Notes de l'auteur :

Déjà ? Ben oui... Énormément de motivation en ce moment, en plus d'un temps libre acquis dans la souffrance (il faut ce qu'il faut, même quand c'est totalement involontaire), et l'envie de voir l'histoire avancer, tout simplement, me poussent à me délier les doigts, et à fournir plus d'efforts encore pour vous offrir des sorties de chapitres plus fréquentes !

Voilà donc notre chapitre 31... Qui fait 40 000 mots lui aussi. J'ai un sacré problème en ce moment, je suis vraiment désolé. L'intrigue se démultiplie, et il y a énormément de choses à dire, à raconter. Et puis il y a le WildeHopps, bien entendu. Je me demande parfois si je finirais par être en rade d'inspiration pour développer la relation de Nick et Judy, ou si je finirais un jour par en avoir analysé tous les aspects, et alors me viennent toujours plus d'idées les concernant, de choses nouvelles à raconter, qu'elles soient joyeuses, cruelles, romantiques, simples, belles ou non... C'est un vivier d'inspiration qui me semble sans fin, et tant que ma propre histoire me permettra d'en développer le moindre aspect, alors je continuerai à m'y plonger avec passion et gourmandise !

En dehors de ça, ce chapitre devait normalement constituer la moitié du 31, l'autre moitié étant ce qui sera finalement le chapitre 32. Ouai, j'estime très mal la longueur de ce que j'écris. Mais arrivé à un certain stade, il faut bien que je m'oblige à arrêter de moi-même, auquel cas je vous ferais des chapitres de 100 000 mots, et l'attente serait vraiment très longue, pour vous comme pour moi.

Car oui, je dois bien l'admettre, j'ai besoin de vous, et c'est votre plaisance accrue en ce moment qui me motive à aller de l'avant, et à ouvrir mon traitement de texte chaque matin, à enchaîner des sessions d'écriture de près de neuf heures (c'était le cas aujourd'hui), sans en souffrir et sans me lasser. Alors rien que pour ça, je vous dis merci. Vos retours, votre présence et votre participation à ce qui fait mon bonheur autour de ce projet, méritent d'être salués à leur juste valeur.

Je vous souhaite une bonne et copieuse lecture, et je vous dis à très vite... Parce que j'ai déjà commencé à taper le chapitre 32 !


Chapitre 31 : Soma

Quelques heures plus tôt…

La chopine, encore uniquement remplie d'un fond de mousse blanche, heurta le comptoir avant que la tête de Fangmeyer ne s'effondre à ses côtés, presque aussi inerte qu'un bock vide. Le loup blanc poussa un soupir en laissant son regard errer dans le vague, perdu entre la pancarte en bois sur laquelle était rappelé le nom du McLaren, et les rangées supérieures de spiritueux, surplombant le bar. La serveuse en service aujourd'hui, qui se trouvait également être la pauvre malheureuse à avoir dû s'occuper de Fangmeyer et ses amis lors de cet afterwork mémorable, où ils avaient tous quitté l'établissement dans un état de déconfiture avancé, lança un petit regard intrigué à l'attention du loup, le laissant ensuite glisser vers le mammifère qui lui tenait compagnie. Finnick, tranquillement installé aux côtés de Fangmeyer, se contenta de hausser les sourcils pour confirmer à la barmaid que tout allait bien : le loup blanc n'était pas ivre, seulement dépité… Il avait juste une manière très personnelle d'exprimer sa frustration.

« T'as rien de mieux à faire de tes soirées que cuver en ma compagnie, franchement ? » lança finalement le fennec à l'égard de son compagnon de beuverie.

« Si… J'dois également m'occuper d'mon p'tit frère… Qu'a pas du tout envie que je m'occupe de lui, d'ailleurs. »

« L'âge ingrat. » commenta Finnick en ricanant légèrement, avant de s'envoyer une dose de bourbon au fond du gosier.

« Tu peux parler. » rétorqua le loup blanc. « T'es un éternel adolescent. »

« C'est bien le louveteau qui se vautre sur le bar pour montrer qu'il fait du boudin qui vient de dire ça ? » questionna le fennec d'une voix distante, tout en se frottant l'oreille pour signifier qu'il n'était pas certain d'avoir bien entendu. « Laisse-moi rire, Fang'. »

« Eh ben rigole tant que tu veux. » répliqua Fangmeyer en grimaçant légèrement, sans pour autant relever la tête du comptoir. « J'ai des raisons de pas être jouasse, après tout. »

« Des raisons risibles, pour sûr. »

A ces mots, qui eurent au moins le mérite de l'obliger à se redresser sur son tabouret, Fangmeyer porta un regard accusateur à l'égard de son ami, avant de reprendre d'une voix plus ferme : « Attends une minute, Finn' ! T'es sérieux, là ? On nous met des bâtons dans les roues, l'armée décide de nous chapoter et va sans doute faire ce qu'il faut pour enterrer cette enquête, mais toi tu trouves que ce sont des raisons risibles de tirer la tronche ? »

« Je trouve que tu dramatises. » commenta calmement le fennec en haussant les épaules, avant de faire un petit signe de la patte à la barmaid pour lui indiquer qu'il souhaitait qu'on lui remette la même chose. « Tu tires des conclusions hâtives. De ce que tu m'en as dit, cette Kerrigan a l'air de vouloir jouer dans ton camp. Alors au lieu de tout de suite tirer la sonnette d'alarme, essaie de voir les choses de manière plus positive. »

« Hum… » grogna Fangmeyer, un peu déconfit. Il avait pensé que le récit de ses mésaventures du jour aurait éveillé une quelconque forme d'animosité chez Finnick, mais il semblait bien que ce-dernier soit disposé à jauger les évènements avec plus de retenu que lui, pour une fois. « Explique-moi ce qu'il y a de positif là-dedans, et je veux bien essayer… »

« Toujours besoin qu'on te prenne par la patte, pas vrai ? » se moqua le fennec avant de secouer la tête. « Il n'y a pas grand-chose que tu puisses apprendre à cette souris volante… Rien qu'elle ne sache pas déjà, j'veux dire… On a galéré à entrer en contact avec des mammifères impliqués capables de nous rencarder sur la 112. On t'en donne une toute cuite sur un plateau, mais la seule chose que tu retiens, c'est qu'elle risque de te cacher certaines petites choses ? »

« Et ? » questionna Fangmeyer, l'air dépité. Ce devait être l'effet des trois bocks de bière qu'il venait de s'enfiler, mais il n'arrivait pas à y voir clair dans les propos de son ami.

« Eh bien on se fout des petites choses et des menus détails, banane ! » rétorqua Finnick sur un ton plus coléreux, tout en frappant du poing sur le comptoir. « On va enfin choper des infos, même minimes. Tout ce dont j'aurais besoin pour creuser et mener ma propre enquête dans l'underground. Je te rappelle que jusqu'à présent, on avait que dalle ! »

« En dehors de la piste que tu nous as déjà relevé en retrouvant la trace de cette brebis… »

« Pchut… » répliqua le fennec en redressant un index devant son museau et en jetant un regard panoramique autour d'eux, l'air méfiant. Fort heureusement, le bar était très peu fréquenté à cette heure. « Parle pas de ça si fort, pas en public. »

« Finn', c'est un bar à flics, ici… » répondit Fangmeyer en poussant un petit rire. « Le seul mammifère un tant soit peu louche qui l'occupe à l'heure actuelle, c'est certainement toi. »

« Peut-être bien, et c'est pas pour me rassurer, d'ailleurs… »

Les deux firent silence tandis que la barmaid revenait vers eux, versant une nouvelle dose de bourbon dans le verre de Finnick. Celui-ci lui fit un petit signe de la tête afin de la remercier, et attendit qu'elle s'éloignât avant de reprendre.

« Je te rappelle que je traîne à Happy Town quasiment non-stop depuis près de deux jours… Si on me capte dans ce bar et que ça s'ébruite là-bas, la prochaine fois qu'on se verra tous les deux, ce sera à la morgue pour que t'identifie mon cadavre… »

Fangmeyer acquiesça. Au-delà de ses propres problèmes, il demeurait conscient de tous les risques que prenait Finnick dans le cadre de cette enquête… Et pour sa part, le fennec n'en retirait absolument rien : ni prestance particulière, ni satisfaction personnelle, pas même un salaire. Il n'agissait que pour le triomphe de la vérité, et pour défendre des mammifères qui lui étaient chers. Le loup blanc n'en avait jamais clairement parlé avec son nouvel ami, mais il n'avait pas besoin de mettre les choses au clair pour le comprendre. Si Finnick s'investissait autant, c'était seulement parce que des personnes qu'il aimait avaient été prises pour cible, et qu'il souhaitait les protéger. Mais pour sa part, il n'avait aucune défense hiérarchique pour le soutenir, personne pour venir à son secours si jamais les choses tournaient mal, et encore moins de recours légal en cas de problème. Les risques qu'il encourrait étaient énormes… Mais Fangmeyer ne s'abaisserait pas à lui demander s'il en avait conscience : ç'aurait été une insulte à l'intelligence et à l'intégrité (étrange de faire usage d'un tel mot, concernant un individu de sa nature) de Finnick.

« Arrête de dire des trucs pareils… » répondit finalement Fangmeyer sur note plus basse, avant de grimacer inconsciemment à cette idée morbide. « Ça me travaille déjà assez de te traîner dans cette affaire après-demain soir… Je peux pas assurer ta sécurité. »

« Tu peux pas assurer la tienne non plus, abruti. » rétorqua Finnick sur un ton plus grave. « T'y vas de ton propre chef, et pas en tant que représentant des forces de l'ordre. S'il t'arrive une tuile, y aura personne pour te couvrir. Nada. Toi et moi, on sera logés à la même enseigne, après-demain… Juste deux crétins un peu trop curieux, venus chercher des réponses au mauvais endroit. Si ça nous pète à la gueule, on l'aura bien cherché. »

« Santé ! » déclara ironiquement le loup blanc sur une note fataliste en redressant son verre à l'intention de Finnick. Bien que celui de Fangmeyer soit uniquement rempli d'un fond de mousse, le fennec trinqua avec lui de bon cœur, avant de descendre cul sec son bourbon.

« T'es sûr que tu veux pas refiler ces informations à tes collègues ? » questionna Finnick en détournant le regard. « Au moins à ce Delgato… Je sais pas, il a l'air fiable, non ? »

« Il est très procédurier, surtout… La première chose qu'il fera, ce sera d'en référer à Bogo. Alors, tout sera délayé… Et si, comme tu le prétends, les politiques sont dans le coup, il y aura sûrement des fuites… Et ces petites soirées privées organisées par le Syndicat seront de l'ordre du souvenir. On n'en tirera plus rien. Le seul avantage qu'on a par rapport à tout ça, c'est qu'on est les seuls au courant… Et que personne ne sait qu'on sait. »

« Super ! » commenta le fennec avec ironie. « Eh bien dans ce cas, il semblerait qu'à nous deux, nous formions l'unique rempart face à la nomenklatura politique de Zootopie, ainsi qu'au Syndicat, à la Compagnie 112 et aux Gardiens du Troupeau… Si un quelconque lien existe réellement entre eux, bien entendu… Je suis sûr que nos solides épaules sauront faire face, pas vrai ? »

« Arrête ton char. » ricana Fangmeyer, qui préférait prendre ces inquiétudes, pourtant justifiées, à la rigolade. « On n'interviendra en rien, après-demain. On va se contenter d'observer, de récolter quelques évidences, le plus d'informations et de preuves possibles… Hors de question qu'on prenne le moindre risque, d'accord ? »

« Le simple fait de nous rendre là-bas est déjà un bien gros risque. » explicita Finnick. « Mais tu devrais savoir que c'est pas ça qui me fait peur, maintenant. Pas vrai ? »

« Ça aurait même plutôt tendance à m'inquiéter, pour être honnête. » déclara Fangmeyer d'une voix dépitée en lançant un regard en coin à son interlocuteur. « J'ai encore en souvenir notre première virée en bagnole… Mon dos s'en est toujours pas remis. »

« Pauvre loupiot… Et t'as même pas une gonzesse pour te faire un petit massage. La vie est vraiment cruelle. » ricana le fennec en s'étirant longuement, avant de s'ébrouer pour manifester son contentement.

« Nan, pas cette chance… » acquiesça le loup blanc en secouant légèrement la tête. « J'ai bien l'impression que je vais devoir me contenter de toi. »

« Le seul massage que t'obtiendra de ma part sera effectué à coups de batte de baseball. » l'avertit Finnick en le défiant d'un regard brûlant.

« Sympa de m'avertir. Je saurais à quoi m'en tenir désormais. »

« Tu devrais plutôt jouer de tes charmes sur la chauve-souris que sur moi. » clama le fennec d'une voix moqueuse. « J'suis pas un mammifère facile, tu sais ? »

« Genre j'suis intéressé. » contesta Fangmeyer en levant les yeux au ciel. « Ni par l'un, ni par l'autre, d'ailleurs… Sérieusement, Finn'… Arrête de boire. »

Finnick se tourna vers lui en se dressant le plus possible sur son tabouret… Ce qui le mit à peu près au niveau des épaules de son interlocuteur. Pourtant, il avait rehaussé son assise au maximum, mais ça ne semblait pas le perturber plus que ça. Comme n'importe quel autre mammifère de petite taille, le fennec avait appris à composer avec les aléas d'un environnement qui devait s'adapter à tous les formats de mammifères, dont la plupart étaient malheureusement plus grands que lui.

« Tu m'as pris au sérieux, mec ? Tu veux des baffes ? » gronda Finnick, dont la voix était rendue plus caverneuse encore par les effets de l'alcool. « Finnick ne s'intéresse qu'aux dames, t'as pigé ? »

« Aucun risque que je craque pour ta bouille d'amour, fennec. » ricana Fangmeyer en secouant le museau. « Et pour un type qui parle si souvent de son succès auprès de la gent féminine, je trouve que tu manques un peu de compagnie, de ce côté-là… »

A cette allusion, Finnick se renfrogna en se laissant retomber sur son siège, la mine sombre et pensive. Il se contenta de grommeler, là où Fangmeyer s'était attendu à le voir fulminer, exploser de colère, lui lâcher quelques piques bien senties, peut-être même l'un ou l'autre mot doux (le fennec avait un langage particulièrement fleuri, la plupart du temps, et qui s'épanouissait d'autant plus sous l'effet conjugué du whiskey et de la colère)… Mais rien ne vint, ce qui laissa le loup blanc sur sa faim. Il lança un regard intrigué à son ami, qui restait muré dans cette sorte d'impassibilité réflexive. Plutôt étonnant de sa part… Voire même inquiétant.

« Hum… » commença Fangmeyer en se raclant légèrement la gorge. « J'ai dit une connerie ? »

« Nan. » contra immédiatement le fennec d'une voix sombre, sans même tourner le regard vers lui.

Fangmeyer interpréta la réponse comme un point final à la conversation, et s'obligea à ne pas creuser la question. Il avait passé suffisamment de temps en compagnie de Finnick pour commencer à comprendre la façon dont l'énergumène gérait son rapport aux autres. Il s'affichait toujours sous un jour agressif et provocateur, sorte de muraille infranchissable pour dissimuler une forme de fragilité très particulière, qui ne se révélait que lorsque certains sujets bien particuliers, et très souvent anodins, étaient abordés. Des aspects de son passé, la relation presque fraternelle qu'il entretenait avec Nick, ce qu'il avait l'intention de faire de son avenir… Mais également sa vie privée, en général.

Sa réaction actuelle découlait de son rapport aux femelles, visiblement. Fangmeyer l'avait déjà taquiné plus d'une fois à ce sujet, sans obtenir pour autant de telles réactions. Mais c'était peut-être la façon dont il l'avait abordé cette fois-ci qui changeait la donne. Le loup blanc se voyait frustré de ne pas avoir d'avantage les idées claires… Il n'avait bu que trois bières, mais son cogiteur marquait déjà des signes d'affaiblissement. La fatigue et le stress qu'il ressentait en ce moment ne devaient certes pas aider, non plus. Néanmoins, il en arriva à la conclusion que Finnick devait ressentir un quelconque manque affectif, ou avait subi une déception sentimentale particulière, qui le rendait incapable de se projeter dans une relation sérieuse… Voire même une relation tout court. Fangmeyer n'avait pas eu besoin de chercher bien loin les arguments pour étayer cette hypothèse : il se revoyait lui-même en Finnick. N'avait-il pas réagi de la même manière, après sa rupture avec Lise, lorsqu'il avait constaté qu'elle avait refait sa vie, et qu'elle était clairement plus heureuse sans lui ? A cette seule pensée, le loup blanc eut lui aussi l'envie de se murer dans un silence coléreux, afin de se morfondre sur ce qu'il avait perdu, et ne retrouverait certainement jamais. Et de fait, il n'en ressentit que d'avantage d'empathie à l'égard de son ami.

« Finn'… » commença-t-il d'une voix plus posée, essayant de mettre un maximum de distance entre ce qu'il ressentait, et ce qu'il essayait d'exprimer.

« Hmm… » maugréa le fennec, signalant par ce grognement guttural qu'il n'avait pas vraiment envie de reprendre une quelconque forme de conversation, et surtout pas si elle devait faire suite à celle qu'il avait précédemment tenté de solder d'une façon pourtant très claire.

Fangmeyer grimaça légèrement, se demandant comment il pourrait aborder le sujet sans pour autant se confronter à ce mur d'indifférence. Il décida finalement de tenter sa chance par l'humour et le cynisme, qui trouvaient toujours une certaine forme de réaction de la part du fennec, que celle-ci soit enthousiaste ou explosive, d'ailleurs.

« Ecoute… Si on doit y laisser notre peau demain soir, ce qui sera très certainement le cas… Dis-toi que c'est le moment ou jamais de vider ton sac ! »

« Qu'est-ce que c'est, Fang' ? » demanda le fennec en tournant vers lui une expression détachée, mais sur laquelle se lisait la naissance d'un sourire incontrôlable. « Tu t'prends pour un prêtre, maintenant ? »

« Pourquoi ? » répondit le loup blanc sur le même ton dédaigneux. « T'as quelque chose à confesser ? »

« Des tas de choses, ouai… »

Finnick capta le regard légèrement dubitatif que son acolyte laissa glisser sur lui, et se contenta d'hausser les épaules, avant de reprendre d'un ton las : « Mec, de quel milieu tu crois que je sors ? J'ai p'tet une gueule d'ange, comme tu dis, mais j'ai rien d'un ange, tu peux me croire. J'ai fait les pires crasses, par le passé… Avant qu'on s'assagisse avec Nick, et qu'on fasse nos p'tits coups dans notre coin, j'ai travaillé pour d'autres sortes de pontes. Et j'avais la patte plutôt lourde, crois-moi. »

Voyant que Fangmeyer ne trouvait rien à répondre à ça, le fennec se contenta de ricaner d'une voix graveleuse, avant d'alpaguer la barmaid en se redressant sur son tabouret. « Hep ! Laissez la bouteille de bourbon à proximité, ça m'évitera de vous emmerder toutes les deux minutes. »

Sans doute peu habituée à être commissionnée de cette façon par les usagers communs du bar, en général plus respectables, la serveuse acquiesça d'un air contrit, avant de ramener la bouteille ambrée et de la déposer auprès de Finnick. Le prédateur ne perdit pas une minute, et se remplit immédiatement un verre de whiskey, avant de se l'envoyer au fond du gosier. Fangmeyer ne l'avait pas quitté une seconde des yeux pendant toute la manœuvre, et demeurait muet face à la tournure de la conversation. Le fennec remarqua sans mal sa gêne, et préféra en jouer, plutôt que de la déplorer.

« Et ouai, Fang ! C'est moche à dire, mais à cette époque, tu m'aurais passé les menottes plutôt que de trinquer avec moi ! »

« Dis pas de conneries, jamais je ne… » commença le loup blanc, mais son interlocuteur l'interrompit d'un geste de la patte, comme pour lui signaler qu'il n'avait pas besoin d'entendre ces salades.

« Mec, j'sais de quoi j'parle. Tu crois que n'importe qui peut se rendre à Happy Town la bouche en cœur comme je l'ai fait aujourd'hui ? On n'accepte que la racaille, là-bas… C'est toujours ce que je suis, visiblement. »

Imputant son état fébrile et quelque peu déprimant à l'abus d'alcool, Fangmeyer entreprit de s'emparer de la bouteille de bourbon qui trônait devant son ami… Il estimait que ce-dernier avait assez consommé pour ce soir. Mais le fennec anticipa son geste, et repoussa le contenant sur le côté d'un geste brusque, tout en générant un grognement féroce.

« Te prends surtout pas pour mon père, Fang' ! Arrête de croire que t'es responsable de moi, bordel ! Tu me dois rien ! Rien du tout, t'entends ? »

« Si tu crois que je vais rester le cul vissé sur cette chaise à t'entendre déblatérer des conneries à ton encontre, tu te trompes lourdement ! » contesta Fangmeyer en se redressant à nouveau, tendant la patte pour tenter de s'emparer de la bouteille.

« Touche pas à ça, bordel ! » vociféra alors le fennec, attirant bien malgré lui l'attention de la plupart des clients du bar (heureusement fort peu nombreux à cette heure).

Un lourd silence tomba sur l'assistance, tandis que Fangmeyer se figeait, fixant son regard sur celui de son ami, qu'il trouva légèrement vitreux, mais néanmoins lucide… Ce qui était sans doute l'aspect le plus effrayant, dans tout ça.

« Je suis pas saoul. » reprit le fennec sur un ton plus calme, avant de secouer la tête. « Enfin pas trop… »

Fangmeyer n'en était pas persuadé, mais se laissa néanmoins retomber sur son tabouret, abandonnant l'idée de priver Finnick de sa nouvelle compagne de beuverie improvisée. Rasséréné de voir que le loup blanc se montrait un peu plus raisonnable, le fennec se détendit un peu, avant de se servir un nouveau verre, au grand désespoir de son ami.

« Je t'explique une chose, c'est tout… » continua-t-il avant de s'envoyer le liquide brûlant au fond du gosier, puis de s'ébrouer en poussant un grognement de satisfaction. « Ces combats d'arène, cette drogue, toute cette saloperie qui éclabousse les bas-fonds… A une époque, ça m'aurait pas surpris. J'aurais même pas sourcillé, en réalité. Laisse-moi-même te dire une bonne chose : j'aurais essayé d'en tirer un business. Ouai. »

« Okay… » maugréa Fangmeyer, qui peinait toujours à comprendre où Finnick voulait en venir. « Mais comme tu l'as dit, c'était une autre époque. Et cette époque est révolue. »

« Oh ! Je suppose que ça m'absout de tous mes crimes, alors ? » questionna le fennec d'une voix faussement naïve en se rechargeant une nouvelle fois en bourbon. A ce rythme, la bouteille allait y passer en moins de temps qu'il n'en faudrait pour le dire.

« C'est l'ironie de la justice, en somme. » déclara le loup blanc sur un ton ironique. « Pas vu, pas pris. »

« Ça me remonte le moral, vraiment. Merci de ta sollicitude. »

« Qu'est-ce que tu veux, concrètement ? » s'impatienta finalement Fangmeyer en tapant du poing sur le comptoir, manifestant ainsi son impatience face à la tournure grotesque de la conversation. « Que je te passe les menottes et que je te foute au trou ? »

« Oh, mais doucement, mon loupiot… » grinça Finnick en sirotant son verre du bout des lèvres. « C'est toi qui voulais jouer au psy, pas moi. »

« J'voulais seulement t'ouvrir une porte pour te soulager un peu la conscience… Mais visiblement, c'est peine perdue. »

« J'ai pas besoin d'une épaule sur laquelle pleurer. » répliqua Finnick en levant les yeux au ciel. « J'suis assez grand pour faire face aux nombreuses conneries que j'ai faite et pour en assumer les conséquences… »

« En t'enfilant à toi tout seul un litre de bourbon, c'est ça ? »

« Par exemple, ouai. » acquiesça le fennec, profitant de l'occasion pour se verser un nouveau verre, comme pour faire la démonstration de ce qu'il venait d'avancer.

« Ça, ça s'appelle fuir ses responsabilités, Finn'. Et te concernant, ça pourra se finir que de deux façons… Soit par une dépression, soit par une cirrhose du foie ! »

« Je botte en touche. » ironisa Finnick en levant son verre. « Mais à défaut de mieux, prends moi un ticket pour la cirrhose… J'aime pas larmoyer. »

« Si ça te coûte tant de te confier à un ami… » maugréa le loup blanc, en farfouillant dans la poche de sa veste dans le but d'en extraire un billet de dix dollars afin de régler sa consommation. Pour sa part, la conversation était terminée… Cette manigance lui avait mis les nerfs en pelote, et il lui en coûtait d'avouer sa déception face à la réticence de Finnick de s'ouvrir à lui. Sans doute parce que, pour sa part, il n'avait eu aucune hésitation à le faire. Peut-être avait-il mal évalué le degré de confiance que le fennec lui accordait… Mais il n'avait jamais été vraiment doué pour se faire des amis, de toute manière.

Alors qu'il allait se relever pour quitter les lieux, la patte de Finnick se tendit dans sa direction, et lui agrippa le poignet d'un mouvement ferme. Sans rien dire, il l'obligea à se rasseoir sur le tabouret. Un peu tendu, ne comprenant pas trop ce que le fennec pouvait avoir à ajouter à la conversation, il se contraignit néanmoins à accéder à requête silencieuse, et reposa son séant sur l'assise, tout en affichant une expression détachée.

« Ecoute… » commença Finnick d'une voix un peu hésitante. « C'est des trucs dont je parle jamais… Auxquels j'évite même de penser. »

« Je t'ai dit que c'était bon. Y a pas mort de mammifère. » contra Fangmeyer en détournant le regard. Il avait l'impression de passer pour un gamin en agissant de la sorte… Mais il n'y pouvait rien : il était sincèrement vexé.

Finnick devait bien le ressentir d'ailleurs, puisque pour sa part il se perdait dans la contemplation éperdue de son verre à présent vide, au fond duquel reposait une unique goutte de liquide ambré, qui semblait capable d'absorber l'intégralité de ses pensées. Finalement, au bout d'une vingtaine de secondes de ce silence pesant, il émit un soupir, et repoussa vaguement son verre d'un geste fatigué de la patte.

« Il y a quelques années, j'ai cru pouvoir être vraiment heureux. » expliqua lentement le fennec en déglutissant. « Mais c'était une époque où je ne méritais pas de l'être, alors je ne me le suis pas autorisé… »

Fangmeyer resta muet, s'obligeant à ne pas tourner le regard vers son interlocuteur. Lui témoigner de la compassion ou une quelconque forme de sollicitude aurait été le meilleur moyen de le braquer, et sans doute n'aurait-il plus rien obtenu de lui, suite à ça. Ce qu'il avait à faire n'était pas très complexe : rester silencieux, et écouter. Cela prendrait le temps qu'il faudrait, mais il apparaissait clair à son esprit que Finnick avait besoin de cet exutoire, sa visite à Happy Town, accompagnée de tous les mauvais souvenirs qui venaient avec, l'ayant clairement affecté. Quand on y pensait, certains lieux étaient réellement hantés… Pas par des fantômes ou des esprits démoniaques… Mais par des souvenirs. Et ces-derniers, quand ils se montraient réellement mauvais, avaient souvent la capacité de prendre une pleine possession de l'esprit de ceux qu'ils accablaient. Aux menues conséquences de tels déboires, une amertume particulière, et une cuite aussi gratuite qu'inutile. Finnick semblait répondre à ces deux symptômes particuliers, ce qui ne pouvait que confirmer son degré d'affectation.

« Je vais pas entrer dans les détails… » reprit finalement le fennec de cette même voix lente et monocorde. « C'est une histoire stupide, que dix milles autres que moi ont déjà vécu. J'fais pas dans l'original. »

Oh, pour le toucher à ce point, les faits devaient être accablants, à défaut d'être originaux, c'était certain. Mais pour rien au monde Fangmeyer ne se serait permis de juger. Son passif n'était pas des plus glorieux, lui non plus.

« Disons que… Il y avait cette femelle que j'ai aimé… Presque toute ma vie… Et que… J'ai pas été foutu de l'aider quand elle a eu le plus besoin de moi. Et que je l'ai perdue pour toujours. »

Il agrippa la bouteille d'une patte légèrement tremblante, avant d'affirmer sa prise d'un air excédé, en détournant le regard. Son mouvement était un peu plus lent, et un peu moins précis, lorsqu'il remplit son verre une nouvelle fois, soldant son bref récit d'une voix vibrante.

« Fin de l'histoire. »

Un choc sourd se fit entendre lorsqu'il laissa retomber la bouteille sur le comptoir. Fangmeyer sentait une boule amère se gonfler dans sa gorge… Certes, Finnick ne lui avait quasiment rien dit… Mais était-il nécessaire de s'étendre d'avantage pour comprendre ? Aussi renfermé que le fennec pouvait paraître, la moindre fêlure dans la muraille impassible de son caractère rendait sa peine et sa souffrance plus criantes encore.

Il descendait son verre d'une traite lorsque Fangmeyer tourna un regard accablé vers lui. Finnick capta cet élan de sollicitude involontaire du coin de l'œil, et ce fut sans doute le coup de trop. Il laissa retomber son verre sur le comptoir, se moquant éperdument que celui-ci se brise sous le choc, et il plaqua une patte tremblante contre ses yeux avant de détourner la tête. Un unique sanglot lui échappa.

« Putain, tu fais chier Fang'. » parvint-il à articuler, essayant de dissimuler au mieux la faiblesse qui avait gagné sa voix.

Le loup blanc ne savait pas exactement s'il se sentait heureux ou triste, si la peine qui lui vrillait le cœur était positive, ou pleine de regrets…

« Désolé… » bredouilla-t-il.

Face à cette situation, c'était bien la seule chose qu'il trouva à dire.


Dwayne était décidé. Il n'attendrait pas le moment propice. Il fallait provoquer l'instant, le confronter, mettre les choses au clair, taper du poing sur la table, se montrer fort, tempétueux, intransigeant, décisif. Tout ça à la fois, sans doute, et peut-être même un peu plus. Après tout, ce n'était pas son père qu'il devrait persuader… Il n'aurait jamais obtenu gain de cause, le concernant. C'était son frère. Un loup loyal, qui avait un bon fond, et qui demeurait à ses yeux un exemple de courage, de détermination, mais surtout de tolérance.

