Chapitre 1
Une semaine était passée avant que je n'arrive à La Push par un dimanche particulièrement pluvieux. Pourquoi j'avais accepté de revenir déjà ? Non, parce que la forêt, la plage, le calme, c'était exactement ce qu'il me fallait. Mais ici, j'avais tout intérêt à faire attention à ce que je faisais. Le moindre regard me scrutait, se demandant pourquoi j'étais de retour après toutes ces années d'absence. Les commérages ne m'avaient pas manqué… C'était ce que je n'aimais pas ici, la réserve était tellement petite que tout le monde connaissait tout le monde. On ne pouvait pas faire un pas sans que toute La Push soit au courant ! Et ça m'énervait déjà…
J'avais tout claqué. Ma vie à Berkeley, mon superbe appartement au centre-ville que je partageais avec lui, mes affaires, mes pseudo-amis…, j'avais tout laissé. Je travaillais à domicile de toute manière et Maze savait où me trouver lorsque j'aurais besoin de lui pour mon prochain livre. C'était mon seul véritable ami là-bas et je savais qu'il ne tarderait pas à venir me rendre visite. J'avais donc embarqué certaines de mes affaires dans ma voiture, avec mon fidèle Aki. Au moins lui ne me décevrait jamais !
J'étais d'ailleurs en train de me promener avec lui sur la plage et, en tout bon husky qui se respectait, il courait depuis près d'une heure sans montrer aucun signe de fatigue. Moi, j'étais épuisée. Tout ce déménagement, ces papiers à remplir, ces choses à vendre… Je n'étais pas partie de Berkeley depuis que j'y avais fait mes études de littératures. Ça m'avait bien plu à l'époque – changeant du climat maussade de La Push ou de Seattle – et je n'avais pas bougé depuis, même pour les vacances. Pourtant, en revenant ici, je me rendais compte à quel point ça m'avait manqué. Comment avais-je pu en rester éloignée si longtemps ?
Je baissais la tête, ayant clairement la réponse à cette question. Après ce qui était arrivé pendant ma première année à l'université, j'avais essayé d'enfouir mes origines au plus profond de moi. Ça avait été une réussite, jusqu'à aujourd'hui. Maintenant, de retour aux sources, j'avais tout intérêt à prendre garde à ce que personne ne découvre ce que je cachais depuis lors.
Mes pensées s'égarèrent sur les personnes que je n'avais pas vues depuis quatorze ans. Je connaissais une bonne partie des habitants de la réserve et je m'en souvenais encore très bien, mais ma famille me manquait vraiment : mon grand-père, ma tante Joy et mon cousin Quil, qui avait à peine onze ans quand je l'avais vu pour la dernière fois.
Après la mort de nos parents dans un accident de voiture, Jewell et moi étions parties vivre chez notre autre tante à Seattle. Nous revenions souvent à La Push et je passais généralement tout l'été dans la famille Ateara, même après la mort de mon oncle. Jewell, elle, travaillait ses cours et faisait des stages à Seattle pour son école d'infirmière. Je la voyais rarement pendant les vacances, mais en profitais pour donner un coup de main aux anciens de la réserve ou aider les plus jeunes pour l'école. Puis j'étais allée à Berkeley, à l'université, et n'étais plus jamais revenue jusqu'à aujourd'hui.
De retour devant la maison familiale, je laissai mon regard dériver sur la façade. Nous avions quitté cet endroit lorsque j'avais à peine dix ans et je n'y avais jamais remis les pieds depuis. Y vivre à nouveau… ça me faisait penser à mes parents que j'avais perdus trop tôt. Je soupirai. Cela faisait à peine deux jours que j'étais de retour et la nostalgie de l'endroit me pesait déjà. Jewell pensait que venir ici me détendrait, mais c'était tout le contraire. Les souvenirs me revenaient, de mes parents, de mon enfance et j'avais peur de ce que les gens devineraient de moi si j'étais trop proche d'eux. Ici, les légendes semblaient vivantes et chacun les connaissait, de près ou de loin. Les loups, les sangs-froids…
Je repensais subitement à lui et la colère me submergea un bref instant, faisant trembler mes mains avant que je ne me reprenne. Secouant la tête avec lassitude, j'ouvris la porte pour faire rentrer Aki et il bondit joyeusement à l'intérieur. La maison était grande, sur deux étages, et j'avais repris mon ancienne chambre, ce qui me rendait encore plus mélancolique. Peut-être que j'aurais mieux fait de rester à Berkeley… Poussant un nouveau soupir à fendre l'âme, j'attrapais les clés de ma voiture et ressortis pour aller chercher Ethan à l'école.
