, c'était rarement bon signe aux yeux de la lapine.
« Désolé, Carotte… » reprit finalement Nick au bout de quelques secondes. « Je me montre sans doute alarmiste pour rien… Mais c'est une question de principe : je n'ai aucune confiance dans les structures privées comme Redwood. Ces types-là serviront toujours leurs propres intérêts. »
« Je sais. » acquiesça Judy avec gravité, en prenant une mine plus sombre. « Espérons simplement que leurs intérêts coïncideront avec ceux de Zootopie. »
Il reconnaissait bien là l'optimisme relativement naïf de Judy, mais devait bien admettre que cela faisait un bien fou d'avoir auprès de lui une personne capable de se figurer le meilleur en toute situation. Nick passa son bras autour des épaules de la lapine, la tirant doucement vers lui. Elle se laissa aller, et posa sa tête contre son torse, avant de se lover au creux de ses bras, fermant les yeux pour laisser passer ses doutes et sa fatigue. Elle se sentait si bien en cet instant qu'elle aurait pu s'endormir sans mal.
« Je l'espère aussi, Carotte. » déclara finalement Nick, tandis que le tramway ralentissait en approche de la station à laquelle ils devraient descendre pour se rendre au McLaren.
« Une autre bière, s'vous plaît ! » beugla Finnick en laissant retomber une pinte vide sur le bois du comptoir. La serveuse lui fit un petit signe de tête, accompagné d'un clin d'œil, pour lui faire comprendre que sa commande était prise en compte.
Nick lança un regard dubitatif à son ancien partenaire, avant de pousser un soupir et de reporter son attention vers Fangmeyer. « Il en est à combien de pintes descendues, exactement ? »
« J'en sais trop rien. » répondit le loup blanc, qui était lui-même un peu éméché, étant donné sa difficulté manifeste à tenir assis sur son siège. « J'ai arrêté de compter au bout de six… Et c'était il y a une demi-heure. »
« Aïe. » répliqua le renard en grimaçant. « Je te préviens, au bout d'un certain nombre, il a tendance à mordre. Ce fennec est un vrai roquet. »
« Je t'ai entendu, Nick ! » répliqua Finnick d'une voix graveleuse, tout en tournant un regard sombre vers lui. « Ton pif devrait avoir gardé quelques souvenirs de pertes et fracas ! » Il dressa chacun de ses poings à l'évocation de ces deux mots, qui semblaient être des noms de baptême pour ces armes naturelles. « Alors fais gaffe à ce que tu dis, mec ! »
« T'en fais pas, Finn'. Encore une ou deux bières, et tu m'appelleras papa. »
« Tss… » se contenta de répliquer le fennec, avant de partir dans un fou-rire solitaire, que Fangmeyer rejoignit au bout de quelques secondes, sans même savoir pourquoi.
Nick tourna un regard désarmé en direction de Judy qui grimaça d'un air gêné avant d'hausser les épaules. On venait de leur apporter les burgers végétariens et la plâtrée de frites qu'ils avaient commandé pour leur dîner, mais ils constataient de plus en plus que leurs camarades de tablée avaient déjà bien entamé leur soirée.
« Et c'est pour voir ces deux guguss qu'on s'est tapé la route jusqu'ici ? » questionna Nick d'un ton mordant.
« Désolé, Nick… » s'excusa Judy en secouant la tête. « Je pouvais pas me douter qu'ils seraient déjà dans un tel état. »
« Et qu'est-ce qui justifie un si haut degré d'alcoolémie à une heure si peu avancée de la soirée, exactement ? » demanda Nick à l'attention des deux autres, qui parvenaient tout juste à calmer leur euphorie.
« Ça fait deux jours qu'on m'a collé au stationnement ! » répliqua Fangmeyer en soulevant sa chope d'un air triomphal.
« Et moi, je bois pour le soutenir ! » ajouta Finnick, avant de trinquer avec son acolyte. Les deux engloutirent le contenu de leurs pintes d'une traite, avant de les rabattre sur la surface de la table d'un mouvement commun.
« Eurk… » glapit Judy en secouant la tête. « Je sais ce que c'est… Il y a de quoi vouloir se saouler, en effet ! »
« Mieux vaut ça qu'en finir avec la vie. » répliqua Fangmeyer en ricanant bêtement, avant de laisser retomber sa tête sur la table d'un mouvement brusque, qui surprit tout le monde (bien que la manifestation de surprise de Finnick soit un nouvel éclat de rire gras et incontrôlable). « Quoique l'idée ait pu me traverser l'esprit, quand j'ai cru mourir d'ennui ce matin. »
« Bogo a finalement trouvé un moyen de te punir pour tes prises d'initiative, on dirait. » constata Nick d'une voix légèrement moqueuse. « Je suis sûr que ce magnifique gilet orange met en valeur l'éclat de ton pelage, Fang'. »
« Tu n'as pas idée, je fais tomber toutes les filles depuis que je colle des PV. » répliqua le loup blanc en redressant un pouce victorieux. « Jamais autant de gens ne m'ont semblé aussi motivés à mettre un terme à ma misérable existence… »
« Peu de chance que vous ayez avancé dans l'enquête, du coup ? » questionna Judy, qui tentait par ce biais de ramener la conversation sur des rails un tant soit peu intéressants.
