Notes de l'auteur :
Comme dit, les parutions seront un peu plus lentes désormais, la rentrée oblige.
On dirait que cette période n'impacte pas que le rythme des sorties, puisque la fréquentation de la fic a drastiquement chuté... C'est assez dramatique, si on se focalise sur les seuls chiffres... La fréquentation journalière en termes de visiteurs et de views a baissé de près de 70% en une semaine. Il en va de même pour les reviews, qui n'ont pas été très nombreuses pour le chapitre 26.
Je ne sais pas trop si c'est lié au contenu (qui vous a peut être déplu), ou à la période, mais c'est arrivé très soudainement. J'avoue que c'est un peu perturbant, et que ça m'inquiète sincèrement... Bon, il y a eu beaucoup de nouveaux followers, en contrepartie, mais ce qui fait vivre la fiction, ce sont surtout vos retours, qui me donnent l'impression de m'adresser à une sorte de communauté.
Je ne vais pas larmoyer en quémandant vos reviews, là n'est pas la question... Mais j'aurais aimé me réjouir avec vous à l'idée que, ça y est, Une route à parcourir à deux est officiellement la fanfic la plus longue de tout le fandom mondial de Zootopie. Un petit triomphe, qui ne vaut malheureusement pas votre présence. J'espère retrouver mon public adoré avec ce chapitre 27, dont je vous souhaite une bonne lecture.
A la semaine prochaine, si tout va bien.
Chapitre 27 : Attrape-rêves
Judy pouvait sentir la tension émaner de Nick comme une sorte d'aura vibrante qui s'alliait aux battements frénétiques de son cœur pour composer une litanie inquiétante, qui la préoccupait beaucoup. Elle avait pu sentir l'appréhension croissante de son ami tout au long de la journée, et tandis que s'égrenaient les heures les séparant de ses retrouvailles avec sa mère et de cette conversation qu'il était dans l'obligation d'avoir avec elle, il n'avait fait que devenir plus nerveux. Le renard était plutôt doué pour dissimuler ses émotions, surtout celles qui laissaient paraître quelque signe de faiblesse, mais pas assez pour se substituer à l'œil attentif de la femelle qui l'aimait, et qui avait appris à analyser les minuscules variations d'humeur et de comportement qui déterminaient les divers états psychologiques qu'il appréhendait quotidiennement. Judy avait d'ailleurs été surprise de constater à quel point Nick pouvait être sensible et émotif à tout un tas de stimulis particuliers… L'ouïe de la lapine ne laissait rien passer des variations de son souffle, de sa respiration, et si elle se tenait assez prêt, de son rythme cardiaque. On pouvait en dire long sur une personne à la seule écoute de son cœur. Et à l'heure actuelle, celui de Nick était erratique, témoignant une difficulté réelle à se contrôler.
Espérant l'aider à faire face à l'épreuve qui l'attendait, mais également dans le but de le réconforter au moins un peu, Judy glissa sa patte au creux de la sienne. Elle le vit tourner vers elle un regard légèrement surpris, presque comme s'il avait oublié qu'elle s'était trouvée là, juste à ses côtés, au cours des derniers instants. Il hocha doucement la tête, un léger sourire se dessinant aux coins de ses lèvres, et resserra délicatement ses doigts autour de la patte que la lapine lui avait offerte. Cette-dernière fut heureuse de voir que son intervention avait finalement permis à son mâle de dominer son appréhension… Son cœur était plus serein, désormais… Quoique sa mère ait à lui dire, il était en mesure d'y faire face.
« Je sais ce que Dizzie t'a dit, Nicky… » bredouilla Natasha en baissant la tête, peu désireuse de croiser le regard perçant que lui lançait son fils. Aucune malveillance dans cette scrutation, bien entendu, seulement un vif (très vif) intérêt.
« Et… ? » lança le renard en espérant motiver sa mère à s'étendre d'avantage.
« Et elle t'a dit la vérité… » confessa-t-elle en se laissant retomber au fond de son fauteuil, tout en œuvrant à ne toujours pas rentrer en contact visuel avec Nick.
Ce-dernier poussa un profond soupir. Judy redressa les oreilles, attentive à l'effort déployé par Nick pour contrôler le flux de ses émotions, ce que témoignaient sans mal les battements disparates de son cœur.
« Tu n'as donc pas demandé le divorce à cause de vos problèmes d'argent ? » lança-t-il d'une voix dépourvue de malveillance, mais au grand dam de Judy, malheureusement pas d'un certain cynisme, qui laissait sous-entendre un doute latent.
Bien entendu, Natasha le perçut, et grimaça légèrement, avant de secouer la tête. « Je ne sais même pas d'où t'es venue cette idée. »
« Maman… C'est toi qui l'a dit, à l'époque. » protesta Nick en resserrant le poing. Il sentait les tremblements qui parcouraient son corps, mais ménageait tous les efforts possibles et imaginables pour conserver son calme. La patte de Judy dans la sienne aidait particulièrement bien, à la manière d'une sorte de fétiche merveilleux. Il devait concentrer son ressenti sur ce contact, qui demeurait la seule chose à laquelle il parvenait encore à se raccrocher, pour ne pas laisser cette fichue colère l'envahir.
« Je t'assure que non, Nick… Je n'ai pas eu la force de démentir cet argument à l'époque, c'est tout… » concéda-t-elle en resserrant nerveusement sa patte autour de l'un des pendentifs qui pendaient à son cou. Elle aussi avait ses grigris auxquelles se rattacher pour ne pas sombrer. Seulement, Nick était persuadé que le sien était nettement plus efficace, car l'affection et la confiance qu'il manifestait était tout à la fois pleine, entière et sincère.
« Comment ça ? » demanda le renard en fronçant les sourcils. « Ça n'a pas de sens… Pourquoi nous avoir laissé penser une telle chose ? »
« Parce que prétendre le contraire n'aurait fait que rendre les choses plus difficiles. » lâcha finalement Natasha après avoir hésité quelques secondes, de nouvelles larmes ruisselant de ses yeux.
« Mamy… » intervint James qui était resté calme et silencieux jusqu'alors, mais dont la voix trahissait un sentiment de crainte qu'il avait du mal à contenir. « Qu'est-ce qui se passe ? De quoi vous parlez ? Ça ne fait que te rendre triste, et tonton Nick est en colère… »
Natasha lança un regard confus à son fils, comme pour l'interroger silencieusement. James avait-il raison ? Etait-ce de la colère qu'il avait ressenti ? Le renard se sentait tout à la fois honteux et gêné d'avoir été si ouvertement jaugé par un jeune enfant, aussi malin fut-il que le renardeau en question. Mais il avait su contenir sa rage. Judy y avait veillé… Natasha n'avait donc aucun souci à se faire, du moins pour l'instant.
Seulement, si elle espérait profiter de l'intervention fortuite de James pour abréger la conversation, le stoïcisme et la fermeté du regard de son fils lui fit comprendre qu'il ne lâcherait rien. Si l'abcès devait être crevé, alors ce serait jusqu'à ce que toute trace d'impureté en ait été extraite.
Comprenant qu'elle ne s'en déferait pas, Natasha hocha la tête, avant de passer une patte affectueuse contre la joue de son petit-fils. « James… Ton parrain et moi devons avoir une conversation de grands. Que dirais-tu d'aller jouer un peu dans le jardin, hmm ? »
Le renardeau acquiesça silencieusement, avant de se relever et de quitter la pièce d'un pas feutré, sans demander son reste. Il semblait bien qu'en fin de compte, quitte à ne pas comprendre la nature de la conversation, il lui était préférable d'avoir cette opportunité d'y échapper. Ce n'était sans doute pas plus mal, songea Nick. Un enfant de cet âge-là ne devrait pas être confronté à des histoires aussi désolantes, surtout si l'on considérait que lui aussi ne grandissait pas réellement dans un contexte familial des plus normaux. A croire que les Wilde était maudit, à ce niveau… Nick eut une pensée réfractaire à cette idée, car le contact chaud de Judy lui rappelait inlassablement que sa chance à lui n'était pas encore passée. Avec une telle femelle, tout était possible, même pour un renard aussi irrécupérable que lui.
« Alors, maman ? » reprit-il finalement, après avoir abandonné l'espoir qu'elle relance d'elle-même la conversation. « Pourquoi m'avoir laissé croire pendant tout ce temps que tu avais tenu le mauvais rôle dans l'histoire ? »
« Parce que peu importe les raisons, Nick. A mes yeux, j'ai tenu… Je tiens encore le mauvais rôle. »
« C'est grotesque… » réagit impulsivement le renard, regrettant immédiatement le ton extrêmement cynique sur lequel il avait prononcé ces mots.
« Aurais-tu d'avantage accepté la situation si j'avais avoué de vive-voix, à l'époque, que je faisais tout cela dans l'espoir de ramener ton père auprès de moi ? » Elle secoua la tête, comme si elle trouvait elle-même cette idée complètement stupide et incohérente. « Même moi, je trouve que cette stratégie a été la plus stupide des décisions de ma vie… Mais c'était la seule option qu'il me restait. »
« Honnêtement, je n'en sais rien. » admit Nick en secouant la tête. « Au final, je ne l'ai pas acceptée, de toute manière… Donc dans tous les cas, ça a causé plus de tort que de bien. »
Il lui était facile, à présent, de jauger avec du recul une situation aussi inextricablement complexe, et de se dire que l'honnêteté aurait été la meilleure des solutions. Mais c'était chose aisée, dans sa position actuelle. Quant à parler d'honnêteté… Etait-il le mammifère le mieux placer pour le faire ? Il se sentit légèrement honteux de reprocher à sa mère ce qu'elle considérait comme un mensonge pieux.
« Peu importait ce que vous pensiez, de toute façon… » répondit Natasha en baissant les yeux, l'expression piteuse. « J'en étais arrivée au point où je me moquais que vous finissiez par me détester… Je ne pouvais plus vivre de cette façon, c'est tout. C'était égoïste de ma part, et j'étais prête à vous laisser me haïr pour ça… »
« Mais… Mais Dizzie… » intervint Judy, qui ne parvenait plus à contenir sa curiosité par rapport à cette sombre histoire. Elle espérait seulement qu'il ne serait pas jugé comme malvenu le fait qu'elle prenne part à une telle conversation, où elle n'avait légitimement pas son mot à dire. « Elle est restée avec vous, non ? En dépit de tout ce que vous avez pu laisser croire… »
« C'est vrai… » admit Natasha en passant une patte tremblante sous ses yeux pour dépêtrer un peu sa fourrure des larmes qu'elle avait retenu et qui l'assombrissaient. « Elle n'a pas été dupe. Elle avait percé à jour mes véritables intentions, bien avant que je n'ai le courage de les lui avouer, ce que je n'ai fait que des années plus tard. Elle aussi, espérait que Jonathan réagirait… Que son père reviendrait vers nous… Je crois qu'elle a pensé, dès le départ, que j'agissais de la bonne manière. Pour qu'une enfant de douze ans en soit réduite à avoir une vision si dégradée de ses parents… C'est vous dire à quel point les choses allaient mal, Judy… »
« C'est terrible de me dire que je n'ai rien perçu de tout ça… » admit Nick en détournant les yeux. Si son attitude et sa voix exprimaient la colère ou l'abattement, impossible de le déterminer. « Je me suis toujours vanté d'être un mammifère capable de deviner les intentions des gens avant même qu'elles ne leurs viennent spontanément, et pourtant, j'ai été aveugle à cette situation… C'était juste sous mes yeux, et maintenant que je le vois sous cet angle, ça me semble presque logique, et pourtant… »
De sa patte libre resserrée en poing, il frappa l'accoudoir de frustration. Il se remémorait parfaitement la façon dont les choses s'étaient déroulées. La « réunion de famille » improvisée, où les trois enfants savaient très bien qu'il serait annoncé quelque chose de grave, car l'ambiance avait été des plus moroses dans le logement qu'ils occupaient, et ce depuis des mois. Seulement, au cours des derniers jours, cela avait été encore pire. Finalement, Natasha avait annoncé les faits, froidement, et sur cet air détaché qui lui ressemblait si peu. Aucune logique aux yeux des trois gamins de douze ans qui lui faisaient face, seulement le désir d'empêcher leurs parents de commettre une telle erreur, qui allait conduire leur famille à être brisée. Et l'absence totale de réaction de Jonathan Wilde, qui était resté placide et stoïque comme le marbre, donnant l'impression que tout ceci n'était qu'une vaste farce et qu'il s'apprêtait d'un instant à l'autre à révéler le pot-au-rose dans un immense éclat de rire. Mais aucun rire n'était venu, ni à cet instant, ni plus tard. Nick n'avait jamais revu son père sourire, de ce jour-ci, jusqu'à celui où il l'avait retrouvé mort, affalé sur son bureau.
