Notes de l'auteur :

Bon, comme ce chapitre est colossal, énorme, interminable, gigantesque (ajoutez tous les adjectifs les plus hyperboliques que vous pourrez, cela devrait suffire à en définir la longueur - et non, désolé, mais je n'avais pas la présomption de parler de qualité ici - ), je vais essayer de faire des notes de l'auteur relativement courtes, pour une fois... Mais cette seule entrée en matière me fait douter de ma propre capacité à le faire.

41 000 mots. Que dire de plus ? Je ne sais même pas pourquoi, en fait. Je voulais raconter un certain nombre de choses dans ce chapitre, et au final je n'avais tout simplement pas anticipé que cela en ferait un tel monstre de contenu. Du coup, le chapitre a pris une ampleur particulière à mes yeux, puisqu'il s'est mis à toucher à certaines thématiques centrales de la fiction, et comme il y a énormément de WildeHopps là-dedans (70% du chapitre, au bas mot, alors j'espère que vous aimez ça autant que moi), j'ai décidé de creuser leur relation, afin de chercher à déterminer, démontrer et expliciter pourquoi ce couple est juste une mine d'or en matière d'écriture, et tout simplement d'imagination. J'espère que vous apprécierez mon approche de la chose, même si au final cela revient à avouer qu'une grosse partie du chapitre est focalisée sur des évènements qui ne font pas avancer l'intrigue, et qui sont présents seulement parce que j'avais envie (et besoin) de les écrire.

Du coup, à mon sens, on est face à l'un des chapitres les plus importants de la fiction. Un chapitre massif. Un chapitre charnière. Et le chapitre qui, je le pense sincèrement, mérite de donner son nom à la fiction elle-même. Voilà. Y en aura certainement pas souvent des aussi gros. Et en plus c'est tombé sur un chiffre rond. Jour de bonheur, félicité et Joyeux Noël (j'en profite pour le placer).

Ah, le chapitre est en version béta : pas relu, et encore moins corrigé... Il doit être truffé d'erreurs à l'heure actuelle. Mais vu sa masse colossale, je ne vais pas vous infliger l'attente de la journée supplémentaire qu'il me faudrait pour m'atteler à cette tâche (certains d'entre vous, petits coquins, m'ont fait comprendre qu'ils ne voulaient plus attendre). Du coup, je m'y attèlerai dès demain ! Promis.

Encore une chose : la fiction commence à prendre des dimensions dantesques, et comme vous le savez, je suis très loin de ne serait-ce que la moitié de ce que je veux raconter... Du coup, l'ampleur du truc va avoir un aspect plus néfaste qu'attirant aux yeux d'éventuels nouveaux lecteurs. Franchement, tout le monde ne serait pas tenté de se lancer à l'assaut d'un truc qui va finir par être aussi long que le dico, si je ne me calme pas (et je veux pas me calmer, donc bon). Du coup, une idée a commencé à germer en mon esprit, et je vais devoir chercher un peu d'aide pour m'assister dans ce projet : la création d'un wiki autour d'Une route à parcourir à deux... C'est pas parti d'un délire égocentrique, je vous rassure, mais avoir un wiki centralisant les informations autour de la fic serait une bonne chose : résumés des chapitres, présentation détaillée des personnages (qui continuent à se multiplier, surtout dans ce chapitre), des organisations, des villes, etc. Ce serait une base de données intéressante pour les nouveaux venus, s'ils veulent rejoindre la lecture sans se taper tous les détails (mais sans pour autant manquer l'essentiel de l'intrigue), mais également pour les anciens qui veulent se rafraichir la mémoire, ou qui désirent conjecturer sur mes délires scénaristiques. Donc si des volontaires sont motivés pour m'aider dans cette tâche, n'hésitez pas à me contacter (vous savez comment). Moi, si le truc se fait, je m'engage à réaliser des illustrations pour l'ensemble des persos de la fic. Rien que ça ;)

Voilà, je me tais et je vous laisse (enfin) lire ce chapitre trop longtemps attendu.

Moi, j'ai qu'une hâte : me mettre sur le chapitre 31 !

Je vous aime ! Bisous !


Chapitre 30 : Une route à parcourir à deux

Il avait fui sans crier gare, sa réaction imprévisible ayant laissé Judy estomaquée, incapable de réagir pendant plusieurs secondes. Un temps précieux qui avait suffi à Nick pour disparaître derrière l'un des talus du jardin, et se substituer à sa vue. Elle aurait pu anticiper n'importe quelle réaction, mais certainement pas celle-ci. Dans les yeux du renard, elle avait vu briller une lueur étrange de panique, et une émotion plus diffuse, mais prenant peu à peu le pas sur le reste… Celle de la résignation. Et cette émotion était certainement la pire d'entre toutes. Ils étaient restés silencieux face à face pendant plusieurs secondes, après que la lapine ait conclu qu'il serait nécessaire d'aller rendre visite au docteur Barrare dès leur retour à Zootopie, et d'un coup d'un seul, sans prévenir, Nick s'était enfui.

Elle se trouvait à présent sur ses traces, comprenant sans mal son désir de se retrouver seul… Mais elle ne pouvait se résoudre à l'abandonner dans cet état atroce d'incertitude et d'angoisse. Jamais elle n'aurait pu accepter cela. Elle savait pertinemment qu'elle ne devrait pas lui en vouloir d'avoir réagi de cette manière, mais elle ne pouvait réprimer une certaine forme de frustration excédée qui gonflait au creux de sa poitrine, alimentée par le stress et l'effort de la course qu'elle déployait. Le renard avait préféré fuir plutôt que de s'ouvrir à elle. Il avait préféré prendre ses jambes à son cou plutôt que d'essayer de trouver une solution avec elle. Pensait-il qu'elle ne lui faisait plus confiance parce que son état semblait légèrement inquiétant ? Ou bien était-il à ce point effrayé par lui-même qu'il ne pouvait soutenir plus longtemps le regard inquiet que sa femelle posait sur lui ? Toutes ces idées se bousculaient dans l'esprit de Judy, et bien qu'elle les trouvât toutes plus grotesques et risibles les unes que les autres, elle ne parvenait pas à se raisonner, ni même à les rejeter.

Le jardin de la propriété de Natasha Wilde était absolument immense, et semblait communiquer directement avec un pan de nature sauvage, qui poussait aux limites d'Atlantea, sorte de bois humide, rempli d'une végétation aussi luxuriante qu'étouffante, et qui ne semblait pas destiné à accueillir les promeneurs. Fort heureusement, les instincts de Judy ne l'avaient pas totalement quitté, et son corps athlétique lui permettait d'appréhender sans difficulté la piste plutôt encombré qu'elle remontait actuellement. Elle n'avait qu'un odorat très limité, mais il n'était pas difficile de deviner qu'un mammifère s'était forcé un passage au travers de cet épais écran de verdure, quelques instants seulement auparavant… Et ce mammifère n'était autre que Nick. Dû-t-elle le poursuivre jusqu'à la nuit tombée, quitte à se perdre au milieu de cette jungle côtière, peu lui importait. Elle ne le laisserait pas seul. Hors de question. Il avait besoin d'elle… Et elle était obligée de l'admettre, même en cet instant : elle avait besoin de lui.

Au bout de quelques minutes de cette course effrénée, le terrain se fit plus rocailleux et pentu, le dénivelé s'accroissant sur le flanc latéral droit, signe qu'elle s'engageait sur un abord de falaise. Bien que recouverte de végétation, la ligne minérale se fit plus étroite, tandis que se dessinait en contrebas une fosse de plus en plus vertigineuse, bardée de troncs, de ronces et de haies. Si elle dégringolait là-dedans, elle ne s'en tirerait pas indemne. Aussi ralentit-elle sa course, reprenant peu à peu son souffle, tout en espérant que dans son enfièvrement, Nick s'était montré prudent, lui aussi.

Finalement, alors qu'elle commençait à s'inquiéter, et que son imagination paniquée lui renvoyait des images de son renard tombé au fond d'une ravine, le corps brisé ou empalé sur un épieu de bois, le sentier étroit sur lequel elle cheminait s'acheva sur une ouverture pierreuse. Une arche rocheuse surplombait un espace légèrement plus large, derrière lequel s'écoulait une cascade à l'eau cristalline miroitante. Nick se trouvait là, lui tournant le dos, le regard fixé sur le panorama qui s'étendait sous ses yeux. C'était là le bout du chemin praticable… Au-delà, ce n'étaient que falaises en à-pics, ouvrant directement sur le front océanique. De l'eau à perte de vue, sur des milliers de kilomètres…

Judy s'approcha à pas feutrés. Elle n'avait pas besoin de saisir une quelconque réaction chez Nick pour savoir qu'il s'était aperçu de sa présence. Il avait dû flairer son approche alors qu'elle se trouvait encore à cent mètres… Son odorat lui servait clairement de troisième œil. Néanmoins, elle ne voulait pas l'effrayer, ni même s'imposer trop brutalement à lui. Mais elle ne l'aurait pas laissé seul, jamais elle n'aurait rebroussé chemin.

Sans rien dire, elle se calla derrière lui et enfonça sa tête dans son dos, avant de glisser ses bras contre ses flancs et de le ceinturer doucement, le plongeant dans une délicate étreinte. Elle sentit son corps frissonner légèrement, et elle craignit l'espace d'une seconde qu'il ne cherche à se dégager. Mais elle fut rassurée en sentant les pattes du renard se poser sur les siennes et les enserrer avec douceur.

« Pardonne-moi, Carotte… » bredouilla-t-il finalement au bout de quelques secondes. « L'espace d'un instant, ça m'a semblé être la seule bonne chose à faire. Je crois que mes neurones ont grillé. Et avant même de m'en rendre compte, je me suis retrouvé ici. »

« Tes neurones ont grillé il y a belle lurette. » répondit Judy d'une voix rieuse, heureuse d'entendre le ricanement cynique du renard faire écho au sien. « Cet endroit a une signification particulière pour toi, n'est-ce pas ? »

Le renard poussa un soupir avant d'acquiescer, ce mouvement demeurant la seule réponse de sa part pendant un petit moment. Judy ferma les yeux, trouvant du réconfort au contact chaud de son mâle, qu'elle était rassurée de retrouver plus calme et serein. Finalement, Nick reprit :

« Quand je venais rendre visite à ma mère, je me rendais parfois ici… Quand j'avais besoin de cogiter, tu vois ? Parfois, ça m'aidait à évacuer ma colère et ma frustration… C'est peut-être l'effet cascade, qui sait ? »

« Je trouve l'endroit plus reposant que défoulant, personnellement. »

« Perspective naïve de lapine sentimentale. » répondit Nick en haussant doucement les épaules, appréhendant déjà le petit coup de coude que Judy ne manqua pas de lui administrer.

« Blague à part… » reprit-elle finalement après quelques secondes de silence. « Qu'est-ce que tu cherchais à fuir, exactement ? »

L'espace d'un instant, elle redouta qu'il lui réponde que c'était elle qu'il cherchait à éviter, pour une obscure raison totalement irrationnelle (et sans doute un brin égocentrique), qu'elle ne parvenait cependant pas à négliger. Le renard haussa les épaules, comme si la réponse lui échappait, à lui aussi, mais finit néanmoins par répondre d'une voix détachée.

« J'en sais rien… Sans doute moi-même. »

« Ça risque d'être difficile d'y parvenir. Je veux dire… ». Elle hésita une demi-seconde, plus qu'elle ne l'aurait voulu. Nick ne manqua pas de le remarquer, et elle saisit sans mal son trouble à la seule inclination que prirent ses oreilles. « Tu es toujours toi, non ? »

« Jusqu'à preuve du contraire, oui… » répondit-il d'une voix incertaine, avant de serrer les dents, tentant de maintenir la frustration qui bouillonnait en lui derrière ce rempart d'émail. « A moins que le docteur Barrare ne finisse par nous apprendre que je suis en sursis… Que mon cerveau se déglingue, et que je ne vais pas tarder à virer sauvage pour de bon. »

« C'est ridicule, Nick ! » protesta Judy d'une voix franche, en ménageant un effort impressionnant pour ne pas céder à la colère.

« Pas tant que ça ! » répliqua-t-il en se tournant vers elle, les pattes écartés, et l'œil un peu exorbité. « Ces moments de… Je ne saurais même pas comment les définir… De flottement, peut-être ? Eh bien ils sont de plus en plus réguliers, pas vrai ? Que fera-t-on si je perds le contrôle ? Si je deviens sauvage ? Si je te fais du mal ! »

« Nous savons très bien tous les deux que tu ne me feras jamais le moindre mal. » répondit la lapine en l'attrapant par le bras, essayant de calmer sa nervosité par une gestuelle douce et apaisante. « Même si tu redevenais sauvage… Ce qui n'arrivera pas ! » précisa-t-elle en redressant son index et en le fixant intensément dans les yeux. « … Tu sauras me reconnaître. Comme la dernière fois. »

A défaut de le rassurer, cet argumentaire eut au moins le mérite de le détendre un peu. Il acquiesça brièvement, avant de porter à nouveau son regard sur l'horizon immense, sur la ligne duquel miroitaient les reflets irisés d'un soleil de début d'après-midi. De sa crise précédente, il n'y avait plus de traces. Il se sentait parfaitement normal, à l'heure actuelle… Aucun trouble du raisonnement, les rouages bien rodés de son esprit s'imbriquaient normalement les uns aux autres, sans heurts d'aucune sorte. Il ne se sentait pas particulièrement nerveux, et encore moins agressif. La crise semblait passée, s'il était possible de qualifier de « crise » l'épisode déplorable qu'il venait de subir.

« Si c'est un effet de ce dérivé du sérum… » commença-t-il finalement d'une voix lente et posée, démontrant qu'il délivrait tout simplement le fruit de sa réflexion actuelle. « Que doit-on en déduire ? Est-ce que le produit nous rend sauvage ? Ou bien est-ce qu'il détruit petit à petit notre civilité pour nous livrer à nos plus bas instincts ? »

« Nick… » soupira Judy avant de le rejoindre et de saisir sa patte droite entre les siennes. « Nous avons évolué… Il n'y a plus en nous ces instincts meurtriers qui dictaient autrefois nos conduites primales. Notre civilité n'est pas une question d'éducation, ni d'influence sociale… C'est ce que nous sommes devenus après des millénaires d'évolution. Aucun produit au monde ne peut faire rejaillir en nous ce que nous ne sommes plus… Ce que nous n'avons jamais été. »

« Ce n'est pas ce que mon père semblait penser… » contra Nick en détournant le regard.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? » demanda Judy, une note d'angoisse au fond de la voix.

« Tu as lu comme moi ces rapports, non ? Ils cherchaient à identifier et stimuler les gênes conditionnant nos instincts primordiaux. Visiblement, quelque part au fond de nous, il resterait une trace des monstres que nous étions, il y a des milliers d'années. Et leur but était de faire ressurgir la bête en nous… Ou plutôt dans les soldats qui servaient de sujets tests, bien entendu, le tout pour le bénéfice de l'armée. »

« Tu crois qu… » hésita Judy, laissant sa phrase en suspens, trop horrifiée par l'évidence qui se profilait au travers de cette question qu'elle ne pouvait pas poser, car elle supposait l'implication de Jonathan Wilde dans une série de drames terribles, particulièrement actuelle.

« Oui, je le crois. » acquiesça Nick. « Je crois que mon père a participé à la conception du sérum. »

« Rien ne te permet de penser ça ! » contra-t-elle un peu maladroitement.

« Tu dis ça pour essayer de me préserver, mais dans le fond tu sais que c'est vrai ! » répliqua Nick en plongeant son regard dans le sien. Elle y lu une forme de sévérité qui l'obligea à acquiescer. Elle ne faisait pas face à un enfant à qui elle aurait pu cacher la vérité. Le renard avait sans doute vu juste, il était inutile de chercher à le nier sous le seul prétexte que cela risquait de lui faire du mal.

« Je… Je suppose… » admit-elle finalement en baissant la tête, vaincue.

« Ce n'est pas grave. » ajouta Nick en fermant les yeux, prenant un air plus résigné. « Je ne peux pas me vanter d'avoir réellement connu mon père. Tout ceci ne fait que le confirmer. »

C'était dur. Jonathan Wilde avait été un mystère pour son propre fils pendant de nombreuses années, mais au moins ce-dernier pouvait-il se rattacher à l'image d'un homme honorable, investi et plein de bonnes attentions, qui avait été jusqu'à sacrifier sa propre vie pour préserver l'un de ses enfants. Mais maintenant, cette sale affaire éclaboussait ce tableau idyllique (et clairement faussé), le recouvrant d'une couche de crasse bien épaisse. Non, Jonathan Wilde n'avait finalement pas été un mammifère aussi irréprochable que ce que son fils avait pu penser, au cours de toutes ces années. Il avait idéalisé son père, et encore plus après son décès, cette façon de se souvenir de lui rendant moins atroce la perspective de son injuste et cruelle disparition… Au point de l'ériger en une sorte de modèle inatteignable, un exemple à suivre lorsqu'il s'égarait en chemin (et bon sang, il s'était égaré un paquet de fois). Et à présent, que restait-il de tous ces bons sentiments ? Il apprenait qu'au final son père était très certainement à l'origine d'un produit des plus nocifs, destiné à décupler l'agressivité et les instincts combattifs de soldats, dans le but de les transformer en brutes de guerre à la solde de l'armée… Et que ce produit, loin d'avoir disparu dans les méandres de l'oubli (ou son immoralité aurait dû tout naturellement le conduire), avait ressurgi bien des années plus tard, plongeant Zootopie dans un chaos innommable, jusqu'à se frayer un chemin jusqu'à lui, le fils prodigue, le prenant pour cible dans le but de le pousser à assassiner la lapine dont il était tombé amoureux. Oui, décidemment, il aurait du mal à ne pas se sentir quelque peu amer suite à une telle découverte. Et ce n'était peut-être pas le pire.

« Nick… Tout le monde commet des erreurs. » argumenta Judy, qui cherchait à trouver un moyen détourné de le réconforter. « Ton père ne pouvait certainement pas s'imaginer ce que provoquerait la création d'un tel produit, à l'époque où il l'a développé. »

« Tu ne comprends pas, Carotte. » contra le renard d'une voix calme. « Ce sérum va à l'encontre de tout ce que mon père a cherché à accomplir par la suite. Wilde Times, tous ces projets de rapprochement entre les espèces par l'éducation, l'écoute, l'observation, la compréhension mutuelle… Ce n'est plus une erreur, à ce stade… C'est un désaveu ! »

« Et c'est certainement comme ça qu'il faut le voir. » acquiesça Judy, avant de poursuivre. « Mais dans l'autre sens. »

Le renard lui lança un regard perplexe, mais demeura silencieux, désireux de comprendre où elle voulait en venir.

« Ton père a regretté ce qu'il avait créé, au point de démissionner… C'est sans doute pour ça que c'est arrivé. L'incident qui a mis un terme au Projet Hundred était très certainement lié à un test raté du sérum… Un évènement dramatique qui a viré à la catastrophe. Ton père a compris son erreur… Et il a passé le reste de sa vie à essayer de la réparer en trouvant un autre moyen de mettre à profit son savoir, dans un but pacifique et pédagogique. »

« Mais à ce jour, Wilde Times croule dans la poussière, ignoré de tous, tandis que le sérum fait des ravages en ville… Tu vois ce qu'il reste de la mémoire de mon père ? »

« Mais ce n'est pas quelque chose que tu peux lui reprocher maintenant. » contra Judy en secouant la tête. « Ce n'est pas lui qui utilise le sérum, qui monte des complots et tente de semer le chaos à Zootopie. Ton père a fait sa part pour essayer de réparer l'erreur qu'il avait commise. D'autres se servent de cette erreur aujourd'hui, pour faire le mal. C'est eux qui souillent la mémoire de ton père, en faisant usage de ce qu'il a essayé de combattre pendant le reste de sa vie… Ne commets pas l'erreur de leur donner raison. »

Le renard resta interdit pendant quelques secondes, semblant soupeser la pertinence du raisonnement de son interlocutrice, dont le regard assuré lui fit comprendre qu'elle n'avait pas proféré des paroles en l'air, dans le seul but de le réconforter. Elle pensait chaque mot. Et sans doute avait-elle raison, d'une certaine façon.

« Ta vision des choses est tellement naïve, parfois… » répondit Nick, cherchant à se montrer cynique en dépit du sourire sincère qui se dessinait progressivement sur son museau. « Tu vois toujours les choses du bon côté, pas vrai ? »

« Il n'y pas de bon ou de mauvais côté. » répliqua Judy en haussant les épaules. « Seulement l'un qui est meilleur que l'autre. »

Nick acquiesça doucement, toujours estomaqué par la façon dont la lapine parvenait à tirer le positif de n'importe quelle situation, même la plus épineuse, même la plus désespérée. Oh, elle savait être en proie au doute, elle aussi… Mais, elle n'abandonnait jamais. Pas tant qu'elle jugeait ne pas avoir tout donné. Il se pencha sur elle et la saisit dans ses bras, la serrant avec force contre lui, tout en glissant son museau entre ses deux oreilles dressées par la surprise.

« Merci… » souffla-t-il presque silencieusement.

Judy resserra ses bras autour du renard et lui rendit son étreinte, enfonçant son visage contre son torse, essayant de faire passer par l'intensité de son geste tout l'amour et l'affection qu'elle éprouvait pour lui.

L'un comme l'autre aurait souhaité que ce moment dure toujours, ne prenne jamais fin, car il les éloignait de toute la tension, des questionnements et des angoisses qui caractérisaient leur quotidien mouvementé, depuis quelques temps… Mais il était impossible de se réfugier éternellement dans le bien-être procuré par ce seul contact, qui serait appelé à se renouveler autant de fois que nécessaire, de toute manière. Nick fit donc un pas de recul, non sans déposer un léger baiser sur le sommet du crâne de la lapine.

« Néanmoins, ça ne rend pas la situation moins inquiétante, pas vrai ? » lâcha-t-il, presque comme si ce moment d'évasion n'avait jamais réellement eu lieu. Il préservait ainsi l'authenticité de ce qu'il ressentait pour Judy. Un sentiment puissant qui ne cessait de croître, de jour en jour, d'heure en heure, de minute en minute… C'en était presque effrayant.

« C'est vrai. » acquiesça-t-elle finalement, en soulignant sa réponse d'un étrange sourire enjôleur. « Mais nous progressons, pas vrai ? »

« Dans une direction qui m'inquiète, je dois bien l'admettre… » répondit le renard en plongeant ses pattes dans ses poches.

« Je peux donc me risquer à une hypothèse déplaisante ? » demanda Judy en penchant la tête sur le côté, suivant le mouvement fuyant du regard de Nick, qui avait encore du mal à se dépêtrer de son malaise.

« Tu peux y aller… De toute manière je vois mal ce qui pourrait rendre la journée plus désagréable. »

« Oh, pauvre chou… Moi je connais plein de moyens de la rendre plus agréable. » enchaîna-t-elle sur un ton tendancieux qui le poussa à écarquiller les yeux. La lapine s'amusa follement des réactions soudaines qu'elle parvenait à faire naître chez son renard, et se félicita de l'effet certain qu'elle ne manquait pas d'avoir sur lui… La réciproque était certainement vrai, d'ailleurs… Mais Nick ne semblait pas d'humeur particulièrement flirteuse aujourd'hui. Elle parvenait sans mal à le comprendre, étant donné les circonstances.

Judy prit une profonde inspiration avant de se lancer. Ce qu'elle allait soumettre au verdict de son compagnon était une hypothèse risquée. Un peu comme jeter un pavé dans la mare… Mais il était trop tard pour reculer, et la prudence ne les mènerait à rien. De toute manière, elle avait confiance en Nick. Peu importait la violence de ce qu'elle avait à proposer, elle savait qu'il saurait le juger d'une oreille attentive… et surtout réfléchie. Du moins le souhaitait-elle, car le sujet qu'elle allait aborder ne manquerait certainement pas de le rendre quelque peu… impulsif si elle se basait sur son expérience en la matière, bien entendu.

« C'est à propos du Berger… » commença-t-elle d'une voix hésitante.

A la seule grimace que cette référence fit naître chez Nick, la lapine comprit que la conversation serait houleuse. Et encore, elle ne faisait qu'évoquer la base du problème, ce qui allait suivre ne ferait que redoubler la rage sourde qui ne manquait pas de brûler dans le cœur du renard dès qu'on abordait des sujets très sensibles. Mais peu importait, il fallait qu'ils avancent, et si cela ne passait pas par la mise en commun de leurs idées respectives, de leurs suppositions et hypothèses personnelles, alors ils continueraient à piétiner et à être les victimes des circonstances. Il fallait prendre les devants dans cette histoire, pour enfin retourner la situation. Aux yeux de Judy, ils avaient assez subits : il fallait maintenant contre-attaquer.

« A ton avis… » continua-t-elle avec plus de conviction. « Quel est le pourcentage de chance pour que le Berger soit en réalité… ton frère, Vincent ? »

Nick écarquilla les yeux, estomaqué par la question, mais au final, pas vraiment surpris de la voir arriver sur le tapis. Judy avait craint que le renard ne s'emporte, s'enflamme, ou pire encore, se referme totalement sur lui-même comme cela pouvait lui arriver lorsqu'il était question de son frère. Mais il resta relativement serein, la seule preuve palpable de sa nervosité latente se traduisant sous la forme d'un léger tremblement.

« Alors tu y as pensé aussi ? » répondit-il finalement dans un soupir.

La lapine acquiesça. Les suspicions et preuves allant dans ce sens commençant à s'accumuler, et elle se doutait bien que Nick s'en était lui aussi rendu compte, bien qu'il n'ait jamais mis en mot cette inquiétude qui le torturait pourtant en silence depuis un moment déjà.

« Oui. » déclara Judy avec assurance. « Cela me semble malheureusement très probable. Le fait qu'il te connaisse, t'appelle par ton prénom complet, qu'il soit si familier à ton égard, qu'il sache où tu habites, qu'il ait su pertinemment où chercher ce qu'il a dérobé… Des documents liés à un passif dans la Compagnie 112, et aujourd'hui nous découvrons qu'enfant il a approché de près ou de loin l'organisation… Pour des raisons inconnues, certes… Mais qui ont pu lui faire avoir des contacts avec Doug, et donc avoir accès au sérum. Mais également qu'il ait cherché à te blesser, à te faire du mal par tous les moyens, te pousser à me tuer… Comme s'il voulait se venger de toi, d'une certaine manière. Cela correspondrait assez bien à la description que tu m'en as faite. »

« Pas très glorieuse, il faut croire. » se risqua à ironiser Nick, qui grimaçait de plus en plus à chaque argument que Judy ajoutait à la sérieuse pile de son accusation enfiévrée. Rien qu'il n'ait lui-même anticipé, bien entendu : chacun de ces points avaient été soigneusement analysés, soupesés et occultés au cours des nombreuses heures d'insomnie qui le torturaient depuis quelques temps…

Tu me connais… résonna la voix spectrale du Berger onirique qui peuplait ses cauchemars. Oui, c'était vrai… Mais pourtant, s'il le connaissait, il était certain d'une chose à présent… Les apparences pouvaient être trompeuses, et s'il avait partagé la même certitude que Judy pendant un petit moment, gardant pour lui ses doutes et ses accusations, il était certain à présent qu'il avait fait fausse route.

« Tout porte à croire qu'il pourrait effectivement se cacher derrière le masque du Berger. » admit Nick d'une voix légèrement tremblante. « Et j'ai aussi fini par croire que Vincent pouvait être derrière tout ça. »

« Mais ? » questionna Judy, qui avait bien perçu le revirement dans l'intonation du renard.

« Mais je suis à présent sûr et certain que ce n'est pas lui. Vincent ne peut pas être le Berger, Carotte. Et crois-moi, j'aurais presque souhaité que ce soit le cas. Ça m'aurait paru bien plus simple. »

Les oreilles de Judy retombèrent lourdement dans son dos à l'audition de cette réponse, qu'elle aurait aimé favorable, elle aussi… Non pas qu'elle se soit réjouie à l'idée que le pire ennemi de Zootopie puisse être le frère de l'amour de sa vie, bien au contraire, mais au moins c'était une piste à laquelle elle avait pu se rattacher, et qui ouvrait des perspectives en matière d'enquête et d'investigations. A présent, tout semblait à nouveau dense et confus, mais elle refusait de lâcher l'idée aussi facilement, bien que la conviction dans le ton du renard lui ait fait comprendre que sa contestation laissait peu de place au doute.

« Qu'est-ce qui te rend si sûr de son innocence ? » le questionna-t-elle en inclinant la tête sur le côté.

« Concernant mon frère, je ne pense pas que l'usage du terme « innocent » ou d'un quelconque de ses diminutifs soit de rigueur… » corrigea Nick en affichant une mine réprobatrice. « … Cependant, je ne peux pas sciemment laisser sous-entendre qu'il pourrait être le Berger, alors que je sais pertinemment que c'est faux. »

« Pour quelle raison ? »

Nick poussa un léger soupir avant de pointer sa truffe du pouce, et haussa les épaules comme si ce geste suffisait à tout expliquer. Néanmoins, il ajouta : « Mon fichu odorat, Carotte. Si mon frère avait été sous cet attirail grotesque, je l'aurais reconnu à la première bouffée d'air, et cela même s'il s'était recouvert d'atténuateur olfactif de la pointe des oreilles au bout de la queue. »

« Et tu n'as pas reconnu l'odeur du Berger ? » questionna Judy de façon rhétorique, la réponse coulant de source : si le leader des Gardiens du Troupeau avait été identifié par le flair de Nick, il n'aurait pas attendu autant de temps avant de révéler à tous qui se cachait derrière ce sinistre masque d'agneau.

