Chapitre 8 : Poupée - LILY
DORCAS LEVA un sourcil surpris.
– Du rose ? dit-elle lentement en soulevant délicatement la robe du bout de ses longs doigts fins, comme si elle redoutait que le tissu ne s'anime et ne la morde.
– Du rose, confirma Lily dans un soupir.
Elle était mortifiée, mais Dorcas n'en revenait toujours pas.
– Et depuis quand est-ce que tu portes du rose ?
– Depuis que la mère de Nathan m'offre des robes à 367 gallions pour être certaine que je me sentirai trop coupable pour ne pas assister à son fichu bal…
– 367 gallions ? s'indigna Dorcas.
– Je ne te parle même pas du prix de la parure qui va avec, ni des chaussures… Alors ? Je sais que je te prends un peu de court, mais tu penses pouvoir me la reprendre d'ici demain ?
– Eh bien… s'il ne faut que l'adapter, je peux même te le faire tout de suite. Tu as un peu de temps devant toi ? Du genre, une heure ?
– J'en ai même deux.
Les deux amies traversèrent la maison pour s'installer dans l'atelier au fond du jardin, où Dorcas avait installé son nécessaire à couture. La pièce était encombrée de tissus en tous genre et de toutes couleurs, et quelques unes des créations de la jeune femme étaient exposées dans un coin sur des mannequins sans visages qui s'animaient dès qu'on s'approchait d'eux afin de présenter les robes sous toutes les coutures.
Tandis que Dorcas cherchait une couleur de fil assez proche du rose de la robe, Lily se déshabilla et enfila cette dernière. Elle n'était pas fan de la couleur, ni de la coupe qui révélait beaucoup trop sa poitrine, mais devait admettre que le cadeau de Mrs Smith était magnifique. Le doux tissu était si agréable à porter qu'elle avait l'impression que c'était de l'eau.
Dorcas revint victorieuse avec une bobine rose fuchsia et entreprit de prendre les mesures de Lily.
– Bah dis donc, cette robe est trop grande de deux tailles au moins.
– Elle a voulu me faire une surprise, et a donné au tailleur l'une de mes anciennes robes de l'époque où j'étais une baleine pour qu'il prenne des mesures.
– Tu n'as jamais été une baleine, dit patiemment Dorcas. Mais c'est vrai que tu as beaucoup maigri. Tu es même plus mince que dans mon souvenir….
– Je sais à quoi tu penses, et ce n'est pas du tout ça, dit aussitôt Lily.
– Et à quoi je pense?
– Tu penses que je ne mange pas correctement, que je recommence à sauter des repas…
Dorcas la regarda droit dans les yeux.
– Et c'est le cas ? demanda-t-elle d'une voix de toute évidence inquiète.
– Non, bien sûr que non, se défendit la rousse. Je t'assure, cette période est derrière moi. Je vais bien. Si j'ai maigri, c'est parce que je suis vraiment débordée de travail en ce moment. Mrs Casino a été tellement satisfaite de notre travail à Nathan et moi qu'elle nous a demandé de préparé d'autres noces en trois semaines, et je t'avoue que je n'ai pas beaucoup dormi dernièrement.
Dorcas l'observa quelques secondes, avant de déclarer :
– J'espère bien… Mais tu restes dîner avec Andréa et moi, ce soir, histoire que je vérifie tout ça.
– Seulement si tu fais tes lasagnes magiques, dit Lily.
Dorcas sourit, demanda à Lily de se retourner afin qu'elle puisse reprendre le dos. Utiliser sa baguette n'aurait pris que quelques minutes, mais, compte tenu de la délicatesse de la robe, elle préférait la bonne vielle méthode afin de s'assurer un résultat précis et soigné
– Y'a-t-il autre chose qui t'empêche de dormir en ce moment, autre que le travail ?
Lily fronça les sourcils.
– Pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?
– Je ne sais pas… je te trouve un peu préoccupée en ce moment. Un peu tracassée… est-ce que tout se passe bien avec Nathan ?
Pendant un moment, devant le regard doux de Dorcas, Lily faillit la convaincre de baisser la garde, de lui dire tout ce qu'elle avait sur le cœur, tout ce qui lui pesait sur la conscience.
Pendant un instant.
Et cet instant passa.
Ce n'était juste pas dans la nature de Lily de se plaindre, surtout si le motif de ses griefs se trouvait être un jeune homme qui lui consacrait tout son amour, son attention, son temps et son argent. Elle était sortie avec ce qu'on appelait un « sale type » pendant deux ans, elle savait que les garçons aussi attentionnés que Nathan étaient rares, et qu'elle aurait l'air d'une salope ingrate si elle se plaignait du bonheur qu'il lui offrait sur un plateau d'argent. Lily ne pouvait pas se plaindre, n'osait pas se plaindre.
– Oui, tout se passe bien, parfaitement bien, dit-elle d'une voix un peu aiguë.
Dorcas la sonda du regard quelques instants.
– Tu es sûre.
– Oui… Nathan est adorable avec moi, il fait tout pour me rendre heureuse.
– Et il y arrive ? demanda Dorcas, qui avait perçu la nuance.
– Oui, mentit Lily.
Elle était bien contente de ne pas lui faire face.
– Très bien, concéda-t-elle finalement.
Intérieurement, Lily se sentit un peu déçue. Elle aurait voulu que Dorcas insiste un petit peu, un tout petit peu, et elle aurait craqué. Mais elle jouait trop bien la comédie, où était trop convaincante lorsqu'elle assurait être heureuse avec Nathan, ou encore ses amis étaient trop persuadés qu'elle ne pouvait qu'être heureuse avec un tel homme, pour que quiconque ne s'aperçoive de la mélancolie qui la rongeait, qu'elle ne parvenait pas à exprimer, et qu'elle aurait aimé qu'on remarque.
– C'est donc ce qui s'est passé avec Marlène qui te bouleverse, reprit Dorcas.
Lily, qui était plongée dans ses pensées, sursauta.
– Je... Marlène ? demanda-t-elle d'une voix confuse.
– Allo ? La blonde avec qui tu partages un appartement ? Celle avec qui tu t'es disputée il y a deux semaines.
Lily secoua la tête.
– Ah, non. On a fait la paix, c'est pardonné, tout ça…
– Pourtant, on m'a dit que c'était au contraire très froid entre vous, que vous vous parliez à peine, et que vous ne restiez pas plus de quelques secondes dans la même pièce.