« Oh, bof… » répondit Fangmeyer en déployant des efforts incroyables pour parvenir à se redresser. « Delgato ne m'a pas retiré de l'affaire, et il m'a fait comprendre qu'il comptait sur moi pour poursuivre mes investigations… Alors quand j'ai eu atteint mon quota de PV pour la journée, j'ai appelé Finn' et on est retourné faire un tour dans cet appartement où on a surpris la tireuse d'élite des Gardiens, dimanche dernier. J'avais l'espoir de pouvoir faire quelques relevés, ou de trouver du matériel qu'elle aurait abandonné derrière elle… »
« Et ? Ca a donné quelque chose ? » demanda Judy en affichant une mine enthousiaste.
Fangmeyer se contenta de pousser un soupir avant de secouer la tête pour répondre par la négative.
« Rien du tout. » conclut Finnick à sa place. « Même pas un poil qui traîne. »
« Cette brebis était très méticuleuse… Elle a veillé à ne pas laisser la moindre trace. »
« Ouai » affirma le fennec sur un air de déception. « Tout ce qu'on a, c'est le dessin que je suis parvenu à faire du foutu insigne qu'elle avait sur son uniforme. »
« Un insigne ? » questionna Judy, piquée par l'intérêt.
« Ouai, montre lui, Finn' ».
Le fennec acquiesça avant d'extraire de sa poche un bout de papier sur lequel il avait griffonné un symbole. On pouvait reconnaître beaucoup de qualités à Finnick, mais le talent artistique n'en faisait clairement pas parti… En dépit du tracé maladroit, on reconnaissait néanmoins ce qui ressemblait à deux volatiles se faisant face, leurs serres entremêlées, le tout entouré d'un cercle.
« C'est pas exactement ressemblant… » commenta le fennec d'un œil autocritique. « Et j'ai eu un mal de chien à me souvenir exactement de l'allure de ce truc. Ça ne m'est vraiment revenu qu'en retournant sur place, cet aprem… »
« Une idée de ce que ça peut être ? » demanda Fangmeyer, sans vraiment y croire.
Judy se contenta de secouer la tête d'un air dépité, mais Nick montrait plus d'intérêt à l'examen du crayonné, qu'il prit entre ses pattes pour concentrer son attention dessus. Tous les regards se tournèrent vers lui, tandis qu'il fronçait les sourcils, visiblement intrigué.
« J'ai déjà vu ça quelque part… » déclara-t-il finalement au bout de quelques secondes d'observation. « Mais quant à te dire où, là c'est autre chose, malheureusement. »
« Tu es sûr d'avoir déjà vu ce sigle ? » demanda Finnick.
« On a passé la fin d'après-midi aux archives municipales pour essayer de trouver à quoi correspondait cet insigne. » ajouta Fangmeyer sur un ton las. « Et on n'a rien trouvé de correspondant, que ce soit dans les dossiers administratifs des corps armés, des forces de l'ordre, et même des milices privées. Même les pompiers n'ont jamais arboré quelque chose d'approchant. »
« Je suis sûr de l'avoir déjà vu, oui. » confirma Nick en rendant le dessin à Finnick, qui le fit à nouveau glisser dans sa poche. « Mais impossible de me souvenir dans quelles circonstances. Ça me reviendra, peut-être. »
« Bon… Ben dès que la mémoire te reviendra, hésite pas à nous filer un petit coup de fil. » répondit Fangmeyer en hélant la serveuse afin de se faire resservir en bière.
« J'y manquerai pas, si je remets un jour la patte sur mon portable. » répliqua le renard.
Alors que la serveuse approchait, Nick se redressa pour lui glisser un mot à l'oreille : « Servez leur du panaché, à partir de maintenant… Ils sont trop saouls pour faire la différence, et ça leur évitera de rentrer chez eux en rampant. »
La principale intéressée opina du chef, avant de prendre les commandes. Nick se réinstalla aux côtés de Judy et s'appliqua dans la tâche bienheureuse de dégustation de son plat.
« Alors, dis-moi plutôt Nick… » marmonna Finnick, qui avait de plus en plus de mal à fixer son regard. « Qu'est-ce que ça fait de devenir sauvage ? T'as eu l'impression de triper, ou bien… ? »
Nick leva les yeux au ciel. Il n'était guère surpris de voir le fennec l'interroger de cette manière. Il ne se gênait pas, au naturel, pour se montrer très direct en toute circonstance… S'il perdait toute inhibition en raison de l'alcool, cela pouvait même devenir pire.
« Pour te répondre honnêtement, Finn', c'était comme être endormi. Je n'ai pas souvenir de ce qui s'est passé… Je me rappelle de quelques sensations, mais c'était comme évoluer au sein d'un rêve. Ce qui se déroulait à l'extérieur, je n'en garde pas mémoire. La conscience telle qu'on la vit au quotidien semble être une part de l'esprit qui se met en veille, lorsque nos instincts sauvages prennent le dessus. »
« Plutôt flippant. » rétorqua le fennec.