Le renard secoua la tête pour répondre par la négative, mais fut obligé de nuancer son avis sur la question : « Néanmoins, j'ai perçu des fragrances qui me semblaient familières, mais que je n'ai pas réussi à identifier… Cette légère touche aromatique que j'ai pu percevoir me travaille depuis des jours, et des nuits… Je sais que je connais cette odeur, et donc qu'il y a de fortes chances pour que je sois en mesure d'identifier cet enfoiré… Mais j'arrive pas à mettre le doigt dessus. »

« Pas étonnant… Après tout, tu l'as dit toi-même : tu connais tout le monde. » ironisa gentiment Judy, qui ne voulait pas voir Nick s'emporter trop vivement, après la crise qu'ils venaient de traverser. « Du coup, difficile de se remémorer de l'odeur de chacun. »

« Bien la première fois que je regrette d'avoir un tel nombre de connaissances dans mon petit agenda privé, Carotte. »

« Et aucune chance, je suppose, qu'il ait pu disposer d'un moyen de contrefaire sa propre odeur, pour prévenir tout risque d'être identifié, n'est-ce pas ? »

« Il portait de l'atténuateur olfactif… Ça, c'est certain. » acquiesça Nick. « Il voulait donc dissimuler son odeur, parce qu'il savait que je risquais de la reconnaître… Mais un moyen de totalement modifier sa fragrance personnelle ? Je ne crois pas qu'un tel dispositif existe, Carotte… »

Judy poussa un petit râle de frustration. « On n'est pas vraiment plus avancés, pas vrai ? »

« De toute manière, j'y ai beaucoup réfléchi… Même au-delà de l'odeur qui ne concorde pas… Le rôle de Berger, ça colle pas du tout avec la personnalité et les antécédents de Vincent. »

« Tu ne l'as pas vu depuis si longtemps… » contra la lapine en secouant la tête. « Les gens changent. »

« Ouai, je sais… Mais à ce point ? » Nick la saisit délicatement par les épaules, lui faisant ainsi comprendre l'importance de ce qui allait suivre. « Ne t'y trompe pas… Je ne suis pas en train de prétendre que Vincent serait incapable de faire quelque chose d'aussi ignoble que ce que le Berger nous a fait subir… Je pense que ce que je t'ai raconté à son sujet laisse assez bien transparaître le genre de mammifère qu'il est. Et c'est justement là que ça ne colle pas : Vincent est un prédateur qui a une haine farouche et absolue des proies… Alors l'imaginer à la tête des Gardiens du Troupeau, un groupe d'extrémistes spécistes luttant pour la dominance des proies sur les prédateurs, ça ne colle absolument pas… »

Judy hocha doucement la tête, sentant l'agitation presque palpable qui gagnait peu à peu le renard. Elle déposa ses pattes sur ses poignets, qui reposaient toujours contre ses frêles épaules, et serra doucement, espérant le calmer par ce contact. Néanmoins, cette conversation, sorte de brainstorming trop longtemps contenu, était trop importante pour être abrégée. Il fallait qu'ils mettent en confrontation toutes leurs idées, dans l'espoir de pouvoir avancer.

« Sauf si on considère que la tête pensante des Gardiens du Troupeau est ce qui subsiste de la Compagnie 112, et qu'elle manipule allégrement ses subordonnés pour les pousser à agir dans un sens qui n'est pas celui qu'elle leur présente. Leurs actions ont laissé sous-entendre que la hiérarchie des Gardiens se moquait ouvertement du sort de ses subalternes, et que les actions qu'ils leur faisaient mener étaient des actes de façade, dissimulant d'autres projets secrets… »

« Tu veux dire… Comme cette attaque à l'encontre des Marches pour la paix, qui n'étaient en fait qu'un moyen détourner pour… Tester ce nouveau sérum sur un groupe témoin ? »

Judy hocha la tête avec gravité. « Un groupe témoin traçable, de surcroît. »

Nick lui lança un regard torve, ne comprenant pas exactement où elle voulait en venir, mais ses instincts réagissant immédiatement à la menace sous-entendue, qui se fit ressentir par un nouveau tremblement incontrôlable.

« Nick… Je pense qu'ils ont ciblé les policiers de Zootopie, car ils disposaient d'une liste précise de leurs état-civils. N'importe qui peut se procurer des informations sur les agents au service de la municipalité, ce droit de regard public est le même que celui qui concerne l'armée… Bien entendu, on ne révèle rien de particulier dans ces données, en tout cas rien qui puisse impacter la vie privée des officiers… Mais si tu veux tester un produit sur un groupe témoin, le meilleur moyen d'obtenir une traçabilité de tes sujets d'expérience, c'est d'être en mesure de les identifier, de les localiser, et de les observer, pas vrai ? »

« Et en prime, ils remettent en question la fiabilité des forces de l'ordre… Leur faisant perdre la confiance du public. » Judy acquiesça une nouvelle fois, tandis que Nick se raidissait, prolongeant sa réflexion d'une note plus sombre. « Mais également en l'affaiblissant drastiquement… Si les autres mammifères ayant été touchés par le sérum subissent les mêmes effets secondaires que moi, alors… »

« Alors la police est en difficulté, car elle ne peut plus affecter les prédateurs « instables » sur le terrain, par crainte d'un incident qui pourrait définitivement ternir l'image des forces de l'ordre. Surtout après l'affaire Bellwether, qui est encore dans toutes les mémoires. »

« Mais… Mais enfin, que… Que cherche-t-il à faire ? » reprit Nick d'une voix tremblante de frustration, tandis que ses pupilles se dilataient peu à peu sous l'effet de l'excitation, ce que Judy ne tarda pas à remarquer, mais chercha à ignorer… Elle avait confiance en son renard, elle ne devait pas lui montrer qu'elle s'inquiéter de ces petits débordements, cela ne ferait qu'accroître son stress et son inquiétude.

« Je pense qu'ils cherchent à créer le chaos et la confusion, tout en mettant peu à peu leurs pions en place. Ils dressent les communautés de mammifères les unes contre les autres, donnent une image négative des proies comme des prédateurs, poussant l'opinion publique à se méfier de tout et tout le monde, et même des institutions supposées les protéger : la police, l'armée, et même les politiques… Chacun va se retrouver à agir dans son coin, affaibli et démuni. »

« Et quand tout va péter, personne ne sera prêt pour contrecarrer leurs plans… » acheva Nick en détournant le regard. « Il sera déjà trop tard. »

Judy secoua doucement la tête, percevant le trouble incontrôlable qui agitait son ami, et qui était consécutif de son état de fragilité passager… Habituellement, Nick était plus solide, plus ferme, plus sage que ça. Il aurait posément analysé la situation et en aurait tiré une explication logique et implacable qui, si elle s'avérait faussée, aurait laissé ouvertes des pistes de réflexion supplémentaires… Mais le renard n'était pas dans son état normal, et Judy savait qu'elle devait le ménager. Cependant, même impacté, l'instinct et l'intelligence de Nick étaient intacts, et elle avait besoin de sa présence d'esprit pour y voir plus clair elle-même dans ses propres certitudes. Elle avait l'impression de visualiser toutes les pièces du puzzle sous ses yeux, mais en dépit de ses efforts pour les imbriquer les unes dans les autres, il demeurait des erreurs et des dissonances. C'était une sensation extrêmement frustrante.

« Alors, Nick… » essaya une dernière fois la lapine, tentant le tout pour le tout. « Vincent ne pourrait-il pas être à l'origine d'une telle machination ? »

« Comme je te l'ai dit, Carotte… » reprit Nick d'une voix tremblante, quelque peu mue par une inexplicable colère. « C'est tout à fait le genre de choses qu'il pourrait faire, mais je ne le vois pas à la tête d'un tel truc, c'est tout. Quant à la possibilité qu'il soit le Berger, sors-toi ça de la tête une bonne fois pour toute, d'accord ? »

Judy eut un léger mouvement de recul face à l'agressivité imprévisible dont il venait de faire preuve. La dernière réplique avait été lâchée sur un ton plus violent que nécessaire, et s'était vue accompagnée d'un grognement incontrôlé. Nick sembla stupéfait de son propre emportement, et fit un pas en arrière, redressant une patte contre son museau tout en lançant un regard éperdu en direction de la lapine, qui le regardait avec une intensité particulière, qu'il aurait pu interpréter comme une forme de crainte à son égard si cela n'avait pas été elle.

Comme pour chasser cette idée qui tentait de naître en son esprit, et ne faisant que rendre ses pensées plus confuses et plus sauvages, Judy le rejoignit d'un pas ferme, se dressa sur la pointe de ses pattes, et l'attrapa par le cou pour le contraindre à réduire la distance qui le séparait encore d'elle. Elle calla son museau contre son épaule et le serra avec douceur, frottant délicatement sa joue contre son pelage épars.

« Ça va aller, Nick… » déclara-t-elle d'une voix pleine de tendresse. « Respire doucement… Reprends ton calme… Sens mon odeur. »

Presque comme si cet ordre avait été transmis directement à son système nerveux, il obéit sur le champ, et huma avec intensité la fragrance si délicate, suave et particulière que dégageait sa femelle… Ses pupilles se révulsèrent contre ses paupières… Ses sens en alerte ne faisaient que renforcer l'efficacité déjà redoutable de son odorat. S'il y avait bien une chose positive à tirer de cet état étrange dans lequel il se trouvait, c'était cette amélioration subite de ses sens de prédateurs, et plus particulièrement de celui-ci car il avait l'impression de pouvoir ressentir le grain de l'odeur de Judy, cette gamme olfactive si familière à présent, si rassurante, si réconfortante… Il aurait pu s'y perdre, sans jamais trouver la volonté de la quitter.

« Tu sens ? » demanda la lapine de cette même voix affectueuse, où ne transparaissait pas la moindre once de frayeur. « C'est l'odeur de ta femelle… De ta proie… Qui ne te craint pas, qui n'a aucune raison de te craindre… Alors tu peux me faire confiance, n'est-ce pas ? »

« Ou… Oui, je peux… » parvint-il à articuler avec difficulté, sa mâchoire toujours crispée par l'enfièvrement qui l'avait gagné quelques instants auparavant.

« C'est… C'est bien… C'est ce qu'il faut… » susurra-t-elle, le souffle insistant de Nick et la pression humide de sa truffe contre sa peau la faisant frissonner de plaisir, bien malgré elle. « Tu sais que tu peux te détendre, auprès de moi… Tu sais que je suis là pour toi… »

Une pensée irraisonnée traversa l'esprit de Nick, transperçant violemment le réconfort de cette bulle protectrice que Judy avait formé autour de lui, autour d'eux. Une idée noire, irrationnelle, mais qu'il ne pouvait rejeter, en dépit de son incongruité…

« Je ne le laisserais pas te faire du mal, Judy… » parvint-il à maugréer entre deux soubresauts incontrôlables.

A qui faisait-il référence ? Au Berger ? A Vincent ? Même lui n'aurait su le dire en cet instant où ses sens instinctifs brouillés par les effets pervers du sérum se confrontaient à sa raison.

Aux yeux de Judy, cela n'avait pas la moindre importance, car elle savait très bien que c'était son renard qui était en danger. Bien plus qu'elle, en réalité. Elle fronça les sourcils, et serra Nick plus fort, l'espace d'une seconde, comme pour le préserver d'une menace invisible.

« Non, Nick. C'est moi qui ne le laisserais pas te faire de mal. »

Il se recula un instant, afin de pouvoir la regarder dans les yeux, ne saisissait pas très bien pourquoi elle disait ça, puisqu'il était incapable de concevoir (en règle générale, et encore moins dans son état actuel) qu'elle puisse chercher à le préserver envers et contre tout. Dans sa vision des choses rendue plus instinctive encore qu'à l'accoutumée, c'était à lui de la protéger… Mais la conviction qu'il put lire dans son regard acheva de le persuader qu'elle avait certainement raison, au final, et qu'il pouvait s'en remettre totalement à elle. Il veillerait sur elle, elle veillerait sur lui, ils veilleraient l'un sur l'autre. Tant qu'ils seraient ensemble, rien ne pourrait les atteindre. Ce n'était plus la peine de ne jamais montrer aux autres qu'ils l'avaient blessé… Tant que Judy serait auprès de lui, plus jamais rien ne pourrait le blesser…

« C'est une promesse ? » demanda-t-il, un sourire incontrôlable se dessinant sur museau. Un sourire radieux, exempt de toute forme de doute, de crainte, et qui témoignait de sa reprise progressive de contrôle sur lui-même.

Judy lui rendit son sourire, et l'embrassa doucement sur les lèvres, achevant ce baiser à la fois doux et délicat d'un petit coup de langue sur sa truffe humide. Nick tressauta légèrement à ce contact inattendu, et poussa un petit rire en voyant l'air satisfait qu'affichait sa lapine.

« C'est une promesse. » répondit-elle.


Bogo releva légèrement la tête, ses yeux secs apparaissant au travers du filtre de verre de ses lunettes de lecture. Il laissa retomber le compte-rendu qu'il avait sous les yeux, refermant le rabat d'une patte lente et mesurée, avant de se laisser tomber au fond de son siège, sans ajouter le moindre commentaire. D'un regard lent et circonspect, il prit le temps de fixer son attention sur chacun des trois mammifères qui remplissaient l'espace pourtant plus que confortable de son bureau. La présence de l'officier Pennington aidait en ce sens, assurément. Delgato se tenait légèrement en retrait et fut le seul à soutenir ouvertement le regard que son supérieur posa sur lui. Leur échange oculaire fut bref, mais parlant… La question muette de Bogo trouva une réponse toute aussi silencieuse dans les pupilles vertes pâles du tigre, qui se contenta d'hocher très brièvement la tête pour confirmer la véracité de tout ce que le chef du ZPD venait de lire. Finalement, les yeux de Bogo glissèrent en direction de Fangmeyer, qui essayait de passer pour détendu, mais ne parvenait à dissimuler sa nervosité, celle-ci se traduisant par le battement lent mais néanmoins incontrôlable de sa queue, à l'alternance gauche-droite aussi régulière que celle d'un métronome.

Finalement, cet insoutenable moment d'expectative prit fin, Bogo rompant tout naturellement le silence qui avait envahi le bureau depuis plusieurs minutes à présent, sa voix grave et forte résonnant dans l'espace. Fangmeyer crut que son cœur allait s'arrêter de battre.

« En effet, peu de place au doute. » déclara placidement le buffle, avant de pousser un soupir contrit. « Il est regrettable que ces informations aient mis autant de temps à nous parvenir, mais félicitons nous d'être enfin au courant. »

Fangmeyer opina légèrement du chef, se mordant les lèvres pour contenir le sourire triomphal qui cherchait à s'imposer sur son visage canin… Parvenir à enfin se faire entendre auprès de Bogo, et voir ses théories enfin prises au sérieux était une satisfaction de tous les instants… Même si en théorie, le chef ne reconnaissait officiellement que la version des faits telle qu'ils avaient été avancés par Dawn Bellwether… Aucune de ses propres hypothèses personnelles et suppositions d'enquête n'avaient encore osé franchir la frontière de ses réflexions intimes. Et il doutait encore que le faire aussi tôt soit une bonne idée. Il n'avait aucune raison de se défier de Bogo, mais cela ne l'obligeait pas non plus à lui faire aveuglément confiance.

« Lieutenant Delgato ! » reprit finalement le chef du ZPD, son subalterne réagissant au quart de tours en faisant un pas en avant et en se redressant, manifestant ainsi qu'il était à l'écoute des ordres à venir. « Faites préparer une cellule dans notre centre de détention spécial pour protection des témoins criminels. Nous allons y transférer Dawn Bellwether au plus vite. »

« Vous souhaitez que le transfert soit effectué quand ? »

« Le plus vite possible. » répondit le buffle en feuilletant son agenda, afin de vérifier s'il pourrait lui-même participé à cette mission de transport. « Demain serait le mieux. Dans deux jours au plus tard. J'ai besoin de réunir une équipe de surveillance et d'interrogation triée sur le volet… Des individus de confiance. »

« Y aurait-il des raisons de croire que certains membres de nos forces soient indignes de confiance, chef ? » se risqua Fangmeyer, attirant l'attention quelque peu piquée de Bogo sur lui… Un acte que quiconque aurait préféré éviter, le chef n'étant pas connu pour être particulièrement tendre lorsqu'on prenait l'initiative de s'immiscer dans une conversation qu'il était supposé mener.

« Je n'ai pas dit ça… » répondit finalement Bogo, sans velléité apparente, ce que ne manqua pas de remarquer Delgato. « Néanmoins, je ne peux pas confier une tâche aussi importante à n'importe qui. Il est clair que Dawn Bellwether est devenue un témoin clé dans cette affaire… On ne peut plus prendre le moindre risque. Nous avons perdu assez de temps comme ça. »

« Et s'il arrive quelque chose à Bellwether pendant que nous mettons en place le transfert ? » intervint Francine d'une voix légèrement inquiète. Elle semblait encore avoir du mal à croire que l'enquête se soit profilée dans une telle direction, et que les suppositions de Fangmeyer, qu'elle avait toujours jugée comme étant alarmistes, se soient finalement vérifiées avec une exactitude des plus effrayantes.

« Pas de soucis à se faire de ce côté-là. » répondit Delgato, qui avait anticipé la question que Bogo allait retourner vers lui. « Je me suis assuré auprès de l'officier Swinton que Dawn Bellwether bénéficierait d'une garde rapprochée jusqu'à ce qu'un éventuel transfert soit mis en place. »

« Bon travail, lieutenant. » répondit simplement Bogo, sans la moindre emphase (et pas énormément d'enthousiasme non plus, mais il était inutile de s'attendre à autre chose venant du chef du ZPD).

Fangmeyer se racla finalement la gorge, un peu gêné d'être celui qui serait contraint de faire venir le sujet sur le tapis, mais il avait attendu assez longtemps, et subit suffisamment de détours pour ne pas être en mesure de contenir son impatience une seconde de plus.

« Et concernant la Compagnie 112 ? » demanda-t-il, tout en percevant le léger voile sombre qui recouvrit le regard de Bogo à la seule audition de ce nom. « Que fait-on, finalement ? »

« Hmmm… » répondit le buffle d'un ton pensif, tout en se laissant retomber au fond de son siège. « Les éléments vont malheureusement dans le sens que vous redoutiez tant, Fangmeyer… Vous devez être satisfait, non ? »

« Heu… Pas vraiment chef, la question n'était pas de… »

« On s'en cogne. » répliqua derechef le buffle, peu enclin à perdre son temps face à cette manifestation de fausse modestie, qui n'avait pas lieu d'être en cet instant. « Pour être tout à fait honnête, j'ai reconnu un certain sérieux à cette piste dès que vous m'en avez parlé pour la première fois, mais il faut prendre des pincettes avec ce type d'informations, car elles ont vite tendance à faire beaucoup de bruit. »

« V… Vraiment ? » s'étonna Fangmeyer, en penchant la tête sur le côté.

« Oui. » confirma Bogo en poussant un soupir. « Mais ne vous mettez pas martel en tête. On est certainement à mille lieux des imbroglios complotistes que vous avez pu vous figurer, avec votre imagination débordante… »

Fangmeyer aurait bien été tenté de le contredire en avançant les dernières informations que lui avait fournies Finnick, mais il était encore trop tôt pour se perdre en conjectures par rapport à cette piste… Même si des groupuscules divers et variés s'étaient trouvés réunis en un même lieu, autour d'une même activité criminelle, et semblaient travailler en association, il lui fallait d'avantage de preuves pour justifier une quelconque accusation de complot… Et visiblement, Bogo ne voyait pas les choses avec la même portée. La suite de ses explications vint d'ailleurs le confirmer.

« Le groupuscule qui se fait appeler « Compagnie 112 » n'est en rien rattaché à l'armée. » expliqua Bogo en retirant calmement ses lunettes de son museau, pour les ranger avec doigté dans l'étui qui leur était destiné. « Du moins, il ne l'est plus. »

« De quoi s'agit-il, dans ce cas ? » questionna Fangmeyer en se dressant de tout son long, les pattes agrippées au rebord du bureau.

« Le lieutenant Delgato vous donnera tous les détails. »

« Comment, lieutenant ? » demanda Fangmeyer d'une voix grinçante. « Vous étiez au courant ? »

« J'ai eu accès au dossier suite à l'entretien entre le chef et Shepard Bellwether. » confirma Delgato, la mine un peu sombre, dissimulant à grand mal une pointe de honte. Même Francine, pourtant discrète (ce qui tenait de l'exploit pour un éléphant) sembla s'offusquer. « Le chef y avait glissé quelques notes sur la Compagnie 112, telle qu'elle existe à l'état actif aujourd'hui, ainsi que des référencements vers des dossiers d'archive privés, que nous conservons dans la remise sous scellé. Cependant, tant que rien ne venait confirmer d'avantage une potentielle implication, je devais conserver ces informations confidentielles. »

« Et c'est également ce que vous ferez, Fangmeyer. » ajouta Bogo avec fermeté.

« Que voudriez-vous que je divulgue ? » répliqua le loup avec défiance. « Je ne suis pour ainsi dire au courant de rien, et vous me cachez encore une grande part de la vérité. »

« Il n'y a pas de vérité, et encore moins de choses à cacher. » contesta le buffle sur un ton agacé. « Votre petit amour propre, on s'en cogne ! »

« C'est pas une question d'amour propre, chef ! » répondit Fangmeyer avec d'avantage de véhémence. « Nos concitoyens sont menacés… Le ZPD lui-même est menacé. Nous avons été victimes d'une attaque directe, dont nous avons essayé de minimiser l'impact, mais qui est néanmoins réelle. Vous avez vu l'ambiance dans les locaux depuis que c'est arrivé ? Même les flics ont la trouille ! »

« Ça suffit, Fangmeyer ! » contra Bogo d'une voix tonitruante en abattant son lourd poing sur la surface du bureau. Le fracas sonore fut suffisant pour appeler tout le monde au silence face à l'autorité naturelle du buffle, qu'une telle manifestation de puissance suffisait à rappeler. « Nous respectons un système hiérarchique et administratif. Ça a toujours été comme ça. Certaines informations sont classées secret-défense, ou se voient considérées comme potentiellement dangereuses dans le sens où elles pourraient perturber l'ordre public. C'est la raison pour laquelle nous sommes parfois contraints de maintenir ces informations sous silence, même vis-à-vis de nos propres équipes. Alors arrêtez vos allusions, sinon je change d'avis vous concernant, et je ne vous affecte pas à l'équipe d'enquête du lieutenant Delgato ! »

Le loup blanc redressa une oreille, un éclat de curiosité au fond du regard. « Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'affectation, chef ? »

« J'allais y venir, avant que vous ne décidiez de monter sur vos grands-chevaux… Et je dis ça avec tout le respect que je dois à la majestueuse famille des équidés. »

Si Bogo avait connu Lonchmain, le bourrin voisin de ses parents à Wheelington, il aurait peut être revu à la baisse sa très haute estime des chevaux, qui n'étaient clairement pas tous des étalons. L'idée de le fit ricaner bien malgré lui, ce qui lui valut un regard réprobateur de la part du chef, qui devait certainement s'imaginer que son interlocuteur se fichait de lui.

« Mes excuses, chef. » se pressa d'avancer Fangmeyer pour éviter tout malentendu. « Vous disiez ? »

« Je vous affecte à l'équipe d'enquête de Delgato. Un groupe relativement restreint qui s'attèlera à l'identification et à la mise sous les verrous des membres appartenant au groupuscule clandestin connu sous l'appellation de Compagnie 112. »

Clandestin, clandestin… La formulation était on ne pouvait plus minimaliste quant aux origines et au potentiel destructeur du groupuscule en question. Enfin, cela ne découlait que des conjectures personnelles de Fangmeyer, qui pouvaient être faussées, bien entendu. Mais visiblement, il ne tarderait pas à en savoir plus sur le sujet. A cette idée, il se sentit bouillir d'excitation.

« Combien de personnes composent ce groupe d'enquête ? » demanda-t-il avec intérêt.

« Vous êtes quatre, en comptant le lieutenant. L'officier Pennington est également affecté à l'enquête. » répondit Bogo avec placidité.

« Qu… Qui ? Moi ? » déclara Francine, qui était restée relativement calme et discrète depuis le début de la conversation, car elle avait le sentiment étrange de ne pas être directement concerné.

« Dans la mesure où vous en savez plus que la majeure partie des autres officiers du poste, oui. » déclara Bogo en lui lançant un regard lourd de sens. « Ce groupe d'enquête nécessitait un mammifère supplémentaire pour être clairement opérationnel, et dans la mesure où vous étiez présente lors des confessions de Bellwether, j'ai décidé de vous y affecter. » Le buffle fronça les sourcils et laissa un puissant soupir s'échapper de ses naseaux. « A moins que vous refusiez cette affectation pour une raison quelconque ? »

Si on lui avait demandé de répondre en toute franchise, Francine aurait en effet décliné la proposition. Elle avait vu ce qui s'était passé pendant les marches pour la paix. Certes, ce n'était pas la Compagnie 112 qui avait directement agi, mais des membres des Gardiens du Troupeau. Néanmoins, il ne faisait plus aucun doute que l'ombre de cette étrange organisation planait au-dessus des agissements du groupe terroriste… Et Fangmeyer avait été confronté directement à cette brebis surentraînée. Des individus extrêmement dangereux, qui n'hésitaient pas à tuer tous ceux qui se dresseraient sur leurs chemins, faisant fi des dommages collatéraux. Oui, à l'idée d'enquêter sur de tels individus, elle ne pouvait réprimer une certaine forme de crainte. Mais son sens du devoir était sans doute plus important que ses incertitudes personnelles. Elle se redressa fièrement, et secoua la tête.

« Non, chef. » répondit-elle avec force et conviction. « Je n'ai rien à redire. »

« Parfait. » renchérit Bogo en écartant les bras, comme si cette gestuelle suffisait à clore la conversation. « Vous allez pouvoir vous mettre au travail sans attendre. Je veux des rapports réguliers de toutes les pistes et avancées de l'enquête. »

« Chef… » intervint à nouveau Fangmeyer d'une voix plus hésitante, un doute étrange lui rongeant l'esprit. « Nous opérons pour le compte du ZPD, n'est-ce-pas ? »

Comprenant sans mal le sous-entendu implicitement avancé par le loup blanc, Bogo ne put réprimer un léger ricanement motivé par des sentiments contradictoires. Il détestait et adorait tout à la fois lorsque ses subalternes faisaient preuve d'une telle perspicacité.

« Même si je serais tenté de vous répondre que nous opérons avant tout pour le compte de la ville, ce serait un mensonge de prétendre que les seuls intérêts de cette affaire sont ceux de la municipalité. »

« Que faut-il en déduire ? » demanda le lieutenant Delgato qui, visiblement, n'était pas encore au courant de tous les aspects de cette affaire.

« Eh bien… Vous savez d'où vient le quatrième membre de votre équipe, Delgato. Cela suffit à répondre à votre question. »

« Je vois… » reprit le tigre sur une note plus sombre.

« Comment ça ? » intervint Fangmeyer, piqué par la curiosité. « Qui est le quatrième membre de cette équipe ? »

« Tu le sauras bien assez tôt, Fang'. » répondit Delgato en haussant les épaules. « On va justement aller à sa rencontrer. »

Le loup blanc grimaça légèrement, un peu gêné par la tournure que prenaient les évènements. Même s'il se réjouissait de voir que le ZPD prenait enfin l'affaire avec plus de sérieux, et se décidait à agir à l'encontre de menace considérées à tort comme dormantes jusqu'à présent, il avait le sentiment de délester certains de ses amis les plus proches de leur droit à participer à l'enquête. Finnick, Nick, mais surtout Judy… Après tout, ils avaient caressé l'espoir de faire équipe tous les deux, en attendant que le renard ne sorte de l'académie. La probabilité de cette association se faisait de plus en plus incertaine.

« Mais pour le lieutenant Hopps… » tenta tout de même Fangmeyer en reportant son attention sur Bogo. « Nous espérions pouvoir travailler ensemble lorsqu'elle reprendrait le service. Sera-t-elle autorisée à rejoindre l'enquête ? »

« Non. » répliqua immédiatement Bogo en secouant la tête. Cette réponse négative totalement intransigeante fit l'effet d'une gifle au loup blanc, qui écarquilla les yeux de surprise. Le buffle ne lui laissa néanmoins pas le temps de s'en offusquer, car il précisa les raisons de son refus. « D'un, j'ai assez à faire de deux éléments intenables ayant tendance à n'en faire qu'à leurs têtes… Je n'ai pas besoin d'en plus prendre le risque de les laisser s'associer. Vous êtes déjà suffisamment ingérables chacun de votre côté. Sérieusement, je vais questionner Ursula sur la façon dont elle a entraîné la dernière promotion de cadets, parce qu'entre Hopps et vous, je n'ai pas hérité des éléments les plus faciles à gérer, en dépit de votre indéniable… et insupportable… efficacité. »

Fangmeyer grimaça. En effet, cet argument se tenait. Ni lui, ni Hopps, n'avaient la réputation d'être des officiers de police sages, raisonnables et protocolaires. Ce devait être un véritable enfer d'avoir à gérer la façon très particulière dont ils menaient leurs enquêtes. L'espace d'une seconde, le loup blanc ressentit une empathie sincère pour Bogo, et s'en voulut d'être un indécrottable têtu, qui refusait de lâcher l'affaire lorsqu'il avait une idée en tête, et qui se montrait prêt à tous les excès pour parvenir à ses fins (même à outrepasser les limites de la légalité… Son association secrète avec Finnick en demeurait la preuve la plus probante).

« De deux… » reprit le buffle sans laisser le temps à Fangmeyer de répliquer. « Le lieutenant Hopps est trop personnellement impliquée dans cette affaire, en raison de ses liens… disons privés… avec Nicholas Wilde. Ses sentiments personnels pourraient entrer en conflit avec le bon déroulement de l'enquête. »

Si Judy avait entendu un tel discours, elle aurait très certainement éclaté de colère, pour tout un tas de raison plus ou moins justifiées… Mais en l'occurrence, elle était absente, et si Fangmeyer aurait pu commencer à lister tous les contre-arguments pour s'opposer à ce prétexte numéro deux, Bogo ne lui laissa pas l'occasion d'engager le débat, car il poursuivit sa diatribe sans marquer le moindre temps d'arrêt.

« De trois… Nous manquons d'effectifs. Les officiers touchés par le sérum ne sont pas aptes à reprendre le travail pour l'instant. On ne peut se risquer à une quelconque instabilité dans leur comportement. De fait, nous avons reçu des affectations temporaires, pour remplacer tout ce petit monde… Dont l'un de nos anciens inspecteurs, retraité des forces de l'ordre, une véritable légende du ZPD. Je veux lui associer Hopps dès son retour. Je pense qu'il pourra lui apprendre beaucoup de choses. Le respect du protocole, par exemple, serait déjà miraculeux. »

Comme si cette dernière réflexion s'était également adressée à lui, Bogo tourna vers le loup blanc un regard mordant. Finalement, comme personne ne trouvait rien à redire quant à cette explication, le buffle se redressa avant de leur indiquer la sortie de son bureau d'un mouvement du museau.

« Vous pouvez disposer, tous les trois. »

Les officiers saluèrent leur supérieur, avant de prendre la direction de la sortie. Un lourd silence s'instaura entre eux jusqu'à ce qu'ils rejoignent le niveau principal. Ils allaient être amenés à travailler ensemble de façon régulière, à présent… Il n'était pas de bon ton que le début de cette collaboration relativement étroite se fasse de cette façon. Aussi, Delgato, en bon chef d'équipe, décida de prendre un petit instant pour faire le point avec son équipe nouvellement créée.

« Bien. Ne m'en voulez pas de ne pas vous avoir révélé tous ces éléments plus tôt… Cette décision du chef reposait avant toute chose sur ce que Bellwether était prête ou non à révéler. Si sa déclaration n'avait pas corroboré les dires de son mari, nous ne serions pas en train d'avoir cette conversation… »

« Dans ce cas, on peut s'estimer heureux qu'elle ait finalement avoué… » répondit Fangmeyer d'une voix légèrement méfiante.

