Notes de l'auteur :
Epuisé... Fatigué... Ereinté... Il est 3h37 du matin, et je refusais d'aller me coucher sans avoir conclu ce fichu chapitre 23. Parce qu'il fait partie de ces foutus chapitres que j'avais en tête depuis super longtemps et que j'avais hâte d'écrire. J'espère que le résultat sera à la hauteur de ce que j'espérais, bien que sur la fin, il doit sans doute y avoir pas mal d'erreurs qui attendront demain (après une longue nuit de sommeil et une imposante grasse matinée) pour être corrigées à la relecture. Pas le courage de faire ça pour l'instant, mais j'avais envie de partager ce chapitre avec vous au plus tôt.
Galak0 m'a fait remarquer que certains personnages ne correspondaient pas aux noms que je leur avais attribué. Ainsi, un suspense insoutenable nous a gagné à l'idée que Fangmeyer n'était en fait pas un loup blanc dans le film, mais en fait un tigre... Et que Delgato n'était pas le tigre, mais un lion. Ce qui en fait ne correspond pas à ce qui apparait à l'image. Et en fait, on a fini par comprendre que les réalisateurs eux-mêmes s'étaient plantés, dans un sens ou dans l'autre, et qu'au final règne une véritable confusion par rapport à la nomination des officiers du ZPD. Quoiqu'il advienne, j'assume mes choix. Fangmeyer est et restera un loup blanc, tout comme Delgato restera un tigre. En revanche, là où je me suis planté, alors qu'il n'y avait pourtant aucun doute possible, c'est par rapport à Grizzoli... En fait, c'est un ours, dans le film, et j'en ai fait un loup gris. Bon, on va dire que c'est pas grave, et que je devais être très fatigué pour ne pas avoir remarqué le jeu de mot (Grizzoli = Grizzly). Haha. Qu'est-ce qu'on se marre.
Sinon, il semblerait que Nick soit bien un renard, et Judy une lapine. Là au moins, je ne me suis pas trompé. Après tout, c'est pas comme si j'avais vu le film 14 fois, pas vrai ?
Quand on aime, on ne compte pas ! Ca vaut aussi pour les reviews, d'ailleurs : alors lâchez vous et postez en plein. J'aime vous lire (sans doute plus encore que vous n'aimez lire mes énormes pavés). Et puis je vous aime aussi, tout court.
La fatigué, moi ça me rend plus émotif encore qu'un lapin.
Allez, bonne nuit moi-même.
Merci toi-même.
Chapitre 23 : La Compagnie 112
L'esprit de Nick était dans un état de panique tel qu'il lui semblait que ses neurones étaient en ébullition. Jamais il ne s'était senti aussi oppressé et confus, ses propres pensées rendues incohérentes par l'enchaînement chaotique des évènements, sur lesquels il essayait de mettre du sens sans y parvenir. Il lui aurait fallu retrouver son calme et sa sérénité, poser les choses à plat, peser le pour et le contre, rejeter les mauvaises intuitions et se focaliser sur ce qui avait une valeur pertinente concrète, mais à l'heure actuelle, c'était peine perdue. Il était plongé dans une sorte d'excitation apeurée et angoissée des plus déstabilisantes, et rien ne semblait pouvoir calmer son état de stress. Il entendait vaguement Judy lui poser des questions, qui ne faisaient en soulever que d'avantage en son esprit, et il ne se rendait pas compte qu'il éludait les propos de la lapine, tant il était plongé dans son propre conflit intérieur.
Le Berger avait réussi à entrer dans son appartement sans commettre d'effraction. Cette idée l'avait déjà perturbé plus d'une fois, mais ayant œuvré dans les milieux de l'ombre, il connaissait plus d'un cambrioleur à même de parvenir à accomplir une telle prouesse (qui n'en était finalement pas une lorsqu'on connaissait le truc). De fait, il avait renoncé à mettre un sens particulier à cet état de fait… Puis le mammifère masqué l'avait appelé par son prénom, « Nicholas ». Là encore, si le fait était perturbant, il y avait plus d'une façon de l'expliquer : Nick savait que la résolution de l'enquête Bellwether et les prémices de sa relation avec Judy (cette fameuse patte qu'elle avait glissé dans la sienne à la fin de la conférence de presse avait clairement fait des émules, et la suite des évènements de la semaine n'avait rien arrangé), avaient faits de lui une sorte de « personnage public » dont il était facile d'apprendre l'identité, grâce à internet. Son Furbook avait reçu plus de trois mille demandes d'ajouts au cours des dix derniers jours… C'en était presque grotesque (mais pas autant que les inepties, heureusement souvent très mignonnes, qui fleurissaient accompagnées l'hashtag WildeHopps – Nick et Judy avaient passé plusieurs heures, la veille des évènements tragiques de la marche pour la paix, à regarder ce que le web disait d'eux… Et cela avait été une expérience effrayante, mais surtout très, très drôle –). De fait, en dépit des allégations que ses songes angoissants avaient pu faire naître quant à l'identité probable (ou plutôt improbable) du Berger,
Tu me connais Tu me connais Tu me connais
Nick s'était finalement persuadé que, non, en réalité, rien ne pouvait lui permettre de penser qu'il ait un quelconque rapport avec cet individu. Il était vrai que son odeur, étrangement dissimulée aux moyens d'un atténuateur olfactif (n'importe quel mammifère pouvait s'en procurer pour réduire la gamme odorante qu'il déployait : utile pour les femelles en chaleur, ou pour les espèces qui pouvaient en souffrir – mais surtout faire souffrir les autres – comme les moufettes et autres putois).
Mais là, toutes ses théories étaient mises à mal et volaient soudainement en éclat. Oui, le Berger connaissait Nick, sans doute personnellement, ou en tout cas avait connu son père, car il avait su précisément où chercher les documents qu'il avait dérobé. Il n'était pas entré dans l'appartement uniquement pour tendre ce piège macabre au renard et à la lapine, mais également pour mettre la patte sur des rapports qui traînaient dans un bureau scellé et poussiéreux depuis près de douze ans. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ces documents en particulier ? Le seul lien évident qui avait sauté aux yeux de Nick était le sigle de la Compagnie 112… Un sigle dont il ne se serait jamais remémoré, car sans importance selon lui, si Finnick ne le lui avait présenté le soir-même… Un sigle apparu sur l'uniforme de l'une des complices du Berger. Il était inutile d'avoir fait de grandes études pour comprendre que le chef terroriste s'était assuré de récupérer tout document qui permettrait de l'identifier, par simple effet de recoupement. Et c'était là la raison de vol… L'identité du Berger s'était trouvée dans les documents de Jonathan Wilde… Il était donc quasiment certain, aux yeux de Nick, que cet individu avait dû faire partie de la même troupe d'élite expérimentale que son père. Il fallait donc de toute urgence trouver des informations sur la Compagnie 112 et sur ce qu'elle avait pu devenir… Car cela pourrait permettre de remonter jusqu'au Berger.
Nick entendait Judy lui demander des explications, qu'il lui fournissait de manière paniquée et incohérente. Il lui avait finalement dit de prendre son manteau, et de l'accompagner au McLaren, lui promettant de toute lui expliquer en route (mais il doutait d'en être concrètement capable, car il n'était pas certain de lui-même comprendre toutes les implications de cette histoire)… Son portable était déchargé, mais il devait voir Finnick de toute urgence, car il avait finalement trouvé la réponse à la question que lui avait posé le fennec plus tôt dans la soirée : ce sigle était celui de la Compagnie 112. Et ce serait une base de réflexion suffisante qui lui permettrait peut-être d'y voir plus clair dans tout ceci, avec l'appui de ses amis, et surtout de Judy, qui avait cette capacité de pragmatisme si particulière, lui permettant de voir l'évidence au milieu de la confusion (raison principale pour laquelle il lui avait demandé de l'accompagner, s'il était parfaitement honnête avec lui-même).
Enfin sur le départ, il se précipita vers la sortie de l'appartement, ouvrant la porte en trombe pour entrer en collision avec une renarde qui se trouvait de l'autre côté, la patte encore tendue en direction de la sonnette. Nick n'eut besoin que de l'entrevoir brièvement pour la reconnaître sur le champ. Il s'agissait de sa sœur, Dizzie… Et sa présence ici lui sembla soudain aussi surprenante que mystérieuse.
« Dizzie ! Mais qu'est-ce que tu fous là ? » s'égosilla-t-il en écarquillant les yeux.
« Ce que je fous là ?! » répéta la principale intéressée en se redressant, prenant un air furieux. « Tu oses me demander ce que je fous là ! »
« Qu… Mais… » bredouilla-t-il, surpris de la voir si enragée (ce qui n'était jamais bon signe avec Dizzie Wilde, un être d'une grande douceur et d'une gentillesse à toute épreuve, mais qui se révélait être un démon infernal de niveau cent lorsqu'elle passait du côté obscur de la force).
Elle redressa le doigt (Nick avait ainsi baptisé l'index de sa sœur, l'accompagnant d'une consonance divinatoire, comme si son apparition annonçait un quelconque cataclysme), ce qui fit immédiatement grimacer son frère, et elle le plaqua contre la poitrine de ce-dernier (contact du doigt, contact du doigt, mayday, mayday).
« Cinq jours que je me fais un sang d'encre ! Cinq jours que j'essaie de te joindre ! Depuis qu'on a vu les infos à Atlantea, qu'on a vu ce taré te tirer dessus pour te faire devenir barjo ! » cracha-t-elle d'une voix furibonde. « CINQ JOURS NICHOLAS WILDE ! Cinq jours à se demander si tu étais encore en vie, ou si on t'avait fait piquer, ou pire encore ! »
« Y a pire que d'être piqué ? » questionna Nick d'une voix déconcertée, son ironie ne faisant qu'accroître la colère de sa sœur.
« OUI IL Y A PIRE ! » proclama-t-elle avec l'intensité d'une tempête de force cinq. « LE SORT QUE JE TE RESERVE POUR M'AVOIR COLLE UNE FRAYEUR PAREILLE, PAR EXEMPLE ! »
« Mais… Mais… Ecoute… Attends… » marmonna Nick, ponctuant chaque mot d'un pas en arrière, tandis que sa sœur avançait vers lui, les poings serrés et l'œil farouche. Judy observait la scène, médusée, un petit sourire nerveux plaqué au visage, trop sidérée pour trouver la force de ne serait-ce que se manifester.
« J'écoute rien du tout ! T'as aucune considération pour ta famille ou quoi ? Maman était folle d'inquiétude, et moi morte d'angoisse ! J'ai passé trois jours à persuader James que son parrain adoré n'était pas un cannibale qui avait bouffé une lapine en direct ! »
« En… En réalité, je vais bien… » se risqua Judy, témoignant enfin sa présence, ce qui attira immédiatement l'attention de Dizzie. Nick sembla soulagé à l'extrême de voir le regard inquisiteur de sa sœur se poser sur quelqu'un d'autre.