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Je mis bien deux jours de plus avant de me décider à aller rendre visite à ma famille, sur l'insistance de Jewell. Elle me jurait que personne ne m'en voulait pour ces années d'absence, mais j'avais de gros doutes. Pourtant, lorsque mon grand-père ouvrit la porte, un sourire se dessina sur son visage ridé et le soulagement me submergea. Je le pris dans mes bras et il me rendit mon étreinte. Enfin, lorsque je me reculais, son visage était soucieux et je fronçai les sourcils.
– Tu as chaud ! s'exclama-t-il brusquement.
– Je suis malade, répliquai-je avec vivacité. Tout ce qui s'est passé, le manque de sommeil… Je crois que j'ai attrapé la grippe, je commence à avoir mal à la gorge et j'ai de la fièvre.
Il me dévisagea encore un instant avant de hocher la tête. Nous rejoignîmes la petite cuisine où il nous fit l'une de ses infusions dont il avait le secret. J'eus droit à sa recette miracle qui devait me remettre d'aplomb. Nous discutâmes longuement et il m'apprit ce que j'avais manqué à la réserve pendant ces dernières années. Plus tard, en le quittant, il m'enjoignit à aller rendre visite à ma tante qui ne travaillait pas aujourd'hui. J'acquiesçai doucement avant de l'embrasser et de lui souhaiter une bonne journée. Je savais que je le reverrais dimanche à midi puisque ma sœur s'était décidée à inviter toute la famille à manger.
C'est ainsi que je passais chez ma tante Joy. Je l'avais toujours beaucoup aimée et je ne comprenais toujours pas le choix qu'avaient fait mes parents de nous confier à notre autre tante – la sœur de mon père – au cas où il leur arrivait quelque chose. Enfin, je n'avais pas été malheureuse à Seattle, mais je crois que j'aurais préféré aller au collège et au lycée à La Push. Je restais une bonne partie de l'après-midi chez Joy et l'aidais à faire ses fameux cookies que je dévorais ensuite. Je ne vis pas Quil mais appris qu'il travaillait au garage de la réserve avec Jacob Black et Embry Call. Grand-père m'avait raconté à quel point ces trois-là étaient inséparables, toujours fourrés ensemble à faire les pires bêtises lorsqu'ils étaient jeunes.
Lorsque j'arrivais en vue de l'école, je garai ma voiture sur le parking et rejoignis rapidement le bâtiment réservé aux cours élémentaires. Il se situait à côté du collège, et le lycée était le plus excentré. J'arrivai à la grille et retrouvai la femme qui m'accueillait tous les matins et après-midi. Elle s'appelait Helen et me souriait toujours tout en m'adressant quelques mots. Elle était responsable de l'accueil périscolaire. Je n'avais pas encore vu l'instituteur d'Ethan, mais tout le monde m'assurait que Seth Clearwater était quelqu'un de génial et de très gentil avec les enfants. Je ne pouvais que les croire sur parole. Personnellement, je connaissais Leah pour l'avoir côtoyée quelques rares fois, mais son frère ne me disait vraiment rien.
Une fois dans la voiture, Ethan commença à babiller joyeusement en me racontant sa journée. J'adorais ce gosse, il trouvait toujours tout extraordinaire. Aujourd'hui, il avait colorié un papillon avec des paillettes et ça lui avait fait sa journée. Lorsque j'étais à ses côtés, je me souvenais que j'avais été pareil que lui avant, avant l'université. Je préférais la moi de cette époque, celle qui était insouciante et qui s'émerveillait de tout. À présent, j'étais sur les nerfs à longueur de temps et je n'avais plus la place pour me poser et prendre quelques minutes pour moi. De ma passion, j'en avais fait un travail, mais à quel prix ?