Lily fronça les sourcils.
– Qui ça, « on » ? demanda-t-elle en sachant pertinemment la réponse.
– James Potter, révéla tranquillement Dorcas.
Rien qu'à l'évocation de ce nom maudit, une rage commença à bouillir dans le ventre de la jeune femme.
– Oh, ce rat ! s'écria rageusement Lily. A croire qu'il n'a rien d'autre à faire de sa vie, celui-là. Qu'est ce qu'il t'a encore raconté ?
– Oh, des choses qu'il trouvait intéressantes, dit son amie. Tu sais, quand tu le surprends en train de te regarder, il ne fait pas que te reluquer. Je ne dis pas qu'il ne mate dès qu'il en a l'occasion – on sait toutes les deux comment il est, et qu'il n'a pas les yeux dans les poches – mais... de temps en temps, il t'observe. Vraiment. Et il trouve que tu as l'air… mélancolique.
Lily pinça les lèvres. Quelle ironie ? Pourquoi fallait-il que la seule personne qui remarque qu'elle avait en effet besoin de parler se trouve être son meilleur ennemi, celui à qui elle n'adressait la parole qu'en cas d'extrême nécessité ? Et il la trouvait mélancolique ? Mélancolique ? Pourquoi devait-il utiliser ce terme très exactement pour la décrire, alors qu'elle avait mis des jours à trouver le mot adéquat pour qualifier son mal-être ?
Il était hors de question de lui donner raison.
– Je confirme, il devrait vraiment se trouver un travail et faire quelque chose de sa vie. Et non, je ne suis pas mélancolique.
– En réalité, James fait quelque chose de sa vie.
Lily eut un petit rire.
– Je peux t'assurer que non. Il passe ses journées et ses nuits à squatter la maison, vider le frigo et s'amuser avec Marlène. Crois-moi, ce type n'a jamais ne serait-ce que pêlé une pomme dans sa vie. J'ai l'impression qu'on est de nouveau trois colocataires.
Il s'installait en effet petit à petit, au grand désespoir de la jeune femme. Cette dernière ne le croisait à vrai dire que très rarement, et pourtant, même en dehors de ces pénibles moments, il semblait tout mettre en œuvre pour lui rappeler sa présence. En rentrant du travail, elle trouvait toujours sa paire de chaussures soigneusement rangée à côté de celle de Marlène. Lorsqu'elle se préparait un thé, l'un de ses romans traînait sur la table de la cuisine. Lorsqu'elle prenait son bain, l'un de ses caleçons séchait souvent sur le radiateur. Même lorsqu'elle s'enfermait dans sa chambre, elle l'entendait parfaitement rire depuis la chambre de Marlène.
Sa présence quotidienne n'arrangeait pas la situation entre les deux femmes, et semblait être la confirmation de ce que Lily soupçonnait depuis un certain temps déjà, à savoir que ses deux aînés se fréquentaient.
Mais ce n'était pas le plus terrible. Le pire, c'est que qui disait "James Potter" disait "Sirius Black", et parfois même "Remus Lupin" et "Peter Pettigrow". Ils semblaient être les quatre membres d'un monstre qui saccageait l'appartement que Lily s'évertuait à maintenir parfaitement rangé. Sans compter qu'ils étaient extrêmement bruyants et faisaient fi du fait quelle travaillait de bonne heure six jours sur sept. Lily rageait tant lorsqu'ils squattaient sans vergogne, qu'elle quittait souvent l'appartement en claquant violemment la porte pour manifester son mécontentement. Généralement, un calme relatif régnait pendant quelques jours après cela.
Et puis ça recommençait.
– Et tu ne lui as jamais demandé pourquoi est-ce qu'il passait tant de temps chez toi ?
– J'étais trop occupée à le mépriser, je suppose.
Malgré elle, elle était intriguée. Elle avait toujours pensé que Potter squattait pour le plaisir de squatter.
– Eh bien, tu devrais. Ou tu sais quoi ? Faire encore mieux. Observer.
Lily croisa les bras.
– Il n'est pas si mauvais, quand on le connaît bien, insista Dorcas.
– Dommage que je n'ai aucune envie de le connaître.
– Dommage, oui… Parce qu'il n'a pas grand-chose à voir avec le James Potter qu'on a connu. Il a beaucoup changé, tu sais.
– J'ai bien du mal à le croire.
– Et pourtant…
– Qu'il ait changé ou pas, je ne pourrais jamais lui pardonner ce qu'il a fait et dit. Je ne le supportes pas. Rien que de le voir… non, rien que d'entendre parler de lui, mon sang ne fait qu'un tour et j'ai envie de le mordre.
– C'est dommage, répéta Dorcas.
Lily crut qu'elles en avait fini de parler de Potter, mais Dorcas revint à la charge au moment où elle s'apprêtait à changer de sujet.
– Il te trouve jolie, tu sais. Il t'aime bien.
Lily fronça les sourcils.
– Qui ça ?
– James.
Elle roula des yeux.
– Ben voyons.
– Mais c'est vrai, assura Dorcas. La dernière fois qu'il est passé boire un thé, je ne sais pas comment il s'y est pris, mais il a réussi à placer ton nom quarante-trois fois dans la conversation – Andréa a compté – alors qu'il n'est resté qu'une demie heure. Et je ne suis même pas sure qu'il se rende compte qu'il fait une petite fixette sur toi.
Lily leva les deux sourcils, un peu surprise.
– Es-tu en train de dire que je plais à Potter ? murmura-t-elle lentement.
Dorcas haussa les épaules.
– Je ne sais pas. Peut-être.
– Apparemment, Marlène n'est pas la seule à forcer sur la bouteille.
– Ça peut te sembler fou, mais je t'assure qu'il n'arrête pas de me parler de toi, de me demander des choses sur toi.
– Comme la taille de ma poitrine ?
– Je dois admettre que c'est l'une des questions les plus récurrentes, mais j'ai toujours refusé d'y répondre, dit très sérieusement Dorcas.
Lily ne put s'empêcher de sourire.
– Je ne plais pas à Potter, dit-elle patiemment. Et tant mieux d'ailleurs. Je crois que ton esprit hyper romantique surinterprète tous ses faits et gestes, parce que tu adorerais un rebondissement pareil dans notre relation. Mais la vérité, toutes ces « observations », ces questions, prouvent seulement que Potter est un gros pervers obsédé et que je devrais céder à mes pulsions et lui donner un coup de pied entre les jambes la prochaine fois qu'on le croisera.