Et puis finalement, face à l'effroi, la stupeur, l'horreur d'une réalité dont on cherchait en vain à délayer la véracité, il y avait finalement eut une réaction. Celle de Vincent. Il avait réagi de la seule manière dont il semblait être capable : par la violence et la colère. Il était sorti de maison de correction trois mois seulement avant que Natasha ne leur annonce la décision qu'elle avait prise, sans être concrètement capable de leur fournir les raisons d'un choix qui leur semblait alors d'une cruauté inacceptable. Alors Vincent avait trouvé des raisons à sa place. La première d'entre elle était lui, ce qu'il était, les troubles qu'il avait causé, les erreurs qu'il avait commises… Il avait tout tenté, la négociation, les pleurs, les cris, promettant qu'il serait un bon garçon, que jamais il ne recommencerait. Il avait été dur pour Nick, qui avait tendance à voir son frère comme un roc inébranlable, d'une solidité à toute épreuve, se transformer ainsi en une boule d'émotions vives d'une fragilité désarmante. Mais rien n'y avait fait, alors avaient suivis les blâmes, la haine, les injures… Jonathan Wilde était finalement sorti de son état léthargique pour rappeler son fils au respect, et les avait tous consignés dans leurs chambres…
Alors avaient commencé des heures, puis des jours, puis des mois d'une quête effrénée de la raison, de l'explication, de ce qui avait mené leur famille au désastre. Devant l'incapacité de Natasha à s'expliquer, et le dépit résigné de Jonathan, Vincent avait finalement trouvé des raisons qui lui semblaient valables, et à force de les tourner, les retourner, d'en user encore et toujours au gré des nuits blanches interminables qu'il passait aux côtés de Nick, à tenter d'expliciter une situation qu'ils refusaient tous deux d'accepter, ces arguments invoqués avaient finis par prendre la couleur de la vérité. Et jusqu'à aujourd'hui, elles étaient restées entières et crédibles aux yeux de Nick.
Ce-dernier passa une patte tremblante contre son front, avant de secouer la tête et de murmurer : « C'était Vincent… »
Natasha souleva un sourcil surpris, avant de remuer le museau, visiblement anxieuse. « Qu'as-tu dit, Nick ? »
« C'était Vincent. » répéta le renard en relevant la tête, parlant cette fois d'une voix claire et distincte. « Cette idée que tu étais partie pour des raisons financières, c'est Vincent qui m'a fourré ça dans le crâne… Et au bout du compte, c'est resté vrai à mes yeux, tout du long… »
« Ne blâme pas ton frère. » l'incita Natasha en plissant les sourcils, prenant l'expression la plus endolorie au monde. « Aucun de vous n'était responsable… C'était de ma faute, tu entends ? C'était mon choix… Mon erreur ! »
C'était là la plainte d'une mère qui craignait de voir ses enfants s'entredéchirer par sa faute… Mais Judy était consciente qu'à ce stade, le mal était déjà fait, et pour de toutes autres raisons. Entre Nick et Vincent, les choses étaient irréparables, et rien de ce qu'elle pourrait dire ou faire ne saurait changer cette vérité. La lapine n'en connaissait pas les raisons, mais elle avait vu l'éclat brut et immuable de la haine dans le regard de Nick, lorsqu'il avait mentionné son frère pour la toute première fois. Jamais elle ne voulait être à nouveau confrontée à un tel visage.
« Peu importe, au final. » cracha Nick d'un ton amer. Judy fut rassurée de ne pas le voir profiter de l'occasion pour faire revenir sur le devant de la scène le cas de son frère… Elle craignait que la situation ne dégénère totalement, si la conversation prenait une telle tournure. Et que serait-elle en mesure de faire, étant donné le peu de choses qu'elle savait à ce sujet ? Elle regretta de ne pas s'être montrée un peu plus insistante quand elle en avait eu l'occasion… Non pas qu'elle n'ait pas voulu savoir, car en vérité la curiosité la rongeait, mais mentionner Vincent revenait à faire souffrir Nick… Et il n'y avait rien qu'elle détestait plus que de voir son renard souffrir.
« Ça n'explique pas pourquoi nous n'avons cette conversation qu'aujourd'hui ! » repris finalement Nick en parvenant enfin à saisir le regard de sa mère au vol, celle-ci ne trouvant alors plus la force de le détourner. « Je suis en âge de comprendre les raisons qui t'ont poussé à quitter papa depuis longtemps… Même en dépit de ça, après son décès, rien ne te restreignait plus à m'avouer la vérité… Alors pourquoi ? »
Il y avait une véritable souffrance dans sa voix, témoignant de l'incompréhension sincère qui découlait de cette situation tout aussi ridicule que désastreuse. Des années entières à se figurer que sa mère avait sciemment et cruellement intenté à la pérennité de sa propre famille, à ne pouvoir s'empêcher d'éprouver cette rancune latente à son égard, tout ça pour découvrir finalement que toute cette douleur accumulée l'avait finalement été en vain… Que toute cette rage, cette colère, les décisions plus mauvaises les unes que les autres qui résultaient sans doute de choix qu'il avait fait par rapport à ce qu'il pensait être la vérité, tout ceci aurait pu être évité…
« Le temps guérit tout… » déclara Natasha d'une voix faible, un sourire amer aux lèvres. « Quelle résolution inepte, pas vrai ? » Elle haussa les épaules avant de pousser un soupir de frustration. « Pourtant, c'est de cette façon que j'ai essayé d'appréhender les choses… »
Devant le regard effaré de Nick, qui ne comprenait pas où elle voulait en venir, elle s'obligea à développer sa pensée. « Ne crois pas que je n'ai pas essayé de te dire la vérité, Nick… Cette conversation, j'ai tenté de l'avoir avec toi un nombre incalculable de fois, sans jamais parvenir à dépasser ce stade où tu explosais littéralement de colère… Et je n'étais plus capable de voir autre chose que la souffrance que je te causais. »
Le renard baissa piteusement la tête. Essayer de contester ces faits aurait été un mensonge. Sa mère disait vrai : il n'y avait pas eu une seule occasion de parler de Jonathan Wilde ou des causes du divorce, où il n'ait pas lui-même abrégé la discussion, que ce soit dans la précipitation (en employant alors de faux prétextes) ou encore la violence…
« Il y a huit ans, ça a pris des proportions si dramatiques que je me suis promise que plus jamais je n'essaierai d'aborder le sujet… »
Il savait à quelle dispute particulièrement atroce elle faisait référence. Cette fois-là, elle avait insisté, elle avait essayé de dépasser son stade de rejet et de colère, et le résultait demeurait encore source de honte pour lui aujourd'hui. Il avait proféré des horreurs que son esprit avait décidé d'oublier pour tenter de préserver un minimum sa dignité, et au bout d'un compte, il avait failli devenir physiquement violent. Sa mère et lui ne s'était pas reparlé pendant deux ans, suite à cette amère et douloureuse expérience…
« Quand j'y pense… » continua Natasha en secouant piteusement la tête. « Je rends grâce au ciel d'avoir eu cet accident de voiture, parce que sans ce prétexte, tu ne serais jamais revenu vers moi. »
Nick lui lança un regard atterré, avant de secouer la tête dans le but de nier une idée aussi affreuse. « Maman… » commença-t-il d'une voix plaintive et légèrement choquée, mais l'expression de certitude qu'il saisit sur les traits de Natasha coupa la voix et mit à mal ses certitudes.
Bien entendu, elle avait raison… Et il devait bien l'admettre, s'il devait être parfaitement honnête avec lui-même. Suite à cette terrible dispute, liée autant aux causes du divorce de ses parents qu'aux suites du décès de Jonathan (Nick n'hésitant plus à accuser ouvertement son frère, qu'il jugeait responsable… Et même pire encore, coupable), le renard n'avait plus adressé la parole à sa mère pendant près de deux ans, et sans doute cela serait resté ainsi si elle n'avait pas eu ce terrible accident de la route, qui avait failli lui coûter la vie. Seul un évènement aussi gravissime, qui avait encore aujourd'hui des conséquences très lourdes sur le quotidien de Natasha, avait été capable de pousser Nick à surmonter sa rancœur, et à revenir vers elle. Il se sentit particulièrement honteux en cet instant, et il baissa la tête, les oreilles plaquées en arrière et le regard fuyant.
Il sentit le regard légèrement choqué que Judy laissa glisser sur lui. Même elle, en dépit de toute l'affection qu'elle éprouvait pour lui, et son besoin impérieux de le soutenir en toute circonstance, trouvait cette part de l'histoire particulièrement terrible… Oh, le jour où elle saurait tout, quelle image aurait-elle encore de lui ?
« Je suis sincèrement désolé… » finit-elle par lâcher dans un souffle. « Je me suis comporté comme un… Je ne trouve même pas les mots… »
« On a déjà eu cette discussion, Nick… » répondit Natasha en secouant la tête, semblant vouloir éviter que son fils ne s'accable d'avantage. « Et je suis autant fautive, si ce n'est plus. La colère qui a grandi en toi, tout au long de ses années, c'est la résultante des choix égoïstes que j'ai fait. »
Elle se laissa retomber au fond de son fauteuil, les yeux clos, en quête de la meilleure manière d'expliquer ce qu'elle ressentait. Finalement, au bout de quelques secondes, elle s'exprima d'une voix éraillée : « Je voulais seulement que ma famille soit à nouveau réunie. Que nous soyons tous heureux, comme avant, en dépit de tout ce qui s'était passé… Et j'étais prête à tout pour ça. Nick… Je vous ai sacrifié, Vincent et toi… Je n'ai rien fait pour vous empêcher de penser ce que vous avez cru bon de penser, rien fait pour vous obliger à venir vivre ici avec Dizzie et moi, où vous auriez eu une meilleure vie, c'est certain… Vous n'auriez pas été ainsi livrés à vous-même, vous n'auriez pas été contraints à commettre ces choses que… que… »
Prise par la confusion et l'émotion découlant de ces aveux coupables, elle perdit le fil de ses pensées, et laissa échapper un sanglot incontrôlable, avant de plaquer ses deux pattes contre ses yeux. Elle poursuivit néanmoins d'une voix larmoyante : « J'espérais qu'en vous laissant auprès de votre père, il conserverait un lien avec notre famille… Que votre présence à ses côtés l'obligerait à considérer son rôle de père et de mari… Que cela le pousserait à revenir vers moi… »
Elle releva finalement la tête, plongeant son regard humide et désarmant de culpabilité dans celui de Nick, qui restait interdit, un nœud serré au fond de la gorge. « Je… Je l'aimais tellement… Je… Je vous ai utilisé parce que je voulais qu'il m'aime à nouveau, comme avant… Je… Je ne l'ai pas quitté pour toutes les choses affreuses que Vincent et toi avez pensées, c'est vrai… Mais je méritais que vous me haïssiez, parce que je vous ai abandonné, d'une certaine manière… Je le mérite toujours, d'ailleurs. »
Judy ferma les paupières, luttant contre son envie de pleurer, elle aussi. Cette sensibilité propre à son espèce et son émotivité à fleur de peau la prédisposaient tout naturellement à se joindre à Natasha dans la manifestation de sa douleur… D'autant plus que ses hormones en folie la rendaient encore plus réceptive à ce genre de sentiments qu'à l'accoutumée. Mais elle se restreignit à rester forte, et à ne pas se laisser si ouvertement affecter, bien que la situation lui semblât réellement dramatique.
Comment était-il possible qu'autant de non-dits aient subsisté au sein d'une famille pendant si longtemps ? Avec tout ce qui s'était passé, toutes les occasions qui s'étaient présentées, personne n'avait jamais fait l'effort d'engager un premier pas en terrain neutre pour essayer de clarifier une situation des plus désastreuses… Soit les renards étaient des animaux vraiment renfermés, soit tous les membres de la famille de Nick souffraient de la même difficulté que lui à s'ouvrir aux autres… Mais les conséquences de ce silence quasi pathologique étaient gravissimes, pour l'heure, et elle craignait que son renard ne soit pas en mesure d'y réagir de la meilleure des façons.
Elle l'observait d'un œil prudent, incapable de déterminer la nature de son expression. Il regardait sa mère d'un air détaché, l'œil légèrement vitreux et la bouche entrouverte. On aurait pu croire qu'il venait de subir une sorte de lobotomie, l'ayant laissée sur le carreau.
Finalement, au bout de quelques secondes, Judy sentit la patte de Nick remuer, et ses doigts s'écarter, libérant l'emprise qu'ils avaient jusqu'alors maintenus sur les siens. Le renard se redressa et se dirigea d'un pas lent vers le fauteuil où était installée sa mère, sans vraiment la regarder, ses yeux se perdant dans le vague. La lapine pensa pendant une seconde qu'il allait tout simplement contourner l'assise et quitter la pièce, peut-être même la maison, sans même une once d'hésitation ou de regret. Mais il s'immobilisa face à Natasha, et tomba finalement à genoux devant elle, avant de glisser ses bras autour de son cou. La renarde se figea à ce contact tout à la fois doux et hésitant, les yeux écarquillés. Judy comprit alors que c'était sans doute la première fois que Nick lui témoignait un tel geste d'affection depuis sans doute très, très longtemps.
« Ça va aller, maman. » bredouilla le renard en la serrant un peu plus fort contre lui. « Je… Je ne pourrais jamais te haïr… Alors ne pense pas des choses pareilles, d'accord ? »
Natasha ne répondit rien, n'hocha même pas la tête. Elle se contenta de resserrer ses bras tremblants autour de son fils, et d'enfoncer son visage dans le creux de son cou, avant de pleurer, pleurer et pleurer encore, se libérant du poids de près de deux décennies de culpabilité, qui par un miracle aussi certain qu'inattendu, trouvaient enfin leur terme aujourd'hui.