Le jeune loup se regardait dans le miroir de sa chambre, les pattes appuyées contre le rebord de la petite commode qui le jouxtait. Le regard vif, il contemplait son reflet, essayant d'éveiller au fond de ses pupilles l'effervescence combative qu'il souhaitait y voir brûler.

Le souci, c'était que Simon chercherait à le préserver, à le protéger, à le tenir à distance d'une situation qu'il aurait tôt fait de juger comme épineuse, voire dangereuse… Mais il était trop tard pour reculer. Se substituant aux siens, il entrevit les yeux d'Iris, dans cette torsion suppliante, teintée de désespoir, et il sentit son cœur se resserrer dans sa poitrine. Ce qu'il avait à demander à son frère serait jugé comme malvenu, et surtout hors de propos. Des informations sur une enquête en cours, qui visiblement l'accaparait autant mentalement que physiquement, c'était sans doute un peu trop… Il avait beau être son frère, il n'en demeurait pas moins un civil comme un autre. Et si au final, Dwayne en savait assez peu sur le boulot de flic en général, il connaissait néanmoins le b.a.-ba de la législation, qui voulait que toute information relative à une affaire en cours demeurât totalement confidentielle pendant le déroulé des investigations.

Mais il ne voulait pas tout savoir… Seulement une poignée de choses. Qu'était-il advenu de Dawn Bellwether ? Sa culpabilité était-elle pleinement avérée ? Comment se faisait-il qu'elle se soit retrouvée à la tête d'un complot spéciste alors qu'elle était mariée à un prédateur, et vivait une vie heureuse de maman épanouie, auprès de deux enfants hybrides, quelques mois encore auparavant ? Iris était en droit de savoir ce qui avait pu se passer… Il en allait de sa santé mentale, à ce stade. Il était inacceptable qu'elle demeurât ainsi dans l'expectative, alors que sa vie de famille venait de voler en éclats d'une manière aussi imprévue qu'irrationnelle. La conduite de l'ancienne mairesse de Zootopie n'avait pas le moindre sens… Et ce n'était plus seulement pour soulager Iris du poids de ces interrogations que la question intriguait Dwayne, à présent… Son intuition lui disait qu'il y avait anguille sous roche, et son instinct profond, animal, qui parfois entrait en contradiction avec sa logique implacable, mais par moment s'unifiait à elle pour lui offrir un aperçu plus juste et avéré encore d'une situation, lui hurlait que quelque chose de grave était sur le point de se produire… Et que la clé de voute de tous ces mystères était encore liée à l'affaire Bellwether.

Cela faisait sens à ses yeux, pour une raison qu'il avait du mal à saisir. Son cerveau de petit génie était en ébullition depuis qu'il avait quitté la compagnie d'Iris. Les attaques sur les Marches pour la paix, la conduite irrationnelle et presque autodestructrice des Gardiens du Troupeau, et maintenant ça… Le fait que la complotiste avérée de toute l'histoire soit en fait presque dédouanée de ces chefs d'inculpation en raison d'un vécu antérieur des plus contradictoires… Quelqu'un d'autre tirait les ficelles dans l'ombre, c'était certain… Et cette éminence grise n'avait pas plus de respect pour ses marionnettes spécistes, figurant des Gardiens du Troupeau aux aspirations crétines, que pour Dawn Bellwether, qui avait visiblement payé les pots cassés, et se murait à présent dans le silence, sans doute dans l'espoir de préserver sa famille. Il y avait une continuité logique entre tous ces aspects, et il ne faudrait pas longtemps pour qu'on remonte à la source véritable de ce marasme chaotique, pour peu qu'on pousse les bonnes portes.

Il espérait seulement, dans un premier temps, que son frère saurait se montrer à l'écoute de ses maigres doléances, et ne se braquerait pas le sujet à peine abordé. Alors il raffermit sa posture, et jaugea une nouvelle fois la témérité et la détermination qu'il parvenait à faire passer par son regard… Etrangeté particulière chez ce jeune loup, tout à la fois beaucoup trop intelligent pour son âge, tout en restant d'un autre côté profondément adolescent. Il pensait sincèrement que ce serait d'avantage son attitude que son argumentaire qui aurait des chances de faire ployer son frère. Naïveté impétueuse et un brin égocentrique de la jeunesse…

Lorsqu'il entendit le verrou de la porte tourner, son sang ne fit qu'un tour. Il prit une profonde inspiration, se lança un ultime regard entendu dans la glace, et se dirigea d'un pas ferme et décidé en direction de la sortie de sa chambre, qui donnait directement sur le couloir.

« Simon, il faut qu'on parle ! » déclara-t-il en contournant l'encadrement de la porte, avant de se figer, l'air un peu surpris.

Dans l'entrée se tenait son frère, comme il s'y était attendu… Mais l'élément original, et légèrement comique, tenait d'avantage à ce que ce-dernier portait sur son dos. Dwayne redressa un sourcil en constatant que Simon servait de support à un fennec à demi-endormi, qui tenait entre ses pattes une bouteille vide de bourbon… Le mammifère grommelait piteusement, et dégageait des relents d'alcool qui auraient été suffisants pour rendre ivre n'importe quel animal qui aurait eu le courage d'aspirer son souffle à plein naseaux.

« Salut, Dwayne ! » grimaça Simon d'une voix un peu gênée. « Devine quoi ? On a de la visite ce soir ! »

« Heu… C'est qui ? » hésita le jeune loup, légèrement dépité de cet imprévu, qui risquait de mettre à mal ses plans.

« C'est Finnick, un ami à moi. » répondit Fangmeyer dans une grimace d'inconfort, avant de donner un petit coup d'épaule au dénommé Finnick afin de lui faire ouvrir les yeux. « Dis bonjour, Finn' ! »

« B'jour Finn'… » bredouilla pathétiquement le fennec en esquissant un sourire torve, ses yeux roulant sous ses paupières.

« Il a l'air… Complètement cuit. » constata sobrement Dwayne, en s'écartant du passage pour laisse son frère se diriger vers le salon.

« Tu ne m'apprends rien, Dwayne. » commenta Fangmeyer en levant les yeux au ciel, avant d'expliciter la situation. « Il tenait même plus debout, je pouvais pas le laisser divaguer n'importe où dans cet état… »

« Pourquoi ? Vous avez pas de cellules de dégrisement au poste ? »

« Dwayne… C'est pas un beurré que j'ai ramassé au coin de la rue. C'est un ami à moi. »

« Ow. » commenta sobrement le jeune loup en observant son frère déposer son piteux fardeau sur le canapé. « Pourquoi ne suis-je qu'à moitié étonné ? »

« Très drôle. »

Fangmeyer retira son sac de travail, qu'il maintenait toujours en bandoulière, et alla le déposer sur le petit espace bureau qui occupait l'un des coins de salon, dans l'angle qu'opérait la pièce avec la cuisine ouverte. Dwayne ne put s'empêcher de laisser son regard courir sur la sacoche, qu'il trouva étrangement plus bombée qu'à l'habituelle. Quelles avancées son frère avait-il fait sur l'enquête ? Y avait-il dans ce sac des informations utiles sur Dawn Bellwether ? Ne serait-ce que quelques notes, même minimes, qui lui permettraient de rassurer un peu Iris quant au sort de sa mère ?

Le loup blanc se glissa derrière le comptoir de la cuisine pour y remplir un pichet d'eau, avant de se baisser sous l'évier pour récupérer un seau. Il s'en revint vers le salon, muni de ces quelques bricoles, qu'il disposa à l'attention de Finnick. Le seau par terre, au niveau de la tête du fennec, le pichet d'eau, ainsi qu'un verre, sur la table basse, juste à portée de patte. Fangmeyer espéra que le fennec n'aurait à se servir que du plus avenant de ces éléments composant le kit de secours basique en cas de gueule de bois, mais redoutait que non, étant donné la cuite qu'il venait de se mettre. Encore que, rien ne l'aurait surpris, venant d'un tel énergumène… Son organisme était peut-être à l'épreuve des vomissements dû à l'excès d'alcool, puisque de ce qu'il en savait, la bière, les liqueurs et autres spiritueux composaient visiblement le régime alimentaire du fennec moderne.

« Il va pas dégobiller partout, pas vrai ? » questionna Dwayne, l'air un peu incertain.

« Rien n'est moins sûr. Mais si tu veux le découvrir, tu peux toujours passer la nuit à veiller sur lui à ma place ! » répondit Fangmeyer en ricanant, avant de se laisser tomber au fond du canapé. Il se saisit d'un plaid qui traînait sur le fauteuil adjacent, et le déposa par-dessus Finnick d'un geste un peu maladroit, espérant que ce minimum de confort pourrait lui convenir.

« Je suis mort… » lâcha finalement le loup blanc à l'attention de son frère, en laissant sa tête retomber contre le rebord du canapé. « Longue et dure journée, aujourd'hui… »

« Tu veux que je me charge du repas ? » demanda Dwayne d'un air distrait, sans vraiment y réfléchir.

« Nan, t'en fais pas… Je vais m'en occuper. Laisse-moi juste souffler deux minutes. »

Le jeune loup leva les yeux au ciel. Ce n'était pas parce qu'il vivait seul avec son grand-frère que ce-dernier devait se montrer aussi paternaliste… En dépit du manque de temps libre qui l'accablait, Simon était toujours prompt à se charger des menus besognes qu'il estimait être de sa responsabilité : préparer le petit-déjeuner et le repas du soir de son petit frère, laver ses vêtements, les repasser, entretenir la majorité de l'appartement (Dwayne avait acquis gain de cause après deux mois d'une lutte farouche pour être en droit de gérer lui-même le rangement et le nettoyage de sa chambre… Mais malgré cela, il retrouvait souvent son lit fait le soir, en rentrant), le conduire à l'université et l'y chercher à chaque fois que c'était possible… Ce genre de choses. Dwayne savait qu'il aurait mieux fait de lui en être reconnaissant, mais il ne pouvait s'empêcher de percevoir cette attitude comme infantilisante… Cependant, il ménageait des efforts de conduite et rongeait son frein, pour ne pas laisser transparaître son irritation à voir son frère, pourtant dans la fleur de l'âge, jouer les mères poules.

Le fait que Simon ait ramené ce poivrot qu'il présentait comme l'un de ses amis ne devait néanmoins pas affecter sa détermination. Les faits étaient trop importants aux yeux de Dwayne pour qu'il concède à les délayer ne serait-ce qu'un jour de plus. Il se demandait vaguement pourquoi il se sentait animé d'une telle flamme, et refusa de reconnaître qu'il n'aurait pas agi avec un tel entrain pour une autre personne qu'Iris. Aussi, il contourna le canapé, et vint s'installer sur le fauteuil qui se trouvait de l'autre côté de la table basse, usuellement tourné en direction de la télé occupant le mur du fond, et le fit pivoter afin de pouvoir s'installer directement face à son frère. Ce-dernier l'observa d'un œil dubitatif, avant de se pencher vers l'avant, comprenant que Dwayne cherchait à engager la conversation.

« T'as fait une connerie, Dwayne ? » s'enquit immédiatement le loup blanc d'un ton méfiant.

Bien entendu, il fallait immédiatement qu'il soupçonne le pire. Dwayne s'obligea à ne pas prendre cette entrée en matière d'une façon trop émotive, auquel cas leur échange aurait vite fait de tourner en nœud de boudin.

« Nan… » maugréa le jeune loup en secouant la tête. « Pourquoi à chaque fois que je veux discuter avec toi, tu t'imagines tout de suite qu'il y a un truc qui cloche ? »

« Heu… Parce qu'habituellement, quand je rentre, tu es collé devant ton ordinateur et tu me lâches un vague « salut »… Donc du coup, le fait de te voir si sérieux et disposé à me parler, c'est un peu… » Simon se mordit la lèvre face à l'expression légèrement dépitée qu'affichait son frère face à de telles palabres. Il avait mis les pattes dans le plat, une fois de plus. Il n'y pouvait rien si son aptitude à discuter avec un adolescent sans le vexer frisait le néant. « Bref, oublie ce que j'ai dit. Vas-y, vide ton sac ! Je t'écoute. »

Dwayne ferma les yeux, focalisant son attention afin d'accroître au maximum sa capacité de concentration. Il devait trouver les mots justes, et en dépit de ses efforts, il avait l'impression de patauger dans la semoule. Il prit une profonde inspiration, et commença d'une voix hésitante.

« Bon… Il y a cette fille à l'université qui… »

« Problèmes ! » trancha net une voix rauque en provenance du canapé.

Les deux frères sursautèrent et tournèrent un même regard médusé vers Finnick qui, s'il n'avait pas eu la force de se redresser, avait néanmoins entrouvert ses yeux vitreux, et secouait piteusement ses grandes oreilles.

« Si c'est une question d'meuf… T'auras qu'des problèmes, louveteau… » bredouilla Finnick avant de pousser un léger ricanement alcoolisé.

« Il est pas obligé de participer à la conversation, quand même ? » protesta Dwayne sur un ton excédé, cette remarque courroucée ayant au moins le mérite de faire rire le fennec aux éclats.

« Fais comme s'il n'était pas là, Dwayne. » répondit simplement Fangmeyer en haussant les épaules. Toute intervention parasitaire confondue, il était à présent piqué par la curiosité vis-à-vis de ce que son frère cherchait à lui dire. Avait-il trouvé une petite copine ? Venait-il vraiment lui demander des conseils, à lui, concernant une telle chose ? Le loup blanc ne put s'empêcher de se sentir flatté. Mais également de percevoir un vent de panique souffler au creux de son estomac… Il espéra se montrer à la hauteur.

« Okay… » maugréa le jeune loup, avant de reprendre. « Bon… Cette fille, c'est un peu spécial… Tu devineras jamais qui c'est. »

« Il y a peu de chance, en effet. » confirma Fangmeyer, qui voulut se mettre une gifle pour ne pas avoir pu retenir cette réplique un brin ironique. Pourquoi n'était-il pas capable de contrôler sa grande bouche ?

Heureusement, Dwayne, qui semblait désireux de dérouler le fil de ses explications, ne s'en formalisa pas, et poursuivit. « Bon… C'est… En fait elle… Elle s'appelle Iris et… »

« Iris ! » s'exclama Finnick en dressant ses pattes devant lui, ce qui se manifesta sous la forme de deux minuscules protubérances agitant la surface du plaid. « 'Tain, qu'c'est beau comme nom, merde ! »

« Tu vas la fermer, oui ? » râla Fangmeyer en lui refilant un petit coup de patte bien senti. « C'est assez tendu comme ça sans que tu t'en mêles, vieil ivrogne ! »

« Violation… Heu… Non… Violenterie… Violence ? Merde… Le truc… Policière ! » s'exclama Finnick en tentant de se redresser… Manœuvre qui se solda par un échec critique. Le fennec se vautra pitoyablement sur le ventre, face contre le canapé, et resta immobile… Et silencieux.

« Bon… Au moins il la fermera. » déclara Fangmeyer en reportant son attention sur son frère.

« Il… Il risque pas d'étouffer, comme ça ? » s'inquiéta néanmoins Dwayne, en jaugeant le fennec d'un regard suspicieux, où se lisait également une note de pitié.

« T'inquiète… Il nous fera pas ce plaisir. »

Fangmeyer se racla la gorge, essayant d'attirer à nouveau l'attention de son frère sur lui. Dwayne parvint à détacher son regard de Finnick au bout de quelques secondes, mais lui lançait de temps en temps quelques coups d'œil nerveux, anticipant sa prochaine intervention malvenue dans cette conversation qu'il avait déjà tant de mal à tenir… Le jeune loup se demanda s'il ne valait pas mieux remettre cette discussion à plus tard, finalement… Mais les mots d'Iris, l'inflexion attristée de sa voix, son aspect des plus fébriles, lui revinrent en mémoire, lui faisant l'effet d'un électrochoc. Non, il ne se laisserait pas abattre.

« Elle s'appelle Iris, donc. Et c'est la fille de Bellwether. »

Dwayne perçut sans mal l'effet que cette révélation eut sur son frère. Il le vit se figer, et entendit même le « clic » distinctif que produisit sa langue en venant se coller contre son palais, sous l'effet de la surprise. Le loup blanc écarquilla les yeux, et resta statique pendant quelques instants, avant de parvenir à regagner son souffle, qui s'était bloqué au creux de sa poitrine… Visiblement, cette nouvelle avait eu un impact inattendu sur lui.

« Tu… Tu es en contact avec la fille de Dawn Bellwether ? » parvint finalement à bredouiller le loup blanc.

« Oui. Nous sommes amis. Je l'apprécie beaucoup. » répondit Dwayne en toute honnêteté.

« Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? Elle a parlé de sa mère ? A-t-elle mentionné un certain Doug ? » s'enquit immédiatement Fangmeyer en prenant appui sur l'accoudoir, sa patte se crispant au point que ses griffes entamèrent le tissu molletonné qui le recouvrait.

« Qu… Quoi ? Attends un peu… » balbutia Dwayne. Il s'était attendu à toutes sortes de réaction de la part de son frère, mais certainement pas celle-ci. En l'espace d'une seconde, la conversation s'était transformée en un interrogatoire. Qui espérait obtenir des informations de l'autre, à présent ?

Fangmeyer sembla d'ailleurs prendre conscience de la virulence impromptue dont il avait fait preuve, et tâcha de se rasséréner, en feignant de se détendre, ce qu'il fit en se laissant retomber au fond du fauteuil. Son esprit était en ébullition, et il ne savait pas exactement si ce que venait de lui apprendre Dwayne le passionnait, ou le terrifiait. A l'idée que son frère puisse se retrouver ne serait-ce qu'un peu impliqué dans le marasme de cette affaire, son sang ne fit qu'un tour.

Bien entendu, Dwayne n'avait pas la moindre idée de ce qui se tramait dans la tête de Simon, et poursuivit ses explications d'une voix hésitante. « Ecoute, tout ce qu'elle m'a dit, c'est qu'elle n'arrivait pas à comprendre comment sa mère avait pu en arriver là… Tu savais que Bellwether était mariée à un chien de berger ? C'est du grand délire, non ? Pourquoi monter un complot à l'encontre des prédateurs si cela doit porter atteinte à ta propre famille ? »

« Parfois l'ambition fait peu de cas des dommages collatéraux. Même s'ils doivent impacter le cercle familial. » répondit froidement Fangmeyer en fronçant les sourcils. Non, il ne laisserait pas son frère mettre le doigt dans un tel engrenage. Et en lui dissimulant la vérité, il mettait peut-être également cette jeune Iris à l'abri d'une curiosité qui aurait tôt fait de lui causer des problèmes… Des problèmes certainement très concrets, si l'on prenait en compte la terreur manifeste qui avait gagné Shepard Bellwether à la seule mention de la Compagnie 112. Clairement, ce-dernier connaissait la nature de la chape de plomb qui se dressait au-dessus de sa famille. Fangmeyer ne voulait pas que Dwayne soit présent, le jour où elle viendrait à s'effondrer.

« Tu veux me faire croire ça ? Qu'elle a subitement eu un revirement de caractère ? » s'étonna Dwayne, sur un ton un peu plus combattif. « Iris prétend que sa mère l'a élevé dans le respect des rapports entre proies et prédateurs, et l'a toujours encouragée à faire preuve d'ouverture et de tolérance… Et tu voudrais que j'avale ça ? »

Fangmeyer secoua la tête. Pris par la panique d'une conversation à laquelle rien ne l'avait préparé, il poussa un léger grognement, avant de demander sur un ton impatient : « Qu'est-ce que tu attends de moi, concrètement ? »

« Comment ? Tu ne l'as pas encore compris ? » rétorqua Dwayne sur une note d'exaspération similaire. Plus aucune chance que cette conversation se termine bien désormais. Il en avait parfaitement conscience, mais ne lâcherait pas l'affaire pour autant. « Iris est une chouette fille ! Elle mérite de savoir la vérité ! Je compte pas la laisser continuer à se morfondre jour après jour, à se demander pourquoi sa vie a volé en éclats ! »

« Te mêle pas de ça, Dwayne ! Laisse tomber ! »

« Non ! Hors de question ! Je veux savoir ce qu'il en est ! »

« J'AI DIT NON ! » vociféra le loup blanc en se redressant d'un bond, les yeux exorbités et les crocs exhibés.

Instinctivement, Dwayne se plaqua au fond du fauteuil, enfonçant sa tête entre ses épaules. Réflexe conditionné de loup… Le respect dû à l'alpha. Il répugnait à Fangmeyer de devoir jouer de ces règles instinctives issues des lois de la Meute, une réalité qui l'avait toujours répugné, et qu'il avait fini par fuir, bien des années auparavant. Et voilà qu'à présent, il en jouait ouvertement pour obtenir gain de cause. Il eut l'impression de ne pas valoir mieux que son père, et cette seule idée le dégoûta. Il baissa piteusement la tête, et secoua le museau en poussant un soupir.

« Excuse-moi, Dwayne… Je n'aurais pas dû faire ça… »

« Nan… T'aurais pas dû… » acquiesça le jeune loup en se redressant, la mine toujours un peu craintive. « C'est pas toi, ça… »

Et il le pensait sincèrement. Il ne l'avait pas dit dans le but de le blesser, ou de le conforter dans son mal-être… Ils avaient tous deux souhaité échapper à cet archaïsme lupin, et s'étaient promis de ne jamais en faire usage dans les rapports qu'ils entretenaient. Mais visiblement, dans des cas de tensions extrêmes, on ne pouvait pas toujours s'empêcher de retomber dans ces vieux travers.

« J'suis désolé, frangin. » reprit piteusement Fangmeyer avant d'hausser les épaules. A défaut de le convaincre de laisser tomber, il ne lui restait plus qu'à jouer la carte du mensonge. « J'ai aucune réponse satisfaisante à te fournir, afin de consoler ton amie Iris. Bellwether a fait ce qu'elle a fait, et elle a avoué ses crimes. Il faudra te contenter de ça… »

« Ouai, bien sûr… » rétorqua Dwayne en secouant la tête, comprenant parfaitement la manœuvre honteuse de son frère. « C'est certainement pour ça qu'il y a une minute tu montais sur tes grands chevaux, et que tu me posais des questions sur ce « Doug », n'est-ce-pas ? »

« J'essaie seulement de te protéger… »

« Je suis plus un gamin, Simon ! »

« Pourquoi tu lui dis pas simplement la vérité ? Stupide loupiot… »

Une nouvelle fois, les deux frères portèrent leur attention sur l'intervenant extérieur que représentait Finnick. Il avait trouvé le moyen de tourner son visage sur le côté, afin de pouvoir s'exprimer, même si le fait que sa joue soit écrasée par son propre poids rendait la compréhension de ses propos quelque peu ardue.

« Te mêle pas de ça, Finn'… » l'avertit Fangmeyer.

« Tu dis toujours qu'ton frangin cogite plus vite que toi… » grommela le fennec d'une voix à demi-endormie. « Il résoudra p'tet l'affaire, t'en sais rien… »

« Ce que je sais, c'est que si tu la boucles pas sur l'instant, tu dormiras sur mon paillasson cette nuit ! »

« Comme si j'avais pas connu pire. » ricana le fennec, avant de se voir gagné par un hoquet incontrôlable.

Dwayne ne manqua pas cette occasion d'obtenir gain de cause. Il fit un geste du menton en direction de son frère, afin de ramener l'attention de ce-dernier sur lui. « Donc… Il y a bien une vérité que tu me caches. »

« Dwayne… Je suis flic ! Tu sais que je peux rien dire ! »

« Je te demande pas les détails de l'enquête ! » rétorqua le jeune loup en écartant les bras de dépit. « Seulement que tu m'éclaircisses sur les motivations de Dawn Bellwether. »

« Mais c'est pas vrai, Dwayne ! » s'impatienta Fangmeyer. « Il va falloir que je te le dise en quelle lan… »

Le grésillement caractéristique de sa radio professionnelle attira l'attention de Fangmeyer une demi-seconde avant que l'alerte ne soit lancée par la voix affolée de Clawhauser, qui retransmettait ses informations à tous les officiers en service… Mais également à ceux d'astreinte, visiblement, ce qui ne pouvait être signe que d'une situation grave.

« 10-18 à tous les officiers disponibles. On a un double 187 au sentier de randonnée pédestre du parc de Savannah Central. Accès par Colombine Avenue, porte Ouest du parc. Je répète… 10-18 à tous les officiers disponibles… »

Le loup blanc grimaça légèrement en fronçant les sourcils, prenant une mine plus grave, avant de contourner le canapé pour aller couper sa radio, mettant fin aux relances continuelles de Clawhauser. Sans lâcher le moindre mot, ni même porter un regard en direction de son frère, il réenfila sa veste d'officier, et ne négligea pas de vérifier que son pistolet était bien engoncé dans son holster de ceinture.

« Où… Où tu vas ? » questionna Dwayne, qui avait bien saisi à l'expression de Simon que quelque chose de grave venait de se produire.

« Reste ici et veille sur Finnick, s'il te plaît. » répondit simplement Fangmeyer, dont la voix râpeuse laissait entendre qu'il avait la gorge sèche, sans doute nouée par une quelconque angoisse.

Néanmoins, avant de se diriger vers la sortie, il alpagua une dernière fois le fennec, se penchant au-dessus du canapé pour le secouer d'une patte nerveuse. Finnick poussa un grognement d'inconfort à ce contact, ce qui suffit à Fangmeyer pour s'assurer que son ami était un minimum conscient, et capable de l'entendre.

« Quant à toi, Finn', tu tiens ta langue… Si j'apprends que t'as balancé quoique ce soit à mon frère en mon absence, je te fous en cellule. C'est clair ? »

« Va chier, Fang'… » répondit simplement le fennec avant de se rouler en boule.

Visiblement, ce code langagier particulier dû satisfaire le loup blanc, qui acquiesça en souriant avant de se diriger vers la sortie de l'appartement, Dwayne sur les talons.

« Simon, attends… Qu'est-ce qui se passe ? C'est quoi un 187 ? »

Fangmeyer se figea sur le pas de la porte, la patte déjà posée sur la poignée. Il poussa un soupir, sachant très bien qu'il ne servirait à rien de mentir à son frère sur le sujet, car il s'empresserait d'aller vérifier sur internet, de toute manière.

« Un 187, c'est un meurtre, Dwayne. » répondit le loup blanc sans se retourner, avant de faire pression sur la poignée pour ouvrir la porte de l'appartement.

Le jeune loup fut parcouru d'un frisson, tandis que son frère franchissait le palier.

Une fois qu'il fut parti, Dwayne resta un moment interdit, considérant les derniers évènements d'un air distant et quelque peu médusé. C'était dans ces moments particuliers où il se disait que son frère avait tout de même un certain mérite à faire ce travail… Même si cela se résumait souvent à devoir faire face aux pires atrocités imaginables. Au bout du compte, ce double 187 avait été une porte de sortie improvisée pour Fangmeyer, lui donnant l'opportunité de mettre un terme précipité à une conversation à laquelle il avait certainement voulu échapper. Non pas que Dwayne ait encore eu un quelconque espoir d'en tirer quelque chose, de toute manière… Il avait bien senti que son frère demeurerait un roc face à ses doléances, et bien qu'il en éprouvât une certaine forme d'amertume, étrangement il ne parvenait pas à réellement lui en vouloir.

De toute manière, il avait été presque aussi parlant dans ses non-dits que s'il lui avait tout révélé. Au moins, Dwayne avait obtenu la confirmation qu'il y avait bien une vérité sous-jacente à toute cette affaire, et que la police détenait des informations qu'elle dissimulait aux yeux du public quant à la culpabilité réelle de Dawn Bellwether. Pour quelle raison exactement ? Il n'en avait pas la moindre idée… Mais il ne manquerait pas de le découvrir par lui-même, quitte à fourrer son museau là où il ne le fallait pas. Iris le valait bien… Et au-delà de ça, il n'agissait pas uniquement pour elle, en somme. Il en avait l'intime conviction, désormais. Il s'était engagé sans vraiment s'en rendre compte dans une forme de lutte personnelle à l'encontre de l'instigateur mystérieux qu'il soupçonnait d'être à l'origine de tout ce qui allait de travers à Zootopie depuis ces derniers mois. Non pas qu'il estima avoir une quelconque chance de le confondre… Mais au moins, il essaierait, avec ses maigres moyens.

Il s'en retourna donc vers le salon, se demandant s'il pourrait obtenir quelque chose de ce fameux Finnick. En temps normal, il se doutait bien qu'un ami de son frère aurait joué le jeu du silence… Mais le fennec était ivre. Il y avait peut-être moyen de le faire gaffer.

« Hey ! » l'alpagua Dwayne en se penchant par-dessus le canapé. « Vous avez besoin de quelque chose ? »

« Seulement qu'tu la fermes… Tes jérémiades me flanquent un de ces mal de crâne… » marmonna le fennec, qui visiblement ne faisait pas grand cas de la politesse.

Dwayne grimaça un instant. Il ne s'était pas attendu à une collaboration pleine et entière d'entrée de jeu, mais il devait bien avouer que ce premier échange ne pouvait pas se qualifier de réellement « satisfaisant ». Il se racla donc la gorge, avant de reprendre d'un air plus détaché : « Et doooonc… A propos de Bellwether ? »

Le fennec maugréa quelques secondes avant de se redresser légèrement, tournant son regard vitreux vers son interlocuteur : « Petit… J'suis pas ta frangine. On va pas passer la soirée à se faire des couettes en jouant à action ou vérité. »

Cependant, l'expression de Finnick se décontracta un peu lorsqu'il croisa le regard enfiévré et empli d'assurance de Dwayne. Il dû alors comprendre la détermination qui animait le jeune loup, ne serait-ce qu'un peu, au-delà de la brume alcoolique dans laquelle il flottait. C'était le genre de visage qu'il aimait voir. Celui du courage et de l'obstination. Il poussa un petit soupir avant de se laisser retomber contre le canapé, semblant en apprécier le confort en y enfonçant sa joue.

« J'ai rien à t'dire, gamin. » lâcha-t-il finalement, un léger sourire au coin du museau. « J'veux pas contrarier ton frère. »

« Je vois… » souffla Dwayne d'un air un peu dépité.