– Je sais de quoi je parle, dit Dorcas. Et il m'a dit qu'il te trouvait jolie. Qu'est ce que tu en fais, de ça ?
– Je suis censée tomber en pâmoison parce que Monsieur trouve enfin que je remplis ses critères de beauté et daigne m'accorder de l'attention?
– Non.
– Alors je m'en fous.
Dorcas poussa un long soupir.
– Il a changé, Lily. Et tu as changé. Tu n'es plus la même, et pas que physiquement.
Lily se tourna de nouveau vers Dorcas pour lui faire face :
– Dis moi, il t'a payé pour lui faire de la pub ou quoi ?
Dorcas afficha un air mystérieux.
– Presque, répondit-elle.
Mais avant que Lily n'ait pu lui demander ce qu'elle entendait par là, la porte de l'atelier s'ouvrit et Andréa apparut. Le mari de Dorcas était un large bonhomme, dont le caractère doux et conciliant s'accordait parfaitement avec celui de sa femme. Au début, ni Lily, ni Marlène n'avaient compris ce qui avait bien pu faire fondre la très pudique Dorcas : Andréa avait treize ans de plus qu'elle, n'était pas beau, assez corpulent, et souriait constamment, si bien qu'elles s'étaient demandé s'il n'était pas simplet également. Puis, en le connaissant, elles étaient également tombées sous le charme de sa personnalité atypique, de sa gentillesse sans borne, de son humour vif, de sa droiture exemplaire et de son intelligence hors du commun. Mais ce qui les décidèrent à l'adopter définitivement comme beau-frère était l'amour inconditionnel que Dorcas ressentait pour lui, et qu'il lui rendait dix fois plus.
Il embrassa Lily sur le front, et sa femme sur la joue, et prit le chat qui se baladait entre ses jambes dans ses bras.
– De quoi parliez-vous, les princesses, dit-il en s'installant dans un fauteuil.
– De Potter, dit Dorcas.
– Oh, non, non, non, l'interrompit Lily d'un ton féroce. On a fini de parler de Potter. On a épuisé notre quota de discussion de Potter. On ne parle plus de Potter. Je vous interdit de prononcer de nouveau ce nom.
Dorcas leva les yeux au ciel.
– Alors disons on parlait de Marlène, décida-t-elle.
– Il n'y a rien à dire sur ce sujet non plus, tout se passe à merveille.
– Lily, il faut pourtant qu'on ait parlé de quelque chose.
– Potter nous a dit que Marlène et toi vous parliez à peine, s'étonna Andrea. Vous avez fait la paix entre temps ?
– Chéri, je te rappelle qu'on ne doit plus utiliser ce nom, taquina Dorcas.
– « Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. », récita Andréa.
– Potter n'embaume pas, dit Lily, je dirais qu'il est plutôt un... gaz toxique.
Dorcas ne put s'empêcher de rire.
– Alors parlons de Marlène, répéta-t-elle.
– Je préfère, à la limite
– Tu ne penses pas qu'il est temps de lui pardonner ce qui s'est passé ? dit prudemment Andréa.
Lily restait butée.
– Elle a dit ce qu'elle a dit.
– Sous le coup de la colère, insista Andréa.
– Je sais qu'elle ne le pense pas, mais ça n'empêche que c'est douloureux…
– Lily, murmura Dorcas d'une voix douce.
A sa propre surprise, la rouquine eut soudain eu les yeux humides. Dorcas l'embrassa sur la joue et lui frotta tendrement les bras.
– Crois-moi, Marlène est vraiment désolée pour ce qui s'est passé.
– Elle ne se serait jamais permise de te dire ce genre de choses, fit remarquer Lily d'un ton blessé.
C'était une pensée qui ne la quittait pas. Si Marlène avait pu la rejeter aussi facilement, c'était signe qu'elle ne l'aimait pas, et cette simple pensée lui serrait le cœur.
– C'est vrai, concéda patiemment Dorcas, mais pour deux raisons très simples : premièrement, je lui aurait enfoncé mon poing dans la figure si elle avait osé – et elle le sait parfaitement, et secundo, ça aurait glissé sur moi comme de la pluie sur une feuille de rose.
Devant l'air peu convaincu de Lily, la jeune épouse insista :
– Lily… tu connais Marlène et son caractère épouvantable. Elle passe ses journées à regretter ce qu'elle dit, et ses nuits à regretter ce qu'elle fait. Lorsqu'elle est énervée, elle est capable de dire des choses qu'elle ne pense pas pour avoir le dernier mot. On a pas tous les mêmes points faibles : quand elle veut m'atteindre moi, elle attaque Andy, parce que c'est ma corde sensible. Toi, elle sait que tu redoutes par dessus tout d'être abandonné, c'est pour ça qu'elle t'a dit ce qu'elle t'a dit. Et elle le regrette. Je peux t'assurer une chose : Marlène t'aime, sincèrement, et tellement fort que j'en suis très souvent jalouse.
Lily secoua la tête. C'était impossible, c'était de Dorcas que la blonde était la plus proche.
– Qu'est-ce que tu racontes ? C'est de toi qu'elle est la plus proche…
Dorcas secoua la tête à son tour.
– Elle me connaît depuis plus longtemps, c'est vrai, mais c'est toi qu'elle considère vraiment comme la petite sœur qu'elle n'a jamais eue. Quand je suis avec elle, elle a toujours une anecdote amusante à raconter sur toi. Elle parle tout le temps de toi. Et elle n'a pas fait pour moi la moitié des choses qu'elle a instinctivement faite pour toi.
– Je te rappelle qu'elle a cassé le nez de l'Autre quand il te faisait pleurer, renchérit Andréa.
– Elle a pris un second job pour te permettre de vivre correctement lorsque tu as emménagé avec nous, rappela son épouse.
– Elle a accepté d'être ligotée trois jours à la manufacture des Gobelins pour lutter contre les mauvais traitements qu'ils infligent à leurs dragons avec toi, dit Andréa.
Lily sourit tendrement en repensant à l'anecdote.
– Elle t'a cherché sans relâche toute la nuit, lorsque tu t'es perdue à Berlin.
– Elle ne permet qu'à toi de lui toucher les cheveux.
