Chapitre 2
Lorsque je les entendis la première fois, mon sang se glaça. C'était le samedi après-midi et je promenais Aki sur la plage, une fois de plus. Leurs hurlements sauvages m'arrachèrent plusieurs frissons et je me forçai à respirer calmement. C'était peut-être un hasard, de simples bêtes sauvages, mais… mon instinct me disait que c'était autre chose. Il y en avait dans la réserve, j'en étais certaine. Qui étaient-ils ? Je n'avais vu personne qui pouvait correspondre à la description de ces esprits-loups que l'on trouvait dans les légendes, les protecteurs de La Push.
Me préparant au pire, je m'étais aspergée du parfum que je gardais de côté pour ce genre de situation. Il était si capiteux qu'il m'asphyxiait à moitié, mais c'était un mal nécessaire. Puis, au moins, j'étais sûre que mon secret serait à l'abri. Ils ne pourraient pas sentir mon odeur avec ces effluves de roses et de patchouli qui annihilaient presque l'odorat. En tout cas, ça avait marché sur lui et j'avais tout intérêt à ne pas sortir sans cette barrière de protection.
Le dimanche arriva et signa l'heure du repas de famille. Je rencontrai enfin mon cousin Quil que je saluai d'un signe de la main, trop stupéfaite pour dire quelque chose d'intelligent. Il était immense. Mais dans le genre vraiment immense. Il faisait, je ne sais pas, près de deux mètres de haut, et ses muscles faisaient tendre son t-shirt. C'était impressionnant ! Je me souvenais du petit Quil de onze ans, pas de cette armoire à glace. Il rit en m'adressant un clin d'œil et je m'installai à ses côtés à la table. Et bientôt, nous fûmes plongés dans une discussion à bâton rompu sur ce qui faisait un bon roman policier. Inutile de dire que j'avais de bons arguments.
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C'est fou ce que ma sœur parlait de Billy Black ! Ça ne m'avait pas choquée au départ, mais après deux semaines avec elle, je ne pouvais que l'avoir remarqué. Je trouvais ça étrange, vraiment très étrange. Je n'avais jamais rien compris aux goûts de ma sœur. Tantôt elle sortait avec des musiciens paumés, tantôt avec des avocats arrogants. Par exemple, le père d'Ethan était un chômeur et alcoolique invétéré tandis que celui de Jillian brillait par sa carrière florissante de danseur hip-hop. Allez donc chercher une logique à cela… Moi, j'avais arrêté depuis longtemps.
Donc, ma sœur me parlait de Billy Black. Il ne se passait pas un soir sans qu'elle ne le mentionne dans la conversation. Bien sûr, elle avait une bonne excuse pour en parler : il s'était ouvert la tête en tombant de son fauteuil peu avant mon arrivée et requérait des soins quotidiens, car la cicatrisation se passait mal à cause de son diabète. Jewell s'inquiétait donc, à juste titre d'ailleurs. Cependant, je trouvais son intérêt plus personnel que professionnel. D'accord, il faisait partie de notre famille. Enfin, de la famille éloignée. Billy Black était quelque chose comme notre cousin au je ne sais combientième degré. Mais nous ne les avions jamais côtoyés, allez savoir pourquoi. De toute manière, tous les habitants de La Push avaient des liens de parenté d'une manière ou d'une autre… Bref, tout cela pour dire que ma sœur était assez grande pour savoir ce qu'elle faisait du haut de ses quarante-et-un ans ! Mais j'allais surveiller tout cela quand même.
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La marina de La Push avait à peine changé. C'était toujours aussi minuscule et la brise venant du large faisait osciller les poulies des voiliers qui cognaient alors sur le métal du mat central. Ce son, celui des mouettes, l'odeur de l'iode, ça me renvoyait à mes souvenirs d'enfance où mon père m'emmenait sur l'océan pendant des journées entières. J'adorais ça, au contraire de ma mère et de ma sœur, et mon père ne se faisait jamais prier pour m'apprendre les manœuvres. À dix ans, j'aurais pu naviguer seule avec tout ce qu'il m'avait enseigné, mais je n'étais plus jamais monté sur un bateau depuis sa mort.