Dizzie sembla mortifiée à la vue de Judy, et se redressa, avant de reprendre une composition plus neutre et plus noble. Visiblement, elle se sentait particulièrement honteuse d'avoir été vue dans un tel état de rage, qu'elle réservait habituellement aux personnes intimes (à leur grand désespoir).
« Hum… Vous m'en voyez ravie, sincèrement… » marmonna Dizzie, le regard fuyant.
Judy acquiesça, avant de s'approcher d'un pas prudent, la patte tendue. « Judy Hopps. » déclara-t-elle de la voix la plus avenante qu'elle pouvait employer.
« Dizzie Wilde. » répondit la renarde en acceptant la patte qui lui était tendue.
Judy lança un petit regard à Nick qui, acculé contre le buffet de la cuisine, le souffle court et l'œil paniqué, semblait la remercier silencieusement d'être intervenue pour le sauver d'une fin atroce, entre les griffes de l'adorablement diabolique Dizzie.
« Franchement, je ne comprends pas pourquoi mémé ne vous a pas appelé pour vous prévenir. » déclara Nick en versant de l'eau chaude dans la tasse de Dizzie, où reposait un sachet de thé au jasmin.
Ils étaient tous trois installés autour de la table de la cuisine. Après cette entrée en matière fracassante, que Judy avait réussi à calmer par sa seule présence, le renard avait proposé à sa sœur de prendre un thé, afin de se détendre un peu, ce qui lui laisserait le temps de lui exposer calmement le déroulement des évènements.
« Tu crois franchement que c'était à elle de le faire ? » demanda Dizzie d'une voix encore piquée par la colère. « Tu sais bien que mémé ne s'en sort pas avec les téléphones. On a essayé de l'appeler plusieurs fois, mais elle ne répondait jamais. »
« Elle était presque tous les jours à l'hôpital… » expliqua Judy d'une voix calme. « Elle a été très présente pour Nick, même quand il était encore sauvage. »
« Ça ne me surprend pas d'elle. » acquiesça Dizzie, un sourire de sympathie naissant sur son museau à l'évocation de sa grand-mère. « On lui a laissé des messages, bien entendu… Mais je doute qu'elle sache utiliser correctement la messagerie du téléphone qu'on lui a offert l'année dernière… »
« Le mien était resté ici tout du long. » expliqua Nick en pointant son smartphone du doigt. Il l'avait finalement mis en charge, suite à cette mésaventure. « De toute manière, même si j'avais été en mesure de te joindre au cours des premiers jours, je n'aurais pas été capable d'émettre autre chose que des grognements, alors… »
Dizzie secoua la tête, comme pour rejeter cette excuse vaseuse, et glissa sa patte contre son front, signifiant finalement son soulagement par un long soupir… Elle parvenait enfin à se calmer après cinq jours emplis d'angoisses et d'incertitudes. « J'ai su que tu allais bien, ou du moins que tu étais en vie, au bout du troisième jour… J'ai appelé tous les hôpitaux de Zootopie, jusqu'à ce qu'enfin on accepte de me dire que tu avais été hospitalisé au Zootopia Central… Mais ces abrutis refusaient de me donner de tes nouvelles, parce que c'était lié à une enquête en cours. J'ai eu beau leur dire que j'étais de la famille, ils n'ont rien voulu savoir. »
« Au moins, tu auras pu rassurer James. » tenta Nick d'une voix plus sereine, mais la réflexion ne lui valut qu'un regard foudroyant de la part de sa sœur, ce qui l'obligea à détourner piteusement les yeux, et à les fixer sur le contenu fumant de sa propre tasse.
« Les médias ont coupé la diffusion de la vidéo au moment critique… » expliqua Dizzie d'une voix sombre en tournant un visage concerné vers Judy. « Ils n'ont pas expliqué ce qu'il était advenu de vous avant deux jours entiers… On était tous persuadés que Nick vous avait… » elle hésita sur les mots, et laissa mourir sa phrase, sans oser la conclure.
« Jamais Nick n'aurait été en mesure de me faire du mal… » la rassura Judy tout en portant un regard affectueux vers le renard, qui se contenta de sourire doucement.
« Mais par quel miracle ? » demanda Dizzie, trouvant enfin l'occasion d'en savoir plus sur le déroulement des évènements, auxquels elle ne comprenait toujours rien. « Je veux dire… Ce n'est pas comme s'il avait été lui-même, pas vrai ? »
« Dizzie… » commença Nick d'une voix légèrement hésitante, avant de tendre sa patte vers celle de Judy, qui la glissa au creux de la sienne. « Judy et moi sommes ensemble. Ça n'a rien d'un miracle. »
La renarde contempla le contact de leurs pattes, comme si elle avait sous les yeux une manifestation paranormale et elle laissa retomber sa mâchoire inférieure. Elle porta un regard interrogateur à son frère, puis à Judy, puis à nouveau à son frère, renouvelant ce va-et-vient pendant une vingtaine de secondes, avant que finalement Nick n'opine du chef, afin de lui faire comprendre que ce qu'elle voyait était bien réel et ne tenait pas de la fiction.
« Oh… » fut le seul mot qui lui vint tandis, qu'abasourdie et le regard dans le vide, elle se laissait retomber au fond de sa chaise.
« Ecoute… » commença Nick d'une voix qui se voulait raisonnable, mis qui tremblant légèrement en raison des émotions contradictoires qui l'animaient. « Je sais que ce n'est pas conventionnel, mais… »
« Mais qu'est-ce que tu racontes, Nick ? » demanda soudain Dizzie, tirée de sa torpeur par ce qui ressemblait à une tentative de justification. « Tu crois que je n'approuve pas ? »
« J'en sais rien… » répondit-il en secouant la tête. « Ta réaction pouvait le laisser supposer. »
Dizzie écarquilla les yeux et pour la deuxième fois ce soir, redressa le doigt. Il était très rare qu'il soit possible de l'excéder suffisamment pour qu'elle fasse appel à deux reprises à une telle force cosmique, mais lorsque cela se produisait, il valait mieux se réfugier dans un abri antiatomique. Judy fut surprise de sentir la patte de Nick trembler contre la sienne.
« Ce… Ce n'est pas ce que Nick voulait dire, bien entendu. » corrigea Judy d'une voix calme et apaisante, ramenant l'attention de Dizzie sur elle, ce qui lui fit avoir un aperçu très bref de la fureur embrasée qui animait son regard. La lapine frémit, ayant l'impression de se retrouver face à un gouffre infernal.
La lapine secoua la tête et cligna des yeux, pour chasser cette impression, avant de reprendre : « C'est seulement que nous ne faisons pas l'unanimité, en général… Ça nous a rendu un peu nerveux, peut-être. Pas vrai, Nick ? »
« Tout à fait, Carotte ! » répondit le renard avec un sourire forcé qui lui aurait valu une mention aux oscars des pires acteurs du millénaire.
« Je comprends… » répondit Dizzie en secouant la tête. « Seulement, je me demande comment cet imbécile peut penser que je sois opposée à l'idée d'un couple inter-espèces ! » déclara-t-elle en gesticulant de la patte en direction de son frère.
« Excuse-moi, Dizzie… » répondit piteusement le renard. Décidemment, Judy le découvrait systématiquement d'un œil nouveau à chaque fois qu'elle le voyait interagir avec un membre de sa famille. C'était assez amusant de constater à quel point sa personnalité semblait à la fois plus avenante et plus sincère, dans ces circonstances.
« C'est rien… » répondit-elle finalement d'une voix un peu farouche, avant de se retourner vers Judy. « Je ne voulais pas vous vexer par ma réaction, bien entendu… Mais c'est bien la première fois que Nick me présente l'une de ses petites-amies… C'est pour ça que ça m'a fait un choc. J'étais persuadé qu'il finirait en vieux célibataire solitaire et grincheux. »
« Tout à fait ce que j'avais au programme, avant qu'une certaine lapine ne se pointe pour tout foutre en l'air. » répliqua le renard d'un sourire mordant, avec un cynisme qui prouva à Judy que le Nick de tous les jours n'était jamais tapi bien loin.
« Et tu ferais bien de l'en remercier, Mister Chaussettes ! » déclara Dizzie en croisant ses bras sur sa poitrine.
« Mister Chaussettes ? » demanda Judy, incrédule.
La réaction de Nick fut immédiate : il se redressa d'un bond et plaqua ses deux pattes contre la table, avant de tenter une piètre imitation du doigt à l'attention de sa sœur, pour mieux appuyer l'ordre qu'il allait lui intimer : « Non, Dizzie ! T'as pas intérêt ! »
La renarde poussa un ricanement sombre avant de secouer la tête : « Attends une minute, frangin ! Tu as enfin une petite-copine à qui je peux confier tous tes petits secrets les plus honteux, et tu penses que je vais m'abstenir juste pour tes beaux yeux ? »
Nick fronça les sourcils en affichant une moue terrible. Il n'osait contester les propos de sa sœur, par crainte du doigt, mais il n'en pensait pas moins. Il poussa un soupir et secoua la tête, s'avouant d'ores et déjà vaincu. Judy eut un petit rire et lui caressa doucement la patte en vue de le réconforter.
« Au moins, tu peux être soulagé sur un point Nick, tout le monde s'accorde à dire que tu as les plus beaux yeux du monde. »
La remarque avait sans doute une portée légèrement cynique, mais le renard savait qu'elle était sincère… Ce qui eut au moins le mérite de faire naître un léger sourire sur son museau… Qui fut cependant de courte durée, puisque l'attention de Judy se reporta immédiatement vers Dizzie.
« Et donc, le coup du Mister Chaussettes ? »
« Oh, c'est pas vrai… » protesta Nick en enfonçant son visage contre la table, ce qui déclencha un ricanement moqueur chez les deux autres.
« Oh, Nick a attrapé une pneumonie quand il était petit. Ça, c'est la partie la moins drôle de l'histoire, parce qu'il a quand même été très malade, et on s'est tous fait beaucoup de souci pour lui… »
« Merci pour cette sollicitude hautement appréciée. » déclara Nick en redressant piteusement la tête. « Tu m'arrangerais bien en poussant la gentillesse un peu plus loin et en stoppant ici la narration de cette histoire navrante. »
« Allez, Nick, sois sport. Ma mère a bien sorti le dossier Bobby Catmull dès votre première rencontre. »
Le renard leva les yeux au ciel. En effet, c'était sans doute un juste retour des choses, mais c'était nettement moins drôle de se retrouver de l'autre côté du rapport de force.