– À Poudlard, elle n'a pas hésité à plonger dans le lac gelé lorsque la glace s'est effondrée sous tes pieds.
– Elle a pris Étude des Moldus pour comprendre ce que tu dis quand tu es bourrée.
Lily sourit de nouveau malgré elle.
– Je crois même que tu es la seule bénéficiaire de son testament.
– Lorsqu'ils sortaient ensemble à Poudlard, elle a quitté James dès qu'elle a su que ça t'embêtait qu'ils se fréquentent.
– Et elle...
– Attends… Quoi ? s'écria Lily, stupéfaite. Mais… qu'est-ce que tu racontes ? Elle m'a dit avoir quitté Potter parce qu'elle voulait sortir avec Arthur Powell…
– Non, répliqua fermement Dorcas, c'est seulement et uniquement parce qu'elle savait que ça t'embêtait qu'elle sorte avec James. Elle l'a sacrifié sans hésiter pour votre amitié. Et pourtant, il lui plaisait vraiment, vraiment beaucoup.
Lily baissa les yeux. Elle ne savait pas, ne s'était jamais douté d'une telle chose. Marlène avait toujours prétendu avoir quitté James pour jeter le grappin sur quelqu'un d'autre, et Lily, trop soulagée que cette relation prenne fin, trop centrée sur ses propres sentiments, ne s'était pas du tout rendue compte du sacrifice de son amie.
– Tu sais, reprit doucement Andréa, il y a un proverbe du Moyen Orient qui dit en gros que si tu portes un vieil homme sur ton dos toute une journée sans rien dire, mais que tu le traînes cinq minutes avant la fin du voyage, il ne se souviendra que des cinq dernières minutes ou tu l'as maltraité.
Dorcas opina du chef :
– Lily, on sait que ce qu'à dit et fait Marlène t'a blessée, mais n'oublie pas quelle amie extraordinaire elle a été jusque-là. Pardonne-lui sa bêtise et son orgueil, car personne n'est parfait. Essaie... de te montrer un peu plus souple.
C'était bien plus facile à faire. Et même si Marlène l'accueillait à bras ouverts, Lily appréhendait également sa propre réaction. Elle avait été si profondément blessée par Marlène qu'elle ne pouvait s'empêcher de remettre en question la sincérité de leur amitié. Et si Lily avait bien un défaut (elle le voyait bien avec Potter depuis qu'il était réapparu dans sa vie) c'est qu'elle était rancunière. Elle pardonnait facilement, mais n'oubliait jamais.
A PEINE LILY eut elle ouvert la porte de l'appartement que, comme un carillon placé dans une entrée, le rire de Potter lui parvint comme pour l'accueillir. Elle poussa un soupir intérieur : une fois de plus, le parasite était là. Ayant passé tout le trajet retour à méditer, Lily avait dû admettre que la première raison pour laquelle la présence du jeune homme l'agaçait tant était parce qu'elle était un peu jalouse de la relation que Marlène entretenait avec Potter. Elle riait, semblait apaisée, et son calme rappelait à Lily que Potter avait redonné son calme à Marlène en quelques jours quand elle avait vainement lutté pendant plusieurs mois.
L'allégresse de Marlène se fit de discrète lorsque Lily passa devant le salon, en rejoignant sa propre chambre. Lily avait l'impression d'être un corbillard sur le passage duquel on observait un silence respectueux. Elle ressentit un pincement au cœur mais feignit ne pas avoir remarqué l'ambiance pesante que son arrivée avait instaurée. Cependant, arrivée devant la porte de sa chambre, elle s'arrêta. Elle repensa aux arguments de Dorcas, à ceux d'Andréa. Elle pensa au simple fait que sa meilleure amie lui manquait, et qu'elle avait plus que jamais besoin d'elle.
Elle serra nerveusement la robe que Dorcas avait repris avec talent, tourna les talons, et retourna dans le salon. Potter et Marlène se tournèrent vers elle, intriguée. Le cœur de Lily battait à tout rompre lorsqu'elle lança :
– Salut.
Marlène ouvrit de grands yeux, visiblement très surprise, et resta muette de stupéfaction pendant plusieurs secondes. Angoissée, Lily commença à se dire qu'elle n'aurait peut-être jamais dû tenter la réconciliation et tentait d'ignorer la peine que lui causait le silence de Marlène, quand celle-ci se décida enfin à répondre.
– Salut.
Lily ne put s'empêcher de sourire, soulagée, heureuse, les larmes aux yeux. Marlène la regardait avec la même émotion.
– Salut, Evans.
Le sourire de Lily s'effaça. Elle avait occulté la présence de Potter, et décida de continuer à en faire autant.
Le regard de Marlène tomba alors sur le paquet que tenait Lily.
– Du rose ? dit-elle en désignant la robe du menton.
L'écho d'avec la conversation que Lily avait tenue avec Dorcas quelques heures plus tôt fit sourire la jeune femme. Qu'est-ce que Marlène lui avait manqué !
– Du rose, confirma-t-elle avec un sourire. Cadeau de la mère de Nathan. Pour son fichu bal.
Marlène opina du chef.
– Chantage, je suppose ?
– Culpabilité. Presque quatre cent gallions. Elle a bien fait attention à laisser l'étiquette en évidence.
Marlène hocha la tête, visiblement impressionnée par la méthode astucieuse employée par Mrs Smith.
– Ah, je vois. Elle est forte. Dommage que je n'y sois pas invitée, j'aurais aimé te voir dedans.
– J'y suis invité, moi, fit tranquillement remarquer Potter. J'y suis jamais allé parce que j'ai autre chose à faire que me traîner dans ces mondanités interminables, mais je ferai un effort si ça te dit d'y aller, McKinnon.
Marlène haussa les épaules.
– Ça pourrait être sympa, dit-elle avec enthousiasme.
Lily sourit de nouveau. Avec Marlène, la soirée ne serait peut-être pas aussi horrible que prévue. Finalement, l'omniprésence de Potter avait du bon.
LE PROBLEME, c'est que Marlène ne vint pas au bal contrairement à ce qui avait été convenu, et la soirée fut par conséquent tout sauf sympa.
Lily sourit. Fit la bise. Serra les mains tendues. Complimenta les unes, flatta les uns. Fit de son mieux pour ne pas laisser paraître sa gêne, tandis qu'elle était évaluée par les trois cent cinquante invités de Mrs Smith.