Il ne pouvait le nier : il n'aimait pas trop ça. Jusqu'à présent, ses propres investigations sur les Gardiens du Troupeau et la Compagnie 112 s'étaient faites dans une certaine forme d'anonymat, et en marge de ses missions usuelles. Se voir ainsi propulsé dans une équipe dont la tâche principale était d'officiellement mener l'enquête sur ces groupuscules lui paraissait étrange et perturbant. Il détenait encore des informations intéressantes, que lui avait fournies Finnick, et il hésitait à les partager avec ses comparses pour le moment. Peut-être valait-il mieux qu'il vérifie par lui-même cette piste en premier lieu et qu'il constate de ses yeux la nature de ces « combats d'arène » avant de tirer la sonnette d'alarme. Il connaissait à présent Delgato pour être un flic intègre, redoutablement efficace, mais malheureusement très protocolaire. S'il révélait les informations fournies par Finnick, il risquait déjà de mettre ce-dernier dans une position inconfortable, mais également de se voir engagé dans toute une procédure de mise en place, d'observation à distance, de demandes d'autorisation et touti quanti. Certes, il finirait par en arriver là si la situation l'exigeait, c'était certain… Mais avant toute chose, il fallait qu'il en ait le cœur net. Pour le moment, il préférait taire certains éléments. Il s'expliquerait à ce sujet si la situation venait à l'exiger, ou si l'enquête s'orientait effectivement sur cette piste. En attendant, il avait très souvent proposé des pistes, et n'avait pas reçu grand-chose en échange, pas même du respect. De cette situation actuelle, il préférait bénéficier des avantages, avant d'en faire profiter les autres. Pour une fois, ce serait à son tour de pêcher des informations sans compromission. La première d'entre elles, d'ailleurs, le taraudait depuis leur entretien avec Bogo, et il ne la laissa pas lui chatouiller le palais bien longtemps.

« Alors, qui est le quatrième membre de l'équipe ? » demanda-t-il d'un ton qu'il espérait détaché.

Sans témoigner de la même subtilité, Francine appuya l'interrogation : « Oui, je me posais justement la même question. Visiblement, ce n'est pas un membre officiel du ZPD, n'est-ce pas ? »

« En effet. » acquiesça Delgato, l'air un peu gêné. « Je ne l'ai moi-même pas encore rencontré, pour être tout à fait honnête. Le chef Bogo m'a dit qu'elle nous attendait en salle de repos. »

Il s'agissait donc d'une femelle. Soit. De toute manière, aucun moyen de percer à jour son identité et encore moins sa nature, étant donné le peu d'éléments mis à leur disposition. Fangmeyer se demandait la raison qui poussait Bogo à se montrer si secret par rapport à tout ça. Il aurait été tellement plus simple de poser les choses à plat, clairement, sans détours, sans aléas, en se montrant seulement honnêtes et ouverts. Mais bien entendu, le buffle était pris dans les rouages de l'administration. Il y avait sans doute quelqu'un au-dessus de lui (voire même un grand groupe rempli de « quelqu'un ») qui l'obligeait à agir de cette manière, et à respecter tout un tas d'étapes légales fastidieuses, emplies de pièges retors à même de bloquer l'enquête dès qu'elle commencerait à gêner les mauvaises personnes. Pas étonnant que le buffle en soit réduit à louvoyer de la sorte… Et raison de plus pour ne rien révéler des activités annexes du Syndicat pour le moment. Fangmeyer ne voulait pas voir cette piste bouillante lui échapper en raison d'une manœuvre politique déplacée. La pègre avait des oreilles partout… Même dans le bureau du chef du ZPD, c'était à craindre.

Sans plus attendre, Delgato mena ses deux subordonnés jusqu'en salle de repos. Avant qu'ils n'en franchissent la porte, ils furent surpris d'entendre le tumulte joyeux qui semblait régner à l'intérieur. Eclats de rire et applaudissements, tout laissant sous-entendre une ambiance des plus festives autour de la machine à café… Fait étrange à cette heure de l'après-midi, d'ailleurs.

Le tigre poussa la porte, les exclamations euphoriques se faisant dès lors plus palpables. La première chose que vit Fangmeyer, ce fut la fléchette qui traversait la salle de repos, pourtant longue de près de dix mètres, de part en part, avant d'aller se planter dans le plumeau d'une autre fléchette, elle-même figée au beau milieu de la cible qui ornait le mur. Un tir parfait, d'une fluidité sans pareille, et d'une puissance non-négligeable. Un tonnerre d'applaudissements accompagna l'exploit, provenant d'un groupe de mammifères en uniforme occupant l'espace arrière de la salle.

Au milieu du tumulte général, tranquillement installée au sommet du casier de transmission des ordres de mission, se tenait une chauve-souris à la silhouette aussi svelte qu'étrange, qui faisait tournoyer une autre fléchette entre ses longues griffes préhensibles. D'une taille relativement impressionnante étant donnée son espèce, il ne fallut pas plus d'une seconde à Fangmeyer pour comprendre qu'il s'agissait très certainement du fruit d'une union hybride entre une chauve-souris et un autre type de mammifère, probablement un prédateur, étant donné l'allure oblong et démarquée du museau court qui se dressait au centre de son visage gracieux, quoiqu'un peu maigre, et qui laissait apparaître la point de quelques crocs tranchants. Cette particularité la rapprochait d'avantage de l'ordre des ptéropodidés, mais sa taille, son allure élancée (bien qu'émaciée) et la courbure de son torse galbé rappelait certaines espèces de la famille des mustélidés. Son pelage d'un brun foncé tirant progressivement sur le blanc crème à mesure qu'il s'étendait vers son sternum et son ventre confirmait ce rapprochement… Très probablement la progéniture d'une roussette et d'une hermine, à première vue.

Elle était vêtue d'un simple débardeur noir surplombé d'un holster à bretelles, dans lequel étaient engoncées deux armes de poing de taille respectable, qui ne provenaient pas du stock du ZPD, car leur calibre, tout comme leur modèle, ne correspondaient pas au catalogue mis à disposition des officiers de police. C'était du matériel militaire, Fangmeyer le constata au premier coup d'œil, bien avant que cette observation ne lui soit confirmée par la vue des plaques d'identification qui pendaient autour du coup de la femelle. Elle portait d'ailleurs un pantalon treillis, fixé à sa taille malingre par un ceinturon qu'elle avait très certainement emprunté aux locaux de la police, car il contenait le matériel usuel que les officiers emportaient en mission.

Elle tourna un regard intéressé, à l'éclat flamboyant notable, en direction de la porte, constatant l'arrivée de Fangmeyer, Francine et Delgato.

« Aha ! » s'exclama-t-elle d'une voix rieuse. « Je suppose que vous êtes l'équipe du ZPD à laquelle j'ai été affectée ? »

« En effet. » répondit Delgato en affichant un sourire empli de sérieux. « Je suis le lieutenant Teddy Delgato, et voici les officiers Francine Pennington et Simon Fangmeyer. »

« Très heureuse de faire votre connaissance. » répondit la chauve-souris, avant de faire tournoyer une nouvelle fois la fléchette entre ses doigts. D'un mouvement presque imperceptible, elle la projeta à toute vitesse en direction de la cible, sans même y jeter un regard.

Fangmeyer n'eut pas besoin de regarder le résultat du lancer pour savoir qu'il fut, pour la troisième fois consécutive, parfait. La courbe du jet, l'inclination du projectile, la trajectoire mathématiquement calculée… Sur tous les aspects, ce tir était la perfection incarnée. Les cris de stupeur et les applaudissements des quelques officiers en présence, tous médusés par une maîtrise si désinvolte, lui confirma qu'elle avait une nouvelle fois fait mouche.

Satisfaite de s'être prêtée à ce petit jeu en les attendant, elle se laissa choir en direction du sol avec une grâce certaine, et les rejoignit de quelques pas rapides, ne manquant pas de saluer les quelques policiers qui la félicitaient encore.

Tandis qu'elle s'approchait, Fangmeyer fut une nouvelle fois impressionné par sa taille. Elle lui arrivait presque au niveau du sternum… Et pourtant, il pouvait se targuer d'être relativement haut sur patte, même pour un loup. Il avait entendu dire que les unions hybrides avaient parfois ce genre de résultats, et que les enfants issus de ces relations développaient souvent des caractéristiques physiques (et intellectuelles, par ailleurs) supérieures à la normale. Mais entre en entendre parler, et le constater aussi ouvertement, il y avait un monde.

La chauve-souris inclina la tête sur le côté, sans doute pour manifester sa lassitude à se voir ainsi observée sous toutes les coutures, et leur fit à tous trois un petit salut de l'aile.

« Je m'appelle Sully Kerrigan, sergente instructrice des tireurs d'élite de la neuvième division de l'infanterie mobile de Zootopie. Mais entre nous, on se fiche un peu de ce titre pompeux, à présent… Je suis uniquement conseillère technique pour vous. »

Une militaire… C'était à redouter. L'armée avait placé ses pions dès que la question de la Compagnie 112 avait commencé à être évoquée. Plus aucun lien avec les forces armées de Zootopie, c'était bien ce qu'avait prétendu Bogo une dizaine de minutes auparavant ? Visiblement, le groupe en question inquiétait suffisamment l'état-major pour qu'il se sente obliger de déléguer un responsable pour surveiller l'avancée de l'enquête (et très probablement pour l'orienter dans le sens voulu, à n'en pas douter). Conseillère technique était un titre pompeux pour dissimuler la véritable nature, mais surtout la fonction de Sully Kerrigan : s'assurer que l'enquête du ZPD n'éclabousserait pas la réputation de l'armée, et que ce qui serait découvert au sujet de la Compagnie 112 resterait une affaire confidentielle.

Kerrigan dût percevoir la défiance dans le regard de Fangmeyer, car elle secoua la tête, essayant d'office de crever l'abcès, que tous avaient forcément en tête à présent.

« Je ne suis pas là pour vous mettre des bâtons dans les roues, que vous le sachiez tout de suite. »

« C'est certain. » contesta Fangmeyer d'une voix dont il espérait parvenir à dissimuler les notes méprisantes. « Vous êtes là pour que n'en mettions pas dans celles de l'armée. »

« Fangmeyer ! » répliqua immédiatement Delgato sur un ton outré, tournant vers son subalterne un regard réprobateur. Mais Kerrigan stoppa son mouvement d'un léger coup d'aile, tout en secouant la tête.

« Non, laissez. » intervint-elle sans s'emporter. « Il a parfaitement raison. »

Les trois officiers tournèrent vers elle un regard médusé, auquel elle répondit par un sourire toujours aussi mystérieux. Elle se contenta d'hausser les épaules, avant de reprendre : « C'est pour cette raison que l'armée a demandé à ce qu'un conseiller technique soit adjoint à l'équipe d'enquête qui se chargerait de traquer la Compagnie 112. Aucun rapprochement officiel ne doit être fait entre ce groupuscule et les corps armés, c'est la consigne qui m'a été donnée… Même si ce serait mentir que de dire qu'aucun lien ne les unis… Et moi, je n'aime pas mentir. »

« Vous allez peut être nous faire croire que vous avec décidé d'aller à l'encontre des ordres que l'on vous a transmis au moment de vous affecter à cette mission ? » répliqua Fangmeyer, qui n'en croyait pas un traître mot.

« Non, bien sûr que non. Mais ma mission ne se limite pas à ça… Cela fait des années que nous essayons de mettre un terme aux agissements de ce groupe activiste, et comme j'étais la meilleure personne dont ils disposaient pour mener à bien cette mission, ils m'ont choisi, en dépit du fait qu'ils savaient pertinemment que je ne respecterai pas toutes les parts du contrat. »

« Notamment les procédures visant à nous empêcher de voir la partie immergée de l'iceberg ? » demanda Francine, elle-même surprise de la tournure toute en franchise de la conversation.

Kerrigan acquiesça, avant de croiser ses ailes membraneuses contre son torse. « C'est un choix personnel, bien entendu, mais je ne leur ai pas dissimulé mes intentions… En ce qui me concerne, si une communication optimale et sans dissimulation peut nous permettre d'agir plus rapidement et plus efficacement dans l'arrestation de la Compagnie 112, alors nous avons tout à y gagner. »

« Même si ça doit entacher la réputation de l'armée ? » répliqua Fangmeyer, toujours aussi incrédule.

« Eh bien… Disons que nous nous rendons des services mutuels. Si par mon engagement dans votre enquête, vous parvenez à des résultats efficaces et rapides, en contrepartie, je suis certaine que vous saurez vous plier aux injonctions de l'état-major quant à ce que vous serez contraints « d'oublier », le moment venu. »

Ben voyons. Fangmeyer voyait bien dans cette réponse tout le cynisme habituel de la haute hiérarchie. Contrainte de se fourvoyer avec ceux qu'elle considérait usuellement comme des pions, elle savait néanmoins les contraindre à un silence volontaire lorsque la situation l'exigeant (et il n'y avait pas d'illusions à se faire, si le silence en question n'était pas volontaire, il deviendrait sans doute forcé). Dans l'absolu, il reconnaissait un certain culot à Kerrigan de jouer ainsi cartes sur table. Cela donnait plus de poids à son argumentaire, c'était certain, mais ça ne la rendait pas plus sympathique à ses yeux. Il ne voyait qu'une fonctionnaire au service de l'état-major, prête à tout pour parvenir à ses fins, même à contrevenir à ses propres ordres de mission, tout en s'assurant qu'au final ceux-ci seraient respectés par tous les intervenants, de gré ou de force. Elle jouait le jeu de la franchise, certes, mais au final, comme elle était la seule à avoir les cartes en main, elle ne prenait pas un bien gros risque.

« De toute manière, nous n'avons pas trop le choix… » déclara finalement Delgato, dont l'intonation laissait transparaître que lui non plus n'appréciait pas trop les contreparties imposées par l'armée, au travers du discours policé de Kerrigan… Mais comme il le disait, ils étaient obligés de jouer selon les règles que leur imposerait l'état-major, pour le coup… Et son seul représentant en ces lieux était une chauve-souris nommée Sully Kerrigan.

« En effet… » répondit celle-ci sur une intonation plus désolée, qui perturba Fangmeyer par la sincérité qui en transparaissait. « De toute manière, mes supérieurs se sont déjà arrangés avec le chef Bogo et la chargée de communication du ZPD, Karen Jumcorn. Notre enquête sera purement confidentielle, et vous serez amenés à signer un contrat assurant à l'armée le respect de cette confidentialité… La seule autorité référente à laquelle vous aurez droit de faire part des avancées de l'enquête sera le chef Bogo, qui servira d'agent de liaison avec l'état-major. Je n'aurais aucune influence sur le contenu de vos rapports, je vous rassure tout de suite. Je suis là pour m'assurer que nous mettions un terme aux agissements de la Compagnie 112… Dans la plus grande discrétion, cela va sans dire. »

« Et en échange de tout ceci, nous devons seulement nous contenter de votre promesse de vous montrer parfaitement honnête vis-à-vis de tous les éléments sur lesquels nous serions amenés à enquêter ? » demanda Fangmeyer en essayant de dissimuler le ton outré qui grandissait au fond de sa gorge.

« C'est déjà plus que ce que vous auriez obtenu si un autre que moi avait occupé ce poste de conseiller technique… Je me suis battue farouchement pour obtenir le droit de participer à cette enquête selon mon bon vouloir. Comme je vous l'ai promis d'entrée de jeu, je ne dissimulerai rien de ce que je sais. Et croyez-moi, il y a peu de personnes au sein de l'armée qui en sache autant que moi à propos de la Compagnie 112. »

« Et comment ça se fait ? » questionna Francine, intriguée. « Pourquoi vous plutôt qu'une autre ? »

« Ca, officier Pennington… C'est une question d'ordre personnel. » répliqua Kerrigan d'une voix ferme, mais dénuée d'agressivité. « Les raisons qui font que je connais très bien la Compagnie 112 ne vous aideront pas à résoudre l'enquête. Il vous suffit d'avoir la certitude que je sais de quoi je parle, c'est tout. »

« Pas très engageante, cette réponse. » lâcha Fangmeyer en fronçant les sourcils, comme pour souligner le cynisme de son propos.

« Il faudra pourtant vous en contenter. » répliqua Kerrigan d'un ton intransigeant, avant de les contourner pour prendre la direction de la sortie de la salle de repos. Depuis le début de la conversation, c'était la première fois qu'elle manifestait une forme concrète d'agacement, voire de frustration. Visiblement, elle n'appréciait pas qu'on la questionne sur les liens qu'elle avait pu avoir avec la Compagnie 112. La chauve-souris s'éloigna d'un pas rapide en direction de la sortie du poste de police principal, et leur lâcha, sans se retourner : « Vous trouverez les contrats de confidentialité à signer dans vos casiers. Rapportez-les moi demain à quatorze heures en salle de réunion. Nous ferons un premier point d'enquête, pour voir les pistes qui s'offrent à nous. D'ici là, je vous souhaite une bonne journée. »

Fangmeyer et Francine tournèrent tous deux un visage déconcerté en direction de leur supérieur, le lieutenant Teddy Delgato, qui avait toujours le regard figé sur la silhouette de Kerrigan, qui ne tarda pas à disparaître derrière le comptoir d'accueil. Sans vraiment les regarder, il se contenta de pousser un soupir légèrement frustré, avant de déclarer :

« Au moins, les choses sont claires. On sait qui est le patron. »


Depuis combien de temps étaient-ils assis là, côte à côte, contre la paroi rugueuse de la falaise, légèrement éclaboussés par les projections d'eau émanant de la cascade, qui à chaque fois apportaient leur contact rafraichissant en vue de contrebalancer l'éclat toujours plus intense du soleil de l'après-midi ? Judy n'aurait pu y répondre. Une heure, peut-être moins, peut-être plus. Peu importait. Nick était à présent parfaitement détendu, la présence de la lapine, et le calme apaisant de l'environnement adjacent produisant un effet plus que positif sur lui. Il avait déclaré se sentir bien quelques instants plus tôt, puis avait sombré dans le silence… Quelques secondes de plus et il respirait au rythme de la régularité lourde d'un sommeil réparateur. La tête inclinée sur le côté, reposant contre celle de Judy, il pouvait enfin se délester de toutes les inquiétudes, les angoisses et les questionnements erratiques qui avaient émaillés la première partie de la journée.

Rassurée de voir que son renard parvenait finalement à se détendre au point de trouver ce sommeil salvateur qui lui manquait tant. Elle savait qu'il avait passé plusieurs nuits difficiles et peu reposantes, peuplées de cauchemars dont il ne gardait, fort heureusement, que peu de souvenirs au réveil… Du moins quand ceux-ci n'étaient pas intenses au point de l'extirper de au sommeil, le laissant paniqué et confus, perdu entre le songe et la réalité. Si ces terreurs nocturnes étaient le fruit d'un traumatisme insidieux, ou un effet inattendu du sérum, la lapine ne pouvait en avoir la certitude… Mais elle savait qu'elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour soutenir Nick, et l'aider à surmonter cette épreuve. Il n'aurait pas à faire face seul, et cela ne découlait en rien de la promesse qu'elle lui avait faite. Elle agissait ainsi autant pour lui que pour elle-même. Il n'y avait plus aucune hésitation aux yeux de Judy, concernant sa relation avec le renard : ce qui l'affectait les affectait tous deux. Elle ne laisserait rien ni personne faire du mal à Nick.

De fait, les objections proposées par ce-dernier quant à l'éventualité que son frère Vincent puisse être le Berger n'avaient pas suffi à convaincre Judy. Elle devait en avoir le cœur net, peu importait si ses hypothèses se voyaient soutenues ou non. En tant que policière, elle pouvait se targuer de toujours avoir eu une certaine forme d'intuition, en dépit du fait qu'elle n'ait pas exercé sa profession bien longtemps. Cette aptitude à ressentir les choses, elle en avait toujours bénéficié, dès le plus jeune âge. Sans doute un instinct déviant issu de ses origines lagomorphes, réputés pour sentir le danger approcher, même quand celui-ci se faisait discret et sournois. Elle sentait, au travers des dires de Nick, mais également dans la façon dont les évènements se mettaient en place, que Vincent Wilde avait un rôle à jouer dans la manière dont les choses semblaient s'être accélérées et s'étaient précisément retournées contre eux. Le couple qu'ils formaient était sans conteste une cible de choix pour cet individu, qui cherchait certainement à obtenir une forme de vengeance à l'encontre de son frère. Pourquoi raisonnait-elle ainsi ? Elle ne le savait pas vraiment… Après tout, elle ne connaissait rien de Vincent en dehors de ce que Nick avait pu lui révéler à son sujet, mais elle percevait une forme d'agressivité presque personnelle, voire même perverse, dans la manière dont le Berger s'était personnellement attaqué à eux, décidant d'en faire des sortes d'exemples pour illustrer ses propos déviants. Et elle demeurait certaine que ce choix n'avait pas été gratuit, mais fomenté, calculé, préparé… Tout ceci était juste terrifiant.

Et puis il était clair aux yeux de la lapine que Vincent Wilde avait une connexion avec la Compagnie 112. Ce rapprochement avait été mise en évidence par la photographique du Projet Avenir… La proximité des éléments allant dans ce sens était trop criarde pour paraître hasardeuse. Bien entendu, elle croyait les dires de Natasha lorsqu'elle disait que ce projet était destiné à venir en aide à des enfants souffrant de certains troubles particuliers… Mais dans ce cas, pourquoi le faire dans un cadre militaire, et par le groupuscule scientifique de la Compagnie 112 ? Il y avait très certainement une raison cachée, des expérimentations ou des relevés déviants… N'importe quoi qui ait pu justifier qu'on conduise précisément des enfants souffrant d'un type particulier de névrose à entrer en contact avec les cadres du Projet Hundred.

La vraie difficulté qui s'opposait à elle était le manque d'appui dont elle disposait pour creuser la question. Interroger Nick dans ce sens semblait être une cause perdue : dès que le sujet de son frère était abordé, il avait une tendance certaine à s'emporter… Et ça, c'était déjà le cas avant que le sérum renforce encore d'avantage son incapacité à faire face à un sujet aussi sensible. Aborder la question auprès de Natasha ou de Dizzie lui semblait également impossible. Visiblement, les deux femelles ne partageaient pas le même point de vue que Nick concernant Vincent, et elle ne voulait absolument pas passer auprès d'elles pour une intrigante à la curiosité morbide, proférant des accusations outrancières à l'encontre d'un membre de leur famille. Même si c'était un peu le cas, pour le coup… Le côté morbide en moins. La seule chose qui lui importait était le mammifère qui reposait actuellement contre elle. Pour lui, elle aurait été capable de tout.

Ne restaient alors en lice pour les interrogatoires que les personnes qui auraient pu être en relation avec Vincent à l'époque de sa prise de contact avec la Compagnie 112. Elle ne pourrait questionner Jonathan Wilde, bien entendu… Vu qu'il était mort. Douglas Ramses aurait pu être une source certaine de révélations, mais c'était de toute manière ce qu'il représentait de manière générale à ses yeux, aujourd'hui. Si le ZPD ne faisait pas de la capture du bélier l'un de ses objectifs primordiaux, elle se chargerait d'elle-même de le trouver, de le coincer, et de le traîner en cellule par les cornes afin de lui tirer les vers du museau. Elle avait sur le débusquer une première fois… Elle saurait recommencer. Mais cela demeurait une certitude relativement lointaine, et elle espérait pouvoir obtenir des avancées sur sa petite enquête personnelle avant d'en arriver au grand chambardement.

Il restait donc les deux autres individus nominativement cités dans la légende de la photographie : la botaniste, Leila Clawfield, dont elle devinait sans mal le rôle dans la composition d'un certain sérum qui, aujourd'hui encore, menaçait Zootopie toute entière et surtout Olley Vermont, le psychothérapeute. Si ce-dernier était encore en vie, et en activité, ce serait certainement le témoin qu'il lui serait le plus facile à retrouver et à interroger. Un psychiatre suffisamment compétent pour se voir recruté dans un programme aussi important que celui du Projet Hundred devait avoir joui d'une renommée certaine… Avec un peu de chance, il était toujours en activité, et facilement joignable s'il pratiquait encore la médecine. Judy se promit de retrouver ce mammifère dès son retour à Zootopie, et de lui faire cracher le morceau sur Vincent Wilde, et cela même s'il invoquait le sacro-saint secret médical.

Se focaliser ainsi sur des objectifs à court termes était le meilleur moyen pour ne pas sombrer dans une certaine forme de détresse, où elle avait l'impression d'être impuissante face à la situation qu'elle traversait, et à la crise particulière que Nick endurait. Elle devait le ménager au maximum, c'était certain, mais elle ne serait pas en mesure de le protéger de ce qui pouvait les menacer si elle ne prenait pas un minimum les devants… Quitte à devoir lui dissimuler temporairement ses intentions. Elle ne prendrait aucun risque, bien entendu… Là n'était pas la question. Mais si elle pouvait obtenir quelques réponses, elle y verrait peut être plus clair. Après tout, ils avaient été la cible privilégiée du Berger une première fois, et celui-ci devait être frustré d'avoir vu son plan répugnant déjoué de la sorte… Il fallait donc craindre qu'ils soient à nouveau attaqués, d'une façon ou d'une autre, dans un avenir relativement proche… Et Judy Hopps n'était pas le genre de lapine à attendre qu'une menace certaine lui tombe dessus pour réagir : elle prendrait les devants, et ce serait elle qui placerait le premier coup. Aller à l'encontre de l'adversité… Elle avait toujours envisagé les choses de cette façon. Jusqu'à présent, cela lui avait plutôt bien réussi.

Tandis qu'elle continuait à faire fonctionner ces méninges pour démêler le vrai du feux au milieu du sac de nœuds que représentaient ses suppositions et hypothèses, elle sentit Nick remuer légèrement. Elle n'eut pas le temps de se demander s'il s'était réveillé que la voix quelque peu pâteuse du renard lui parvenait déjà.

« Hmm… J'ai dormi longtemps ? »

« Peut-être une demi-heure, je ne suis pas certaine… »

Le renard s'étira brièvement avant de s'ébrouer, ce qui obligea Judy à s'écarter quelque peu. Cette-dernière poussa un petit rire amusé… Il demeurait toujours plaisant de voir les instincts canidés de Nick s'exprimer ainsi, dans les moments les plus communs du quotidien.

« Désolé, Carotte… » reprit finalement celui-ci en tournant vers elle un sourire légèrement désabusé. « J'imagine que ce n'est pas vraiment de cette façon que tu t'imaginais ce séjour à Atlantea… »

« Renard crétin… » maugréa la lapine en secouant la tête. « On savait très bien qu'on ne venait pas ici uniquement pour prendre du bon temps, pas vrai ? Du reste, je ne regrette absolument rien ! » D'un geste de la patte, elle désigna le splendide panorama maritime qui s'étendait sous leurs yeux, caressé par le fil rasant et lumineux des rayons solaires. « Et puis, la vue est superbe, pas vrai ? »

« Rien ne vient jamais entamer ton enthousiasme, n'est-ce pas ? »

« Non, c'est vrai ! » confirma Judy en hochant la tête. « J'ai tendance à voir les choses du bon côté ! »

Et c'était certainement l'une des choses qu'il aimait le plus chez elle, il devait bien l'avouer. Maintenant qu'il se trouvait plus frais et disposé, ce court moment de repos lui ayant permis de reprendre concrètement le dessus sur ce… il-ne-savait-quoi… qui impactait, déformait et obscurcissait sa vision lucide des choses, il s'en voulait de s'être montré si fermé aux propositions que Judy lui avait faites, concernant toute cette affaire. Ses hypothèses auraient certainement mérité une oreille plus attentive, qu'il se trouvait prêt à lui accorder maintenant.

« Ecoute, concernant ce que tu disais toute à l'heure, je… »

« Laisse, Nick… » l'interrompit Judy avec douceur. « Ne parlons plus de ça pour l'instant. »

Elle saisit ses pattes entre les siennes, tournant vers lui un regard radieux, avant de poursuivre : « Ces horreurs nous poursuivent depuis des jours maintenant, et on se focalise beaucoup trop là-dessus… On aura mille fois l'occasion de retourner cette histoire dans tous les sens, dans les semaines à venir, et il y a fort à parier que de nouveaux évènements ne manqueront pas de nous tomber dessus. Je ne dis pas qu'il faut qu'on se ferme à tout ceci, ce serait irresponsable, bien entendu… Mais au moins pour quelques heures, essayons de laisser cette… Toutes ces choses derrière nous, d'accord ? »

Elle cherchait à le ménager, c'était certain. Nick n'était pas dupe, en dépit du fait qu'il semblait quelque peu détraqué, bien malgré lui. Il avait toujours une certaine finesse d'esprit, et cette capacité intrinsèque à y voir clair dans les palabres de ses interlocuteurs. Il ne pensait pas que Judy craignait son état, mais elle semblait désireuse d'éviter tout risque de heurt pour le moment… Non pas pour se préserver elle-même, mais pour l'empêcher de souffrir, lui. S'il fut sincèrement touché par tant de mansuétude, une part de lui restait persuadée qu'il n'en méritait pas tant.

Mais du reste, Judy avait raison. A quand remontait la dernière fois où ils avaient réellement passés des moments isolés, l'esprit léger, à ne se préoccuper concrètement que d'eux-mêmes ? En dépit du fait que leur relation ait évolué de manière exceptionnelle au cours des derniers jours, cela s'était fait dans le sillage d'évènements bien sombres, qui avaient contaminés et émaillés même leurs plus intimes moments de bonheur. Il lui suffisait de repenser à ce qui s'était déroulé la nuit passée, au sortir de son cauchemar… Un imbroglio confus de terreur et d'amour. Plutôt étrange, si on y pensait concrètement. C'était sûr : ils avaient tous deux besoins de laisser toute cette affaire de la Compagnie 112, du Berger, de Vincent, de son père et de son passif derrière eux, et de se focaliser sur leur bonheur présent. Ils étaient de surcroit dans l'un des meilleurs lieux pour cela. Une demi-journée loin de tous leurs soucis, à Atlantea. C'était un synopsis assez tentant.

« Très bien, Carotte… C'est vrai que ce serait dommage d'être venus jusqu'ici sans que j'aie l'occasion de te jeter à l'eau ! »

« C'était donc ce que tu avais en tête depuis le début, avoue ! »

« Oh, je pensais plus à un truc du genre… Je ne sais pas… Te piquer le haut de ton maillot pendant que tu te baignerais, peut-être ? » répondit le renard en levant innocemment les yeux au ciel.

« En dehors du fait que je te rappelle que je n'ai pas de maillot tout court, ce qui pose un premier problème, je demeurerais assez confuse que tu veuilles partager avec le reste de la population locale la vue d'une chose qui jusqu'alors n'était réservée qu'à toi… »

« Tu as raison. » acquiesça Nick en grimaçant légèrement à cette idée. « On sait tous les deux que je suis bien trop égoïste pour ça. »

« Cela va sans dire, très cher. »

« On ne voudrait pas créer un mouvement de panique sur la plage, après tout. Noyades, suicides, tout ça… » répliqua Nick en affichant un sourire tout en crocs.

Judy fronça les sourcils et croisa les bras sur sa poitrine… « Très drôle, je suppose… »

« Pas de maillot, donc ? » reprit le renard en feignant d'ignorer la vexation passagère de son interlocutrice. « Eh bien, il me semble qu'il y a quelques plages nudistes au Nord d'Atlantea, mais je crois me souvenir que ce genre de choses a tendance à te mettre mal à l'aise… Du moins, si j'ai bien interprété ta réaction lors de notre petite visite à Mystic Spring Oasis, bien entendu. »

« Quel fin observateur tu fais, Nick… Vraiment, tu m'impressionnes de plus en plus. Tu feras vraiment un officier de police d'une grande finesse. » confirma Judy, sans modérer la quantité de cynisme qu'elle laissa s'écouler sur ses propos.