En dépit de la tristesse sincère qu'elle ressentait, et de son envie de verser des larmes, elle aussi, Judy se contenta de sourire. C'était sans doute la meilleure réaction à avoir, après tout ça…
Il fallut plusieurs minutes à Natasha pour parvenir à se calmer, et elle s'absenta quelques instants dans le but de se « rendre descente » à nouveau, ce qui revenait à se laver rapidement le visage, pour évacuer les sillons sombres et humides que ses larmes avaient laissé sur le pelage de son museau et de ses joues.
Judy se retrouva donc seule avec Nick, qui s'était laissé glisser au sol, adossé à la bordure du canapé. La lapine s'était glissée derrière lui, silencieuse, et caressait avec affection le pelage qui poussait au sommet de son crâne. Le contact réconfortant et bienveillant de sa femelle calma la tempête de sentiments étranges qui grondait encore dans l'esprit du renard, tant et si bien qu'au bout de quelques minutes, il fut enfin en mesure de mettre des mots sur les doutes et appréhensions qui subsistaient en lui.
« Ça me semble tellement ridicule, maintenant. Toute cette colère, cette frustration… Et tout ça, pourquoi ? Parce que je n'étais pas capable de comprendre que ma mère était seulement… amoureuse de mon père. »
« Les circonstances ont rendu les choses difficiles à comprendre, surtout pour le jeune mammifère que tu étais à cette époque. » tenta d'expliciter Judy d'une voix douce et rassurante, avant de glisser ses deux pattes dans le creux de son cou, et de serrer la tête du renard contre elle, glissant la sienne entre ses oreilles dressées. Le gémissement de contentement que cette étreinte éveilla chez son mâle ravit la lapine au plus haut point. « Et le temps n'a rien arrangé, c'est certain… »
« Tout de même, Carotte… Tu arrives sincèrement à le comprendre, ça ? » questionna Nick d'un air dubitatif, une incertitude sincère au creux de la voix. « Le choix que ma mère a fait… Elle était prête à ce que je la déteste toute ma vie, seulement pour avoir une chance de ramener mon père auprès d'elle… Qui serait prêt à endurer une telle chose ? »
« Je l'aurais fait… » répondit Judy sans hésiter, avant de se serrer un peu plus contre lui.
« Comment ça ? » demanda le renard, visiblement surpris par sa réponse.
« Eh bien… C'est sûr que ce n'est pas la même chose, mais imaginons que ma famille ait totalement désapprouvé notre relation, et que mes parents m'aient rejetés pour cette raison… J'aurais été prête à endurer le fait qu'ils me haïssent, mais je n'aurais pas été capable de renoncer à toi… »
La certitude palpable de son raisonnement laissait penser que c'était une éventualité à laquelle elle s'était concrètement préparée. Heureusement, les choses s'étaient finalement bien passées, et leur couple avait été accepté par les parents Hopps. Il n'en demeurait pas moins que cette résolution ouvertement affichée était des plus touchantes, et était révélatrice de la profondeur des sentiments que Judy avait à l'égard de Nick. Ce-dernier, habituellement cynique lorsqu'il faisait face à de grandes déclarations, ne trouva rien à y répondre avant un petit instant, tant la réflexion l'avait touché. Il se retourna vers Judy, afin de pouvoir la regarder droit dans les yeux, et la lapine se contenta de lui sourire avec douceur.
Tout alla très vite ensuite. Nick se pressa contre elle, enfonçant ses lèvres contre les siennes. Prise par surprise, Judy étouffa un petit cri avant de se perdre dans l'extase de l'étreinte qui lui était offerte. Elle resserra ses pattes autour du cou de son renard, reprenant son souffle entre deux baisers passionnés, dont elle assurait le renouvèlement continuel en manifestant toujours plus de force et de conviction dans ses marques d'affection. Bien vite, leurs langues se joignirent à la fête, et Judy glissa ses jambes autour du torse de Nick qui, toujours agenouillé au sol, se trouvait à une parfaite hauteur. Le renard poussa un grognement légèrement sauvage en percevant les effluves que leurs échanges fébriles ne manquèrent pas d'éveiller chez la lapine, et l'odeur renforcée par ses chaleurs supplanta bien vite la barrière des plus fragiles qu'y opposait l'atténuateur olfactif dont elle s'était pulvérisée le matin-même.
« Eh bien… Je ne vais pas tarder à être à nouveau grand-mère, à ce rythme. »
Au son de la voix rieuse de Natasha, qui venait de revenir dans le salon après s'être un peu débarbouillée, Judy se jeta en arrière, confuse et honteuse de s'être ainsi laissée aller, en un tel lieu et en de telles circonstances. Nick recula légèrement lui aussi, détournant le regard, le souffle toujours court, mais l'air sincèrement gêné.
« P… Pardon, madame Wilde… Je… » bredouilla Judy en secouant la tête. Elle avait réussi à préserver ses larmes face au spectacle désarmant auquel elle avait assisté quelques minutes plus tôt, mais pour le coup, elle se sentait prête à céder dans la panique qu'elle ressentait actuellement.
Natasha secoua la tête en souriant, avant de faire un mouvement de la patte pour lui faire comprendre qu'il n'y avait aucun mal.
« Pas de « madame Wilde » entre nous… Natasha, ça ira très bien. »
Judy se contenta d'acquiescer, grimaçant toujours d'inconfort à l'idée que la mère de Nick les ait ainsi surpris dans des échanges un peu trop passionnés… Bien entendu, elle aurait dû supposer que cela risquait d'arriver, mais elle avait été incapable de se contrôler, comme d'habitude. Néanmoins, Natasha fur prompte à mettre un terme à ses inquiétudes, car elle rassura également sur ce point en reprenant place dans son fauteuil.
« Quant au reste, je m'en voudrais de vous blâmer… » déclara-t-elle en riant doucement. « Vous êtes jeunes et adorables, tous les deux. Et en plus, vous êtes amoureux. Vous avez bien raison d'en profiter. »
« Je pense que ça ira, pour le coup, maman. » intervint Nick d'une voix légèrement agacée, tout en secouant la tête.
« Je me demandais justement si je devais préparer la chambre d'amis pour Judy, mais visiblement ce ne sera pas utile... » poursuivit Natasha d'une voix tendancieuse en plaquant une patte sous son menton, un sourire indescriptible au museau.
« Oh, c'est pas vrai… » bredouilla Nick en plaquant une patte frustrée contre ses yeux, tandis que Judy détournait le regard, sentant ses oreilles brûler de honte.
« C'est la première fois que tu me présentes une petite-amie, Nicky. » contesta sa mère, comme pour se défendre d'une accusation sous-jacente. « Et en plus, vous tenez sincèrement l'un à l'autre, à moins que je ne sois dupe. Tu ne peux pas me reprocher de vouloir en profiter un peu ? »
« Non, je ne peux pas te le reprocher… » concéda Nick. « Mais je ne suis pas non plus obligé d'apprécier. »
« Ce ne serait pas drôle, sinon. » conclut Natasha d'un ton mordant, où Judy reconnut immédiatement la mesquinerie ironique de Nick… Elle savait d'où lui venait cet air goguenard et suffisant, à présent.
Nick se racla la gorge, avant de se laisser à nouveau retomber contre la bordure du canapé. Visiblement, il appréciait d'avantage le confort du tapis que celui du fauteuil… Le fait que la patte de Judy soit juste à la bonne hauteur pour caresser le pelage de son cou ne faisait qu'ajouter à sa volonté de ne surtout plus bouger de là.
« Bon, maman… » finit-il par poursuivre. « Est-ce que tu te sens prête à poursuivre encore un peu cette conversation, ou bien… ? »
« Je pense que le plus dur est passé, maintenant… Si tu veux seulement que je sois honnête, je te promets que je le serai. Et je vais essayer de ne plus pleurer, d'accord ? »
« Merci… Parce que je t'avoue que de me retrouver sous une telle rincée n'était pas la chose la plus agréable au monde. » répondit Nick, un sourire provocateur au museau, auquel répondit immédiatement sa mère en affichant un même air cynique, comme une personne appréciant une bonne farce.
« J'aurais dû me moucher dans le pelage de ton cou, fils indigne. » rétorqua cyniquement Natasha… Et les deux éclatèrent de rire à l'unisson, laissant Judy dépourvue et désarmée face à un tel spectacle… Il y avait à présent deux Nick Wilde devant elle, qui se renvoyaient la balle à coups de provocations grotesques et de blagues stupides, qui ne pouvaient être drôles qu'à leurs yeux, en toute sincérité.
« Bon, trêve de plaisanteries… » reprit finalement Nick, s'obligeant à afficher une expression un tant soit peu sérieuse. « J'aimerais qu'on revienne aux circonstances qui ont entouré votre séparation, à papa et toi…
Natasha hocha la tête, s'installant à nouveau au fond de son fauteuil, avant de prendre une grande inspiration. « Je sais où tu veux en venir… Tu veux savoir ce qui est arrivé à ton père à cette époque, pas vrai ? Ce qui a provoqué son… éloignement soudain. »
« Je sais déjà qu'il y a eu un problème par rapport à son travail dans l'armée… Qu'il ne voulait plus exercer la médecine suite à ça. »
La renarde acquiesça, avant de secouer le museau. « J'aimerais tellement pouvoir t'en dire plus, mais j'ai bien peur que sur ce sujet, je ne sois pas plus informée que tu aies pu l'être. »
« Comment ? Papa ne te racontait rien de ses missons là-bas ? » questionna Nick sur un ton à la fois déçu et surpris. « Il ne t'a rien dit de ce qui s'était produit, et qui l'avait tant bouleversé ? »
« Je peux seulement te dire qu'il était en colère, et qu'il essayait de ne pas le montrer. Il a claqué la porte de l'armée, parce que quelque chose est allé de travers, c'est certain. Il y a vécu des évènements qui l'ont profondément affecté, mais je ne dirais pas que la résultante ait été un traumatisme… C'était plutôt une sorte de frustration intense. Il ne voulait plus pratiquer la médecine, parce qu'on l'avait obligé à faire des choses contre-natures, j'en suis presque sûre… Mais ton père était un roc, quand cela concernait ces domaines bien spécifiques. J'ai d'abord pensé, moi aussi, qu'il avait été très affecté émotionnellement, mais j'ai fini par me demander si on n'avait pas essayé, en réalité, d'entraver ses recherches, et que c'était pour cette raison qu'il avait tout arrêté. »
Nick fronça les sourcils. « Pourquoi tu te fais cette idée ? »
« A cause des rapports de recherche que ton père a continué à composer, dans les mois qui ont suivi sa démission. » expliqua-t-elle en haussant les épaules, faisant comprendre par ce geste qu'elle n'était pas vraiment certaine de ce qu'elle avançait. « Je les ai ici, quelque part, avec le reste de ses effets de l'armée, qui m'ont été expédiés suite à son décès. Bien entendu, je les ai lus, sans vraiment comprendre ce dont il était question… Mais visiblement, il continuait à s'intéresser aux objets d'étude qu'il avait laissé de côté du temps de l'armée, mais rien n'est très clair là-dedans. Je crois qu'il a cessé la médecine lorsqu'il a compris qu'il ne parviendrait pas à finaliser ses recherches sans l'appui de l'armée qu'il avait quitté. C'était plus une décision prise par frustration que par désespoir… Mais je pense qu'il avait besoin de s'éloigner de tout ça, de se recentrer sur d'autres choses… J'espérais vraiment qu'il comprendrait que sa famille était présente pour lui, dans ces moments difficiles. Seulement, ce n'est pas le choix qu'il a fait… Et il a continué à s'éloigner et à se renfermer sur lui-même, toujours plus. »
« De quoi traitaient les documents en question ? » demanda Judy, piquée par la curiosité, espérant que son intervention ne serait pas jugée comme malvenue.
« Je n'ai pas tout compris, honnêtement. » répondit Natasha en toute sincérité. « Je pense qu'il faut être versé dans les arcanes scientifiques pour saisir le sens de ces recherches… Mais de ce que j'ai pu en déduire, Jonathan travaillait à comprendre la façon dont nos instincts jouent sur nos aptitudes physiques, sociales et psychologiques. Je crois qu'il essayait de prouver que notre condition animale était une force latente, qui nous unissait d'avantage, au-delà de nos différences, que toutes les normes sociales qu'on pouvait établir entre les multiples espèces de mammifères. »
« Une sorte de… cohabitation à l'état primal ? Est-ce que ça a un sens quelconque ? » s'interrogea Nick à haute voix, tout en prenant une mine réflexive.