« Enfin bref. » reprit Dizzie, après avoir avalé une gorgée de son thé au jasmin. « Après ça, il a développé une sorte de mysophobie, la phobie des microbes. Il osait plus rien toucher, ni sortir, et encore moins jouer avec des copains… Aller à l'école le terrifiait, car il avait lu que le milieu scolaire était un vrai foyer à bactéries. »
« C'était aussi un bon prétexte pour ne pas y aller ! » répliqua le renard de la voix plaintive d'un avocat essayant de faire objection tout en sachant très bien qu'elle sera rejetée.
« Haha ! C'est ça, Nick ! La suite de l'histoire prouvera bien que c'était pas juste une stratégie d'école buissonnière pour toi. »
Judy appuya ses deux coudes sur la table et releva les bras pour soutenir son menton de ses deux pattes, son attention entièrement focalisée sur Dizzie. « Je sens que je vais adorer… »
« Tu vas adorer dormir sur le tapis du salon ce soir, oui… » déclara Nick d'une voix mesquine.
« On verra ça, trésor. » répliqua immédiatement Judy, un sourire narquois au museau.
Leur petit échange sembla beaucoup amuser Dizzie, mais pas assez pour la distraire de son objectif principal, et la détourner de l'histoire qu'elle racontait. « Au final, ça a commencé à gave nos parents, et comme il ne voulait pas entendre raison, alors qu'ils employaient toutes les stratégies possibles et imaginables, y compris le soudoiement par l'augmentation de son argent de poche… Et franchement, frangin, j'arrive pas à croire que ça n'ait pas marché avec toi… »
« Très amusant. » répliqua le renard en roulant les yeux sous ses paupières.
« Toujours est-il que notre père a fini par trouver une stratégie des plus étranges. Il lui a acheté une paire de chaussettes en laine épaisse, et a réussi à lui faire croire que les microbes rentraient dans notre corps par nos pieds… Et qu'avec ces chaussettes, il serait immunisé contre eux. »
« Et… Et ça a marché ? » demanda Judy, sidérée, la naissance d'un sourire difficile à contenir au bord des lèvres.
« Assez pour qu'il porte des chaussettes tous les jours et toutes les nuits pendant les deux années qui ont suivi. » répondit Dizzie en tournant un regard féroce, mais pleine d'affection, vers son frère, qui ne savait vraiment plus où se mettre.
Judy plaqua ses deux pattes contre sa bouche avant de porter à son tour son attention vers le renard.
« Oh, Nick… » commença-t-elle.
« Ouai, vas-y, marre toi ! J'avais cinq ans, mais cette histoire me suivra toute ma vie, il faut croire. »
« Mais non, espèce d'idiot ! » répliqua Judy, les yeux humides. « C'est… C'est tout simplement la chose la plus adorable que j'aie jamais entendue… »
« Qu… Quoi ? » répliqua le renard, les yeux exorbités par la surprise. Il s'était attendu à tout, sauf à une réaction telle que celle-ci. En lieu et place de la moquerie, l'histoire n'avait visiblement éveillé qu'une profonde affection chez la lapine… Ces lagomorphes et leur émotivité…
« Tu devais être tellement mignon… » continua Judy, la voix vibrante d'émotion. « Ce petit renard tout heureux… Tout rassuré, avec ses grandes chaussettes… »
« Tu te fous de moi, là ? » demanda-t-il d'un air méfiant.
« Mais pas du tout ! » répondit-elle en fronçant les sourcils, visiblement blessée qu'il remette en doute la sincérité de sa réaction.
Nick se dérida un peu, avant de croiser les bras sur son torse, tout en soulevant un sourcil scrutateur. « Et donc, je suppose que la règle de l'usage du mot « mignon » ne s'applique pas à toi, pas vrai ? »
Judy secoua la tête pour répondre par la négative, tout en affichant un sourire cynique des plus marqués : « Bien sûr que non. Soit logique, voyons. Tout mignon que tu aies pu être étant petit, c'est hélas du passé, pas vrai ? »
Dizzie éclata de rire à la remarque, jusqu'à s'en taper la cuisse de la patte. « Oulah, je comprends pourquoi tu es tombé sous son charme, maintenant, Nick. »
« Dire que je me posais encore la question… » marmonna le renard en lançant un regard en coin à Judy, qui se contenta de lui répondre par un sourire victorieux. Non, il ne l'aurait pas à la provocation. Elle avait déjà remporté cette manche, et elle ne remettrait pas son succès en jeu. C'était de bonne guerre, aussi le renard confirma-t-il le triomphe de sa petite-amie en lui offrant un sourire sincère, et empli d'affection.
« Bon, revenons-en à des sujets plus sérieux… » reprit finalement Dizzie après être parvenue (à grand mal) à contenir son euphorie. « Qu'est-ce que c'est que ce bordel, ici ? Pourquoi avez-vous été personnellement attaqués par le leader d'une organisation terroriste, exactement ? »
« Olah… C'est une très longue histoire. » répondit Nick en se frottant les yeux d'une patte lasse.
« Eh bien, il va falloir me la raconter malgré tout. » déclara Dizzie en secouant la tête d'un air incrédule. « Parce que je viens de me taper neuf heures de route, juste pour ça ! »
« Je suis désolé, Dizzie. Atlantea est tellement loin… » commenta le renard en poussant un soupir légèrement frustré. « Tu as pu faire garder James, pour le coup ? »
« Je l'ai laissé à maman, qui aimerait bien voir plus souvent son fils, d'ailleurs. » répondit Dizzie en laissant transparaître une note de reproche au fond de sa voix. « Tu sais bien qu'elle ne peut plus se déplacer aussi facilement qu'avant, à présent. Si tu attends systématiquement qu'elle monte sur Zootopie pour la voir, vos rencontres risquent de devenir encore plus rares qu'à l'accoutumée. »
« Je sais, je sais. » protesta Nick en redressant ses pattes devant lui à la manière d'une muraille protectrice.
« Cela reste une belle tentative pour changer de sujet, cela dit. » renchérit la renarde en lançant un regard équivoque à son frère. « Mais ne crois pas pouvoir me rouler comme les petits branquignols que tu arnaques à longueur de journée. »
« Tu vas vexer l'un des branquignols en question, Dizzie… Puisqu'il y en a un autour de cette table. » répondit Nick en faisant un petit mouvement du museau en direction de Judy, qui ne put réprimer un soupir de lassitude à se voir ainsi dépeinte.
« Sérieusement ? » demanda Dizzie. « Oh, mais oui ! C'est vrai ! Il m'a raconté toute l'histoire, après votre dispute d'il y a trois mois. J'ai même été obligée de venir à Zootopie pour m'assurer que tout allait bien pour lui, tellement il me donnait l'impression de n'être plus qu'une vieille loque toute desséchée. »
« C'est beau l'amour d'une sœur. » commenta Nick en plaquant une patte désespérée contre son front.
« Oh, ne t'en fais pas, Nick ! » répondit Judy en tournant un sourire satisfait dans sa direction. « Ta grand-mère m'avait déjà prévenu de l'état dans lequel notre dispute t'avait mis. »
« Etant donné que tu étais en grande partie responsable de ladite dispute, je te conseillerai d'arrêter de plagier ma marque de fabrique en retirant ce sourire narquois de ton visage. »
Nick savait toujours aussi bien comment prendre l'ascendant sur une personne, manifestement, et la toucher là où ça faisait mal. Le sourire victorieux de Judy disparut soudainement, tandis qu'elle détournait un visage honteux… Le renard savait qu'en stimulant sa culpabilité, il saurait la prendre à revers. Mais il n'avait pas envie de lui faire de la peine ce soir (pas plus que jamais, d'ailleurs), aussi poussa-t-il un petit rire pour lui faire comprendre qu'il ne pensait pas à mal… Cela fut suffisant pour rasséréner, au moins un peu, la lapine.
« Et donc, je suppose que tout ceci découle de vos retrouvailles et de la conclusion de cette enquête ? » demanda Dizzie avec une passion enfiévrée. Visiblement, elle avait plus qu'hâte de connaître les suites de l'histoire, même si les conséquences de celles-ci auraient pu être tragiques. La renarde parvenait mal à galvaniser sa curiosité, en dépit de tout.
« Bon, on y coupera apparemment pas… » se lamenta Nick en secouant la tête. « Alors je vais te raconter ce qu'il s'est passé suite à l'arrestation de Bellwether. »
Et c'est ce qu'il fit au cours des vingt minutes qui suivirent. Parfois, Judy intervenait pour clarifier ou ajouter quelques éléments que le renard omettait, mais d'une manière générale, Nick se montra relativement précis, car il trouva quelque chose de positif à refaire le point en détails sur la situation. Cela lui permit de rationaliser tous les éléments se trouvant à sa disposition, chose dont il avait été totalement incapable plus tôt dans la soirée. A présent, son esprit s'était détendu, et il pouvait poser un regard neutre et affirmé sur chaque élément de cette « enquête » si étrange. De plus, Dizzie ayant un regard totalement nouveau sur la situation, certaines questions qu'elle lui posa lui permirent de corriger sa propre vision des choses, ou de revoir certaines hypothèses qui lui parurent, de fait, totalement faussées.
« Et donc… » commença Dizzie, qui frissonnait encore à l'évocation du vol des documents dans l'ancien bureau de son père. « Tu dis qu'il a dérobé ces papiers en toute connaissance de cause ? »
« Tout le laisse supposer. » résonna Nick.
« Oui. » confirma Judy. « Les traces de pas ne marquent aucune forme d'hésitation et semblent préciser que l'intrus connaissait parfaitement l'agencement des lieux et la localisation de ce qu'il recherchait. Il n'y a pas de fioritures, et les traces de l'infraction ont été dissimulées quasiment à la perfection. Si ce morceau de papier peint ne s'était pas légèrement redécollé, je suppose que Nick ne se serait rendu compte de rien. »
« Difficile à dire. » réagit le renard à cette dernière réflexion. « Mais en tout cas, rien n'aurait pu me pousser à retourner dans cette pièce, de toute manière, même si j'avais eu quelque doute… »
Nick fut parcouru d'un léger frisson qui laissa Judy quelque peu interdite. Il était clair que de retourner dans ce lieu qu'il avait cherché à chasser de son esprit au point de le faire visuellement « disparaître », avait fait refluer bien des souvenirs désagréables en sa mémoire. La lapine posa une patte réconfortante sur l'avant-bras du renard, qui tourna vers elle un sourire de gratitude.