« A croire qu'au final, il y a deux êtres en chacun de nous… » ajouta Fangmeyer d'une voix pensive. « Un animal social, et un animal sauvage… On pourrait penser que les deux existent simultanément dans une sorte d'harmonie, mais en fin de compte, l'un prend toujours le pas sur l'autre… »
« Et voilà que débarque la philosophie de comptoir » constata Judy en levant les yeux au ciel. « Le sérum est bourré de produits chimiques aliénants, en sus de l'essence de Minicampum Holicitias. La conscience des mammifères affectés est simplement abrutie par tous ces composants, elle ne disparaît pas… Elle est seulement en sommeil. »
Fangmeyer poussa un léger ricanement face à cette réponse raisonnable, avant d'hausser les épaules. « Vaut mieux se dire ça, en effet… Sinon ça voudrait dire qu'en fait on est tous sauvages, et que la seule chose qui nous empêche de nous bouffer les uns les autres, c'est nos mœurs sociales. »
« C'est un peu réducteur, mais pas tellement éloigné de la vérité. » déclara Nick en mâchonnant son burger.
« Nick ! » s'offusqua Judy, visiblement choquée de l'entendre proférer des horreurs pareilles. « Tu n'es pas sérieux ? »
Le renard lui lança un regard désarmant, où se lisait clairement une forme de dépit, un constat unilatéral posé sur la question, et affecté par plus d'une expérience douloureuse. « J'ai pas eu besoin d'être touché par le sérum pour savoir qu'il existait une forme de sauvagerie intrinsèque en chacun de nous, Carotte. T'as entendu ce dont nous a parlé mémé, ce matin, avec le Théâtre de Traque. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres… Même les Gardiens et la façon dont ils agissent… Peu importe les raisons, elle est là la sauvagerie. Il y a quelque chose de brutal dans notre condition animale, avec laquelle on compose plus ou moins bien… Des pulsions qui poussent certains à agir contre les conventions sociales qui devraient encadrer nos comportements et faire de nous de meilleurs mammifères. Qui poussent certains à massacrer et détruire, par simple égoïsme, une forme dérivée de l'instinct de préservation… A sacrifier leur propre famille… »
Il poussa un soupir avant de secouer la tête, préférant arrêter là son explication chaotique et douloureuse, motivée par une réflexion sincère, mais surtout par des expériences passées qui conditionnaient sa vision des choses dans une optique forcément négative. Judy comprit sans mal qu'il faisait référence à la tragédie qui avait touché son père, et dont il incombait la responsabilité à son frère. Elle lui lança un regard affecté, qu'il ne soutint qu'une demi-seconde, avant de détourner la tête. La lapine se contenta alors de poser une patte réconfortante sur son avant-bras, mais elle le sentit frémir d'anxiété à ce seul contact.
« Ouai… » confirma finalement Fangmeyer. « Mais heureusement, tout n'est pas si moche. Regardez-vous, tous les deux… Vous vous préoccupez l'un de l'autre, en dépit de vos différences. C'est plutôt sur ce genre de choses qu'on devrait se focaliser, plutôt que de toujours remuer la merde qui fonde nos origines, et nous pousse sans cesse à nous opposer. »
Toute l'attention était à présent focalisée sur le loup blanc, qui se laissa retomber au fond de son siège. En dépit de son état avancé d'ébriété, il affichait un air sérieux et ce qu'il déclarait avait beaucoup de sens.
« J'ai été élevé au sein de la Meute… » poursuivit-il d'une voix peinée. « Un truc commun chez les loups, un héritage de nos traditions ancestrales… Mais surtout une belle connerie rétrograde, à mon sens. On est très communautaristes, et mon père tenait à ce que cette unité raciale soit primordiale au sein de notre fratrie. Un loup ne peut compter que sur un loup, en somme, et entre frères, cette vérité est décuplée. C'était sa vision des choses, et ça a pas vraiment changé, aujourd'hui. »
Il prit une gorgée de bière, afin de s'éclaircir la voix, avant de reprendre : « Seulement moi, cet instinct de groupe, je l'ai jamais ressenti… Et ma place au sein de la Meute, je parvenais pas à la trouver. Je me sentais dominé, écrasé et effacé par mes frères, j'avais pas l'impression d'appartenir au groupe. Leurs jeux me lassaient, et j'aspirais simplement à plus de calme, à plus d'ouverture sur moi-même. C'était sans doute égoïste de ma part, c'est certain, mais toujours est-il que j'ai recherché la compagnie d'autres mammifères, qui n'étaient pas des loups, parce que je n'avais l'impression d'être réellement quelqu'un qu'en compagnie d'enfants différents. Grâce à eux, j'avais l'impression d'être une personne à part entière, et pas seulement l'énième louveteau au sein d'une Meute. J'avais besoin d'affirmer ma personnalité. »
« Et je suppose que ça s'est mal passé avec la fratrie. » déclara Finnick en montrant les crocs.
« T'as tout bon, Finn'. » répondit Fangmeyer en acquiesçant. « Mais je m'en foutais. Mon père a essayé de me faire entendre raison, mes frères aussi… Même ma mère s'y est mise au bout d'un moment. Mais je ne voulais rien savoir… C'était devenu vital pour moi de m'éloigner de ce que je considérais comme un cloisonnement. Et au final, je pense que c'est cette ouverture vers les autres, ceux qui étaient « différents » de moi, qui m'a permis de me révéler réellement. Je suis tombé amoureux d'une brebis du nom de Liane… »
Judy et Nick échangèrent un regard qui en disait long. Ils comprenaient soudainement d'où venait la profonde empathie que ressentait le loup blanc à l'égard de leur relation, et la raison pour laquelle il les avait à ce point soutenu. Bien sûr, ils s'étaient doutés d'un évènement de cet ordre-là, mais l'entendre de la bouche de Fangmeyer lui-même donnait une portée nouvelle à la chose.