« Ne sois pas si amère, Carotte. Nous avons tous nos petites… désapprobations. »

« Oui, parce que je suppose que tu serais à l'aise de te mettre nu devant tout le monde, pas vrai ? » répondit-elle en lui lançant un regard dédaigneux.

« C'est un défi ? » répliqua derechef le renard en se penchant vers elle, la surplombant de toute sa hauteur.

Judy grimaça légèrement à l'idée qu'il puisse, ne serait-ce que par fierté, chercher à lui démontrer le contraire. Elle connaissait suffisamment l'animal à présent pour savoir qu'il en serait tout à fait capable. Et même si dans l'absolu, il était libre de se ridiculiser autant qu'il le souhaitait (et elle aurait eu quelques mots sympathiques pour souligner le fait qu'il en faisait une spécialité), une bouffée incontrôlable de jalousie possessive la gagna à cette idée… Elle détourna donc le regard, les joues gonflées par la gêne.

« Non. Hors de question. »

« Regardez-moi cette lapine possessive… Elle ne souhaiterait pas partager avec le reste du monde la vue de ce corps athlétique, dont elle se réserve le seul usage. »

« Disons plutôt que je cherche à le préserver d'une telle vision d'horreur. » répliqua-t-elle sur un ton boudeur, en s'acharnant à contenir le rire qui gonflait dans sa poitrine face aux habituelles répliques théâtrales de son compagnon.

« Outch. » répondit Nick en plaçant une patte contre son cœur. « Celle-ci était rude, Carotte… Ne devrais-tu pas ménager ce pauvre renard convalescent ? »

« A ceci près que nous ne sommes même pas certains que tu sois réellement malade… Sauf s'il s'avérait que tu souffres d'une quelconque déviance mentale, auquel cas j'en avais deviné les symptômes depuis le jour de notre rencontre. »

« Combo ! » gémit le renard en se laissant retomber contre la paroi, la patte crispée contre sa poitrine, feignant une misérable attaque cardiaque.

Coupant court à son délire, qui se poursuivait à grands coups de hoquets gesticulants, de yeux révulsés, et de langue jaillissant en dehors de babines révulsées, Judy plaqua ses pattes contre ses hanches et lança un regard désolé à ce piteux spectacle.

« Tu as fini ? » demanda-t-elle d'un ton faussement intransigeant. « On croirait voir Marion Cawtillard dans The Fur Knight Rises ! »

Nick lui lança alors un regard sincèrement blessé, et se figea dans sa position rocambolesque, avant de finalement reprendre une mine plus sérieuse. « Wow, Carotte ! Celle-là était vraiment méchante. Y a des mots qui blessent, tu sais ? »

« Heureuse de savoir que certaines de mes paroles t'affectent encore un minimum, parce qu'à t'entendre proclamer ton désir de te montrer à poil devant tout le monde, je commençais à croire que tu t'étais déjà lassé de moi… »

« Non, ça, ça tiendrait réellement de la fiction… » répondit-il avec douceur avant de se redresser pour saisir ses pattes entre les siennes. Judy se serra contre lui avant de relever son visage vers le sien, lui laissant ainsi toute liberté de l'embrasser à sa guise, ce dont le renard ne se priva pas, bien entendu.

Au bout de quelques instants de ce traitement d'une douceur exquise, Nick sentit monter à ses naseaux l'odeur reconnaissable du bien-être croissant de sa compagne, qui ne mettait jamais très longtemps avant de répondre favorablement à de telles avances, surtout dans l'état de fébrilité qui était encore le sien à l'heure actuelle. Il avait vite fait d'oublier que la lapine était en chaleur… Il devrait donc veiller à tempérer ses propres ardeurs s'ils souhaitaient passer leur après-midi ailleurs qu'au fond de son lit. Non pas qu'un tel programme lui déplaise un seul instant, mais c'était la dernière journée qu'ils pourraient passer à Atlantea avant de devoir repartir. Il aurait été dommage de ne pas la mettre à profit pour d'autres types d'activités.

Judy dû se faire la même remarque à cet instant, car ce fut elle qui, à grand mal, rompit le contact et s'écarta légèrement, le souffle court, et les yeux légèrement vitreux.

« Hmm… Nick… » bredouilla-t-elle finalement, l'air encore un peu confus. « On ferait mieux de se concentrer sur ce problème de maillot, ou bien je crois que nous n'aurons pas l'occasion de voir la plage aujourd'hui. »

« O… Oui… » acquiesça-t-il, subjugué de l'effet qu'elle parvenait à avoir sur lui, et de la difficulté qu'il éprouvait à renoncer à ces étreintes. « Priorité sur le maillot, donc. »

Elle acquiesça avant de s'éloigner de deux pas, la démarche un peu groggy, ses hormones en liesse lui faisant clairement payer ces promesses sans suite.

« Tu veux dire que tu n'en as pas du tout ? » demanda finalement le renard d'une voix un peu stupide, avant de faire le constat du non-sens total que représentait cette question irréfléchie. Elle le lui avait dit plusieurs fois, et qu'attendait-il comme autre réponse ? Qu'elle n'avait emmené que le bas ? Il eut envie de se gifler pour se remettre les idées en place une bonne fois pour toute.

« Non. Je l'ai laissé à Bunnyburrow après mon retour chez mes parents… Ca ne faisait pas vraiment parti des affaires dont j'avais un besoin immédiat, tu t'en doutes. » A cette déclaration, quelque chose fit un déclic en son esprit, et elle se plaqua une patte contre la tempe avant de proclamer : « Bunnyburrow ! Mince ! Il faut que je prévienne mes parents qu'on ne passera pas les voir finalement ! »

Alors qu'elle farfouillait nerveusement dans sa poche afin d'en extirper son téléphone portable, Nick posa une patte contre son épaule, stoppant son mouvement et l'obligeant à tourner son visage vers lui. Il affichait une expression pleine d'incompréhension.

« Heu… Pourquoi, Carotte ? On n'a rien changé à notre programme, pas vrai ? On doit toujours aller chez tes parents demain, y passer la nuit et la journée du lendemain. C'est ce qui était prévu. »

« Mais… » Elle hésita un instant, avant de secouer la tête. « Il faut qu'on rentre au plus tôt à Zootopie, pour aller voir le docteur Barrare. Nick, c'est sérieux… »

Le renard secoua la tête, contestant immédiatement cette déclaration. « Non, non, Carotte. Je ne vais pas si mal, d'accord ? Et puis, il y a tes affaires à récupérer, en plus ! »

« Mes affaires, ce n'est pas si urgent ! Je n'ai même pas encore trouvé d'appartement, donc tu vois… Je ne vais pas continuer à envahir tes placards… » Elle perçut immédiatement l'expression légèrement renfrognée qu'il afficha lorsqu'elle prononça ses paroles, et sa voix faussement rieuse mourut au fond de sa gorge. Comme Nick restait silencieux, le regard légèrement détourné, elle reprit, quelque peu hésitante. « Je… J'ai dit une bêtise… ? »

« Non, bien sûr que non. C'est juste moi qui suis idiot… Bien entendu, que tu as besoin de trouver un logement… » répondit Nick. Il haussa doucement les épaules, et poussa un petit rire gêné.

Judy inclina la tête sur le côté, se demandant si elle comprenait bien le nœud du problème. Elle avait sa petite idée, bien entendu, mais elle n'osait pas la formuler directement, au risque de passer pour une gourde. Néanmoins, elle était auprès de celui qu'elle aimait… Quitte à se montrer idiote, autant que ce soit devant quelqu'un en qui elle avait entièrement confiance.

« Nick… Ne me dis pas que… Tu aurais voulu que… Je… »

« Ce n'est rien, Carotte. Je comprends tout à fait. Je ne sais pas pourquoi je me suis figuré ça. Bien entendu, c'est trop tôt. »

Il secoua légèrement la tête avant de se diriger vers le petit passage étroit qui contournait la roche de la paroi et ouvrait sur le sentier pédestre très rocailleux qui sillonnait en direction de la futaie boisée, en contrebas.

« Allez ! » reprit-il d'une voix plus guillerette, essayant de mettre un terme à l'amorce de conversation gênée qu'ils venaient d'avoir. « On va essayer de trouver une solution à cette absence de maillot de bain. »

« Nick ! » protesta Judy d'une voix ferme, son intonation à elle seule laissant entendre qu'elle ne le laisserait pas s'en tirer à si bon compte cette fois-ci.

Le renard se retourna vers elle, et put apprécier l'expression décidée qu'elle affichait. Les poings serrés, elle se tenait droite, l'œil vif braqué dans sa direction. De l'hésitation manifeste qu'elle avait affiché quelques instants plus tôt, il ne subsistait rien. Elle avait pris le pas, maintenant… Elle ne laisserait pas un quelconque tabou mettre en péril la confiance, la franchise et l'ouverture qu'ils avaient l'un pour l'autre. En dépit du fait qu'elle se sentait particulièrement gênée que le sujet soit abordé de cette manière, en de telles circonstances, elle ne voulait pas que la question soit évincée, alors qu'il était clair à ses yeux qu'ils désiraient tous deux la même chose.

« Nick… Est-ce que… Est-ce que tu veux que je reste vivre avec toi ? » demanda-t-elle d'une voix claire, essayant de repousser toute forme d'hésitation de sa formulation. Elle espérait qu'il saisirait à cette seule intonation ce qu'elle-même désirait.

« Eh bien… » commença-t-il en détournant le regard. « J'y ai beaucoup réfléchi, tu sais. Et c'est vrai que cela pourrait être une solution qui pourrait nous dépanner mutuellement, sur le moyen terme. Tu n'aurais pas de loyer à débourser, un endroit où entreposer tes affaires, dormir, manger, te laver et j'aurais quelqu'un pour s'occuper de l'appartement pendant que je serais à l'académie, et de surcroît… »

« Arrête ça, Nick ! » le coupa-t-elle d'un ton tranchant, quelque peu excédé. « Je ne veux pas d'une argumentation réfléchie à la question que je t'ai posée. Si je veux vivre avec toi, ce n'est pas pour profiter du confort de ton appartement, ni même pour le seul bénéfice d'avoir un toit au-dessus de ma tête, de quoi manger, ni même pour pouvoir profiter de l'eau courante. Je ne veux pas vivre avec un colocataire… Je veux vivre avec le mammifère que j'aime… »

Un peu gênée d'avoir finalement exprimé cette idée tout haut, elle détacha son regard du sien, inclinant légèrement la tête. Mais cette hésitation d'apparence n'était qu'une faiblesse de surface, car elle ne lâcha pas l'affaire pour autant : « Ce que je t'ai demandé c'est… Est-ce que tu veux la même chose… ? »

« Oui. »

La réponse avait été immédiate, prononcée sans la moindre hésitation, d'une voix ferme et mesurée, pleine de certitude. Judy redressa la tête, pour constater que Nick la fixait avec intensité, le visage grave et sérieux. Elle sentit ses yeux se remplir de larmes, bien malgré elle, une sensibilité particulière qu'elle pouvait très certainement imputer à l'effet que ses hormones avaient sur elle, mais elle ne s'en offusqua pas une seule seconde.

« Oui. » répéta Nick sur le même ton assuré. « Je veux la même chose. »

Il écarta légèrement les bras, et elle avança vers lui d'un pas claudiquant. Lui revint en mémoire leurs retrouvailles sous le pont, dont la scénographie aurait pu se calquer sur le moment qu'ils vivaient actuellement. Quel chemin parcourut entre eux depuis ce moment-là… Les larmes qu'elle versait alors étaient celles d'une jeune lapine craignant d'avoir perdu à jamais l'amitié d'un renard, qu'elle pensait avoir bafoué au-delà de ce qui était pardonnable… Les pleurs qui s'écoulaient sur ses joues, ce jour-ci, étaient moins rationnels encore, car motivés par le seul amour qu'elle éprouvait à présent pour ce même renard, dont elle souhaitait partager l'existence au quotidien… Un désir visiblement partagé. Il referma ses bras autour d'elle, et elle enfonça son visage humide contre son torse, tandis qu'il remontait une patte affectueuse contre ses oreilles tombantes.

« Les lapins… Trop émotifs… » marmonna-t-il dans un sourire.

En effet, quel chemin ils avaient fait sur cette route à parcourir à deux.


Nick avait finalement eut raison de sa détermination inquiète et obtenu gain de cause. En dépit de son état alarmant, ils se rendraient tout de même à Bunnyburrow le lendemain, pour permettre à Judy de revoir sa famille avant de reprendre le travail, et également de récupérer quelques affaires de première nécessité afin de compléter le trousseau qu'elle emporterait vers son nouveau lieu de vie officiel, le 1955 Cypress Grove Lane, dans l'appartement qu'elle partagerait désormais avec Nicholas Wilde. Cette idée avait quelque chose d'enfiévrant, bien qu'elle vienne uniquement confirmer sur la durée un mode de vie qui avait été le leur depuis quelques temps, déjà. Mais pour l'un comme pour l'autre, la confirmation et l'officialisation de cette décision de vie commune avait un effet grisant, et rien ne semblait plus en mesure d'entacher leur humeur. Au moins, s'ils avaient exprimé le désir de laisser derrière eux les craintes et la frustration que l'enquête n'avait pas manqué de générer au cours des derniers jours, cette avancée dans leur relation, qui était à la fois peu de chose, mais également capitale, justifiait qu'ils passent une après-midi des plus heureuses, loin des tracas et des soucis.

Cela commença dans la chambre de Nick, qu'ils avaient regagné après avoir parcouru en sens inverse le chemin forestier et sauvage qui les avaient conduits aux abords de la falaise, plus d'une heure auparavant.

« Bien entendu, que j'avais ma petite cache secrète, Carotte ! J'ai été un adolescent comme autre ! »

« Mais tu ne fais pas référence au point de panorama où on se trouvait toute à l'heure, n'est-ce-pas ? »

« Non, ça c'était un lieu de recueillement… Mon sanctuaire secret que tu as d'ailleurs souillé de ta délicieuse présence. »

« Tu trouveras bien un moyen de l'exorciser. » répliqua-t-elle d'une voix tendancieuse en se mordant doucement la lèvre inférieure.

Nick leva les yeux au ciel et pouffa légèrement de rire à cette idée saugrenue de retourner là-haut, un de ces jours, pour y faire quelques galipettes en pleine nature. Idée qui ne lui sembla plus tellement saugrenue, et même diablement excitante, si tôt qu'il commença à se la figurer mentalement. Mais il rejeta au loin ces égarements imaginatifs, qui risquaient de le pousser à succomber plus tôt que plus tard aux avances de la lapine qui se tenait tranquillement assise au bord de son lit… C'était presque une invitation inconsciente, à ce stade. Il devait se montrer ferme et ne pas y succomber. Aussi, s'obstina-t-il à s'affairer à la tâche qui l'occupait jusqu'alors : préparer le sac à dos qu'ils allaient emporter avec eux dans leur petite excursion touristique dans les rues d'Atlantea.

« Avec un peu de chance, on te trouvera un maillot de bain qui te conviendra, et on finira par aller se baigner, à un moment ou à un autre… » déclara Nick comme si cette réflexion faite à haute voix constituait la suite logique de la conversation. « Du coup, je vais emporter des serviettes, sait-on jamais ! »

« Belle manière de détourner le sujet, Wilde ! » répliqua Judy en poussant un petit rire. « Mais tu ne t'en sortiras pas si facilement ! Je veux savoir où est cette cache secrète, et ce qu'elle contient. »

Le renard leva les yeux au ciel, regrettant déjà d'avoir énoncé cette anecdote au cours de leur retour vers la maison. Il lui avait confié qu'étant enfant, il avait rassemblé des choses qui lui semblaient de valeur dans un coffret secret. Il avait continué à accumuler les trouvailles et souvenirs au sein de cette petite boîte en fer forgé, qu'il avait finalement dissimulé dans un lieu caché, lors de sa première venue dans la nouvelle maison de sa mère, à Atlantea, après le divorce. Il ne lui avait pas confié avoir décidé de stopper sa collecte de souvenirs parce qu'à l'époque il pensait que plus jamais il ne serait heureux… Et qu'en grandissant, son amertume croissante pour sa situation familiale lui avait de toute manière coupé toute envie de continuer à accroître sa collection… Ce coffret pourrissait donc en ce lieu demeuré secret, depuis tout ce temps… Et il n'avait même pas envie de l'en extirper, s'il se montrait parfaitement honnête avec lui-même. En revanche, le fait de pouvoir irriter la curiosité maladive de sa lapine au moyen de cette histoire était un vrai délice.

« Allez, donne-moi un seul indice, et je suis sûre de pouvoir le retrouver ! » supplia-t-elle d'un ton implorant, tandis qu'il se dirigeait vers la sortie de la chambre.

« Pas moyen, Carotte ! Il te faudrait un flair de renard pour parvenir à débusquer ma planque. Je suis bien plus subtil que tu ne le crois. »

« Je n'en doute pas ! Mais c'était une cachette d'enfant, Mister Fox… Je doute que tu aies été aussi subtil que tu le penses, à cette époque… C'est seulement ta haute estime de toi qui te laisse croire que même renardeau, tu étais à même de tromper ton petit monde ! »

« Han ! Ce qu'il faut pas entendre ! » répliqua Nick, feignant d'avoir été vexé par la remarque… Ou ne le feignant pas tant que ça, en réalité, s'il était parfaitement honnête avec lui-même. « Même gamin, j'aurais été capable de te rouler dans la farine, peluche ! »

« L'orgueil est un vilain défaut, Nick… » l'avertit Judy en agitant son index devant elle. « Je te parie ce que tu veux que je suis à même de retrouver ce coffret, et cela même sans indice. »

Le renard poussa un ricanement moqueur avant d'hausser les épaules et de répliquer d'un ton cynique : « Aux dernières nouvelles, tu me dois toujours un massage, Carotte ! Alors tu devrais éviter de faire des paris avec moi, pas vrai ? »

« Tu ne les as pas tous gagné, tu sais… » rétorqua-t-elle en lui offrant un sourire triomphal. « Mes oreilles se souviennent encore de leur dernière récompense victorieuse… » Elle ajouta alors un léger gémissement langoureux à ce souvenir, qui fut suffisant à méduser Nick et à le laisser pantois, la patte mollement posée sur la poignée de la porte.

« Très bien, Carotte… » lâcha-t-il finalement sur un ton plus raisonnable. « Si tu parviens à retrouver ce coffret avant notre départ d'Atlantea, je m'engage à te gratifier une nouvelle fois de ce massage qui, visiblement, t'a laissé un souvenir impérissable. »

« Non, non ! Ce n'est pas juste… Tu sais très bien que tu finirais par en tirer une certaine forme de satisfaction, toi aussi… »

Inutile qu'elle précise sa pensée pour qu'il devine où elle voulait en venir. La dernière fois qu'il avait pratiqué un tel massage sur elle, ils étaient loin d'être aussi proches et intimes qu'ils pouvaient l'être aujourd'hui… Et pourtant, ils avaient déjà failli joliment déraper, à l'époque. Nul doute qu'en renouvelant l'expérience, Judy finisse par l'en remercier d'une façon qui saurait, effectivement, le contenter plus que de raison.

« Bon très bien… » acquiesça-t-il finalement en secouant légèrement la tête. « Alors si tu le retrouves… Je te paie un nouveau maillot de bain ! Ca te va comme ça ? »

« Ca ne me laisse pas énormément de marge pour le retrouver, du coup… Mais ouai, ça me convient ! »

Nick grimaça légèrement en la voyait si sûre d'elle et se demanda si, pour le coup, il n'était pas tombé dans une quelconque arnaque. Il secoua la tête pour chasser ces idées pleines d'incertitudes, et braqua son regard dans le sien, afin d'affirmer d'avantage sa confiance en lui.

« Et si tu ne le retrouves pas avant qu'on quitte Atlantea… Hmmm… » Il marqua un léger temps de réflexion en plaquant son pouce contre le bas de son museau, avant de soudainement redresser l'index, fier de son idée. « Tu n'auras rien le droit de me refuser pendant tout notre séjour à Bunnyburrow… Rien du tout, si tu suis ma pensée ? »

Judy inclina légèrement la tête sur le côté, l'air légèrement dépité. Elle voyait parfaitement où il voulait en venir… Et même si elle se sentait flattée d'éveiller en lui un tel désir, elle ne put restreindre un petit éclat de rire. « Tu n'as vraiment aucune idée de la façon dont vivent les lapins, pas vrai ? »

« Pourquoi cette question ? » répondit Nick, légèrement incrédule.

« Oh non, pour rien… » répondit-elle. « J'accepte ta contrepartie, mais même si tu l'emportes, je suis sûre que tu ne chercheras pas à profiter de ton gain… Enfin du moins, pas dans le sens où tu l'espères. »

« Pourquoi ? Tu veux me faire croire que les lapins n'ont pas découvert la technologique incroyablement avancée des gonds, de la porte et de la serrure ? »

Judy pouffa une nouvelle fois de rire, et serra ses pattes contre ses côtes pour calmer immédiatement son euphorie, qui se voulait de plus en plus invasive. « Non mais parce que tu penses que j'ai ma propre chambre chez mes parents, c'est ça ? »

Nick lui lança un regard quelque peu médusé, et afficha une grimace de malaise difficilement contenue. « Ce… C'est pas le cas ? »

« Oh, je préfère te laisser la surprise, mon cœur… Mais je sens que je vais bien m'amuser, demain… »

Nick, quelque peu estomaqué par cet effet d'annonce des plus angoissants, préféra ne pas insister, histoire de préserver sa nuit des cauchemars que d'avantage de révélations au sujet du terrier Hopps risquait de provoquer. Il quitta la chambre d'un pas rapide, les yeux encore exorbités et le regard vitreux. Tandis qu'il se rendait à la salle de bain pour récupérer deux grandes serviettes de plage, il se figurait ce que pouvait être un terrier traditionnel de lapin, dans un hameau tel que Bunnyburrow. L'expectative laissée par Judy le laissa pantois, devant les images mentales monstrueuses que son imagination débordante lui fit figurer. Dans son esprit, la ferme familiale se transformant en une sorte de fosse grouillante de lagomorphes qui s'amoncelaient les uns sur les autres dans une pitoyable imitation de fourmilière, toute en pattes, en fourrures et en oreilles… Et la nuit venue, tout ce petit monde s'entassait en une pile amorphe et compacte, afin de se tenir chaud. Il frissonna en se voyant écrasé, étouffant et éructant sous une vingtaine de lapereaux endormis, ayant choisi de se blottir contre lui afin de profiter de sa chaleur de renard… Au matin, ils auraient drainé toute forme de vie hors de son corps et il ne resterait de lui qu'une vieille fourrure plate et desséchée, rongée par les mites. Il secoua la tête en levant les yeux au ciel, tournant au ridicule sa propre imagination débordante, mais espérant tout de même que la réalité ne serait pas trop proche de cette forme de communautarisme rustique qui risquait fort de le mettre mal à l'aise s'il s'avérait trop concret. Non pas qu'il ait en horreur le contact des autres mammifères, bien entendu… Mais en ce qui le concernait, celui de Judy le contentait parfaitement. Bien que ces angoisses teintées de délires moqueurs le firent beaucoup rire intérieurement, il se promit de ne pas les exposer à la lapine, ni de la taquiner sur le sujet… Il ne voulait pas la mettre mal à l'aise vis-à-vis de cette première visite à Bunnyburrow, qui semblait tout de même la rendre quelque peu nerveuse. Il ne lui jetait pas la pierre… Pour lui aussi, les choses étaient loin d'être évidentes. Mais il fera face sans rien laisser transparaître. C'était un talent inné chez lui, que de dissimuler ses émotions.

Néanmoins, il eut du mal à camoufler sa stupeur hallucinée lorsqu'il s'en revint dans la chambre et trouva Judy tranquillement installée là où il l'avait laissé cinq minutes plus tôt… A la différence près qu'elle tenait entre ses pattes un petit coffret en fer forgé, qu'il n'avait lui-même pas revu depuis près de seize ans.

« J'ai gagné notre pari, il semblerait. » déclara-t-elle d'une voix guillerette.

Nick laissa retomber sa mâchoire, estomaqué. Pour le coup, il semblait l'avoir largement sous-estimée. De deux choses l'une soit elle avait toujours su où s'était trouvée la cachette, parce qu'elle était tombée dessus par hasard, à un moment ou à un autre de son séjour ici, et il pouvait affirmer qu'elle l'avait bien roulé dans la farine soit elle avait effectivement un don de déduction impressionnant, auquel cas ça ne le rendait pas moins admiratif que la précédente assertion. Quoiqu'il en fût, il ne sut comment réagir devant ce souvenir reparu d'un passé qui lui semblait tellement lointain. D'un pas légèrement chancelant, il vint s'asseoir à côté de Judy, et lui lança un regard médusé.

« Comment… Comment tu parviens à faire des trucs pareils ? »

« Tu m'as donné un indice malgré toi, Nick. Tu m'as dit qu'il me faudrait un flair de renard pour débusquer ta planque… Mais je ne suis pas une renarde. »

« C'est pas vrai ! » répliqua Nick en prenant un air faussement choqué. « Tu m'as donc trompé pendant tout ce temps ? »

Judy ignora la remarque légèrement moqueuse en levant les yeux au ciel, avant de reprendre ses explications. « Néanmoins, si je ne suis pas une renarde, je suis capable de me mettre dans la peau d'un jeune renardeau qui cherche à cacher des choses aux yeux des autres, et surtout de sa mère. »

« Ce qui fait certainement de toi la lapine la plus évoluée de l'histoire de la création. »

« Je me suis simplement figurée que s'il fallait me servir de mon flair pour trouver ta cachette… » poursuivit Judy en ignorant la remarque cynique de son interlocuteur, capacité dont il fallait faire preuve lorsqu'on échangeait avec Nick Wilde. « … celle-ci ne devait pas se trouver dans un endroit visuellement identifiable. Pas dans un placard, pas dans un tiroir, ni sous le lit, etc. »

« Oui, j'aurais été débusqué bien vite si j'avais porté mon choix sur une cachette aussi naze. »

« En considérant le fait qu'il m'a fallu moins de cinq minutes pour la trouver, je ne me vanterais pas de mes capacités de dissimulation, si j'étais toi. »

« Et qui prétendait que l'orgueil était un vilain défaut, déjà ? »

« Roh, arrête ! » rétorqua gentiment Judy en poussant un léger rire. « J'ai le droit d'être fière de moi, non ? »

« Certes, certes, ma chère Sherlock Howlmes. Mais je vous en prie, poursuivez votre exposition de résolution d'enquête, je trouve ça passionnant ! »

« Ce sera vite terminé. » reprit-elle en se redressant. « Je savais très bien qu'un enfant n'irait pas cacher un objet en-dehors du territoire familier, sécurisant, et quelque peu possessif de sa propre chambre. Même les adolescents considèrent le monde extérieur comme une menace, et ils ne prendraient pas le risque de laisser quelque chose leur appartenant en un lieu qu'ils jugeraient comme exposé. Au-delà de ça, je me doutais également que tu avais un attachement particulier au contenu de cette boîte… Et c'est pour ça que je n'ai pas pris la liberté de l'ouvrir, je tiens juste à le signaler. »

« Nous te décernerons une médaille pour ta vertu. » répondit Nick d'une voix moqueuse, tout en appréciant néanmoins le respect et la sollicitude dont témoignait la lapine.

« Je me doutais que ces vieilles demeures familiales étaient quelque peu vermoulues, et que donc certains des lambris, ou bien des parcelles du plancher pouvaient être mobiles. J'ai donc tâté au hasard dans les recoins, là où les prédateurs ont tendance à faire preuve de ce flair qui me manque, et quelle ne fut pas ma surprise quand, sous ma patte, une planche s'est mise à onduler… Comme s'il y avait une petite cavité en-dessous. »

« Et BAM ! Résolution de l'enquête ! Le lieutenant est promu inspecteur, et plus jamais personne n'ose lui dire à quel point ses oreilles sont adorables, à s'agiter de gauche à droite, lorsqu'elle commente nerveusement ses performances ! »

Judy afficha une grimace d'inconfort avant de plaquer ses pattes contre ses oreilles, pour les obliger à se glisser dans son dos. Elle savait qu'elle avait en effet cette manie de gigoter des oreilles lorsqu'elle était prise par un sujet qui la passionnait particulièrement. Certains parlaient en agitant beaucoup les pattes, et bien pour sa part, c'étaient d'autres parcelles de son anatomie qui désiraient participer à la conversation.

« Laisse-les s'exprimer, les pauvres ! » contesta Nick en poussant un léger rire à la voir si gênée. « Elles sont tellement migno… »

« Non, Nick ! » l'arrêta Judy d'un air intransigeant. « Pas ce mot là… »

« J'ai un crédit d'usage sur le mot en « M », Carotte ! Et crois-moi, je me modère pour ne pas en l'employer plus souvent, te concernant… Ce qui est tout de même un comble. Étant ton mâle, je pense avoir droit à un traitement de faveur concernant certaine formulation, n'est-ce pas ? »

« De nous deux, tu es certainement le plus mignon, Wilde… »

Ce fut au tour du renard d'afficher une grimace d'inconfort. Il lança un regard torve à Judy, avant de déclarer : « Je comprends mieux maintenant pourquoi tu n'apprécies pas qu'on emploi ce mot, Carotte… S'en voir affublé est pour le moins… Indéfinissable. »

« Agréable, te concernant ? »

« Je n'en sais rien… » répondit-il en toute franchise. « Est-ce que c'était sincère ? »

Elle se redressa légèrement pour venir déposer ses lèvres contre les siennes, et glissa ses bras autour de son cou pour accentuer la pression insistante de son corps contre le sien. Une nouvelle fois, Nick fut gagné par cette odeur exquise qu'elle dégageait lorsque les remparts de ses résistances étaient sur le point de céder… Et en toute franchise, à cet instant précis, il n'avait aucune envie de s'opposer à un éventuel effondrement de ces dernières entraves. Il lui rendit son baiser avec une passion équivalente, se voyant accueilli par le souffle intense dégagé par son petit museau, tandis qu'elle glissait sa langue entre ses lèvres pour venir caresser le bout de la sienne. Elle l'invita sans vergogne à lui rendre la politesse, invitant sa propre langue canine, bien plus massive, à caresser l'entrée de sa bouche, à caresser la ligne légèrement irrégulière de ses incisives et à approfondir son excursion jusqu'à se glisser contre son palais. Au bout de quelques secondes de cet intense échange, qui aurait pu déraper au moindre écart en des ébats nettement plus sauvages, Judy s'écarta finalement, l'air satisfait, le regard embué par le plaisir et l'émotion.