J'en étais à mon quatorzième livre, mais ça m'indifférait. Au début, je sautais de joie lorsque j'étais publiée, puis j'avais eu mon éditeur attitré, mon propre illustrateur – Maze, qui faisait des merveilles avec des crayons ou de la peinture –, et maintenant, je regardais mon nom sur la couverture de mes livres avec lassitude. J'écrivais ce qu'on attendait de moi. Cela faisait quelques années, mais je m'en rendais compte depuis peu. C'était ironique, moi qui n'aimais pas les romans policiers, j'en écrivais qui se vendait comme des petits pains. J'aurais tant voulu faire autre chose, mais mon éditeur ne voulait pas. Pourquoi changer une équipe qui gagne ? disait-il. J'avais pourtant un projet en tête, un livre où j'aurais pu parler de vampire, mais… ça ne se ferait pas.
Lorsque nous arrivâmes à la maison, Aki vint nous faire la fête, puis je laissai Ethan devant la télévision pour commencer à préparer le dîner. Je lui jetais des coups d'œil régulier tandis qu'il s'esclaffait joyeusement devant les dessins animés. Contrairement aux autres Quileutes, Ethan était blond comme les blés et avait une peau plus claire que la nôtre. Il tenait plus de son père, même si je ne l'avais jamais rencontré. Jewel l'avait quitté après être tombée enceinte parce qu'il était alcoolique. C'est à ce moment qu'elle était retournée à La Push. Je crois que ma sœur n'a jamais eu de chance dans sa vie amoureuse : le père de Jillian était parti avant sa naissance.
En pensant à l'adolescente de seize ans, celle-ci franchit bientôt le seuil d'une démarche assurée. Elle préférait prendre le bus pour être avec ses amies plutôt que je vienne la chercher. Ses longs cheveux noirs coulaient sur ses épaules tandis qu'elle enlevait sa veste et envoyait valser son sac à dos dans le couloir. J'esquissai un sourire. Cela faisait longtemps que je n'avais plus les cheveux longs, je les avais coupés pendant ma première année à l'université, par commodité. À présent, j'avais une coupe garçonne avec une mèche qui masquait en partie mes yeux. Comme la plupart des indiens de la réserve, mes iris étaient bruns, rien d'exceptionnel à cela donc.
Plus tard, lorsque Jewell revint à la maison, tout était prêt pour dîner et les enfants avaient fini leurs devoirs. Ma sœur s'affala en soupirant de soulagement sur l'une des chaises de la cuisine. L'une de ses collègues ayant pris sa retraite suite à un accident, Jewell et les autres infirmières avaient beaucoup plus de travail. C'était temporaire, le temps de trouver une remplaçante, mais ma sœur passait des journées épuisantes à faire la tournée de ses patients. Elle allait jusqu'à l'autre bout de Forks, alors que ça n'avait jamais été son secteur. L'organisation de leur petit cabinet de soin à domicile était toute chamboulée.
Après mangé, ma sœur s'adossa au dossier de sa chaise, une tasse de café à la main, et je m'installai avec elle. Les enfants étaient plantés devant la télévision. J'aimais bien profiter de ces moments où nous discutions simplement et où on se racontait notre journée respective. J'avais l'impression d'être à ma place ici, entourée de ma famille, plus que nulle part ailleurs.
– Tu sais ce que Billy Black m'a dit cette après-midi ? fit-elle au bout d'un moment.
Je souris malgré moi. Ma sœur adorait les ragots et elle savait que je l'écoutai toujours religieusement, même si ça ne m'intéressait pas vraiment. Je prêtai donc une oreille attentive à son histoire, m'imprégnant un peu plus de ce ressenti si spécial à la réserve, celui de vivre dans une communauté, unie contre vent et marée.