« Comment vous la décrire par des mots ? » continua le loup blanc en secouant doucement la tête. « Elle avait tout. Elle était belle, charmante, intelligente, drôle, tolérante et ouverte d'esprit… C'était une artiste. Elle peignait et écrivait à la perfection. Et surtout, elle était amoureuse de moi. Pour quelle raison ? J'en savais foutrement rien, et ça m'était bien égal. J'étais heureux. On était heureux. Bien sûr, on a gardé notre relation secrète aussi longtemps que possible, mais au bout d'un moment, on ne pouvait plus se cacher, on avait besoin d'officialiser les choses… Je voulais qu'on puisse avancer dans notre relation, alors j'ai forcé le destin en lui demandant de m'épouser. Ce qu'elle a accepté… »
« Oh… Simon… » bredouilla Judy d'une voix émue.
Le loup poussa un soupir évocateur avant de remuer la tête, ce qui fit comprendre à la lapine que non, les choses ne s'étaient pas bien terminées, malgré ce qu'elle avait pu espérer pendant un court instant. « Nos familles ont réagi de la pire des manières possibles en découvrant ces fiançailles. On m'a fait comprendre que j'étais la honte des Fangmeyer et qu'il n'y avait plus de place pour un paria comme moi au sein de la meute. Tout le monde n'était pas aussi catégorique, et certains de mes frères, ainsi que la plupart de mes sœurs, et même ma mère, ont essayé de se mettre de mon côté, et de relativiser les choses. Mais la pression de mon père a été la plus forte. Liane, quant à elle… Ses parents l'ont purement et simplement répudié, et lui ont demandé de partir. Alors c'est ce qu'on a fait, tous les deux… On a quitté Wheelington et on est venus s'installer à Zootopie, parce qu'on s'était dit que cette ville de tolérance saurait accepter un couple aussi atypique que le nôtre. »
Nick sentit la patte de Judy se poser sur son genou, et le presser doucement. Il ressentait la détresse émotionnelle de la lapine qui parvenait sans mal à faire l'analogie entre l'expérience malheureuse de Fangmeyer, et ce qu'ils étaient tous deux en train de vivre. Le renard glissa sa patte sur celle de sa petite-amie, et la serra avec douceur, essayant de la rassurer et de la réconforter.
« Et honnêtement, ce n'était pas si mal… » déclara Fangmeyer, comme si ce qu'il disait le surprenait lui-même. « Oh, on a eu droit à notre lot de remarques désobligeantes et de regards réprobateurs, mais personne ne s'est clairement insurgé contre notre couple, et les choses allaient plutôt bien… »
« Alors qu'est ce qui a merdé ? » demanda Finnick, étrangement attentif à l'histoire, ce qui avait le mérite de surprendre Nick, qui connaissait le fennec comme un individu habituellement assez insensible à ce genre d'anecdotes.
« Moi. C'est moi qui ai merdé. » répondit le loup d'une voix tremblante de rage, une colère sourde qu'il tournait intégralement contre lui-même. « J'ai commencé à voir le mal partout… Un coup d'œil intrigué d'un passant croisant notre route suffisait à me mettre dans une colère folle pour toute la journée. J'avais l'impression d'être constamment jugé et oppressé, que tout le monde s'acharnait à voir négatif notre relation d'un œil négatif. Liane a essayé de me raisonner, elle m'a supplié de me calmer… Mais ça devenait toujours pire. Ce foutu instinct de préservation revenait sans cesse me hurler aux oreilles que ce que je faisais était mal, et allait à l'encontre de ce que j'étais, de ce qui me définissait… A l'encontre de la meute, à laquelle j'étais sensé appartenir. J'ai… J'ai fini par avoir ouvertement honte de ce que Liane et moi représentions. Je ne voulais plus lui tenir la patte en public, je faisais tout pour éviter de sortir en sa compagnie… J'entendais constamment la voix de mon père m'alpaguer et me dire que j'étais un être indigne aux déviances répugnantes. Je n'arrivais plus à fermer l'œil de la nuit, et le peu de temps où je parvenais à dormir, c'était pour me voir hanté par des cauchemars où les membres de ma famille mettaient un terme définitif à ma relation avec Liane en la mettant en pièces pour la dévorer… »
Plus personne n'osait rien dire, ni même échanger le moindre regard. Le malaise dura encore quelque secondes avant que finalement Fangmeyer n'aborde la dernière étape de son récit. « Ça a duré quelques mois, comme ça, avant qu'un jour elle ne craque, et décide de s'en aller. Je la comprends, vous savez… Je la comprends parfaitement. Et le pire, c'est que je me suis senti soulagé, lorsqu'elle a rompu avec moi. Mais ce soulagement n'a duré qu'un court moment… Un ou deux jours, seulement, avant que je me rende compte que je venais de perdre l'amour de ma vie, et que tout était entièrement de ma faute. Mes parents ont été ravis d'apprendre la nouvelle, en revanche, mais je n'ai jamais fait à nouveau partie de la meute pour autant… Je vais les voir une ou deux fois par an, mais je sens le malaise subsister, en dépit de tout. Le problème vient sûrement de moi… La meute ne m'a pas banni, en réalité… C'est moi qui me suis exilé. C'est sans doute mieux comme ça, d'ailleurs. Histoire de faire quelque chose de ma vie, je me suis inscrit à l'académie de police… Je me suis dit qu'au moins, de cette façon, je trouverai un moyen de rendre service à la société… De faire quelque chose d'utile de mon existence. Parce que s'il fallait que je vive pour moi-même, je crois bien avoir tout foiré dans les grandes lignes, alors… »