« Cela correspondrait assez à ce que ton père a cherché à faire par la suite, avec Wilde Times… » raisonna Judy. « Il tentait de trouver un moyen d'aider les espèces à vivre en harmonie, dans le respect qui définissent leurs différences, tout en mettant en avant la préservation de leurs instincts. »
« Une vision sans doute trop utopiste ou pacifiste pour les projets de l'armée, j'imagine… » commenta Natasha en secouant la tête, visiblement dépitée. « Jonathan était un rêveur et un idéaliste. Il était parfois sombre, maussade et secret, mais dans le fond, c'était un mammifère profondément bienveillant. Son obstination à aller au bout des choses, lorsqu'il travaillait sur un projet auquel il croyait, était impressionnante. Je l'ai toujours beaucoup admiré pour sa force morale… Sauf quand cet acharnement l'a poussé à délaisser sa vie de famille, avec les conséquences que l'on sait. » Sa voix mourut, envahie par une nouvelle note de tristesse. « J'aurais dû me montrer plus patiente… Plus compréhensive… Mais j'avais le sentiment qu'il n'y avait plus de place pour moi, ni même pour nos enfants, dans ses projets d'avenir. »
Nick ne pouvait le nier. Même après le divorce, et le départ de leur mère, Jonathan Wilde n'avait pas été un père très présent. Les deux fils avaient été relégués à la charge de leur grand-mère, sous prétexte que le père n'avait pas les moyens et la place nécessaire pour les garder auprès de lui… Mais cela demeurait une excuse assez malhabile, si on raisonnait en toute honnêteté. Il y avait certainement trop peu de place dans ses projets secrets pour qu'il puisse s'encombrer à temps pleins de deux gamins. Lorsqu'ils avaient grandi, pris de l'assurance et de l'intellect, il avait été ravi de les inclure dans ses projets, et s'était alors montré beaucoup plus présent pour eux. Nick s'était focalisé sur ces aspects positifs, mais s'il devait être parfaitement honnête, il connaissait assez peu Jonathan Wilde dans son rôle de père, en dépit de tout ce que celui-ci avait fait pour assurer un avenir à ses fils.
« Disons que papa… A joué son rôle, administrativement parlant. » explicita Nick en grimaçant légèrement, comme s'il lui en coûtait de concéder ce point. « Il s'assurait que nous étions scolarisés, que nous ne manquions de rien, il assistait aux réunions éducatives auxquels il était convoqué, il a fait en sorte que nous suivions un cursus sérieux, il a financé nos études… En bref, d'un point de vue purement technique, il était présent. Mais du reste, je ne peux pas le nier, en dehors de quelques moments isolés, il ne s'est pas occupé de nous. Grand-mère a tenté de prendre le relai, et quand elle n'a plus été capable de nous contenir, on s'est nous-mêmes pris en pattes… De la pire des façons possible, j'en ai bien conscience… »
Judy baissa la tête, comprenant soudain l'environnement dans lequel Nick avait franchi l'adolescence, et était entré dans le monde des adultes… Sans cadres ni repères. En mammifère intègre et au sérieux certain, Jonathan s'était assuré que ses fils seraient maintenus dans le cadre scolaire, mais être un père ne se limitait pas à ça… En dehors de cette configuration, Vincent et Nick s'étaient retrouvés livrés à eux-mêmes, et avaient malheureusement plongé dans la voie du crime. Avec des conséquences visiblement assez dramatiques, étant donné les recoupements qu'elle pouvait en faire, mais il lui manquait de trop nombreuses pièces de cette partie du puzzle pour être capable de s'en figurer une vision d'ensemble.
« Je suis désolée pour ça aussi, Nicky… » admit Natasha d'un ton piteux. « J'aurais dû vous arracher au monde de la rue, au moment où j'ai compris que tout était allé de travers… Mais je crois qu'il était déjà trop tard. Jamais vous ne m'auriez écouté à cette époque-là… Vincent et toi, vous étiez insaisissables, et tellement secrets. Quand j'ai saisi la gravité de la situation, il était déjà trop tard. »
« Tu ne peux pas te blâmer des choix que nous avons fait à cette époque. » la contredit Nick en secouant la tête. « Papa n'était pas plus responsable que tu ne l'as été, d'ailleurs. On n'a agi en toute connaissance de cause, Vincent comme moi. C'était la vie qu'on avait décidé de mener… Et que j'ai continué à vivre par la suite… Et que je continuerai certainement à vivre encore aujourd'hui, si une certaine lapine ne s'en était pas mêlée. »
Touchée par l'importance qu'il lui témoignait dans le récapitulatif de son passé, et par le rôle presque béni qu'il lui accordait, Judy se pencha au-dessus de lui, et déposa un petit baiser sur le sommet de son crâne, avant de frotter affectueusement sa joue contre son pelage, déposant une légère trace de marquage qu'il perçut immédiatement, et à laquelle il répondit par un sourire à la fois doux et sincère.
« C'est vrai que Judy est dans la police, si ma mémoire est bonne. » commenta Natasha en souriant à l'affection rayonnante qui régnait entre les deux jeunes mammifères qui lui faisaient face. « Tu ne peux plus mener ce genre de vie, si tu es en couple avec elle… A mon grand soulagement. »
« Dizzie ne t'a pas dit ? » demanda Nick d'une voix surprise, en redressant un sourcil curieux.
« Quoi donc ? »
« Oh… Je crois que ça va mal finir… » bredouilla le renard en secouant légèrement la tête. « Bon, maman, essaie de ne pas sauter au plafond, s'il te plaît… »
Il avait toute l'attention de sa mère, à présent, qui manifestait une forme d'impatience se ressentant visuellement dans chaque fibre de son être. Son pelage était légèrement hérissé, ses yeux écarquillés, ses pattes crispées contre les accoudoirs du fauteuil. Elle avait l'air prête à bondir d'une seconde à l'autre.
« Hum… » commença Nick d'un air gêné. « J'ai… J'ai décidé de tirer un trait sur ma vie passée, et de rejoindre, moi aussi, la police de Zootopie. Je fais mon entrée à l'académie du ZPD dans un peu plus d'un mois. »
Natasha resta stoïque et silencieuse pendant plusieurs secondes, figée dans cette posture étrange, où elle semblait attendre une révélation qui venait pourtant de lui être faite. Il apparaissait, en réalité, que la nouvelle avait simplement trouvé et enclenché le bouton « off » de son cerveau, et Nick aurait apprécié connaître l'astuce pour pouvoir user d'une telle magie un peu plus souvent. Mais il ne fut pas dupe, et savait très bien ce qui allait suivre, aussi parvint-il à s'en prémunir, ce qui ne fut pas le cas de Judy. La pauvre lapine bondit littéralement de son assise lorsque Natasha explosa de joie, et poussa un cri euphorique suraigu en se redressant d'un jet sur ses pieds, un sourire extatique à demi-fou imprimé sur le visage.
« Ah ! Merci à tous les dieux des cieux, de la terre et des eaux, aux esprits des forêts, aux ancêtres fantomatiques qui veillent sur ma lignée ! » s'exclama-t-elle en joignant ses pattes, attrapant à pleine poignée la grappe de talismans qui pendait autour de son cou. « Mon fils a finalement trouvé la femelle capable de le ramener dans le droit chemin, Arnakas soit loué ! »
Judy lança un regard dubitatif en direction de Nick, qui secouait piteusement la tête en assistant à ce spectacle d'un air détaché (qui reflétait une forme d'habitude lassée).
« Arnakas ? » lui demanda la lapine d'une voix incertaine.
« Laisse tomber, Carotte… Sans doute une énième divinité du folklore vulpin qui veille sur les plantations de choux, ou je ne sais quoi. » répondit cyniquement le renard en levant les yeux au ciel.
Il n'eut pas le temps d'ironiser bien longtemps, car sa mère fondait sur eux, les enjoignant simultanément dans une étreinte à trois des plus invasives. Judy grimaça, tandis que Natasha lui tordait littéralement le cou dans la manifestation irrépressible de sa joie, qu'elle ne parvenait plus à contenir. Fort heureusement, elle les relâcha pour se redresser, et poser un regard ému sur eux. Elle transpirait littéralement de bonheur, et avait du mal à trouver ses mots, en raison du rictus incontrôlable qui verrouillait son museau.
« Mon petit ranger va finalement devenir policier. » déclara-t-elle finalement au milieu de deux éclats de rire incontrôlables. « Comme quoi, la vie ne cessera jamais de me surprendre. »
« Ouai, on dirait une mauvaise farce, pas vrai ? » répondit Nick en se frottant l'arrière du crâne de la patte, l'air visiblement mal à l'aise.
« Pas du tout, Nicky… » protesta Natasha en secouant la tête, avant de s'accroupir à son niveau, puisque le renard n'avait pas encore eut l'occasion de se relever. Elle passa une patte pleine d'affection contre sa joue, et lui offrit un sourire chaleureux. « Je suis vraiment très fière de toi… »
Elle le serra dans ses bras, et bien que Nick affichât une certaine forme de distance (qui était plus la résultante de sa gêne que d'autre chose), il ne se défendit pas de l'étreinte. Judy jaugea l'échange avec beaucoup de satisfaction. Finalement, Natasha redressa la tête vers elle, et lui sourit à son tour… Une expression de gratitude lumineuse brillait au fond de ses yeux.
« Merci, Judy… Merci de prendre soin de mon fils. »
« Hey… Je suis encore capable de m'occuper de moi-même ! » rétorqua Nick en se redressant, prenant un air faussement vexé.
« C'est vrai. » affirma Judy en hochant de la tête. « Ces derniers temps, c'est surtout lui qui s'est occupé de moi, d'ailleurs… Sans lui, j'aurais été une lapine sans domicile, pas même capable de gérer ses propres soins toute seule. »
« Sans oublier l'épisode de ta petite grippe, Carotte. » ajouta le renard en redressant l'index, heureux de pouvoir souligner son importance manifeste. « Et je ne parle pas du massage des oreilles, ainsi que de tout ce qui s'en est suivi. »
« Non, il vaut mieux ne pas en parler, en effet. » répondit Judy, tournant vers lui un sourire tout en dents accompagné d'un regard figé et inquisiteur, qui l'invitait à stopper net ses insinuations douteuses.
« En définitive, vous veillez l'un sur l'autre, et c'est le plus important. » intervint Natasha en se redressant, ce geste générant une légère douleur dans son bassin, qui la fit grimacer et l'obligea à se retirer vers son fauteuil, dans lequel elle s'installa précautionneusement.
« Tout va bien, maman ? » s'enquit Nick, une note d'inquiétude au fond de la voix.
« Oui, oui, ne t'en fais pas… » répondit-elle en hochant la tête, essayant de se montrer rassurante en dépit de son souffle un peu court. « J'ai un peu trop forcé, on dirait. Mais ça va passer… »
Judy et Nick échangèrent un regard soucieux, qu'elle saisit au vol, et face auquel elle ne put réprimer un soupir. « Allons, allons, je vous interdis de faire des têtes pareilles ! Pas alors que je me sens si heureuse. »
Elle fit une petite pause, le temps d'ajuster sa position dans son fauteuil, et de se mettre le plus à l'aise possible, avant de reprendre. « Dire qu'il y a moins d'une semaine, je me morfondais devant ma télévision, en assistant impuissante à cette torture ignoble que vous infligeait ce psychopathe de Berger… Je pense que je ne m'en serais jamais remise, Nicky, s'il avait dû t'arriver quelque chose. Pourquoi ce monstre en a-t-il après vous, d'ailleurs ? »
« C'est une question que nous nous sommes nous-mêmes posés. » avoua timidement Judy, en baissant les yeux.
« C'est aussi une des raisons qui nous a poussés à venir jusqu'ici, je ne vais pas te le cacher. » ajouta Nick sur un ton plus sérieux.
« Comment ça ? » s'étonna la renarde en écarquillant les yeux. « Tu penses que je pourrais connaître ce type ? »
« Non… Enfin, peut être… Qui sait ? Mais en tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'il connaissait papa… »
Natasha se figea de stupeur à cette révélation, et resta silencieuse, attendant que son fils ne développe.
« Il savait pour le bureau de papa, bien que je l'avais condamné depuis des années, comme tu le sais. » explicita Nick. « Il savait où le trouver, et il savait où étaient rangés certains documents bien particuliers, qu'il s'est empressé de dérober. Je pense qu'il y avait un moyen pour nous de l'identifier dans ces papiers, et que c'est pour ça qu'il s'en est emparé. »
« De quels documents s'agissait-il ? » demanda la renarde d'une voix à demi-étouffée.
« Tout ce qu'il conservait par rapport à la Compagnie 112. »
« Ce sinistre escadron… » bredouilla-t-elle en baissant la tête. « Ton père n'a jamais été aussi malheureux que du temps où il faisait partie du Projet Hundred. »
« Le Projet Hundred ? » questionna Judy, sa curiosité soutenue par le regard dubitatif que Nick lançait à sa mère.
« Oui, c'était comme ça que ses supérieurs nommaient ce… programme spécifique. Je ne saurais même pas comment le définir, en fait. »
« En quoi cela consistait ? » demanda Nick avec intérêt.