« Je… Je n'ai jamais voulu revoir cette pièce, moi non plus. » commenta Dizzie d'une voix quelque peu maladroite, faisant preuve de la première vraie preuve de malaise depuis son arrivée. Elle qui avait semblé être une personnalité particulièrement forte à Judy révélait finalement des faiblesses. « Et pour être honnête, je n'y mettrai pas les pattes, même pour confirmer la disparition de ces documents en question. » Elle secoua la tête, légèrement éperdue, et Judy remarqua sans mal l'humidité qui envahissait son regard. « Honnêtement, Nick… Je… Je ne sais même pas comment tu trouves la force de vivre encore dans cet appartement. »
« Je sais… » marmonna le renard d'une voix brisée, sans oser croiser les yeux de sa sœur, par crainte d'y voir le reflet de sa propre souffrance. « Mais c'est la seule chose qu'il me reste de lui, alors… »
Un lourd silence s'abattit autour de la table, que personne n'osa venir rompre au cours des interminables secondes qui suivirent. Mais finalement, Judy n'y tint plus, et ramena le sujet sur les priorités qui lui semblaient importantes : ce que Nick croyait avoir découvert, et la signification de tout ceci.
« Et au final, c'est quoi ces documents qui ont été volés ? »
« Les rapports que mon père avait conservé sur la Compagnie 112, dont il avait fait partie. » répondit Nick, comme si tous ces éléments semblaient évidents.
« La Compagnie 112 ? » demanda Judy en redressant les oreilles, manifestant ainsi son incompréhension.
« Hum… Oui… » confirma le renard, comprenant soudain que ce qui était clair pour lui ne pouvait pas forcément l'être pour quelqu'un d'aussi extérieur à la situation que l'était Judy.
L'incompréhension de la lapine fit comprendre à Dizzie que Nick ne lui avait encore rien révélé, ou sans doute très peu, sur son père, la situation de leur famille et les drames qu'ils avaient traversé. Ce maintien sous silence d'un passé relativement traumatisant lui déplut tout particulièrement, étant donné la relation qui unissait le renard et la lapine. Aussi, Dizzie fronça-t-elle les sourcils, avant de déclarer d'une voix sévère à l'attention de son frère : « Nick, tu n'as encore rien dit à Judy sur tout ce qui s'était passé ? »
Le renard baissa piteusement la tête, avant d'hausser les épaules. « Elle est déjà au courant du plus important… »
« J'ai pas l'impression, non. » répondit Dizzie derechef, avant de porter son attention vers Judy. « Que t'a-t-il dit, exactement ? »
« Eh bien… » commença la lapine, excessivement gênée par la situation. Elle hésita un instant, avant de tourner les yeux vers Nick. Elle vit que le renard était profondément gêné de la tournure de la conversation. La tête basse, le regard éteint, il semblait attendre, passif, qu'un jugement soit posé sur sa conduite ou sur ce qu'il avait bien pu lui dire. Judy se souvint que personne, pas même sa famille, ne croyait à sa théorie selon laquelle c'était son frère Vincent qui était responsable de la mort de leur père, alors que tout le monde était persuadé qu'il s'agissait d'un suicide… Ce seul point très particulier dans la perception différente que le frère et la sœur pouvaient avoir sur la situation acheva de persuader Judy sur ce qu'il convenait de faire dans cette situation.
« Peu importe ce qu'il m'a dit. » déclara-t-elle d'une voix ferme, ce qui fit réagir le renard, qui tourna vers elle un regard surpris. « Et peu importe qu'il ne m'ait pas encore appris l'intégralité de ces évènements… » Elle poussa un profond soupir tout en fermant les yeux, avant de poursuivre. « Je sais que Nick me dira tout quand il en ressentira le besoin, et pas parce qu'il pense y être obligé. Ce qui s'est passé est trop grave pour que je veuille le presser, ou insister par rapport à un sujet si sensible. Je lui fais confiance, et je sais qu'il me fait confiance… Alors, je ne veux rien savoir, si ça ne vient pas de lui. D'accord ? »
C'était aussi simple que ça. Pour décharger Nick de la responsabilité que lui incombait Dizzie par rapport à ce secret honteux qu'il avait gardé jusqu'alors, ou tout du moins sur lequel il conservait une part de mystère, et sans doute pour des raisons évidentes (le fait qu'il souffre à l'idée de se les remémorer était déjà une raison suffisante aux yeux de Judy), la lapine était prête à refuser en bloc de découvrir la vérité, si cela devait se faire au détriment de la volonté de son petit-ami. Le passé de Nick lui semblait être une chose importante et précieuse, même s'il était constitué d'un grand nombre de moments de souffrance, car il définissait en partie ce qui faisait qu'il était devenu lui. Il était capitale aux yeux de Judy que la décision de s'ouvrir à elle à ce sujet vienne du renard, et découle de sa propre volonté… Sinon, elle aurait l'impression de tricher, de contourner une étape essentielle de leur relation.
« Bien… » répondit finalement Dizzie après avoir laissé passer un petit temps de réflexion, pour permettre à Judy d'éventuellement revenir sur sa décision. Mais le regard ferme et décidé qu'affichait la lapine n'appelait pas à la remise en question. « D'accord. Nick vous dira tout lorsqu'il le souhaitera, mais je persiste à penser qu'il est anormal qu'il ne l'ait pas encore fait. Surtout si je considère la confiance que vous placez visiblement en lui… »
Le renard restait abasourdi par le choix extrêmement respectueux que Judy venait de faire… Il savait qu'elle était curieuse à propos de son passé, sur lequel il avait gardé une part d'ombre, parce qu'il lui en coûtait de se le remémorer. Il serait bien obligé d'y faire face, quoiqu'il advienne, et de s'ouvrir à elle à ce moment-là… Mais le fait qu'elle ait choisi de lui laisser le choix était sans doute l'une des plus belles preuves d'amour qu'elle lui ait témoigné, depuis qu'ils se connaissaient. Il tourna vers elle un regard ému, et lui offrit un sourire plein de gratitude, d'une sincérité désarmante. La lapine dût contrôler son émotivité exacerbée pour ne pas lui sauter au cou et l'embrasser à pleine bouche.
« Mon père a été dans l'armée. » commença Nick d'une voix calme et posée, sans détacher son regard de Judy. « Il était médecin, spécialisé dans les interventions d'urgence en territoire hostile. »
De toutes les professions qu'auraient pu exercer Jonathan Wilde, médecin militaire était certainement la dernière à laquelle Judy aurait pensé, si elle recoupait l'intégralité des informations qu'elle avait obtenu à son sujet, au travers des rares moments où Nick avait parlé de lui.
« Il a été recruté sur un projet spécifique qui visait à constituer des bataillons d'élite. » expliqua Nick sur un ton légèrement hasardeux. « Enfin, c'est grosso modo ce qu'il m'avait expliqué. »
« Et c'est des documents en rapport avec cet escadron qui ont été dérobés ? » demanda Judy d'une voix anxieuse.
« Oui. » répondit calmement Nick. « J'aimerais pouvoir être plus précis, et te dire exactement de quoi il en retourne, mais c'est impossible. On était encore assez jeunes quand notre père a démissionné. »
« Il a quitté l'armée ? »
« Ouai. Et à cette époque-là, il était médic dans un bataillon qui s'appelait la Compagnie 112. Mais ça, je ne l'ai appris que quelques années plus tard, quand il a estimé que suffisamment de temps s'était écoulé pour accepter de répondre à quelques-unes de mes questions… »
Judy restait perplexe face à cette explication. Visiblement, Jonathan Wilde avait tenu à garder secrètes certaines de ses activités au sein de l'armée, même auprès de sa famille, et cela plusieurs années après avoir quitté le service. Cela posait malheureusement plus de questions que cela n'apportait de réponses.
« Qu'est-ce qui l'a poussé à démissionner ? » demanda finalement Judy, piquée au vif par la curiosité.
A son grand étonnement, ce fut Dizzie qui intervint, pour prendre la relève de son frère. « Quand on était gamins, il a prétendu que c'était parce qu'il voulait passer plus de temps auprès de nous. Je m'en rappelle très bien, parce que maman était tellement heureuse… Elle espérait sans doute qu'il ouvrirait un cabinet de consultation, ou bien qu'il trouverait un poste dans l'un des hôpitaux de Zootopie… »
« Mais ça ne s'est jamais fait. » poursuivit Nick d'une voix sombre. « Il avait visiblement renoncé à la médecine, sans réellement vouloir l'avouer. Ce n'est que quelques années après le divorce de mes parents que mon père m'a avoué que quelque chose de grave s'était produit, au cours des manœuvres de son bataillon. Je n'ai jamais réussi à lui faire avouer ce dont il s'agissait, mais ça a été suffisamment traumatisant pour le pousser à démissionner, et à renoncer définitivement à la pratique de la médecine. »
« Mais… Il n'en avait jamais parlé auparavant ? »
Dizzie secoua la tête pour répondre par la négative. « Pas même à notre mère. Il inventait sans cesse de fausses excuses pour justifier le fait qu'il ne cherchait pas de travail dans la filière médicale, prétextant vouloir s'ouvrir à d'autres domaines d'activité. Il s'était mis en tête de trouver un moyen pour les prédateurs d'extérioriser leurs instincts de chasseurs de manière ludique et non-dangereuse… C'était devenu une sorte d'obsession. »
« Notre père avait une théorie. » développa Nick en joignant ses pattes au-dessus de la table. « Elle voulait que pour pouvoir vivre sereinement auprès des proies, les prédateurs ne devaient pas refouler leur nature agressive, car elle pouvait se transformer en une énergie positive si elle était mise au service de la communauté. Il craignait qu'un refoulement trop important de nos instincts primaux ne finisse par nous faire « déraper », d'une certaine manière… »
« Déraper ? Mais en quel sens ? » demanda Judy d'une voix incrédule.
« Il craignait que des prédateurs puissent un jour péter un câble, et attaquer des proies. » répondit Dizzie en haussant les épaules, comme si cette théorie avait quelque chose de particulièrement grotesque.
« Mais aucun cas d'agression directe d'un prédateur sur une proie en vue de la… dévorer… n'a été recensé depuis près de cinquante ans… » protesta Judy en secouant la tête.