Nathan la tenait fermement par la taille, et prenait soin de la présenter à chacune des personnes présentes dans la pièce. Mais Lily était perdue, les prénoms et les visages défilaient sans qu'elle ne puisse en retenir plus d'un, et sa robe était si décolletée qu'elle se sentait exhibée comme un bijou précieux. Elle avait l'impression d'être scannée aux rayons X, et ne pouvait ni se dérober aux questions indiscrètes, ni aux regards si insistants qu'ils en devenaient impolis. Elle était si mal à l'aise qu'elle aurait donné n'importe quoi pour ne pas se trouver là où elle se trouvait.
Et Marlène n'était nulle part.
Lily avait eu un bref aperçu de Potter quelques minutes plus tôt, mais il se trouvait alors seul, et elle n'avait plus croisés ni l'un ni l'autre de toute la soirée. Elle ne put retenir un long soupir, et s'attira le regard désapprobateur de Mrs Smith qui, tout sourire, profita de l'inattention de son fils pour réprimander la jeune femme du bout des lèvres :
– Lily, ma chérie, n'oubliez pas que l'attention de toute la salle est braquée sur nous. Je pensais avoir assez insisté sur le fait que vous deviez être irréprochable toute la soirée.
D'ordinaire affable, le stress de donner une réception parfaite rendait Mrs Smith plus sèche qu'elle ne l'était d'habitude.
– Excusez-moi, Lina, dit doucement Lily. C'est juste que je suis un peu fatiguée.
Et je ne l'aurais pas été si je n'étais pas aussi saucissonnée dans cette immonde robe, et si vous ne m'aviez pas demandé de porter ces chaussures ridiculement hautes, pensa-t-elle férocement, derrière son sourire poli.
Satisfaite par la réponse, Mrs Smith lui caressa tendrement la joue et continua, un sourire faussement affable toujours plaqué sur ses lèvres :
– Je sais que ce n'est pas facile, Lily, mais vous vous débrouillez bien, ma chérie, jusque-là. Juste… Si je puis me permettre, ne laissez pas tant transparaître votre ennui lorsque la femme de l'ambassadeur vous décrit sa nouvelle salle à manger, voulez-vous ? Tout le monde a vu que vous vous reteniez de bailler, et c'est là l'une de mes meilleures clientes.
Lily acquiesça machinalement.
– Et aussi, les gens ont besoin de savoir que vous être jolie, aimable et amusante. Pas que vous êtes intelligente, même si votre palmarès est tout à fait remarquable. Vous voyez ce que je veux dire ?
Lily ne voyait pas du tout en quoi détailler ses études quand une personne le lui demandait était un problème, mais décida que le mieux était d'abréger la discussion le plus possible en approuvant tout ce qui sortait de la bouche de Mrs Smith. Au fond, elle savait ce que la demande de Mrs Smith sous-entendait: ne faîtes pas d'ombre à mon fils, mais soyez impeccable, soyez parfaite.
Lily continua donc à jouer la cavalière parfaite pendant de longs quarts d'heure, paradant au bras de Nathan qui se sentait flatté par les compliments qu'on lui faisait à elle. Paradoxalement, même s'il avait jalousement veillé à ce qu'elle ne quitte pas son bras, il ne lui avait pas vraiment accordé d'attention ce soir-là. Nathan s'abreuvait des compliments et autres mondanités qu'on lui témoignait, et Lily se sentait comme l'ultime accessoire qui complétait sa tenue déjà tape à l'œil.
Le seul moment où il eut un geste d'affection, Lily aurait souhaité qu'il n'en fasse rien. D'un coup, sans signe avant-coureur, Nathan la renversa devant tout le monde et lui administra un baiser langoureux. Rouge de gêne, Lily se sentit obligée de le laisser faire, jusqu'à ce que le manque d'air oblige le jeune homme à la libérer sous les applaudissements et sifflements unanimes. Nathan éclata de rire tandis qu'un groupe de cousins le taquinaient sur le spectacle qu'il venait d'offrir. Il savait pourtant qu'elle était très pudique, qu'est ce qu'il lui avait pris ?
Elle avait l'impression de mourir de honte…
Lily avait perdu ses couleurs, et parvenait à peine à masquer son malaise. Elle était peut être paranoïaque, mais tout le monde la regardait, chuchotait d'un air excité… Sa tête se mit à tourner légèrement.
Elle s'excusa auprès de son petit ami et de l'hôtesse du bal, et se fraya un chemin jusqu'à l'extérieur dans l'optique de prendre l'air et d'échapper à l'air étouffant. Cependant, devant la sortie, elle eut la désagréable surprise de constater qu'une pluie fine tombait, l'empêchant ainsi de faire une petite promenade dans les jardins. Elle décida de se réfugier dans des toilettes qu'elle avait repérées à l'étage.
Les toilettes étaient larges, luxueuses, et, fort heureusement, vides. Lily se pencha sur l'évier afin de se passer de l'eau sur le visage pour se rafraîchir. Lorsqu'elle releva la tête, elle n'était plus seule.
Alexandra, l'amie d'enfance de Nathaniel, se tenait à présent debout derrière elle, le dos appuyé contre la porte close, l'air prête à en découdre. Le cœur de Lily rata un battement. C'était la première fois depuis qu'elle sortait avec Nathan qu'elle se retrouvait en présence de la jeune femme, et cette dernière ne cachait pas la colère qui l'animait.
Lily n'était pas exactement effrayée par Alexandra, qui n'était ni bien grande, ni bien grosse, mais redoutait tout de même une confrontation. En effet, elle n'ignorait pas les sentiments de la petite femme envers son meilleur ami, et se sentait un peu gênée
– Salut, tenta-t-elle pour briser le silence qui s'éternisait.
– Salope, éructa Alexandra, comme si elle crachait du venin.
Au moins, se dit Lily, les trois premières lettres y étaient. La discussion ne s'annonçait pas sous les meilleures auspices.
– Écoute, reprit-elle, je comprends que tu sois déçue pour Nathan et moi mais….
– « Je ne compte pas sortir avec Nate », coupa Alexandra en adoptant une version très aiguë et agaçante de la voix de Lily. « Il ne m'intéresse pas de cette façon... »
Lily soupira, déjà lasse.
– Alex….
– « On est juste amis ».
– Je suis désolée, Alex, je t'assure. C'est… c'est arrivé comme ça… je comprends que tu dois déçue….