« Oh, ton père était tenu au secret… Donc je ne saurais te l'expliquer dans les détails. Mais grosso modo, tout a commencé avec la mise en place de la Compagnie Hundred… La Compagnie 100, en somme. Les gradés y avaient réuni les meilleurs soldats des escadrons d'élite de l'armée, et le but était de les mettre continuellement à l'épreuve afin de les pousser au-delà de leurs limites. A la fin d'un cycle annuel, ils étaient confrontés à d'autres troupes d'élite, uniquement composées de volontaires désireux de rejoindre le Projet Hundred. Les membres de la Compagnie qui étaient surpassés par un aspirant étaient automatiquement remplacés par ce-dernier, qui ferait partie du cycle suivant… Le but était d'avoir à disposition une troupe composée uniquement des meilleurs individus des forces armées, et de les motiver à être encore et toujours plus performants, par n'importe quel moyen. Ainsi, il y a eu la Compagnie 101 l'année suivante, puis la 102, et ainsi de suite jusqu'à la 112, qui fut la dernière à ma connaissance… »
« Ce projet a donc été maintenu pendant douze ans… » commenta Judy, horrifiée par le seul principe de compétition élitiste des plus drastiques qui avait été pratiqué au sein de ce programme.
« Oui, avant que tout ne parte en vrille. » acquiesça Natasha. « Je ne connais pas vraiment la nature du désastre, mais quelque chose de dramatique s'est produit. J'ai supplié Jonathan de m'en parler un nombre incalculable de fois, car je savais que ça l'avait profondément affecté, mais il refusait de s'ouvrir à moi… Et c'est à partir de là qu'il a commencé à s'éloigner doucement et inéluctablement. Sa passion et sa tendresse avaient été remplacées par cette obstination froide qui ne l'a plus jamais quitté par la suite. »
« Papa a fait partie des troupes d'élite les plus performantes de l'armée, et a œuvré en tant que médic dans cet escadron… Mais combien de temps cela a-t-il duré exactement ? » demanda Nick sur un ton soucieux.
« Assez pour qu'il en soit dévasté... » avoua Natasha d'une voix frêle, toute hantée qu'elle était par des souvenirs qu'elle aurait préféré laisser derrière elle. « Il a rejoint le Projet Hundred au moment où la Compagnie 107 était en activité… Il a passé les cinq années suivantes dans leurs rangs… Toujours plus épuisé, soucieux… S'éloignant peu à peu de celui qu'il était autrefois… » Elle poussa un soupir à l'évocation de ces moments particulièrement pénibles. « Je l'ai si souvent supplié de quitter le programme, mais il ne voulait rien savoir. Quand finalement il a démissionné, loin de m'inquiéter, ça a été un véritable soulagement… Mais je crois qu'il n'a jamais vraiment réussi à se défaire de ce qu'il a vécu là-bas. »
Un lourd silence retomba entre eux, sans que personne n'ose vraiment dire quoique ce soit de plus. Il semblait qu'au final, Natasha n'en sache pas vraiment plus au sujet de la Compagnie 112 que la plupart des autres personnes qu'ils avaient pu interroger, et cela même si elle avait été mariée à un mammifère qui en avait fait partie intégrante pendant cinq années. Visiblement, l'armée savait garder ses petits secrets en toutes circonstances, et même près de vingt ans plus tard, ce dossier sensible était toujours aussi inatteignable.
Finalement, le bruit d'ouverture de la porte d'entrée les tira de leur stupeur, tandis que la voix claire et résonnante de Dizzie se faisait entendre. « Salut la compagnie ! Nick, j'ai eu ton message, tu n'as pas honte de m'arracher ainsi mon propre fils ? Fais-en un toi-même, si tu y tiens tant ! »
Elle arriva dans le salon, la mine enjouée, sa bonne humeur communicative rejetant au loin l'atmosphère relativement lourde qui s'était installée dans la pièce jusqu'alors. En entendant la voix de sa mère, James les rejoignit, et les minutes qui s'ensuivirent furent plus légères et détendues. La question de la Compagnie 112 était soldée pour ce soir… Ils auraient l'occasion d'y revenir le lendemain, comme le laissa suggérer Natasha, en se penchant vers Nick, pour lui souffler à l'oreille : « J'ai quelques vieilles photos, que j'ai récupéré parmi les effets de ton père. Il y en a une ou deux où figure l'intégralité du bataillon de la 112, avec les noms des soldats au dos, ainsi que leurs grades. Ca pourra peut-être t'aider. »
« En effet, ça pourrait toujours être utile. » affirma Nick sur le même ton discret.
« Je te chercherai ça demain, ainsi que les autres documents dont je t'ai parlé plus tôt. Ça traîne quelque part au grenier, et il fait trop sombre à cette heure pour que je m'y retrouve. »
« Aucun souci, maman. Ça peut attendre… D'ailleurs, je pense même que ça nous fera du bien de laisser un peu ce sujet de côté, pour l'instant. »
Natasha acquiesça, visiblement soulagée de ne pas avoir à se replonger plus longtemps dans des souvenirs aussi pénibles. De sa voix enjouée, Dizzie se chargeait de toute manière de ramener l'attention sur des sujets plus terre à terre.
« Bon, puisque tout le monde est là, c'est moi qui cuisine ! »
« Non, non, non, ma chère ! » protesta Natasha, une note de panique légère au fond de la voix, ce qui fit comprendre à Judy qu'elle aussi avait une vision toute particulière (et sensiblement honnête) des capacités culinaires de sa fille. « Quand on est chez moi, je suis la seule autorisée derrière les fourneaux, tu le sais bien ! »
« Mais tu sais que j'adore cuisiner… » protesta Dizzie d'une voix boudeuse.
« Tu n'auras qu'à me filer un coup de patte, dans ce cas ! On est jamais trop de deux, en cuisine. »
Nick se glissa à ses côtés, pour lui souffler à l'oreille d'une voix soucieuse : « Tu es sûre que c'est une bonne idée. »
« Ne t'en fais pas, Nicky. Je sais gérer une situation de crise. » répondit sa mère en lui offrant un petit clin d'œil. Elle se tourna ensuite vers lui et Judy, les jaugeant d'un œil expert avant de secouer la tête. « Vous devriez aller vous détendre un peu, tous les deux… Prendre une bonne douche, déballer vos affaires. Vous avez fait une longue route, en deux jours, et en soient témoins toutes les dryades des forêts mystiques, je ne vous laisserai pas aller vous coucher ce soir sans tout savoir de votre histoire, soyez en sûrs. »
« Oh bon sang… » geignit Nick en levant les yeux au ciel. « Je sens que le programme de la soirée va être des plus barbants, Carotte… »
« Ravie d'apprendre que le terme adéquat pour qualifier notre relation est déjà devenu « barbant », monsieur Wilde… » répondit Judy en croisant les bras sur sa poitrine et en lui lançant un regard en coin.
« C'est seulement que la bienséance nous empêche de nous étendre sur les évènements les plus intéressants. » ironisa le renard en se penchant vers elle, ne rendant que plus facile sa réponse, qui se manifesta sous la forme d'un petit coup de poing rageur contre son épaule.
« Renard crétin. » déclara-t-elle en ricanant doucement, avant que Nick ne l'invite à la suivre à l'étage, laissant Natasha et Dizzie se diriger vers la cuisine. Ils laissèrent derrière eux les protestations exaspérées de la plus jeune des deux renardes, qui continuait à insister pour inclure son assaisonnement spécial au plat… Nick et Judy eurent le temps de partager une pensée commune en formulant une prière silencieuse à n'importe quelle divinité à même de leur prêter attention, que ce soit Arnakas ou n'importe quelle autre, afin qu'elle se montre bienveillante et empêche Dizzie d'intervenir dans l'élaboration du repas.
Nick la conduisit à l'étage, qui était plongé dans la pénombre. Le soir était finalement tombé, leur conversation avec Natasha s'étant étendue plus longtemps qu'ils ne se l'étaient imaginés. Le renard était littéralement épuisé psychologiquement, et drainé émotionnellement. Les deux dernières heures avaient été particulièrement éprouvantes pour lui, aussi Judy ne s'offusqua-t-elle pas de le voir quelque peu amorphe et éteint, et se laissa simplement guider jusqu'à l'une des deux portes du fond, qui ouvrait sur la chambre qui lui était réservée dans la demeure de sa mère.
La décoration était des plus sommaires, une sorte de neutralité basique qui n'avait jamais réellement été émaillée ou égayée par une quelconque touche personnelle de la part du principal occupant des lieux. Sans doute n'avait-il pas passé assez de temps par ici pour avoir réellement l'occasion de s'approprier l'endroit. Peut-être aussi ne l'avait-il simplement jamais voulu. Un lit double occupait l'angle du fond de la pièce, aux côtés d'une lourde armoire en bois sombre, qui semblait très ancienne. Le mur opposé était dissimulé par une grande bibliothèque, que Natasha s'était visiblement appropriée, car elle croulait sous les livres de botaniques, et d'autres plus particuliers sur les mythes, légendes et cultes des divinités des sources, les nymphes des bois et autres créatures extraordinaires qui peuplaient le folklore vulpin.
Au-dessus du lit étaient fixés plusieurs ornements curieux, qui ressemblaient à des assemblages de cercles en osier, entrelacées d'un réseau de fils sur lesquels étaient glissées des perles de toutes les couleurs, ainsi que des plumes et autres ornements bigarrés et étranges.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Judy en faisant un petit mouvement du menton en direction des décorations suspendues.
« Des attrapes-rêves. » répondit Nick d'une voix neutre, sans même y jeter un coup d'œil. Il déposa les sacoches de voyage sur le lit, et commença à vider la première de son contenu. Comme Judy restait silencieuse et l'observait d'un air curieux, il finit par comprendre qu'elle voulait en savoir plus à ce sujet, et poussa un léger soupir avant de se tourner vers elle.
« C'est des grigris pour superstitieux… » expliqua-t-il finalement. « Tu les places au-dessus de ton lit, et ils capturent les mauvais rêves dans leurs filets, ce qui te préserve des cauchemars, et te permet de passer une douce et belle nuit. »
« C'est une tradition assez amusante. » commenta Judy en se déplaçant sous l'attrape-rêve le plus proche, appréciant sa composition harmonieuse d'un œil empli de curiosité. Elle trouvait l'objet aussi beau que fascinant. « On dirait que ça a été fait maison, pas vrai ? »
« J'ai réalisé celui-ci avec ma mère, quand j'étais gamin. » acquiesça Nick en s'asseyant au bord du lit, Judy le rejoignant immédiatement, sans quitter le talisman des yeux.
« Tu faisais des cauchemars, étant petit ? » demanda-t-elle avec douceur.
« Pas moi. » répondit Nick d'une voix plus froide qu'il ne l'aurait souhaité. « Vincent. »
La lapine comprit qu'elle avait mis les pieds dans le plat, et regretta soudainement d'avoir abordé le sujet. Elle ne dit plus rien, et un léger silence retomba entre eux pendant quelques instants. Judy fut surprise que ce soit Nick qui vienne le briser, et surtout qu'il n'en ait pas profité pour changer de sujet. Il faisait visiblement un effort considérable sur lui-même pour s'ouvrir un peu par rapport à son frère, dont elle ne savait quasiment rien, au final.
« Quand il était enfant, il souffrait de terreurs nocturnes terribles. C'en était arrivé à un point pathologique. Vincent était même suivi par un thérapeute, parce que rien ne parvenait à le prémunir des cauchemars atroces qui hantaient ses nuits. Il avait une carence en magnésium, mais même avec les cures qu'il suivait, il continuait à cauchemarder. Il se réfugiait toujours dans mon lit, et ma présence semblait l'apaiser… Tant et si bien qu'au bout d'un moment, j'ai réussi à persuader mes parents de le laisser dormir avec moi chaque soir. »
Judy tourna un visage empli de curiosité vers le renard, mais n'osa trop rien dire. Nick sembla deviner son trouble, et se contenta d'acquiescer.
« Ouai, en dépit de ce que tu pourrais croire, Vincent et moi avons été très proches… C'est sans doute la personne à laquelle j'ai été la plus attachée, à un certain stade de mon existence. Une relation fraternelle des plus fusionnelles. Il n'était rien sans moi, et je n'étais rien sans lui. Après tout, on était issu de la même portée… On se comprenait sans avoir besoin de se parler, on était toujours là l'un pour l'autre, nous couvrant mutuellement, agissant de concert, pour le meilleur et pour le pire. La souffrance qu'il endurait face à tous ces cauchemars m'affectait beaucoup… Et j'étais prêt à tout pour lui venir en aide. »
Judy était surprise par ce qu'elle venait d'apprendre. Etant donné qu'elle ne savait rien de plus de Vincent en dehors des suspicions parricides que Nick laissait planer sur lui, et que le seul sentiment manifesté par le renard à l'évocation de son frère était une haine indicible, elle en avait déduit qu'ils avaient toujours eu une relation assez conflictuelle… Aussi, entendre Nick la présenter comme fusionnelle, pleine de tendresse et de compréhension mutuelle la laissait sans voix.