« On le sait bien. » répondit Nick en secouant la tête. « Mais mon père craignait que cela puisse se produire. Je suis intimement persuadé que c'est lié à ce qui s'est passé lorsqu'il était encore dans l'armée… Cet évènement qu'il a vécu au sein de la Compagnie 112, et qui l'a poussé à vouloir changer de vie. »
« Changer de vie, oui… » reprit Dizzie d'une voix faible et attristée. « C'est ça qui a poussé maman à vouloir le quitter… »
« Dizzie… » déclara Nick avec affectation. « On est vraiment forcé d'aborder ce sujet maintenant ? Ca n'a pas vraiment de rapports avec… »
« Ca a tous les rapports du monde, excuse-moi du peu ! Si on n'en parle pas maintenant, quand en parlera-t-on exactement ? Tu crois que tu es le seul à souffrir de tout ça, peut-être ? Moi aussi je l'ai vécu, et j'aurais aimé pouvoir en parler. Mais tout le monde a joué la carte du mutisme à l'époque, et encore aujourd'hui je me réveille parfois la nuit en me demandant pourquoi ! Alors, s'il te plaît, si ça ne te coûte pas trop, pourrait-on en parler dignement, une bonne fois pour toute, puisque le sujet est sur la table ? »
Nick resta abasourdi face à ce discours prononcé avec la véhémence du désespoir. Jamais il n'aurait pu penser que Dizzie ait été à ce point affecté par tout ceci. Elle était partie vivre avec leur mère à Atlantea suite à la séparation de leurs parents, et il en avait donc conclu qu'elle avait plus ou moins pris le parti de leur mère (c'était une pensée stupide et égoïste, maintenant qu'il y repensait, mais ça avait été la sienne pendant de nombreuses années, avant qu'il n'admette que les choses étaient peut être plus complexes que cela). Il demeurait qu'au bout de près de deux décennies, il était vrai que le sujet n'avait jamais été concrètement abordé par le frère et la sœur, car il s'agissait d'une sorte de tabou, sur lequel tout le monde souhaitait venir, mais que personne ne voulait aborder.
« D'accord… » répondit Nick après avoir poussé un profond soupir. « Qu'est-ce que tu as de si important à déclarer sur ce sujet ? » Il n'avait pas voulu se montrer ouvertement agressif, mais son ton laissa transparaître toute la rage sous-jacente qui l'animait à l'idée d'aborder la question. L'impression frappa autant Dizzie que Judy, mais aucune des deux n'osa faire la moindre réflexion, ce qui fit retomber un lourd silence autour de la table.
« Est-ce que… » commença finalement la renarde d'une voix intimidée, qui témoignait pour la première fois une position de faiblesse de sa part depuis que Judy l'avait rencontrée. « Est-ce que tu es toujours persuadé que leur séparation était de la seule faute de maman ? »
« Dans le sens où c'est elle qui l'a voulu, oui. » répondit le renard d'une voix sèche et intransigeante. « Mais je suppose qu'elle avait des raisons de le faire, bien entendu. Si je ne lui reconnaissais pas ces quelques circonstances atténuantes, je pense que nous ne nous parlerions plus depuis longtemps, elle et moi. »
« Elle en souffre encore énormément, tu sais. Tu n'as pas vécu avec elle par la suite. Tu ne sais même pas à quel point elle en a souffert. »
« De quoi, exactement ? » demanda Nick avec une agressivité qui lui ressemblait peu. Judy aurait voulu lui demander de se calmer, mais la situation inextricable la plongeait dans un état de mutisme abasourdi. « Des horreurs que je lui ai dite ce jour-là ? Je lui ai déjà fait mes excuses à ce sujet ! »
« Bien sûr que non, pauvre idiot ! » le contra Dizzie en plaquant une patte contre la table. « Ça l'a blessée, bien entendu, mais elle savait que tu ne le pensais pas vraiment. Elle a souffert de sa séparation avec papa ! Pourquoi crois-tu qu'elle ne s'est jamais remise avec personne ? Elle a été contrainte de quitter le mâle de sa vie, le mammifère qu'elle aimait plus que tout au monde, et qu'elle aime encore à la folie ! »
« Mais qu'est-ce que tu racontes encore, comme connerie ? On ne quitte pas quelqu'un qu'on aime ! » répliqua Nick en secouant la tête, comme pour rejeter au loin ces propos qui lui semblaient sans queue ni tête.
« Sauf si on a l'impression de ne plus reconnaître cette personne, et de ne plus avoir la moindre importance à ses yeux… Papa a changé, après avoir démissionné, et tu ne peux pas dire le contraire ! Constamment ailleurs, jamais présent, toujours en train de travailler sur ses projets délirants. Il l'a complètement délaissée, à cette époque… Et nous aussi, Nick ! Tu ne peux pas prétendre le contraire ! »
« Papa a été présent pour nous à chaque fois qu'on a eu besoin de lui ! » rétorqua le renard en tapant violemment du poing sur la table. Judy frémit en le voyant montrer ouvertement les crocs. Jamais elle ne l'avait vu aussi proche d'un état naturel de sauvagerie (à l'exception du moment où il était sous l'influence du sérum, et il lui avait alors semblé bien moins dangereux).
« D'accord ! Et dans tous ces moments où on n'avait pas concrètement besoin de lui, hein ? Il était où ? Lors de tous ces repas où on mangeait sans lui, toutes ces journées et ces soirées où il était en vadrouille, sans qu'on ait la moindre de ses nouvelles, toutes ses fêtes auxquelles il n'assistait pas ? Tous ces moments en famille qu'il ne passait jamais auprès de nous ? Il était encore moins présent que lorsqu'il était dans l'armée, sans avoir l'excuse d'être soumis à un métier prenant, pas vrai ? »
« Tu es injuste ! » contesta Nick d'un ton toujours furibond, la moindre fibre de son corps vibrant de colère. « Il essayait de faire de grandes choses ! Il les faisait pour nous, parce qu'il espérait pouvoir subvenir aux besoins de notre famille ! »
« Une famille a d'autres besoins, Nick ! » répliqua Dizzie, qui se laissait également emporter par l'émotion de colère visiblement contagieuse qui gravitait autour de la table. « Tu es toujours aussi focalisé sur l'argent, même après toutes ces années ? Maintenant que tu as quelqu'un dans ta vie, tu devrais savoir que le plus important n'est pas là, pas vrai ? »
Nick se redressa de tout son long, rejetant violemment sa chaise derrière lui. Les deux pattes plaquées contre la table, il émit un grognement sauvage d'une telle férocité qu'il obligea Dizzie à reculer au fond de son siège. Judy, pour sa part, se figea littéralement sur son siège, horrifiée par la tournure de la situation.
« Elle l'a quitté parce qu'il NE RAPPORTAIT PAS DE FRIC ! » cracha Nick d'une voix tempétueuse, qui n'appelait aucune contestation. « ELLE L'A AVOUE, ALORS ARRÊTE AVEC TES GRANDS PRINCIPES ! »
Le souffle court, Nick se figea, constatant que Dizzie tremblait, plaquée au dossier de sa chaise, et que des larmes brûlantes coulaient abondamment de ses yeux apeurés. Le renard vacilla, se rendant compte de sa posture extrêmement agressive, du ton qu'il venait d'employer, du grognement sauvage qu'il avait poussé, du fait que ses griffes s'enfonçaient jusqu'à la racine dans le bois tendre de la table. Son regard glissa vers Judy, qui le contemplait avec intensité d'un air médusé… Et il vit la peur au fond de ses yeux. Une peur primale et instinctive… Celle d'une proie face à son prédateur, attendant le premier geste de sa part avant de détaler à toute vitesse en direction du premier trou dans lequel se terrer.
« N… Non… » fut le seul constat que la voix presque éteinte de Nick fut à même de formuler, avant qu'il ne plaque une patte tremblante contre sa bouche, son expression furieuse se transformant en un masque d'horreur et de honte. Il fit un pas hésitant en arrière, avant de bredouiller un « P… Pardon… » quasiment inaudible.
Il tourna les talons et s'en fut brusquement en direction de la chambre, rabattant sèchement la porte derrière lui.
Il fallut près de vingt minutes à Judy pour parvenir à calmer Dizzie, sans réellement savoir comment elle devait s'y prendre. Elle parvint néanmoins à l'empêcher de répondre à sa volonté première, qui était de repartir immédiatement et de reprendre la route de nuit pour retourner à Atlantea sans demander son reste. Cette idée, aussi saugrenue que dangereuse, ne pouvant que mener à des conséquences désastreuses, et à grand mal, elle réussit à la persuader de rester dormir ici, et d'aviser le lendemain.
Restait à présent un cas encore plus épineux : gérer Nick.
En toute honnêteté, Judy ne savait même pas dans quel état émotionnel elle allait le retrouver, une fois qu'elle aurait passé la porte de la chambre (elle n'avait pas entendu le verrou, donc celle-ci devait être ouverte), et encore moins comment elle allait elle-même réagir. Ce qui venait de se passer était à la fois étrange et terrible… La colère incontrôlable de Nick avait révélé un aspect de sa personnalité qu'elle ne lui avait encore jamais vu… Et sans doute qu'il ne se soupçonnait pas lui-même, ou qu'il pensait être en mesure de contrôler, surtout face à une personne qu'il aimait (ce qui était le cas de Dizzie, Judy en était persuadé).
De fait, sa patte tremblait légèrement lorsqu'elle toqua à la porte de la chambre, essayant d'afficher une composition ferme et courageuse, tout en sentant son museau remuer nerveusement, ce qui était chez elle le premier signe de nervosité… Et de peur. Le constat devait être fait : elle avait eu peur de Nick, pour la deuxième fois de sa vie. La première avait été irraisonnée, au moment de cette conférence de presse désastreuse, et elle avait compris que sa réaction inconsidérée avait été suscitée par le stress, la fatigue, l'angoisse de la situation, et surtout la posture que le renard avait prise en feignant de l'agresser, celle-ci étant la que celle qu'avait employé Gideon Grey, lorsqu'il l'avait blessée dans sa jeunesse. Mais même lorsqu'il était devenu concrètement sauvage, il n'était pas parvenu à faire concrètement peur à la lapine… Mais ce soir, si. Elle devait être honnête avec elle-même…
Elle attendit quelques secondes, ces pensées malheureuses à l'esprit, mais comme aucune réponse ne provint de l'intérieur, Judy se risqua à entrer dans la chambre, même si elle n'y avait pas été invitée. Nick lui avait dit qu'elle était ici chez elle, alors c'était aussi sa chambre, maintenant… Il semblait amusant à la lapine d'observer la manière dont son esprit résonnait dans l'espoir de la rassurer face à une situation qu'elle redoutait d'affronter.
La chambre était plongée dans le noir, mais la lumière provenant du couloir permit à Judy de deviner la forme de Nick, vautrée en travers du lit. Il lui tournait le dos, et respirait lentement. En dehors du son produit par son souffle, aucun bruit ne parvenait aux oreilles de la lapine, si ce n'était le tic-tac régulier de l'horloge suspendue au mur de la cuisine.
« Nick ? » se risqua-t-elle d'une petite voix.