« Oui, c'était sincère. » répondit elle finalement en un souffle, avant de se serrer contre lui, callant son visage dans le creux de son cou. « Désolée d'avoir fouillé, Nick… » reprit-elle finalement au bout de quelques secondes de cette étreinte, à la fois douce et apaisante. « Je ne voulais pas exposer tes secrets de la sorte… Je n'ai pas réfléchi au fait que c'était peut être déplacé. »

« Il n'y a pas de mal, Carotte… » répondit le renard en jetant un coup d'œil intrigué au petit coffret de fer, les sentiments qu'il éprouvait à reposer son regard sur lui étant des plus contradictoires. « Je t'ai mis au défi de le dénicher, après tout. Je n'ai pas à me plaindre parce que tu as réussi, contre toute attente. »

« Dans ce cas, il ne te reste plus qu'une chose à faire. » reprit-elle en s'écartant doucement de lui afin de pouvoir le regarder dans les yeux.

« Quoi donc ? » demanda le renard d'un ton faussement ignorant. Il supposa qu'elle allait lui demander à voir le contenu du coffret… Mais c'était mal connaître Judy Hopps, qui jamais n'aurait requis de lui une chose pareille.

« Eh bien, tu me dois un maillot de bain ! » répondit-elle dans un sourire radieux.

Nick poussa un petit rire de surprise. Il aurait dû se douter qu'elle ne chercherait jamais à lui forcer la patte, concernant ce genre de choses, et qu'elle attendrait qu'il ouvre de lui-même le coffret, s'il en éprouvait le désir… Il le ferait sans doute, c'était certain. Il n'avait aucune honte à partager avec elle ce qu'il avait été, par le passé… Une part de ce qu'il était toujours, au final. Un tel sentiment d'ouverture et de confiance, il ne l'avait jamais ressenti auprès d'un autre mammifère. Ce n'était pas une simple question de politesse, à ses yeux. Judy Hopps le méritait, tout simplement. Néanmoins, ce n'était peut-être pas le moment opportun pour parcourir ces souvenirs de jeunesse. Lui-même n'était plus certain de ce que le coffret pouvait contenir… Ils auraient l'opportunité d'y revenir, le moment venu. En attendant, ils avaient encore toute une après-midi devant eux.

« Bon, très bien. » répliqua-t-il sur un ton enjoué. « Allons faire un peu de shopping, dans ce cas ! »


« Il est absolument hors de question que tu me fasses porter ça, renard crétin ! »

Elle paraissait réellement outrée, pour le coup… Ce qui demeurait assez rare, au souvenir de Nick. Elle tenait devant elle le bikini rouge ridiculement minuscule que le renard avait débusqué au fond du magasin d'articles de plage dans lequel ils avaient faits halte. Nick s'était attendu à une telle réaction de sa part face à un habillage aussi réduit et sexy, et lui offrit un sourire mordant.

« Hey ! On avait dit que je t'offrais un maillot de bain, pas que tu avais le luxe de choisir le modèle ! » répliqua-t-il d'un ton plein de cynisme.

« J'ai… J'ai jamais mis de deux pièces ! Et je risque pas de porter ce… cet ensemble de timbres-poste ! »

« Je ne vais pas te contraindre à le porter, mais tu peux au moins l'essayer pour moi, pas vrai ? » lui souffla-t-il d'un air goguenard.

« Renard pervers… » répondit-elle dans un souffle avant de lancer un regard gêné autour d'elle. « Autant me voir nue, ça reviendra au même. »

« Bah, si tu veux, ça ne me dérange pas non plus… »

« Hmm… » grommela-t-elle avant de renouveler son regard circulaire, qui visait certainement à s'assurer que personne dans le magasin ne faisait actuellement attention à eux. Finalement, elle se rapprocha de lui, et lui lança un regard des plus explicites, avant de laisser courir son doigt le long du rabat de sa chemise. « Tu voudrais peut-être m'accompagner dans la cabine d'essayage, tant qu'on y est ? »

Le renard écarquilla les yeux et avala à sec. Ce n'était pas vraiment le genre de Judy de se montrer aussi aguicheuse, mais il ne devait pas oublier qu'elle était en chaleur, et qu'il ne pouvait anticiper ses réactions, étant donné cet état particulier.

« Hum… Et… Et pour y faire quoi ? » demanda-t-il d'une voix légèrement sèche, dont il essaya de dégager toute forme de nervosité, feignant une décontraction qu'il lui était de plus en plus difficile de maintenir. Sa queue s'agitait d'ailleurs derrière lui, battant la cadence, de gauche à droite sur un rythme lent et mesuré, mais néanmoins incontrôlable.

« Eh bien… A ton avis ? » demanda-t-elle d'une voix suave, avant de remonter ses pattes dans le creux de son cou, et de glisser ses doigts dans le pelage dense de couleur crème qui y poussait.

« Je… Je donne ma langue au lapin… » répondit le renard d'un air qu'il espérait détendu, mais qui était uniquement crétin (il s'en rendit compte après coup, et l'admit de bon cœur).

« Ça, tu l'as déjà fait tout à l'heure. » lui rappela-t-elle avec un petit clin d'œil qui acheva de le laisser médusé. Etait-elle vraiment en train de suggérer qu'il puisse… Prendre un peu de bon temps au couvert du rideau d'une cabine d'essayage ?

« Judy… » déglutit-il, soudainement excité à cette idée saugrenue. « Tu n'es pas sérieuse, pas vrai ? »

« Non, en effet. » répliqua-t-elle derechef sur un ton soudainement plus sombre. Elle fronça les sourcils et croisa ses bras sur sa poitrine, laissant le renard désabusé lui lancer un regard empli d'incertitudes, mais également d'une légère note de déception.

« Tss… Les mâles… » renchérit-elle en haussant les yeux au ciel et en tendant vers lui le bikini qu'il lui avait choisi. « Je me mettais seulement dans la peau du genre de femelle qui ose porter une chose pareille ! Et je te rappelle que tu as choisi ça pour moi… Tu es sûr d'apprécier le résultat ? »

Non, à bien y réfléchir… Pas vraiment. Bon, il l'avait fait pour la mettre mal à l'aise et s'amuser un peu de sa réaction, mais au final, une fois n'était pas coutume, elle avait réussi à retourner sa petite manigance contre lui, et à lui donner une bonne leçon. Il ne devenait pas coutumier de l'expérience, c'était certain, et savait lui renvoyer la balle la plupart du temps, mais il ne pouvait se le cacher : elle l'égalait sur ce terrain, où il pensait pourtant être un expert.

« D'accord, Carotte… Tu as gagné ! » concéda-t-il en reprenant le maillot ridicule qu'il avait été lui cherché le modèle le plus provoquant possible. Rien qu'à reposer son regard dessus, il eut envie de pouffer de rire, mais parvint à se contenir. Pas certain que Judy apprécie la moindre forme d'hilarité. Même si elle avait su tirer son épingle du jeu et le remettre à sa place, la blague ne semblait pas l'avoir particulièrement amusée.

Tandis qu'ils retournaient en rayon, en quête d'un autre maillot, Nick reprit d'une voix plus sérieuse : « Néanmoins, je persiste à penser qu'un deux pièces te mettrait en valeur. »

« Je ne mettrais pas de deux pièces, Nick… » contesta une nouvelle fois Judy en détournant le regard.

« Comment ? Se pourrait-il que Judy Hopps ait des complexes ? »

« Qui n'en a pas ? » demanda-t-elle en écartant les bras.

« Moi, bien entendu ! » répondit Nick sans la moindre hésitation. « Je suis naturellement parfait. »

« Hmm… Je suis bien obligée de le reconnaître. » déclara-t-elle en le scrutant de la pointe des oreilles à la plante des pattes. « Je suis une lapine chanceuse. »

Elle l'avait dit sans la moindre médisance, ni boutade cachée. Rien que la plus pure et simple vérité. Et encore une fois, cela prit Nick à contrepieds. Il n'avait, bien entendu, pas proclamer sa prétendue perfection physique en le pensant sincèrement… Il ne se considérait pas comme parfait, loin de là. Pour un renard, il était relativement malingre… Une difficulté à laquelle il lui faudrait faire face, pour endurer six mois d'académie. Mais concernant Judy… Il la trouvait physiologiquement parfaite, et ne comprenait pas ce qui pouvait bien la complexer.

« Merci du compliment, Carotte. » finit-il par répondre d'une voix détachée. « Je ne suis pas certain d'y croire ne serait-ce qu'à moitié moi-même… Mais c'est toujours un plaisir de savoir qu'on plaît, c'est certain. »

« Tu doutais de me plaire ? »

« C'est plutôt l'inverse qui me surprend. Tu crois ne pas me plaire, peut-être ? »

Judy détourna le regard, légèrement gênée. Elle joignit les deux pattes, entrelaçant ses doigts, ce qui ne fit qu'accentuer son air incommodé.

« Pour une lapine, je… Je suis des plus communes, Nick. Ça m'angoisse un peu d'aller à Bunnyburrow avec toi, rien que pour ça… Tu risques de te rendre compte à quel point je suis banale, et comme je me fonds dans la masse. Nombre de mes sœurs sont bien plus belles que moi… Et surtout plus… Plus fournies. »

Pour bien faire comprendre ce à quoi elle faisait référence, elle plaqua ses pattes contre sa petite poitrine. Voilà donc ce qui la faisait complexer, en premier lieu… Peu de femelles avaient développées une poitrine particulièrement visible, pourtant. Bien entendu, le temps passant, l'évolution se faisant, certaines espèces de voyaient plus généreusement dotées que d'autres, de ce côté-là… Mais en dépit du reste, cela avait-il une importance particulière ?

« Carotte… Tu te focalises sur ces détails, toi ? » demanda Nick d'un ton incrédule. « Le fait que tu aies une petite poitrine participe à l'harmonie de ta physionomie particulière. Chaque mammifère a la sienne, si on observe bien… Et c'est ce qui fait qu'aucun d'entre nous ne se noie jamais dans la masse, contrairement à ce que tu sembles penser. »

Judy baissa la tête, légèrement honteuse, ne trouvant rien à répondre à cela. Nick saisit son trouble, mais il n'avait pas terminé son explication contestataire. S'il fallait en passer par là pour que Judy comprenne qu'elle lui plaisait en tout et pour tout, pleine et entière, il n'hésiterait pas à se montrer insistant.

« Au-delà de ça, pour une femelle qui prétend s'opposer à la fermeture d'esprit dont font preuve la plupart de nos concitoyens, je te trouve bien réductrice concernant ta propre espèce… Alors selon toi, tous les lapins se ressemblent ? Vous êtes produits en série, ou quelque chose comme ça ? »

« C'est compliqué, Nick… » répondit-elle dans un soupir. « Lorsque tu as grandis, comme moi, au milieu de centaines de tes semblables, tu finis par ne plus parvenir à t'identifier concrètement… Je me suis définie par mes ambitions et ma détermination à atteindre mes objectifs, mais au-delà de ça… J'ai pas vraiment confiance en moi, concernant mon physique. Non pas que ça soit un complexe, ni même que j'en fasse une priorité et encore moins une obsession, bien entendu… Mais j'aime pas me mettre en avant de ce côté-là… Parce que je juge qu'il n'y a vraiment rien à… Valoriser… »

« Et c'est pour cette raison que tu ne pourrais pas porter un deux pièces ? » demanda-t-il d'un ton incrédule.

Judy se contenta de baisser piteusement la tête, et de se murer dans le silence. Le renard poussa un soupir avant de plaquer son pouce et son index contre ses yeux.

« Tsss… Les femelles… » déclara-t-il, faisant écho à sa propre réaction d'il y a quelques minutes.

Judy se montra de fait un peu plus honteuse, craignant de passer pour superficielle. Ce n'était bien entendu pas le cas, et Nick l'avait compris, mais il demeurait difficile pour elle de mettre des mots sur son malaise. La plupart du temps, cela ne l'affectait pas. De manière générale, elle s'appréciait relativement. Elle était en forme et en bonne santé, et en toute logique, cela aurait dû lui convenir… Elle ne se connaissait pas comme coquète, et encore moins focalisée sur son apparence. Depuis qu'elle était avec Nick, néanmoins, elle prenait garde à ce qu'elle portait, à son allure, à sa tenue générale… Non pas parce qu'elle souhaitait lui plaire par un quelconque artifice, mais parce qu'elle se sentait mieux dans la relation qu'ils partageaient, et cela lui donnait l'envie de prendre soin d'elle. Mais au-delà de ça, il y avait certaines barrières qu'elle ne se sentait pas prête à franchir, pour une raison qui la dépassait. Pourquoi ne pas porter un maillot de bain deux pièces, alors qu'il l'avait déjà vu nue à plusieurs reprises, et qu'elle savait qu'il aimait ce à quoi elle ressemblait, même dans le plus simple appareil ? Cela lui semblait tout à la fois stupide et futile, et sans doute aurait-elle laissé s'exprimer son usuelle détermination pour dépasser ses propres à priori, prenant la chose comme un défi, si Nick ne s'était pas chargé lui-même de la pousser à le faire.

Ce qu'il fit en s'y prenant de la manière suivante :

« Bien… De toute manière, avec toi, il n'y a que par le challenge que les choses se font. »

« Tu me crois si simple ? » demanda-t-elle d'une voix légèrement piquée.

« Non, au contraire… Mais des solutions simples résolvent en général les problèmes complexes de manière très efficace. »

La lapine se plaqua une patte contre le front, exprimant sa lassitude à voir une situation aussi grotesque prendre des proportions dithyrambiques.

« Ecoute, Nick… Si c'est juste pour une question de maillot de bain… »

« Tatata ! Carotte ! » la coupa Nick. « La problématique va bien plus loin, tu t'en doutes… »

« Et c'est reparti… » maugréa la lapine en croisant ses pattes sur son torse et en levant les yeux au ciel. Nick était à nouveau entré en phase d'expérimentation, chose qui lui prenait relativement souvent… Il était capable de s'entêter à la résolution de n'importe quel problème, même le plus secondaire, à partir du moment où celui-ci éveillait un quelconque intérêt en lui. Judy avait rapidement compris que son renard appréciait d'être stimulé intellectuellement, qualité intrinsèque des plus utiles pour un futur officier des forces de l'ordre, mais qui tournait parfois à l'obsession frustrante.

« Bon, écoute au moins ce que j'ai à te proposer. » proposa le renard.

Judy se contenta d'acquiescer, le regard intransigeant. Cela sembla néanmoins satisfaire son interlocuteur, qui poursuivit : « Tu as gagné un maillot de bain. Je te l'offre de bon cœur. Mais tu ne veux pas que je le choisisse. »

« Nous voilà dans une impasse des plus épineuses… Un véritable escalier de Penrose. » déclara Judy en levant les yeux au ciel, manifestant son impatience par un tapotement nerveux de sa patte contre le sol.

« Non, c'est très simple. Faisons un pari, et le gagnant choisira le maillot. »

« Encore un pari ? » se lamenta la lapine en poussant un soupir de lassitude. « Ma parole, mais tu crois que tout peut se résoudre par un jeu ou une entourloupe ? »

« Pas tout. » contesta le renard en secouant la tête, avant de nuancer son propos en redressant l'index. « Mais la plupart des choses, oui. »

Judy fronça les sourcils. Encore une caractéristique propre à Nick, sans doute un héritage de son passif d'arnaqueur professionnel, qui n'était d'ailleurs pas si lointain que ça, à bien y réfléchir. Il y avait des habitudes dont il ne se déferait certainement jamais… Et en toute franchise, ça avait un petit côté piquant qui ne déplaisait pas à la lapine. Aussi, finit-elle par acquiescer.

« Très bien. On parie sur quoi ? »


« Paw Crisis Xtrem Shooter ? » s'étrangla Judy d'une voix incertaine, avant de tourner un regard dubitatif vers Nick, qui se contentait d'acquiescer d'un air satisfait, son attention focalisée sur la borne d'arcade qui leur faisait face.

Lorsqu'ils avaient quitté le magasin de fournitures de plage, Judy n'avait aucune idée de l'endroit où il la menait. Ils remontèrent le long des avenues pentues d'Atlantea, qui descendaient vers l'océan comme autant de rivières d'asphaltes prêtes à se jeter dans la mer. Finalement, au détour d'une place au cachet maritime certain, à laquelle Judy aurait souhaité accordé une attention plus soutenue car elle disposait d'un charme indéniable, le renard l'avait guidé au gré de quelques ruelles tentaculaires, laissant à penser qu'en dépit du fait qu'il n'avait passé qu'une petite partie de sa vie en ces lieux, il les connaissait néanmoins comme sa poche. Finalement, ils avaient stoppé leur course devant une salle d'arcade, dans laquelle le renard avait pénétré avec la démarche d'un habitué. La lapine lui avait emboîté le pas, le regard émerveillé par l'environnement qui l'entourait.

Bunnyburrow n'avait jamais disposé d'une salle de ce genre, au grand dam de Judy, et de certains de ses frères et sœurs, qui étaient tombés en amour pour les jeux-vidéos, et s'étaient vu privés, trop rapidement à leur goût, de l'unique console à avoir jamais passé le porche du terrier. Lorsqu'elle parvenait à récolter quelques piécettes, Judy allait acheter au magasin de journaux des magazines spécialisés dans les jeux divers et variés, qu'ils soient de console ou d'arcade, et passaient des soirées, voire des nuits entières à les feuilleter et à s'extasier devant les images, les tests, les retours, les configurations techniques auxquelles elle ne comprenait pourtant presque rien… L'état général de ces brochures pouvait d'ailleurs en témoigner, puisqu'à l'heure actuelle, elle les conservait encore dans un carton, au bas de l'ancienne armoire qui lui avait été attribuée au terrier. Un souvenir plus nostalgique que pratique, les pages ayant été rendues quasiment illisibles, à force d'avoir été manipulées, tournées et retournées.

De fait, se trouver au cœur d'une salle d'arcade, après toutes ces années, ravivait en elle des souvenirs projetés… Bien entendu, ils étaient le fruit d'un imaginaire infantile, puisqu'elle n'y avait jamais réellement mis les pattes, mais tout lui semblait correspondre à l'image qu'elle s'en faisait. Les lumières chatoyantes, de toutes les couleurs, les sons émaillés, multiples, amalgame de chansons, d'effets sonores, du cliquetis des boutons et des cris enthousiastes (ou frustrés) des habitués, en nombre d'ailleurs, cet après-midi, le bazar électronique, des bornes attirantes aux accessoires incroyables, fausses motos, fausses guitares, faux revolvers… Il y en avait pour tous les goûts, de la manette au pad, du joystick au clavier à neuf boutons. A un moment, Judy marqua un temps d'arrêt, les yeux humides et émerveillés, face à une série de six bornes FurFighter, qu'elle crut l'entendre l'appeler par son nom, à la manière d'un cantique angélique… Mettre la pâtée à n'importe quel mammifère qui aurait le cran de s'asseoir de l'autre côté… Mettre une nouvelle fois sa branlée à Nick… Le rêve absolu… Revoir son expression toute à la fois surprise et déçue, tandis qu'il comprenait qu'il n'avait plus aucune chance de l'emporter. Tellement mignon et fragile… Délectable.

Nick l'extirpa néanmoins de ses rêveries sadiques en l'entraînant vers le fond de la salle, où trônaient les bornes les plus anciennes. Entre un appareil dédié au jeu de plateforme Fix-It-Felix Junior, et une autre au jeu de course Sugar Rush, se tenait la borne d'arcade qui semblait intéresser le renard : l'un des premiers modèles de la célèbre saga Paw Crisis, dans sa version remasterisée de 1997 (la plus célèbre à ce jour), sobrement rebaptisée Xtrem Shooter. Judy se rappelait avoir lu un article complet à son sujet dans un numéro spécial du Gamepaw Magazine, dédié aux meilleurs shooters de tous les temps. Cette version de Paw Crisis était renommée pour la précision absolue de ses pistolets-pads, qui imitaient à la perfection des modèles réels, que ce soit dans le poids ou le recul de l'arme (fait qui avait d'ailleurs causé un petit scandale, à l'époque, où l'on avait reproché à l'éditeur d'acclimater les jeunes enfants au maniement d'armes à feu). Jeux-vidéos et violence de la jeunesse n'avaient jamais fait bon ménage… Ça n'avait pas trop changé, même des années après.

« Tu es sûr de vouloir défier une officière de police entraînée, sortie major de sa promotion, à l'une des simulations de tir en vue subjective la plus réaliste au monde ? »

« Ouai ! » répondit sobrement Nick, avant d'inviter la lapine à approcher. « Et tu as vu, ce sont les mêmes modèles de pistolets que vous utilisez encore dans la police, non ? Des P226, c'est ça ? »

Judy acquiesça, surprise de constater qu'il en savait autant dans ce domaine. « Enfin, nous disposons de modèles spécifiques allégés… La crosse et la carcasse sont en fibre de carbone, pour diminuer le poids de l'arme et réduire l'effet de recul… Mais grosso-modo, c'est la même chose. »

« Bien, dans ce cas tu ne pourras pas prétendre que j'aurais essayé de t'arnaquer. » répondit le renard en toute sobriété, avant de se saisir du pistolet de droite.

Judy poussa un petit ricanement en le voyant se pavaner ainsi, l'air si sûr de lui. Il devait sans doute s'imaginer qu'elle était farouche avec une arme entre les pattes, mais il risquait d'être surpris. Certes, elle n'avait pas les meilleurs scores de sa promotion en tir à vue, mais elle avait toujours été classée parmi les cinq premiers, ce qui en soit était déjà la preuve d'une belle performance. Elle s'empara du pistolet de gauche, et se mit en position de son côté de la borne.

« Si tu préfères le côté droit, je te le cèdes, bien entendu. » explicita le renard avec la gestuelle d'un gentlemammal. « Je ne voudrais pas que tu penses avoir été lésée, en fin de course. »

« Cesse de jouer au pistolero galant, Nick. Tu te souviens de notre partie de FurFighter, n'est-ce pas ? Laisse-moi te dire que ça va se finir de la même façon… Et c'est moi qui vais te faire porter un deux-pièces, si tu continues. »

« Mais c'est qu'elle mordrait ! » s'offusqua faussement le renard en poussant un léger rire moqueur. « Bien, c'est le bon esprit. Mais ne viens pas pleurer après, parce que je vais me donner à fond. »

« Comme si tu en étais capable ! » répliqua-t-elle sur un ton acide.

Les deux échangèrent un regard empli de défi, tout en se souriant d'un air entendu et complice. Ils auraient tout aussi bien pu se jeter l'un sur l'autre en cet instant, s'arracher mutuellement leurs vêtements, et s'adonner pendant des heures aux fantaisies les plus intimes, que leur niveau d'excitation n'aurait pas été plus élevé. Leur amour mutuel transpirait autant dans ces grotesques moments de défis que dans les instants les plus privés de la nuit. Il leur traversa l'esprit au même moment qu'ils étaient étrangement à un niveau à la fois égal et parfait de compréhension mutuel, et que c'était sans doute là la clé de toute relation appelée à durer… Mais cet instant de perspicacité fugace fut balayé par les promesses du défi qui s'offrait à eux.

« On la joue en simultanée, en concours de score. » explicita Nick. « Même map, même niveau de difficulté. Si pas de Game Over chez l'un ou l'autre, on détermine le gagnant au score final. »

« Ça risque de durer longtemps, si on joue selon ces règles. »

« Le premier niveau est trop facile pour qu'on puisse s'y comparer… Mais les choses se corsent à partir du troisième. C'est une borne d'arcade, le but est de faire perdre le joueur pour l'obliger à remettre une pièce. Techniquement, le cinquième niveau est déjà quasiment infaisable. Si on arrive tous les deux à le passer, on stoppe la partie à ce stade, et on compare les scores. Cette configuration te convient ? »

« Elle me convient parfaitement, Nick le rusé ! »

« Tu crois m'amadouer avec des mots doux ? »

Judy poussa un léger rire avant de décontracter ses épaules, saisissant son arme de poing de la façon règlementaire, tel qu'on la lui avait enseignée à l'académie. Elle avait passé des examens sur simulateur dans des circonstances relativement similaires, toute l'esthétique vidéoludique en moins… Elle n'avait pas le moindre doute quant à ses aptitudes, et encore moins par rapport à ses chances de victoire.

« Okay, fini les paroles de cœur, dans ce cas. » répliqua-t-elle d'un ton féroce. « Lance la partie, que je te mette ta pâtée. »

« Ça, c'est le bon esprit, Carotte ! » répondit Nick en pressant le bouton central qui commandait à la borne de mettre le jeu en branle.

Le premier niveau était effectivement d'une facilité déconcertante. Le but du jeu était très simple : en vue à la première personne, le pointeur à l'écran suivant les mouvements imprimés par le joueur à son arme factice, l'avatar suivait un cheminement automatique, tandis que des hordes d'ennemis apparaissait à l'écran. Le but était de se mettre à couvert, de cibler et de tirer au bon moment pour éliminer un maximum d'ennemis en perdant le moins de santé, parvenir au bout du parcours en un seul morceau, et achever le niveau avec le score le plus élevé possible, le nombre d'ennemis abattus, les tirs à la tête, le nombre de balles consommées, la santé perdue et le temps mis pour achever le niveau étant les facteurs influant sur le résultat final. Faisant plutôt office de tutoriel, le premier niveau n'était qu'une simple formalité. Judy l'acheva la première, s'étant montrée moins prudente, quitte à prendre quelques dégâts, mais obtint un score qu'elle jugea particulièrement honnête. Elle put donc laisser son regard glisser sur le côté de l'écran réservé à la partie de Nick, et l'observer dans ses manœuvres. Elle dût bien reconnaître qu'il maniait cette arme factice avec une dextérité impressionnante. Le curseur se déplaçait avec une précision chirurgicale, d'ennemis en ennemis, presque comme s'il anticipait leurs points d'apparition. La lapine aurait pu prétendre qu'il avait passé des heures, voire des journées entières sur cette borne, et que de fait il connaissait les niveaux par cœur, mais cela aurait tenu de la mauvaise foi : elle savait très bien que la difficulté de cette série de jeux reposait sur le fait que les ennemis n'avaient pas de patterns prédéfinis, et n'apparaissaient jamais aux mêmes endroits d'une partie à une autre. Il semblait simplement que le renard avait l'œil particulièrement attentif, et des réflexes assez impressionnants. Nick acheva finalement son niveau quelques instants plus tard, avec un score de tirs à la tête bien supérieur à celui de Judy, et sans avoir perdu le moindre point de vie… De fait, le gain de score dont elle avait bénéficié au niveau du timer ne parvint pas à égaler la totalité de son propre score… Dès le premier niveau, il avait déjà pris l'avantage.

« Je vois… » déclara-t-elle sans se laisser démonter par les évènements. « On dirait que tu m'as attiré dans un pari où tu étais sûr d'avoir toutes tes chances, n'est-ce pas ? »

« Ne sois pas si amère, Carotte ? C'est l'art de la guerre que de choisir un terrain à son avantage ! »

Au regard dubitatif qu'elle lui lança, il comprit bien que cette explication un brin ironique n'était pas à son goût. Aussi, secoua-t-il la tête, avant de se défendre un peu plus habilement : « Hey, attends un peu ! Lequel de nous deux a suivi l'entraînement académique du ZPD et est sorti major de sa promotion, déjà ? Tu ne peux pas dire que ce pari n'est pas loyal. »

Judy poussa un soupir. Elle devait bien lui concéder cet argument, en dépit du fait qu'elle percevait l'arnaque grinçante dissimulée par chaque syllabe constituant ces justifications malheureusement très habiles. Elle ne pourrait protester sur la nature de l'épreuve sans remettre en considération ses propres aptitudes au tir. Et puis, le challenge ne lui déplaisait pas. Il lui restait quatre niveaux pour inverser la vapeur. C'était plus qu'il n'en fallait. Jouer prudemment, être attentive, focalisée sur l'objectif… Des notions qui lui étaient familières, et qui faisaient appel à des aptitudes dans lesquelles elle avait appris à exceller.

« Très bien, Mister Fox. On va dire que c'est du cinquante-cinquante, dans ce cas ! »

« J'aime quand tu te montres raisonnable, Carotte. » répondit Nick, un sourire tout en crocs se dessinant le long de son museau. Il tourna la tête vers l'écran, et pointa son revolver vers celui-ci. « Prête pour le niveau 2 ? »

« Tu parles, si je suis prête ! »


« C'était de la triche ! Y avait forcément un truc ! » s'égosilla Judy, tandis qu'ils s'en revenaient tous deux vers le magasin de fournitures de plage qu'ils avaient quitté un peu plus tôt pour se rendre à la salle d'arcade.

Les pattes enfoncées au fond des poches de son pantalon, l'air goguenard et outrageusement fier de lui, Nick laissa glisser un regard victorieux vers la lapine, avant d'hausser les épaules.

« Le truc, c'est que je suis meilleur au tir que toi, Carotte. »

« Si tu m'appelles encore une fois « Carotte » avec ton petit air satisfait, je fais des confettis de ta belle queue en fourrure ! » protesta la lapine, les poings serrés et la mine furieuse.

« Oh-Oh ! Judy Hopps serait-elle mauvaise perdante ? » répliqua le renard en sifflant entre ses dents.

L'expression de Judy se fit encore plus furibonde (si cela demeurait possible). Elle enfonça sa tête entre ses épaules, les lèvres pincées, et les oreilles plaquées dans le dos. Nick se mordit les lèvres pour refreiner un fou-rire face à cette pantomime particulièrement expressive. Même au comble de la colère et de la frustration, sa lapine lui paraissait adorable. Pas sûr qu'elle apprécierait qu'il souligne ce trait particulier en cet instant précis, aussi dût-il fournir un effort particulièrement intense pour ne pas prononcer une phrase contenant le mot en « M ».

« J'suis… J'suis pas mauvaise perdante ! » protesta la lapine d'une voix plus sombre, avant de se retourner vers lui en redressant l'index, comme pour souligner la pertinence de ce qui allait suivre : « J'ai même pas perdu, d'ailleurs ! Y a pas eu de Game Over ! »

« Mais en termes de scores, très chère, tu étais loin derrière, et ce bien avant le niveau 5. »

Elle devait bien l'admettre… Elle n'avait jamais été devant, en termes de score. Niveau après niveau, en dépit des stratégies et des efforts intenses qu'elle déployait (Nick avait même proposé qu'ils fassent une pause après la fin du niveau 3, parce qu'il craignait de la voir exploser), le score de Nick finissait systématiquement au-dessus du sien, et l'écart se creusait toujours plus, tant et si bien qu'au terme d'un niveau 5 des plus enfiévré (où elle avait d'ailleurs frôlé le Game Over à plusieurs reprises, tandis que lui l'achevait avec sa barre de santé quasiment pleine), le score final de Nick était presque le double du sien.