– Tu ne le mérites pas, siffla rageusement cette dernière d'une voix tremblante, en faisant un pas menaçant vers Lily. Tu ne l'aimes même pas !
Lily cligna les yeux, Alexandra plissa les siens.
– Je le savais, dit-elle sur un ton furieux. Tu t'intéresses à Nath tout à coup, comme-par-hasard, au moment exact où son grand-père commence enfin à lui pardonner d'avoir abandonné ses études afin de se lancer dans cette putain de merde d'agence et lui restitue son héritage.
– Quoi ? s'indigna Lily. Mais ça n'a rien à voir, qu'est-ce que tu racontes ?! J'étais même pas au courant !
– Tu avoueras que la « coïncidence » est heureuse, cracha Alexandra en mimant des guillemets avec les doigts.
Lily eut un rire nerveux. Tout cela était tellement… ridicule.
– Nathan me courtisait bien avant que son grand-père ne lui pardonne, fit-elle remarquer.
– Toi, en revanche, tu n'étais pas intéressée. Tu me donnais même des conseils pour qu'il s'intéresse à moi.
– Alexandra, s'impatienta Lily. Il s'est passé beaucoup de choses depuis la dernière fois que l'on s'est vues, et oui, c'est vrai qu'à l'époque Nathan ne m'intéressait pas. Mais ça, c'était avant. Si je sors avec Nathan, ce n'est pas pour son argent. Je m'en fout, de son argent !
Alexandra posa les mains sur les hanches.
– Ah oui ?
– Oui, dit fermement Lily
Alexandra leva un sourcil, l'air défiant.
– Dans ce cas, je suppose que tu vas refuser, lorsqu'il fera sa demande ?
Le cœur de Lily rata un battement, mais la jeune femme n'avait pas l'air de plaisanter. La douleur se reflétait assez clairement dans ses yeux.
– Pardon ? murmura Lily, éberluée.
Nathan n'avait jamais parlé de mariage avant. Elle n'avait jamais parlé de mariage. Ils n'avaient jamais parlé de mariage, bon sang ! Il devait y avoir une erreur… Mais d'un coup, elle comprit. La présence de sa famille, les sous-entendus des parents, les regards haineux des jeunes femmes, cette insistance pour qu'elle soit présentée à tout le monde dans la pièce, pour que Nathan et elle soient toujours placés au centre de la pièce, là où tout le monde pouvait les regarder.
– Qu'est-ce que tu comptes lui répondre ? insista Alex d'une voix féroce. Je suppose que tu vas dire oui ?
– Je… je… On en est pas du tout là, balbutia Lily. Cela ne fait que six semaines qu'on sort ensemble….
– Il compte te faire sa demande ce soir.
Lily en eut la tête qui tournait, et s'appuya sur l'évier pour ne pas tomber.
– Je suppose, poursuivit Alex, que ceci t'appartient ?
Elle lui tendit une bague que Lily reconnut effectivement comme étant la sienne, et qu'elle avait égaré elle ne savait où quelques jours plus tôt.
– Nathaniel à faire remettre la bague de sa grand-mère – tu sais, celle incrustée de pierres précieuses – à la taille de tes doigts dans ma boutique. Il a toujours été très délicat, tu ne trouves pas ? Alors, qu'est-ce que tu vas lui répondre?
Lily ne parvenait pas à se remettre du choc de l'annonce de la jeune femme, et la panique l'envahit. Elle eut soudain du mal à respirer, se sentit à l'étroit dans cette espace au plafond pourtant haut, sa tête tournait. Elle n'était pas une poupée, elle était coincée dans un corps de poupée dont on faisait ce dont on voulait.
Et c'en fut trop.
Elle passa devant Alexandra et sortit presque en courant des toilettes, mais au lieu de retourner aux festivités, trouva refuge dans le jardin désert. Il pleuvait des cordes, mais elle se fichait bien d'être trempée jusqu'aux os. Elle avait besoin de respirer, de mettre de l'espace avec Nathan et sa famille. Malheureusement, ses chaussures étaient peu adaptées pour marcher sur la pelouse, et elle finit par se prendre les pieds dans l'herbe et tomba sur les genoux, non loin du saule pleureur qui agitait ses bras sous l'impulsion du vent. Lily retira ses chaussures et se recroquevilla sur elle-même, encerclant ses jambes de ses bras. Elle tentait de retenir les larmes, mais celles-ci coulaient.
Un mariage ? Mais qu'est-ce que c'était que ce cirque ? Elle ne voulait pas se marier. Elle ne voulait pas se marier avec Nathan. Et il avait tout organisé, invité toute la famille, et même quelques journalistes…. Sa mère qui insistait pour que Lily soit parfaite, Nathan qui la présentait à tout le monde...Il comptait lui demander par surprise, quand elle lui avait dix mille fois les détester. Et avec toute cette pression, tous ces regards, toutes ces personnes convaincues qu'elle allait dire oui, qu'elle ne pouvait que dire oui… elle se serait sentie prise au piège. Ses mains en tremblaient. Ils ne se fréquentaient que depuis six semaines, bon sang !
Une angoisse sans précédent, qu'elle échouait à maîtriser, se propageait dans son corps. Il pleuvait à verse, et les branches du saule pleureur la protégeaient quelque peu de l'eau, pourtant elle avait l'impression de se noyer, de sombrer un peu plus que d'habitude….
– Evans ? Qu'est-ce que tu fais là, bon sang ?
Lily sursauta, faillit se tordre le cou en tournant le visage vers lui. Potter s'avançait vers elle, l'air préoccupé, trempé jusqu'aux os. Mortifiée, la jeune femme rougit fortement en le reconnaissant, se leva d'un bond, eut un geste de recul, faillit trébucher mais se retint à l'arbre.
– Potter, bafouilla-t-elle d'une voix inhabituellement aiguë. Je… Qu'est-ce que tu fais là ?
Il ignora sa question.
– Quelqu'un t'a fait du mal ? demanda-t-il d'un ton inquiet. Tu sembles secouée...
– Quoi ? Non, tout va bien, répliqua Lily. Ne t'inquiète pas… Je… J'avais juste besoin de m'isoler un peu.
Elle ramassa ses chaussures et s'éloigna de lui, en prenant toutefois soin de rester sous le maigre abri qu'offrait les branches du saule pleureur. James fronça les sourcils et s'approcha de nouveau d'elle.