« Au final, c'est ces stupides attrape-rêves qui ont aidé. Une idée de ma mère, tu t'en doutes… Il n'y avait qu'elle pour découvrir une solution mystique et magique aux problèmes de mon frère. Mais à partir du moment où on a placé l'un de ces trucs au-dessus de son lit, c'en était fini. Il n'a plus jamais eu de terreurs nocturnes. Alors c'est devenu une sorte d'habitude, qu'on partageait ensemble, quand mon père était absent… Ce qui arrivait assez souvent, je dois bien l'admettre. On fabriquait des attrape-rêves, et on les suspendait partout dans la maison, pour nous assurer que les cauchemars de Vincent resteraient toujours loin, très loin de lui… »
Nick poussa un soupir, avant de plisser les paupières, semblant soudain pensif. « C'est étrange, quand j'y pense… Vincent était un enfant fragile, sensible et craintif… Un ange d'une gentillesse absolue, et d'une timidité désarmante… Et dès qu'il a été libéré de ses cauchemars, il a commencé à changer. Il est devenu plus dur, plus intransigeant, sombre, impitoyable, violent… Bien entendu, les préjugés dont on souffrait au quotidien, que ce soit dans les rues ou à l'école, nous ont appris bien vite la cruauté dont nos concitoyens pouvaient faire preuve à l'égard de notre espèce, et des prédateurs en général… Mais tout de même, ça ne justifiait pas ça. »
« Vincent était si difficile que ça ? » demanda Judy avec précaution, espérant ne pas braquer Nick en essayant d'en découvrir d'avantage.
« Tu n'as pas idée, Carotte. J'ai rarement eu peur des autres au cours de ma vie… J'ai toujours su comment contourner leurs humeurs, leur violence, faire avec leurs aprioris, détourner leur haine ou leur colère… En bref, j'ai appris à la dure comment composer avec la haine du monde. Mais face à mon frère… Quand il piquait une crise sévère… Bon sang, crois-moi, j'étais terrifié comme le petit louveteau face à l'ogre du conte. Sa haine ne s'est jamais vraiment portée vers moi, mais j'en suis arrivé à craindre plusieurs fois pour les quelques mammifères qui ont la malchance de susciter sa colère… Et crois-moi, il en fallait peu pour qu'il rentre dans une colère noire. »
Judy ne put refréner un frisson en entendant Nick dépeindre les humeurs de son frère. Il était surprenant, en effet, de faire le constat d'une évolution aussi drastiquement violente et imprévisible. Qu'avait-il bien pu arriver à un si jeune garçon pour qu'il bascule ainsi dans les affres de la haine ?
« S'il nous voyait aujourd'hui… Une proie et un prédateur ensemble… » La seule évocation de cette idée sembla générer une vision très précise en son esprit, et il fut parcouru d'un léger tremblement. Instinctivement, sa patte se resserra sur celle de Judy, presque comme s'il cherchait à s'assurer qu'elle était bel et bien présente à ses côtés, et qu'elle ne risquait rien.
« Qu'est-il devenu, Nick ? Est-ce que tu l'as revu depuis que… » Elle hésita à le formuler, ne trouvant pas la force de le faire dans une telle situation.
Nick comprit parfaitement où elle voulait en venir, et secoua la tête pour répondre par la négative. « Non. La dernière fois que j'ai vu Vincent, c'était la veille de la mort de mon père. Il n'est même pas venu à l'inhumation… Cette espèce d'enfoiré. » Un grognement furieux lui échappa instinctivement, mais Judy ne tressaillit pas : Nick était son renard, et elle n'avait pas peur de lui, en dépit de la rage qui pouvait parfois se manifester au détour de ses traits. Jamais il ne lui ferait de mal, quoiqu'il advienne.
« Quant à ce qu'il est devenu… » Il poussa un soupir contrit, avant d'enchaîner. « Disons qu'il a bien profité de la mort de mon père. Sans entrer dans les détails, ça lui a permis de rebondir, de s'extraire de la merde pas possible dans laquelle il s'était fourré. Il a tué le projet Wilde Times, histoire de faire bonne mesure… La mort de mon père n'avait pas dû lui suffire, j'imagine… Puis il a investi cet argent dans un autre projet, plus personnel. Il a monté sa propre société, décidant soudain de quitter le monde criminel dans lequel il avait baigné jusqu'alors. De ce que j'en sais, ça roule plutôt bien pour lui. Il est à la tête d'un groupe entrepreneurial qui achète des industries sur le déclin, les démantèle et les revend. C'est comme ça qu'il fait son business. »
« Et ta mère… ? Et Dizzie… ? James ? Est-ce qu'il leur rend parfois visite ? » demanda Judy, toujours sur ce même ton de prudence affectée.
« Rarement, mais ça arrive… Aux yeux du reste de ma famille, Vincent est blanc comme neige. Il est seulement très pris par son travail. Je suis le seul véritable mouton noir de la famille Wilde… Ou tout du moins l'étais-je, puisqu'à présent mon changement d'existence semble me délester de cette étiquette quelque peu pesante. »
La lapine appréciait peu d'entendre un cynisme d'une telle nature dans la bouche de son renard. Usuellement, son ironie mordante et moqueuse était plaisante et habile… Celle-ci était blessée, amère, et porteuse d'un sentiment d'injustice et de tristesse manifeste.
« Nick… Je suis tombée amoureuse de l'escroc que tu étais. Et je sais que j'aimerais tout autant le flic que tu deviendras. Ce n'est pas la vie que tu mènes qui détermine qui tu es, et encore moins la valeur de ta personne. Tu es quelqu'un d'extraordinaire, passionnant, fondamentalement bon, et soucieux de faire le bien. Et je suis persuadée que ta mère, ta sœur et ton neveu pensent la même chose, et que cette impression ne date pas d'hier. N'importe qui ayant la chance de passer un peu de temps auprès de toi ne peut se soustraire à cette évidence. »
Nick sourit faiblement, le regard bas. Il ne savait visiblement plus où se mettre. Judy perçut sa gêne, et secoua la tête en riant doucement, avant de glisser sa patte sous son menton, pour l'obliger à redresser la tête vers elle. « Hey, tu ne vas pas me dire que cette petite lapine t'intimide ? »
« Oh, ça… Elle m'a intimidé dès notre première rencontre. Tellement de gentillesse et de naïveté contenue dans un si petit corps… J'ai eu peur que ça n'explose, d'un moment à l'autre. » répondit ironiquement le renard, camouflant sa gêne derrière son sourire narquois.
Judy ne put refreiner un sourire à le voir réagir de la sorte. Nick Wilde était décidemment indécrottable. « Ha-Ha ! Tu es vraiment irrésistible ! » déclara-t-elle en levant les yeux au ciel. « Je crois que je vais retirer ce que j'ai dit. En fait tu es bien un vil renard mesquin, espèce de sadique. »
« Non, non, Carotte ! Ce qui a été dit ne peut être dédit. Il faut assumer tes paroles jusqu'au bout. » contesta le renard, qui se délectait à présent de ce nouvel échange de provocations.
« Si tel est le cas, alors tu dois en faire autant… Et il semblerait que le modeste tapis qui se trouve sous mes pieds soit la couche dont je m'accommoderai cette nuit. C'est bien les propos que tu as tenu ce matin, pas vrai ? » répliqua Judy en prenant un air grandiloquent et navré.
« Tu n'as pas oublié ça, hein ? » répondit-il en poussant un léger ricanement. « Qu'est-ce que tu crois ? Que j'en suis déjà réduit à ne plus pouvoir dormir sans toi ? »
« Oh, mais il persiste et signe, en plus. » Elle haussa finalement les épaules, avant de se glisser contre lui, callant sa tête dans le creux de son cou, avant de s'y frotter doucement. « Je n'ai pas honte d'admettre que je n'arriverai plus à dormir sans toi… Mais puisque tu as décidé de te montrer si cruel, je me soumettrai à ta décision… »
Nick fut persuadé que la décharge hormonale qu'elle libéra à cet instant avait été totalement volontaire, et relâchée en toute connaissance de cause. L'odeur le frappa de plein fouet, le laissant à demi-assommé et totalement extatique. Un léger sourire au coin du museau, il resserra ses bras autour du corps de sa lapine, la rapprochant le plus près possible.
« D'accord, d'accord, Carotte. Tu as gagné… Aucune chance que je résiste à ça, pas vrai ? »
« Oh, il faudra bien… » déclara-t-elle d'une voix tendre, avant de s'écarter doucement de lui. « On est chez ta mère, alors nous devons bien nous tenir, pas vrai ? »
« Mouai… » répondit-il d'un ton peu convaincu. « On en reparlera. »
Nick et Judy passèrent une soirée des plus agréables en compagnie de Natasha, Dizzie et James. La lapine eut l'occasion de faire plus ample connaissance avec la mère de son petit-ami, qu'elle découvrit comme ayant une personnalité fraîche, pleine de tolérance, parfois un peu étrange (elle était passionnée par tout ce qui touchait au mysticisme, notamment, et une fois qu'elle était lancée sur le sujet, il devenait très difficile de l'arrêter), mais surtout des plus curieuses. En réalité, Judy fut au centre de toutes les attentions, et subit l'usuel interrogatoire qu'une famille fait passer à un compagnon ramené par l'un des membres de la fratrie… Rien de bien méchant, en somme, et même plutôt amusant, par moments. C'était une chose que Judy n'avait encore jamais vécu, bien entendu… Elle n'avait pas été engagée dans des relations assez sérieuses pour en arriver à faire la connaissance des familles de ses petits-amis de l'époque. C'était, bien entendu, très différent avec Nick… Il ne s'agissait pas d'une petite amourette, mais bien d'une histoire appelée à durer.
La lapine s'en voulut néanmoins énormément de la seule véritable gaffe qu'elle commit au cours du repas. Elle interrogea Dizzie sur son compagnon, lui demandant s'il les rejoindrait plus tard, ce soir… Un blanc des plus gênés tomba autour de la table, et le malaise ne fut qu'intensifié par la réponse fournie par James, celui-ci lui apprenant d'une voix neutre qu'il n'avait pas de papa. Judy, mortifiée, se confondit en excuses, pensant immédiatement au pire, à savoir que le père de James était décédé… Mais Dizzie, une fois le choc passé, la rassura en lui expliquant que le géniteur de James était en vie, quelque part, sans qu'elle sache vraiment où, d'ailleurs, et que cela lui convenait parfaitement comme ça. Elle n'eut pas besoin de s'étendre d'avantage pour que Judy comprenne clairement la situation un peu complexe… James était le fruit d'une relation passagère, et de ce qu'elle pouvait en déduire, le mâle en question avait refusé de prendre ses responsabilités, laissant Dizzie gérer la situation toute seule. La lapine se morfondit de sa maladresse pendant un long moment, et il fallut les efforts conjoints de tous les autres pour finir par l'extraire de l'état de malaise dans lequel elle s'était plongée.
Elle en avait encore discuté avec Nick, au moment du coucher, celui-ci se voyant obligé de la rassurer une nouvelle fois, et lui promettant qu'il la ferait effectivement dormir sur le tapis si elle n'arrêtait pas de se blâmer pour cette petite bévue.
Trouver le sommeil leur sembla quasiment impossible, à l'un comme à l'autre, pour de multiples raisons relativement évidentes. La première, était le flot incessant de questions que les révélations du jour ne manquèrent pas d'apporter, mais qui ne trouvaient pas réellement de réponses. Ils n'en savaient toujours pas plus sur l'identité du Berger, ni sur les liens qu'il avait pu entretenir avec Jonathan Wilde. De même, ce qu'ils avaient appris de la Compagnie 112 ne rendait le groupuscule que plus mystérieux encore, et ne justifiait en rien ses rapports aux Gardiens du Troupeau. Restait à espérer que les photos et documents que Natasha mettrait à leur disposition le lendemain leur en apprendraient un peu plus, ou tout du moins sauraient aiguiller leurs réflexions. En somme, pour le moment, cette petite virée à Atlantea avait surtout eut pour intérêt la mise au point nécessaire que Nick avait dû faire avec sa mère. Fort heureusement, cette étape s'était bien déroulée, et le renard en ressentait un véritable soulagement.
La seconde chose qui les maintint éveillé fut les ardeurs difficilement répressibles de Judy… La pauvre lapine était littéralement ravagée par ses chaleurs, ce qui provoquait quelques déboires techniques. Elle avait trop chaud, puis trop froid, et souffrait de cette impression de tout ressentir à l'extrême. Jamais une période d'œstrus n'avait été aussi difficile à gérer pour elle. Etre en chaleur auprès de son mâle était très différent de ce qu'elle avait pu vivre jusqu'alors… Cela rendait tout plus intense, plus inconfortable, et générait sans cesse des envies particulières qu'elle se refusait à exprimer ouvertement. Parce qu'ils se trouvaient dans la demeure de la mère de Nick, d'une part, et que le respect lui imposait de ne pas s'y prêter à des activités discutables, et parce qu'elle avait justement provoqué son renard à ce sujet, le matin-même, lui garantissant qu'il n'obtiendrait plus rien d'elle avant un bon moment…
Mais au bout de près d'une heure et demi de souffrances impossibles à contenir, elle n'y tint plus, et se glissa timidement contre son renard, passant ses bras autour de lui, avant de lui faire physiquement comprendre qu'elle apprécierait particulièrement qu'il lui accorde une attention un peu plus… privée.