« Est-ce que c'est seulement statistiquement possible, d'ailleurs ? » contesta une nouvelle fois Judy d'une voix vibrante de rage. « J'ai vraiment bien joué, j'étais même cinquième au tableau des high score historiques de la borne, en fin de partie… Comment as-tu pu faire le double, hein, SilverFox ? »

Elle avait prononcé ce mot sur une intonation des plus mordantes, car il symbolisait à ses yeux la haute teneur de l'arnaque qu'elle venait de subir… Enfin si elle pouvait vraiment parler d'arnaque, car pour le coup « entourloupe » aurait été un terme plus approprié. Au tableau des High Score, les quatre premiers rangs étaient tous occupés par un dénommé « SilverFox », qui avait d'ailleurs, ce jour-ci, battu son troisième record personnel, et avait pu réinscrire son pseudonyme au palmarès de la borne d'arcade, sous le regard médusé de son infortunée adversaire… Nick avait, en effet, passé plus d'une journée dans cette salle d'arcade, sur cette borne de jeu particulière. Et au bout de toutes ces années qui le séparaient de l'adolescent qu'il était à cette époque, personne n'était parvenu à l'égaler, et encore moins à le surpasser, semblait-il. C'était bien lui le roi de Paw Crisis Xtrem Shooter.

« SilverFox vaut bien JudyCop91, à mon sens. » répondit le renard avec un sourire carnassier.

« Quelque chose à redire à mon pseudonyme, peut-être ? »

« Oh non, il est parfait ! » répliqua Nick en lâchant un petit rire de circonstance. « Il fait très bien en cinquième position… En dessous des quatre scores invaincus de SilverFox. » Il se pencha vers elle et lui souffla à l'oreille : « Amatrice. »

Judy tourna vers lui un regard scrutateur, où vibrait une légère lueur de rage difficilement contenue… Mais elle la laissa finalement s'évacuer, et poussa un petit rire. « Nick, Nick, Nick… Mon amour… Tu aimes courir, j'espère ? »

« Heu… Quel rapport ? » demanda le renard, légèrement décontenancé par ce revirement inattendu au sein de la conversation.

« C'est simplement qu'étant donné ton aptitude innée au tir, qui te vaudra certainement de beaux points à l'académie, il serait dommage que tu sois à la traîne dans les autres domaines… Alors je pense qu'à partir de demain matin, on va commencer à travailler ton endurance en faisant quelques kilomètres de jogging… Il faudra bien ça pour alléger ton égo démesuré. »

« Tu essaies de diminuer l'impact de ta défaite en soulignant certaines de mes prétendues faiblesses, c'est ça ? » répliqua Nick sur un ton des plus sarcastiques. « Et moi qui pensais te préserver en t'affublant d'un maillot de bain saillant… Il se pourrait bien qu'en fin de compte tu te retrouves à porter cet ensemble rouge qu'on pourrait qualifier de cache-misère. »

« Si tu as envie d'en faire profiter tout le monde, soit. » répondit simplement Judy en détournant la tête, et en reprenant la marche, le pas décidé et l'expression fermée.

Nick resta quelques secondes en retrait, la mine perplexe, la regardant s'éloigner de cette démarche affirmée et fière. Il poussa un léger rire avant de lui-même presser le pas pour remonter à son niveau et passer son bras autour de ses épaules. Elle lui lança un petit regard en coin, lutta une seconde pour résister à son envie de sourire, mais céda bien malgré elle… Comment était-il possible de résister au charme d'un tel phénomène ?

« Je vais pas te forcer à porter cette horreur, sois rassurée. » déclara-t-il d'une voix pleine de mansuétude.

« Tu m'en diras tant. »

« Ouai, je vais sans doute réussir à trouver bien pire. »

La remarque lui valut un petit coup de coude dans les côtes, mais au-delà de ça, le reste du chemin jusqu'à la boutique de fournitures de plage ne fut que rires et conversations joyeuses.


Au final, Nick porta son choix sur un maillot qui conviendrait aux deux parties. Son but n'était absolument pas de mettre Judy mal à l'aise, bien au contraire, mais plutôt de lui prouver qu'il était possible de gagner en confiance sans avoir à se brimer par rapport à des complexes qui n'avaient pas lieu d'être. Lorsqu'il lui présenta le maillot deux pièces qu'il avait choisi, elle protesta quelques instants, avant d'y porter un regard un peu plus approfondi. Bien qu'il soit composé de deux parties différentes, il n'y avait guère que le bas qui se montrait un minimum échancré. La partie haute tenait plus de la brassière sportive, avec un très beau laçage dorsal, qui apportait une touche féminine des plus charmantes à l'ensemble. La couleur bleue marine du maillot créait un contraste de bon goût avec son pelage blanc et gris… Alors, comme l'ensemble lui semblait tout à la fois respectable, et qu'il plaisait à Nick de la voir l'essayer, elle se faufila dans la cabine d'essayage, et le revêtit. Le résultat lui sembla des plus seyants, car il mettait en valeur sa ligne athlétique, sans particulièrement souligner les dimensions réduites de sa poitrine… Elle dû bien admettre qu'il lui plaisait beaucoup.

Elle n'eut pas besoin de demander à Nick s'il lui plaisait à lui aussi, lorsqu'elle écarta le rideau de la cabine pour le laisser contempler le résultat, l'odeur puissante de musc qu'il dégagea à sa seule vue valant tous les compliments du monde. Gagnée par cette décharge olfactive inattendue, et encore un peu chamboulée par les évènements de la journée, Judy se laissa un peu aller, et après avoir jeté un coup d'œil autour d'elle pour s'assurer que cette partie du magasin était déserte (ce qui était plutôt convenu en plein milieu d'après-midi, un jour de milieu de semaine), elle se pressa contre son renard et se dressa sur la pointe des pattes pour l'embrasser à plein museau. Lorsqu'elle sentit les griffes de Nick glisser dans le creux dénudé de son dos, elle fut parcourue d'un intense frisson, et bien rapidement son corps se mit à dégager cette odeur entêtante à laquelle le renard pensait un jour s'acclimater, en sachant pertinemment que cela lui serait impossible. Poussant un grognement incontrôlable, il la fit pivoter sur le côté, et la plaqua contre le mur de la cabine d'essayage, tandis qu'elle s'agrippait à son cou, se hissant au niveau de son bassin pour le ceinturer de ses puissantes pattes. D'un mouvement légèrement tremblant, Nick tira le rideau derrière eux, tout en accélérant ses embrassades, laissant son museau glisser contre sa joue, jusqu'au creux de son cou, qu'il commença à laper avec délectation. Lorsque ses crocs caressèrent la surface de sa peau, écartant son pelage gris sous leur poussée insistante, Judy se cambra en arrière, étouffant un cri de plaisir tout en resserrant ses doigts dans le pelage de son cou. Le souffle court, un sourire incontrôlable envahissant son visage enfiévré par le désir, elle écarta doucement la tête de Nick, afin de pouvoir le regarder droit dans les yeux.

« Tu sais comment ça va se terminer si tu continues comme ça, Nick… Ne crois pas que je peux y résister en ce moment… Et ce n'est certainement pas l'endroit le plus approprié. »

Le renard acquiesça, et ménagea un effort qui lui sembla quasiment insurmontable pour s'écarter de Judy, et lui laisser l'opportunité de regagner le sol. Il se laissa retomber contre la paroi opposée de la cabine, la respiration erratique, et le regard encore embrumé par ce moment d'extase malheureusement passager.

« Tu as raison… » parvint-il à bredouiller. « Même si ça pourrait être marrant… »

« Marrant, c'est sûr. » ironisa Judy en secouant la tête. « Si on veut finir la journée au poste… »

« Ouai, ce serait pas l'idéal, surtout pour un lieutenant du ZPD et un aspirant à l'académie. »

Elle le vit détourner un regard gêné, se redresser d'un air gauche tout en resserrant le nœud de sa cravate à demi-défaite… Sa chemise entortillée sortait à moitié du rebord de son pantalon, découvrant un pan de sa fourrure rouge, et laissant apparaître, presqu'imperceptible, l'élastique du caleçon qu'il portait au-dessous. Dans l'air flottait encore l'odeur insistante de son musc, mêlé à celle, très marquante, de ses propres hormones en ébullition. L'espace d'une seconde, cette combinaison d'éléments lui fit perdre la tête, et elle se jeta à nouveau sur lui, furieuse, l'esprit complètement vaincu par ses besoins instinctifs.

« Hmm… On s'en fiche… » parvint-elle à marmonner entre deux baisers arrachés avec fureur, tandis qu'elle faisait sauter, les uns après les autres, les boutons de sa chemise, pour plonger une patte avide sous le rabats, et caresser la fourrure d'une douceur exquise qu'elle dissimulait.

Plus que satisfait du traitement auquel il était actuellement soumis, Nick laissa glisser ses pattes dans le dos de Judy, avant de caresser la courbe de ses fesses, pour soutenir son assise contre lui… Mais en dépit du besoin presque primal qu'il ressentait à la proclamer sienne, ici, maintenant, tout de suite, il parvint à garder l'esprit clair, cette fois-ci, ce qui tenait de l'exploit incommensurable, selon lui.

Il diminua de lui-même l'ardeur intense des baisers qu'elle lui administrait, et ses caresses érotiques se transformèrent lentement en gestes d'affection plus doux, délicats, et apaisants… Judy frissonna une ou deux fois, enfonça son visage dans le creux de son cou, prit une profonde inspiration… Puis il sentit la tension qui parcourait son corps se décharger, tandis qu'elle rendait les armes, encore vibrante de désir, mais sa raison ayant finalement repris le pas sur ses sens.

« Excuse-moi, Nick… » parvint-elle finalement à bredouiller au bout de quelques secondes. « J'ai vraiment du mal à me contrôler… Dans cet état… »

« C'est plutôt flatteur, quand on y pense. » répondit le principal intéressé dans un petit éclat de rire. « Parvenir à faire ressurgir les instincts qui sommeillent en Judy Hopps. »

« Comme quoi, ça tient à peu de choses, pas vrai ? »

Bien malgré lui, cette réflexion le renvoya à son propre état actuel, et à tout ce que cela pouvait démontrer par rapport à la limite fragile qui existait entre l'animal sauvage et l'animal civilisé, au sein de la société cosmopolite de mammifères dans laquelle ils vivaient. Finalement, leurs instincts demeuraient leur principal moteur de discernement, au-delà de toute norme ou convention sociale… Ils en revenaient toujours à ça. Ces expressions primaires, heureusement plus souvent bénéfiques que néfastes, dictaient leurs besoins et leurs modes de vie, étaient la source de leur diversité, mais également de leur richesse culturelle. L'équilibre qui existait entre cette part inhérente à leur statut d'animaux, le contrôle qu'ils y appliquaient pour n'en retirer que des bienfaits, et le risque indéniable que les choses puissent déborder, déraper, se trouver hors de contrôle, était finalement des plus fragiles. Cela ne pouvait être qu'un rien, voire même des plus plaisants, comme avec les élans frénétiques d'une Judy en chaleur… Mais cela pouvait également devenir dangereux. N'en était-il lui-même pas une preuve vivante, maintenant que le sérum avait, semblait-il, impacté sa propre capacité à maîtriser ses pulsions instinctives ? Quel genre de société animalière pourrait survivre si cette inhibition indispensable à la vie en communauté se voyait soudainement soustraite à l'équation ? Un frisson le parcourut à cette idée effrayante, et Judy perçut son regard à la fois pensif et affecté, ce qui acheva de la ramener à la réalité.

« Nick… Tout va bien ? »

Le renard secoua la tête, légèrement surpris, avant d'esquisser un sourire maladroit, qu'il espérait néanmoins rassurant.

« Oui, ça va… C'est juste qu'à l'idée d'être mis au rang de « peu de choses », je me suis senti un peu lésé. »

« Idiot… » répondit Judy en poussant un petit rire. « Je ne faisais pas référence à ça, tu le sais bien. Bien entendu que tu n'es pas « peu de choses » à mes yeux. Tu devrais l'avoir compris maintenant, pas vrai ? »

Il se contenta d'acquiescer, encore un peu mal à l'aise vis-à-vis des pensées qui venaient de le traverser. Il espéra que la neutralité affichée de sa conduite suffirait à persuader Judy que tout allait bien. En réalité, il essayait encore de s'en persuader lui-même, lorsqu'ils quittèrent le magasin…


Malheureusement, un évènement inattendu vint ternir cet après-midi, jusqu'alors si heureux et détendu, qui de surcroît supplanta les craintes avaient gagné Nick, quelques instants auparavant… Un peu comme si le sort avait voulu s'acharner à les justifier, d'une manière ou d'une autre, pour lui rappeler que la donne avait diamétralement changé, que quelque chose en lui était altéré, peut-être à jamais…

Comme l'heure à laquelle ils sortirent de la boutique de fournitures de plage concordait avec la fin des classes, ils se dirent qu'aller récupérer James pour l'amener avec eux au bord de l'océan pourrait être une bonne idée. Nick pourrait passer un peu de temps avec son filleul et neveu, et ce serait une opportunité pour Judy de faire plus ample connaissance avec le renardeau.

La réaction de ce-dernier, lorsqu'il vit le couple l'attendre à la sortie de l'école, fut d'ailleurs équivoque. Il fonça dans leur direction et les serra dans ses petits bras, la jambe de Judy de la patte gauche, celle de Nick de la patte droite. Ils firent un petit détour par la maison familiale pour récupérer les affaires de bain de James, et proposer à Natasha de se joindre à eux, mais la matriarche déclina la proposition : elle s'affairait à la préparation des apéritifs du repas de famille qu'ils s'étaient promis de partager tous ensemble ce soir… A la grande frayeur de Nick et Judy, qui savaient que Dizzie s'occuperait du plat principal, les redoutables et redoutées lasagnes végétariennes, apothéose du désastre culinaire, apocalypse gustatif, annonciateur de la fin de toute formes de saveurs (entre autres choses et titres ronflants… mais aux dires de Nick, elles les méritaient tous, et plus encore, dans leur capacité à annihiler pendant plusieurs jours toute envie d'avaler quoique ce soit, purement et simplement).

Ils se dirigeaient donc tous trois vers la plage, empruntant la route côtière qui longeait la bordure ouest d'Atlantea, en une longue rocade façonnée à partir de galets, entrecoupée çà et là d'escaliers recouverts de mosaïques figurant vagues et crustacés, ou de pontons d'observation qui permettaient de jouir d'une vue panoramique de la ville, qui semblait plonger vers l'océan. Ils firent une petite halte lorsqu'ils atteignirent l'un des points de panorama les plus célèbres de la cité côtière, afin que Judy puisse profiter de la plus belle vue qui soit sur cette mégalopole dont elle arpentait les avenues pour la première fois. De là, Atlantea s'offrait à elle, presque saisissable dans le creux de sa patte, si proche mais à la fois si étendue, suivant la courbe érodée de la falaise sur laquelle elle avait été bâtie, ses demeures séculaires aux structures trapues et aux couleurs pastels semblant vouloir égrener les gammes les plus subtils de la palette arc-en-ciel, reflétant les embruns de la mer le long de leurs façades lisses comme des miroirs. Les artères principales de la cité étaient toutes visibles d'ici, torrents de pavés dégringolant depuis les hauteurs de la ville, plus industrialisées, vers les ports de pêche traditionnels, et les pontons d'artistes qui entrecoupaient les plages de sable fin, presque vides de monde à cette heure de la journée. Les étoffes de verdure sauvages, arbres des plages, cocotiers et palmiers, jaillissaient de toutes parts, figurant la façon dont la cité s'était bâtie au cœur d'une nature indomptable, qui continuait de l'émailler de ses vives couleurs, et de son invasive mais pourtant appréciable présence. Et bien entendu, cet océan immense, imposant, présent de la bordure des dernières bâtisses, dont les fondations coulaient sous les vagues (lieux de villégiature pour les mammifères marins, sans doute), jusqu'à un horizon qui s'étendait à perte de vue, et soulignait le caractère presque éternel de ces étendues aquatiques… l'Atlante, l'océan infini, des milliers de kilomètres d'eau, domaine des créatures marines… la bordure de leur continent. Et au-delà, tout le reste de ce monde qu'elle ne connaissait qu'en noms et en images, mais qu'elle rêvait d'arpenter un jour. Il suffisait de se cramponner fermement à cette rambarde, sous ce belvédère d'observation, pour se sentir à la poupe du grand navire que formait le monde… L'envie d'aventure et de découvertes vous gagnait alors comme une soif intarissable après une traversée du désert.

Judy était émerveillée.

Elle se tourna vers Nick, le visage ému, et lui offrit un sourire d'une douceur exquise. Nul doute qu'elle appréciait le séjour, c'était certain. Un moment de grâce tomba entre eux, marquant le summum de ces instants de bonheur partagés, comme pour rendre plus amère la débâcle qui allait suivre.

« Nick Wilde ?! Bon sang, mais oui, c'est bien toi ! »

Judy, Nick et James se tournèrent au son de la voix qui venait d'interpeler le renard. Il s'agissait d'un hippopotame en costume trois pièces couleur aubergine, un attaché-case au bout de la patte. Au-dessus de ses yeux écarquillés par la surprise se dressaient une paire de lunette de soleil qu'il avait relevé à la vue de cette ancienne connaissance.

Nick grimaça légèrement, feignant de ne pas reconnaître son interlocuteur, avant de finalement secouer la tête, et de se laisser aller à sourire.

« Bobby Fontaine ! » déclara-t-il dans un éclat de rire, avant de se diriger vers lui, et de lui administrer un amical coup de poing dans l'épaule (qu'il parvenait à peine à atteindre, d'ailleurs). Judy prit James par la patte, et s'engagea dans le sillage du renard, souriante à l'idée de rencontrer une personne qui, semblait-il, était l'un des amis que Nick avait dû se faire à Atlantea.

« Bon sang, Nick Wilde ! Ca fait une paie qu'on t'a pas vu dans le coin. Tu es finalement revenu hanter les ruelles sombres d'Atlantea, pas vrai ? »

Nick poussa un petit rire gêné en percevant le regard équivoque que lui lança Judy, celle-ci ayant compris à ces seuls paroles que le renard avait très certainement pris la mauvaise habitude de transférer son activité d'arnaqueur dans toutes les cités qu'il arpentait… Atlantea n'avait pas fait exception, semblait-il.

« Ouai, mais tout ça c'est du passé, Fontaine… J'ai raccroché. » répondit-il en secouant la tête.

« Oh, t'as bien fait ! Atlantea est pas vraiment le meilleur endroit pour abuser le badaud, sauf pendant la période touristique, bien entendu. » s'esclaffa l'hippopotame en donnant une bourrade du coude un peu brusque au renard, qui faillit s'effondrer sous le choc.

« Et toi, tu as trouvé un meilleur moyen d'escroquer ton prochain, on dirait ? » demanda Nick en jaugeant son interlocuteur de la tête aux pattes. « Courtier en assurances, c'est ça ? »

« Et ouai, on se refait pas ! » plaisanta Bobby en écartant les bras pour souligner l'élégance du costume qu'il revêtait. « Dans l'absolu, j'essaie de rester réglo, mais tu me connais… Quand je ferre un bon poisson, j'ai toujours du mal à me persuader qu'il faudra le relâcher. »

« Ça ne m'étonne pas de toi. » répondit Nick en haussant les épaules.

Et c'est dans la gestuelle légèrement nerveuse du renard, son attitude étrangement gauche, la formulation plus plaintive de ses répliques, qu'il cherchait clairement à écourter, que Judy comprit que cette rencontre n'était ni plaisante, ni heureuse pour Nick… Et que l'interlocuteur qui leur faisait face, issu d'un passé que l'ancien artiste de l'arnaque cherchait à présent à fuir et à laisser derrière lui, était d'une compagnie qu'il cherchait à écourter le plus vite possible.

« Bon, c'était un plaisir de te revoir, Fontaine ! Mais malheureusement, on est un peu pressés… » lâcha finalement Nick, en poussant légèrement Judy et James par l'épaule, pour les forcer à contourner l'hippopotame et à prendre la direction des escaliers qui descendaient vers le front marin.

Bobby Fontaine les observa du coin de l'œil, avant de légèrement ricaner. D'un rire qui n'était ni jovial, ni amical… Mais purement délétère. « Alors c'est vrai, ce qui se dit ? Ce vieux Nick Wilde se farcit des lapines ? »

Nick se figea dans son mouvement, tandis que les oreilles de Judy se redressaient sur sa tête, et que les poils de son pelage se hérissaient dans son dos.

« Je ne crois pas que nous ayons été présentés, monsieur ? » répliqua la lapine d'une voix sombre en tournant un regard furibond en direction de l'hippopotame.

Ce-dernier s'esclaffa de plus belle à la vue de l'expression courroucée que lui adressait Judy, et la pointa passivement de la patte, avant de lâcher d'un ton moqueur. « Oh, wow ! Un lunch qui parle ! Wilde, fait gaffe, ton quatre heures est encore animé. »

« Ferme ta grande gueule, espèce de sac à merde. » vociféra Nick d'une voix caverneuse, au milieu d'un grognement des plus inquiétants.

Fontaine bloqua son mouvement, son expression narquoise figée sur son visage. Nick ne s'était même pas retourné vers lui, mais il était inutile de le voir de face pour deviner toute la rage qui se dessinait sous ses traits vulpins. James y était directement confronté, pour sa part, et eut un mouvement de recul à sa vue. Jamais encore il n'avait vu son oncle comme ça. Il se calfeutra contre Judy, cherchant le réconfort de sa présence. Son regard médusé ne lâchait pas Nick des yeux, mais il était incapable de formuler sa frayeur en mots… Son esprit d'enfant ne saisissait pas vraiment la tournure étrange de la situation à laquelle ils étaient confrontés. C'était à peine s'il avait compris que Fontaine s'était moqué de la relation qu'entretenaient Nick et Judy…

Cette-dernière, en revanche, saisissait parfaitement ce qui était en train de se dérouler. Elle devinait très bien qu'il y avait peu de choses capables de faire sortir Nick de ses gonds… Des sujets particulièrement sensibles, qui parvenaient à outrepasser les barrières qu'il dressait habituellement à l'encontre de la médisance du reste du monde. Des barrières érigées en véritables forteresses, au fil des années. Mais à l'heure actuelle, elles étaient fragilisées par son état particulier, et les résultantes désastreuses pouvaient s'en faire ressentir à la moindre provocation mal placée. Il lui peinait bien entendu d'être à l'origine d'une telle colère, mais comment en vouloir au renard, alors qu'elle-même se sentait blessée au plus haut point ? Elle savait que c'était stupide, et légèrement égocentrique… Ce n'étaient là que les propos d'un individu grossier et clairement malintentionné. Mais elle ne supportait pas de savoir que Nick pouvait en être affecté… Au point d'en devenir potentiellement dangereux.

« Je te demande pardon, Wilde ? » répliqua finalement Fontaine en fronçant les sourcils, son expression dolente se durcissant peu à peu. « Comment t'as osé m'appeler, hein ? Espèce de fourreur de proies ? »

« Il me semble t'avoir traité… De sac à merde… » grogna Nick en se tournant peu à peu vers l'hippopotame, le dos vouté et le pelage hérissé.

« Tonton Nick… » bredouilla James d'une voix tremblante, qui laissait transparaître un sanglot difficilement contenu. « Qu… Qu'est ce qui t'arrive ? »

Ce qui était à même d'effrayer James ne tarda pas à frapper Fontaine. Le renard se tourna finalement vers lui, dévoilant des babines retroussées qui révélaient des rangées de crocs particulièrement saillants. Ses yeux flamboyants brûlaient d'une telle intensité haineuse qu'il était difficile de ne pas y lire une quelconque volonté de meurtre. Les poings de Nick s'écartèrent alors, laissant apparaître ses griffes aiguisées au bout de ses doigts crispés par la tension. Les oreilles plaquées en arrière, la mine furibonde, il ressemblait à une bête sauvage prête à bondir à l'assaut de sa victime afin de la mettre en pièces.

Étant donné sa force et sa corpulence, un hippopotame n'aurait pas eu à frémir face à un prédateur de petite taille… Mais l'apparence de Nick, en cet état, transpirait d'une telle volonté de tuer que n'importe quel mammifère un tant soit peu sensé aurait passé son chemin, peu importait l'espèce dont il était issu. Aussi Fontaine eut-il un mouvement de recul, et barra son visage d'un bras défensif, craignant de voir le renard bondir sur lui d'un instant à l'autre. Cette position instinctive exprimant la peur sembla achever de détruire les derniers paravents de la raison qui séparaient le Nick Wilde conscient de son pendant sauvage. Il poussa un grognement furieux avant de se jeter à l'encontre de Fontaine…

… Mais fut intercepté au dernier instant par une petite forme grise, qui bondit sur le côté et le ceintura au cou, afin de détourner sa charge. Judy était intervenue, ce qui laissa le temps à Bobby Fontaine pour prendre la poudre d'escampette, non sans lâcher dans son sillage un flot ininterrompus d'injures diverses et variées, auxquelles personne ne prêta attention.

Sous la violence du tacle, Judy et Nick furent projetés contra la rambarde adjacente, qu'ils percutèrent avec violence. Le choc fit lâcher prise à la lapine, qui se retrouva alors en position de faiblesse. Avant même d'avoir pu comprendre ce qui lui arrivait, et sous les cris d'horreur de James, elle était violemment saisie par l'épaule (elle ne s'apercevrait que plus tard que Nick l'avait attrapé par la mâchoire) et projetée au sol. Elle tenta de faire barrage de ses bras, et en une fraction de seconde, Nick se dressait à quatre patte au-dessus d'elle, éructant, la gueule entrouverte et le regard fou, les babines retroussées à l'extrême, sa gorge ne déployant plus qu'une gamme de grognements divers, tous plus furieux les uns que les autres.

Prétendre qu'elle n'avait pas peur, dans la fièvre de l'instant, aurait été un mensonge… Mais même dans cette situation particulièrement intense, elle parvint à se raisonner, et à se souvenir que tout sauvage qu'il fut, le renard qui la menaçait était Nick… Son renard. Et qu'elle n'avait aucune raison de le craindre, car il saurait toujours la reconnaître. A cette seule idée, elle parvint à se détendre… Suffisamment pour que les instincts primaires de l'animal qui la surplombait parviennent à lui faire comprendre que celle qu'il attaquait actuellement ne le craignait en rien… Alors, presque aussi rapidement que sa colère avait relégué son esprit conscient au second plan, il retrouva ses sens premiers, et écarquilla les yeux, se rendant soudainement compte de ce qui s'était passé, et de ce qu'il avait failli faire.

Judy lut un tel désespoir et une telle panique dans le regard de Nick qu'elle faillit se mettre à pleurer. Le renard était aux abois, comme acculé par sa propre culpabilité. Il bredouilla quelques mots incompréhensibles, tandis que des larmes apparaissaient en bordure de ses yeux affectés par la terreur et l'angoisse… Jamais elle ne l'avait vu si vulnérable, et elle crut l'espace d'une seconde qu'il allait s'enfuir, incapable de faire face à ce qui venait de se produire. Aussi se pressa-t-elle contre lui, l'enserrant puissamment des bras, plus pour l'empêcher de partir qu'autre chose, mais espérant tout de même que cette gestuelle lui ferait comprendre à quel point elle tenait à lui, et qu'elle demeurait là pour lui, pour le soutenir au travers de ces épreuves.

« J… Judy… Qu… Qu'est-ce qui m'arrive… ? » parvint-il finalement à bredouiller d'une voix tremblante, en laissant nerveusement glisser ses pattes dans le dos de Judy, tout en se laissant tomber assis au sol, la lapine entre les bras. « J'étais prêt à… J'étais prêt à le tuer… »

« Il n'en valait pas la peine, Nick… » répondit Judy, en dépit de la colère qui brûlait toujours au fond de son estomac à l'encontre de Bobby Fontaine… Plus parce qu'il avait poussé Nick à sombrer dans cet état de démence que parce qu'il l'avait insultée, en réalité.

Elle passa une patte délicate contre son visage, remontant le long de l'arrête de son museau, ce geste parvenant en général à le détendre peu à peu. L'effet fut une nouvelle fois salvateur, et calma ses tremblements erratiques, faisant mourir au fond de sa gorge les ersatz de grognements nerveux qui en jaillissaient encore, visiblement incontrôlables.

« Quant à ce qui t'arrive… Ce n'est rien… Je suis là… Il ne t'arrivera rien tant que je serais à tes côtés… »

Il la regarda droit dans les yeux, cherchant à évaluer son degré de sincérité… Comment pourrait-il en douter, de toute manière ? Judy respirait la conviction. La fermeté de son regard en disait long sur ses intentions : elle était là pour lui, et sa seule présence avait prouvé à plus d'une reprise qu'elle était son remède personnel face à ces emportements imprévisibles. Auprès d'elle, il se sentait bien… En sécurité. Quel pouvoir cette lapine parvenait-elle à avoir sur lui, au point de parvenir à rejeter au loin même ses instincts les plus primaires ? Ce n'était pas une solution à long terme, bien entendu… Mais grâce à elle, il parvenait à voir ce futur incertain un peu plus sereinement.

« On va trouver une solution à ça, ne t'en fais pas… » reprit-elle en plaquant son front contre le sien, et en se frottant doucement à lui, cherchant à l'apaiser un peu plus. « Bientôt, ce ne sera plus qu'un mauvais souvenir. »

« Pas avant qu'on ait retrouvé ce Berger, Carotte… » grogna Nick au son des derniers élans de sauvagerie qui l'animaient encore. « Celui-là, je l'égorgerai de mes propres crocs, et je le laisserai s'étouffer dans son sang, pour qu'il ait le temps de regretter de m'avoir contaminé avec ce foutu sérum avant de finalement pousser son dernier soupir… »

« Chut… Calme-toi, Nick… Ça ne sert à rien de raisonner de la sorte. »

Il était inutile de chercher à lui faire comprendre qu'une telle forme de vengeance ne mènerait à rien pour l'instant. Dans l'état qui était actuellement le sien, seuls l'amour et le réconfort pouvaient avoir une valeur persuasive. Aussi, lorsque Judy redressa la tête et vit que James se tenait toujours à l'écart, penaud, tremblant et effrayé, elle tendit la patte vers lui, et l'enjoignit à les rejoindre.

« Ne crains rien, James… » le rassura Judy du mieux qu'elle put. « Ton tonton a eu un petit coup de sang, mais c'est passé maintenant. Approche. »

Le renardeau s'exécuta, sans trop de convictions. Il avait beau chercher à se raisonner, il ne pouvait détacher de son oncle un regard légèrement angoissé. Jamais il n'avait vu un tel déchaînement de violence primale… Que son parrain en ait été la source ne faisait qu'accentuer son émoi. Nick tourna les yeux vers lui, et lut la crainte qui impactait son expression… Il en ressentit une honte certaine, mais cela eut pour effet de mettre un terme définitif à son état fébrile. Il ne voulait pas que son filleul conserve une telle image de lui. Il valait mieux que ça.

« Pardonne-moi, James… Ça ne se reproduira plus jamais, je te le promets. »

Il tendit une patte vers lui, que le renardeau accepta. L'enfant fut tiré à l'encontre des deux adultes, et ils purent partager une étreinte réconfortante à trois qui, si elle n'enlevait rien à l'horreur et la terreur de ce qui venait de se produire, avait au moins pour mérite de consolider les liens entre eux… Des liens qui apparaissaient à présent indispensables à Nick, s'il voulait parvenir à dominer l'animal sauvage qui sommeillait en lui.