– Pourquoi est-ce que tu pleures?
Il avait en effet l'intuition que, si son visage était humide, ce n'était pas uniquement à cause de la pluie.
– Je ne pleure pas, nia-t-elle presque automatiquement.
Pourvu qu'il ne remarque pas les traces de larmes sur ses joues.
– Ben voyons, tu transpires des yeux, peut-être ?
Raté.
Elle fronça les sourcils et eut un geste impatient.
– Potter, tu m'ennuies, là, lança-t-elle d'une voix mal assurée. Va-t-en. J'ai besoin d'être seule.
James ignora également sa demande, et la fixa quelques instants, l'air soucieux. Visiblement, elle était bouleversée, et il n'était pas idiot : jamais elle ne lui confierait ce qui l'avait mise dans cet état. Cela ne l'empêcha pas de tenter de la réconforte à sa manière.
– Tu ne devrais pas pleurer, Evans, ça… euh te rends moche. Mais vraiment très moche.
Lily leva un sourcil, stupéfaite que ce soit là la seule remarque qu'il puisse formuler en de pareilles circonstances. Pourquoi se sentait-il obligé de lui dire des choses méchantes, au lieu de s'en aller comme elle le lui avait demandé ?
– J'insistes sur le fait qu'il y a certaines personnes qui sont très jolies quand elles pleurent, mais que tu ne fais pas partie de cette liste.
Interloquée, elle le regarda, prête à lui décrocher une remarque sanglante, mais remarqua pour la première fois son air benêt. Et elle comprit : il n'essayait pas de l'enfoncer par pure malveillance, comme elle l'avait d'abord cru, mais tentait de la faire cesser de pleurer, sans en avoir l'air cependant, question de fierté, probablement. Elle ne put s'empêcher de sourire devant son indélicatesse. Car au moins, il essayait.
– Essaies-tu... de me réconforter ?
Potter haussa les épaules.
– Assez lamentablement, mais oui.
Le sourire de Lily s'élargit, avant de disparaître lorsqu'elle détourna la tête.
– Tu es vraiment maladroit, c'est exaspérant.
Potter se balança d'une jambe à l'autre, cherchant à se défendre.
– Je veux juste que t'arrête de chialer, admit-il finalement. Ça me met mal à l'aise.
Déception fut le mot juste pour expliquer le pincement au cœur que ressentit Lily. Elle pinça les lèvres, de nouveau agacée par son comportement. Décidément, il ramenait toujours tout à lui.
– Tu peux toujours aller voir ailleurs. Il me semble t'avoir déjà demandé de me laisser tranquille.
– Je serai parti si je n'avais pas peur que tu te suicides juste après, et qu'on vienne me reprocher ensuite de ne pas avoir tout tenté pour t'en empêcher.
Confuse, elle fronça les sourcils.
– Pourquoi est-ce que je me suiciderai ? s'exaspéra-t-elle.
– T'as l'air sacrément déprimée, et il y a un lac assez profond à cinq minutes d'ici. Je préfère ne pas prendre de risque
Lily se retint de lever les yeux au ciel.
– Je vais bien, souffla-t-elle pour la énième fois.
Si elle le répétait assez, elle finirait par le convaincre. Elle arrivait à se convaincre elle-même en se le répétant tous les matins, après tout, devant son miroir.
Potter leva un sourcil, clairement dubitatif.
– Alors qu'est ce que tu fais là, toute seule ? insista-t-il.
– Je… Je prends l'air, mentit-elle d'une voix toujours tremblante, et en détournant la tête pour qu'il ne voie pas la tristesse peinte sur son visage. Comme toi. Je ne vois pas ce qu'il y a d'extraordinaire. J'ai juste été surprise par la pluie.
Elle savait qu'il ne la croyait pas, et il savait qu'elle savait qu'il ne la croyait pas, et elle savait qu'il savait qu'elle savait qu'il savait qu'elle savait qu'il ne la croyait pas. Il suffisait de la regarder pour réaliser qu'elle était sur le point de s'effondrer.
Mais elle tenta tout de même.
James marqua une pause avant de poursuivre d'une voix inhabituellement douce :
– Je peux faire quelque chose pour t'aider ? Tu peux me demander ce que tu veux.
– Non merci. Va-t'en, s'il te plaît.
– Tu vas attraper froid.
– Cela ne te regarde pas.
Puisqu'il ne voulait pas partir, elle s'en irait. Lily se dirigea vers le château, mais Potter se plaça devant elle pour lui barrer le chemin.
– Tu es sûre que tout va bien ?
Lily cligna plusieurs fois des yeux. C'était étrange, qu'il soit le premier depuis des semaines à lui poser cette simple question. On lui demandait comment cela allait avec Nathan, comment cela allait avec Marlène, mais jamais comment elle allait.
– Oui, parfaitement, dit Lily d'une voix faussement agacée, pour couper court à la conversation. T'es lourd, là. Laisse-moi tranquille.
Elle fit un geste pour partir, mais James lui attrapa le bras et la força à le regarder. C'était la première fois qu'il la touchait, et sa main chaude contrastait avec sa peau glacée par le froid. Il la serrait un peu fort, et alors qu'elle s'apprêtait à protester, il desserra instinctivement les doigts, sans pourtant la laisser partir, mais juste assez pour qu'elle ne se sente pas violentée, juste assez pour qu'elle ne s'en aille pas non plus. Sa poigne n'était plus comme une paire de menottes solides, elle ne sentait plus sa force, sa force d'homme, sa force de prédateur, mais seulement, uniquement la douceur de sa peau, la douceur de son geste malgré les apparences.
Et il la sondait du regard sans cligner.
Elle détourna les yeux, fit un geste pour partir, mais Potter la força de nouveau à le regarder. Il avait les yeux noisette – elle le savait, l'avait oublié, le redécouvrait. Elle se demanda un instant comment elle avait pu oublier. Ils avaient une belle forme. Ils étaient pénétrants. Ils la pénétraient, ils sondaient son âme, ils savaient tout d'elle. Ils l'observaient. Ils la voyaient. Et elle avait bien du mal à soutenir un regard d'une telle clairvoyance.
Elle baissa les yeux. Potter attendait visiblement qu'elle prenne la parole, qu'elle se débatte. Mais elle n'était capable de ni l'un ni l'autre. Sa voix était enrouée, son corps coincé dans cette robe fatiguée.