Il se redressa en détournant la tête. Il était regrettable à ses yeux de ne pas pouvoir profiter des confidences maladroites de Finnick… Mais ce-dernier, aussi alcoolisé fut-il, semblait rester un minimum maître de ses capacités rationnelles. Il ne lâcherait rien gratuitement, c'était à craindre… Le jeune loup s'en voulut un peu d'avoir tenté de lui extorquer des informations contre son gré. La manœuvre lui semblait un brin malhonnête, maintenant qu'il y songeait. Mais au bout du compte, il ne s'en trouvait pas plus avancé.

Instinctivement, son regard glissa en direction de l'ordinateur de Simon… Il en avait découvert le mot de passe près d'un mois plus tôt. Pas parce qu'il avait souhaité en tirer quoique ce soit, mais juste parce qu'il s'ennuyait, et que cette barrière lui avait semblé un défi amusant à relever. Au final, il n'avait même pas consulté le contenu des documents informatisés de son frère… La résolution du mystère avait suffi à le distraire, et ça n'allait pas plus loin que ça. En dépit de son intelligence supérieure à la moyenne, Dwayne restait un mammifère des plus corrects. Il ne se serait pas fourvoyé à manquer de respect à l'intimité de son frère, sous le seul prétexte qu'il pouvait se le permettre. Mais là, les choses étaient différentes… Avec un peu de chance, il pourrait avoir accès aux informations qu'il désirait en farfouillant un peu dans le disque dur. Mais également dans les documents de la sacoche de Simon, que ce-dernier avait négligemment déposé sur son bureau, et qu'il n'avait pas pensé à ranger, puisqu'il était reparti en catastrophe… D'habitude, le loup blanc enfermait son sac de travail dans l'armoire sécurisée où il disposait également ses armes de service, un casier en acier épais, verrouillé par un boîtier à code. Une sécurité que Dwayne ne se serait jamais autorisé à défier, pour le coup, même s'il en avait eu les moyens… Non pas qu'il se serait senti incapable d'y parvenir, bien au contraire. Mais le jeune loup n'avait jamais eu une grande passion pour les armes, et préférait les savoir enfermées derrière une porte dont il n'avait pas la clé. Simple mesure de précaution différée. Ça l'aidait à dormir sur ses deux oreilles.

Il fit donc un pas en direction du bureau, et se figea en entendant Finnick maugréer et se tortiller sous son plaid… Le fennec allait-il se rendre compte de quelque chose ? Et si c'était le cas, irait-il tout balancer à Simon ? Loin d'arranger les choses, ou de lui fournir la moindre information, sa présence mettait ses plans en péril. Légèrement excédé, l'angoisse lui nouant la gorge, Dwayne restait figé au milieu du salon, son regard glissant du canapé au coin bureau, manifestant une forme d'hésitation impatiente.

Alors, la voix de Finnick lui parvint, lente et graveleuse : « Hey, loupiot… J'ai dit que j'avais rien à t'dire, pas vrai ? Mais j'ai rien à dire à ton frère non plus, tu sais… La seule chose que j'ai l'intention de faire, c'est de squatter votre canapé et de vous piquer des gaufres demain matin. Ça se limitera à ça… »

Alors il savait tout ? Il avait anticipé ce que Dwayne allait faire ? Et dire qu'il avait considéré ce fennec comme un pauvre ivrogne au QI d'huître… Il semblait bien qu'en dépit de son état déplorable, il restait particulièrement lucide sur l'environnement qui l'entourait, et les intentions des mammifères qui le peuplaient. Le jeune loup resta interdit un instant, considérant les propos de Finnick, avant de se laisser aller à sourire légèrement… En somme, le fennec lui laissait le champ libre, tout en se dédouanant d'une quelconque responsabilité.

Pour la première fois depuis longtemps, Dwayne eut le sentiment d'être considéré en adulte. Et rien que pour la gratification d'un tel sentiment, Finnick avait d'ores et déjà gagné tout son respect.

« On n'a pas de gaufres… » précisa néanmoins le jeune loup d'une voix rieuse, dont il peina à dissimuler les inflexions euphoriques.

« Ah ouai ? » maugréa le fennec d'un air circonspect. « Bah ! Y a bien un loupiot dans l'coin qui ira en acheter pour son tonton Finn' demain, aux aurores, avant qu'il se réveille. Il se dira qu'il lui doit bien ça… Pas vrai ? »

Bien malgré lui, Dwayne ne put réprimer un ricanement, et hocha la tête.

« C'est sûr. » acquiesça-t-il. « Peut-être même qu'il prendra des croissants. »

Pour toute réponse, le jeune loup vit seulement une petite patte se redresser depuis le canapé, le pouce pointé vers le plafond.


Lorsque Fangmeyer arriva sur les lieux du drame, une effervescence particulière s'était déjà instaurée, balai endiablé et semi-organisé, où les diverses équipes en place officiaient chacune à leurs besognes. Ici, les agents du ZPD dressaient un cordon de sécurité, maintenant à distance les curieux, ainsi que la presse, qui arrivaient en masse. Là, les équipes scientifiques et quelques membres du bureau légiste faisaient des relevés au niveau des corps, qui avaient été recouverts par des draps blancs, souillés par endroits d'éclats rougeoyant… Plus de draps que de victimes, d'ailleurs, signe que celles-ci avaient sans doute été partiellement démembrées. Fangmeyer eut alors le loisir de regretter les trois bocks de bière qui remplissaient son estomac par ailleurs vide, et se sentit légèrement nauséeux.

Une patte ferme se déposa sur son épaule, raffermissant sa prise sur son corps chancelant. Le loup blanc tourna un regard vitreux vers le lieutenant Delgato, qui lui fit un petit signe de tête afin de lui indiquer qu'il voulait lui parler à l'écart. Le tigre n'avait pas l'air réjoui le moins du monde, sa mine grave laissant augurer du sinistre de la situation.

Ils contournèrent l'espace délimité qui avait été dressé autour des cadavres, et le loup laissa une nouvelle fois son regard courir sur ces draps blancs, qui ne parvenaient pas vraiment à dissimuler l'ampleur du carnage. Une pièce à conviction, laissée en place pour le moment, avait été adjointe d'un petit bâtonnet planté dans le sol, sur lequel était fixé un numéro d'immatriculation… Il s'agissait d'un masque figurant le faciès grimaçant d'un cheval, taillé dans du bois, grossièrement recouvert de peinture blanche, elle-même émaillée de gouttelettes de sang. Celui ou celle qui s'en était vu affublé reposait à présent sous une bâche, ce qui subsistait de son corps s'apprêtant également à se voir étiqueté, rangé, classé. Autour du charnier, une sorte de symbole avait été dessiné à même la pelouse, visiblement à la chaux… Les corps étaient savamment disposés à l'intérieur, comme pour figurer une sorte d'harmonie artistique… Si l'on pouvait employer un terme aussi déplacé face à tant d'horreur. Un frisson parcourut l'échine de Fangmeyer, dont la gorge s'était un peu plus resserrée. Ce n'était pas la première scène de crime à laquelle il devait faire face depuis son arrivée au sein des forces de l'ordre, mais il n'avait jamais été confronté à une telle forme de brutalité. Et surtout pas à quelque chose d'aussi malsain.

« Qu'est-ce qui s'est passé, lieutenant ? » parvint-il finalement à articuler, tandis que Delgato faisait halte sous le couvert d'un arbre qui les dissimulait partiellement de la foule grandissante de curieux, mais surtout des oreilles indiscrètes des journalistes.

« Deux joggeuses ont trouvé les corps il y a environ une demi-heure… Elles sont en état de choc. Notre cellule psychologique les as prises en charge. »

« Et tout ce foutoir ? »

« Difficile à dire pour l'instant… On n'a pas encore l'identité des victimes, mais à la vue de leur dégaine, ce sont des types qui viennent des bas-fonds. Sans doute des membres de gangs… Peut-être des subordonnés de la Famille, on n'en est pas certains. »

« Sexes et espèces ? » poursuivit Fangmeyer, qui notifiait toutes les informations dans son calepin. Agir de manière précise et professionnelle l'aidait à garder ses pensées à distance du carnage qui se dressait à quelques mètres de lui. Il craignait de ne serait-ce que laisser son regard glisser à nouveau dans cette direction.

« Deux mâles. Un phacochère et un ocelot. »

« C'est un règlement de compte entre gangs, selon vous ? » demanda le loup blanc, qui n'y croyait lui-même pas du tout.

« Dans ce coin de la ville ? Pas la moindre chance… C'est une mise en scène. »

Une voix grailleuse et traînante intervint alors, surprenant les deux officiers dans leurs échanges : « Bien sûr que c'est une mise en scène. »

Ils tournèrent la tête vers l'origine de cette voix, portant leurs regards sur une hyène de sexe masculin, qui était agenouillé à proximité des corps, et semblait particulièrement s'intéresser au symbole dessiné au sol, dont il essayait visiblement de dresser une esquisse sur son propre calepin. Engoncé dans une longue veste grise, un borsalino de la même teinte figé sur son crâne osseux, à la mine vieillissante, le mammifère se redressa, grimaçant à ce seul mouvement, qui fut accompagné d'une série de craquements articulaires particulièrement audibles. Il tourna son visage buriné vers Fangmeyer et Delgato, dévoilant deux yeux d'un bleu vif, brillant derrière l'écran d'une paire de lunettes de vue, qui surplombait son museau balafré d'une épaisse cicatrice en forme de griffure. Son pelage avait perdu de son lustre et grisonnait aux extrémités… Visiblement, cette hyène avait déjà un certain âge, et à sa mine renfrognée, ne semblait pas correspondre aux critères de jovialité dont on avait souvent tendance à affubler son espèce.

« Vous êtes qui, vous ? » demanda Fangmeyer d'une voix emplie de méfiance.

La question lui valut un coup de coude bien senti de la part de Delgato qui, pour sa part, s'était redressé et effectuait présentement le salut officiel que l'on devait manifester devant un supérieur.

« Pardonnez mon subordonné, inspecteur Summerlaugh. » déclara-t-il sur un ton solennel.

« Ça va, ça va. Repos, lieutenant. » répondit sobrement le dénommé Summerlaugh en secouant la tête.

« Désolé si je vous ai semblé brusque… » s'excusa Fangmeyer, encore un peu confus. « Mais je ne vous avais jamais rencontré auparavant, inspecteur. »

« Techniquement, je suis à la retraite. » explicita la hyène en détournant le regard. « Mais face au manque d'effectif dont vous souffrez actuellement, Adrian m'a demandé de reprendre du service. » Summerlaugh secoua la tête, comme pour chasser une idée déplacée, avant de se corriger : « Le chef Bogo, je veux dire. »

« Oh ! » s'exclama Fangmeyer, qui venait tout à coup de faire le lien. « C'est donc vous la légende du ZPD qui va faire équipe avec Judy à son retour ? »

« Qui c'est ça, Judy ? » questionna Summerlaugh d'une voix éteinte, portant la patte à la poche de poitrail de sa longue veste, afin d'en extraire un paquet de cigarettes de la marque Lucky Claws.

« Le lieutenant Hopps. » précisa le loup blanc d'un air un peu plus interdit, tandis que la hyène allumait sa cigarette au moyen d'un Zippo qu'il avait tiré d'on ne savait vraiment où.

« Je suis venu prêter patte forte au ZPD, pas faire du baby-sitting. » maugréa Summerlaugh d'une voix détachée, en rejetant une quantité impressionnante de fumée par ses naseaux. « Peu importe les recrues qu'Adrian me collera entre les pattes. C'est pas mon problème. »

Fangmeyer grimaça face à cette réponse… Il ne connaissait pas Summerlaugh depuis très longtemps, mais la hyène ne lui faisait pas une première impression des plus réjouissantes. Il eut une pensée émue pour la pauvre Judy, qui se retrouverait à faire équipe avec un énergumène visiblement peu sympathique, d'ici quelques jours… Légende du ZPD ou pas, retraité ou non, ce type n'était ni avenant, ni ouvert… Ni même poli, d'ailleurs.

« Vous travaillez sur l'implication des Gardiens du Troupeau dans tout ce bordel, pas vrai ? » questionna la hyène sur un ton distrait.

« Entre autres choses, oui… » maugréa Fangmeyer, qui se demanda s'il était autorisé à préciser que leur enquête personnelle s'orientait d'avantage vers la Compagnie 112… Mais préféra au final s'abstenir. Pas uniquement en respect de la confidentialité imposée par le document qu'il devrait remettre le lendemain à Sully Kerrigan, et qui fixait très nettement le cadre très strict (et malheureusement assez restreint) de leurs investigations, mais surtout parce que Summerlaugh ne lui attirait pas la moindre sympathie, et encore moins une quelconque confiance.

« Ces deux types étaient complètement camés. » précisa l'inspecteur en lançant un regard dubitatif aux cadavres. « Ils se sont joyeusement entretués sous l'effet du Hurleur Sauvage. »

« Avant ou après avoir pris le temps de dessiner ce charmant sigle au sol ? » ironisa le loup blanc, son attitude provocatrice ayant une tendance certaine à excéder Delgato, qui ne put restreindre un soupir de frustration.

Summerlaugh, pour sa part, resta totalement insensible à la réflexion de son interlocuteur, qu'il se contenta de jauger d'un œil biaisé, avant de focaliser son attention sur la cigarette qu'il consumait à petites bouffées. Finalement, il se racla la gorge, avant de reprendre : « Ils se sont contentés de se shooter et de se battre à mort. Pas ici. Les corps ont été déplacés par des tiers, c'est certain… Sans doute ceux qui ont organisé tout ça, d'ailleurs. C'est à eux qu'on doit le tracé du symbole dont vous semblez apprécier la patte artistique, officier. »

« Et le Hurleur Sauvage, alors ? C'est concrètement confirmé, du coup ? » s'enquit Delgato, désireux de faire repartir les échanges sur un degré de professionnalisme plus affirmé.

« J'ai vu venir cette saleté, même avant d'être rappelé au service. » explicita Summerlaugh en un souffle, manifestant pour la première fois une certaine forme d'émotion, proche de la frustration contenue. « Dès les attaques sur les Marches pour la paix, j'ai dit à Adrian que ça sentait pas bon. »

« Vous avez fait les dernières années de votre carrière comme commissaire divisionnaire à la ZDEA… Vous aviez déjà vu quelque chose de semblable, là-bas ? »

Fangmeyer écarquilla les yeux, surpris d'apprendre qu'un inspecteur du ZPD soit parvenu à se faire muter comme supérieur hiérarchique auprès de la Zootopia Drugs Enforcement Administration, le bureau fédéral en charge de la lutte contre les narcotrafiquants en tous genres. Habituellement, ces administrations étaient extrêmement cloisonnées. On y entrait par la petite porte, ou par les coursives fédérales… Certainement pas par la voie policière. Il était de notoriété publique que les différents représentants de la défense publique avaient du mal à s'entendre et à travailler de concert, percevant leurs propres juridictions comme des chasses gardées, où elles estimaient que les autres n'avaient pas à fourrer leurs museaux. ZPD et ZDEA se détestaient cordialement, par ailleurs, et n'hésitaient pas à se mettre des bâtons dans les roues à la moindre occasion, pour s'accaparer le privilège d'une enquête.

« Non, rien de semblable. » commenta finalement Summerlaugh d'une voix distante, ramenant Fangmeyer à la réalité. « A l'époque, vous m'auriez parlé de ces histoires de sérum, et je vous aurais dit d'arrêter de vous gaver de science-fiction… »

Il poussa un ricanement rauque, avant d'être pris d'une légère quinte de toux, qui fut accompagnée d'une projection de cendres depuis l'embout de sa cigarette… A l'audition d'une telle fluxion, il était certain qu'il aurait mieux valu pour lui qu'il lève le pied sur le tabac, avant que ce-dernier n'ait raison de lui. Mais comme pour toute réponse à sa toux, il ne trouva rien de mieux que d'aspirer une nouvelle bouffée de fumée, Fangmeyer en conclut que Summerlaugh faisait peu de cas de sa santé.

« Bref… » conclut finalement la hyène. « J'étais à côté de la plaque. Et ça ne se reproduira plus. »

« Je suppose qu'en raison de votre expertise en la matière, le chef Bogo va vous confier le dossier sur le Hurleur Sauvage ? » demanda Delgato, qui cherchait déjà à visualiser qui seraient ses futurs interlocuteurs dans le cadre de sa propre enquête, qui ne manqueraient pas de dévier dans ces directions, c'était certain.

« C'est déjà fait. » confirma Summerlaugh. « Si je suis aux commandes de cette affaire, on pourra éviter à la ZDEA de vouloir se l'accaparer. »

On pouvait dire que ça ne jouait pas à la loyale du côté du ZPD, pour le coup. Bogo avait finement placé ses pions, pour une fois. Sans doute avait-il anticipé la prise d'importance plausible de l'émergence de cette nouvelle drogue dans les quartiers malfamés de la ville, et avait eu le bon sens de prendre la menace au sérieux. En rappelant Summerlaugh à son service, il court-circuitait la ZDEA, dont l'inspecteur était un ancien commissaire divisionnaire… Ainsi, il conservait la primeur de toutes les parcelles de l'enquête, sans avoir à jouer des coudes avec les fédéraux. Plutôt malin, quand on y pensait.

De fait, Fangmeyer savait à présent ce à quoi Judy serait affectée à son retour… Elle complèterait l'équipe d'investigation de Summerlaugh dans son enquête sur le Hurleur Sauvage. Elle ne serait certainement pas déçue par une telle affaire, particulièrement dense et épineuse… Et au moins, il y avait des chances pour qu'ils soient amenés à travailler ensemble, finalement, car il ne faisait aucun doute que leurs enquêtes se croiseraient, à un moment ou à un autre, la Compagnie 112 étant impliquée, de près ou de loin, quant à l'apparition du Hurleur Sauvage dans les rues de Zootopie.

« Peu importe. » déclara finalement la hyène en secouant la tête, et en se rapprochant d'eux. « Delgato… » reprit-il, sa cigarette entre les dents, avant de tourner vers le tigre la reproduction du dessin tracé au sol qu'il avait effectué dans son calepin. « Cette symbolique vous parle, peut-être ? »

Le symbole en lui-même était assez complexe, figurant un cercle entrecoupé par plusieurs lignes médianes, qui se joignaient en son centre sous la forme d'une corole aux extrémités anguleuses.

Le tigre secoua la tête, répondant pas la négative. « Désolé, inspecteur… Je n'ai jamais rien vu de tel. »

« C'est le symbole des apatrides » intervint une nouvelle voix, claire et féminine, qui attira l'attention du trio vers le chemin d'accès principal. Décidemment, c'était la soirée des interventions imprévues, ironisa Fangmeyer, en voyant arriver vers eux Sully Kerrigan. Elle était vêtue de la même manière que lors de leur précédente rencontre du jour, à ceci près qu'elle avait revêtu un veston en skaï noir, bardé de boucles argentées.

« Et on peut savoir qui vous êtes, mademoiselle ? » questionna Summerlaugh d'une voix torve.

« Sully Kerrigan. » répondit sobrement la chauve-souris, avant de tendre sa patte ailée vers lui.

L'inspecteur considéra la main qui lui était tendue pendant une demi seconde, mais n'extirpa pas sa propre patte de sa poche pour autant, se contentant de répondre sur un ton las : « Et qu'est-ce qui vous donne le droit de vous promener sur une scène de crime, mademoiselle Kerrigan ? »

« Oh… » grimaça la chauve-souris, avant de retirer sa patte, se moquant ouvertement de ne pas avoir reçu de réponse à son geste de cordialité. Elle farfouilla dans la poche de son veston, afin d'en extraire un document officiel, qu'elle tendit à Summerlaugh. Celui-ci s'en saisit avec dédain, et commença à le parcourir du regard.

« Comme vous le constaterez, inspecteur, je suis officiellement accréditée par l'armée comme représentante légitime du ZPD, pendant toute la durée de ma mission de Conseillère Technique auprès de ses équipes d'intervention. »

« Je sais lire, merci. » répliqua froidement la hyène avant de rendre son papier à Kerrigan d'un mouvement sec.

La chauve-souris lança un regard un peu désarmé à Delgato et Fangmeyer, comme pour s'assurer qu'il était normal de faire face à un tel manque de considération. Si l'expression du tigre demeura fermée, le loup blanc eut au moins le mérite d'hausser les épaules en levant les yeux au ciel.

« Je vois… » bredouilla Sully en repliant son accréditation.

« Vous disiez, à propos des apatrides ? » questionna Summerlaugh en se détournant d'elle, afin de reporter son attention sur la scène de crime.

La chauve-souris croisa ses ailes sur sa poitrine, essayant de faire bonne figure en dépit de l'irritation qu'elle ressentait en cet instant, et poussa un soupir avant de développer ses explications. « C'est un symbole employé par les mercenaires dans certains pays du vieux continent… Une sorte de signature, qui leur permet de signifier qu'ils n'appartiennent à aucune patrie, n'obéissent à aucune loi, et ne sont redevables à personne. »

« Des chiens de guerre… » bredouilla Summerlaugh en laissant courir son regard sur les lignes blanches tracées à la chaux.

« Ce qui veut dire ? » tenta Fangmeyer en se frottant distraitement la tête.

La hyène lui lança un regard dubitatif, avant d'hausser les épaules en prenant une nouvelle bouffée sur sa cigarette. Il ne lâcha pas le moindre mot, et s'éloigna d'un pas lent pour faire le tour du symbole d'un air méditatif, les abandonnant sur ces paroles sans développer d'avantage sa pensée.

Une fois qu'il fut suffisamment éloigné, Fangmeyer lança un coup d'œil à Delgato, qui demeurait stoïque.

« Très sympathique, la légende du ZPD… » ironisa le loup blanc. « Je suis certain que Judy va apprécier. »

« Elle devrait se considérer chanceuse. » contesta Delgato en secouant la tête. « Elle apprendra certainement plus auprès de lui qu'avec quiconque. »

« Je lui laisse volontiers ce plaisir. » répliqua Fangmeyer, tandis que Sully se rapprochait d'eux, l'air préoccupé.

« Cette attaque, c'est un coup de la Compagnie 112. » commenta la chauve-souris d'un air un peu détaché.

A cette information, le sang de Fangmeyer ne fit qu'un tour. Il écarquilla les yeux, saisissant le mouvement de surprise relativement similaire qui animait Delgato.

« Comment ? Vous… Vous en êtes sûre ? » demanda le tigre, qui attendait certainement d'avantage d'explications.

« Cette scénographie macabre évoque le Théâtre de Traque… » développa Sully en pointant la scène de crime de l'aile. « Les masques, l'improbabilité des espèces impliquées… On joue sur leurs identités, sur ce qu'ils sont réellement. Un prédateur porte le masque de la proie, et inversement, une proie joue le rôle du prédateur… On les lance dans une traque scénarisée, où ils s'entretuent pour le plaisir macabre d'un public en manque d'agressivité. »

« Mais quel public, pour le coup ? » intervint Fangmeyer. « Personne ne se réjouit à voir une chose pareille… Pas ici… Plus à notre époque ! »

« Ah oui ? » répliqua insidieusement Kerrigan. « Et eux, alors ? »

D'un mouvement leste du bras, elle désigna la foule des badauds rassemblés autour du périmètre de sécurité, les caméramans et journalistes occupant le devant de la scène, essayant d'obtenir le meilleur angle de vue sur le carnage, tout en pressant les officiers de police de tout un tas de question sur les circonstances des meurtres, et sur les implications possibles.

Fangmeyer saisit d'ailleurs l'altercation entre Bogo et un journaliste de ZNN. Il ne perçut pas clairement la réponse colérique du buffle, mais parvint néanmoins à capter un charmant « … jouer les charognards, pas vrai ? » qui lui sembla pour le coup de circonstance.

« Selon vous, cette mise en scène a pour but de… distraire la ville ? » demanda Delgato d'un air incrédule.

« Ça vous choque, pas vrai ? » rétorqua Sully en tournant vers le tigre un regard sec, où ne se reflétait aucune forme d'émotion. « C'est pourtant vrai… Maintenir focalisée l'attention du peuple sur le danger tacite qui existe au sein de cette société cosmopolite, où prédateurs et proies vivent en supposée harmonie, c'est le meilleur moyen pour la Compagnie 112 de s'assurer que chaque habitant de Zootopie se sente particulièrement en danger. »

« Et pourquoi ce serait particulièrement la Compagnie 112 ? » questionna Fangmeyer, qui essayait de profiter de la situation pour obtenir plus d'informations sur les éléments de l'enquête qui l'intéressaient vraiment. « Ça pourrait très bien être un coup des Gardiens du Troupeau, voire même un règlement de compte entre gangs. »

« Il ne fait aucun doute à mon sens que les Gardiens du Troupeau ne sont qu'une façade destinée à camoufler les véritables activités de la 112. » explicita Sully, qui ne fit alors que confirmer un doute qui subsistait depuis longtemps dans l'esprit de Fangmeyer. « Quant à ce qui me fait penser que c'est bien eux qui ont agi, c'est parce que je connais leur mode opératoire, et que c'est typiquement le genre de stratégie par traumatisme psychologique qu'ils emploient habituellement. »

« Ce qui veut dire qu'on peut s'attendre à ce que des horreurs pareilles se reproduisent… » commenta Delgato en laissant courir un regard effrayé sur le carnage qui se dressait à ses pieds.

« Mais pourquoi ? » s'enquit Fangmeyer, qui tentait encore de comprendre la logique de telles actions. « A quoi ça va les mener ? »

« A maintenir le climat de peur qu'ils ont déjà instauré… A brouiller les pistes… A désorganiser nos effectifs… » explicita Sully d'une voix aussi froide que posée, exposant la logique tacite (et terrifiante) qui se dessinait derrière les actes meurtriers de la soirée. « A détourner notre attention de leurs véritables objectifs… »

« Et à qui ça profitera ? » demanda finalement Delgato, qui commençait déjà à y voir un peu plus clair.

« Ça, Delgato… J'en ai comme une vague idée. » répondit Fangmeyer en faisant un petit mouvement du menton en direction de la foule, qui venait de s'écarter pour laisser apparaître Carter Spitfar. Presque aussitôt, toutes les caméras s'étaient braquées sur lui, et les journalistes se pressaient à son encontre, multipliant les questions pour obtenir son avis et ses impressions sur la situation.

Le discours qui allait suivre ne manquerait pas de donner raison au loup blanc.


Nick se réveilla aux aurores, le lendemain matin. Il n'avait quasiment pas fermé l'œil de la nuit, et n'était tombé dans un sommeil, heureusement dénué de rêves, qu'une heure plus tôt environ. Il tourna ses yeux épuisés vers le radioréveil qui trônait sur la table de chevet jouxtant la tête de lit. Celui-ci indiquait six heure quarante-huit du matin… Inutile espérer pouvoir se rendormir… De toute manière, il n'avait pas prévu de s'offrir le luxe d'une grasse matinée aujourd'hui. Ils avaient beaucoup de route à faire jusqu'à Bunnyburrow, et il avait programmé l'alarme de son réveil pour sept heures… En somme, il lui restait moins d'un quart d'heure avant que l'appareil ne sonne le glas du sommeil de Judy, qui dormait paisiblement, lovée contre lui, l'une de ses pattes passée autour de son cou.

Ils étaient nus tous les deux, bien qu'ils n'aient pas faits l'amour la veille… L'ambiance de la soirée ne s'y était pas particulièrement prêtée, à vrai dire, mais Judy lui avait expliqué qu'au cours de ses chaleurs, elle préférait dormir nue si elle en avait l'occasion, les textiles ayant tendance à irriter ses nerfs à fleur de peau, surtout la nuit. Pour ne pas contrevenir à sa gêne éventuelle, le renard l'avait imité en ce sens, se demandant jusqu'à la dernière minute si cette manœuvre n'était pas qu'un prétexte visant à dériver sur des activités nocturnes un brin érotiques… Mais Judy était tombée comme une masse, et s'était endormie sans demander son reste, juste après l'avoir embrassé et lui avoir souhaité bonne nuit. Du coup, avoir sa petite-amie nue, pelotonnée contre lui, n'avait pas non plus contribué à l'aider à trouver le sommeil, son désir incontrôlable fluctuant à divers moments de la nuit, où il avait presque failli la réveiller afin de pouvoir lui faire l'amour, et se décharger un peu de toute cette frustration incontrôlable qui l'envahissait. Mais il s'était retenu de le faire, car à plusieurs niveaux, il aurait jugé cette conduite déplacée… Déjà parce qu'il devait l'admettre : cette frustration n'était pas d'ordre sexuelle, du coup y répondre de cette manière aurait été presque insultant pour la relation qu'il entretenait avec Judy. Ensuite, il n'aurait pas souhaité que la lapine le voit ainsi démuni, à chercher du réconfort dans une démonstration d'affection physique… Ça n'aurait, de surcroît, rien résolu vis-à-vis de ce qui le préoccupait.

Ce n'était pas tant les évènements dramatiques de la soirée, auxquels il s'était finalement presque inconsciemment attendu, qui l'avaient privé de sommeil… Mais plutôt la conversation qu'il avait eue avec Judy, dans la chambre, alors que sa colère s'apprêtait une nouvelle fois à lui faire perdre tout contrôle sur son esprit raisonné. La lapine lui avait donné une magistrale leçon, et lui avait ouvert les yeux sur le lent déclin qui l'avait gagné depuis qu'ils avaient subi l'attaque du Berger. Il devait bien l'admettre, avant cette intervention de la part de celui qu'il considérait sans vergogne comme son pire ennemi à ce jour, il avait commencé à croire à nouveau en une chose qu'il pensait avoir perdue depuis longtemps… Son envie de contribuer à un monde meilleur, d'être une part intègre et active d'une existence plus juste pour tous, y compris lui-même. Un espoir éphémère auquel il avait aspiré pendant sa jeunesse, et que les déviances de la vie avaient cordialement piétiné, et fini par étouffer. Du moins était-ce ce qu'il croyait jusqu'à faire la rencontre de Judy, qui avait finalement trouvé le moyen de faire renaître cette petite lueur d'espoir au fond de son âme… Elle n'avait jamais été concrètement éteinte, seulement en sommeil. Mais depuis quelques jours, il l'avait à nouveau oublié, alors même qu'il pensait vivre un bonheur insoupçonné auprès de la femelle que son cœur avait choisi… Et pourtant, une part fugace de lui-même avait recommencé à instiller ce doute insidieux au fond de son être… Et il avait finalement explosé, la veille, révélant ses craintes, ses doutes, son envie de tout laisser tomber.