Ils se rendirent à la plage, comme ils l'avaient prévu, mais bien entendu l'ambiance se trouvait à présent impactée par le sombre évènement qui venait d'entacher leur après-midi, et les laissait quelque peu dans l'expectative. De fait, la rencontre de Judy et de l'océan ne fut pas aussi heureuse qu'elle l'aurait escompté, car dans un coin de son esprit demeurait une inquiétude latente pour le renard qu'elle aimait. Mais au-delà de ça, elle parvint néanmoins à se réjouir du contact frais et puissant de l'eau, qui faillit la balayer à la première vague.

Nick, fringuant dans son caleçon de bain vert pâle aux motifs pawaïens blancs (il fallait s'y attendre), la rattrapa par-dessous les épaules.

« Merci Nick. » déclara-t-elle en poussant un petit rire. « J'aurais pas voulu boire la tasse dès la première minute. »

« Oh, c'était donc ça ? » répondit le renard en ricanant, avant de lâcher prise tout à coup.

Déstabilisée, Judy bascula en arrière, et s'effondra de tout son long dans l'eau, sous les éclats de rire de James… Elle aurait dû s'y attendre. Aller avec Nick à la mer, c'était s'exposer à ce genre de plaisanteries.

Elle émergea hors de l'eau en éructant, le pelage ruisselant, une oreille trempée lui barrant le visage. Elle l'écarta d'une patte dégoulinante, et tourna vers Nick un regard furibond. Ce-dernier se contenta d'écarter les bras, comme pour se dédouaner de toute forme de responsabilité… Mais n'eut pas le temps de déclarer quoique ce soit pour sa défense, car une lapine en furie bondissait à son encontre et le ceinturait de ses pattes, le renversant sous sa poussée afin de le faire choir dans l'eau à son tour…

Cela déclencha une chamaillerie marine, véritable pagaille indescriptible, un tourbillon de fourrures rouge et grise s'entremêlant au creux des vagues, leurs éclats de rire et cris de surprise se mêlant au ressac insistant du mouvement marin, qui semblait laver leurs inquiétudes et leurs soucis, les laissant vierges d'angoisse, capables d'apprécier uniquement l'instant présent, leurs interactions infantiles, et la présence de l'autre.

Combien de temps durèrent leur duel aqueux ? Ils n'en savaient rien, et cela importait peu… Seul spectateur de ce témoignage éclaboussant de bonheur, de confiance et d'unité, James se tenait assis sur la plage, entassant le sable entre ses pattes… Au creux de son cœur demeurait toujours une angoisse sourde par rapport à la scène de violence à laquelle il avait assisté tantôt… Mais d'un autre côté, voir son oncle si épanoui, jovial et heureux, à cet instant précis, le rasséréna, et donna plus de conviction aux paroles que lui avait adressées Judy… Il n'avait rien à craindre de son oncle. Et cette certitude, il le savait sans réellement comprendre pourquoi, découlait uniquement de la présence de Judy auprès de lui…

Le crépuscule tombait lentement sur l'océan, les rayons chauds du soleil dardant les toits des maisons de leurs ultimes éclats journaliers. Désireuse de profiter au maximum de cette mer qu'elle découvrait enfin, il avait semblé impossible d'extraire Judy de l'eau. Nick et James avaient nagé à ses côtés pendant un long moment, mais ni l'un ni l'autre ne semblaient capables d'égaler son endurance… Cette lapine était concrètement infatigable.

Au bout d'un moment, ils avaient rendu les armes. Les deux renards s'étaient donc rendus sur la plage. Ils avaient eu la chance de voir arriver l'un des derniers vendeurs de glace à la sauvette de la saison, et Nick leur avait acheté une crème glacée à chacun, qu'ils avaient dégusté en discutant de tout et de rien. Finalement, ils ne s'étaient pas vus depuis un bon moment, ils avaient donc pas mal d'anecdotes à échanger. Nick s'amusait toujours autant de la pertinence de son filleul qui, en dépit de son jeune âge, avait cette vision très cadrée du petit monde qui l'entourait. Une sorte de candeur infantile teintée d'une dose de cynisme qui, si elle n'était pas vraiment attendue de la part d'un enfant, faisait tout de même de James un petit gars à part, à la personnalité particulièrement attachante.

Après cela, Nick s'était allongé sur sa serviette de plage et avait barré son regard d'une paire de lunette de soleil, désireux de profiter du soleil dégressif de cette fin d'après-midi pour réchauffer son pelage encore humide. Au bout de quelques minutes, il s'était assoupi, et James s'était installé à quelques mètres, reprenant le façonnage des créneaux du château de sable dont il avait débuté l'édification une heure plus tôt.

Au comble de l'épuisement, ayant usé jusqu'à la dernière fibre de son énergie pour faire face au front marin, qui avait tendance à devenir plus agressif en fin de journée, Judy le rejoignit, un sourire extatique au visage, et le pelage ruisselant d'eau de mer. Elle s'accroupit à ses côtés, et jeta un coup d'œil à l'impressionnante structure qu'il était parvenu à faire émerger du sable.

« Sacrée construction. » déclara-t-elle sur un ton d'admiration sincère. « Un futur architecte, peut-être ? »

« Je ne sais pas trop… » répondit le renardeau avec sincérité. « Je n'ai pas la moindre idée de ce que je veux faire plus tard. »

« Oh, ça ! Tu as tout le temps pour en décider, pas vrai ? »

Elle s'installa finalement ici, l'observant dans ses manœuvres, le regard attentif. Elle ne voulait pas le déranger, aussi se contenta-t-elle de jouer les spectatrices, attendant de voir s'il allait prolonger la conversation de lui-même… Ce que bien entendu, il ne tarda pas à faire.

« Tu as su très tôt que tu voulais devenir policière, n'est-ce-pas ? »

« C'est vrai… J'avais à peu près ton âge, si mes souvenirs sont bons. » répondit-elle sur un ton attendri. « Comment as-tu deviné ? »

« J'sais pas. T'as l'air… sûre de toi, de manière générale. » déclara-t-il en stoppant le façonnage de ses créneaux pour se tourner vers elle. Elle fut surprise de lire une certaine forme d'admiration au fond de son regard. « Ce sont tes parents qui t'ont aidé à choisir ? »

« Oh là… Non, certainement pas. » explicita Judy en secouant la tête. « Au contraire, ils ont tout fait pour essayer de m'en dissuader. Mais je crois que ça n'a fait que renforcer ma conviction, en fait. »

« Je vois… » bredouilla le renardeau, visiblement déçu de cette réponse, qui n'était pas celle qu'il avait espéré, visiblement.

« Qu'y a-t-il, James ? »

« C'est seulement que… Je me pose des questions sur… Ce que je pourrais faire… Plus tard, je veux dire, mais… Je pensais que les parents étaient là pour nous aider à trouver notre voie, non ? »

« C'est certain. » acquiesça-t-elle. « Dans un sens ou dans un autre. Ce sont de bons guides, et il faut les écouter, le plus souvent. Mais si tu as des rêves qui te sont chers, alors la première personne sur laquelle il faut compter, c'est certainement toi-même. Personne ne trouvera la réponse pour toi… Mais tu peux faire confiance à ta mère pour t'aider à faire le bon choix, si jamais tu hésites, ou si tu te poses des questions. »

« Ma mère… » reprit James sur une note plus sombre. « Elle se fait trop de soucis pour moi… Elle écoute pas ce que j'ai à dire la plupart du temps. Elle pense tout savoir mieux que moi. Ce qui est bon, ce qui ne l'est pas, ce que je dois faire, qui je dois écouter, tout ça… Je suis pas certain qu'elle m'aiderait à y voir plus clair, si jamais j'hésitais face à quelque chose… Je crois qu'elle choisira toujours ce qu'il y a de plus sûr pour moi. »

« Ça, c'est parce qu'elle t'aime, et qu'elle tient à toi. » tenta d'expliciter Judy, qui préférait faire comprendre à James que si Dizzie agissait de la sorte, c'était avant tout pour le préserver.

« Un peu comme toi et tonton Nick ? » demanda-t-il en redressant les oreilles.

« Non… » répondit la lapine en secouant la tête et en poussant une petit rire. « C'est pas vraiment la même chose. Entre ton oncle et moi, c'est un amour très différent… Même si dans l'absolu, il tient à moi, et veille sur moi… Et qu'il sait sans doute que c'est réciproque. Nous sommes tous les deux des adultes, tu sais. Notre relation est bien différente de celle que tu as avec ta maman. »

« Oui, je sais… Les bisous, tout ça… » bredouilla-t-il en détournant le regard, visiblement gêné.

« Entre autres choses, oui. » acquiesça Judy dans un petit éclat de rire.

« Vous allez avoir des bébés, tonton Nick et toi ? »

La question eut sur Judy l'effet d'une gifle. Elle ne s'y était pas attendue le moins du monde, et pour la première fois depuis le début de la conversation, elle fut décontenancée, au point de bredouiller quelques mots incompréhensibles. Le rouge lui monta aux joues, et elle contraignit tous ses efforts à maintenir ses hormones sous contrôle… Elle n'était pas certaine de la façon dont le renardeau interpréterait les éventuelles effluves olfactives que son corps risquait de dégager en réaction aux idées confuses qui se bousculaient dans son esprit.

« Non… Enfin… Peut-être… Je veux dire… Je n'en sais rien… Pas tout de suite, je suppose et… En fait on n'en a pas vraiment… Parlé… »

« Je vois… Ne tardez pas trop, si jamais. Je voudrais pas être trop grand, si jamais… » explicita le renardeau, lui-même un peu confus. « J'aimerais avoir comme des… Petits frères ou des petites sœurs juste pour… Me sentir un peu moins seul… Parfois… »

« C'est ça le souci ? » questionna Judy avec affectation. « Tu te sens seul ? »

« Maman se sent seule, elle aussi… Elle aime toujours papa, je le sais… » précisa James en détournant le regard.

« Qu… Quoi ? »

Judy se sentait particulièrement gênée, à présent. Était-il sain pour elle d'engager une telle conversation avec le neveu de Nick, alors qu'elle venait tout juste de rencontrer les membres de sa famille ? Elle n'avait pas envie de passer pour une intrigante à la curiosité déplacée… Elle avait déjà suffisamment gaffé, la veille au soir, en abordant le sujet bien malgré elle. Un vrai don pour mettre les pattes dans le plat.

« Oui… » affirma James en haussant les épaules. « Elle prétend que c'est un lâche, qui nous a laissé tomber sans rien vouloir savoir de nous… Mais si c'était le cas, elle aurait trouvé quelqu'un d'autre, pas vrai ? Ma maman est jolie, elle est gentille… Elle devrait pas être seule. »

« C'est vrai James… » acquiesça Judy. « Mais le choix lui appartient. »

« J'aimerais un papa, moi… » bredouilla le renardeau en enfonçant ses doigts dans le sable.

Que pouvait répondre Judy à cela ? Elle baissa la tête, sincèrement affectée par la peine qui rongeait le cœur du petit James. C'était injuste, rien de moins… Mais rien de ce qu'elle pourrait dire ou faire n'y changerait quelque chose. Il y avait des souffrances face auxquelles elle était malheureusement désarmée. Mais il y avait des moyens détournés d'y faire face, après tout.

« Tu devrais te fabriquer une boîte à vœux. » déclara-t-elle d'une voix claire, en redressant la patte.

« Une quoi ? » demanda James, soudain intrigué.

« Une boîte à vœux. » confirma-t-elle, avant d'ajouter avec un clin d'œil : « Ne me dis pas qu'un petit gars intelligent comme toi ne sais pas ce que c'est, voyons ! »

« Ben… »

« Tu te fabriques une boîte, en la façonnant et en la décorant avec tout ce qui te ressemble et te fascine le plus… Ça doit être une boîte qui symbolise qui tu es vraiment, en dedans ! Et tu ne laisses personne t'aider pour la fabriquer, d'accord ? Elle doit venir de toi, à cent pour cent. »

James acquiesça, visiblement fasciné, construisant déjà dans son esprit le modèle de sa propre boîte, bien à lui, la curiosité piquée par ce qu'il pourrait bien faire d'une telle merveille.

« Et à l'intérieur de ta boîte, tu glisses des choses qui te tiennent à cœur, qui évoquent en toi des sentiments positifs. Des trucs donc tu es fier, ou que tu ne veux pas oublier, qui représentent ton parcours, tes succès, les épreuves que tu as surmonté, tout ça ! »

« Oui, oui ! Et après ? » s'empressa-t-il de demander, tout enfiévré par la perspective de se lancer à l'élaboration d'un tel projet.

« Et bien après, tu as cette boîte qui représente qui tu es et d'où tu viens, alors qu'est-ce qu'il reste à mettre dedans, selon toi ? »

Le renardeau réfléchit pendant un petit instant, se creusant les méninges en pesant le pour et le contre de la situation, comprenant que la réponse devrait venir de lui, auquel cas il ne saisirait pas concrètement le bienfondé de tout ceci. Finalement, au bout de quelques secondes, la solution lui parut évidente.

« Il faut que je mette dedans ce que je veux devenir ! »

« Exactement, James ! Tout ce que tu veux dans ta vie, pour toi, et pour tous ceux que tu aimes, il faut le mettre dans cette boîte. »

« Mais comment je peux y mettre des choses qui n'existent pas encore ? »

« C'est là le but de la boîte à vœux, James ! Ce que tu vas y mettre, ce sont les promesses que tu te fais à toi-même pour ton avenir. Des petites choses de la vie quotidienne, jusqu'aux plus importants projets. Insère-les dans ta boîte, écrit-les sur des petits bouts de papiers et glisse-les à l'intérieur. Ce sont les vœux que tu formules pour accomplir tes rêves ! Et il ne restera plus qu'à toi de les réaliser… Et crois-moi, la plupart des vœux que j'ai glissé dans ma boîte sont devenus réalité. »

« Vrai de vrai ? »

« Croix de bois, croix de fer. » déclara Judy en redressant la patte pour affirmer la sincérité de son assertion. « Mais n'oublie pas que les vœux ne se réaliseront pas d'eux-mêmes, James. La boîte est juste là pour leur donner de la puissance. La seule personne qui pourra réellement les accomplir, c'est toi. »

Le renardeau acquiesça une nouvelle fois, les yeux rêveurs, avant de lui offrir un sourire des plus touchants. « Merci, tata Judy. »

L'appellation la toucha sincèrement, mais ce ne fut rien en comparaison de l'étreinte qui s'ensuivit. James la ceintura avec force et conviction, un soulagement palpable se dégageant de sa gestuelle, presque comme si un poids trop longtemps traîné se délestait soudainement de ses épaules. D'abord un peu interdite, Judy se détendit bien vite, et laissa glisser ses propres bras dans le dos du renardeau, le serrant affectueusement contre elle.

« Je t'en prie, James… » murmura-t-elle, le cœur au bord des lèvres, la chaleur de l'affection la gagnant totalement.

Depuis sa serviette, à quelques mètres, prétextant un sommeil qui s'était en réalité achevé depuis près de dix minutes, Nick n'avait rien perdu de la conversation qu'avaient entretenus les deux mammifères, ni même de sa conclusion touchante. Au-delà du fait qu'il se sentait particulièrement heureux de constater que James avait définitivement adopté Judy, un autre sentiment étrange l'envahissait… Les propos de Judy, son attitude à l'égard du renardeau, sa gestuelle, sa sincérité touchante, sa façon de surmonter les embuches d'une conversation pourtant difficile… Elle avait géré cette situation à la perfection. A la manière d'une véritable maman. Cela l'avait frappé sans crier gare et le laissait toujours pantois : Judy Hopps était faite pour être mère…

Et à l'heure actuelle, il ne parvenait pas à déterminer si cette découverte le réjouissait ou le terrifiait.


Ils se trouvaient à présent chez Natasha. Le soir était tombé, et Dizzie les avaient rejoints, un plateau rempli d'ingrédients divers et variés, certains très étranges d'ailleurs, en vue de la réalisation de ses fameuses lasagnes végétariennes… Si la promesse de ce repas funeste annonçait un solde des plus funèbres à cette journée riche en émotions, ni Nick, ni Judy n'allaient aller à l'encontre de leur destin. Ils y feraient face, ensemble, avec la conviction d'avoir vécu une vie pleine et heureuse.

Peu rancunière à cet égard, Judy rejoignit Dizzie en cuisine, afin de voir si elle pouvait lui rendre service d'une manière ou d'une autre, lui prêter une patte ou deux, histoire d'alléger sa charge de travail à la concoction du poison diabolique qui ne tarderait pas à tous les envoyer ad patres. Quitte à devoir passer l'arme à gauche, autant s'attirer la sympathie du bourreau.

« Eh bien, si tu veux, tu peux éplucher les courgettes et les aubergines ! » répondit la renarde avec un sourire, tout en se penchant à nouveau sur la mixture mijotante qu'elle faisait actuellement tournoyer au fond d'une marmite. Cherchait-elle d'office à faire accrocher la sauce, histoire de lui donner un irrémédiable goût de brûlé ? Rien n'était moins sûr… Le goût du brûlé, au moins, était supportable. Judy étouffa un petit rire à cette pensée. Il était aisé de se moquer de la cuisine de Dizzie… Au moins avait-elle le mérite de la faire ! Même si c'était complètement raté, la renarde avait des convictions culinaires, et n'hésitait pas à tout mettre en œuvre pour les défendre. C'était une chose qu'il fallait respecter.

D'ailleurs, Judy n'était pas uniquement venue en cuisine pour découvrir l'antre de la bête, et parvenir à comprendre comment il était possible de créer une arme de destruction massive à partir de légumes et d'épices. Elle désirait discuter avec la renarde à propos de la gaffe qu'elle avait fait la veille… Elle jugeait avoir des excuses à lui faire.

« Dizzie, je… » commença-t-elle, légèrement hésitante. « Je tiens à m'excuser pour hier soir. Je n'aurais pas dû… Enfin tu vois. J'ai vraiment mis les pattes dans le plat. »

« Hein ? » s'étonna la renarde, visiblement surprise. « Mais de quoi tu parles ? »

La lapine fut quelque peu surprise de la réaction de Dizzie, qui n'avait visiblement pas retenu quoique ce soit de l'incident… Et ne devait, en conséquent, pas lui en tenir grief.

« Tu sais, j'ai abordé le sujet du père de James… Sans présumer de la situation. C'était déplacé de ma part. »

« Oh, ça… » lâcha-t-elle sur une note plus sombre. « Je n'y pensais même plus. Tu t'en fais trop par rapport à tout ça, Judy… Il n'y a rien à pardonner, voyons. »

« Hum… Je préférais m'excuser, sincèrement. C'était vraiment maladroit … » insista la lapine en grimaçant légèrement. « Je ne voudrais pas avoir affecté James malgré moi… Il est venu m'en parler aujourd'hui, tu sais ? J'ai peur de lui avoir fait du mal en ramenant un sujet sensible sur le tapis, bien malgré moi. »

Dizzie resta silencieuse un moment, et Judy n'osant pas vraiment regarder dans sa direction, elle crut tout d'abord que la renarde travaillait sur elle pour contenir sa colère, d'une façon ou d'une autre. Aussi, quand elle sentit une patte bienveillante se poser sur son épaule, elle sursauta légèrement. Dizzie avait abandonné le battement de sa sauce (pour laquelle il n'y avait d'ores et déjà plus rien à faire : les jeux étaient faits) pour se rapprocher de Judy et lui témoigner physiquement une certaine forme de sollicitude.

D'une voix douce, elle insista : « Judy… Ne te torture pas avec ça. Je t'assure que je ne t'en veux pas. » Elle s'installa sur la chaise adjacente, et tourna vers elle un regard légèrement humide. « C'est vrai que ça m'a un peu remué, mais ce n'est pas de ta faute… Quant à James… C'est bien qu'il en parle, je pense. Et s'il le fait, je préfère autant que ce soit avec toi. »

Anticipant l'émotion qui gagnait la renarde, Judy se risqua à déposer sa patte au-dessus de la sienne, pour lui témoigner son soutien et son affection. « Si tu veux en parler, toi aussi… Je suis là. Je sais qu'on ne se connait pas depuis longtemps, mais… »

« Pas besoin de te justifier, Judy… » la rassura Dizzie en resserrant sa patte autour de la sienne. « Je suis une mère célibataire qui travaille à plein temps, et qui ne ménage pas ses heures supplémentaires. Tu te doutes bien que je n'ai pas vraiment de créneaux dans mon emploi du temps pour me faire des amies... En dehors de ma famille, je n'ai personne. Et tu fais partie de ma famille, maintenant, n'est-ce pas ? »

Sincèrement touchée, Judy se contenta d'acquiescer, maintenant un effort particulier au contrôle de ses émotions.

« Je ne parle jamais du père de James, en général… Nick ne sait rien de lui, et ma mère pas beaucoup plus… Pas que je ne leur fasse pas confiance, bien entendu… Mais parce que je sais que ça ne m'apporterait pas grand-chose, et je risquerais seulement de leur faire de la peine. » Elle poussa un léger soupir, avant de secouer la tête. « Mais parfois, j'en ai besoin, tu comprends ? Mais je me dis qu'il n'est plus temps… »

« Dizzie… » murmura la lapine d'une voix affectée. « Tu ne dois pas garder ça pour toi. Ce n'est pas bon… Je ne suis pas mère moi-même, alors je ne sais pas de quoi je parle, c'est sûr… Mais tu risques de te faire du mal, et de faire du mal à James, même sans le vouloir… »

« Je sais, et c'est ce qui me fait peur, justement… Mais s'il savait, ça ne lui ferait pas beaucoup plus de bien, je le crains. C'est une partie de ma vie dont je ne suis pas particulièrement fière… »

« On a tous nos mauvais moments. J'ai mon lot de casseroles, moi aussi. Et certaines sont très récentes. » précisa Judy. « Si j'avais dû y faire face seule, je pense que je pataugerais toujours dans la mélasse à l'heure actuelle… »

A ses yeux, c'était loin d'être faux. Si elle était parvenue à surmonter le marasme spéciste dans lequel elle s'était retrouvée, bien malgré elle, à une époque pas si lointaine, ce n'était que par le soutien indéfectible de Nick, qu'elle avait d'ailleurs bien failli perdre en cours de route, en raison de ses propres erreurs. Il était impossible de grandir seul, et de dépasser ses propres limites sans le soutien d'autrui, elle en était à présent certaine. Cet apport essentiel ne venait pas que du renard, mais de tous les soutiens auxquels elle pouvait se rattacher : sa propre famille, ses amis, ses collègues du ZPD, et même la famille de Nick, à présent… Tous ces mammifères composaient le cadre de son existence. Sans eux, elle se serait éparpillée, brisée, et perdue depuis longtemps.

« Qu'est-ce que James t'a dit, exactement ? » demanda finalement Dizzie après un long moment de silence, témoin de la tension émotionnelle qui s'était instaurée dans la cuisine suite à cet échange pesant entre les deux femelles.

« Qu'il aimerait connaître son père… Et qu'il est persuadé que tu es toujours amoureuse de lui… »

« Comment les gamins peuvent-ils être aussi perspicaces ? Ça me dépasse… »

Elle avait prononcé ces paroles sur un ton effaré, sans réellement se rendre compte de leur portée. Judy l'observa d'un œil rond… Elle venait, en une seule phrase, de confirmer tous les doutes avancés par son fils. La renarde dû s'en rendre compte, car elle se redressa, visiblement confuse, avant de secouer la tête. Elle ne put contenir les larmes qui s'écoulèrent de ses yeux, et se détourna afin de les dissimuler à la vue de la lapine. Judy se redressa à sa suite, l'air concerné.

« Dizzie… »

« Ça va aller, Judy. » déclara simplement la renarde en se concentrant sur la sauce qui brûlait au fond de la casserole. « Ça va aller. »

« C'est vrai, alors ? » se risqua la lapine, tentant le tout pour le tout, espérant que son insistance pourrait être salvatrice pour la renarde. « Tu es toujours amoureuse de lui ? »

« Je n'aurais pas donné son prénom à notre fils, si ça n'avait pas été le cas. »

Judy resta interdite, joignant les pattes en se tenant à côté d'elle, maintenant un silence, ainsi qu'une distance, respectueuse. Elle ne voulait pas l'inciter à développer d'avantage si elle ne le souhaitait pas, mais voulait lui faire comprendre qu'elle était tout à fait disposée à en entendre d'avantage, si elle émettait le désir de se confier.

Cette attitude patiente et pleine de sollicitude sembla rasséréner Dizzie, qui trouva la force de tourner à nouveau son visage vers elle. Elle ne fit rien pour dissimuler les sillons sombres et humides que ses larmes avaient dessiné sur le pelage légèrement ébouriffé de ses joues.

« Tu sais, Judy, je… »

« Oh bon sang ! Judy ! Viens vite voir ! »

C'était la voix de Nick, éraillée par une émotion intense, qui venait d'interrompre la confession de Dizzie. Les deux femelles échangèrent un regard surpris, avant de se précipiter en direction du salon, piquée au vif par la panique sous-jacente, qui brûlait au fond de l'appel que venait d'émettre le renard. Lorsqu'elles arrivèrent dans le salon, elles le trouvèrent debout, le regard rivé sur la télévision, qui transmettait le journal national. En retrait, Natasha se tenait debout, légèrement prostrée, camouflant la vue de James du mieux qu'elle pouvait, craignait que les images du bulletin d'informations puisse une nouvelle fois le choquer. C'était malheureusement devenu une tendance, ces derniers-temps.

« Que se passe-t-il, Nick ? » s'enquit Judy en le rejoignant, son regard se dirigeant immédiatement vers l'écran, une part instinctive d'elle-même redoutant déjà ce qu'elle allait découvrir.

« C'est arrivé, Judy… » répondit le renard d'une voix légèrement étranglée. « Une attaque mortelle par un mammifère devenu sauvage… Et elle a semble-t-il été orchestrée. »

« Quoi ? »

La lapine écarquilla les yeux, tandis que le bulletin d'information renouvelait ses explications quant à la nouvelle choquante qui venait une nouvelle fois de frapper la capitale, Zootopie… C'était un flash spécial. L'évènement devait donc être tout récent.

Un oryx en costume cravate, l'air un peu nauséeux, fixait la caméra, un micro entre les pattes. Derrière lui s'afféraient les équipes du ZPD… Judy fronça les sourcils en voyant Fangmeyer et Delgato passer en coup de vent derrière le journaliste. Qu'est-ce qui avait bien pu se passer.

« C'est aux environs de dix-neuf heures, ce soir, que deux joggeuses ont fait cette sinistre découverte, dans le parc de promenade de Savannah Central. » explicita l'oryx, avant de jeter un regard angoissé sur le côté, tandis que les hurlements d'une sirène d'intervention se faisaient entendre, hululant à tout rompre, avant de s'éloigner dans la nuit. Judy et Nick échangèrent un regard circonspect… Visiblement, on s'était lancé à corps perdu dans la poursuite du ou des potentiels agresseurs. « Deux corps sévèrement mutilés ont été retrouvés au cœur même du parc, dans ce qui ressemblait à une scénographie macabre, évoquant les tristement célèbres Théâtres de Traque. Les cadavres étaient affublés de masques de proies, bien qu'au moins l'une des deux victimes ait été confirmée comme appartenant à la famille des prédateurs. Les motifs du crime demeurent obscurs à cette heure, et la police appelle à un couvre-feu exceptionnel dans Savannah Central et tous les quartiers environnants… J'aperçois d'ailleurs le chef Bogo, du ZPD, qui vient d'arriver sur les lieux… Nous allons essayer d'obtenir quelques informations. »

La caméra bifurqua brutalement sur la gauche, laissant entrapercevoir, pendant une fraction de seconde, la scène du crime… Un tracé blanc étrange avait été dressé au sol, au moyen d'une poudre de craie… Et il ne s'agissait pas d'un dépôt effectué par les équipes scientifiques, c'était certain. Le dessin évoquait, au contrôle, une sorte de symbolique rituelle, de ce qu'avait pu en apercevoir Judy, dont l'attention avait été majoritairement attirée par les nombreux (trop nombreux) voiles blancs recouvrant les éléments disparates des cadavres, qui avaient visiblement été mis en pièces… La lapine eut un léger malaise à cette vision d'horreur, et faillit défaillir. Nick la rattrapa d'une patte qu'il espérait ferme, mais dont il ne parvenait à dissimuler les tremblements.

« Quelle horreur, Nick… » bredouilla Judy, l'expression confuse. « Mais qu'est-ce qui s'est passé ? »

« J'en sais rien, Carotte… » répondit le renard, qui ne parvenait pas à détacher le regard de l'écran. « J'en sais rien du tout… »

« 'Rien à vous dire pour l'instant ! » leur parvint la voix grave et tempétueuse de Bogo, qui apparut dans le cadre supérieur de l'écran, lequel fut brusquement bousculé, signe que le buffle avait violemment repoussé la caméra qui avait eu le malheur de se braquer sur lui. « Vous n'avez rien de mieux à faire que de jouer les charognards, pas vrai ? Laissez-nous faire notre travail, et contentez-vous de dire aux gens de rester chez eux ! Un peu de bon sens, bordel ! »

La caméra se stabilisa à nouveau, centrant l'image sur le dos de Bogo, qui s'était détourné des journalistes pour franchir les limites du périmètre de sécurité, le lieutenant Higgins sur les talons. McHorn apparut également à l'image quelques secondes plus tard, tandis que le caméraman recentrait le cadre sur le journaliste légèrement déconfit, qui resserrait son nœud de cravate d'une patte nerveuse.

« Aucune communication de la part du ZPD pour le moment, il semblerait. Mais ici règne une effervescence particulière. D'après les premiers éléments relevés, il serait probable que le ou les agresseurs aient agi sous l'effet d'une nouvelle drogue sévissant actuellement dans les quartiers les moins recommandables de la ville, et que l'on surnommerait Hurleur Sauvage… Cette drogue, dérivée du sérum employé au cours des récents attentats ciblant la police lors des marches pour la paix, serait… »

« On savait que cette saleté allait faire des ravages, tôt ou tard… » grogna Nick en fronçant les sourcils.

« Le ZPD aurait dû anticiper cela… » acquiesça Judy, encore sous le choc. « Mais avec tout ce qui s'est passé récemment, je suppose que ça n'apparaissait pas comme une priorité. »

« Une drogue qui rend ses consommateurs sauvage au point de leur faire commettre de tels crimes ? Mon œil ! » questionna Dizzie, qui en dépit de son état émotionnel encore perturbé, faisait preuve d'une présence d'esprit assez impressionnante. « Si ces types étaient devenus sauvages, ils auraient tué sans prendre le temps d'affubler leurs victimes de masque, et de tout mettre en scène pour foutre la trouille au jeu. C'est un crime maquillé. »

« C'est exact. » répondit Judy en redressant l'index pour souligner la pertinence du propos. « Et il ne fait aucun doute que cela sauterait aux yeux de l'équipe d'enquête. Il y a donc les assassins, et sans doute les perpétrateurs derrière. »

« Les Gardiens du Troupeau ? » demanda Nick avec nervosité.

Judy haussa les épaules. Rien n'était sûr, et ils se trouvaient bien loin du lieu des évènements. Il ne serait pas aisé d'obtenir des informations, et rien ne les autorisait à en recevoir, d'ailleurs : Judy n'était pas officiellement de retour au sein des forces de l'ordre, et Nick n'en faisait pas encore partie… La lapine se sentit rien de moins qu'impuissante face à la situation désastreuse qui régnait à Zootopie.