En premier lieu, elle n'obtint pas de réponse. Mais comme elle restait figée sur le pas de la porte, le renard poussa finalement un profond soupir, avant de déclarer d'une voix froide et lointaine : « Je te terrifie à ce point, que tu n'oses même pas rentrer, Carotte ? »
Judy avala à sec, avant de secouer la tête. Ses oreilles s'étaient automatiquement plaquées dans son dos, et son expression était la moins rassurée du monde… Mais elle fit quelques pas vers l'intérieur, et rabattit finalement la porte derrière elle, se privant ainsi de la lumière du couloir.
« Si je dois être tout à fait honnête, Nick… Tu m'as fait peur, à l'instant. » déclara-t-elle finalement d'une voix étrangement douce.
Elle perçut un léger mouvement du renard, quasiment imperceptible, mais comprit immédiatement qu'il venait de frissonner. Son ouïe sur-développée lui permettait de percevoir ce genre de petites choses, qui seraient passées inaperçues aux oreilles d'un autre mammifère.
« Je vois… » répondit-il au bout de quelques secondes, et sans rien ajouter d'autre.
Il semblait qu'aux yeux de Nick, cette vérité soit un état de fait que rien ne pouvait plus venir contrebalancer. Cette nonchalance et cette absence de combativité irritèrent Judy au point de lui faire surmonter son appréhension.
« Mais ce n'est pas concrètement ton attitude qui m'a fait peur… » déclara-t-elle d'une voix plus affirmée. « C'est plutôt la méchanceté dont tu as fait preuve. »
Aucune réponse ne lui parvint, pas même le bruissement des draps. Nick était immobile, figé. Judy espéra que cela était dû à l'effet de ses paroles, et pas parce qu'il faisait la sourde-oreille.
« Tu n'es pas d'accord avec Dizzie sur ce qui a pu se passer entre vos parents, soit. Mais je pense que tu as compris que c'était important pour elle de pouvoir enfin en discuter avec toi, après toutes ces années… Que c'était sans doute aussi dur pour elle que ça l'était pour toi. »
La lapine secoua la tête avant de pousser un soupir consterné. « Comment as-tu pu lui parler de cette façon, après tout ce que vous avez traversé ? »
Judy attendit quelques secondes, espérant obtenir une réponse du renard, mais une nouvelle fois, ce fut le silence complet. Alors, elle poursuivit. Si Nick ne voulait pas s'exprimer, ça ne la dérangeait pas de parler pour deux. Au moins, il aurait entendu ce qu'elle avait à lui dire. « Je ne comprends pas, Nick… Je t'assure que j'essaie, mais je n'y parviens pas. J'ai près de trois cents frères et sœurs… Et tous ne sont pas des anges, crois-moi. Mais jamais, ô grand jamais, je ne serais en mesure de leur parler de la manière dont tu l'as fait tout à l'heure, pas même s'ils proféraient les pires horreurs à mon égard. »
« Et s'ils proféraient les pires horreurs à mon égard, Carotte ? » demanda Nick d'une voix qu'elle trouva teinte d'une certaine forme de cruauté déplaisante. « S'ils venaient te voir en t'avouant être répugnés par notre relation, que cette hérésie devrait nous valoir d'être jetés dans des cachots, dissimulés à la face du monde, tout répugnants et dégoûtants que nous sommes… Tu réagirais comment, alors ? Tu leur donnerais une petite tape sur l'épaule et leur dirais « tout va bien, on est frères et sœurs, la joie et l'amour brillent entre nous pour l'éternité. » ? »
« Je ne vois vraiment pas le rapport. » contra-t-elle immédiatement d'un ton laconique.
« Ah oui ? C'est pourtant simple, non ? Que dirais-tu si l'on proférait des mensonges à l'égard d'une personne que tu aimes ? Tu laisserais dire ? Tu ne chercherais pas à la défendre ? »
« Agresser quelqu'un, ce n'est pas se défendre, Nick. Bien au contraire ! »
« Mais personne n'a jamais pris la défense de mon père ! » contesta le renard avec plus de véhémence. Judy se retint de frissonner. Il était hors de question qu'elle laisse son instinct la dominer, et éveiller la moindre trace de peur en elle… « Il n'y a que moi… » reprit-il. « Que ce soit lors de sa séparation avec ma mère, ou même après son soi-disant suicide… Tout le monde l'a jugé comme responsable, sans jamais chercher plus loin. J'ai toujours été le seul à le défendre, à chercher à comprendre ce qu'il était, ce qu'il avait traversé, ce à quoi il aspirait… Ce qui a fini par lui arriver. »
« Nick… Je… Je comprends… » répondit Judy d'une voix faible, avant de se rapprocher à tâtons du lit. « Mais je crois que tu n'as pas laissé à Dizzie la chance d'expliquer ce qu'elle voulait vraiment dire. »
« Et que voulait-elle dire, selon toi ? » répliqua-t-il d'une voix méfiante. Judy fut surprise de percevoir le mouvement de recul qu'il avait opéré en constatant son approche (la lapine savait très bien qu'à sa différence, Nick voyait parfaitement dans le noir). Qui avait peur de qui, au final ?
« Je pense qu'elle essayait simplement de te faire comprendre que… Qu'il fallait peut être accepter que les torts aient pu être partagés dans toute cette histoire. Le tact n'est pas votre fort, visiblement, chez les Wilde. Vous devriez être capables d'avoir une conversation normale, non ? »
Nick ne répondit rien, se terrant à nouveau dans un mutisme, que Judy avait finalement décidé d'interpréter comme une sorte de système d'autodéfense. A présent toute forme de peur avait disparu… Elle savait que Nick ne lui ferait jamais le moindre mal. Ses instincts ancestraux lui avaient seulement fait oublier l'espace de quelques secondes. La lapine avança donc jusqu'à rencontrer le bas du lit, après quoi elle monta dessus à quatre pattes, avant de se rapprocher lentement de la seule source sonore qu'elle percevait, mais qui lui permettait de s'orienter sans la moindre difficulté : la respiration de Nick.
Bien vite, elle fut contre lui, et se redressa légèrement en constatant qu'il était assis au niveau de la tête de lit, son dos reposant contre le mur. Elle ne fut plus seulement guidée par l'audition de son souffle, mais par le contact de son pelage sous ses doigts, qu'elle remonta jusqu'à son museau.
« Et moi, est-ce que tu saisis ce que j'essaie de te faire comprendre ? » demanda Judy, son souffle se mêlant à celui du renard, tant leurs bouches étaient proches à présent.
« Visiblement, que tu n'as pas aussi peur de moi que tu le prétends. »
Judy leva les yeux au ciel, une communication corporelle inutile dans le noir, sauf si votre interlocuteur avait le don particulier d'être nyctalope.
« Ou bien qu'en dépit de ma stupidité, tu es toujours amoureuse de moi… A mon grand étonnement. »
« Il faudrait bien plus qu'un méchant grognement, un coup de patte sur une table et quelques paroles déplacées pour changer cela, renard crétin. » contesta immédiatement Judy en secouant doucement la tête.
« Prouve-le, alors. » tenta-t-il dans un souffle.
Et immédiatement, les lèvres de Judy se plaquèrent sur les siennes, avides, comme si ce contact était la seule chose dont elle avait jamais rêvé, et à laquelle elle avait aspiré depuis toujours. Nick écarquilla les yeux face à cette ferveur inattendue. Il avait pensé la provoquer gentiment, mais ne s'était pas attendu à une telle manifestation d'affection, surtout pas après le cinéma qu'il venait de faire. Il lui rendit ses baisers du mieux qu'il put, mais c'était clairement elle qui dominait le jeu, se pressant avec force contre lui, tout en glissant ses pattes dans sa nuque. Elle se frotta du mieux qu'elle put contre lui, afin d'intensifier son marquage, et il lui rendit la pareille, cette gestuelle particulière et sa signification olfactive renouvelant une nouvelle fois leur union particulière, et les promesses qui l'accompagnaient.
Finalement, ils se séparèrent, le souffle court et la joie au cœur… Mais Judy n'en avait pas fini avec lui. Il avait obtenu ce qu'il attendait d'elle… A présent, c'était à son tour de concéder à un effort.
« Alors, Nick… Est-ce que tu as compris maintenant, ce que j'ai voulu te faire comprendre ? »
« Je sais que j'ai merdé, Carotte… Mais que veux-tu que j'y fasse ? Je ne peux pas tout connement aller la voir et lui dire « Désolé, Dizzie. Je me suis comporté comme un misérable abruti. » ! »
Judy poussa un petit rire, avant de déposer un nouveau baiser, doux et léger, sur les lèvres du renard. « Si, Nick. Tu peux le faire. Et tu vas le faire. »
Dans l'obscurité, Nick n'eut aucune difficulté à distinguer le regard empli de conviction que lui adressait Judy. Un regard qui semblait à même de percer la carapace de sa chair et de le toucher en plein cœur. Il savait qu'elle avait raison, tout simplement… Il pouvait le faire… Et il allait le faire.
Dizzie s'était installée sur le canapé du salon, trouvant enfin le moyen de calmer en peu ses nerfs. Elle aurait dû se douter qu'échanger ainsi avec son frère à propos d'un sujet qui les travaillait tous deux depuis si longtemps, et qu'ils s'étaient toujours refusés à aborder, parce qu'ils savaient très bien que leurs visions assez opposées des choses les pousseraient à entrer en conflit, était forcément une mauvaise idée. Mais jamais elle n'aurait pu anticiper une telle réaction de rage et de colère de la part de Nick. Elle savait qu'il n'avait pas que de bons côtés, bien entendu, et jamais elle ne se serait risquée à l'idéaliser, étant donné la vie qu'il avait décidé de mener jusqu'à présent, et dont elle avait appris à se méfier à ses dépens, mais tout de même… Elle avait eu l'impression de faire face à Vincent, lorsqu'il était dans ses plus mauvais jours. Et ce n'était pas rien que d'établir une telle comparaison (elle se garderait d'en faire mention à Nick, car il serait bien capable de devenir violent pour le coup).
De fait, lorsqu'elle entendit des bruits de pas se diriger vers elle, elle supposait que c'était simplement Judy qui s'en revenait bredouille, et qu'elles devraient se partager le canapé cette nuit… Aussi, fut-elle excessivement surprise en voyant débarquer Nick, la lapine sur les talons. Le renard affichait un air particulièrement confus et semblait œuvre de toutes ses forces à ne pas croiser directement le regard de sa sœur. Celle-ci se montra intransigeante, ne témoignant aucune intention de repli, et encore moins d'intermède pacifiée. Pas tant qu'il n'aurait pas fait le premier pas. Sinon, il aurait tout le loisir de craindre la fureur de Dizzie Wilde, et pas seulement de son fameux doigt, cette fois-ci.
« Dizzie, je… » commença Nick d'une voix un peu chancelante, avant de laisser les mots mourir au fond de sa gorge.