Judy avait-elle prit cela contre elle-même, voire contre leur couple ? Nick n'en était pas certain… Il demeurait que c'était par le biais de ce qu'ils représentaient l'un pour l'autre qu'elle lui avait offert une nouvelle porte de sortie. Une nouvelle patte tendue pour le tirer dans la bonne direction. Encore une fois. A croire qu'elle serait toujours là pour le redresser, si jamais il faisait un faux pas… Et s'il devait être parfaitement honnête avec lui-même, il se demandait s'il le méritait réellement. Pour lui, tout semblait évident… Il s'était comporté envers Judy de la manière qu'il estimait la meilleure, considérant la lapine comme ce qu'elle était à ses yeux : la femelle de sa vie. Mais pour autant, sa conduite n'avait pas forcément été dans ce sens, et ses actes n'entraient pas en adéquation avec son ressenti. Il avait été dur, et injuste… Egocentrique et égoïste, encore une fois. Dans sa détresse, induite par son état particulier, il avait négligé la force qu'elle déployait pour essayer de lui garder la tête hors de l'eau. La souffrance muette et contenue de sa propre crainte, qu'elle avait refoulée au loin afin de se consacrer uniquement à son bien-être. Mais lui n'avait été en mesure que de s'enfoncer toujours plus profondément dans les stigmates de son mal… Cela tenait au fait qu'il ressassait énormément sur son passé, ces derniers-temps, et qu'il ne pouvait se soustraire à l'idée que Judy subissait toutes ces épreuves, parce que les évènements les plus honteux et violents de son vécu venaient finalement toquer à la porte de son présent, désireux de lui faire payer la facture (avec dettes, intérêts, pertes et fracas) de ses fautes passées…

Et la désagrégation progressive de Zootopie se dressait en toile de fond de cette crise personnelle, presque comme si la cité dans laquelle il avait toujours vécu se faisait le reflet de sa propre déchéance. C'était moralement insupportable… Mais en dépit de tout, Judy décidait de faire face, en se raccrochant à ce qui était essentiel à ses yeux. Et elle voulait qu'il en aille de même pour lui, qu'il fournisse ces efforts, si simples en apparence… Seulement ménager la volonté d'y croire, et de se battre pour ce qui était juste. Que ce soit pour eux, pour leur couple, ou pour tout le reste, cela se résumait seulement à ça. Faire face et croire en ses forces, à l'énergie qu'ils pouvaient puiser l'un dans l'autre. L'espoir.

Il laissa glisser son regard vers la lapine endormie, dont le souffle apaisé glissait au creux de son cou, soulevant son pelage… Et il ne put s'empêcher de sourire. Une seule personne pouvait tout changer. Il n'y avait jamais cru, avant de rencontrer Judy… Il se demanda une nouvelle fois sous quel prétexte il pouvait jouir d'une telle chance, après toutes les fautes qu'il avait commises. Mais la lapine n'aurait pas aimé qu'il raisonne ainsi… Aussi se contenta-t-il de la regarder, ne se focalisant que sur les impressions positives qui le gagnaient à chaque fois qu'il posait les yeux sur elle. Il l'aimait tellement… Il aurait seulement voulu le lui montrer aussi aisément qu'elle était capable de le faire à son égard. A croire que pour elle, c'était une seconde nature, une évidence… Cela coulait de source. Mais au final, il devrait se contenter de la certitude que la lapine se sentait bien à ses côtés… Suffisamment, en tout cas, pour déployer toute cette énergie en vue de préserver ce qu'ils représentaient l'un pour l'autre.

Au-delà de ça, il comprenait sans mal que la lapine ait été exténuée. La veille avait été une journée éreintante, riche en évènements bouleversants… Beaucoup de choses à assimiler, à accepter, trop d'émotions contradictoires, des moments de bonheur intense, et les crises les plus violentes qu'on pouvait imaginer… Une sorte d'ascenseur émotionnel erratique, auquel lui-même avait bien eu du mal à faire face. Le point d'orgue ayant bien sûr été l'attaque atroce sur ces deux pauvres mammifères, à Zootopie, et le discours honteusement intéressé de Carter Spitfar, le lama qui se proclamait défenseur d'un peuple qu'il était trop heureux de voir souffrir, car cela lui assurait de meilleures chances électorales.

Suite à leur conversation animée dans la chambre, qui avaient eu un effet répercutant des plus intenses sur Nick - et à ce seul souvenir, il renouvela pour lui-même la promesse qu'il avait faite à Judy -, l'ambiance n'était plus vraiment à la fête. Finalement, les deux mammifères étaient redescendus auprès de la famille du renard, mais plus personne n'avait grand appétit, à présent… Aussi, seule bonne nouvelle au milieu de ce marasme chaotique, ils furent quitte de devoir ingérer les terrifiantes lasagnes végétariennes de Dizzie (à charge de revanche, cela dit). Ils passèrent une bonne partie de la soirée à discuter des évènements, James se montrant particulièrement affecté par ce qu'il était capable d'en comprendre (et Judy fut surprise, et un peu inquiète, de constater qu'il en saisissait bien plus que ce qu'il aurait fallu), Natasha parvenant finalement, à grand mal, à les pousser à changer de sujet, et à s'ouvrir à des conversations plus heureuses, quoiqu'un peu artificielles… Finalement, Dizzie et James rentrèrent chez eux relativement tôt, trop affectés sans doute par la tournure des évènements, et Judy n'avait pas tardé elle-même à exprimer son envie de dormir… Sans doute préférait-elle prendre un peu de distance par rapport à tout ça, le réconfort du sommeil pouvant aider, dans ce genre de situations.

En somme, ce séjour à Atlantea se soldait sur une note relativement amère… Bien entendu, il n'avait jamais été question que cette courte visite soit des plus plaisantes, étant donné ce qui l'avait initialement motivée. Mais même au milieu de toutes ces sombres angoisses, il apparaissait des éclats lumineux qui marqueraient les souvenirs de Nick d'une note plus positive.

En l'espace de deux jours, il avait le sentiment d'avoir étrangement gagné en maturité.

Il était six heures cinquante-neuf, à présent. Nick se redressa doucement dans le but de couper l'alarme de son réveil… Quitte à réveiller Judy, autant que ce soit délicatement plutôt qu'au son strident d'un appareil électronique qu'on rêvait uniquement de pulvériser de bon matin. Il pressa le bouton « alarme – OFF » du radioréveil, et son regard glissa sur l'objet qui se trouvait juste à côté, négligemment déposé sur la table de chevet. Le coffre à souvenirs que Judy avait déniché la veille, contre toute attente, faisant preuve une nouvelle fois de cette étrange intuition qui lui était propre.

Nick le prit entre ses pattes, et ne put réprimer le léger sourire nostalgique qui le gagna. Il sentit Judy s'agiter en marmonnant à ses côtés… Bien entendu, en se défaisant de son étreinte, il l'avait certainement réveillée.

Elle redressa légèrement son visage empêtré de sommeil, et sans ouvrir les yeux, vint le glisser sous le bras de son renard, afin de pouvoir accéder à son torse et se serrer contre lui. Elle bâilla doucement, et frotta sa joue contre lui, déposant une fine couche de marquage odorant sur son pelage, un rituel matinal auquel Nick s'était (à grand plaisir) acclimaté.

« Bonjour mon cœur… » marmonna-t-elle d'une voix pâteuse, en entrouvrant les yeux.

« Bonjour… » répondit sobrement Nick, avant de faire glisser son museau vers le sommet de son crâne, et de doucement frotter son menton entre ses deux oreilles, afin de la marquer à son tour. Ce n'était pas quelque chose que les renards faisaient d'instinct… Mais il savait très bien que ce geste rassurait Judy, au-delà de simplement lui faire plaisir. Et s'il devait être parfaitement honnête, il aimait beaucoup ça, lui aussi.

Judy releva son visage, afin de pouvoir l'embrasser. Le premier baiser de la journée venait toujours relativement tôt… Et c'était toujours elle qui venait le chercher. Très tactile en général, la lapine témoignait un besoin en tendresse maximal au réveil. Ce qui n'était pas pour déplaire à Nick, soit dit en passant.

Lorsque leurs lèvres se séparèrent, Judy recula légèrement, et l'arrière de son crâne vint heurter le coffret que Nick tenait toujours entre ses pattes. Elle poussa un petit cri de surprise, avant de porter son attention dessus.

« Oups… Je ne m'attendais pas à une commotion cérébrale de bon matin… » ricana la lapine.

« Quel dommage, moi qui pensais justement te réveiller à grands coups de coffret sur la tête… »

« Très drôle, Nick… » ironisa-t-elle en lui lançant un regard dubitatif. « Alors, tu as de nouveaux souvenirs à glisser dans ton coffret, avant notre départ ? Je te conseille de lui trouver une meilleure planque, cette fois-ci. »

« Si tu te fais un défi de systématiquement le retrouver, j'aurais beau le cacher à l'autre bout de la terre, au fin fond d'une caverne océanique, je suis certain que tu parviendrais tout de même à mettre la patte dessus… »

« Un tel respect pour mes capacités d'enquêtrice me flatte beaucoup, monsieur Wilde. »

« Qui a parlé de respect ? » demanda Nick d'une voix cynique. « Je ne faisais que le constat de ton irritante obstination. C'est pas vraiment respectueux de farfouiller dans les affaires que les autres cherchent justement à dissimuler, pas vrai ? »

« Heu… »

Judy sembla légèrement hésitante pour le coup, ne sachant pas trop si le reproche tenait tant que ça de l'humour, ou s'il exprimait une certaine forme d'irritation à l'idée qu'elle ait cherché à fouiller dans ce qu'il considérait appartenir à son passé. Aussi, chercha-t-elle à s'en défendre d'une voix légèrement affectée : « C'est toi qui m'a mis au défi de le retrouver… Et je ne l'ai pas ouvert, alors on ne peut pas vraiment dire que j'ai fouillé, pas vrai ? »

« Carotte, t'es pas du matin… » déclara Nick en levant les yeux au ciel. « Tu as vraiment cru que je te reprochais quoique ce soit ? »

Son silence gêné fut une réponse suffisamment éloquente. Aussi, Nick poussa-t-il un léger soupir, avant de reprendre.

« Bon, très bien… Alors pour que tu le comprennes une bonne fois pour toute… »

Nick se redressa légèrement afin de pouvoir s'adosser à la tête de lit, Judy suivant instinctivement son mouvement pour se maintenir entre ses bras. Le renard put ainsi déposer le coffre sur ses jambes, et il en fit pivoter le couvercle sans ménagement, afin de révéler son contenu à la lapine, qui écarquilla les yeux, surprise de voir Nick s'ouvrir ainsi, sans prévenir.

« Nick, tu n'es pas obligé de… »

« Je t'en prie, Carotte. » la coupa le renard en haussant les épaules. « C'est juste un coffret de souvenirs, il détient pas le secret des origines de l'univers. »

Passée la surprise initiale, la curiosité l'emporta finalement sur tout le reste. Néanmoins, Judy resta maîtresse d'elle-même, se contentant de tourner un visage souriant vers Nick, où le renard ne manqua pas de remarquer une certaine forme d'excitation trépidante, qui se notifiait surtout par les mouvements sporadiques qui animaient le petit museau de la lapine.

« Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ? » demanda-t-elle avec excitation.

« Ma collection de revues coquines. » répondit le renard avec un sérieux désarmant…

Si convainquant d'ailleurs, qu'il parvint à en convaincre Judy l'espace d'une demi-seconde, une lueur de déception se lisant au fond de son regard, tandis qu'elle entrouvrait la bouche, révélant ses incisives. Alors elle remarqua l'éclat rieur qui pétillait au fond du regard de Nick, et poussa un soupir dépité.

« D'accord, Nick… Tu m'as eu. »

« Je vais pas te faire attendre plus longtemps, allez. » répliqua-t-il en levant les yeux au ciel, satisfait d'avoir pu la piéger, ne serait-ce qu'un court instant. « Je vois bien que tu trépignes d'impatience. »

Pas encore tout à fait, mais s'il continuait à la faire languir ainsi, elle allait finir par donner quelques coups de pattes, c'était certain. Il arrêta donc de la faire mariner, et inclina la boîte dans leur direction, afin qu'ils puissent en apprécier le contenu.

« Vas-y, farfouille. » lâcha Nick d'une voix joviale. « Je sais que tu en meures d'envie. »

Les premiers éléments contenus par la boîte ne présentaient aucune spécificité particulière… Un sachet contenant quelques pièces anciennes, qui n'avaient aucune valeur particulière, précisa le renard, qui avait tout de même pris la peine de les faire expertiser (on ne savait jamais, après tout) ; des coupons de réduction pour des consoles de jeu qu'il n'avait finalement jamais reçues (ni pris la peine d'acheter plus tard, lorsqu'il en avait eu les moyens, son temps étant alors monopolisé par des activités nettement moins ludiques, mais beaucoup plus rentables) ; quelques petits soldats, qu'il s'était amusé à peindre, et qu'il avait conservé uniquement parce qu'il avait trouvé, à un âge éloigné, qu'ils étaient vraiment réussis ; des photos des membres de sa famille, qu'il avait prise lui-même avec un vieux polaroïd, et que le temps avait blanchi au point de les rendre presque illisibles ; un numéro spécial de Capitaine Black-Coat, un super-héros que Nick avait en horreur… Mais le vendeur du magasin de journaux l'avait assuré qu'un jour ce numéro particulier prendrait de la valeur… Ce qui bien entendu était faux. Cependant Nick l'avait conservé pour se rappeler qu'il avait lui-même été arnaqué un jour. Ça apprenait l'humilité, ce genre d'expériences…

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda une Judy rieuse en extirpant de la boîte une vieille cartouche de jeu Game-Kit, dont la jaquette avait été arrachée, ce qui rendait son identification impossible.

Nick fut animé d'un frisson d'horreur à la seule vue de la cartouche, et brandit dramatiquement ses deux pattes devant son visage, comme pour se protéger de l'attaque d'une quelconque créature venimeuse.

« Aaaargh ! Non, pas le jeu maudit ! Carotte, remets cette horreur à sa place ! »

« Le jeu maudit ? » questionna la lapine, aussi intriguée qu'amusée par cette dramaturgie improvisée.

« C'est Hard'N'Heavy ! » déclara Nick d'une voix suppliante. « J'ai fait des pieds et des pattes pour avoir cette saleté, quand j'avais huit ans je crois… J'ai tout fait pour l'obtenir. Juste parce que la publicité à la télé était géniale… Tu t'en souviens pas j'imagine ? »

« Je crois que nos cinq ans d'écart se font ressentir, sur ce coup-là. » déclara Judy d'une voix rieuse, avant de secouer la tête. « Jamais entendu parler de ce truc. »

« Tu ne sais pas la chance que tu as ! » rétorqua-t-il en lui lançant un regard envieux. « J'ai sacrifié mon corps et mon âme pour pouvoir m'acheter ce truc. J'ai ramassé les feuilles mortes, déblayé la neige, emballé les courses au supermarché, passé des heures dans les ruelles en quête de petite monnaie que les passants auraient pu laisser tomber par terre… Je me suis même fait passer pour un orphelin abandonné, histoire de faire la manche… J'ai pris la raclée de ma vie quand mes parents ont dû venir me récupérer au poste de police, d'ailleurs… En plus j'avais déchiré mes vêtements et je m'étais roulé dans la boue, pour me donner un air plus misérable. »

« Huit ans, et déjà un vrai petit arnaqueur, il faut croire. » ironisa la lapine.

« Mais au bout du compte, après des mois d'effort et de travail, j'ai finalement réussi à économiser de quoi me l'acheter ! »

« Et donc ? » demanda Judy, les oreilles se dressant sur sa tête, signe manifeste que sa curiosité était à son comble.

« Et donc c'est une merde ! » s'exclama Nick en poussant un léger rire, avant de laisser glisser son regard sur la petite cartouche grise. « Et une merde impossible à finir, en plus. Tu t'en doutes, vu les efforts que j'avais ménagé pour l'acquérir, je n'allais pas le lâcher avant de l'avoir fini sous le seul prétexte que c'était le plus gros étron vidéoludique à avoir jamais été conçu ! »

« C'est bien d'avoir de l'ambition, monsieur Wilde. » rétorqua Judy d'un ton cynique, ce qui lui valut un regard légèrement réprobateur de la part de Nick, qui semblait étrangement prendre cette histoire beaucoup plus au sérieux qu'elle ne l'avait escompté. Visiblement, il l'avait vraiment mauvaise contre ce Hard'N'Heavy.

« Carotte… Quand je te dis qu'il est impossible à finir, c'est qu'il est IMPOSSIBLE à finir. Ce n'est pas une question de doigté ou d'entraînement, pour le coup. Ce jeu a été reconnu, bien des années plus tard, comme étant inachevable. Dixit ses créateurs. »

« Quel intérêt de créer un jeu qu'on ne peut pas terminer ? » demanda Judy d'un air dubitatif.

« Faudra leur demander, à l'occasion. » rétorqua Nick d'une voix pleine de frustration. « Sans doute parce qu'ils détestaient les enfants, et qu'ils trouvaient que c'était un moyen amusant de les faire souffrir… En plus de leur extorquer leur argent, bien entendu. »

« Dure cruauté du grand marketing. » rétorqua la lapine d'une voix chantante, tout en levant les yeux au ciel.

« Attends, c'est pas le pire… J'ai fracassé ma Game-Kit, sous le coup de la colère et de la frustration. Au bout de plusieurs semaines de tentatives, jours après jours, heures après heures… Un soir j'ai littéralement pété un câble, et j'ai envoyé la console contre le mur. Elle n'y a pas survécu. »

« Oh Nick… Mon pauvre amour… » répondit Judy en plaquant ses oreilles dans son dos et en affichant une mine d'une tristesse outrancière particulièrement forcée. Elle se redressa et prit le visage du renard entre ses pattes. « C'est sans doute le souvenir d'enfance le plus triste que j'aie jamais entendu. Comment as-tu fait pour t'en remettre ? »

« C'est ça, fiche-toi de mes malheurs infantiles. » rétorqua le renard, l'air un peu renfrogné.

Judy poussa un petit rire avant d'enrouler ses bras autour du cou de Nick, et de glisser son museau contre le sien, se perdant dans la délectation d'un baiser de réconfort des plus insistants. Le renard ne bouda pas son plaisir, d'ailleurs… Finalement, au bout de quelques secondes de ce traitement des plus délicats, Judy se laissa à nouveau glisser contre son torse, où elle se frotta avec douceur et contentement.

« Et alors, pourquoi le garder dans ta boîte à souvenirs ? » demanda-t-elle en jetant à nouveau un coup d'œil à la cartouche usée jusqu'à la corde. « Tu aurais dû brûler ce démon pour exorciser ton âme… Un truc dans le genre, non ? »

« Je te trouve d'humeur très taquine, ce matin… » commenta Nick en lui lançant un regard en coin.

« Attends un peu… Tu n'as encore rien vu… » répondit Judy en lui lançant un regard des plus équivoques, tout en se mordant langoureusement la lèvre…

Oh-Oh. Nick se redressa légèrement, incapable de résister à une telle provocation… Pas après la nuit qu'il venait de passer, en tout cas. Il prit une profonde inspiration, essayant d'ignorer le plus possible la légère odeur sucrée que dégageait à présent Judy. Visiblement, elle se stimulait elle-même par la seule évocation de ses envies particulières. Qu'elle l'ait fait pour plaisanter ou pas n'y changeait rien… Pour une lapine en chaleur, il n'en fallait certainement guère plus, se figura le renard.

« Si je l'ai gardé… » commença Nick, s'imaginant qu'il parviendrait à ignorer plus efficacement les stimulis olfactifs dégagés par Judy s'il focalisait son attention sur un autre sujet (peine perdue). « C'était pour ne jamais oublier ce à quoi l'enfer pouvait ressembler. Prisonnière de la boîte à souvenirs, l'ignoble cartouche ne pourrait plus influencer ma vie de son aura néfaste… »

« Oh… » commenta Judy, qui avait commencé à doucement caresser le pelage du torse de son renard d'une patte habile et appliquée. « Et ça a été efficace ? »

« Jusqu'à aujourd'hui, oui. » acquiesça Nick, de plus en plus tendu en raison du traitement doucereux que lui faisait subir la lapine, tension qui ne tarda pas à se manifester d'une façon très claire, par ailleurs… Difficile de le dissimuler, lorsqu'on était complètement nu.

Judy ne manqua pas de remarquer cette réaction de désir naturelle, ce qui fit naître un petit sourire flatté sur son visage… Visiblement, elle n'avait pas à ménager énormément d'efforts pour stimuler son petit-ami. Mine de rien, ce petit jeu se retournait contre elle, à présent, car ses hormones la mettaient au supplice… La chaleur de son corps était en hausse constante, et une démangeaison caractéristique s'éveillait peu à peu dans son bas-ventre. Elle poussa un profond soupir, essayant de contenir ses émotions, tout en sachant que c'était une lutte des plus vaines…

Il lui suffit d'ailleurs de redresser la tête pour constater que Nick était plongé dans la dégustation olfactive de la fragrance érotique qu'elle dégageait à présent ouvertement. Le museau plaqué contre ses oreilles, il aspirait doucement, l'expression extatique. Son souffle brûlant contre cette partie si sensible de son anatomie ne fit qu'accroître le désir qui la gagnait… Et elle ne put contrôler le petit jappement de plaisir qui lui échappa.

Ce son fut comme un électrochoc pour le renard, qui écarquilla les yeux, à nouveau conscient de ce qu'il était en train de faire… Mais pour Judy, cela avait été la stimulation de trop… Dans son état actuel, il lui en fallait très peu pour céder à ses pulsions. D'un mouvement aussi vif qu'imprévisible, elle grimpa par-dessus lui, faisant glisser sa poitrine contre son torse, déposant un maximum de phéromones de marquage contre son pelage, le proclamant sien au-delà de toute raison. Du museau, elle pratiqua la même gestuelle dans le cou et sur les joues de son renard, avec une application toujours plus intense. Nick était littéralement tétanisé sous l'effet des décharges sensorielles qu'un tel traitement faisait naître en lui. Entre les odeurs, les caresses, et son désir implacable, qu'il avait tenté de contenir toute la nuit, c'était peut-être trop lui demander que de se montrer sage et patient…

« Ju… Judy… » marmonna-t-il, l'air éperdu. « J'ai… J'ai eu envie de toi… Toute la nuit… »

La lapine se figea en écarquillant les yeux. Non pas que l'honnêteté de Nick à ce sujet ne la choque, loin de là. Au contraire, elle ne s'était pas attendue à ce que de simples mots aient un tel effet stimulant sur elle. C'était presque comme s'ils ruisselaient le long de ses oreilles, et imprégnaient son corps d'un désir nouveau… Différent… Provoqué… Elle ne savait même pas comment qualifier ce qu'elle ressentait en cet instant, mais c'était grisant. Cela ne découlait pas de ses seuls instincts, ou de ses besoins hormonaux ou corporels… C'était une envie consciente et réfléchie. Et elle n'en était pas moins forte, bien au contraire.

Aussi, lorsque Nick poursuivit ses explications haletantes et incontrôlées, elle crut défaillir.

« Je peux plus… Attendre… » bredouilla-t-il d'un ton éperdu…

Judy eut à peine le temps de ressentir son mouvement, que tout était déjà en marche. Les pattes de Nick se plaquèrent des deux côtés de son bassin, et d'un puissant mouvement des hanches, il réduisit la distance qui les séparait, trouvant immédiatement le chemin de son corps.

La lapine écarquilla les yeux et étouffa un cri de plaisir intense, qu'elle n'avait pas senti arriver avant qu'il ne soit au bord de ses lèvres. Elle enfonça son visage dans le creux du cou de Nick, et se produisit alors une chose à laquelle ni l'un ni l'autre n'aurait pu s'attendre… Sous l'effet du plaisir extatique incontrôlable qui l'avait gagné au moment de cette union brutale, Judy mordit. Et elle mordit fort.

Nick entrouvrit la bouche, se figeant dans son mouvement, le petit point de pression au niveau de son cou irradiant d'une douleur brûlante… Qui lui fit un effet incroyable. Alors que Judy, horrifiée par ce qu'elle venait de faire, s'écartait d'un air confus, prête à s'excuser, le renard l'agrippa avec force et sauvagerie, poussant un grognement animal qu'il ne pouvait plus contenir.

Il referma délicatement sa mâchoire autour du cou de Judy, la mordant à son tour, mais avec une fermeté contenue… Néanmoins, la lapine put ressentir toute la puissance de la mâchoire de Nick, qui répondait à ses avances avec une intensité palpable… Au contact de ses crocs qui frôlaient sa chair, sous l'effet du souffle brûlant s'échappant de sa gorge et de ses naseaux, et en sentant la langue humide de son renard pourlécher son pelage entre deux mordillements mesurés, la lapine crut défaillir. Elle fut alors gagnée par un orgasme incontrôlable, et poussa un cri de plaisir non contenu, d'une force inattendue… Impossible qu'elle n'ait pas été entendue dans le reste de la maison… Et à l'idée que Natasha puisse avoir conscience de ce qu'ils étaient en train de faire, elle se sentit envahie par un immense sentiment de honte.

Mais les attentions de Nick effacèrent bien vite cette culpabilité latente, alors que sa langue remontait jusqu'à son menton, et se frayait un chemin féroce à l'intérieur de sa bouche. Judy se perdit alors dans un échange passionnel de baisers enfiévrés, qui relégua bien loin toute autre forme de considération.

Elle se sentait littéralement bouillir… Et elle perçut alors très distinctement, au travers de cette démonstration physique d'amour et de confiance, que Nick s'ouvrait totalement à elle, dans cet instant de fébrilité particulière… Il n'y avait plus aucun souci, plus aucune angoisse, seulement une confiance totale, un besoin ouvertement affiché, sans honte d'être jugé, sans crainte des conséquences. Il démontrait par ses actes que la promesse qu'il lui avait faite, la veille, faisait sens en lui… L'aspect vibrant de ses baisers, son absence totale de retenue, le fait qu'il se confonde totalement au cœur de l'acte, qu'il cherche à être avec elle, pour elle, par elle… Il n'y avait pas de démonstration d'amour plus pure et plus sincère.

« Je t'aime, Nick… » parvint-elle finalement à susurrer en s'écartant de ses lèvres, ses pattes glissées dans le creux de son cou.

« Je t'aime, Judy… » répondit sobrement le renard, un simple sourire de bonheur illuminant son visage.

La lapine le repoussa délicatement vers l'arrière, afin de le convaincre de s'allonger, et de la laisser mener la suite des opérations… Elle avait envie de faire durer ce moment le plus longtemps possible. Ce matin, il avait besoin d'elle autant qu'elle avait besoin de lui.

Elle secoua la tête en se figurant que cette vérité ne se limitait pas à ce seul matin.


Judy retomba fébrilement contre Nick, le souffle court, le corps encore secoué de soubresauts sporadiques, les derniers effluves qu'elle dégageait, d'une improbable intensité, s'atténuant lentement autour d'elle, tandis que devant ses yeux papillonnait une sorte d'étrange brume électrique. Elle poussa un soupir de contentement, son oreille plaquée contre le torse de son amant, qui s'élevait et s'abaissait au rythme frénétique de ses pulsations cardiaques, encore terriblement emballées. La lapine s'y frotta avec délice, tout en repositionnant son bas ventre, de manière à ne pas trop ressentir la gêne du nœud qui s'était une nouvelle fois scellé entre eux. Il ne lui avait pas fallu très longtemps pour s'acclimater à cette spécificité canine, et tant qu'elle veillait à opter pour une posture raisonnable après l'amour, elle ne ressentait ni gêne, ni douleur particulière… Au contraire, elle était souvent gagnée par un étrange sentiment de plénitude et de complétion, découlant de sa satisfaction à ne concrètement faire plus qu'une avec le renard dont elle était éperdument amoureuse. Cette symbolique demeurait à ses yeux la chose la plus merveilleuse à se produire au cours de leurs ébats… Non pas que le reste soit moins agréable, bien au contraire. Le sourire extatique qui ne quittait plus ses lèvres en était certainement la preuve la plus irréfutable.

« Hmm… Nick, c'était tellement… Tellement… »

Judy resserra soudain les lèvres, un peu honteuse. Entre faire les choses et en parler, il y avait encore un monde… Elle se trouva ridicule de ressentir une quelconque gêne à aborder directement le sujet, étant donné sa posture actuelle, et le degré d'intimité qui caractérisait sa relation avec Nick… Mais la logique tenait parfois à peu de choses. Sans doute qu'avec le temps, cette incongruité particulière finirait par s'estomper, voire disparaître.

Le renard ne s'en offusqua pas, et poussa un petit rire, entrecoupé par le souffle éreinté qui s'échappait de ses naseaux, et ce bien malgré lui… Leurs étreintes passionnées avaient été aussi intenses qu'attendues, le concernant. Aussi, s'y était-il adonné avec délice… A présent, il devait redescendre de son petit nuage, et calmer un minimum les battements de son cœur, auquel cas il allait finir par tomber dans les pommes. D'un mouvement leste, il tira le drap du lit et les recouvra tous les deux, avant d'enlacer Judy entre ses bras, et de délicatement lui caresser le bas du dos, ainsi que les oreilles, qu'elle avait instinctivement plaqué vers l'arrière.

Il jeta un coup d'œil à son réveil, et maugréa en constatant qu'il indiquait déjà sept heures quarante… D'ici à ce que le nœud se désolidarise entre eux, ils auraient perdu un temps fou sur les estimations qu'il avait faite pour pouvoir rejoindre Bunnyburrow avant la fin d'après-midi. Il souhaitait que Judy puisse bénéficier d'un maximum de temps auprès de sa famille… Mais il n'allait pas non plus se plaindre des raisons d'un tel retard, après tout.

Tout en continuant à se frotter doucement contre son torse, Judy redressa légèrement la tête, les yeux entrouverts… Et se trouva face à une petite tâche d'un rouge particulièrement intense, qui mouchetait l'éclat blanc quasi-immaculé caractérisant le pelage qui poussait au niveau du cou de Nick. Elle se redressa, surprise, avant d'émettre un petit cri de stupeur, en raison de la douleur qui lui vrilla le bassin… Elle avait une nouvelle fois oublié la présence du nœud, et avait bougé un peu trop violemment.

Nick lui-même grimaça, mais la sensation se tassa rapidement, tandis que la lapine se repositionnait sous un autre angle, prenant appui sur ses bras afin de pouvoir focaliser son attention sur ce qu'elle avait sous les yeux.