« Tiens, tiens… Voilà les véritables charognards qui arrivent… » commenta Nick en faisant un petit mouvement du menton à destination de la télévision.

La caméra s'était braquée sur un nouvel arrivant, qui avait fait son arrivée sous un tonnerre d'ovations et d'applaudissements, issus de la masse de badauds s'étant très certainement rassemblée autour de la scène de crime… Curiosité morbide de la population, qui trouvait toujours un intérêt certain à vouloir voir la mort au plus près.

La source de ces acclamations était le politicien Carter Spitfar, engoncé dans un costume trois pièces dont le prix devait à lui seul valoir le salaire annuel moyen d'un officier du ZPD. Il avait été introduit par le journaliste qui lui offrait à présent la libre antenne, et le droit de déblatérer en toute mansuétude toutes les conneries qu'il devait réserver pour commenter la situation… Mais rien n'avait préparé Nick et Judy à ce qui allait suivre, et qui achèverait de solder le sort de cette soirée, à marquer d'une pierre noire.

« Ce nouveau drame nous pousse à nous poser nombre de questions. » expliquait Spitfar, qui avait commencé son discours avant que les mammifères en présence devant le poste de télévision n'y portent une attention concrète. « Qui se trouve à l'origine d'une telle tragédie, bien entendu. Les instigateurs, agresseurs, qu'ils soient des désœuvrés ou des criminels en puissance, devront répondre de leurs actes devant notre justice. Mais est-ce la seule question soulevée par une telle situation de crise ? Ce n'est là qu'un début, soyez-en certains. Le contexte déplorable qui existe au sein de notre société, où l'égalité des chances entre les espèces, entre proies et prédateurs, présente des aléas disproportionnés, injustes et infamants, devrait être au centre de toutes les priorités. Comme on le constate une nouvelle fois ce soir, les faibles seront toujours la proie des forts. Mais on ne parle ici que d'une faiblesse du corps… Ni d'éthique, ni de responsabilité civile, et encore moins d'une valeur aussi fondamentale que celle de la vie, et de notre liberté à tous. Celle-ci n'est-elle pas impactée, lorsque nos concitoyens ne peuvent simplement se promener de par les rues sans courir le risque d'être la cibles de quelque terroristes, de drogués rendus sauvages par leur consommation de substances illicites, ou encore de simples spécistes, peu importe leurs origines, leurs motivations, leurs raisons d'agir ? Il faut y répondre avec sincérité : nous vivons dans la peur, et pas une peur banale, non. La peur de la mort. Zootopie est devenue une jungle où nos efforts, notre tendance à l'évolution, à la vie en communauté, est chaque jour un peu plus bafouée. Laisserons-nous notre ville revenir à l'état sauvage, à ce monde primitif dont elle était, jusqu'alors, le contre-exemple sincère et vibrant ? Le parti Preys Interests, dont je suis fier d'être le représentant, s'est toujours voué avec ferveur à l'insertion, la sécurité et l'égalité des chances pour les mammifères les plus fragiles, afin de les aider à trouver leur place dans la société. Il ne fait plus aucun doute qu'à ce jour, n'importe quel mammifère vivant à Zootopie est devenu une proie. Peu importe son espèce, peu importe sa famille… Tout mammifère intègre et honnête qui parcourt les rues de cette ville est une proie… Et Preys Interests se vouera à la protection de chacun de ces citoyens. »

« Non… » bredouilla Judy en écarquillant les yeux, comprenant soudainement ce vers quoi ce baratin politique à visée unificatrice était en train de mener. « Il ne va pas profiter de cette situation pour… »

« Si… » grogna Nick en fronçant les sourcils. « Si, il va le faire. »

Et comme pour confirmer l'aberration presque injurieuse qu'ils redoutaient, Carter Spitfar prononça les mots fatidiques qui allaient achever de sceller le destin terrible de Zootopie :

« C'est pour cette raison, et dans l'optique de la défense de bien d'autres causes pour lesquelles Preys Interests lutte depuis de nombreuses années à présent, que j'annonce officiellement ma candidature à l'investiture du poste de maire de Zootopie, laissé vacant suite à deux nominations honteuses, qui auront achevées de faire sombrer cette glorieuse cité vers une ruine annoncée ! »

« Je refuse d'en entendre d'avantage ! » lâcha finalement Nick dans un mouvement de colère incontrôlable. Il quitta le salon d'un pas acharné, avant de se diriger vers la cage d'escaliers, véritable tourbillon de rage, dont il aurait mieux valu ne pas croiser la route.

« Nick, attends ! » cria Judy en se lançant à sa poursuite sous les regards horrifiés, et encore médusés, du reste de la famille. Assurément, cette mauvaise surprise allait ternir l'ambiance d'une soirée qui s'était jusqu'alors annoncée sous les meilleurs auspices.

La lapine rejoignit Nick, qu'elle retrouva évidemment dans sa chambre. Le renard lui tournait le dos, appuyé contre le mur du fond, le souffle court et le poil hérissé. Une nouvelle fois aujourd'hui, la limite très fragile qui existait entre son état normal et son statut sauvage, était des plus fébriles et menaçait de céder.

Elle s'approcha à pas feutrés de lui, mais il n'eut pas besoin de la voir pour s'apercevoir de sa présence. Son odorat s'était chargé de l'avertir.

« Tu y crois, ça, Judy ? » déclara-t-il d'une voix féroce, mais fort heureusement consciente et intelligible. « Est-ce que tu peux y croire ? »

« Les manœuvres politiques s'appuient toujours sur les évènements les plus dramatiques. Ca a toujours été comme ça, tu le sais bien. »

« Et c'est ce qui m'écœure ! » vociféra-t-il en se tournant vers elle, les yeux légèrement exorbités, et l'expression enragée… Mais ce n'était plus la haine ou la colère qui animait son émotion, à présent… C'était une tristesse et une amertume sincère.

« Crois-moi, je partage ton opinion. » insista Judy en se rapprochant de lui.

« Je le sais bien ! Mais ça n'y changera rien. Carter Spitfar sera élu, parce que les mammifères crèvent de trouille, à présent… Ça l'arrange bien, toutes ces attaques, ces meurtres, ce désastre… » lâcha-t-il d'un ton amer. Puis son expression se brisa, tandis que sa réelle inquiétude émergeait en surface, aussi brutale que violente. Il plaqua ses pattes contre ses yeux, horrifiés par la révélation honteuse et effroyable que lui imposait son esprit : « Qu'un renard comme moi devienne sauvage, ça fait son affaire ! »

« Nick, tu n'es pas sauvage ! » protesta Judy en réduisant encore un peu plus l'écart qui les séparait.

« Que tu dis, Carotte ! » déclara le renard en secouant la tête, sans plus parvenir à retenir les larmes angoissées qui s'écoulaient de ses yeux. « Qu'est-ce qui se serait passé, si tu n'avais pas été là cet après-midi, hein ? Aux informations, ça n'aurait pas été les seuls meurtres répugnants de Zootopie qui aurait fait la une, mais également celui qu'aurait commis Nick Wilde à l'encontre de Bobby Fontaine ! Un renard sauvage met en pièces un hippopotame dans la ville si calme d'Atlantea ! »

« Ça ne s'est pas produit ! » objecta une nouvelle fois Judy, qui sentait la colère et la frustration croître de son côté également. « Que je sois là ou pas, ça ne se serait pas produit de toute manière ! »

Nick se rapprocha d'elle, l'œil furibond, et les pattes tremblantes de nervosité. « Et qu'est-ce que tu en sais, hein ? Tu as la science infuse, peut-être ? Qui te dit que je ne l'aurais pas fait ? Qui te dit que ça ne risque pas de se produire, à l'avenir ? Tu crois que les agresseurs devenus sauvages à Zootopie se sont dits « Tiens, ce soir je me ferais bien un gueuleton de mammifère, histoire de changer» ? Les choses ne se sont pas passées comme ça ! »

La lapine ferma les paupières, tentant de maintenir son calme… Mais c'était comme marcher sur un lac gelé donc la surface était zébrée de nombreuses fissures… Impossible de prédire le moment où tout finirait par craquer.

« Je ne te laisserais pas dire une chose pareille. » lâcha-t-elle finalement sur un ton qui laissait entendre sa fureur contenue.

« Pourquoi ? Parce que ça te fait peur de te l'imaginer, hein ? Ça te fait peur de savoir qu'un jour, tu pourrais me retrouver à baver et grogner au-dessus d'un cadavre, la gueule couverte de sang ! »

« Arrête ! » hurla-t-elle en cédant à la rage. Cette fois, c'en était trop. Trop de mauvaises nouvelles. Trop d'inquiétudes. Trop de pression. Trop d'horreurs. Les dernières barrières de ses résistances s'effondrèrent. La surface du lac infernal s'ouvrit sous ses pattes, réceptionnant son corps en transe dans ses eaux si glaciales qu'elles en semblaient brûlantes.

« Arrête ! » martela-t-elle une nouvelle fois en se jetant contre lui, le repoussant des deux pattes vers l'arrière avec une violence inouïe. Nick écarquilla les yeux en percutant le mur du fond, sa propre colère soudainement soufflée comme la flamme d'une bougie par la rage manifeste de la lapine qui lui faisait face. Une véritable tempête.

Elle se précipita à nouveau sur lui, et frappa des deux poings contre son torse, sans volonté de le blesser ou de lui faire mal, mais comme pour affirmer son assertion, qu'elle répétait avec une férocité implacable. « Arrête ! Arrête ! »

Puis elle craqua littéralement et fondit en larmes, son corps tremblant et secoué de spasmes s'effondrant entre ses bras, ses émotions en déliquescence ne trouvant plus aucune stabilité pour soutenir les muscles de son propre corps. Plus par réflexe qu'autre chose, Nick la réceptionna, et se laissa glisser le long du mur jusqu'à se retrouvé assis au sol, médusé et anéanti, tandis que Judy versait ce qui semblait être des litres de larmes trop longtemps contenus contre son torse, tout en continuant à le frapper avec la seule énergie du désespoir, et de bredouiller d'une voix tremblante : « Arrête… Arrête… »

Elle fut secouée d'une série de sanglots, puis s'avachie, inerte contre lui, continuant à pleurer silencieusement, tandis qu'il restait là, prostré et horrifié de l'avoir ainsi poussé dans un tel état de stress et de souffrances.

« Judy, je… » commença-t-il, sans même savoir ce qu'il voulait lui dire.

« Je t'aime… Je t'aime tellement Nick… Je t'en prie… J'ai besoin de toi… »

Et comme pour souligner cette vérité, elle s'agrippait à sa chemise tout en tremblant contre lui. Jamais Nick ne s'était senti aussi minable… Judy lui avait littéralement tout donné. Elle avait juré de le soutenir, de le protéger, avait agi avec bravoure pour le préserver de ses angoisses et l'empêcher de succomber au mal qui le rongeait… Et lui, qu'avait-il fait ? Il n'avait fait qu'enfoncer le clou, se lamenter sur son sort, vociférer que tout était terminé pour lui, qu'il n'était qu'un meurtrier sauvage en puissance… Et il l'avait laissée derrière, sans estime, sans considération, sans se préoccuper de ce qu'elle pouvait bien ressentir. Une nouvelle fois, sa tendance à l'égoïsme l'avait poussé à blesser un être qu'il aimait. Il aurait pu s'en blâmer, se lamenter sur sa conduite et rejeter tout soutien en guise de punition, mais cela n'aurait été qu'une nouvelle démonstration d'égocentrisme.

Les yeux toujours écarquillés par ce qui venait de lui sauter au visage, il resserra ses pattes contre le dos de Judy, et caressa avec douceur ses oreilles, qu'elle y avait préalablement plaquées.

« Je t'aime, Judy… Je suis désolé, je… »

« Pitié, Nick… Pitié, arrête de t'excuser… » le coupa Judy d'une voix qui semblait éteinte tant elle paraissait fatiguée.

« Que veux-tu que je fasse d'autre ? » geignit-il sur un ton marqué par l'incertitude.

« Que tu crois en toi. Que tu crois en moi… » répondit-elle, avant de relever son visage ruisselant de larmes vers lui. « Que tu crois en nous. »

Un nœud se scella dans la gorge de Nick… Et il crut qu'il allait lui aussi se mettre à pleurer. Non pas de tristesse, mais de stupeur. Parce que la lapine qui lui faisait face n'était rien de moins qu'une lumière dans son existence… Elle avait éclairé les ombres de sa vie, avait dissipé les ténèbres de son quotidien, et flamboyait à présent devant lui, comme pour le guider sur un chemin qu'ils pourraient parcourir ensemble… Une route qu'ils pourraient parcourir à deux. De quel droit pouvait-il jouir d'une telle chance ? Judy Hopps était arrivée dans sa vie, et plus jamais rien ne serait comme avant… Il ne serait plus jamais seul. Il n'aurait plus jamais peur. Pour peu qu'il accepte ce qu'ils étaient devenus à présent, l'un et l'autre. L'un pour l'autre. Une vérité que Judy avait comprise et acceptée depuis longtemps, mais qu'il s'était lui-même refusé à considérer jusqu'alors. Les choses étaient pourtant si simples… Mais Nick Wilde avait toujours eu tendance à se compliquer la vie, il fallait bien le reconnaître.

« Je te le promets, Judy… »

Et comme pour sceller cette promesse, il attira son visage vers le sien d'une patte délicate, et déposa un baiser d'une extrême douceur sur ses lèvres.


Zootopie, aux heures les plus sombres de la nuit.

La berline noire aux vitres teintées de Jérémiah Quillspray marqua l'arrêt devant l'ancienne usine Drevour Corporation, à ce jour désaffectée. Le suricate sortit du véhicule, laissant son regard légèrement angoissé courir le long des lignes déstructurées du bâtiment, qui tombait presque en ruines sur ses bordures extérieures. Il détestait venir ici… Mais une fois encore, et sans doute plus que jamais, il n'avait pas vraiment le choix.

Spentiger, le tigre albinos qui lui servait de garde du corps personnel, se plaça à sa gauche, la patte glissée sous le rabat de sa longue veste noire, caressant sans doute la crosse de son arme de poing. Quillspray n'était pas d'humeur à préciser à cet imbécile que de telles précautions étaient totalement inutiles en ce lieu… Si les mammifères qu'ils venaient rencontrer ici voulaient leurs morts, alors il n'y aurait rien qui serait en mesure de les préserver d'un sort aussi funeste. Et certainement pas un vulgaire pistolet automatique. Enfin bon, ça valait au moins pour la forme.

Comme pour souligner cet état de fait, Quillspray ouvrit la marche vers les entrailles de l'usine. Comme à l'habituelle, aucun comité d'accueil, seule la présence invasive et angoissante des ombres projetées par la lumière de la lune au travers des vitres pulvérisés. Cà et là, de vieilles presseuses industrielles, des machineries diverses tombées en ruines, une couverture parfaite que ne parviendrait à déloger qu'une bande organisée de tractopelles et de grues de démolition… Et rafraichir la zone industrielle Ouest de Zootopie n'était pas à l'ordre du jour, du côté de la municipalité. Bonne nouvelle pour ceux qui avaient investi les lieux depuis quelques temps à présent.

Ils arrivèrent à l'épicentre du complexe, où tout semblait reprendre vie. Des lumières artificielles blafardes, invisibles depuis l'extérieur, illuminaient les deux ailes qui avaient été aménagés pour les besoins des nouveaux locataires. Des réseaux câblés reliés à des générateurs surpuissants assuraient l'apport en énergie pour les technologies de pointe qui avaient fait leur arrivée au milieu des débris. Quillspray ne s'était jamais vu offrir le privilège de faire le tour du propriétaire, mais il devinait sans mal le genre de choses que dissimulaient à présent les recoins les plus secrets de l'usine Drevour. Ordinateurs de pointe, laboratoires suréquipées, locaux remplis d'armements dernier cri, centre de recherches high tech. Le top du top. Il leur fallait bien ça, à ces timbrés, pour aller au bout de leur folle entreprise.

Et ce soir, ce serait à lui de décider s'il voudrait faire route à leur côté jusqu'au bout. Etant donné la tournure des évènements, il n'y avait aucune raison pour que le simple avocat qu'il était soit convoqué en plein nuit, si ce n'était pour celle-ci.

Il avala à sec, avant de franchir l'ultime portique.

A peine eurent-ils passés le pas de la porte, que la lame aiguisée d'un katana vint se glisser, aussi subtile et insaisissable qu'un serpent, sous la gorge de Spentiger. Le tigre releva les deux pattes, et les dressa bien haut. Il avait compris le message.

Le propriétaire du sabre, un lièvre d'une stature assez impressionnante, au pelage noir moucheté de taches blanches, s'extirpa de l'alcôve surélevée dans laquelle il s'était tenu dissimulé et aux aguets. Il était revêtu d'un uniforme militaire de couleur sombre, dont le torse était surplombé d'un gilet de traque bardé de poches et de sangles. Son œil droit était dissimulé derrière un cache-œil noir, sur lequel était collé un sticker « No Pain No Gain ».

« Ton joujou, Spentiger. Tu le sors de ta popoche et tu le laisses bien gentiment à l'entrée. » déclara le lièvre en affichant un sourire enjôleur.

Le tigre glissa sa patte sous son veston et en extirpa son arme de poing, qu'il tendit à l'attention du lièvre. Celui-ci la réceptionna sans se départir de son sourire narquois, avant de retirer sa lame, non sans la faire crisser contre le pelage blanc de celui qu'il menaçait. Il jaugea la qualité du pistolet d'un regard à la fois critique et expert, avant de déclarer : « Jolie pétoire que tu as lu, Tigrou… Je vais peut-être la garder pour accroître ma collection. »

« Liebrez ! Ça suffit ! » intervint une voix rauque, provenant du fond de la salle, à peine éclairée par quelques néons. « Arrête d'importuner nos invités ! »

« A votre guise, mon Prince ! » répondit respectueusement le dénommé Liebrez, avant de faire un petit signe de tête à l'attention de Quillspray et de son garde du corps pour leur indiquer qu'ils pouvaient avancer.

Les deux s'exécutèrent sans demander leur rester, avançant le long de ce qui ressemblait à un centre de commandes, bardés de consoles et d'ordinateurs le long du chemin d'accès principal, qui s'ouvrait à son extrémité, sur un espace plus large au centre duquel avait été dressée une table de forme ovoïdale, entourée de chaises luxueuses et confortables, aux assises de velours rouge.

Deux mammifères étaient installés à l'une des extrémités de la table, penchés sur des documents et des cartes de Zootopie, visiblement affairés à l'élaboration d'un quelconque plan. Il s'agissait d'un bison aussi grand que musclé, engoncé dans un costume luxueux qui semblait sur le point d'exploser à chacun de ses mouvements, et d'un loup gris affublé d'une paire de lunettes, à l'air intellectuel, qui était revêtu d'une veste blanche de laborantin, et délivrait un flot continu d'explications à son interlocuteur. Bien entendu, ils parlaient bien trop bas pour être entendu par Quillspray, qui se serait de toute manière interdit de prêter attention à leur conversation, au risque d'encourir quelque représailles.

Celui qu'il venait rencontrer ce soir ne le fit de toute manière pas attendre bien longtemps, et fit son apparition depuis une porte dérobée, située derrière un ordinateur central particulièrement impressionnant.

« Merci d'être venu aussi vite, Jérémiah. » clama le Berger.

Toujours vêtu de cette même cape noire, le visage dissimulé par ce masque étrange d'agneau aux lignes angulaires, il était accompagné de ses propres gardes du corps. La brebis Dolce Lambi, à la mine toujours aussi fermée, du côté droit, et un guépard engoncé dans une redingote en cuir noir, qui avançait le dos vouté et les bras dans le dos, le regard sombre et un étrange sourire en coin figé au visage, du côté gauche.

« Dolce, Diego, vous pouvez nous laisser. »

Les deux gardes du corps se contentèrent de saluer respectueusement leur chef, à la manière militaire, avant de contourner Quillspray et Spentiger, pour se diriger vers la sortie de la salle.

D'un mouvement aussi maniéré que précis, le Berger invita le suricate et son accompagnateur à s'installer à la table. Une fois qu'ils se furent exécutés, il prit place dans une chaise leur faisant face.

« Je suppose que vous vous doutez de la raison pour laquelle je vous ai convoqué ce soir, n'est-ce pas ? »

« Oui… Oui, mon Prince. » acquiesça nerveusement Quillspray, ce qui sembla amuser le Berger.

« Vous n'êtes pas tenus de me nommer ainsi, à moins que vous ayez déjà choisi de me prêter allégeance. Seuls mes fidèles me portent le titre de Prince Rouge. »

« Si j'avais fait un autre choix, vous vous doutez bien que je ne serais pas venu. » déclara le suricate, qui préférait mettre au plus vite un terme à toute forme de doute.

« Vous m'en voyez sincèrement ravi. » clama le Prince Rouge en écartant les bras, comme s'il souhaitait inviter Quillspray à l'enlacer pour lui prouver sa ferveur. « Il demeure navrant que nous soyons obligé de faire scission si tôt. Mais des contrevenants sont entrés en jeu, semble-t-il. »

« C'est Ramsès, mon Prince ! Je n'y étais pour rien ! » explicita Quillspray d'une voix tremblante, comme s'il cherchait à se justifier d'une quelconque faute.

« Oh, je le sais bien. » répondit le mammifère masqué, avant de reprendre sur une note bien plus sombre. « Je le sais bien… »

Le Prince Rouge se redressa alors, se saisissant d'une télécommande qui se trouvait disposée un peu plus loin sur la table. Il la tourna vers le mur, qui s'avéra en réalité être un écran géant. En images et sans le son apparut le discours tenu quelques heures plus tôt par Carter Spitfar, où le lama avait annoncé sa candidature à la mairie de Zootopie.

« Voilà qui n'était pas prévu. » commenta le Prince Rouge en secouant la tête d'un air dépité. « L'investiture de Spitfar devait avoir lieu plus tard, si jamais nous portions notre choix sur lui… Il était prévenu, et vous faisiez la liaison de nos ordres avec son équipe de campagne. »

« Je sais bien… » répondit le suricate en hochant nerveusement la tête. « Mais je vous assure que je ne suis pas à l'origine de cette débâcle ! Il a pris cette décision de son propre chef. »

« Non pas de son propre chef, vous l'avez dit vous-même… Mais sous l'impulsion de Douglas Ramsès. »

« Je ne sais pas ce que veut ce foutu bélier, mon Prince ! Je ne sais pas pourquoi il s'est mis à jouer les entremetteurs auprès de Spitfar… Je n'ai rien vu venir, je vous assure ! »

Le Prince Rouge redressa une patte apaisante, en vue de calmer l'inquiétude palpable de son interlocuteur, et revint tranquillement s'asseoir à sa place, déposant la télécommande devant lui avec une délicatesse et un maniérisme presque agaçant.

« Ce qu'il veut est très clair, Jérémiah. Ses intentions nous sont connues depuis un bon moment déjà… Et notre seule erreur a été de penser qu'il était définitivement hors course après l'affaire Bellwether… Mais il semblerait que Douglas Ramsès soit un individu bien plus tenace que ce que nous nous étions figurés. »

« Après tout, il a fait partie de la Compagnie 112. » répondit le suricate, pensant que cette confirmation de respect forcé vis à vis de Ramsès plairait à son interlocuteur.

Ce qui ne fut pas le cas. D'un poing furieux, à la puissance insoupçonnée, le Prince Rouge vint pulvériser la télécommande qui se trouvait devant lui. Celle-ci vola littéralement en éclats sous la force brutale du coup, et ses morceaux épars se dispersèrent sur plusieurs mètres alentours, l'un d'entre eux percutant le suricate juste entre les deux yeux. Celui-ci poussa un petit gémissement terrifié, tandis que le mammifère masqué se redressait de toute sa hauteur qui, si elle n'était pas particulièrement impressionnante, n'en demeurait pas moins menaçante.

« Je SUIS la Compagnie 112 ! » vociféra-t-il d'une voix terrifiante, forçant l'avocat, tout comme son garde du corps, à enfoncer instinctivement leurs têtes entre leurs épaules, et à se calfeutrer au fond de leurs sièges.

« Je suis navré, mon Prince. Je ne voulais pas vous offenser. » gémit finalement Quillspray, espérant que ces pitoyables excuses seraient suffisantes.

Mais visiblement, le Prince Rouge était un mammifère magnanime. Il se laissa tout simplement retomber sur sa chaise, et reprit une attitude douce et calme, presque comme si cet épisode explosif n'était jamais arrivé.

« Ramsès a dévié Spitfar de notre voie, ce qui va nous obliger à prendre certaines mesures… Le plus vite possible. »

« Vous n'allez tout de même pas le… »

Le suricate n'acheva pas sa phrase, se contentant de faire un petit mouvement du doigt contre sa gorge pour figurer sa pensée. Cette gestuelle quelque peu comique arracha un léger rire au Prince Rouge, qui secoua la tête pour répondre par la négative.

« Il y a bien d'autres manières de détruire un mammifère que de le supprimer, Jérémiah. »

« Je… Je vois… » déglutit Quillspray, essayant de dissimuler toute l'horreur que cette conversation éveillait en lui.

« Je vais vous affecter à une nouvelle équipe de liaison. En tout et pour tout, votre travail demeurera le même, à ceci près que vous serez soumis aux ordres directs du mammifère auquel je vous rattacherai. »

« Je ne servirai donc plus d'agent de transition entre vous et… »

« Jérémiah, je pense avoir été assez clair, non ? » l'interrompit le Prince Rouge, laissant sa voix exprimer toute la lassitude qu'il avait à devoir spécifier ce genre de choses.

« Oui… Oui, oui… Excusez-moi. » acquiesça piteusement le suricate, au grand plaisir de son interlocuteur.

« Parfait. Vous verrez, votre nouveau responsable est un individu hautement plus respectable et intelligent que Spitfar. Ah, j'y pense… Vous cesserez également d'assurer la défense des Gardiens du Troupeau… Maintenant que Spitfar nous a tourné le dos, nous n'avons plus aucune raison de maintenir ces moins que rien en vie. »

« Vous… Vous voulez dire qu… »

« Encore une fois, Quillspray… Je pense avoir été clair. »

Le suricate baissa la tête, essayant de dissimuler la lueur de stupeur horrifiée brillant au fond de son regard. Le Prince Rouge inclina légèrement la tête de côté, comme s'il cherchait à considérer le degré d'affectation ou de culpabilité que pouvait ressentir l'avocat, à cet instant précis.

« Pas de remords, Jérémiah. Ce ne sont que des vermines. Blake, Staliord et tous leurs comparses ne sont que de ridicules petits spécistes qui n'ont pas leur place dans le monde que nous nous préparons à ériger. Pas plus que n'en a Dawn Bellwether, par ailleurs. »

Quillspray écarquilla les yeux et redressa le visage vers son interlocuteur. « Comment ? Elle aussi vous allez la… ? »

« Je n'en avais pas l'intention, à l'origine. Ce n'est qu'une pauvre idiote qui n'a pas eu de chance… Mais si Douglas Ramsès souhaite entrer en compétition avec la Compagnie 112, il va bien falloir qu'on lui fasse passer un message, sous une forme ou une autre… Et à ce jour, Dawn Bellwether est sa seule parente vivante. »

« Je doute qu'il se soucie de son sort. » prétexta Quillspray, cherchant à argumenter en faveur de la survie de la brebis. Non pas qu'il ait eu une grande affection pour elle… Mais elle s'était retrouvée embarquée dans cette affaire de la même façon que lui. Son destin pourrait par conséquent bien devenir le sien.

« Je me moque de ce que ce traître peut bien ressentir, Jérémiah. Mais il y a toujours un prix à payer… Peu importe qui le paie, en somme. »

Alors que le suricate hésitait à contre argumenter encore une fois, tentant de jauger le degré de folie que représenterait une nouvelle intervention de sa part, un nouveau groupe d'intervenants fit irruption dans la salle. Un trio de mammifères masqués, engoncés dans des combinaisons de combat furtives, armés de pistolets tranquillisants, mais également d'étrange dispositifs, similaires à des injecteurs chirurgicaux. Leurs masques évoquaient tous le Théâtre de Traque, à l'image de celui dont été affublé le Prince Rouge, à ceci près que les leurs figuraient des faciès de prédateurs.

« Ah ! Mon tout nouveau groupe d'interventions spéciales ! » commenta le Prince en invitant le trio à approcher. « Jérémiah, je vais vous présenter les artistes du Théâtre de Traque ressuscité. »

Deux des membres du groupe restèrent en retrait, laissant le troisième, visiblement responsable de l'équipe, avancer jusqu'au Prince Rouge, qu'elle salua avec un respect des plus affirmés.

« Le masque, Rupee. » déclara le Prince, qui ne semblait pas se soucier que la règle de politesse ne s'appliquât qu'à son interlocutrice.

La dénommée Rupee s'exécuta néanmoins sans la moindre hésitation, retirant le masque de lion qui dissimulait son propre visage félin, celui d'une lynx aux yeux d'un bleu obscur, qui les rendaient presque invisibles dans l'atmosphère ténébreuse de la pièce.

« Rupee, laisse-moi te présenter Jérémiah Quillspray… Le chargé de liaison de notre nouvelle équipe de campagne. »

La lynx tendit sa patte en direction du suricate, qui la serra plus par réflexe qu'autre chose. Il entre en contact avec une matière humide, légèrement chaude, et qui avait un aspect gluant. Il grimaça en retirant sa propre patte, pour remarquer qu'elle était à présent recouverte de sang…

« Bon sang, mais qu'est ce qu… ? » bredouilla le suricate en extirpant un mouchoir de sous sa veste avant de s'essuyer vigoureusement la patte.

« Le théâtre est un art qui demande un réel investissement. » commenta Rupee d'une voix légèrement moqueuse, avant d'hausser les épaules. « Il faut littéralement y mettre ses tripes. »

« Je… Je doute fort que Koslov apprécie que vous fassiez une telle publicité au produit qu'il essaie d'écouler… » commenta le suricate d'une voix nerveuse.

« Koslov apprécie l'argent. » commenta le Prince Rouge avec fermeté. « Ce qu'il convient de faire avec mon produit ne concerne que moi. »

« Malheureusement, je me dois de vous rappeler que c'est Ramsès, le créateur du Hurleur Sauvage. » répliqua le suricate, ne se rendant compte que trop tard que sa réponse pouvait passer pour une provocation ouvertement affirmée. Aussi, s'empressa-t-il de corriger sa pensée. « Je… Je veux dire que… »

« Je sais ce que vous voulez dire, Jérémiah. » le rassura le Prince Rouge en croisant les bras sur sa poitrine. « Vous vous figurez que Ramsès pourrait bien me rafler Koslov sous le museau, comme il l'a fait pour Spitfar. »

L'avocat opina du chef, rassuré que ses propos n'aient pas été mal interprétés.

« A cela je n'ai qu'une chose à répondre. » déclara le Prince en se laissant retomber au fond de son siège. « Qu'il essaie. »