Peut-être avait-il secrètement espéré que ce premier pas délierai la langue de Dizzie, mais celle-ci resta immobile, le fixant d'un regard glacial. Non, elle ne lui ferait pas le plaisir de finir sa phrase, et encore moins d'entamer la conversation à sa place.
Voyant qu'il n'obtiendrait rien d'elle, et comme Judy le poussait (littéralement) à agir, il se lança d'une traite. « Ecoute, j'ai été trop loin et je me suis emporté. Je n'aurais pas dû réagir d'une telle manière. Mais bon dieu, on a tous les deux trente ans… On est suffisamment adultes pour dépasser ça. »
« Maman a quitté papa en espérant le faire réagir. » déclara simplement Dizzie d'une voix neutre et détachée, trouvant enfin l'occasion d'exprimer ce vers quoi elle avait voulu tendre plus tôt dans la soirée. Elle avait essayé d'amener la chose doucement, afin de préparer le terrain, mais la colère de Nick s'était chargée de mettre un terme à sa stratégie. Elle se montrerait plus directe, à présent, afin d'être sûr de pouvoir dire ce qu'elle avait à dire.
« Qu… Quoi ? » bredouilla le renard en trouvant soudain le courage de faire front au regard de sa sœur.
« Elle espérait qu'il ferait tout pour la reconquérir et que cela l'obligerait à revenir vers nous. Que cela leur donnerait une chance pour un nouveau départ. »
« Mais… Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? »
« Seulement, papa n'a eu aucune réaction. Il a été affecté par sa décision de la quitter, mais n'a rien fait pour la retenir. Et il n'a jamais cherché à la recontacter par la suite… »
Nick secoua la tête, incrédule. « Attends… C'est maman qui t'a fourni cette explication ? »
Comprenant que son frère tentait d'argumenter en vue de contester la véracité de ces propos, qui auraient très bien pu être tenus par une mère de mauvaise foi en vue de rassurer sa fille sur une situation perturbante pour elle, Dizzie le contra immédiatement : « Elle vous a caché ses raisons, à Vincent et toi, parce que vous aviez décidé de rester avec papa. Elle ne voulait pas vous influencer dans votre choix, et elle espérait qu'en restant auprès de lui, vous l'aideriez à faire ce qu'il fallait pour notre famille… »
« Mais… Mais ce n'était pas à nous de faire une telle chose, voyons ! Pourquoi ne pas s'être expliquée avec lui directement, dans ce cas ? »
« Quel effet aurait eu sa menace de le quitter si elle lui avait avoué le faire uniquement pour qu'il revienne vers nous ? Ca n'aurait rien changé… Tu aimes les paris, non ? Eh bien là, c'était la même chose : quitte ou double. Elle a parié que cela arrangerait les choses, et elle a perdu. Au moins, elle s'est abstenue de continuer à souffrir pour rien. »
Nick se sentit défaillir et eut un léger vertige, qui le contraignit à s'asseoir sur le canapé, aux côtés de sa sœur. Judy posa une patte réconfortante sur son épaule, qu'il recouvrit de la sienne. Les yeux dans le vide, il semblait chercher à peser le pour et le contre.
« Si c'est vrai… » marmonna-t-il finalement. « Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ? »
« Parce qu'il était impossible d'avoir cette conversation avec toi, jusqu'alors… Et que je ne voyais pas ce que cela aurait pu changer. Maman ne m'a avoué tout ça qu'après la mort de papa. Je crois qu'elle se sent toujours coupable de ce qui est arrivé. »
« Non, il ne faut pas ! » répliqua Nick en secouant la tête, horrifié à cette idée.
« Bien entendu, personne n'y pouvait rien. »
Nick faillit répliquer que si, il y avait bien un responsable… Mais il s'obligea à contenir ses paroles et à ravaler ses mots, ce qui lui demanda un effort presque insurmontable. Il s'était déjà violemment disputé avec Dizzie ce soir, il n'avait pas envie de relancer une nouvelle conversation potentiellement explosive.
« Il faut que je parle à maman… » déclara-t-il finalement d'une voix sèche et désincarnée. « Il y a beaucoup de choses que je dois lui demander. Que j'aurais dû lui demander depuis longtemps… »
« Tu pourras toujours l'appeler demain. » répondit Dizzie en haussant les épaules. « Avoir un appel de ta part ne pourra que lui faire plaisir. »
« Non. Il faut que je la voie. Pas seulement parce qu'il faut qu'on parle de tout ça… Mais également parce qu'elle en sait peut-être plus sur la Compagnie 112… Peut-être même qu'elle a conservé une partie de la documentation de papa à ce sujet. »
« C'est possible. » déclara Dizzie. « Après sa mort, elle a fait une demande pour qu'on lui transfère les effets personnels qu'il avait laissé aux archives de l'armée… Et ils ont accepté de les lui restituer. »
Nick écarquilla les yeux, visiblement surpris, avant de tourner son visage incrédule en direction de sa sœur. « Pourquoi a-t-elle fait ça ? »
« A ton avis ? Parce qu'elle voulait pouvoir conserver quelque chose du mâle qu'elle avait aimé toute sa vie… Un peu comme toi avec ce fichu appartement. »
Le renard acquiesça, estomaqué par toutes ces nouvelles consécutives qu'il devait encaisser, les unes après les autres. Cette soirée lui semblait interminable, et étrangement cruelle. Comme s'il ne lui était pas déjà assez difficile de devoir refaire face aux pires évènements de son passé, il fallait en plus que certaines de ses convictions les plus intimes soient remises en perspective. Comme quoi, on n'était jamais vraiment libéré du poids de son vécu, il y avait toujours un moment où ces vieux démons revenaient vous hanter.
« Je vais commencer par envoyer un message à Finnick, maintenant que mon portable est de nouveau en état. Il pourra éventuellement se renseigner sur la Compagnie 112, avec l'aide de Fangmeyer… Au moins, ça leur donnera une piste pour leur enquête. »
« Finnick ? » demanda Dizzie d'une voix étrange, d'un intérêt très marqué qu'elle cherchait visiblement à atténuer par une attitude faussement détachée. « Comment va-t-il, celui-là, au fait ? »
« Bien… » répondit Nick en haussant un sourcil suspicieux. « Aux dernières nouvelles il se tapait une cuite mémorable au McLaren. »
« Ah… » déclara la renarde, une note de déception au fond de la voix. « Toujours le même, en somme. Tu lui passeras le bonjour de ma part. »
« Oui, bien entendu… Mais tu sais, je le verrai sans doute demain. Tu n'as qu'à venir, ça lui fera plaisir. »
Dizzie secoua la tête, rejetant l'idée par ce seul mouvement. « Non, c'est pas la peine. Et puis, je n'aurais pas le temps. Je pense repartir aux aurores, demain. »
Nick acquiesça avant de se redresser, tournant son attention vers Judy qui, si elle était restée silencieuse jusque-là, n'avait pourtant rien loupé de la conversation. Ses grands yeux violets exprimaient une profonde fatigue, mais également beaucoup de souci à l'égard de son renard. Celui-ci la rassura d'un sourire réconfortant, avant de lui saisir la patte.
« Carotte, je suis désolé, mais je pense que je vais aller faire un petit tour à Atlantea, histoire de voir ma mère, et de fouiller dans les affaires de mon père… Toute piste est bonne à prendre, pas vrai ? »
« Et pourquoi tu t'en excuses ? » demanda la lapine, intriguée. « C'est plutôt une bonne chose, non ? »
« Eh bien, étant donné ce qui s'est passé ici, et ton appréhension à revenir dans l'appartement, je m'en veux à l'idée de t'y laisser seule pendant deux ou trois jours… »
« Oh… » répliqua la lapine en affichant un expression de légère déconvenue, qui ne manqua pas de faire ricaner le renard… C'était exactement l'émotion qu'il avait cherché à susciter chez elle, afin de se donner carte blanche pour enchaîner avec la proposition qu'il conservait dans sa manche.
« A moins que tu veuilles m'accompagner, bien entendu ? »
« Hmm… Est-ce que j'ai envie de venir avec toi à Atlantea et faire la connaissance de ta mère ? » se questionna Judy en prenant une expression pensive, patte contre le menton et regard distant, perdu dans le marasme de ses réflexions. « Mouai, je crois que j'en ai envie ! » déclara-t-elle finalement en lui sautant au cou. « Je n'ai jamais vu l'océan, en plus. »
« Ce sera le voyage des grandes premières, dans ce cas. »
« Ca c'est sûr ! » ajouta Dizzie en souriant face à leurs échanges d'affection. « Quand maman va te voir débarquer pour lui rendre une visite surprise, elle va faire une syncope… Alors si en plus tu lui présentes une petite-amie, je crois bien qu'on ne la récupèrera jamais. »
Les archives de l'armée étaient un service ouvert à tous les mammifères de Zootopie, qui pouvaient venir y faire des recherches sur toutes sortes de domaines liées aux forces militaires du continent. La transparence était le maître-mot prétendu des organisations de la Défense, un moyen comme un autre d'essayer de garder la confiance du peuple intacte. Bien qu'aucune grande guerre n'ait été à déplorée depuis bien longtemps, le maintien d'une armée solide et stable avait toujours été une priorité aux yeux du gouvernement.
Finnick et Fangmeyer firent leur entrée dans le large hall circulaire des archives publiques, reluisant sous l'éclat du soleil, à peine filtrée par les hautes baies vitrées qui marquaient la façade du bâtiment, et dont l'intensité était accentuée par le marbre blanc lustré qui recouvrait le sol. Au centre de la salle, le symbole des forces armées : un bouclier d'argent sur lequel était gravé la formule consacrée « Se souvenir du passé pour protéger l'avenir », le tout entouré d'un cercle d'étoiles.
Dès que Finnick avait reçu le message vocal de Nick, qui lui explicitait la situation, le fennec et Fangmeyer s'étaient mis d'accord pour se rendre aux archives de l'armée, afin de voir ce qu'ils pourraient récupérer par rapport à cette fameuse Compagnie 112. Comme tout corps des forces militaires, les états de service et les compositions d'escadrons devaient être disponibles aux archives publiques. Celles-ci étaient archivées et disponibles après qu'une durée de cinq années se soit écoulée. La réglementation permettait ainsi un libre accès aux informations, tout en assurant une marge de discrétion aux différentes affaires d'état. Mais comme la Compagnie 112 remontait visiblement à l'époque où le père de Nick officiait dans l'armée (soit près de vingt-deux ans plus tôt), il n'y avait aucune chance qu'ils ne puissent pas accéder à ces dossiers archivés.