« Oh… Oh bon sang ! Nick… Tu… Tu saignes ! » bredouilla-t-elle d'une voix confuse et horrifiée.

« Hein ? De quoi tu parles, Carotte ? » s'enquit le renard, qui ne ressentait aucune forme de douleur, et craignit l'espace d'un instant que le saignement dont il était question puisse provenir des zones les plus intimes de son anatomie.

« Au cou… Là où je t'ai… Mordu… J'ai… J'ai dû mordre sacrément fort… » expliqua-t-elle sur un ton dépité et incrédule, son expression se mortifiant d'avantage à chaque mot.

Nick poussa un petit ricanement détaché avant de glisser sa patte contre la joue de Judy, soulevant ses lèvres d'un pouce habile afin de révéler ses puissantes incisives de lagomorphe.

« C'est qu'il y a de la force dans ces p'tites dents. » ironisa le renard.

Mais Judy n'avait pas l'air de vouloir rire. Elle écarta le visage et secoua la tête, avant de froncer les sourcils.

« Laisse-moi voir ! » exigea-t-elle sur un ton coléreux, sentiment qui était surtout tourné vers elle-même, à ce moment-là. « Je ne suis vraiment qu'une pauvre idiote. » commenta-t-elle en explorant la zone de pelage ensanglantée d'un air soucieux, écartant les poils jusqu'à révéler la zone traumatisée.

« Outch… » bredouilla-t-elle en focalisant son attention sur la petite plaie que ses dents avaient pratiqué. Elle n'était pas bien profonde, mais la morsure avait été assez puissante pour joliment tuméfier les chairs, et faire exsuder un petit flot de sang qui n'avait pas tardé à colorer tout le pelage environnant. Plus de peur que de mal, en somme, mais cela n'enlevait rien au sentiment de culpabilité honteux qui avait gagné la lapine, et ne voulait plus la quitter.

« Oui, « outch », comme tu dis Carotte ! » répliqua le renard en secouant la tête afin de l'obliger à lâcher prise. « C'est plus en triturant par-dessus de cette façon que tu me fais mal. »

La lapine s'écarta immédiatement, presque comme si son contact pouvait aggraver la blessure, et se redressa du mieux possible pour pouvoir regarder Nick dans les yeux… Ses tendances émotives, encore d'avantage renforcées par ses chaleurs, devaient à nouveau faire des leurs, parce que ses yeux étaient remplis de larmes incontrôlables.

« Je suis tellement désolée, Nick… Je ne voulais pas te faire mal… Je ne sais pas ce qui m'a pris, je… »

« Tu avais envie de te refaire une petite séance de l'Attaque des carottes mutocannibales, c'est ça ? » ironisa le renard en relevant un sourcil. Il espérait lui faire comprendre par le biais de l'humour qu'elle n'avait pas à se formaliser de cet incident sans gravité.

« Arrête ! » contesta-t-elle d'une voix brisée par l'émotion. « C'est pas drôle ! »

« Et si je te dis que je ne regrette absolument rien, pour ma part ? » questionna le renard sur un ton plus sérieux.

« Qu… ? Nick, je t'ai blessé ! Involontairement, d'accord… Mais ce n'est pas excusable, je… »

« Tatata ! » la coupa le renard en secouant une nouvelle fois la tête. « C'était absolument délicieux, Carotte. En toute honnêteté, j'ai vraiment aimé ça… »

« V… Vraiment ? » répliqua Judy en affichant une mine réellement surprise.

« Quoi ? Ça te surprend ? » rétorqua le renard en affichant un sourire savoureux. « A ce que j'en sais, tu apprécies particulièrement que je te fasse subir le même traitement, non ? Alors qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ce que j'aime être mordu, moi aussi ? »

« Une proie qui mord un prédateur, c'est… »

« C'est pas plus choquant que l'inverse, Carotte… » l'interrompit Nick sur un ton plus raisonnable, avant d'incliner la tête sur le côté et de reprendre d'une voix rieuse : « Et on ne se mord pas réellement, n'est-ce pas ? »

« Ben pour le coup, on ne peut pas dire que j'ai simulé la chose… » bredouilla-t-elle d'un air piteux.

« C'est ton petit côté spontané qui s'exprimait, voilà tout. Je ne lui connaissais pas ce côté si… mordant, pour sûr. » répliqua le renard d'un ton féroce, tout en affichant un sourire bardé de crocs, qui n'amusa Judy qu'à moitié… L'allusion était certes assez fine, mais plutôt déplacée à ses yeux en de telles circonstances. « La prochaine fois, tâche juste de faire en sorte que mon hémoglobine reste à l'intérieur de mon corps… Il paraît que c'est plutôt utile, la plupart du temps… Genre pour rester en vie. »

« Ha-Ha ! Ça me soulage énormément, c'est sûr. » rétorqua Judy en levant au ciel ses yeux encore dangereusement humides. Finalement, elle se renfrogna en se détournant sur le côté, tout en croisant les bras sur sa petite poitrine… Gestuelle rendue plutôt ardue par la contrition de la position qu'elle devait maintenir. « Pour la peine, tiens-toi dit qu'il n'y aura pas de prochaine fois. Voilà. »

« C'est bien dommage. » confessa le renard, une note de déception au fond de la voix. « Je trouvais ça formidable de découvrir la façon dont mordent les lapins, ne serait-ce que d'un point de vue purement scientifique. »

« Oh, et maintenant quoi ? Tu vas prétendre accomplir des études zoologiques à chaque fois qu'on fait l'amour, peut-être ? »

« Ce qui est sûr, c'est que j'en apprends systématiquement un peu plus sur toi, à chaque fois… » répondit le renard sur un ton plus mesuré, où était perceptible une note de sincérité particulièrement touchante, car elle transpirait d'affection.

La réflexion fit rougir Judy, qui ne put réprimer la naissance d'un petit sourire au coin de ses lèvres. Elle poussa un soupir, avant de relever à nouveau la tête vers lui, s'extirpant bien malgré elle de son attitude boudeuse. Elle hésita un petit instant à proférer les paroles qui allaient suivre, mais s'autorisa finalement à le faire, en un souffle : « Les lapins ne mordent pas comme ça, normalement… Enfin, pas dans ces circonstances… »

« Ah oui ? » s'enquit Nick, qui se montrait tout à coup désireux d'en savoir beaucoup plus à ce sujet. « Je voudrais bien voir ça… »

« Non, tu ne voudrais pas. » le corrigea Judy en détournant les yeux, comprenant sans mal ce que le renard sous-entendait.

« Je suis mieux placé que toi pour savoir ce que je veux ou pas, Carotte. » répliqua-t-il sur un ton insistant, soutenant sa doléance par un sourire carnassier, auquel il savait qu'elle ne saurait pas résister très longtemps. Et comme elle détournait les yeux pour ne pas avoir à croiser son regard obligeant, il poussa un petit ricanement, avant de gratifier la base de ses oreilles d'un petit coup de langue. A ce seul contact, Judy fut parcouru d'un léger frisson… Ce qui bien entendu ne fit qu'encourager Nick à poursuivre la manœuvre, car il savait pertinemment qu'elle ne résisterait pas bien longtemps à un tel traitement. Ainsi, il insista avec beaucoup de délicatesse, gratifiant les oreilles et le sommet du crâne de sa lapine, de précis et tendres va-et-vient du bout de la langue. Comme elle se raidissait pour tenter de contenir la fièvre qui envahissait son corps à ce contact, qu'elle obligeait ses paupières à rester closes afin de dissimuler l'éclat vitreux de plaisir qui animait actuellement ses pupilles, et qu'elle maintenait ses dents serrées pour étouffer les petits gémissements de plaisir qui la gagnaient (ce qui fit naître des borborygmes aigües encore plus adorables au fond de sa gorge), Nick marqua un léger temps d'arrêt, jaugeant son témoignage de résistance d'un air sincèrement admiratif.

« Bon, très bien… Mais tu ne pourras pas nier l'avoir cherché, Carotte… »

« De quoi tu parl… ? »

Judy n'eut pas même le temps d'achever sa phrase que Nick saisissait ses deux oreilles à la fois entre ses mâchoires, et se mit à tendrement les mordiller, appliquant une pression délicieusement contenues sur les parties les plus sensibles et les plus tendres. Se faisant, il glissa ses pattes dans le creux de son dos, et les crispa intentionnellement, afin de rendre le contact de ses griffes un peu plus palpables. Alors, il gratta avec douceur et sensualité, remontant le long de sa colonne vertébrale, jusqu'entre ses omoplates, avant de glisser vers ses épaules pour achever son mouvement dans le creux de son cou, qu'il palpa avec un peu plus d'intensité.

Qualifier avec des mots l'effet que ces tendres attentions, assez similaires à un massage des plus appliqués, eurent sur Judy tiendrait de l'exploit… Toutes ses résistances s'effondrèrent les unes après les autres, laissant librement s'exprimer tout le plaisir et le contentement qui la gagnaient, l'envahissaient et la submergeaient, alors que Nick se montrait toujours plus précis, insistant et attentionné dans ses manœuvres délicates. La chaleur qu'elle avait tenté de contenir se libéra d'elle-même, émergeant de son corps en une vague déferlante de phéromones, impossible à contrôler. Elle écarquilla les yeux, ses pupilles dilatées figées en leur centre, tandis qu'un éclat tremblant semblait les faire doucement vibrer. Enfin, sa bouche s'entrouvrit, et entre ses dents à demi-resserrées ne tardèrent pas à se faufiler des gémissements langoureux des plus équivoques.

Elle se laissa ainsi manipulée pendant près de cinq minutes, rendue quasiment amorphe par l'effet conjugué de tant de gratifications sensorielles. Pour Nick, le léger effort que cela demandait était largement compensé par le bonheur olfactif dont il bénéficiait en contrepartie, véritable festival pour ses sens, un feu d'artifice d'odeurs et de stimulis presque insaisissables. Il se délectait de chaque minuscule variation d'odeur, du moindre soubresaut qui pulsait sous ses crocs, du goût palpable et délicieusement érotique de sa proie… Ces odeurs, ces sensations, ces réactions qu'elle ne générait que pour lui, et pour personne d'autre. Il avait le sentiment sincère d'être le mammifère le plus veinard et heureux au monde.

« D… D'accord Nick… » déclara finalement Judy, au comble de l'extase. « Tu… Tu as gagné… Alors… Arrête maintenant, ou… Ou je ne réponds plus de rien… »

Nick écarta les mâchoires libérant les oreilles de Judy, à présent ébouriffées et quelque peu humides, avant de tourner vers elle un sourire goguenard. « Je serais presque tenter de voir ce que ça pourrait donner. »

« Rien de bon dans notre situation, je le crains. » explicita Judy, un sourire torve imprimé au museau, et le regard encore embrumé par le plaisir diffus qui agitait toujours son corps. « On est un peu… Coincés… Si tu vois ce que je veux dire. »

« Ce qui ne t'empêche pas de me faire une démonstration de morsure made-in-Bunnyburrow… »

« Tous les lapins ne viennent pas de Bunnyburrow, tu sais ? »

« Vraiment ? » questionna le renard d'un air faussement intrigué. « Moi qui pensais qu'il y avait de grandes usines qui vous produisaient en série, là-bas ! »

« Bon, très bien… » répliqua Judy sur un ton féroce, en lui offrant un sourire grimaçant révélant la quasi-totalité de sa dentition (et Nick ne put réprimer une crispation d'effroi à sa vue). « Là, tu l'as cherché ! »

Alors elle précipita sa mâchoire en direction de son cou, et le renard agrippa les draps entre ses doigts crispés par l'angoisse, se demandant dans quel traquenard il venait encore de se fourrer. Un flash horrible le gagna, dans lequel il visualisa mentalement un extrait d'un film de série Z particulièrement indigent, où un lapin vampire arrachait la gorge de ses victimes à grands coups d'incisives ridiculement longues.

Cependant, alors que la lapine faisait contact, il ne fut atteint par aucune sensation de souffrance, ni même d'inconfort… Et il écarquilla les yeux à la sensation particulièrement délicieuse qui le gagnait. Il s'était attendu à tout, sauf à aimer ce que Judy était en train de lui faire subir. Elle ne le mordait pas réellement, mais avait fourré son museau au cœur de son pelage, et agrippait très légèrement la base de ses poils, ainsi qu'une parcelle infime de son épiderme entre ses incisives, mordillant sporadiquement chaque centimètre carré qui passait à sa portée, tout en se déplaçant progressivement de la droite vers la gauche, pour appliquer ce traitement à un maximum de surface en un minimum de temps. Il avait l'impression qu'un minuscule marteau-piqueur se déplaçait le long de sa gorge, le gratouillant et le chatouillant à chaque point de pression ultra rapide, ce qui générait une sorte de sensation d'engourdissement qui le détendait de plus en plus, au-delà de toute raison… A l'idée que Judy était concrètement en train de le ronger, il eut un petit ricanement. Mais toute pensée élaborée s'évanouit loin, très loin, accompagnant le morcellement progressif de sa pensée consciente, soudainement annihilée et réduite à l'état de poussière soufflée au gré du vent, pour se voir remplacée par une sorte de béatitude irrémédiable. Toute forme de crispation eut bientôt disparue, et le renard s'effondra dans le confort molletonné de son oreiller, les yeux légèrement révulsés, ses babines entrouvertes laissant mollement retomber sa langue contre sa joue.

Nicholas Wilde venait d'être vaincu, purement et simplement, par la morsure d'une petite lapine.

« Tout va bien, Nick ? » s'enquit finalement Judy, qui avait relevé un visage légèrement sceptique en voyant le renard basculer dans cette sorte d'état second.

« Blurghiajugf… » fut la seule réponse qu'elle obtint de la part de son petit-ami… Ou tout du moins fut-ce la transcription qu'elle tira du borborygme guttural quasiment incompréhensible qu'il prononça au milieu d'un sourire extatique.

Judy pouffa de rire en constatant à quel point l'expression hébétée du renard lui donnait un air tout à la fois stupide et adorable. Si seulement elle avait eu son portable à portée de patte, elle aurait immortalisé l'instant, c'était certain.

Heureuse d'avoir un tel effet sur lui en ménageant si peu d'efforts, la lapine s'apprêta à poursuivre son opération mordillements, qui étrangement avait une tendance certaine à évacuer son propre stress, lorsque son regard se posa à nouveau sur la petite tache de sang qui émaillait le pelage de Nick. Une petite boule de culpabilité rejaillit au creux de son estomac, et dans l'état de transe où elle était encore plongée, son instinct prit le dessus sur toute autre forme de considération, et son corps se mit à agir contre sa volonté, une nouvelle fois.

La lapine fit glisser son museau en direction de la plaie, qu'elle huma légèrement, avant d'y appliquer un petit coup de langue, lent et mesuré… Nick frissonna et écarquilla les yeux, revenant soudain à la réalité par ce seul contact.

« Judy… Qu'est-ce qu… ? »

Le goût du sang de Nick au fond de sa gorge éveilla en elle un nouveau degré d'instinct inconscient, où la seule pensée qui dominait son esprit semblait hurler « Mon mâle est blessé ». Alors elle lécha à nouveau, avec plus d'application, cette fois-ci, et renouvela ce geste une bonne dizaine de fois, nettoyant la plaie avec attention et douceur, ne focalisant pas une seule seconde ses pensées sur l'incongruité de ce qu'elle était en train d'accomplir, acceptant purement et simplement que son corps la poussait à agir en réponse à ce que son instinct protecteur lui imposait de faire pour le bien-être de celui qu'elle aimait.

Si l'insistance de Judy à se préoccuper ainsi de sa plaie fut d'abord légèrement douloureuse pour Nick, bien vite cette impression fut remplacée par une étrange sensation de sécurité et de réconfort… Le traitement qu'elle appliqua à cette forme étrange de « premiers soins », ne dura guère plus d'une vingtaine de secondes, et lorsqu'elle redressa finalement la tête, instinctivement satisfaite, mais consciemment honteuse, ce fut pour être accueillie par les lèvres de son renard, qui l'embrassa avec autant de douceur que de passion.

« Est-ce que tu finiras par cesser de me surprendre un jour ? » demanda-t-il en s'écartant doucement d'elle.

« Sans doute que oui. » répondit-elle d'une voix distraite, l'air un peu gêné, avant de se laisser glisser à nouveau contre son torse, où elle enfouit son visage, sans doute dans l'espoir de dissimuler cet étrange sentiment de honte qui ne voulait pas la quitter… Certes, Nick s'était déjà comporté de la sorte envers elle, lui aussi, et avait appliqué ce type de traitement thérapeutique ancestral à sa blessure à la poitrine… Mais il était sauvage, à ce moment-là. Ce n'était pas son cas à elle. Rien ne venait justifier une telle conduite, si ce n'était sa propre incapacité à se contrôler, et à résister à ses pulsions instinctives.

« Moi personnellement, j'en doute. » répondit le renard, qui ne semblait pas faire grand cas de l'incongruité de ce qui venait de se produire. Bien au contraire, il laissa glisser sa patte contre sa petite blessure, semblant vouloir apprécier l'humidité brûlante que Judy y avait laissée. « Je suis sûr que même à l'âge de quatre-vingt-dix ans, alors qu'on sera vieux et usés par la vie, grabataires et peut-être même incapables de tenir encore sur nos guiboles, je me réveillerai encore à tes côtés en me disant que j'ai la chance de partager la vie de la plus extraordinaire femelle à avoir jamais foulé cette terre… »

« Que me vaut tant d'honneurs, monsieur Wilde ? » demanda-t-elle, essayant de dissimuler l'affectation sincère qui l'avait gagné à l'audition de ces paroles. Qu'il les ait prononcées pour plaisanter, ou qu'il l'ait pensé sincèrement, le seul fait qu'il s'imaginât à ses côtés jusqu'à la fin de son existence était déjà un cadeau inestimable aux yeux de Judy.

« Rien de spécial, je suppose. » répondit-il sobrement, en haussant les épaules. « Le simple fait que tu sois toi, j'imagine. Et c'est déjà beaucoup. »

« Vil flatteur… » répliqua-t-elle, trop touchée pour parvenir à répondre quoique ce soit de particulièrement élaboré. Elle se frotta doucement à lui, comme si elle cherchait à vérifier la véracité de sa présence, de cet instant, de tout ce qu'ils partageaient, envers et contre tout. Satisfaite et heureuse, elle poussa un petit soupir de contentement.

Ses yeux glissèrent alors sur le coffret à souvenirs, qui avait basculé sur le côté du lit au moment de leurs ébats. Elle n'avait pas terminé d'en observer le contenu, il était vrai, mais rien de ce qu'elle pouvait en distinguer à présent ne semblait avoir beaucoup d'importance, en-dehors de la signification et de la valeur symbolique qu'un jeune renardeau pouvait lui accorder. Un lacet de chaussure (mais quel genre de mammifère portait réellement des chaussures, en fait ? –elle se souvint alors que Nick avait porté des chaussettes pendant quelques années, cela dit, et dût réprimer un léger rire en se l'imaginant petit et adorable, arborant lesdites chaussettes–) ; quelques billes ; deux pierres sédimentaires aux colorations originales, qui avaient sans doute retenu son attention (elle avait elle-même eut sa période « admiration minérale » mais ça lui était assez vite passé –pour sa part, c'était les roches volcaniques–) ; des cartes à collectionner dont elle ne se figurait pas vraiment la provenance… Mais au fond du coffret, un objet plus curieux, qui nécessitait de se voir explicité : un vieux carnet, tout corné et tâché, dont semblaient dépasser d'étranges feuillets sombres, apparemment glissés au gré des pages.

« Nick… Qu'est-ce que c'est que ce vieux carnet ? » demanda-t-elle en parvenant maladroitement à l'extirper du coffret. Le livret s'entrouvrit alors, dévoilant des centaines de pages où étaient collés, scotchés ou agrafés des exemplaires de feuilles d'arbre, de tiges de plantes, et des fleurs séchés. Systématiquement, une écriture appliquée accompagnait les végétaux naturels répertoriés dans le carnet, délivrant leurs nominations, leurs spécificités structurelles et médicinales.

Le renard laissa courir un regard légèrement distant en direction du carnet, avant de détourner les yeux, ne répondant pas directement à la question de la lapine. Cette-dernière se figurait très nettement ce dont il pouvait s'agir, à présent.

« Nick… C'est un almanach des plantes, n'est-ce pas ? »

« Effectivement, Carotte. » répondit-il sur un ton un peu froid. « Finement observé. »

Judy ne manqua pas de remarquer le cynisme de ses propos et tourna vers lui un regard un peu curieux. « Tu n'es pas resté assez longtemps chez les scouts pour qu'ils te confient la tâche d'en constituer un, pas vrai ? »

« Tu veux encore jouer les enquêtrices, c'est ça ? » questionna Nick d'une voix quelque peu distante. « Pas vraiment de quoi remplir les pages d'un bon vieil Agatha Clawstie, tu sais… »

« Si tu ne veux pas en parler, je ne vais pas t'y obliger. » répondit simplement Judy en refermant l'almanach, avant de le glisser à nouveau à l'intérieur du coffret.

« C'est pas ça, Carotte. » rétorqua le renard en poussant un soupir. Il ferma les yeux et prit une profonde inspiration, afin de laisser s'évacuer la tension qui l'avait gagné à la seule vue de ce vieux carnet. « Y a rien à te cacher, par rapport à ça… C'est juste idiot. »

« Nick… C'est un coffret à souvenirs. Des choses qui évoquent ton enfance. Ce que tu y as placé faisait sens à tes yeux… Je doute que ce soit si idiot que ça. »

« Ce qui est idiot, c'est d'avoir commencé à confectionner ce truc. » répliqua-t-il derechef, en faisant un petit mouvement du menton en direction du carnet. « Et plus idiot encore de ne pas avoir eu le courage de m'en débarrasser. »

La lapine comprit qu'il ne servirait à rien de le pousser à en parler s'il n'en avait pas envie. Alors qu'elle s'apprêtait à éluder la question en forçant la conversation à repartir dans une direction nouvelle, Nick la prit à contrepieds en délivrant de lui-même les explications qu'elle attendait… Presque comme s'il lui avait fallu un petit moment pour trouver la force de le faire, mais qu'une fois ce mouvement initié, il n'y avait plus moyen pour lui d'y contrevenir.

« Tu te souviens que Vincent avait brûlé un almanach des plantes d'une valeur inestimable, lorsqu'il a lancé sa petite vendetta personnelle à l'encontre de la troupe de scouts qui m'avait maltraité ? »

Judy acquiesça, sans rien répondre, craignant que le moindre mot de sa part puisse servir de prétexte à Nick pour cesser son récit.

« Après ça, il a été mis en maison de correction… Pas pour l'almanach, bien entendu… Ça, c'était secondaire. Mais ça m'avait marqué. Quelque part, dans ma logique infantile, j'arrivais à comprendre la violence dont il avait fait preuve à l'égard des jeunes scouts… Encore qu'il s'était acharné sur deux pauvres gamins qui n'avaient rien à voir avec toute cette histoire… »

Bien qu'ayant déjà entendu cette histoire, Judy ne put réprimer un nouveau frisson en se figurant une telle explosion de violence perpétrée par un si jeune enfant, d'une façon si terrible, et avec une telle gratuité. Un comportement de cette nature n'avait rien de normal, c'était certain… Alors lui revint en mémoire la photographie où le petit Vincent apparaissait aux côtés de ces autres jeunes mammifères, auprès du quatuor scientifique de la Compagnie 112… Et un nœud se scella au creux de son estomac, sans qu'elle comprenne réellement pourquoi.

« Enfin bref… » reprit Nick en déglutissant. « Je comprenais pas pourquoi il avait brûlé ce livre… C'était presque plus choquant à mes yeux que tout le reste. Et c'est devenu comme une sorte d'obsession pour moi… Tout était arrivé par ma faute, mais je ne pouvais rien faire pour réparer ce désastre. »

Judy laissa glisser sa patte contre la sienne. « Nick, je… » commença-t-elle. Elle voulait lui dire qu'il était irrationnel de se sentir responsable de ce qui s'était produit, puisqu'il avait été victime des circonstances à tous les stades de cette triste histoire… Mais le renard ne lui laissa pas le privilège de la parole, poursuivant son récit sans marquer la moindre pause, comme s'il avait craint de ne pouvoir l'achever s'il s'autorisait à écouter ce qu'elle pouvait vouloir lui dire.

« Je ne pouvais pas retirer le mal que Vincent avait perpétré. Je ne pouvais pas soigner les blessures des petits scouts brutalisés, ni même amoindrir la peur et l'angoisse qu'ils avaient dû ressentir. Je ne pouvais pas réparer les dégâts causés au mobilier de la troupe… Les canapés éventrés, les chaises explosées, les rideaux déchirés, les vitres brisées… Tous ces objets de valeur anéantis… Les drapeaux, les badges, le matériel d'observation… Tout ce qu'il avait dévasté… Je ne pouvais rien y faire. »

Il marqua un temps d'arrêt, où elle aurait pu tenter de reprendre la parole afin de le réconforter… Mais un nœud s'était scellé dans sa gorge, qu'il fût causé par la violence des actions perpétrées par Vincent, telle que Nick les décrivait, ou par l'émotion qui vrillait la voix de ce-dernier, alors qu'il dépeignait avec moult détails ces sinistres évènements.

« Et cet almanach, c'était comme le coup en trop, tu vois ? C'était le truc qui m'obsédait… Peut-être parce que son importance avait une sorte de signification particulière pour moi… Les rangers scouts juniors avaient pour vocation de compléter cet agenda des plantes, générations après générations… Et pour moi, contribuer à tout ceci, c'était m'intégrer, participer à quelque chose d'important. De plus grand que moi… Et non seulement je m'en voyais définitivement privé, mais je savais que ce serait le cas pour tous les autres, également… Et c'était tellement injuste que je me suis mis en tête de réparer cette erreur. Alors j'ai commencé à confectionner un nouvel almanach… C'est ce vieux carnet poussiéreux que tu as sous les yeux. Un vrai chef-d'œuvre, pas vrai ? »

Judy ne répondit pas directement à la question. Les yeux légèrement humides, elle reprit entre ses pattes le carnet usé jusqu'à la corde, signe que le renardeau l'ayant eu en sa possession l'avait trimballé de gauche à droite, par monts et par vaux, très certainement aux détours de randonnées dans les recoins naturels les plus sauvages qu'il connaissait, afin d'y observer des plantes, d'en collecter des éléments, avant de mener des recherches, sans doute en bibliothèque, et peut être même auprès de certains universitaires (elle s'avait d'expérience que nombre d'entre eux offraient des créneaux de consultation libre, justement pour faire profiter de leur savoir aux petits curieux), afin de compléter toutes les informations utiles à la compréhension du microcosme végétal. Un projet titanesque, qui avait très certainement occupé une bonne part du temps libre du jeune Nick Wilde, car en dépit de son avis négatif sur la question, cet almanach improvisé semblait déjà bien rempli, et travaillé avec une extrême application.

« Pourquoi tu as laissé tomber ? » demanda-t-elle finalement.

« Ce que tu as entre tes pattes est le second des trois carnets que j'avais complété. » précisa Nick d'une voix détachée, ce qui ne manqua pas d'estomaquer la lapine… Elle avait été admirative de la qualité et du contenu impressionnant des relevés effectués dans ce seul carnet (elle estimait aisément l'ampleur de la tâche à six à huit mois d'un travail intensif et appliqué), alors de savoir qu'il en existait deux autres, elle demeurait pantoise. « Quand Vincent est sorti de maison de correction, et qu'il a appris ce à quoi je passais mes journées, il s'est moqué de moi… Il m'a demandé si je n'avais pas compris la leçon. Je n'ai pas saisi ce dont il voulait parler… Alors il m'a expliqué que collecter les plantes c'était un truc de proies, et que c'était pour ça qu'il avait brûlé leur foutu almanach… Pour qu'ils comprennent bien à quel point leurs passe-temps étaient minables et risibles. Un truc de faux-jetons… Qu'ils voulaient jouer les écolos bienpensants, veillant à la compréhension et à la conservation de leur environnement… Et que par derrière, ils étaient tous malveillants, et désiraient seulement nous faire souffrir, nous autres prédateurs. J'en avais fait l'amère expérience, d'ailleurs… Il m'a demandé si je voulais me retrouvé affubler d'une muselière à nouveau, parce qu'à force de faire des trucs de proies, j'allais finir par devenir leur petit larbin, qu'ils promèneraient en laisse, et qu'ils battraient et frapperaient à la moindre occasion. »

Un léger tremblement parcourut l'échine de Nick, et il ne put contrôler l'émotion qui lui vrilla la voix… A la seule audition de ce son grailleux, quelque peu cassé, Judy ferma les paupières… Une unique larme s'écoula de son œil gauche, mais elle parvint à contenir à grand mal les nombreuses autres, qui désiraient se joindre à la fête.

« Je… Je lui ai dit la vérité, Judy… Je lui ai dit ce que je ne t'ai pas dit, mais que tu as certainement déjà compris… Je lui ai dit que j'avais fait ça pour lui. Que j'avais complété ces carnets, récolté chaque plante, chaque brindille, chaque fleur, recherché toutes les informations les concernant, dans le seul espoir de réparer ce qu'il avait détruit… De reconstruire ce qui s'était brisé en lui. Comme si ça avait pu avoir le moindre impact. Mais je crois que pendant sa détention, j'avais fini par y croire… Je… J'avais fini par me dire que je sauvais mon frère, en reconstituant ce fichu almanach. Je voulais m'en persuader, pour oublier que s'il était en maison de correction, que s'il avait perdu deux ans de sa vie, c'était en partie ma faute. Parce que j'avais été faible, incapable de me défendre, et incapable de le retenir. »

« Nick, ne dis pas ça, je t'en prie… » le supplia Judy d'une voix brisée en resserrant ses doigts autour des siens.