« Ne dis pas ça, Simon ! » le reprit Judy en essayant de se montrer optimiste. « Tout n'est pas perdu ! Tu as fait des erreurs, mais elles t'ont aidé à grandir… Peut-être que si tu recontactais Liane, tu… »
« Oh, je l'ai fait, Judy… » la coupa Fangmeyer, un sourire fantomatique au museau. « A peine sorti de l'académie, je me sentais tout neuf. J'étais fier de ma réussite, et je pensais que la force que j'avais obtenue au cours de ces six mois me permettrait de dépasser mes propres aprioris… J'étais persuadé que mes doutes étaient derrière moi, et je me sentais prêt à assumer ce que je ressentais, et surtout à assumer la personne pour qui je le ressentais… Mais je crois bien que pour Liane, l'expérience l'a à tout jamais convaincue que les relations entre différentes espèces étaient impossibles. Elle est retournée vivre à Wheelington et s'est fiancée à un mouton, Irvine Hoofburg, l'un de mes amis d'enfance. »
« Oh bordel… » marmonna Finnick en se plaquant une patte sur les yeux. « Mec, j'ai tellement envie de te péter la gueule… T'es vraiment trop con. »
« Finnick, je ne suis pas sûre que ça aide ! » s'offusqua Judy d'un ton blessé.
« Au contraire, Judy… » répliqua Fangmeyer d'un ton amusé. « Finn' a entièrement raison. Quelqu'un aurait dû me botter mon petit cul de loup, et me faire réagir avant que je ne foute tout en l'air pour de mauvaises raisons… Tu comprends ce que je voulais dire sur notre part instinctive, qui se révèle parfois au pire moment ? C'était pas moi, ça ! Le vrai Simon Fangmeyer s'était trouvé dès l'enfance : c'était ce louveteau avide de s'ouvrir aux autres, et de se détacher du carcan traditionnaliste de la meute… Pas l'espèce de pauvre tâche hésitante, qui s'est dissimulée derrière ses craintes parce qu'il ne parvenait pas à assumer d'être un loup amoureux d'une brebis. Tout ça parce qu'une part inconsciente de mon esprit ne cessait de me ramener à ce que j'étais, à ma nature animale. »
Il renifla en secouant le museau, avant de conclure d'un air méprisant : « Ouai, Nick a parfaitement raison… On n'a pas besoin de cette saloperie de sérum pour être de vrais sauvages, parfois. »
Judy et Nick quittèrent le McLaren un peu plus d'une heure après. La suite des conversations n'avait pas été des plus heureuses, mais il était difficile d'échanger sur des sujets plus légers après les révélations que Fangmeyer leur avait fait sur son passé. Bien entendu, l'alcool lui avait délié les lèvres, et avait facilité son débit, tout en accentuant le pathos… Mais ils s'accordèrent tous deux à penser que le loup avait eu besoin de se délivrer de ce poids culpabilisant, qui pesait depuis trop longtemps sur sa conscience. C'était courageux, d'une certaine manière, car il n'avait clairement pas tenu le beau rôle dans toute cette histoire, qui s'était malheureusement terminée de la pire des manières, autant pour lui que pour la jeune brebis qui avait partagé son existence pendant quelques années.
Il n'y avait pas vraiment eu de paroles réconfortantes… Difficile d'en formuler face à une telle histoire. Mais Judy, tout comme Nick, s'étaient montrés compréhensifs, et avaient tenté de lui remonter le moral, ce dont le loup blanc s'était rapidement défendu. Il ne cherchait pas à être consolé, ni même à expier. Il voulait juste que les choses soient dites, clairement et simplement, et s'assurer ainsi que la lapine et le renard ne tomberaient pas dans les mêmes travers que lui. L'idée parut inconcevable à Judy, tant ses sentiments à l'égard de Nick lui semblaient intenses et indiscutables, leurs différences ne lui apparaissant jamais comme un problème, mais plutôt comme une force… Mais leur amour était encore tout récent. Elle espérait que jamais l'ombre du doute ne viendrait s'immiscer entre eux.
Nick, pour sa part, avait toujours vécu avec une étiquette collée à la peau. De par sa seule nature de renard, il inspirait la défiance à la plupart des autres mammifères… Du coup, sa relation avec une femelle issue d'une autre espèce ne risquait pas d'être difficile à assumer pour lui. Du moins, c'était ainsi qu'il voyait les choses. Il avait depuis longtemps revêtu une armure d'indifférence et fait de son leitmotiv une vertu : « ne jamais laisser les autres voir qu'ils l'avaient blessé ». Peut-être que Fangmeyer s'était dit la même chose, mais que le contrecoup de ces blessures, trop longtemps accumulées, avaient fini par briser ses défenses. Seulement, la situation lui semblait bien différente… Le simple fait que les parents de Judy se montrent tolérants et ouverts à l'égard de leur relation permettait de relativiser et rejetait au loin les quelques doutes qu'il avait pu formuler. Le loup blanc avait eu moins de chance, n'ayant obtenu aucune forme de soutien… Mais Nick était bien conscient qu'il devrait toujours rester vigilant, en dépit de ses certitudes. Il ne laisserait jamais personne faire du mal à Judy, et surtout pas lui-même.