Nick, bien entendu, se réjouit ouvertement de la voir céder, et revenir sur ses propres allégations du jour, ce qui déclencha une nouvelle série d'échanges provocants plus ou moins tendancieux et croustillants, la plupart d'entre eux soulignant les habitudes supposées des lagomorphes en la matière… Et le tout se solda, bien entendu, par une confrontation violente, qui dérapa très rapidement en une lutte beaucoup plus intime, au bout de laquelle Judy fut finalement contentée (Nick également, inutile de le préciser).
Ils s'endormirent alors presque immédiatement dans les bras l'un de l'autre, le nœud les reliant encore, cette proximité physique ne faisant qu'illustrer leur unité affective… Au-dessus d'eux, les attrape-rêves veilleraient à les préserver de toute forme de cauchemars. Ils passeraient une nuit sereine et tranquille…
La nuit était tombée depuis quelques heures lorsque la porte du van de Finnick s'ouvrit à nouveau. Le fennec, n'ayant rien d'autre à faire de sa journée, avait erré pendant quelques heures dans les rues d'Happy Town, histoire de reprendre ses marques, retrouver quelques repères, identifier des individus et remettre des noms sur des visages. Puis il était retourné à son van, profitant de l'occasion pour dormir un peu, car il savait que la nuit qui l'attendait risquait d'être longue et pénible.
Happy Town, une fois le soleil couché, prenait un tout nouveau visage. Celui-ci n'était pas plus avenant ou accueillant que la morosité dépressive qui qualifiait ses rues et ruelles à toute heure de la journée, mais une activité nouvelle y régnait, donnant un semblant de vie à ces sombres allées, même si celles-ci prenaient alors un tour des plus inquiétants. Des individus peu recommandables, affiliés aux différents gangs de la ville, allaient et venaient, vaquant à leurs discutables occupations, tandis que les prostituées s'affichaient, provoquantes, étalant leur marchandise naturelle dans des ensembles vestimentaires des plus légers, et parfois même inexistants. Enfin, les dealers, aisément reconnaissables à leur allure posée et immuable, ainsi qu'aux regards erratiques qu'ils lançaient dans toutes les directions, pour se prémunir d'une attaque de rivaux ou d'une descente de flics (quoique cette seconde option était des plus rares, dans les rues d'Happy Town), occupaient les recoins sombres et les impasses crasseuses, attirant à eux un flux continu d'individus louches et encapuchonnés, qui ne désiraient rien de plus que de récupérer leurs doses avant de disparaître dans les ombres nocturnes.
Finnick savait très bien où se postaient la plupart des mammifères au service de Ditchrun… Aussi étrange que cela pouvait paraître, les dealers étaient rarement très imaginatifs en matière d'emplacements, et ils avaient besoin d'établir un territoire facilement identifiable afin de fidéliser une clientèle amenée à les retrouver régulièrement. C'était un truc immuable, que les poulets ne semblaient pas capables de comprendre… Ils pensaient toujours que le deal se faisait à la sauvette, et que les fournisseurs de camés changeaient de spots comme de chemises. Bien au contraire, on les retrouvait presque toujours aux mêmes endroits, et en toute logique, là où on penserait le moins à revenir les chercher. Parce qu'honnêtement qui serait assez bête pour se pointer deux fois en un même lieu ? Encore une variante importante entre la logique des criminels, et celle des flics… Inutile de préciser à qui cela rendait service.
Le fennec se dirigea donc tout naturellement dans l'une des impasses les plus perdues du quartier, avant de s'enfoncer dans un souterrain supposé relier deux points d'Happy Town, mais dont la construction n'avait jamais été finalisée. Se tenant aux côtés d'un bidon à l'intérieur duquel brûlait un feu mourant, se trouvait un opossum dont le pelage aurait eu besoin d'une bonne dose de shampoing et d'un sérieux coup de peigne. Engoncé dans une parka grise vieillissante trop grande pour lui, et qui traînait presque au sol, l'opossum écarquilla ses yeux vitreux en voyant arriver le fennec.
« Ce vieux Finn' ! Ca alors ! T'es encore en vie, toi ? »
« Salut, Mark ! » répondit le fennec de sa voix lourde et grave, mais qui ne dissimulait en rien le plaisir sincère qu'il avait de retrouver cette vieille connaissance. « C'est plutôt moi qui suis surpris de te revoir en un seul morceau. Quand tu crèveras, tu seras gentil de me prévenir… J'aimerai quand même déposer quelques fleurs sur ta tombe, et draguer un peu tes charmantes frangines ! »
« Tiens-toi à distance, Casanova ! » répliqua l'opossum, le sourire aux lèvres. « Ou je te crève les yeux ! »
« Je préfèrerais que t'évite, c'est ce que ces dames préfèrent chez moi ! »
« Bien la preuve qu'elles n'ont aucun goût. »
« Jamais prétendu qu'elles en avaient. »
Les deux échangèrent un éclat de rire aussi bref qu'intense, avant de prendre soudain des mines plus sérieuses. Mark se redressa pour jeter un coup d'œil nerveux au-dessus de l'épaule de Finnick.
« En fait, je me doutais que t'allais te pointer… » confessa l'opossum. « Ditch' nous a convoqué ce soir, en nous prévenant que tu furèterais sûrement dans le coin pour nous arracher des infos sur la dernière petite merveille. »
« Oh, je vois… » répondit Finnick, qui s'était douté que sa petite visite surprise au nightclub, en début d'après-midi, risquerait de rendre le propriétaire des lieux méfiants.
« Tu bosses pour la Famille, et tu cherches à choper des infos sur la concurrence ? » demanda Mark, qui ne témoignait aucune forme de velléité. Il était clair que sa fidélité à Ditchrun était loin (très loin même) d'être établie. Pour les malfrats, l'amitié valait plus que la loyauté, et il se trouvait que Finnick et Mark étaient des amis de longue date.
« En réalité, non. J'assouvie juste ma curiosité personnelle… » répondit le fennec en enfonçant ses pattes dans les poches de son pantalon baggy. « Il paraît que ce Hurleur Sauvage dépote sérieusement, pas vrai ? »
« Mec, t'as même pas idée. » L'opossum opina vivement du chef, avant de renifler bruyamment. Le problème avec les dealers comme Mark, c'était surtout de leur faire comprendre qu'ils ne pouvaient pas consommer la marchandise. Les lois du commerce étaient ainsi faites : il fallait éviter toute action contre-productive, mais certains avaient la tête dure, et les pattes (ainsi que le museau) baladeuses.
« J'ai tripé comme un malade la dernière fois que j'en ai pris. » confessa-t-il en secouant la tête, un sourire nerveux lui déformant le museau. Il était clairement en manque, ce qui ne rendrait la récolte d'informations que plus facile pour Finnick. « Depuis, Ditch' me laisse plus en distribuer… Il a failli faire empailler mon corps raidi par la mort, parce que j'ai un peu goûté le produit, au lieu de le vendre. Mais bon, faut bien tâter le terrain pour faire un minimum pro, tu comprends ? »
« Argument de vente qui se tient. » concéda le fennec en haussant les épaules, avant d'enchaîner. « Mais c'est un peu trop luxueux pour que les racles-merde comme toi ou moi puissions en profiter, si j'ai bien saisi l'idée ? »
L'opossum opina vivement du chef, avant de pousser un petit rire nerveux. « Ouai, il le paie sacrément cher à ses fournisseurs… Et il le revend une petite fortune. Oh mec, ça marche du tonnerre… Mais on vend pas ça ici. Personne à Happy Town est assez blindé pour s'offrir ne serait-ce qu'un shoot de cette merveille. »
« Ça part vers Savannah Central, alors ? C'est un produit consommé par les guindés ? »
« Ouai… Les gros gros blindards. Ceux qui nous regardent de haut, et qui valent pas mieux que nous… Tu vois le genre de merdeux. »
Finnick hocha la tête. Il voyait plus que bien… Il avait arnaqué plus d'un de ces gros richards lorsqu'il travaillait aux côtés de Nick. C'étaient les grands habitués des discothèques de luxe, des bars à la mode et des casinos branchés. Une sorte d'élite sociale qui se vautrait dans la luxure, la dépravation et la drogue pour essayer de donner du sens à une vie où tout leur réussissait, et qui du coup n'avait plus aucun attrait, ni la moindre saveur commune pour leurs papilles de profiteurs sans soucis. Tout à fait le genre de personnes qu'il ne regrettait jamais de dépouiller de quelques deniers… Savoir que le Hurleur Sauvage gravitait dans les hautes sphères était néanmoins une nouvelle des plus déplaisantes, car ça ne ferait que le rendre plus difficile à pister. Ces consommateurs étaient prudents, savaient effacer leurs traces, et ne se distinguaient pas particulièrement de la masse. Et surtout, ils avaient des relations.
Comme il s'en était douté, une fois lancé sur le sujet, Mark ne manquerait pas d'anecdotes à raconter. Il enchaîna d'ailleurs sur l'une d'entre elles, particulièrement intéressante : « Y paraît qu'une bande du gang Lacthound a essayé de distiller une version impure du produit, histoire de le répandre dans un marché plus « low-cost »… Ca a pas pris deux jours avant qu'on les retrouve tous morts, mec. Ca a pas fait un bruit, et pas plus de remous. Les gangs ont bien compris que le Hurleur sauvage était la chasse gardée du Syndicat, maintenant. »
Finnick écarquilla les yeux, se tempérant pour ne pas manifester trop ouvertement sa surprise. « Quoi ?! C'est Koslov qui distribue ce truc ? »
Deux grands groupes criminels rivaux se partageaient l'empire de la troisième sphère du pouvoir de Zootopie : la Famille, dont Mister Big était le dirigeant, et le Syndicat, gouverné par l'implacable ours polaire Koslov… Les deux parrains avaient été en affaire à une époque, et se trouvaient être des amis de longue date, avant qu'une scission mystérieuse n'éclate et ne les oppose, faisant d'eux des rivaux engagés dans une sorte de guerre froide pour le monopole de la criminalité sur la cité. Si le Hurleur Sauvage était officiellement relié à un groupe criminel aussi important et dangereux que le Syndicat, il vaudrait peut être mieux lâcher l'affaire, car elle prenait une tournure vraiment trop risquée.
« Ouai, mec, et il s'en cache pas. Il fait pas que le distribuer, d'ailleurs… C'est des gars à lui qui le produisent. Ca a rassuré pas mal de monde, de savoir que Koslov était derrière le Hurleur, parce qu'avec toute cette histoire de prédateurs devenus sauvages, les clients auraient pu se défier d'une telle drogue. »
Il demeurait toujours surprenant, voire légèrement écœurant, de constater la façon dont le monde de l'ombre gérait impunément ses petits trafics, et se jouait des déboires du domaine public, dans des démarches d'un cynisme et d'une ironie parfois presque cruels. La preuve ici : le sérum qui avait failli mener Zootopie à la guerre civile, et à la mainmise d'un groupe de proies extrémistes sur le pouvoir, servait de base à une drogue de luxe qui enrichissait les magnats du crime tout en permettant aux plus fortunés de se taper des petits délires façon « préhistoire à la sauvage ».
« Et au final, les gens ne s'en méfient pas ? Même avec l'attaque des Gardiens lors de la marche pour la paix ? » demanda Finnick, qui tendait des perches pour voir si Mark se confondrait suffisamment pour relier à sa place les différents acteurs du complot, parce qu'en l'occurrence, plus rien ne faisait sens aux yeux du fennec.
« Pas de rapport entre le Hurleur Sauvage et le sérum utilisé par ces enflures de Gardiens, mec. Rien à voir. »
En cela, l'opossum se trompait lourdement… Mais Finnick n'avait pas envie de rentrer dans de tels détails… Etant donné son état des plus instables, Mark n'aurait même pas été en mesure de le comprendre, de toute manière. Toujours était-il que, visiblement, ceux qui côtoyaient le Hurleur Sauvage au plus près n'avaient pas l'air au courant qu'il s'agissait d'une version sous-dosée du produit qui avait été employé à l'encontre des victimes de l'attaque des Gardiens.
« Tu devrais voir les shows qu'organise Koslov pour faire vendre cette came, mon gars. C'est du grand délire. » enchaîna Mark en levant les yeux au ciel.
« Des shows ? De quel genre ? » s'enquit Finnick, dont l'intérêt était relancé par cette nouvelle révélation.
« Oh, je préfère même pas te l'expliquer… Vaut mieux que tu y assistes. Faut le voir pour le croire. »
« Pourquoi ? Ça se passe en ce moment ? »
L'opossum lui lança un regard curieux, le toisant d'un air un peu moqueur, avant de secouer la tête. « Mec, faut vraiment que tu reviennes dans le circuit… T'es complètement out, on dirait. On parle plus que de ces soirées, dans l'underground. Une fois que t'auras vu ça, tu pourras plus jamais t'éclater d'une autre manière, crois-moi. »
Finnick voulait bien le croire… Et ça ne fit que le rendre moins désireux encore de se rendre au show en question.
Mark se laissa convaincre sans difficulté d'accompagner Finnick au show qui se tenait ce soir, en périphérie de Tundraville. L'opossum n'avait pas eu une soirée très productive, visiblement, et ne semblait pas particulièrement motivé à l'idée d'attendre toute la nuit des clients qui ne se présenteraient certainement pas… Il y avait des fois, comme ça, où les choses tournaient un peu trop bien pour que les criminels puissent profiter des déboires de la population. Quand on vivait du malheur et du désespoir des autres, il fallait savoir s'accommoder de leurs moments de grâce.