« Oh… Ne t'en fais pas… J'ai bien conscience aujourd'hui que c'était une idée stupide, naïve et infantile… Et de toute manière, ça ne l'a pas atteint. A ses yeux, je ne lui devais rien, et de toute manière il ne regrettait pas ce qui s'était passé. Il en était même fier. Il a prétendu qu'il avait éprouvé sa force, grâce à ça, et que moi aussi je pouvais devenir fort et courageux, comme lui… Il me suffisait de brûler ces stupides almanachs, tout comme il l'avait fait pour celui des rangers scouts juniors. »

« Et… Et tu l'as fait ? »

Nick resta silencieux pendant quelques secondes, avant de pousser un soupir de frustration : « Non… J'étais faible, selon ses propres dires. Alors il s'en est chargé pour moi, histoire de m'aider à comprendre. Le carnet que tu as sous les yeux est le seul à avoir survécu à l'autodafé version Vincent Wilde. Je l'ai planqué dans ma boîte à souvenirs, histoire de le sauver, sans doute… Et pour ne jamais oublier « la leçon » qu'il m'avait donnée… »

Face à l'amertume de cette dernière tirade, la tristesse que ressentait Judy se mua en une sorte de colère indirecte, concrètement tournée vers personne (pas même vers l'instigateur du drame en question, à savoir Vincent –il lui semblait stupide de blâmer quelqu'un pour un acte commis il y avait de cela près de vingt ans–), mais qui avait au moins le mérite de la tirer de sa torpeur amère.

« Nick, tu permets que je prenne ce carnet ? » demanda-t-elle finalement, d'une voix plus affirmée.

« Hein ? » s'étonna le renard, qui ne comprenait pas vraiment sa réaction, ni la raison d'une telle doléance. « Heu… Si tu veux, mais pourquoi faire ? »

« Ne t'en fais pas, je te le rendrai. » se contenta-t-elle de préciser. « Quand il sera temps. »

« Et… C'est-à-dire ? » questionna Nick d'une voix un peu méfiante. « Et puis dans quel but, d'ailleurs ? »

« Je n'en suis pas encore certaine moi-même. » répondit-elle en toute franchise, avant de secouer la tête et de tendre la patte pour récupérer le vieux carnet tout corné, qu'elle mit précautionneusement de côté. En son esprit, il ne faisait aucun doute que la personne que Nick avait réellement cherché à soutenir, sauver et préserver par la confection de ces almanachs, ce n'était pas son frère, mais avant tout lui-même. Qu'il le comprenne ou pas, à l'heure actuelle, n'avait pas la moindre importance. Mais un jour viendrait où il aurait certainement besoin de faire face cette évidence. Et ça, elle en avait la certitude… Elle ne savait pas si avoir le carnet à sa disposition à ce moment-là aurait un quelconque impact… Mais il serait certainement plus utile en sa possession qu'à vieillir au fond d'un coffret, oublié de tous, et notamment de son propriétaire, qui n'avait pas l'air de saisir ce que pouvait représenter un tel objet dans son propre parcours.

« Voilà Carotte qui joue les père Furas. » ironisa le renard, qui parvenait toujours plus facilement à s'extirper d'une situation émotionnellement tendue par une pirouette humoristique. « Pourquoi tant de mystères ? »

« Je fais pas de mystères, Nick… » répliqua Judy tournant un regard entendu vers le renard. « Je veux seulement m'assurer que tu comprennes bien une chose, par rapport à tout ça… »

« J'ai vécu les évènements, Carotte… Je pense les avoir bien compris. » rétorqua le renard en levant les yeux au ciel. Visiblement, à son goût, la conversation était arrivée à son terme, du moins au sujet de ce vieux carnet, et il n'avait pas vraiment envie de la prolonger plus longtemps.

« Donc tu as parfaitement conscience que ce que tu avais fait en reconstituant ces almanachs était juste, au-delà d'être un geste beau et courageux ? » lui demanda-t-elle d'une voix franche et ouverte, ne cherchant pas une seule seconde à amoindrir l'impact de ce qu'elle voulait signifier.

La question eut l'effet d'une gifle sur le renard, qui lança un regard en coin légèrement surpris à la lapine. Celle-ci soutint ce regard en souriant, comprenant à la lueur de gêne qui brillait au fond des yeux de son renard qu'en effet, il avait parfaitement conscience de cette part de la vérité, qu'il cherchait pourtant à dissimuler aux autres, autant qu'à lui-même.

« Je… J'vois pas ce que tu veux dire… » maugréa-t-il en détournant la tête.

« Oh ! Rien de bien important. » déclara Judy en se serrant à nouveau contre lui, cherchant à profiter au maximum de la chaleur qu'il dégageait. « Seulement qu'au final, le petit Nick Wilde que tu me décris ne me semble pas si éloigné que ça de l'adulte qu'il est devenu. Ce sont les mêmes valeurs qui t'animent aujourd'hui. »

« J'ai tout de même agi en escroc pendant près de vingt ans parce que j'étais persuadé que c'était la seule façon dont un renard pouvait survivre à Zootopie, Carotte… Le petit Nick, comme tu dis, n'a pas su faire face à cette vérité. »

« Ce n'est pas une vérité, renard crétin… » le contredit Judy en fronçant légèrement les sourcils. « Et au ton cynique que tu emploies pour déblatérer de telles sottises, tu le sais très bien toi-même. Le mensonge était là. Qu'il soit venu de ton frère, ou que tu t'en sois personnellement convaincu parce que la vie t'avait blessé, ne change rien au fait qu'au final, ce n'était qu'un mensonge. »

Comme Nick restait silencieux face à cette assertion qu'aucune pirouette, aucune remarque ironique, aucune blague douteuse, ne pourrait rendre moins irréfutable, Judy ferma les yeux, pensive vis-à-vis de tout ça. Finalement, au bout de presque une minute de silence, et alors que Nick pensait que la lapine s'était tout simplement rendormie, elle reprit d'une voix calme et détendue.

« C'est un peu comme ce qui se passe aujourd'hui, à Zootopie. Je crois que, quelque part, nous avons tous notre part de responsabilité dans la crise que traverse la ville… Chacun à notre niveau, nous avons contribué à envenimer les choses, que ce soit par des actes déplacés, des paroles maladroites, ou des pensées erronées… Tout ça, ça s'accumule, ça enfle, ça se condense… Et un jour, ça fini par exploser. »

« A t'entendre, on pourrait croire que tu sous-entends que tout ce bordel était inévitable. » commenta Nick sur un ton un peu sceptique. Néanmoins, son attention était à nouveau pleinement acquise par Judy, qui se contenta d'hausser les épaules, et de secouer légèrement le museau pour signifier que ce n'était pas ce qu'elle voulait dire.

« Non, bien sûr que non… Et personne n'aurait souhaité ça, en dehors de ceux à qui ça profite, bien entendu… Je ne dis pas ça par fatalisme, tu sais très bien que c'est une notion à laquelle je ne crois pas. »

« Quel rapport avec le petit Nick Wilde, de fait ? » questionna Nick d'une voix un peu plus rieuse, désireux de l'aider à s'extraire du marasme de ses propres pensées confuses.

« C'est très simple. » répondit Judy dans un sourire, tout en tournant ses grands yeux violets vers lui. « Le petit Nick Wilde était là pour réparer ce qui avait été abimé. Il était prêt à lutter pour rendre le monde meilleur. On devrait tous prendre exemple sur lui, et nous battre pour défendre et reconstruire ce que nos propres erreurs ont contribué à détruire… »

« Quel indéfectible optimisme rayonnant. » répliqua le renard en poussant un petit ricanement, avant de tâter autour de lui, comme s'il était à la recherche de quelque chose. « Où ai-je mis mes lunettes de soleil ? Je vais finir aveuglé, à force ! »

« Ha-Ha ! Rigole, si tu veux. » rétorqua la lapine en se laissant retomber contre son torse. « N'empêche que ce sont tes actes passés qui prouvent que tu penses comme moi. Ce petit carnet en est la preuve indéfectible ! Et je sais très bien qu'à ce jour tu n'es en rien différent du renardeau empli d'espoir et d'optimisme que tu étais à cette époque-là… »

« Un vrai modèle de vertu. » ironisa Nick en levant les yeux au ciel, préférant plaisanter de cet état de fait plutôt que de reconnaître qu'il était sincèrement touché.

« Tu feras un flic formidable, c'est certain. » conclut Judy avant de refermer les paupières. Une vingtaine de minutes serait encore à passer avant que le nœud joignant leurs corps ne se résorbe, et les laisse libre de toute contrition… La lapine ne perdrait pas une seconde de plus en bavardages hasardeux. Après tout, elle n'appréciait pas trop d'empiéter sur son temps de câlinage obligatoire. C'était une contrainte à laquelle elle avait indéniablement pris goût.


Lorsqu'ils furent libres de leurs mouvements, Nick proposa à Judy un passage par la case salle de bain, afin de se départir du chaos malheureusement inévitable qu'avait provoqué leurs ébats matinaux… La lapine acquiesça, mais obligea le renard à ne se soumettre qu'à un débarbouillage rapide, car il y aurait certainement matière à prendre une véritable douche d'ici peu.

« Pourquoi, Carotte ? » questionna Nick d'une voix tendancieuse, sa serviette de bain sous le bras. Il était uniquement revêtu de son caleçon, et paraissait des plus élégants aux yeux de Judy, sa fourrure rousse ébouriffée de toutes parts brillant littéralement dans la pâle lueur matinale. Ajoutant un clin d'œil entendu, pour faire bonne figure, il reprit : « Tu as prévu de remettre ça une nouvelle fois avant notre départ ? Non pas que je m'en plaindrais, bien entendu, mais si tu veux arriver à Bunnyburrow avant la tombée de la nuit, ce ne serait pas la manière la plus sage de procéder. »

« Ce n'est pas que je ne serais pas tentée… » répondit timidement Judy, pour sa part encore entièrement nue. Elle farfouillait sous le lit en quête de sa culotte, qui semblait avoir mystérieusement migré en des terres inconnues, au cours de la nuit. Elle aurait pu en prendre une autre dans son sac, bien entendu, mais elle n'avait pas vraiment envie que Natasha découvre l'un de ses sous-vêtements égarés, lorsqu'il lui prendrait l'envie de faire un brin de ménage dans la chambre de son fils.

« C'est évident. » intervint Nick, une note éhontée de fierté au fond de la voix.

« ... Mais j'ai prévu un autre petit interlude, assez plaisant également, dans son genre. Enfin pour moi, du moins. » rétorqua la lapine sans même prendre en considération l'intervention du renard. Elle était passée maîtresse dans l'art d'ignorer ce genre de proclamations inutiles, qu'elle avait personnellement baptisé « verbiage renardesque ».

« Du moins pour toi, hein ? » répéta Nick, une grimace d'inconfort se dessinant sur son visage. « Je crains le pire, tout à coup. »

A cette réflexion, la tête de Judy jaillit à nouveau au-dessus du matelas. Visiblement, elle avait retrouvé la culotte fugueuse, et affichait présentement un sourire satisfait, qui semblait tout à la fois euphorique et légèrement cruel. « Oh, tu n'as pas idée, trésor ! »

Et en effet, Nick se serait très certainement attendu à tout, sauf à l'activité à laquelle Judy le convia… Ou plutôt dans laquelle elle le traîna de force, contre son gré, ignorant ses lamentations, ses protestations réfléchies et (surtout) irréfléchies, ses tentatives éhontées de fuite (elle avait fini par le traîner par la queue jusque sur le pas de la porte), comme de dissimulation de dernière minute (elle n'eut aucun mal à le retrouver caché derrière le rideau de la baie vitrée du salon, mais au moins s'amusa-t-elle à lui laisser croire qu'il aurait une chance d'échapper à son terrible destin en jouant le jeu quelques secondes… Avant d'anéantir avec cruauté ses fragiles espoirs), et en se moquant ouvertement de l'ultime stratégie qu'il employa, à savoir le refus catégorique, dont il témoignait d'une manière à la fois adorable et infantile (termes colorés dont Judy fit un emploi sommaire –et peut être un peu moins poli– pour qualifier son attitude renfrognée) en croisant les bras sur son torse, en détournant le regard, et en boudant de la mine la plus renfrognée qu'il lui fut possible d'arborer.

Judy l'avait pourtant prévenu à plus d'une reprise, et il aurait dû savoir que ces menaces finiraient par devenir une réalité concrète… Jamais rien de ce que promettait la lapine ne se perdait dans les limbes de l'oubli. Elle avait pour ordre de toujours faire foi à sa parole. C'était une sorte de conviction personnelle.

« Je ne veux pas faire de footing, Carotte ! » brailla une nouvelle fois Nick, qui s'accrochait pathétiquement à la colonne de bois soutenant le petit auvent qui surplombait la porte d'entrée de la maison.

Judy sautillait gaiement devant lui, vêtue de son saillant ensemble de sport, dont elle ne s'était jamais départie depuis son passage à l'académie, et qui arborait fièrement les lettrines blanches du ZPD.

« L'activité physique, c'est la vie, monsieur Wilde ! » ricana-t-elle en l'attrapant des deux pattes par le bras.

« Dans ce cas, la mort pourrait bien être une option. » rétorqua le renard en tournant vers elle un regard furieux, où se lisait néanmoins une lueur comique.

Judy n'était pas dupe… Elle savait très bien qu'en dépit d'une aversion sans doute avérée pour le sport en général, la réticence actuelle de Nick tenait plus d'un petit jeu de comédie qu'autre chose.

« Tu vas entrer à l'académie dans un mois, Nick. » lâcha-t-elle d'un ton plus raisonnable, mais néanmoins strict. « Et si tu veux rejoindre l'équipe de Bogo au poste de police principal, il va falloir que tu arrives parmi les deux ou trois premiers de ta promotion ! »

« Je suis naturellement endurant, Carotte. » argua Nick sur un ton précieux. « Je suis un renard ! Un prédateur. Une machinerie naturellement élaborée pour la course, le sprint, la survie, un outillage poli par des siècles d'évolution qui… »

« Oui, oui ! » le coupa sans ménagement la lapine. « Une évolution faite de télévisions, de téléphones portables et de canapés confortables, on sait ! Tout cet appareillage qui fait de ton petit cœur et de tes poumons des alliés fiables, pas vrai ? Et puis cette haute densité musculaire, qui pourra supporter des heures d'efforts, ou des sprints particulièrement intenses, je suppose ? »

Nick jeta un regard biaisé à ses biceps, qu'il devait reconnaître comme fort peu épais, avant de tourner vers Judy un visage feignant une détresse émotionnelle particulièrement exagérée. « Tu veux dire que je ne te plais pas tel que je suis, c'est ça ? Tu préfères les lapins aux hormones, sans doute ? »

En réponses à ces questions délirantes, Judy ne put réprimer un petit rire. Elle secoua la tête avant de se dresser sur ses pattes, prenant appui sur les coudes du renard pour pouvoir atteindre son museau, qu'elle embrassa avec douceur et affection, avant de se laisser retomber au sol.

« A mes yeux, tu es certainement le mammifère le plus incroyablement élégant que la terre ait porté. » répondit-elle avec tant de sincérité qu'il était impossible de prétendre qu'elle ait seulement cherché à flatter son égo en le complimentant de la sorte. « Néanmoins, ta condition physique actuelle ne te permettra pas de faire des émules à l'académie. Et je te dis cela en toute honnêteté, pour en avoir moi-même souffert à l'époque. Et pourtant, crois-moi, je pensais m'y être préparée. »

« C'est… C'est si difficile que ça ? » grimaça Nick, qui semblait tout à coup prendre conscience que son entrée à l'académie se faisait de plus en plus proche, et que s'il avait décidé de gérer cette problématique en temps voulu, elle n'en était pas moins une source d'angoisse concrète à ses yeux.

« Honnêtement, ce n'est pas si horrible. » tenta-t-elle de le rassurer.

« Ta manière particulière d'accentuer ce « si »… Me scie. » lâcha Nick, un sourire torve au museau, comme pour souligner l'outrecuidance assumée qu'il avait à proférer un jeu de mot d'une si piètre qualité.

« Pas mal, Nick. » attesta néanmoins la lapine en riant doucement.

« Tu n'es vraiment pas très exigeante, Carotte… »

« Concernant l'activité physique, si ! » contra-t-elle immédiatement, avant de le prendre par surprise en le tirant par le bras, ce qui l'obligea à finalement lâcher le poteau de bois auquel il était toujours accroché. « Je te rappelle que tu as la cousine de Benjamin à battre ! Tu dois sortir major de ta promotion pour couper la chique à cette Kii Catano ! Et à mon avis, ce ne sera pas une mince affaire… Les guépards ne sont pas réputés pour leur vitesse pour rien. »

« Oh oui… Clawhauser en est l'exemple vivant, pas vrai ? » rétorqua le renard d'un ton renfrogné… Néanmoins, il se laissait guider vers la sortie de la propriété, et avait cessé de protester purement et simplement, ce qui était un signe encourageant aux yeux de Judy.

« Roh, arrête ! Ce n'est pas la faute de Ben ! Il n'occupe pas le poste le plus actif au sein du ZPD… Et l'essentiel, c'est qu'il soit bien dans sa peau, non ? »

« Mais je suis très bien dans la mienne, Carotte ! » argua finalement Nick, trouvant là un prétexte parfait pour s'absoudre à l'exercice auquel la lapine tentait de l'astreindre.

« Mais tu vas devenir mon partenaire ! » répliqua Judy d'un air excité, comme si cette seule idée la remplissait tout à coup d'une vague d'énergie supplémentaire. « Et je ne veux pas d'un renard mollasson et oisif à mes côtés quand j'aurais à pourchasser les bandits ! »

« Cela dit, jusqu'à présent tu ne te plaignais pas trop des capacités physiques dudit renard oisif, pas vrai ? » rétorqua-t-il d'une voix tendancieuse, tout en affichant un sourire satisfait.

« Ne mélange pas tout, mon cœur ! Notre vie sentimentale et professionnelle sont deux choses différentes. Je n'aurai pas les mêmes exigences sur le terrain que celles que je peux avoir dans l'intimité. »

« Oui, on sait tous deux que tu seras toujours plus exigeante sur l'oreiller. »

La réflexion lui valut un petit coup de poing dans l'épaule. Il avait été donné sans force ni velléité, ce qui n'empêcha pas le renard d'en faire tout un plat, en poussant un râle d'inconfort en se frottant le bras d'une patte paresseuse.

« Tu vois, t'es déjà tout ramolli ! » prétexta la lapine en ricanant. « Maintenant, je ne veux plus rien entendre, à part ta respiration haletante ! »

« Hmm… C'est assez coquin, ce que tu me dis là, Carotte… » fredonna le renard en laissant glisser son museau contre les oreilles fièrement dressées de sa partenaire.

« Suffit, Wilde ! » répliqua-t-elle d'un ton impérieux, en tournant vers lui un regard aussi sérieux qu'enflammé. « Montre-moi ce que tu vaux à la course, maintenant ! »

« Okay… » lâcha-t-il finalement d'une voix détachée, avant de se placer à ses côtés et de s'étirer doucement.

Il était finalement prêt à céder à ses doléances sportives matinales… Judy sourit. Il le faisait peut être à contrecœur, et dans un état d'esprit contreproductif, mais elle espérait qu'il comprendrait que tout ceci était nécessaire. Pas seulement en perspective de son passage à l'académie, ni même pour satisfaire à une quelconque hygiène de vie, mais parce qu'un entretien physique régulier ne tarderait pas à faire partie des nombreuses missions qui occuperaient son quotidien d'officier de police, un métier demandeur, dans lequel il fallait s'investir avec passion et enthousiasme, si on souhaitait l'effectuer d'une manière productive.

« Prêt, mon cœur ? » demanda-t-elle en commençant à trottiner sur place.

« Carotte, je tiens à m'excuser d'avance de ruiner toutes tes illusions concernant la nécessité de ces footings hebdomadaires… La nature est parfois injuste et cruelle, et ce qui demande travail, rigueur et ténacité à certains est un don inné pour les autres… »

Judy lui lança un regard biaisé. Elle était presque certaine qu'il n'en pensait pas un traître mot, et cherchait seulement à la narguer… Mais elle demeurait persuadée qu'une part de lui-même était intimement convaincue qu'il avait réellement des prédispositions naturelles pour ce genre de choses. Le renard était assez égocentrique pour ça, après tout…

« Tu l'auras voulu, Nick… » rétorqua Judy en fronçant les sourcils. « Je m'étais dit qu'on commencerait en douceur, histoire que tu prennes le pli. Mais je crois que tu as besoin d'une bonne leçon. »

« Oh, je t'en prie, Carotte. Arrête de te prendre pour ma mère. »

« Dans ce cas, hors de question de t'arrêter avant qu'on ne soit arrivé au bout. » l'avertit la lapine.

« Pff… » ricana Nick en levant les yeux au ciel. « Une simple formalité. »


« P… Pitié… Pitié, Carotte… Stop ! »

Son corps était au supplice. Ses muscles n'étaient guère plus que des ballons dégonflés, dans lesquels des adolescents malveillants s'acharnaient à shooter, en dépit de leur incapacité à ne serait-ce que le faire décoller du sol. Sa gorge s'était transformée en un étau étroit au travers duquel le magma épais de sa salive, devenue bave aux abords de ses babines retroussées par l'effort, ne parvenait à s'écouler qu'à grand mal. Chaque aspiration était à l'image d'une bouffée d'air asphyxiée, prise par un praticien acharnée de l'apnée, qui serait remonté à la surface après cinq minutes d'immersion. Son cœur existait-il encore ? Il y avait un moment qu'il ne le sentait même plus, pas parce qu'il s'était arrêté, bien entendu, mais seulement parce qu'il palpitait à un tel degré et à une telle vitesse qu'il lui était devenu impossible de déterminer sa fréquence ou son rythme. Ses poumons n'étaient guère plus que deux sacs en plastique ratatinés, abandonnés sur le bord d'une route de campagne depuis des années, écrasés au sol par des mois d'averse, et qui à présent se desséchaient sous un soleil caniculaire, se contractant jusqu'à épouser la moindre aspérité du macadam brûlant avec lequel ils avaient fini par fusionner. Et puis ses pattes… Ses pauvres pattes… Il fut un temps où Nick Wilde pouvait se targuer d'avoir été capable de se tenir fièrement debout, svelte et élancé, bien arcbouté sur ses puissants membres postérieurs. Epoque révolue. Terminée. Fin de rideau. The End. Apocalypse, enfer et damnation, tutti quanti et prêchi-prêcha. Il ne demeurait rien de ses pauvres patounes… Juste une vague sensation. Une brûlure indistincte. Un nuage endolori. Une pelote d'aiguilles insidieuses, qui s'enfonçaient dans chaque centimètre carré de la plante de ses pieds. Ses coussinets devaient avoir fondu depuis un bon moment. Dissolus, disparus, à jamais. Adieu, coussinets, braves camarades de route. Regrets et affections éternelles !

Nick avançait à présent au rythme d'un escargot arthritique sous assistance respiratoire. Sa gestuelle chevrotante mimait encore vaguement un mouvement de course… De façon presque caricaturale, d'ailleurs. La tête redressée vers le ciel, les babines retroussées, un filet de bave épais s'écoulant de son menton, sa langue desséchée pendant mollement en-dehors de sa bouche, il usait de ses ultimes forces pour proclamer sa reddition. D'accord, Nick Wilde s'avouait vaincu. Victoire majeure de Carotte sur sa suffisance vulpine. Il le reconnaîtrait bien volontiers : la nature ne l'avait doté d'aucun talent génétique et héréditaire pour la course, ni même pour le sport en général. Il n'était plus qu'une pauvre vieille croute de renard essoufflée, qui souhaitait obtenir le droit de s'écraser sur le bord de la route, et d'y mourir en paix.

« Qu'est-ce que tu dis, Nick ? » rétorqua Judy en se retournant vers lui, tout en continuant à trottiner gaiement. « Je ne t'ai pas bien entendu depuis les cent mètres que je te colle dans les dents ! »

Elle avait progressivement ralenti sa course, suivant une courbe opposée à celle de Nick. Lui qui était parti si conquérant, déployant d'office des efforts beaucoup trop intenses afin de la laisser derrière en vue de lui prouver ce qu'il avait dans le ventre, n'avait pas tardé à arriver au bout des efforts majeurs qu'il était capable de déployer. Alors elle l'avait tout simplement rattrapé, dépassé, devancé, et l'avait laissé s'époumoner derrière elle pendant une bonne dizaine de minutes, adaptant simplement son rythme afin de conserver ces cent mètres d'avance sur lui, qu'il n'était parvenu à réduire à aucun moment. En tout et pour tout, ils ne couraient que depuis une vingtaine de minutes environ… Mais pour Nick, c'était déjà terminé. Elle avait espéré le pousser à tenir un bon rythme sur au moins une demi-heure, mais comme il avait fait l'imbécile et présumé de ses forces, usant toute son énergie dès le départ, il était inutile de chercher à prolonger d'avantage le carnage.

« P… Pitié… Ju… Judy… T… Temps mort ! »

Il chavirait à présent de gauche à droite, le sol devenant étrangement mou sous ses pattes. Il ne se rappelait pas que les routes d'Atlantea aient été aussi vermoulues. Il ne tarderait pas à s'effondrer, si ce cauchemar ne s'arrêtait pas. Il avait l'impression d'être capable d'avaler tout le contenu d'un abreuvoir, s'il avait l'opportunité d'y plonger la tête, mais à cette seule idée son estomac se révulsa, et il crut qu'il allait vomir. Entre deux hoquets incontrôlables, Judy arriva à sa hauteur, et l'agrippa entre ses pattes, accompagnant la fin précipité de sa course.

La lapine aurait voulu se moquer de lui, le taquiner un peu sur sa prestation des plus médiocres, le remettre à sa place… Mais en le voyant si affaibli et affecté par l'effort qu'il venait de déployer, elle n'eut aucune envie de rajouter à son inconfort avec des réflexions déplacées.

« O… Okay, Carotte… Je… Je crois que j'ai com… Compris la… La leçon… »

« Tu es parti trop vite, c'est tout. Sinon tu aurais tenu un bon moment, j'en suis certaine. »

Nick perçut au son de sa voix qu'elle était sincère, et qu'elle ne disait pas ça en vue de minimiser sa désastreuse performance. Mais en dépit du reste, même s'il avait ménagé ses efforts, il demeurait clair à ses yeux qu'il n'aurait pas non plus été en mesure de faire des émules. Judy avait couru d'un pas léger, et ne s'était pas astreinte au rythme qui était habituellement le sien, il en était certain.

« J'crois… J'crois pas être aussi… Paré que j'le pensais pour… Pour l'académie… »

« C'est certain, mon cœur… » répondit Judy avec franchise. « Mais on va faire en sorte de changer ça, pas vrai ? »

« C'est juste… Courir… Après tout… » tenta de minimiser le renard, en tournant vers elle un regard épuisé, où se lisait néanmoins une note d'espoir.

Judy grimaça, sincèrement désolée de devoir la piétiner aussi sec. « Eh bien… Oui, mais… La durée moyenne des footings hebdomadaires à l'académie, c'est environ une heure, tu sais… Et à un rythme un peu plus soutenu que celui-ci. Et ce n'est là qu'un des nombreux exercices physiques qui émailleront tes journées d'entraînement. »

« J'ai signé pour un séjour de six mois en enfer. » bredouilla le renard, ses yeux vitreux braqués sur le vide face à cette terrifiante constatation. Au moins, en dépit de l'horreur de la révélation, il commençait à regagner son souffle.

« Mais non, ne t'inquiètes pas ! Et puis, il n'y a pas que de l'activité physique ! Il y a des cours normaux de droit, de législation, des simulations, des jeux de rôle avec mise en situation, du tir, des stages de conduite, tout un tas de trucs intéressants dans lesquels tu pourras briller. »

Nick lui lança un regard en coin, avant de se racler la gorge. « Tu présentes ça comme si j'allais être en mesure de me rattraper sur quelque chose d'autre… Je te rappelle que j'ai promis que je marcherais dans tes traces et que je sortirais major de ma promotion, moi aussi. »

« Je sais, Nick… » acquiesça Judy avec douceur, tout en plaquant son font contre le sien (ce qui était rendu possible par le fait que Nick était littéralement plié en deux, en quête d'un second souffle). « Et je suis sincèrement persuadée que tu pourras y arriver… Si tu cesses de nier avoir besoin d'entraînement, bien entendu. »

« Mouai… » rétorqua le renard, peu convaincu par ce plaidoyer. « Mais à un mois de l'échéance, ça me semble compliqué, si mes capacités physiques sont aussi nulles qu'il semblerait… »

« Loin de là, Nick. Tu as raison sur un point : tu es un prédateur, et tu as des prédispositions pour ce genre de choses, implicitement. Il faut seulement que tu cesses de penser que ça te tombera tout cuit entre les pattes, et que tu commences à faire ce qu'il faut pour déployer ton véritable potentiel ! »

« Tu crois que ça pourra marcher, avec le peu de temps qu'il me reste ? » demanda le renard, l'air un peu incertain.

« J'y suis bien parvenue, moi… Et pourtant, j'ai dû ménager tous ces efforts alors que j'étais déjà à l'académie. Bon, je m'étais beaucoup entraîné avant, c'est certain… Mais de loin pas assez. Les choses sont rarement aussi simples qu'on le voudrait. Quand on veut quelque chose, il faut ménager les efforts nécessaires pour l'obtenir. »

« Bien… » acquiesça Nick. « Je pense que je suivrais tes directives concernant tout ceci, à présent… J'ai compris ma leçon. »

Judy baissa la tête, touchée de voir le renard prendre cette affaire avec un tel degré de sérieux. Ni blagues, ni détours, ni entourloupes, pas même une petite pirouette humoristique histoire de donner le change… Il était dans un tel état de choc face à ce qu'il venait de comprendre qu'il en devenait soudain bien plus effacé. L'humilité s'apprenait à la dure, parfois. Au moins lui faisait-il confiance pour l'aider à mettre le pied à l'étrier. Elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour le soutenir et l'amener à déployer ses pleines capacités, s'il était prêt à la suivre dans cette démarche. Ce ne serait jamais aussi brutal que la démonstration qu'elle venait de lui en faire ce matin (même s'il était en grande partie responsable de son échec critique). Elle essaierait d'y aller progressivement, en douceur, mais sans ménagement, car il ne leur restait plus beaucoup de temps s'ils voulaient aller au bout des choses. En tout cas, elle était satisfaite de le voir si motivé, à présent.

« Tu tiens vraiment à gagner ton pari, hein ? » demanda Judy en aidant le renard à se redresser.

Nick lui lança un regard curieux, presque comme s'il ne comprenait pas comment elle pouvait penser une chose pareille. Il glissa sa patte le long de sa joue, avec beaucoup de tendresse.