« Eh bien, c'était pas vraiment la soirée la plus heureuse qui soit. » déclara la lapine en traînant la patte.
« C'est toi qui a voulu venir au McLaren, Carotte ! » rétorqua Nick. « On aurait pu tranquillement passer la soirée à lézarder devant la télé, avec un bon plateau repas, à attendre que le sommeil vienne nous chercher… »
« Désolée, Nick… Je… C'est seulement que… »
« Je sais. » la coupa Nick en baissant la tête. « Tu as peur de retourner à l'appartement, c'est ça ? »
Judy se figea, la bouche entrouverte et les yeux écarquillés. Comment ce fichu renard s'y prenait-il pour toujours lire aussi clairement en elle ? C'en était affolant. En effet, c'était bien cela qui l'avait poussé à tout faire pour retarder l'échéance (malheureusement inévitable) qui la ferait franchir à nouveau la porte de cet appartement où elle avait été agressée, où un psychopathe s'était introduit dans l'espoir de contraindre le mâle qu'elle aimait à la tuer et à la dévorer. Des évènements tragiques et affreux, encore trop récents pour qu'elle parvienne à y faire face en toute sérénité. Elle n'avait pas envie de se les remémorer… Mais comment pourrait-elle faire autrement, si elle se retrouvait plongée au quotidien dans le lieu qui avait servi de cadre à tout ceci ?
« Je suis désolée, Nick… » bredouilla-t-elle. « Je me sens tellement idiote… »
« Judy… »
La lapine redressa la tête. Le fait d'entendre Nick l'appeler par son nom avait toujours un effet particulier sur elle. C'était tout à la fois si rare et si surprenant qu'elle ne pouvait réfréner la naissance d'un sourire lorsque cela arrivait. Le renard vint vers elle d'un pas lent, avant de la prendre dans ses bras.
« Il ne faut pas que tu t'inquiètes… C'est normal. Je t'avouerai que même moi, je n'ai pas forcément hâte d'y retourner. »
« C'est… C'est vrai ? » marmonna la lapine en enfonçant son visage dans le torse de son petit-ami.
« Puisque je te le dis. » Il la serra un peu plus fort pendant quelques secondes, avant de reprendre sur un ton rassurant : « Malheureusement, on n'a nulle part ailleurs où aller, alors voilà ce que je te propose. On tente le coup, et si vraiment ça va pas... On trouvera une solution pour cette nuit, et puis on ira passer le reste de la semaine chez tes parents, histoire de s'éloigner de toute cette merde, d'accord ? »
Judy acquiesça silencieusement, le visage toujours dissimulé dans les plis de la chemise de Nick. Le renard la sentit trembler légèrement à l'idée de retourner dans l'appartement, et cela l'affecta, bien malgré lui. Ne jamais laisser les autres voir qu'ils vous avaient blessé… C'était bien joli comme concept mais au final il semblait que le Berger avait réussi à les blesser, elle comme lui, et ils avaient beaucoup de mal à ne rien laisser transparaître.
Environ une demi-heure plus tard, ils arrivaient au 1955 Cypress Grove Lane, et gravirent les cinq étages d'un pas lent, empli d'appréhension. Nick n'avait pas réellement peur de retourner dans cet appartement, qui lui avait servi de logement pendant très longtemps, et qui avait en sus de cela appartenu à son père. Ce qui s'était produit quelques jours auparavant entre ces murs n'était pas le premier drame qu'il y vivait, et il avait parfaitement réussi à surmonter l'épreuve précédente, pourtant bien plus violente encore. Mais il craignait que Judy ne parvienne pas à faire face à ses émotions. Il ne pourrait pas l'en blâmer, mais cela risquait de poser des soucis, car ils n'avaient vraiment nulle part où aller, en dehors de ce logement. Sa proposition d'aller passer le reste de la semaine chez ses parents ne ferait que délayer le problème… Mais il n'était pas tant de s'alarmer avec toutes ces préoccupations. La journée avait été longue, éreintante et riche en émotion, et la soirée n'avait pas été forcément plus détendue. Le renard espéra que tout se passerait bien, car il avait sincèrement besoin de dormir au plus vite.
Ils franchirent la porte de l'appartement, après que Nick se soit débattu pendant plus d'une minute avec le verrou. Il avait visiblement du mal à s'acclimater au nouveau jeu de clés que Judy avait eu la précaution de faire réaliser. Immédiatement, le renard alluma la lumière, espérant ainsi rassurer la lapine, en lui montrant qu'il n'y avait rien de menaçant à l'intérieur. Celle-ci avança à pas lents, son regard se fixant immédiatement sur la portion de parquet où elle s'était retrouvée immobilisée et agonisante, quelques jours auparavant.
Mais il n'y avait plus aucune trace des évènements, seulement un sol neutre et propre, qui ne laissait rien transparaître de ce qui s'était passé ici. Immédiatement, Judy se sentit déchargé d'un poids, et Nick fut rassuré de lire une expression de soulagement se dessiner sur ses traits.