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Le vendredi, j'avais besoin de cookies aux noisettes parce que je ne pouvais pas écrire sans ça. C'était vital ! Et il ne me restait que trois chapitres avant la fin de mon livre. Pourtant, planté devant le rayon de la petite épicerie de La Push, je n'aperçus nulle part l'objet de ma convoitise. Je soupirai, exaspérée.
– Un problème ? demanda une voix féminine à mes côtés.
Aussitôt, je me retournai et considérai un instant la jeune femme qui me faisait face. Emily Uley. Je ne l'aurais pas reconnue, car la dernière fois que je l'avais vue, elle s'appelait Emily Young et n'avait même pas quinze ans. Enfin, elle était déjà très belle à l'époque. Non, là, je sus que c'était elle car ma sœur et mon grand-père m'en avaient parlé. Elle s'était fait attaquer par un ours et les cicatrices se démarquaient sur son beau visage.
– Emily, tu as drôlement changé.
Elle esquissa un sourire et ne prit pas la peine de me demander comment je l'avais reconnue. À la place, elle désigna le rayon derrière moi.
– Tu as un problème avec les biscuits ? demanda-t-elle avec douceur.
– Impossible de trouver des cookies aux noisettes ! m'exclamai-je en levant les bras au ciel.
Elle rit légèrement et attrapa un paquet de gâteaux. Je reconnus des cookies au beurre de cacahuète.
– C'est ceux-là que je prends quand il n'y a plus ceux aux noisettes, m'expliqua-t-elle avec un sourire.
J'attrapai le paquet et hochai la tête.
– Adjugé, vendu ! Comment tu vas ? demandai-je ensuite. J'ai appris avec une immense surprise que tu étais mariée à Sam Uley et que vous aviez un petit garçon de cinq ans.
Emily leva les yeux au ciel et secoua légèrement la tête.
– Tout se sait ici ! répliqua-t-elle avec un faux air exaspéré et nous rîmes un moment.
– Ethan est avec Thomas à l'école.
– Oui, Seth m'en a parlé. C'est lui qui s'occupe de la classe de maternelle, c'est un ami. Il est vraiment super comme instituteur.
Je hochai la tête, même si je ne le connaissais pas, tout le monde m'en parlait avec tellement d'admiration que je ne pouvais que les croire. J'esquissai un sourire avant de changer de sujet :
– Ça m'a fait quelque chose d'apprendre que le gosse à qui je donnais des cours de math pendant l'été s'était marié !
Elle rit encore.
– Tu n'es pas beaucoup plus âgée que nous, Hope, me dit-elle ensuite.
– Ouais, mais moi j'ai passé le seuil critique des trente ans.
Elle secoua la tête, clairement amusée, et reposa ses prunelles sombres sur moi.
– Allez, trente-deux ans, ce n'est pas la fin du monde.
– Mais tout se sait vraiment dans cette réserve, c'est pas possible ! m'exclamai-je en levant les yeux au ciel, fataliste.
– Il faut croire que oui, se moqua-t-elle avec un grand sourire que je lui rendis. Au fait, ça te dirait de venir manger à la maison ?
Je fus surprise de sa proposition mais m'empressai d'accepter. Elle me quitta rapidement après que nous ayons échangé nos numéros. Je restai donc là, mon paquet de cookies en main, à me dire que se faire des amis à La Push semblait beaucoup plus simple qu'à Berkeley. Oui, peut-être que finalement j'avais eu raison de revenir ici.
Enfin, ça, c'était ce que je me disais avant qu'un truc aussi gros qu'un immeuble de quarante étages ne me tombe dessus. Après, je n'étais plus sûre de rien…
J'ai voulu ne pas trop traîner à vous mettre le chapitre 1, comme ça vous pouvez voir si mon histoire vous intéresse ou pas ! Merci à Lotirelle qui me corrige !
Alors, que pensez-vous de Hope pour le moment ? Avez-vous envie d'en connaître plus sur elle ?
Le prochain chapitre arrivera la semaine prochaine. A bientôt !