« Je me fous de ce pari, Judy. La seule chose que je veux, c'est faire équipe avec toi. »

La lapine resta sans voix face à cette réponse. Eut-elle prétendue qu'elle était surprise de l'apprendre, que cela aurait tenu du mensonge. Quelque part, elle le savait pertinemment, mais entre en avoir une conscience pleine et entière, et l'entendre si ouvertement affirmé, il y avait un monde. Elle lui sauta au cou, ne pouvant contenir sa joie.

« Aïe ! Aïe ! » protesta le renard d'une voix plaintive. « Pense à ce pauvre petit corps martyrisé ! »

« Oups, désolée… » bredouilla la lapine en s'écartant doucement, un sourire incontrôlable envahissant toujours son visage.

D'un pas mesuré, rendu plus lent encore par les déboires physiques dont souffrait Nick, ils repartirent, patte dans la patte, en direction de leur point de départ. Cette course intense avait été brève mais instructive pour chacun d'entre eux, car elle fixait le jalon des étapes nécessaires qu'il leur restait à franchir, mais également à surmonter, avant d'atteindre les objectifs qu'ils s'étaient fixés.


L'heure du départ était finalement arrivée. Après une douche salvatrice, Judy avait insisté pour appliquer aux jambes et aux pattes de Nick une crème décontractante pour limiter la douleur que ses muscles ne manqueraient pas de ressentir dans les heures à venir, d'autant plus qu'une journée de route à moto les attendait. Si le renard s'était renfrogné à l'idée d'un tel traitement, prétextant détester le contact de ces crèmes grasse sur son pelage, la minutie avec laquelle Judy pratiqua l'application laissa toute autre forme de considération loin derrière… Ce n'était toujours pas le massage qu'elle lui devait depuis cette fameuse journée qu'ils avaient passé à Tundraville (et ce fut elle-même qui le lui précisa, d'ailleurs), mais elle ne s'en montra pas moins douce et délicate dans la manœuvre, la faisant certainement durer plus que nécessaire, pour leur plus grand plaisir mutuel. Mais ils n'avaient pas assez de temps pour se risquer à le perdre en démonstrations d'affection, qui avaient souvent tendance à se terminer plus tard que plus tôt, avec eux (surtout dans l'état particulier qui caractérisait actuellement la lapine).

Aussi, une fois que Nick eut bouclé ses sacoches, après avoir rassemblé l'ensemble des documents qu'il jugeait important, issus des dossiers de son père, ils descendirent au rez-de-chaussée rejoindre Natasha, qui s'était proposée, à leur retour de footing, de leur préparer un bon petit-déjeuner, afin qu'ils puissent prendre la route plus sereinement.

Ils mangèrent copieusement, mais dans l'urgence, échangeant sur toutes sortes de sujet avec la renarde, dont ils ressentaient aisément la tristesse à les voir partir. Mais elle ne fit aucune remarque à ce sujet. Au contraire, elle avait été trop heureuse de cette visite, et les pria un nombre incalculable de fois de revenir la voir le plus vite possible. Ce serait malheureusement compliqué, en raison du départ prochain de Nick pour l'académie.

« Et pour Noël ? » demanda finalement Natasha d'une voix hésitante, presque comme s'il lui avait fallu une force surnaturelle pour parvenir à formuler une telle demande. « Tu auras bien une permission pour Noël, non ? »

Nick jeta un regard interrogateur à Judy. En réalité, il n'en savait rien. Il ne s'était pas vraiment renseigné sur ce genre de modalités pour le moment. La seule chose qu'il savait, c'est qu'il devrait rester sur place et ne disposerait d'une permission de sortie qu'un week-end sur deux… Ce qui était déjà assez difficile à ses yeux, comme à ceux de Judy d'ailleurs… Ne plus se voir que deux jours toutes les deux semaines pendant six mois leur semblait impossible, pour le moins, même s'ils n'avaient pas encore pris le temps de réellement en discuter.

La lapine sourit à l'attention de Natasha, répondant à sa question à la place de Nick. « Il y a une semaine octroyée en fin d'année, pour que les cadets puissent passer Noël et Nouvel An auprès de leurs familles. Donc Nick devrait être présent, oui. »

« Et tu crois que tu auras libre pendant cette période, pour ta part ? » lui demanda le renard.

« Eh bien, étant donné que j'aurais repris le service depuis seulement trois mois, ça risque d'être difficile pour moi de me montrer ne serait-ce qu'un peu exigeante par rapport à mes dépôts de congés… Mais je ferais ce que je pourrais. »

Nick reporta donc son attention sur sa mère. « Eh bien, tu as ta réponse, maman. Si nous parvenons à être tous les deux disponibles à Noël, on viendra fêter avec toi, Dizzie et James. A moins que tu aies d'autres plans en tête, Carotte ? »

« Non, pas vraiment… Mes parents fêtent également Noël à Bunnyburrow, mais pour être tout à fait honnête, je n'avais pas prévu de célébrer avec eux cette année. Ils ont tendance à rassembler toute la famille pour l'occasion… Et je ne crois pas que Nick pourrait survivre à une telle surabondance de lapins. Il vaut mieux qu'il y aille doucement. »

Ils rirent de bon cœur à cette idée, mais cela fit penser à Nick qu'il serait bientôt dans une situation relativement similaire… Et étrangement, il sentit la pression monter d'un cran. Il avait déjà fait face à Bonnie et Stu, appris à les connaître et à composer avec leurs caractères bien spécifiques, notamment celui du patriarche… Mais là, ce serait encore différent. Il serait sur leur territoire, dans leur demeure, auprès de leurs enfants, au sein de leur famille. Leur immense famille. Un frisson terrible lui parcourut l'échine, et il s'ébroua nerveusement.

« Tout va bien, Nicky ? » s'enquit Natasha d'un air soucieux.

« Hum… Je te dirai ça dans quelques heures. » répondit le renard d'un air contrit, ce qui suscita un regard interrogateur de la part des deux femelles en présence. Mais Nick se refusa à développer d'avantage la question.

Finalement, alors que Nick avait initialement prévu leur départ pour les environs de huit heures trente, au plus tard, il était déjà près de dix heures lorsqu'ils franchirent la porte d'entrée et descendirent les marches du porche, Natasha sur les talons.

« Cette visite aura été brève mais intense… Pas vrai, maman ? » demanda Nick, l'air un peu gêné, ne sachant pas trop quoi dire à sa mère au moment du départ.

Celle-ci leva les yeux au ciel, avant de simplement prendre son fils entre ses bras pour le serrer contre elle avec force. Le renard lui rendit son étreinte, qui dura un petit moment, avant que finalement elle ne le libère, les yeux embués de quelques larmes.

« Prends soin de toi surtout, Nick. Et prends soin de Judy. »

« J'y veillerai. » affirma le renard en hochant la tête.

L'attention de Natasha se porta alors vers la lapine, qui lui offrit un sourire radieux, dressant ses oreilles bien droites au-dessus de sa tête.

« Soyez prudents, tous les deux. Et surtout vous, Judy. » déclara-t-elle à l'attention de la lapine, qui écarquilla les yeux, l'air visiblement surprise par cette demande. « Je ne sais pas trop ce qui se passe du côté de Zootopie… En toute bonne foi, ces évènements me dépassent un peu. Mais j'ai bien saisi que quelque chose de grave était en train de se produire. Que ce soit parce que ce monstre de Berger vous a dans le collimateur, ou tout simplement parce qu'en tant que policière, vous êtes aux premières loges, je sais que vous courez un risque. Alors soyez prudente, et veillez bien sur Nick, également. »

« Nous veillerons l'un sur l'autre, ne vous en faites surtout pas pour ça. » répondit la lapine en essayant de se montrer la plus rassurante possible.

« Je sais que vous êtes forte et courageuse. C'est assez impressionnant quand on en fait le constat avéré… Sans vous, Nick ne me serait jamais revenu. Jamais réellement, en tout cas… »

« Maman… » commença le renard d'une voix plaintive, refusant de voir la conversation partir dans cette direction. Mais Natasha ne le laissa pas y mettre son grain de sel, et lui cloua le bec d'un petit mouvement de la patte lui adjoignant l'ordre de se taire.

« Et rien que pour ça, je vous dois toute ma gratitude. Mais bien plus encore, il est heureux grâce à vous… Et c'est sans doute la chose qui m'apporte le plus de bonheur, dans toute cette histoire. »

« Il me le rend bien, vous savez… » glissa Judy, dont les oreilles s'étaient plaquées dans son dos.

« Oh, je n'en doute pas ! Bien que je sache d'expérience qu'il est parfois difficile à supporter. »

« Je vous en prie, faites comme si je n'étais pas là… » intervint le renard en levant les yeux au ciel.

« C'est un peu grâce à vous si la famille Wilde s'avère être une chose un peu plus concrète, aujourd'hui… » poursuivit Natasha d'une voix douce, plongeant son regard dans celui de Judy. « Même si nous avons très certainement encore beaucoup d'efforts à faire. »

Elle prit les pattes de la lapine entre les siennes, et les serra doucement, avec beaucoup d'affection, avant de poursuivre : « A mes yeux, vous en faites également partie à présent, Judy. Et cette idée m'apporte un bonheur sincère, et beaucoup de réconfort. »

Elle se pencha pour embrasser chaleureusement Judy sur la joue, tout en prononçant chaleureusement un « Merci pour tout… » brisé par l'émotion. La lapine ne put se retenir outre mesure, son émotivité exacerbée prenant le pas sur tout le reste. Elle se redressa sur la pointe des pattes pour réduire l'écart qui la séparait de Natasha, et la serra dans ses bras. La renarde, légèrement surprise à ce contact, lui rendit néanmoins son étreinte avec beaucoup de tendresse.

Nick, légèrement en retrait, observait la scène d'un œil sincèrement ému. Sa patte droite enfoncée dans sa poche s'était instinctivement resserrée autour de l'anneau que sa mère lui avait confié la veille…

A ses yeux, la question n'était plus de savoir s'il comptait l'utiliser un jour… Mais plutôt quand ce jour arriverait.


Fangmeyer avait passé une nuit atroce. Tendue, interminable, et des plus éreintantes. Pendant près de deux heures, il était resté en compagnie de Delgato sur la scène du crime afin d'assister l'équipe technique, et de veiller à ce que le cordon de sécurité soit maintenu, et cela bien après que les légistes aient embarqué les restes des corps atrocement mutilés.

Ceux qui avaient perpétré ce carnage n'avaient laissé que peu de traces. Pas de fibres, en dehors de celles des victimes. Aucune empreinte, pas même au niveau de la chaux, qui était pourtant une matière poudreuse difficile à maîtriser si l'on voulait en faire usage sans marquer son passage. Il était donc difficile de déterminer le nombre exact de responsables, voire même de faire alléguer la théorie avancée par Summerlaugh, et plus tard accréditée par Kerrigan, qui voulait que le crime ait été perpétré ailleurs, et que les corps aient ensuite été transportées à cet endroit, dans cette mise en scène macabre. Tout le laissait penser, rien ne pouvait le prouver. Rien qu'à ce stade de l'enquête, la piste tournait en nœud de boudin. Aucun officier ne tendait à se montrer défaitiste, mais tous avaient déjà en tête cette amertume fataliste particulière en quittant la scène de crime, au beau milieu de la nuit : celle que justice ne serait pas rendue… Du moins, pas tout de suite.

S'en était suivie la composition d'un rapport circonstancié des plus banals, que la fatigue et la nervosité accumulées depuis plusieurs jours avaient rendu ardue. Fangmeyer avait remis son rapport aux environs de trois heures du matin, et s'en était retourné chez lui, vidé de toute énergie, et de toute forme de motivation. Il n'avait même pas pris la peine de vérifier l'état dans lequel se trouvait Finnick, se contentant de constater à son arrivée qu'aucune odeur particulière de vomi n'était à déplorer, et il s'était rendu dans sa chambre, s'effondrant tout habillé sur son lit pour sombrer presque immédiatement dans un sommeil lourd et dépourvu de rêves.

Il se réveilla aux environs de onze heures, le lendemain matin. Dwayne était déjà parti pour la fac, quant à Finnick, il avait plié bagage sans demander son reste. Fangmeyer fut surpris de trouver un reste de gaufres et de croissants disposés sur la table de la cuisine, et engloutit un exemplaire de chaque sans chercher plus longtemps à deviner la provenance de tels délices. Aujourd'hui, le loup blanc n'était de service que l'après-midi, dont une bonne partie serait d'ailleurs occupée par la réunion à laquelle Sully Kerrigan les avaient convoqué. Un moment que Fangmeyer appréhendait, tout en l'attendant avec une excitation certaine. Ils allaient enfin en apprendre d'avantage sur la Compagnie 112, ce qui lui permettrait peut-être de mieux comprendre le désastre terrifiant qui s'était produit, la veille, et que rien à son sens ne venait justifier. Deux mammifères étaient morts brutalement gratuitement, pour le seul plaisir d'une force supérieure, à laquelle personne ne semblait vouloir prêter une attention concrète. La lassitude d'avoir systématiquement un train de retard commençait à se transformer en une frustration coléreuse qui aurait pu le pousser à devenir violent, s'il en avait l'opportunité. Aussi, s'obligea-t-il à une intense séance de sport, afin d'évacuer toute cette énergie négative, qu'il dépréciait particulièrement. Il sortit courir pendant près d'une heure, cherchant à évacuer ses pensées en se focalisant sur les performances de son rythme cardiaque, ou sur son rapport kilomètres par heure, mais bien vite, son esprit se détacha de ces préoccupations terre-à-terre pour à nouveau flirter avec les tenants et aboutissants de toute cette affaire.

Demain soir, il se rendrait avec Finnick dans ce vieil entrepôt abandonné en périphérie de Tundraville, où Sergei Koslov se la jouait empereur Jules Clawsar, et donnait ses spectacles d'arène pour divertir le bon peuple des hautes sphères de Zootopie, tout en faisant la publicité mensongère des vertus discutables de son fameux Hurleur Sauvage… Vertus dont on avait pu faire un constat indéniablement sanglant la veille au soir. Tout ceci n'avait pas le moindre sens aux yeux de Fangmeyer. Quelle meilleure contre-publicité à cette drogue que de démontrer aussi ouvertement qu'elle avait des conséquences si dramatiques, voire même mortelles ? Personne ne voudrait prendre le risque de virer sauvage et de s'entretuer avec son voisin de piquouse, pas même le junkie le plus gravement atteint des bas-fonds d'Happy Town. Koslov se tirait une balle dans le pied, ou bien quelqu'un essayait de lui mettre la pression, d'une manière ou d'une autre. A moins que tout ceci ne serve un autre but, encore mystérieux… Mais si les ficelles de ces différentes affaires allaient et venaient en tous sens, ne semblant pas témoigner du moindre connecteur logique entre elles, il demeurait une constante invariable, qui se chargeait de faire la liaison : l'implication systématique de la Compagnie 112. Que ce soit auprès de la pègre, des Gardiens du Troupeau, ou par rapport au Hurleur Sauvage, ces enfoirés étaient toujours dans le coup. Soit ils étaient à la solde de tout ce petit monde, soit c'étaient eux qui tiraient les ficelles pour leur propre compte. Dans les deux cas, Fangmeyer n'était pas plus avancé… Mais il ne lâcherait rien.

Au sortir de son heure de sport, Fangmeyer ne se sentait pas moins frustré. Ses pensées étaient toujours aussi confuses, mais au-moins était-il parvenu à calmer un peu la rage sourde qui lui tordait l'estomac. Ses yeux se posèrent sur sa sacoche, qu'il avait laissé traîner sur son bureau, et il se demanda l'espace d'un instant si elle n'avait pas été déplacée… Il lui semblait l'avoir déposée d'avantage vers le bord… Il secoua la tête, se demandant pourquoi il se focalisait toujours sur des détails aussi secondaires. Il prit le temps de mettre un peu d'ordre dans l'appartement, pour ranger le bazar que Finnick n'avait pas manqué de causer (le plaid traînait par terre, la bassine qu'il avait laissé à sa disposition était renversée dans un coin du salon, et un verre d'eau à demi bu était posé en équilibre instable sur le rebord de la table basse), puis s'installa à la cuisine, la déclaration de confidentialité que lui avait remis Sully la veille sous les yeux. Il faisait tournoyer le stylo entre ses doigts, lisant et relisant chacune des phrases composant le document, comme pour s'assurer qu'il n'y avait pas de vice caché, ou de petite ligne qui pouvait être comprise d'une autre manière, selon qu'on se plaçait d'un côté ou de l'autre de la table des négociations. Ne trouvant finalement rien à y redire, si ce n'était la conviction que l'armée se fichait royalement de leur pomme, il signa d'un geste frustré, avant d'aller ranger la fiche dans son sac. Suite à cela, il alla prendre sa douche, et se prépara ensuite pour prendre son service.

Arrivé au ZPD, il trouva l'ambiance des lieux bien morose… C'était souvent comme ça, après qu'un délit grave se soit passé. Les crimes n'étaient malheureusement pas rares dans une ville aussi grande que Zootopie, mais des meurtres d'une telle violence avaient toujours une sorte d'impact sinistre, qui résonnait en échos pendant plusieurs jours dans les locaux de la police. A peine le hall franchi, il tomba presque immédiatement sur Francine, qui se dirigeait d'un pas lourd vers la salle de réunion où Sully les avait convoqué. L'éléphante avait été du matin, aujourd'hui, et si elle n'avait pas été directement présente sur les lieux du crime, elle avait été parfaitement informée des évènements, et devait également en savoir plus sur les dernières avancées de l'enquête.

« On a l'identité des deux victimes. » expliqua Francine, en réponse aux questions que le loup blanc n'avait pas manqué de lui poser, après l'avoir saluée. « L'ocelot était un petit truand sans envergure nommé Derek Jawlong, qui œuvrait surtout à Happy Town. Il croulait sous les avertissements de toutes natures, mais n'avait jamais été arrêté. Un type sans histoire, en somme… Le phacochère, en revanche, on le connaissait très bien. Bill Tusky. »

« Quoi ? Mais… C'est l'un des mammifères rattachés aux Gardiens du Troupeau que Nick avait confondu lors de sa petite mascarade dans ce bar, il y a une quinzaine de jours, non ? Ceux qu'il avait roulés au poker ! »

Francine acquiesça, l'air sombre. Elle ne comprenait que trop bien la réaction affolée de Fangmeyer, puisqu'elle avait eu la même en apprenant la nouvelle, le matin-même.

« Oui. » affirma Francine. « Il avait été fait libérer la veille par Quillspray, à la manière des deux autres zigomars qui l'accompagnaient. Il n'y a que Blake Hareston qui a été gardé au frais. Les trois autres ont été innocentés, fautes de preuves dans leur implication. Et maintenant on retrouve l'un d'entre eux, mort. »

« Ça n'a aucun sens. » bredouilla Fangmeyer, tandis qu'ils franchissaient les portes de la salle de réunion, rejoignant Delgato, qui était déjà installé autour de la longue table qui remplissait tout l'espace central. « Si la Compagnie 112 est impliquée dans le double meurtre d'hier soir, pourquoi ferait-elle assassiner un membre des Gardiens du Troupeau, sachant que les deux organisations travaillent ensemble ? Enfin du moins c'est ce qu'il nous semblait ! »

Il serra poliment la patte que lui tendait Delgato, avant de s'installer à ses côtés, Francine prenant place à l'autre bout de la table, ses dimensions particulières l'obligeant à occuper l'une des chaises spécifiquement mises à disposition des mammifères de plus grande taille.

« Ça peut vouloir dire tout un tas de chose. » répondit simplement Francine en poussant un soupir. « Soit que la Compagnie 112 n'est pas impliquée dans l'affaire d'hier soir, contrairement à ce qu'on pouvait en penser… Soit qu'ils ont supprimé Tusky parce qu'ils craignaient qu'il ne balance des informations compromettantes… De ce qu'on en sait, la tête pensante des Gardiens du Troupeau se moquait bien du sort réservé à ses membres les moins influents. Ils les ont sacrifiés lors des Marches pour la paix… Ils ont très bien pu recommencer. »

« On a voulu faire mettre sous surveillance les deux autres mammifères qui avaient été arrêtés dans ce bar, en même temps qu'Hareston et Tusky. » précisa Delgato en s'insérant tout naturellement dans la conversation. Il n'avait pas besoin d'avoir entendu le début pour comprendre de quoi il en retournait. « Au cas où quelqu'un en voudrait à leur peau, à eux aussi… Et devine quoi ? Impossible de mettre la patte sur eux. Pfiuut ! Volatilisés. Alors qu'ils étaient tous deux assignés à résidence. »

« Ça sent pas bon, les concernant, pas vrai ? » questionna Fangmeyer en affichant une grimace d'inconfort.

« De deux choses l'une ; soit ils ont pris le large en comprenant qu'ils étaient en danger ; soit on ne tardera pas à retrouver leurs corps dans une autre mise en scène morbide… » répondit Delgato d'une voix sombre.

« Ne parlez pas de malheur, lieutenant. » le pria Francine, horrifiée à l'idée qu'une telle chose puisse se produire.

« Il va peut-être falloir vous y préparer. »

Les trois mammifères en présence se retournèrent à l'audition de cette voix, pour voir Sully entrer dans la salle, un épais dossier sous le bras. Visiblement, elle arrivait directement de la caserne militaire où elle était affectée, car elle était encore revêtue de son uniforme treillis officiel, n'ayant pas eu le temps de se changer.

« Et pourquoi ça ? » questionna finalement Francine d'une voix incertaine, tandis que la chauve-souris s'installait en bout de table.

Cette-dernière lui lança un regard légèrement dubitatif, avant de secouer la tête. « Avant toute chose, j'ai besoin que vous me remettiez les documents que je vous avais demandé de signer et de me rapporter. »

Un lourd silence tomba sur la salle face à cette réponse d'un pragmatisme glacial. Visiblement, Kerrigan ne leur accorderait pas une once d'information supplémentaire tant qu'ils n'auraient pas accepté de jouer selon ses règles. Au bout de quelques secondes à mariner dans cette atmosphère pesante, Fangmeyer, pressé d'en venir aux faits, décida de céder le premier. Il tira de sa sacoche le papier signé et le fit glisser sur la table en direction de Kerrigan. Cette dernière le réceptionna sans mot dire avant de tourner directement son attention vers les deux autres mammifères présents dans la salle. Delgato et Francine échangèrent un regard entendu, avant d'imiter Simon, et de remettre à leur tour leurs documents de confidentialité, dûment datés et signés.

La chauve-souris prit le temps de vérifier chacun des feuillets, afin d'attester que tout était en ordre, puis elle se releva d'un pas lent, avant de se diriger vers la porte de la salle de réunion, qu'elle referma alors d'un geste sec, les isolant définitivement du reste du centre de police principal… Un fait dont ils devraient s'accommoder pour toute la durée de cette enquête. Dès à présent, ils étaient sous la houlette de l'armée, et rien de ce qui se dirait entre eux n'aurait le droit d'être communiqué à un autre de leur collègue, en dehors d'Adrian Bogo. Une position des plus inconfortables, qu'ils seraient néanmoins obligés de tenir s'ils voulaient lutter efficacement contre leurs mystérieux ennemis.

« Bien… » commença Kerrigan avant de se diriger vers le bout de table, où elle avait laissé ses affaires. « Concernant les Gardiens du Troupeau en fuite, dont vous parliez précédemment… Je ne donne pas cher de leur peau, à moins que vos collègues ne parviennent à les retrouver, et à les mettre en sécurité… Mais il est sans doute déjà trop tard pour eux. »

« Pourquoi ? » demanda Fangmeyer, qui faisait des pieds et des pattes pour maintenir son calme face à l'attitude froidement détachée qui caractérisait Kerrigan. « Quelle est la logique derrière de tels actes ? »

« J'aimerais vous dire qu'il y en a une. » expliqua la chauve-souris, de cette façon à la fois très tranchante, mais indubitablement sincère (au point d'en être presque blessante) qui caractérisait son expression. « Mais ce serait mentir. Sans doute qu'aux yeux des perpétrateurs, il y a un sens à de tels actes… Mais il est sans doute aussi gratuit que le crime en lui-même. »

« Si ces mammifères avaient dû parler, ils l'auraient faits dans le cadre de leur détention. » déclara sobrement Delgato.

« Pas sous la houlette de leur avocat. » expliqua la chauve-souris en ouvrant le dossier qui lui faisait face, avant d'en tirer une fiche descriptive complète donnant divers détails sur le suricate Jeremiah Quillspray. Elle la fit passer à Delgato, afin qu'il puisse la parcourir à son gré. « Quillspray s'est assuré que les mammifères arrêtés, dont il assurait la défense pour une raison obscure, mais très certainement intéressée, joueraient la carte du silence. »

« Ouai, j'en ai fait les frais. » affirma Fangmeyer.

« Je sais. » répondit sobrement Sully, qui ne semblait pas porter de jugement particulier à l'information. « Il se peut que le suricate soit lié, de près ou de loin, aux activités des Gardiens du Troupeau, et par extension à celles de la 112, du coup. »

« Ça, on le supposait déjà. » déclara Francine.

« En tout cas, une fois ses clients libérés, il n'a plus été en mesure d'assurer leur sécurité. » rajouta Delgato. « Quel intérêt avait la Compagnie 112 à les supprimer ? »

« Les raisons peuvent être diverses, comme je vous l'ai déjà dit. S'assurer qu'ils demeureraient silencieux. Couper tout rapport entre eux. Faire passer un message aux autres membres des Gardiens, pour qu'ils se tiennent à carreau. Narguer les forces de l'ordre. Terrifier la population. Semer le désordre. Affirmer leur puissance. Ça peut être l'une ou l'autre de ces hypothèses, ou bien aucune. »

« Comment peut-on lutter contre des ennemis dont on ne comprend même pas la logique ? » s'enquit Francine, qui se grattait nerveusement le crâne à l'aide de sa trompe.

« C'est la raison qui les pousse à agir de la sorte, justement. » explicita Kerrigan en se laissant retomber au fond de son siège. « Si vous n'êtes pas en mesure de comprendre leurs actes, alors vous ne pouvez pas anticiper leurs mouvements. Au final, il faut que vous compreniez qu'ils œuvrent pour leur but, et leur but seul. Pas pour les Gardiens, ni pour qui que ce soit d'autre. Mais pour leur propre bénéfice. »

« Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer ? » demanda Delgato, les bras croisés sur son torse. « Vous nous les avez pourtant présenté comme des mercenaires. »

Kerrigan farfouilla dans son épais dossier, avant d'en retirer une fiche à laquelle étaient attachées de nombreuses photographies au moyen d'un trombone. Elle les réceptionna et les fit glisser vers le centre de la table, afin qu'elle soit visible de tous. Chacune d'entre elles laissait apparaître le Berger. La plupart étaient issues de la vidéo pirate qui avait été diffusée pendant les Marches pour la paix.

« Vous reconnaissez cet individu, je présume ? »

Fangmeyer acquiesça. « Comment oublier une telle gueule d'amour ? C'est le Berger, le chef des Gardiens du Troupeau. »

« Mon œil, oui. » rétorqua Kerrigan en poussant un léger rire, cette réponse ayant le mérite de laisser l'assistance muette et atterrée. La chauve-souris n'attendit pas d'être questionnée avant de développer le point qui l'intéressait ici. « Je vous présente le Prince Rouge… Un terroriste particulièrement actif sur le vieux continent, et qui a fait sa première apparition il y a environ huit ans, en tant que leader d'une escouade de mercenaires des plus belliqueuses se faisant appeler la Compagnie 112. »

« Le Berger… Est le chef de la Compagnie 112 ? » s'égosilla Delgato.

La surprise n'était pas moins intense chez Fangmeyer et Francine. Ils avaient visiblement tous été bien roulés dans la farine… Celui qui se présentait comme le leader incontesté des Gardiens du Troupeau était en réalité à la tête d'une toute autre organisation criminelle, plus réduite, mais non pas moins dangereuse. Pourquoi s'était-il présenté sous cette fausse identité ? La réponse paraissait assez claire : donner un visage à une organisation spéciste qui semblait de plus en plus factice, afin de dissimuler d'autres activités dans le giron d'actes terroristes apparemment ciblés contre les prédateurs… Mais rien n'était moins sûr que cette dernière affirmation, à présent.

« Doit-on en déduire que les Gardiens du Troupeau… N'existent pas, pour ainsi dire ? » demanda finalement Fangmeyer, qui luttait à grand mal pour digérer ce qu'il venait d'apprendre.

« Pas tels que vous vous les imaginiez, en tout cas. » déclara Kerrigan en croisant les ailes sur sa poitrine. « Les membres des Gardiens du Troupeau, comme Tusky ou Hareston, étaient convaincus d'appartenir à un tel groupuscule, et n'avaient certainement pas conscience des manœuvres du Prince Rouge. Les Gardiens constituent une organisation réelle, avec son fonctionnement, sa hiérarchie et ses objectifs… Mais au bout du compte, elle sert surtout d'écran à ceux qui se dissimulent derrière, et mentent autant à leurs subordonnées qu'à ceux qui les confrontent. »

« En somme, c'est un leurre. » commenta Francine.

« Oui. Mais un leurre invasif, car potentiellement dangereux. D'autant plus que le Prince Rouge n'hésitera pas à les employer dans les circonstances les plus inattendues, quitte à les sacrifier au besoin. »

« Donc, si je comprends bien, la lutte spéciste engagée par les Gardiens du Troupeau n'est qu'un moyen de nous détourner des véritables actions de la Compagnie 112 ? » demanda Delgato, qui avait commencé à prendre un certain nombre de notes, à présent. Sans doute pour les rapports qu'il ne manquerait pas de faire remonter à Bogo.

« Je ne peux l'affirmer avec certitude. » concéda Kerrigan. « C'est là où commence la zone trouble. Vous comprenez, la Compagnie 112 est composée de mercenaires… Habituellement, ils sont engagés par un groupuscule afin d'agir et de combattre en son nom. Du coup, il n'est pas impossible qu'il y ait eu, à un moment donné, une véritable cohésion avec les Gardiens du Troupeau, une association, plutôt qu'une simple dissimulation… Mais étant donné les évènements récents, et surtout le double meurtre d'hier soir, il est clair à mes yeux que s'il y a eu un accord, celui-ci a été rompu… Pour quelle raison ? Je l'ignore… Mais ce qui est certain, c'est que le Prince Rouge avait anticipé cette possibilité de rupture, et avait manœuvré de sorte à se faire passer pour le leader des Gardiens, afin de pouvoir conserver la mainmise sur eux, même s'il était amené à faire scission avec son employeur. »

« Quel intérêt pour des mercenaires de doubler celui qui les emploie, et donc les finance ? » s'étonna Francine.