Je me détachai bientôt du petit port pour longer la côte et rejoindre une boutique qui vendait des accessoires de surf. J'avais découvert ça à Berkeley et je ne pouvais plus me passer de ce sport. À l'inverse de la course où je n'étais jamais fatiguée ni en sueur, le surf m'épuisait. Il me permettait d'être concentrée et en phase avec mon environnement, et je devais déployer une certaine énergie mentale pour rester maître de mes mouvements et suivre la vague le plus longtemps possible.
Ce ne fut pas bien long avant que je me retrouve sur la plage, en combinaison, et ma nouvelle planche plantée dans le sable. Avec Maze, on allait deux fois par semaine faire du surf et il m'avait appris tout ce que je savais. Il pratiquait depuis tout petit et exécutait ses figures avec brio, au point qu'on l'avait déjà repéré pour des concours, mais il refusait toujours d'y aller. Pour lui, il n'y avait rien d'autre que l'art, sa tablette graphique, ses pinceaux en poils de martre et son énorme coffret de crayons de couleur Caran D'Ache. Le reste était accessoire.
De temps en temps, Maze me ménageait une petite place dans son quotidien, mais au final, nous étions tous les deux semblables : deux artistes préférant la compagnie du papier ou de l'ordinateur plutôt que celui d'un être humain. Je crois que c'est pour cela qu'il m'avait autant plu lorsque je l'avais rencontré il y a près d'un an. Il n'avait d'humain que l'apparence. Je m'en rendais compte à présent, les émotions ou les sentiments que je lui avais attribués n'étaient que le fruit de mon imagination, de mon envie à le rendre conforme à l'idéal que j'avais en tête. J'étais pathétique.
Lorsque je retrouvai enfin les vagues, le stress accumulé ces dernières semaines s'évapora soudainement. Mes pensées cessèrent de s'agiter dans mon crâne et mon esprit se concentra sur l'eau, ma planche et les sensations que je ressentais dans mon corps. Le temps se suspendit et je ne vis pas les heures filer. Quand je regardai ma montre, alors que le vent baissait en intensité, je constatai que quatre heures venaient de s'écouler. Comme on était samedi, je n'avais aucun impératif, mais préférai tout de même rentrer car je commençai à fatiguer un peu.
En rejoignant la plage, j'aperçus un groupe un peu plus loin assis sur un gros morceau de bois. L'un d'entre eux me fit signe et, en m'approchant un peu, je reconnus Quil. Un sourire aux lèvres, je le rejoignis rapidement, ma planche sous le bras. Il était avec trois autres jeunes hommes de son gabarit et certainement de son âge. L'un d'eux se trouvait un peu plus loin, il était au téléphone et nous tournait le dos, mais je devinais à sa conversation qu'il était en train de parler à sa petite-amie.
– Hé ben ! s'exclama Quil à mon arrivée en levant un pouce dans ma direction.
– Joli flip arrière ! rajouta son voisin avec un sourire. Je suis Embry Call.
– Hope Harper. Et… merci.
J'étais hésitante, n'ayant pas l'habitude de côtoyer des étrangers. Enfin, même si ce n'était que des jeunes de La Push et que je les avais croisés à un moment ou un autre pendant mes vacances d'été, ça ne m'empêchait pas de ne pas me sentir à l'aise.
– On sait qui tu es ! Quil nous a parlé de toi, comme tout le reste de la réserve.
Je grimaçai et m'empêchai de lever les yeux au ciel.
– Ouais, niveau discrétion, on repassera…
– Et voici Jacob Black, ajouta Quil en désignant le troisième qui était assis.
– Le trio infernal ! fis-je en ouvrant de grands yeux faussement horrifiés.
Ils éclatèrent de rire tandis que je souriais largement.