« C'était stupide, Nick… Tout va bien, en fait. » déclara-t-elle en avançant vers la cuisine pour déposer ses affaire sur le comptoir.
« Tu m'en vois ravi, Carotte. »
La lapine acquiesça, avant de porter un regard circulaire sur la pièce. L'espace du salon était dégagé… Pourtant, quelques jours auparavant s'étaient tenus là le Berger, ainsi que sa caméra montée sur trépieds, à présent confisquée par la police, et rangée aux côtés des autres pièces à conviction de l'affaire. Elle n'avait qu'à y rester, pensa Judy… Elle ne voulait plus rien en savoir. Le salon n'avait pas été impacté par la présence nocive du Berger… C'était simplement l'appartement de Nick, tel qu'elle l'avait toujours connu. Elle n'y ressentait rien de menaçant, en dehors des quelques souvenirs qu'elle pouvait y associer, mais qui ne parvenaient pas à se substituer à tous les instants de bonheur qu'elle avait vécu dans ces lieux. Son regard erra sur le canapé, où avait eu lieu les premières étreintes réellement concrète entre son renard et elle… Elle se mordit la lèvre à se souvenir, avant de lancer un regard tendancieux à Nick.
« Dis-moi, mon cœur… » Elle se surprit elle-même d'avoir fait usage de ce surnom affectueux, qui était sorti tout seul dans ces circonstances particulières. Nick sembla lui aussi un peu étonné, mais ne s'en offusqua pas. De fait, elle poursuivit, l'air de rien. « Si tu as besoin d'aide pour te détendre un peu, je me sens obligée de te rappeler que je te dois toujours un massage des plus appliqués… »
Face au regard langoureux que Judy lui offrait, Nick resta sans voix. « Eh bien… On se demande qui est réellement devenu sauvage, pas vrai ? »
« Haha. Très amusant. » commenta la lapine en secouant la tête.
Pas très malin, comme réplique, en effet, se blâma intérieurement le renard, avant de rejeter au loin cette idée, pour se focaliser d'avantage sur la proposition qui venait de lui être faite. « Bon, je vais considérer ton offre, dans ce cas. »
« C'est ça, fait comme si c'était une corvée, vil renard. » répondit-elle en ricanant doucement, avant de se diriger vers la salle de bain. « Je vais me débarbouiller un peu, d'accord ? »
Nick acquiesça, tout en la suivant du regard. Lorsqu'elle passa près de la lourde commode qui habillait le mur de gauche, les yeux du renard s'écarquillèrent en se focalisant sur toute autre chose.
« Attends, Carotte… Quelque chose cloche… »
« Qu… Quoi ? » répliqua Judy en se tournant vers lui, surprise par son ton angoissé, qui la mit immédiatement mal à l'aise.
Il la rejoignit dans le couloir et s'arrêta devant la commode, avant d'inspecter le pan de mur qui se trouvait juste derrière. Judy remarqua un fin liseré s'ouvrant dans le papier peint, et qui formait un rectangle presque parfait, dont l'un des bords était légèrement retourné. C'était cela qui avait attiré l'attention de Nick.
« Non… » bredouilla ce-dernier, tandis qu'un tremblement incontrôlable lui secouait tout le corps.
« Qu… Qu'est-ce qui se passe, Nick ? » demanda Judy, soudain affectée par l'attitude nerveuse du renard.
« Comment savait-il qu… ? Non, c'est impossible. »
Rejetant toute autre forme de considération, Nick se mit en mouvement et repoussa brusquement la commode sur le côté, libérant totalement le pan de mur qu'elle dissimulait, ce qui ne mettait que d'avantage en évidence le liseré qui marquait le papier peint, partant du sol en remontant quasiment jusqu'au plafond. D'un geste enragé, Nick arracha le morceau de tapisserie, qui se désolidarisa du reste sans la moindre difficulté, révélant la porte dérobée qu'il camouflait. Judy écarquilla les yeux… Jamais elle ne se serait attendue à ça. Il y avait donc une pièce supplémentaire dans l'appartement de Nick… Une pièce qu'il avait choisi, pour une raison étrange, de condamner.
« Nick… Qu'est-ce qu'il y a là-derrière ? »
« L'ancien bureau de mon père. » déclara le renard d'une voix glaciale, sans quitter la porte des yeux. « C'est là qu'il s'est… »
Sa voix mourut dans sa gorge, et Judy plaqua ses deux pattes contre sa bouche. Nick vivait actuellement dans l'appartement où son père s'était donné la mort… Au-delà de l'aspect quelque peu morbide de la révélation, il apparaissait clairement que le renard avait eu besoin d'aller jusqu'à « effacer » l'existence de ce bureau, pour être capable de continuer à habiter ici.