« Question légitime quand on fait face à un groupe de mercenaires commun, officier Pennington. » répondit Kerrigan en poussant un soupir contrit. « Malheureusement, concernant la 112, il y a eu des précédents. »

« C'est-à-dire ? » s'enquit Delgato.

Pour toute réponse, la chauve-souris farfouilla à nouveau dans son dossier, avant d'en extraire un ensemble de documents auxquels étaient adjoints différentes annexes, photographies, relevés topographiques et listings militaires. Elle tendit l'ensemble au tigre, qui le réceptionna d'une patte habile, avant de commencer à le feuilleter. Sans s'inquiéter que cela puisse être mal vu, Fangmeyer se pencha vers Delgato, en vue de lire en même temps que lui, par-dessus son bras. Cela n'eut pas l'air d'offusquer le tigre, puisqu'il pencha le dossier sur le côté pour permettre à son subordonnée de s'y plonger plus aisément.

« Les évènements se sont produits dans un petit pays de l'Est du continent Europawen, la Cerfbie, il y a environ quatre ans. Un important groupe populaire a fomenté une rébellion à l'encontre du gouvernement oppresseur qui s'était maintenu en place grâce au soutien de l'armée, en dépit d'une défaite majeure aux précédentes élections législatives. »

« Oui, bien entendu, on a entendu parler de ce conflit. » commenta Delgato, dont les yeux continuaient à parcourir le dossier. « Il a même été question que notre armée soit envoyée pour soutenir les rebelles, si mes souvenirs sont exacts. »

« En effet. » acquiesça Kerrigan. « J'étais sur place, personnellement. Et j'ai fait partie du comité directeur qui a accrédité la demande d'intervention de l'armée de Zootopie. »

« Hein ? » s'étonna Fangmeyer face à cette information. « Et qu'est-ce que vous faisiez là-bas, exactement ? »

La question sembla perturber Kerrigan, qui montra pour la première fois une expression d'inconfort, presque comme si elle avait été prise au dépourvu. Elle secoua la tête et se racla la gorge, avant de répondre d'une voix plus éraillée qu'à l'habituelle. « Peu… Peu importe. Cette… Cette information n'est pas utile dans le cadre de notre enquête. »

« Je vois… » marmonna le loup blanc, qui crevait d'envie de creuser la question, pour sa part, mais décida de s'abstenir, parce qu'ils savait très bien que l'insistance ne mènerait à rien, dans ce cas précis.

« Toujours est-il qu'une intervention de notre part devait déplaire à la Compagnie 112, qui avait justement été employée par les rebelles afin de les aider à renverser le pouvoir en place… Ce qui est finalement arrivé, comme vous le savez. »

« Disons qu'on savait que les rebelles avaient remporté la guerre… » déclara Delgato d'un air dépité, manifestant qu'il commençait visiblement à s'acclimater aux chocs multiples que ménageait en lui cette succession continue d'informations aussi inattendues que surprenantes. « … Pas qu'une bande de mercenaires psychopathes les y avait aidé. »

« C'était une aide de pure forme. » corrigea Kerrigan. « Au moment de la transition gouvernementale, la Compagnie 112 s'est retournée contre ses employeurs, et a ménagé des efforts agressifs pour s'approprier le soutien de l'armée locale, afin de prendre le pouvoir. Fort heureusement, cette tentative a échoué. »

« Quoi ? » s'étonna Francine, qui commençait sincèrement à se demander ce qu'elle venait faire dans toute cette histoire. « Une bande de mercenaires a tenté de prendre le contrôle d'un pays tout entier ? Mais enfin… Dans quel but ? »

« Qui peut savoir le but que cherche réellement à atteindre le Prince Rouge ? » demanda la chauve-souris en haussant les épaules.

« Quelque chose me dit que vous, vous le savez. » lâcha Fangmeyer, sans détours.

Il avait prononcé cette phrase dans le seul but de jauger la réaction de Kerrigan. Le fait d'être parvenu à la déstabiliser une première fois lui avait donné envie de voir s'il pourrait en tirer des informations supplémentaires, en parvenant à la mettre mal à l'aise. Il y eut bien une réaction, minuscule, mais néanmoins palpable. Un bref éclat au fond du regard de la chauve-souris, et une crispation passagère, avant que finalement le masque de son pragmatisme fermé et imperméable ne reprenne le dessus.

« C'est absolument ridicule, officier Fangmeyer. » répondit-elle froidement. « Et je vous prierai de cesser ce genre de suppositions à l'emporte-pièces. »

« Toutes mes excuses, patron. » rétorqua le loup blanc en affichant un sourire faussement sympathique. Il n'en croyait pas un traître mot, et se montrait désireux de le faire savoir.

Delgato reposa devant lui le dossier complet lié aux activités de la Compagnie 112 au sein du conflit Cerfbien, et prit une profonde inspiration. « Bon, d'accord, en somme on est supposés comprendre que la Compagnie 112 est imprévisible, et a prouvé par le passé qu'elle se moquait ouvertement des causes défendues par ceux qui prenaient le risque de l'employer, quitte à se retourner contre eux si cela pouvait présenter le moindre avantage vis-à-vis des buts mystérieux qu'elle cherche à atteindre. Parfait. Mais ce qu'on voudrait tous savoir, autour de cette table, c'est simplement à qui on a affaire. Qu'est-ce que la Compagnie 112 ? Et quel lien a-t-elle avec notre propre armée ? »

Kerrigan acquiesça, avant de se redresser légèrement. Elle laissa courir son regard d'un mammifère à l'autre, comme pour s'assurer de leur parfaite attention, avant de commencer. « Comme je vous l'ai dit hier, la Compagnie 112 n'est en rien rattachée à nos corps armés… Même si elle est liée à une part sombre de son histoire. »

« On vous écoute. » insista calmement Delgato, qui semblait presser d'en arriver à l'essentiel.

« Je suppose qu'à ce stade de l'enquête, je n'ai pas besoin de vous apporter plus d'explications par rapport au fait que la Compagnie 112 était le dernier bataillon à avoir vu le jour sous la houlette du Projet Hundred ? » demanda Kerrigan, et jaugeant les acquiescements entendus de son auditoire, elle ne perdit pas plus de temps avant de poursuivre. « Bien que les onze itérations précédentes du Projet aient été très satisfaisantes, celui-ci posait un problème d'ordre moral dans ses aspects parfois extrémistes, d'autant plus que la presse avait commencé à mettre son museau dans tout cette affaire… Du coup, l'avenir du Projet Hundred avait été mis en ballotement par la direction des forces armées. Une partie des responsables affiliés au Projet ont vu cela d'un très mauvais œil, et ont tenté le tout pour le tout afin de justifier la poursuite de ce système, qui durait depuis déjà douze ans. En a résulté une catastrophe dramatique, qui a entaché la réputation de toutes les forces armées, et conduit à l'arrêt immédiat du Projet Hundred. »

« Quelle était la nature de cette catastrophe ? » demanda Fangmeyer d'une voix avide. « Impossible de trouver la moindre information là-dessus. »

« Et à juste titre. » répondit Kerrigan en se braquant soudainement. « Et ne comptez pas sur moi pour vous apprendre quoique ce soit à ce sujet. »

« Pourquoi ? Vous y avez pris part ? »

« Oh ! Bien entendu ! » rétorqua la chauve-souris en s'emportant plus ouvertement, et en frappant de ses ailes sur la table. « Du haut de mes six ans, j'avais déjà la fleur au fusil, pauvre imbécile ! »

Un lourd silence envahit la salle. Fangmeyer s'était plaqué au fond de son siège, les oreilles en arrière… Il ne s'était pas attendu à une réaction aussi extrême, bien qu'il ne pouvait nier avoir cherché à la provoquer. Pour le coup, l'insulte proférée par Kerrigan à son encontre lui semblait de circonstance. Il baissa piteusement la tête en sentant le regard intransigeant de Delgato glisser dans sa direction. Mais finalement, ce fut Kerrigan qui rompit le silence, en tentant assez maladroitement de reprendre une expression neutre et professionnelle.

« D… Désolée. Je n'aurais pas dû vous traiter d'imbécile. »

« C'était mérité. » lâcha Francine d'une voix critique, en jetant un petit coup d'œil à Fangmeyer, qui ricana à la remarque.

« J'accrédite les propos de l'officier Pennington. » déclara finalement le loup blanc. « Je l'ai bien cherché. Et c'est à moi de m'excuser. »

Cette marque de sollicitude sembla toucher Kerrigan, et la poussa à se défaire un peu de sa rectitude habituelle. Elle laissa retomber ses coudes contre la table et saisit son front entre ses griffes, avant de lâcher d'une voix beaucoup plus douce, féminine et sincère :

« Ecoutez, tous les trois… On est dans le même camp, d'accord ? Il y a énormément de choses que j'aimerais pouvoir vous dire, sans en avoir le droit. Ça ne nous aiderait pas à mettre un terme aux agissements de la 112, mais rien que de pouvoir en parler me ferait énormément de bien. A un degré personnel, vous comprenez ? Mais je ne peux pas. »

« Nous comprenons parfaitement, Kerrigan. » déclara simplement Delgato pour la rassurer. « Dites-nous seulement ce qui vous semble nécessaire et ce qui pourra nous aider à avancer dans l'enquête. »

« Très bien. » lâcha-t-elle sur un ton encore légèrement vrillé par l'émotion. Elle prit une profonde inspiration, et se redressa, avant de reprendre ses explications là où elle les avait laissé avant l'intervention maladroite de Fangmeyer. « Après cet incident gravissime et traumatisant, le Projet Hundred a été enterré, et tous les militaires qui y étaient affiliés ont été réaffectés. Et on a plus entendu parler de la Compagnie 112 pendant près de douze ans. Jusqu'à ce que ce groupe de mercenaires n'apparaisse… »

« Il n'y a donc aucun lien entre la Compagnie 112 de l'armée, et ces mercenaires ? » s'étonna Francine. « Ils n'ont fait que reprendre un nom, comme une sorte de… référence ? »

« Malheureusement, non. » répondit Kerrigan avec affectation. « C'est ce qu'on a pensé de prime abord, avant de constater que nombre de mercenaires appartenant à la Compagnie 112 étaient des… Des sujets qui avaient été en rapport avec l'incident ayant provoqué l'arrêt du Projet Hundred. »

« Comment ça, des « sujets » ? » demanda Delgato, en appuyant sur le terme. « Vous voulez dire des militaires. »

« Non, lieutenant. » répondit Kerrigan d'une voix chevrotante, tout en baissant honteusement les yeux. « Je veux dire des enfants. »

« Quoi ? » s'étrangla Fangmeyer. « Qu'est-ce que des gosses auraient eu à voir avec tout ça ? »

« C'est… C'était l'une des choses les plus obscures à avoir commencé à se mettre en place, au fur et à mesure du développement du Projet Hundred. L'armée cherchait à trouver des moyens d'optimiser ses combattants sans avoir à les soumettre à un traitement chimique particulier, qui aurait pu s'apparenter à du dopage, ou à une drogue… Ils en sont venus à travailler directement sur la stimulation cérébrale, pour développer naturellement des potentiels instinctifs utiles en situation de combat, notamment. »

En dépit des efforts qu'elle déployait pour délivrer ces explications d'une voix claire et détachée, il était clair que Kerrigan semblait tout particulièrement affectée par l'horreur qu'elle se voyait contrainte de révéler. Les trois mammifères qui lui faisaient face étaient tout simplement médusés. Ils la contemplaient tous avec une même expression d'effroi incrédule. La bouche entrouverte et la gorge nouée, ils étaient encore trop choqué d'apprendre que l'armée qui veillait à les défendre s'était visiblement adonnée à des expérimentations se rapprochant dangereusement de l'eugénisme, dans le seul but de rendre ses soldats plus performants. Comment avait-on pu en arriver là ?

En dépit du malaise certain qui la gagnait à évoquer cette sombre page de l'histoire de l'armée, Kerrigan s'obstina à développer, car c'était là la clé de tout le reste.

« Ils avaient baptisé ce protocole Projet Avenir. Le groupe scientifique en charge des opérations avait remarqué que certains enfants particulièrement sensibles développaient, à un stade de leur croissance naturelle, une forme primale de terreur infantile particulièrement intense. Elle faisait systématiquement écho à des instincts sauvages enfouis, qui se manifestaient consciemment ou inconsciemment, et entachait leur vie au quotidien. Terreurs nocturnes, hyper-agressivité, comportements asociaux, isolement, crainte des autres, instabilité émotionnelle… Autant de symptômes communs à tous ces enfants, et qui semblaient stimulés par un gêne particulier, menant à la sécrétion d'une enzyme spéciale qui décuplait la perception qu'avaient ces gamins de leurs propres instincts. Ils ont appelé ça le Soma. Apparemment, cette sécrétion se stabilisait à un certain âge, ce qui permettait finalement à ces jeunes de reprendre le cours d'une vie normale, au moyen d'une thérapie les aidant à dompter les peurs inhérentes aux traumatismes qu'ils avaient subis. Le but du Projet Avenir était tout à la fois d'aider ces jeunes enfants, de leur permettre de retrouver une vie normale, tout en étudiant leurs symptômes spécifiques, dans le but de comprendre le fonctionnement de ce gêne récessif, afin d'être en mesure de le stimuler, voire de le contrôler, et d'en tirer profit pour optimiser les aptitudes instinctives de nos soldats… »

« Je… Je vois… » maugréa Delgato. « C'est plus rassurant quand on a la version complète… Au final, ils tiraient certes profit de la pathologie de ces gamins, mais ils prenaient la peine de les soigner, également… J'ai redouté le pire, l'espace d'un instant. »

« C'est déjà bien assez horrible d'apprendre ça, lieutenant ! » répliqua Francine, qui n'en revenait toujours pas.

Mais presque comme si ces réactions rassurées n'avaient pas été prononcées, Kerrigan fut parcouru d'un frisson et baissa le regard, avant de s'empresser de poursuivre son récit, car en réalité le pire était à venir.

« Si un certain nombre de ces gamins a été aidé et a regagné la société débarrassé des déboires de leurs pathologies, une partie d'entre eux étaient présents au moment de l'incident qui a provoqué la fin du Projet Hundred… Cinq enfants ont trouvé la mort, au moment de ce désastre. »

Delgato et Francine, qui s'étaient montrés prompts à voir le verre à moitié plein, se figèrent à cette nouvelle, leur expression mortifiée se substituant à tout commentaire. Fangmeyer, pour sa part, gardait les yeux rivés sur ses pattes. L'air concentré, il luttait contre l'horreur croissante qui grandissait en son être, à mesure qu'on se rapprochait du summum de ces révélations, qu'il voyait à présent venir avec une clairvoyance particulière.

« Enfin du moins, on les pensait morts… » précisa finalement Kerrigan en détournant le regard.

« Ce sont eux, c'est ça ? » questionna finalement Fangmeyer en tentant de ménager la tempête qui grondait au fond de sa voix. « Ce sont eux les mercenaires que vous êtes parvenus à identifier au sein de la Compagnie 112, n'est-ce pas ? C'est ça qui fait le lien… »

« C'est… C'est exact. » acquiesça Kerrigan, avant de se réfugier dans le dossier qui lui faisait face, désireuse de délivrer le reste des informations qu'elle avait l'autorisation de divulguer, et de ne surtout pas avoir à faire front aux réactions choquées qui n'allaient pas tarder à arriver.

« Hum… Voici les fiches d'identité que nous avons pu élaborer par rapport aux archives que nous avons conservées de l'époque où ces enfants étaient pris en charge par l'équipe scientifique du Projet Hundred. »

Elle fit glisser devant elle cinq fiches descriptives assez pauvres en informations, sur lesquelles figuraient les photos d'identité, prises à l'âge infantile, des quelques enfants ayant servis de sujet d'expérimentation pour le Projet Hundred, et qui semblaient être revenus d'entre les morts, à l'âge adulte, pour en assurer une sorte de perpétuité macabre… Une Compagnie 112 ressuscitée.

De gauche à droite, les fiches délivraient les informations suivantes :

Tout d'abord, un jeune bison, répondant au nom d'Alec Charger, âgé de onze ans au moment de sa mort présumée. Ensuite, celle d'un lièvre à l'expression un peu effrontée, prénommé Gustavo Liebrez, âgé de sept ans. Venait ensuite une autre proie, une petite brebis, qui avait un air très intimidé… Fangmeyer n'eut même pas besoin de lire son nom pour savoir qu'il s'agissait de Dolce Lambi, qui avait été déclarée morte à l'âge de six ans. La fiche suivante présentait la bouille adorable d'un louveteau arborant des lunettes, un éclat d'intelligence pétillant au fond du regard. Il se nommait Zael Greatsbark et avait huit ans. La dernière fiche était celle d'un guépard particulièrement juvénile, le plus jeune du lot, d'ailleurs, car âgé d'à peine cinq ans au moment des faits. Il s'appelait Diego Feline.

« Voilà les seules identités connues de membres de la Compagnie 112 à ce jour… » ajouta sobrement Kerrigan.

« Et pour le Prince Rouge ? » demanda Delgato, qui tentait de surmonter son émoi. « A-t-on une identité ? »

« Non… » répondit la chauve-souris. « Mais il n'est pas impossible que ce soit l'un de ces cinq-là qui porte le masque, voire même qu'ils échangent les rôles et endossent le costume à tour de rôle. »

« Est-ce que d'autres enfants traités par l'équipe scientifique du Projet Hundred ont disparu, ou auraient pu rejoindre les rangs de la Compagnie 112 ? » demanda Francine, qui elle aussi se démenait pour ne rien laisser transparaître de l'effet que toutes ces révélations avaient sur elle.

« Heu… Non, pas qu'on sache. » répondit Kerrigan en tirant un nouveau document de son dossier, qu'elle laissa à leur disposition, et qui listait une quarantaine de noms, auxquels étaient attribués diverses informations usuelles (âge, profession, adresse, numéro de téléphone). « Voici la liste de tous les autres enfants traités par le Projet Avenir, sur la période de près trois ans durant laquelle le protocole a été instauré. On a été capable de retracer et de recontacter chacun de ces mammifères. Ils mènent tous une existence normale, aujourd'hui… On a fait surveiller certains d'entre eux, pendant un moment, pour s'assurer qu'ils n'avaient aucun comportement suspect, qui aurait pu laisser penser qu'ils puissent être en contact avec la Compagnie 112, mais on n'a jamais rien relevé de notable. »

« Bien… » lâcha finalement Delgato en se redressant, avant de se pencher au-dessus de toutes les fiches et documents mis à leur disposition. Son regard glissa en direction du dossier de Kerrigan, encore très épais, signe qu'il y avait nombre d'informations qu'elle gardait pour elle, ou qu'elle ne leur avait pas encore divulgué… Ce qui le motiva à l'interroger en ce sens. « Y a-t-il d'autres éléments que vous estimeriez important de nous communiquer dans le cadre de l'enquête ? »

« Oui, en effet… » admit Kerrigan en hochant de la tête. « Un élément des plus importants, c'est à craindre. »

« Et moi qui nous croyait au bout de nos peines… » maugréa le tigre en se laissant retomber au fond de son siège.

« Nous avons rouvert le dossier de la Compagnie 112 bien avant qu'il soit devenu clair à nos yeux qu'elle était directement impliquée dans les évènements qui secouent Zootopie. » déclara la chauve-souris en parcourant à nouveau ses feuillets, en quête de certains documents particuliers. « En réalité, c'est le rapport officiel établi par le chef Bogo suite à l'arrestation de Dawn Bellwether par Judy Hopps qui nous a mis la puce à l'oreille. »

« Oui, on sait à présent que cette histoire aussi était lié à tout cet entremêlât. » intervint Fangmeyer. « Francine et moi avons interrogé Bellwether hier matin… Elle a admis avoir été mise en relation avec la Compagnie 112, sans les avoir jamais directement rencontré. »

« Je sais. » acquiesça la chauve-souris. « Votre rapport à ce sujet était particulièrement clair, officier Fangmeyer. Seulement, il n'en allait pas de même pour l'intermédiaire qui l'avait mise en relation avec eux. »

« Douglas Ramses ? » questionna Francine, en se penchant au-dessus de la table pour mieux visualiser la liasse de documents que Kerrigan venait d'extraire de son dossier.

« Oui… Il est en lien direct avec la Compagnie 112… Enfin, pas vraiment. Plutôt avec le Projet Hundred. »

Elle fit passer les feuillets d'enquête, et les récapitulatifs de comptes-rendus, ainsi que les états de service de Douglas Ramses à Delgato… Ou plutôt, comme put le constater Fangmeyer d'un œil rond, de l'ex sergent et biogénéticien Douglas Ramses. Tireur d'élite de son état, et affecté à l'équipe scientifique en charge du Projet Avenir, pour le compte du Projet Hundred. Cet enfoiré avait même fait officiellement partie de l'itération originelle de la Compagnie 112.

« J'arrive pas à y croire… » maugréa Fangmeyer en secouant la tête, comme gagné par une évidence. « Le voilà, votre Prince Rouge ! Vous avez besoin de chercher plus loin ? »

« Ce n'est pas lui. » contesta immédiatement Delgato, d'une voix rêche. « Les empreintes relevées chez Wilde ne peuvent pas correspondre à un profil de proie. Le Berger, le Prince Rouge, ou n'importe quel autre nom stupide que ce taré arbore, est forcément un prédateur. »

« Alors nous voilà bien avancés… » déclara le loup blanc, profondément dépité. « Il faut qu'on chope Ramses. C'est notre seule solution pour démêler le vrai du faux dans toute cette affaire… Ce type connaît forcément la vérité ! Lui, pourra nous fournir les réponses ! »

« Encore faudrait-il qu'on soit en mesure de l'attraper. » contesta Francine, à qui Delgato venait de passer le dossier contenant toutes les informations sur Doug.

« Il sera certainement plus facile à choper que l'un de ces cinq fantômes. » rétorqua le loup blanc en effectuant un geste de la patte en direction des fiches identitaires des enfants du Projet Avenir, qui demeuraient toujours au centre de la table. Il se garda néanmoins bien de révéler qu'il aurait peut-être l'opportunité d'approcher au moins deux d'entre eux, le lendemain soir… Dolce Lambi et le dénommé Alec Charger étaient présents lors des combats d'arène auxquels avait assisté Finnick, lors de ses investigations personnelles dans les bas-fonds. Il y avait donc de fortes chances pour qu'il les retrouve lui aussi là-bas… Dans l'absolu, il s'était promis de ne pas intervenir, étant donné l'aspect « illégal » de sa présence sur les lieux. Ce serait de l'observation et de la récolte d'informations, en premier lieu. Mais s'il s'offrait à lui l'opportunité de coincer l'un de ces deux mammifères pseudo-mutants, il n'hésiterait pas une seule seconde à leur faire cracher le morceau, et ce par tous les moyens. Sur ce point-là, il partageait l'avis de Finnick : il y avait des moments où il fallait agir.

« Et sinon… » reprit finalement Francine, qui semblait désireuse de trouver une piste sur laquelle lancer des investigations plus approfondies. « … On pourrait toujours interroger les autres membres de l'équipe scientifique ayant travaillé sur le Projet Avenir. Ils auront peut-être des informations sur les cinq mercenaires de la 112, voire même sur Ramses ! »

L'idée sembla emballer Delgato, qui s'apprêtait à faire suite à cette proposition, mais ses espoirs furent écourtés par la sentence implacable que fit tomber Kerrigan. « Malheureusement, officier Pennington, l'identité des autres membres de l'équipe scientifique doit demeurer confidentielle. L'armée se porte garante pour eux, et a déjà obtenu de leur part toutes les informations qui pourraient nous être utiles, et que je suis en droit de vous transmettre… Cependant, je vous le dis tout de suite, il n'y a rien d'intéressant à en tirer par rapport à nos investigations. »

Les trois autres mammifères ne purent qu'exprimer leur déception face à ce nouveau revers, qui se faisait le témoin de la difficulté que représenterait cette collaboration entre le ZPD et l'armée, puisque celle-ci se faisait une priorité de couvrir ses arrières, et ne divulguerait rien qui puisse la compromettre. Fangmeyer n'était pas certain, pour sa part, que ce que Kerrigan avait à dissimuler fut aussi inutile qu'elle le prétendait… Mais comme il lui était de toute manière impossible d'avoir accès à ces informations, il préféra ne pas trop y songer.

La réunion dura encore près d'une heure, les trois officiers posant de nombreuses questions à Sully Kerrigan, celle-ci essayant d'y répondre au mieux, dans la limite des informations qu'elle était en droit de leur communiquer. Bien rapidement, les discussions partirent sur ce qu'il convenait de faire pour amorcer l'enquête. Etablir un rapport préliminaire exposant les différentes pistes s'ouvrant à eux suite à cette réunion semblait nécessaire, et leur permettrait de se répartir le travail plus efficacement. Au bout du compte, la piste première demeurait Douglas Ramses, comme l'avait si justement souligné Fangmeyer. Il devrait y avoir des moyens de retrouver sa trace, que ce soit par un interrogatoire plus poussé de Dawn Bellwether, ou en remontant la piste du Hurleur Nocturne. En cela, ils ne manqueraient pas d'informateurs ou d'indices, la multiplication des dérivés du sérum et son déclinement récent en cette drogue surnommée Hurleur Sauvage, leur offrant des perspectives d'enquête particulièrement denses, même s'ils devraient, pour se faire, marcher sur les plates-bandes de l'inspecteur Summerlaugh.

Finalement, ils décidèrent de se mettre rapidement au travail, en mettant le reste de l'après-midi à profit pour préparer le terrain, et émettre les demandes d'investigation particulières dont ils auraient besoin dans les jours à venir.

Au moment où ils quittaient la salle de réunion, Kerrigan, qui était en train de rassembler les différents documents qu'elle avait présenté à ses partenaires au cours de leurs conversations, alpagua Fangmeyer.

« Officier Fangmeyer ! Pourriez-vous rester un instant, s'il vous plaît ? J'aimerais vous toucher deux mots en privé. »

« Heu… Très bien. » répondit le loup blanc, qui revint vers la table centrale sous le regard intrigué de Delgato et Francine.

Le tigre et l'éléphante quittèrent néanmoins la pièce sans s'interroger d'avantage sur les raisons qui poussaient Kerrigan à s'entretenir avec leur collègue, et refermèrent simplement la porte derrière eux.

« Que puis-je pour vous ? » demanda sobrement Fangmeyer à l'attention de la chauve-souris, qui s'afférait à reclasser sa documentation, et ne lui prêtait pas une attention particulière.

« Hum… Au cours de vos investigations, parfois très personnelles… » commença-t-elle en accentuant particulièrement ce dernier point sur un ton de reproche. « … Vous avez été jugés suffisamment gênant pour que Jeremiah Quillspray vous fasse prendre en filature, afin de s'assurer que vous ne fourriez pas votre museau dans ses petites affaires. »

« Oui, c'est vrai. Et je déplore autant que vous qu'aucune loi n'interdise concrètement ce type de comportements. »

« Ce n'est pas vraiment où je voulais en venir… » déclara Kerrigan en tournant finalement son regard vers lui. Elle avait l'air fatiguée, de ce que pouvait en jauger le loup blanc… Presque comme si la retenue qu'elle affichait en permanence lui coûtait énormément.

« Et donc ? Où nous mène cette conversation, dans ce cas ? » questionna Fangmeyer d'une voix incertaine.

« Vous semblez toujours avoir un coup d'avance sur l'avancée normale de l'enquête. Vous courriez partout en beuglant l'implication de la Compagnie 112 bien avant que le lien n'ait été établi et avéré par les investigations… C'est une sorte de sixième sens, ou bien vous avez des indics ? »

La suspicion affichée par Kerrigan était justifiée aux yeux de Fangmeyer, mais il lui déplaisait d'être ainsi interrogé, son intégrité remise en cause par une personne qui se faisait la représentante de menteurs et de dissimulateurs patentés.

« Si j'avais des indics, je serais en droit de garder leur identité secrète… Pour leur propre sécurité. » répondit simplement le loup blanc, son refus d'obtempérer ne semblant pas surprendre la chauve-souris outre mesure.

« Sauf si cela nous permettait d'avancer plus rapidement dans nos investigations… N'est-ce pas ? »

« Où voulez-vous en venir, concrètement, Kerrigan ? Vous n'êtes pas du genre à tourner autour du pot, à ce que j'ai pu voir. »

La chauve-souris grimaça légèrement, se demandant très certainement si la réflexion tenait plutôt de l'insulte ou de la flatterie. Tout était une question de point de vue, en ce sens. Néanmoins, le loup blanc avait raison sur un point : elle avait l'habitude de jouer cartes sur table, aussi ne s'en priverait-elle pas.

« Je suis presque sûre que vous dissimulez des informations cruciales à l'équipe, parce que vous voulez avoir le privilège de fourrer votre petit museau dedans en premier. Et ça, c'est pas très fair-play, officier Fangmeyer… »

A cette réflexion, le sang du loup blanc ne fit qu'un tour. Il fronça les sourcils, mais serra les poings pour contenir la colère qui le gagnait. Néanmoins, il ne put réprimer sa verve provocatrice plus longtemps. « Dixit celle qui était au courant de l'implication de Douglas Ramses depuis le début, et qui a attendu que la situation devienne hors de contrôle avant de relayer une information aussi importante ? Venez pas me parler de fair-play après ça, Kerrigan. Que ce soit vous, ou l'armée, vous nous avez foutu dedans, et quelque chose de bien. »

Ayant lâché ces mots, et estimant ne rien avoir à ajouter, Fangmeyer tourna les talons et quitta la salle de réunion d'un pas féroce, sous le regard légèrement affecté de Kerrigan, au fond duquel brillait à présent une légère pointe de culpabilité.

Lorsque la porte claqua derrière le loup blanc, la chauve-souris secoua la tête en poussant un soupir, avant de laisser s'exprimer sa frustration en frappant du poing contre la table.

« Merde ! » lâcha-t-elle en serrant les crocs, avant de reporter son attention vers la porte, son ouïe extrêmement sensible percevant sans mal les pas de Fangmeyer, qui s'éloignaient en trombe en direction du hall principal.

Ce loup blanc cachait quelque chose, elle en était certaine.

Elle devrait garder un œil sur lui. Pour son propre bien.