Il n'y avait qu'un seul bureau d'accueil dans le hall. Le fait de rendre des dossiers publics n'impliquait pas que cela soit particulièrement intéressant de les compulser. En dehors de quelques historiens, ou de passionnés des exploits militaires, les archives attiraient assez peu de monde, en général.
Le fennec et le loup blanc accostèrent donc l'hôtesse d'accueil sans avoir à faire la moindre queue, puisqu'aucun autre mammifère n'était présent. La girafe qui se tenait derrière son bureau leur lança un regard suspicieux, avant de leur demander ce qu'il voulait.
Fangmeyer sortit sa plaque du ZPD pour donner un peu plus de poids à sa demande (bien que cela soit normalement inutile), avant de déclarer : « Nous allons devoir compulser quelques archives pour les biens d'une enquête. »
« Bien entendu, monsieur. » répondit la girafe avec un manque d'entrain flagrant. « Indiquez-moi la nature de votre recherche afin que je puisse vous aiguiller dans la bonne direction. »
« Nous voulons voir les archives au sujet de la Compagnie 112. »
La girafe se figea à l'audition de ce nom, et l'expression tout à la fois gênée et horrifiée qui passa momentanément sur son visage ne passa pas inaperçue, que ce soit de la part de Finnick ou de Fangmeyer. Elle se racla finalement la gorge, avant de se pencher vers eux, prenant l'air le plus naturel possible.
« Désolée, messieurs… Mais il n'existe aucune archive correspondant à votre recherche. »
« Qu'est-ce que vous en savez ? » répliqua le fennec d'une voix impatiente et légèrement agressive. « Vous n'avez même pas cherché sur votre ordinateur. »
« Je vous le répète, messieurs. Cette Compagnie je-ne-sais-quoi n'existe tout simplement pas. »
Fangmeyer échangea un regard circonspect avec son acolyte, avant de pousser un soupir de lassitude. « Ecoutez, madame. Le père d'un de nos amis a fait partie de cet escadron, et nous avons clairement identifié le sigle correspondant, donc arrêtez de nous prendre pour des billes, et dites-nous où chercher, sinon nous le ferons nous-mêmes. »
« Vous n'êtes pas autorisés à pénétrer dans les archives sans le passe d'admission. » répliqua la girafe en reculant légèrement en arrière. Elle essayait de se donner une certaine stature, mais c'était clairement la peur qui dominait ses réactions, à présent. « Et je suis en droit de refuser de vous remettre ce passe. »
« Je croyais que les archives étaient un service public en libre accès ? » répliqua Finnick d'une voix tendancieuse, en croisant les bras sur son torse. Ce petit jeu commençait sérieusement à le lasser.
« C'est exact, monsieur… Mais la nature d'une recherche doit d'abord être enregistrée au bureau d'accueil, et un passe d'admission vous est alors remis, vous attribuant le droit d'accéder à telle ou telle archive. »
Un moyen comme un autre de garder une forme de contrôle sur ce à quoi les gens pouvaient concrètement avoir accès, en somme. Fangmeyer poussa un soupir de lassitude, lui aussi dépité, mais également très intrigué par la tournure des évènements.
« Si ce n'est qu'une question de passe… » déclara-t-il sur le ton du conciliabule en se penchant par-dessus le bureau de la girafe, tout en lui adressant un regard complice. « Prétendons simplement que nous cherchons autre chose, vous nous faites un passe pour ça, et on s'occupe de trouver par nous-mêmes ce qui nous intéresse vraiment. »
« Monsieur, ce qui vous intéresse vraiment n'existe pas. Je vous l'ai déjà dit. » répliqua la girafe d'un ton détaché, feignant de ne pas avoir saisi l'allusion du loup blanc.
Ce-dernier perdit définitivement patience, et croisa les bras sur sa poitrine. « Bon, très bien ! Je reviendrai avec un mandat, dans ce cas, et on verra bien si ces archives existent réellement, ou pas ! »
« Très bien, monsieur. » répondit la girafe d'une voix détachée, mais légèrement tremblante. « Vous êtes du ZPD après tout, vous savez quoi faire. »
Finnick et Fangmeyer tournèrent les talons, quittant le hall d'entrée des archives d'un pas rapide, sans desserrer les lèvres jusqu'à ce qu'ils soient à l'extérieur. Le fennec fut le premier à exploser, manifestant ouvertement sa colère et son impatience.
« Bordel ! Ils nous prennent pour des demeurés ou quoi ? Ils veulent réellement nous faire croire que cet escadron n'a jamais existé ? »
« Le fait qu'ils ne veuillent pas nous laisser y avoir accès est plutôt mauvais signe… » répondit Fangmeyer en fronçant les sourcils. « Soit, c'est que l'armée a quelque chose de compromettant à cacher à propos de cette foutue Compagnie, soit que les Gardiens tu Troupeau ont infiltré ces strates de la société… Et là, on est clairement baisés. »
« Je suis pas un partisan de la théorie du complot, Fang'. » répliqua Finnick. « Alors ne tirons pas trop vite des conclusions hâtives… »
Le loup blanc acquiesça, surpris de voir Finnick se montrer si raisonnable, pour une fois. Perdre plus de temps ici ne servirait à rien, et ils devaient agir vite s'ils souhaitaient que les individus cherchant à les empêcher d'accéder à ces informations n'aient le temps d'effacer toute trace des dossiers.
« Bon. » déclara-t-il finalement tout en jetant un coup d'œil à sa montre. « Je vais aller voir Bogo et essayer d'obtenir ce fichu mandat. »
« Un mandat en express, comme ça, directement signé de ma patte, sans passer par la procédure habituelle ? Et vous ne voudriez pas que je vous serve un café, aussi, tant qu'à faire ? »
Bogo était penché au-dessus de son bureau, à moitié enterré sous la tonne de dossiers en cours sur lesquels le buffle avait décidé de focaliser son attention aujourd'hui. Visiblement, il ne rentrerait pas très tôt chez lui, ce soir… Et à vrai dire, aucun membre du ZPD n'avait jamais réellement vu le chef en dehors du poste de police principal, la rumeur voulait donc que ce soit ici, son chez lui.
« Je sais que ce n'est pas commun, chef. » se défendit piteusement Fangmeyer. « Et je sais aussi que vous détestez qu'on fasse les choses hors des clous, mais j'ai peur que ce que je cherche à obtenir soit dissimulé si je n'obtiens pas ce mandat assez vite. »
« Mais qu'est-ce que vous cherchez à trouver aux archives de l'armée, de toute manière ? » demanda le buffle d'une voix excédée. Il était clair qu'il avait bien des choses à faire, et que la dernière de ses envies était de passer du temps à discuter du pourquoi et du comment avec l'un de ses officiers.
« Des informations sur la Compagnie 112. »
Le silence glacial qui s'ensuivit fut lourd de sens pour Fangmeyer, et il comprit au léger éclat qui illumina l'œil de Bogo, une réaction instinctive presque imperceptible, qu'il en savait plus à ce sujet que ce qu'il voudrait bien en dire.
« Et qu'a-t-elle de si intéressant, cette Compagnie 112 ? » demanda finalement le buffle d'une voix neutre.
Fangmeyer crut, l'espace d'un instant, qu'en présentant l'avancée de l'enquête, il obtiendrait plus d'enthousiasme de la part de son supérieur, et que cela le motiverait à accéder à sa requête, car après tout, Bogo voulait mette un terme aux agissements des Gardiens du Troupeau au moins autant que lui.
« On suspecte que cet escadron, ou que des vétérans en ayant fait partie, se soit alliés aux Gardiens du Troupeau. Lors des évènements de la marche pour la paix, j'ai été confronté à une brebis qui avait suivi un entraînement commando. »
« Je sais, j'ai lu votre rapport. » le coupa Bogo, une note d'appréhension au fond de la voix.
« Et on a fini par réussir à identifier le sigle qu'elle portait sur son uniforme de combat. C'était le symbole de la Compagnie 112. »
Le chef resta figé, l'espace d'un instant, et pour la première fois, Fangmeyer vit le buffle habituellement si rigoureux et pragmatique, hésiter et ne pas trouver le meilleur moyen de se dépatouiller d'une situation visiblement complexe.
« Vous en êtes sûr ? » demanda-t-il finalement d'une voix sombre.
« De quoi ? »
« De la nature de ce sigle ? » répliqua Bogo sur le même ton.
« Oui, quasiment. »
« Vous en avez la preuve ? »
« Eh bien, je l'ai vu de mes yeux, mais… »
« Pas de mandat pour vous, Fangmeyer. » le coupa finalement Bogo, glacial et intransigeant. « Vous pouvez disposer. »
« Mais chef, j'espérais que… »
« Ce que vous espérez, on s'en cogne. » répliqua immédiatement le buffle. « Je ne vais pas prendre le risque de me mettre les forces militaires à dos, simplement parce que vous pensez avoir vu un sigle quelconque, au détour d'une bagarre, et que vous pensez l'avoir identifié comme étant celui de l'un des bataillons d'élite de l'armée. »
Fangmeyer grimaça face à cette réponse, qui ne lui convenait absolument pas. Il y avait clairement anguille sous roche, et cette façon d'agir ne ressemblait pas du tout à celle du chef.
« Sauf votre respect, monsieur, on dirait que vous cherchez seulement un prétexte pour refuser. »
« Et vous, on dirait que vous cherchez un avertissement, Fangmeyer ! » répliqua immédiatement Bogo d'un ton qui n'appelait aucune forme de contestation supplémentaire.
Le loup blanc baissa piteusement la tête, tandis que le buffle lui indiquait la porte de son bureau d'une patte ferme. « La porte est par là. »
Bogo garda son regard fixé sur son officier, jusqu'à ce qu'il ait piteusement quitté la pièce, et refermé la porte derrière lui (claqué aurait été le mot juste, mais le buffle ne pouvait lui en vouloir de manifester ainsi son amertume et son dépit). Il attendit encore quelques instants, pour s'assurer que Fangmeyer s'était assez éloigné, et qu'il ne risquait pas de percevoir la moindre parole de ce qui allait suivre. Il décrocha alors son téléphone de service, et composa de tête un numéro… Sa patte tremblait légèrement, mais il ne se trompa pas pour autant.
Au bout de quelques secondes, il fut mis en relation avec son correspondant.
« Salut, Drew… » déclara-t-il d'une voix faussement joviale. « C'est Adrian, du ZPD. Ecoute, je ne vais pas te déranger longtemps, mais tu m'avais dit de te contacter immédiatement si j'avais la moindre information sur la Compagnie 112. Il semblerait bien qu'ils aient refait surface et… »
La réponse de son interlocuteur laissa Bogo sans voix. Le buffle écarquilla les yeux, son expression figée par la stupeur.
« Comment ça, vous êtes au courant ?! »