– Ah, Jacob, comme je te tiens, j'ai besoin de ton avis.
Aussitôt ils recouvrirent leur sérieux et Jacob fronça les sourcils avant de me faire signe de parler.
– Ma sœur, Jewell, elle parle beaucoup de ton père.
Le jeune Quileute me dévisagea un instant avant de recommencer à s'esclaffer, dans un rire qui ressemblait plus à un aboiement qu'à autre chose.
– Mon père parle aussi beaucoup de ta sœur ! répondit-il ensuite, toujours hilare.
– Eh ben, commençai-je en réfléchissant et en m'appuyant sur ma planche. Au moins c'est réciproque, j'imagine.
Ils recommencèrent à rire et je me joignis à eux, puis nous finîmes par nous calmer alors qu'un « Salut ! » résonnait sur ma gauche. Le quatrième Quileute, il devait avoir fini de téléphoner. Je levai mon regard sur lui, m'attardant un instant sur son corps musclé et son visage harmonieux. Il semblait aussi âgé que les trois autres. Puis nos regards se croisèrent enfin, du brun contre du brun. Ce fut à cet instant que je tombai.
La chute était vertigineuse, à tel point que mon souffle se coupa et que j'en oubliai comment respirer. Il n'y avait plus rien d'autre qui existait que ces iris marron, tout avait disparu, irrévocablement. La part de moi que j'essayais d'occulter depuis ma première année à l'université se réveilla subitement et je sentis les élans sauvages de ma condition tenter de contraindre mon esprit à écouter mon instinct. Cet instinct qui me poussait vers cet inconnu, dans une attirance qui n'avait rien de naturelle.
Du brouillard qui environnait mes sens, j'entendis Quil nous présenter. La voix de mon cousin m'aida à sortir de ma torpeur et je clignai des paupières, dissipant enfin le voile qui m'aveuglait. La réalité reprit ses droits, violente, irréelle. Tout ce qui avait du sens juste avant n'en avait plus à présent. Je me sentais vidée, étrangement amorphe, et une sensation étouffante m'empêchait de quitter le jeune homme des yeux. Puis, prise d'un brusque élan et faisant appel à toute ma volonté, je lançai un « Je dois y aller. », attrapai ma planche et m'enfuis de la plage, courant presque.
J'entendais les cris de Quil qui me rappelait, stupéfait par mon comportement, mais je les ignorai. Je rejoignis bientôt ma voiture, retirai ma combinaison sombre dans un brouillard opaque et m'habillai rapidement avant de rentrer à la maison. Mes mains tremblaient sur le volant et j'avais de la peine à me concentrer sur la route, heureusement que je n'allais pas loin. Lorsque je fus arrivée, je serrai mes doigts les uns contre les autres pour les empêcher de tressauter. Mon sens logique revenait peu à peu et j'analysai enfin ce qui venait de se passer.
Ça ne se pouvait pas. C'était une plaisanterie, rien de plus. Un phénomène inexplicable, un coup de foudre, ou que sais-je encore ? Ça ne pouvait pas m'arriver, pas à moi ! Pas après toute ses années à rejeter ma véritable nature ! Pourtant, la vérité tomba bientôt sur mes épaules comme une chape de plomb, et je ne pus bientôt plus le nier :
Je venais de m'imprégner de Seth Clearwater.
Hello ! D'abord, merci à Lotirelle pour sa correction. Ensuite, j'espère que vous avez appréciez !
Alors, verdict sur la "nature" de Hope ? Je pense que c'était quand même évident ^^ Et Seth a fait son apparition !
J'ai décidé de publier deux fois par semaine : le lundi et le vendredi. Ça devrait me laisser le temps de finir tranquillement et de revenir sur certains chapitres.
Merci de me lire ! Et n'hésitez pas a me laisser un commentaire pour me dire ce que vous pensez de mon histoire, ça me fait toujours super plaisir (et j'aime bien vous répondre) !
A vendredi !