Ils prirent le van de Finnick, et il leur fallut environ une demi-heure pour arriver à bon port, Mark se trompant à deux reprises d'itinéraire, prétextant avoir le cerveau un peu trop retourné. La soirée organisée par Koslov se tenait dans un vieux hangar désaffecté qui avait autrefois servi de conserverie à bortsch, mais qui aujourd'hui présentait surtout un espace suffisamment dégagé pour accueillir en toute discrétion la masse incroyable de mammifères qui se trouvaient là ce soir.
L'espace avait été aménagé de façon à pouvoir mettre en place trois successions de gradins à la structure bancale, qui entouraient une zone creusée en contrebats, donnant l'allure d'une fosse étrange, autour de laquelle avait été installée des grillages en acier afin de l'isoler du reste. Ainsi, le public installé dans les assises surélevées profitait d'une vision en profondeur de ce qui se déroulait au fond de ce qui semblait fortement être une arène. Finnick grimaça à cette idée… Depuis quand en était-on revenu aux joies cruelles des jeux du cirque antique, exactement ? Il pensait se montrer ironique en raisonnant de la sorte, sans se douter à quel point il se trouvait dans le vrai.
Le fennec avait passé une veste à capuche au-dessus de son t-shirt, et avait remonté la coiffe au-dessus de sa tête, dans l'espoir de se dissimuler à la vue de certaines personnes qui risquaient de se trouver sur place, et qui l'avaient dans le collimateur. La première d'entre elles, difficile à manquer, puisqu'installé au centre même du gradin principal, dans ce qui semblait être une loge d'honneur, était l'un des deux parrains du crime le plus craint de Zootopie : Sergei Koslov en personne. L'ours blanc colossal et ventripotent était installé dans un siège luxueux et confortable, qui donnait plus l'impression d'un trône qu'autre chose. Son inépuisable cigare enfoncé dans la bouche, il affichait ce même rictus cruel qui semblait ne jamais le quitter, tandis que ses yeux, dissimulés derrière de lourdes lunettes à montures épaisses, scrutaient le spectacle qui se déroulait en contrebas. A ses côtés se tenait son fils, Morris Koslov, robuste et dans la fleur de l'âge, à jamais diminué par la perte de son bras gauche… évènement tragique, qui en avait entraîné bien d'autres, ces-derniers n'ayant pas manqué d'impacter la vie de Nicholas Wilde, et par conséquent, celle de Finnick.
Toute une ribambelle d'invités prestigieux se tenait dans la loge privée de Koslov, mais deux en particulier attirèrent l'attention de Finnick. Le premier, il le reconnut sans mal pour avoir vu son visage un peu trop souvent aux informations, dans les journaux et entendu son nom à la radio à longueur de journées, voire de semaines, depuis les incidents liés au complot Bellwether. Il s'agissait de Carter Spitfar, le lama à la tête du parti politique PI (Preys Interest)… Etrangement, pour un défenseur de la cause des proies, il semblait étrangement proche des prédateurs, puisqu'il échangeait ouvertement avec Sergei Koslov, les deux étant engagés dans une conversation visiblement très amusante, et qui les faisaient beaucoup rire.
Le second mammifère à attirer l'attention de Finnick ne le devait pas à sa notoriété quelconque… En réalité, le fennec ne l'avait même jamais vu. Mais le fait qu'il arbore fièrement sur son poitrail l'écusson de la Compagnie 112 ne laissa pas le prédateur indifférent. Il s'agissait d'un bison à la musculature impressionnante, engoncé dans un costume luxueux des plus élégants, qui semblait sur le point d'exploser, tant il avait du mal à contenir la masse de chair et de fourrure qu'il était supposé couvrir. Les bras croisés sur son torse impressionnant, l'animal jaugeait la foule d'un œil vif et attentif… Il aurait servi de garde du corps à Koslov que Finnick n'en aurait pas été surpris… Mais rien était moins sûr, puisque l'ours blanc semblait accompagné de son escorte habituelle. En tout cas, le fennec en avait pour son argent : des liens toujours plus clairs se tissaient entre différents intervenants qui trempaient dans tous les milieux de Zootopie : le crime, la politique, l'armée… Ça ne sentait pas bon, pas bon du tout.
« Hey, Finn' ! Réveille-toi, mec ! Tu vas rater le spectacle ! »
Le fennec acquiesça à la réflexion de Mark et le suivit aux abords de la fosse, afin de pouvoir profiter du « spectacle » qui s'offrait à eux. Au moment où il approchait de la grille, un caribou désarticulé était projeté à son encontre, et rebondit lourdement contre la paroi d'acier, avant de s'effondrer en contrebas, sous les cris extatiques d'un public en furie. Au fond de ce qui ressemblait concrètement à une arène circulaire, dont le sol bétonné avait été recouvert d'une épaisse couche de sable, se tenait un rhinocéros torse-nu, les muscles saillants, et l'œil à moitié fou. Il venait de mettre KO le caribou qui lui avait servi d'adversaire (ou plutôt d'apéritif, visiblement), et se voyait à présent évacuer par quelques membres d'une équipe technique, qui gérait la maintenance du spectacle grossier servant de divertissement aux trois cent mammifères rassemblés au fond de ce hangar désaffecté. Le rhinocéros, satisfait, redressa les bras en une pose victorieuse, se voyant acclamé par la foule, qui se mit à scander son nom dans une vague euphorique des plus impressionnantes.
« Truckattle ! Truckattle ! Truckattle ! »
« Eh oui, cher public ! » laissa entendre un puma en chemise blanche et pantalon noir, qui arpentait les abords de la fosse, un micro entre les pattes, et faisait visiblement office d'arbitre et de commentateur. « Vous pouvez ovationner le champion de la Fosse Sauvage ! Invaincu depuis le début de cette soirée de folie, que vous propose notre généreux donateur et sponsor… Sergeeeeeei Koslooooooov ! »
Le puma tendit les bras en direction de l'ours polaire qui se trouvait dans l'estrade supérieur, et fit un petit signe de patte à la foule en délire, qui acclamait le généreux organisateur de ce spectacle d'un goût douteux.
« Et maintenant, mes chers amis… » reprit le puma d'une voix enjouée, avant de reporter son attention vers la fosse. « Un nouveau défi de taille pour Alexander Truckattle, le bulldozer de l'arène, le gladiateur massacreur ! Et le combat qui soldera cette soirée épique et inoubliable, à n'en pas douter ! »
Nouvelle ovation enjouée au sein de la foule, dont une part scandait le nom du champion, tandis que l'autre encourageait le puma à présenter le dernier challenger.
« Vous la connaissez pour être invaincue dans cette arène, depuis l'ouverture des Fosses Sauvages ! Elle nous fait l'honneur de sa présence ce soir… La merveilleuse, la magnifique, la terrifiante… DOOOOOLCEEEEEE ! »
Finnick sentit son cœur se resserrer en voyant arriver aux abords de l'arène la brebis surentraînée à laquelle il avait été confronté aux côtés de Fangmeyer, lors de l'attaque des Gardiens à l'encontre de la marche pour la paix. Elle n'était plus revêtue de son uniforme commando, mais d'un simple débardeur noir, auquel était fixé l'insigne de la Compagnie 112, ainsi que d'un pantalon treillis aux motifs militaires. Le public en délire scandait son nom à l'unisson, et tapait des pieds en rythme sur les gradins, créant un effet de tempo assez assourdissant.
« Dolce ! Dolce ! Dolce ! »
Pas un geste amical, ni même un regard à l'attention du public, de la part de la froide et implacable Dolce, qui pénétra dans l'arène par une trappe prévue à cet effet, sur les abords supérieurs du grillage, et se laissa tomber en contrebats, à quelques mètres seulement du rhinocéros gigantesque qu'elle allait devoir affronter. Elle ne manifestait aucun signe d'inquiétude, et pas une once d'hésitation.
Deux agents de l'équipe d'organisation pénétrèrent dans l'arène par les coursives inférieurs, d'étranges pulvérisateurs entre les pattes. L'un se dirigea vers Truckattle, l'autre vers Dolce. Le puma s'égosilla dans son micro, explicitant le déroulement des évènements.
« Pour ce combat de titans, une dose d'Hurleur Sauvage sera administré à nos deux glorieux gladiateurs, afin de rendre le spectacle encore plus ébouriffants ! »
Truckattle se baissa en direction du mammifère chargé de s'occuper de lui, ce dernier redressant le pulvérisateur, avant de libérer une petite décharge de gaz bleuté au niveau des naseaux du rhinocéros. Ce-dernier inhala avec insistance, tout en plissant les paupières, l'effet immédiat de la drogue se faisant ressentir, à la façon dont ses pupilles se dilatèrent et ses muscles se contractèrent.
L'autre agent, chargé de Dolce, approcha le pulvérisateur du museau de la brebis, mais d'un geste vif de la patte, elle repoussa la bombe avec désintérêt, la laissant retomber au sol sous les cris extatiques du public.
« On dirait bien que Dolce ne pense pas avoir à se battre à armes égales avec son adversaire ! » commenta le puma avec enthousiasme.
Finick ne manqua pas de remarquer la désapprobation s'affichant sur le visage de Koslov, qui n'appréciait visiblement pas que la brebis refuse l'inhalation du Hurleur Sauvage… Après tout, cette petite prestation grotesque avait surtout pour but de faire vendre cette drogue. Quel intérêt cela pouvait-il avoir si l'un des représentants ne jouait pas le jeu ? L'ours blanc lança un regard torve au bison de la Compagnie 112 qui se tenait à ses côtés, semblant vouloir lui demander des comptes… Mais le bovin en costume se contenta d'hausser les épaules avant de détourner le regard, plus intéressé par ce qui se passait en contrebats, que par les sautes d'humeur de son associé.
Dire que le combat fut expéditif aurait été un euphémisme grossier. Truckattle, rendu extrêmement brutal et violent sous l'effet du Hurleur Sauvage, qui l'avait concrètement ramené à un état instinctif primal des plus perceptibles, étant donné les grognements sourds qu'il poussait, les réflexes accrus dont il témoignait, et le filet de bave épais qui s'écoulait de sa bouche resserrée en un rictus cruel, s'attaqua à Dolce sans ménagement. Il enchaîna les coups de poings violents, ainsi que les assauts brutaux de la pointe de sa corne, cherchant à démanteler, transpercer et pulvériser son adversaire. Mais la brebis esquiva chacune des attaques, sans ménager le moindre effort, avec la précision et l'exactitude nécessaire pour minimiser les risques, tout en conservant une certaine proximité avec son adversaire, ce qui lui permit de contre-attaquer très efficacement. Elle se glissa sous l'énorme bras du rhinocéros au moment où celui-ci attentait un nouveau coup de poing, et appliqua une pression des deux pattes au niveau de l'articulation de son bras tendu. Emporté par son propre élan, Truckattle ne put contenir sa masse, et le contre exercé par Dolce fut amplement suffisant pour lui déloger le coude.
Le rhinocéros s'effondra lourdement au sol en poussant un hurlement pathétique, couvrant son bras brisé de sa seule patte valide, tremblante de douleur et de honte. Ce colosse musculeux boosté au Hurleur Sauvage avait été mis au tapis par une petite brebis, en moins de dix secondes.
Le public en délire ne manqua pas de faire entendre son appréciation sous un tonnerre d'applaudissements, tandis que le présentateur, euphorique, en perdait littéralement ses mots.
« Notre championne du soir ! Une nouvelle fois ! La valkyrie des Meadowlands ! Dolce Lambi ! Tout simplement in-cro-yable ! »
Tandis que les gradins manquaient de s'effondrer sous la manifestation du plaisir d'un public extatique, qui scandait le nom de la combattante en boucle, ne semblant jamais s'en lasser, et cela même si la brebis en question semblait se moquer éperdument de cette admiration massive qui lui était témoignée, Finnick jeta un regard torve à Mark, qui exultait à ses côtés, visiblement pris par la fièvre sauvage du spectacle…
« C'est un truc de dingue, pas vrai ? » lui lança l'opossum, un sourire carnassier imprimé sur le visage.
« De dingue, ça tu l'as dit… » répondit Finnick d'une voix lointaine, qui lui semblait provenir d'hors de lui-même. « A quand la prochaine soirée ? »
« Dans deux jours, mon gars ! Au même endroit ! Dolce sera de la partie, j'espère… Mec, je suis fou de cette nana… » L'opossum se perdit un instant dans la contemplation de la brebis, qui quittait tranquillement l'arène d'un pas détendu, sans jeter un regard en arrière. « Tu vas revenir, pas vrai ? Impossible d'y renoncer une fois qu'on y a goûté. Et encore, t'as pas tout vu… Y a les paris, également. Mise tout sur la brebis, si t'en as l'occasion. »
« Ouai, je reviendrai… » concéda Finnick, sans lui avouer que lorsqu'il le ferait, ce serait en compagnie de quelques-uns de ses nouveaux amis du ZPD.