« Je n'y ai jamais remis les pattes depuis… » expliqua Nick d'une voix toujours désincarnée. « J'ai même collé ce foutu papier-peint, parce que ça me faisait trop mal de ne serait-ce qu'en voir la porte. »
Il avala à sec, avant de secouer la tête. « Mais on dirait bien que quelqu'un savait que cette porte se trouvait là-derrière… »
Et sans rien ajouter d'autre, il agrippa la poignée, et la fit pivoter, avant de repousser la porte qui s'ouvrit sur un abîme obscur. Une puissante odeur de renfermée et de poussière monta aux narines de Judy, qui dû retenir un éternuement. La patte de Nick chercha l'interrupteur se trouvant à l'intérieur, et l'actionna, révélant l'intérieur de la pièce confinée, meublée à l'identique que la dernière fois qu'il avait posé son regard sur elle. Après la mort de son père, il n'avait rien touché, rien retiré. Tout était resté en place, figé par le temps, et Nick eut un mouvement de recul en voyant ce décor s'imposer à ses yeux, ramenant avec lui les souvenirs mortifères auxquels il avait servi de cadre. Cela lui sembla soudain si récent, si concret, qu'il eut envie de hurler. Mais par respect pour Judy, qui se tenait juste derrière lui, le regard angoissé et la mine inquiète, il parvint à se contenir.
« Nick… regarde ça… » bredouilla la lapine en pointant le sol d'un doigt tremblant.
Ce qu'elle cherchait à lui montrer n'était pas difficile à percevoir, tant il sautait aux yeux : des traces de pas s'étaient imprimées dans l'épaisse couche de poussière qui occupait le parquet. Une série nette, sans bavure, qui se dirigeait de la porte vers un casier de rangement métallique, situé juste derrière le bureau, avant de tracer une seconde ligne parallèle, qui revenait de ce coin de la pièce vers la sortie.
« Quelqu'un est venu ici… » marmonna Nick. « Et cette personne savait ce qu'elle cherchait. »
« Tu penses que c'est… Lui ? » susurra Judy.
Nick poussa un soupir furieux avant de pénétrer dans le bureau et de se diriger vers les casiers qui avaient été visités. Il en ouvrit les tiroirs les uns après les autres, révélant des dossiers de compte, des documents administratifs, divers types de paperasses sans importance… Mais l'avant-dernier tiroir était étrangement vide.
« Les archives de l'armée… » bredouilla Nick. « Mais qu'est ce qu… »
Judy l'avait rejoint d'un pas prudent, soucieuse de ne rien toucher, pour éviter de laisser ses empreintes partout… Il faudrait sans doute contacter le labo dès demain, pour qu'ils envoient une équipe faire des relevés dans cette pièce. Le Berger y avait pénétré, il était possible qu'il ait laissé plus de traces que les seuls marques des semelles de ses chaussures (quel mammifère portait des chaussures à Zootopie ? s'attarda-t-elle à penser, avant de trouver une réponse évidente : le genre qui ne voulait pas pouvoir être identifié par ses empreintes pédestres, bien entendu).
« Qu'est-ce qu'il a pris, Nick ? »
Nick resta silencieux et pensif, avant de se redresser. Son regard se figea dans le vide, et le cliquetis mécaniques de ses pensées s'activa, tandis que les rouages se remboitaient et que, soudain, tout faisait sens à ses yeux.
« La Compagnie 112 ! » s'exclama-t-il brusquement.
Judy écarquilla les yeux, n'y comprenant toujours rien. Mais Nick était trop pris par l'empressement pour pouvoir expliquer quoique ce soit.
« Il faut que je contacte Finnick. Tout de suite ! Ce sigle ! Je savais que je l'avais déjà vu ! »
Et sans se montrer plus clair, il se précipita hors du bureau, Judy sur les talons. La lapine commençait à se fatiguer d'être ainsi laissée au second plan, sans autre explication. Bien sûr, l'agitation extrême de Nick l'empêchait de clarifier les choses auprès d'elle, mais il allait devoir le faire très rapidement, où elle allait piquer une crise de nerfs.
Elle retrouva le renard penché au-dessus du buffet de la cuisine, essayant désespérément d'allumer son portable, qui était resté ici depuis quelques jours. Bien entendu, la batterie était à plat, ce qui poussa Nick à étouffer un juron, avant qu'il ne se précipite vers la sortie de l'appartement.
« Mais où tu vas ? » s'exclama Judy en l'attrapant par le bras, l'obligeant à enfin porter son attention sur elle.
« Au McLaren ! » répondit Nick, les yeux encore exorbités par la révélation qu'il venait d'avoir. « Finnick est sans doute encore là-bas ! Ce foutu sigle, c'est celui de la Compagnie 112 ! »
« Mais c'est quoi ça, la Compagnie 112 ? Et quel rapport avec les documents de ton père ? »
Nick secoua la tête, manifestant ainsi son impatience. « Ecoute, prends ta veste et viens avec moi, je t'expliquerai tout en chemin. »
Judy acquiesça, se saisissant de son blouson léger, avant de le passer sur son dos. Une fois prête, elle emboîta le pas de Nick, qui ouvrit la porte de l'appartement à la volée, et percuta de plein front la femelle qui se trouvait de l'autre côté.
« Aoutch ! » marmonna une voix féminine, tandis que Nick se figeait à la vue de la personne qui se trouvait face à lui, et avec laquelle il venait d'entrer en collision. Judy se pencha sur le côté, afin de découvrir l'identité de la nouvelle arrivante… Il s'agissait d'une renarde à la taille svelte et aux yeux fins, d'un bleu aussi intense qu'éclatant. Elle était revêtue d'un haut saillant en velours côtelé de couleur mauve, et d'une jupe noire à la coupe droite.
« Dizzie ! » s'exclama Nick en écarquillant les yeux. « Mais qu'est-ce que tu fous là ? »