– Tu es sûre que tout va bien ? répéta-t-il avec douceur, la sortant de ses pensées.
Cette fois, Lily mit plus de temps à lui répondre. O.U.I. Trois petites lettres qui refusaient de sortir de sa gorge, comme si sa langue refusait de formuler un énième mensonge. Mais elle ne pouvait pas craquer devant Potter. C'était… C'était Potter. Elle n'avait pas besoin de Potter. Elle avait besoin de la douceur maternelle de Dorcas, du soutien infaillible de Doc, de la franchise légendaire de Marlène. Mais pas de Potter.
– Oui, affirma péniblement Lily en se dégageant sèchement.
Elle avait besoin de Marlène. Marlène l'avait encouragée dans cette relation, Marlène l'en sortirait. Ce n'est qu devant Marlène qu'elle oserait se plaindre de la vie parfaite que lui offrait Nathan. Sa tête tournait à présent. Elle remit ses chaussures, et s'éloigna une fois de plus, en direction du château.
Toujours peu convaincu, Potter la rattrapa une nouvelle fois sans grand mal, en quelques enjambées, la saisit par le bras, la fit pivoter vers lui, la regarda. Droit dans les yeux.
– Alors pourquoi as-tu l'air si bouleversée ? murmura-t-il sans la quitter des yeux.
La dernière once de fierté de Lily s'évapora devant cette sincère inquiétude. Elle voulut protester, aurait aimé protester, mais avant qu'un mot aussi basique qu'il soit ne lui vienne à l'esprit, la boule d'émotion coincée dans sa gorge implosa.
Et Lily éclata en sanglots.
Visiblement décontenancé, Potter avança une main, et Lily se sentit tomber dans ses bras avant même de le réaliser. Elle avait besoin d'une épaule, tant bien même était-ce celui de son meilleur ennemi. Elle avait honte, honte de pleurer, honte de pleurer devant quelqu'un. Il y avait des choses bien plus grave dans la vie, bon sang ! Elle se détestait de pleurer. Mais elle pleurait, n'arrivait pas à s'arrêter.
Quand est-ce que sa vie avait cessé de lui appartenir ? Quand est-ce qu'elle avait délégué le contrôle de sa vie à Nathan ? Il la considérait comme acquise tout simplement parce qu'elle se comportait comme si elle lui appartenait. Il décidait de tout, et elle avait si peur de rester seule qu'elle le laissait faire. Mais le mariage ! Le mariage… non, elle n'était pas prête. Non, elle n'était pas d'accord.
Elle détestait la famille de Nathan, la vie de Nathan, elle détestait même Nathan pour être incapable de voir qu'elle allait mal. Elle se détestait de le détester – car bon sang, il faisait de son mieux ! Il s'y adonnait corps et âme ! Quelle ingrate… Mais, par-dessus tout, elle se détestait d'être aussi faible. De choisir d'être mal accompagnée que seule. De le laisser l'embrasser avec l'expertise d'une ventouse à toilettes, lui faire l'amour en appliquant de toute évidence ce qu'il voyait dans les magazines coquins, décider sans lui demander, planifier sans se concerter. Dieu, qu'elle était faible ! Une pauvre petite pathétique poupée qu'il modelait au gré de ses fantasmes, au gré des envies de sa mère. Cette dernière en était venue à l'habiller !
D'un coup, une pulsion la saisit. Elle avait besoin de prouver à Nathan, non, de se prouver qu'elle n'était pas une poupée. Elle voulait casser la carapace de cire dans lequel on l'avait moulée. Elle n'aurait jamais la force de le quitter, mais ferait tout pour que lui la quitte.
Tandis qu'elle réfléchissait au meilleur moyen de dégoûter les Smith, Potter se décida enfin à la prendre dans ses bras pour la consoler. Lily sursauta presque, ayant paradoxalement occulté sa présence. Il lui murmurait à présent des choses pour la réconforter, s'excusait de l'avoir bouleversée, persuadé qu'elle pleurait parce qu'il avait trop insisté, répétait qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour la faire se sentir mieux.
Alors, touchée par sa délicatesse, Lily agit d'abord, réfléchit ensuite.
Elle l'embrassa d'abord, se maudit ensuite.
Le baiser ne dura que quelques secondes. Lily s'écarta de lui en réalisant que, à son grand étonnement, Potter ne lui rendait absolument pas son baiser, restait parfaitement immobile. Elle avait l'impression d'être revenue à ses quatorze ans, lorsqu'elle s'entraînait à embrasser le pli que formait son bras plié à hauteur de son coude, pour s'entraîner en prévision du grand jour. Toutes ses copines avaient alors déjà embrassé quelqu'un et s'en vantaient, et la pauvre petite Lily toute ronde n'avait d'intérêt aux yeux de personne. James était inerte, comme son coude, ne remuait pas un poil de son corps, et Lily croisa ses yeux profondément choqués lorsqu'elle leva les siens vers lui.
N'était-ce pas lui qui lui avait répété pendant des semaines à quel point il la trouvait désirable ? Pas intéressante, pas gentille, pas cool, mais désirable ? N'était-ce pas lui qui l'avait réduite à une proie de plus à mettre dans son lit ? Et maintenant qu'elle se jetait littéralement sur lui il jouait les statues ? Elle ne s'attendait absolument pas à cela.
Tout comme elle ne s'attendit pas au ton énervé de sa voix quand il reprit la parole :
– Non mais à quoi tu joues, Evans ?
Lily rougit, rougit, rougit si fort qu'on aurait pu faire cuire des omelettes sur ses joues. Gêne, humiliation, surprise, les sentiments défilaient sur son visage.
– Je… je suis désolée, bafouilla-t-elle en reculant. Je… désolée…
Elle tourna les talons et s'élança vers le château – y parviendrait-elle un jour ? – mais James la rattrapa sans mal en quelques larges enjambées.
– Où est-ce que tu vas ? maugréa-t-il en lui prenant le bras.
Cette fois, il n'eut pas la gentillesse de ne pas serrer trop fort.
– Je… je retourne à l'intérieur… Nathan…
– Tu es trempée de la tête au pied, ce qui rend ta robe transparente, et ta coiffure est défaite. En bref, tu as l'air d'une tarée. Tu es sûre de vouloir offrir un tel spectacle ? Non, mais vraiment!
Lily pinça les lèvres. Son humiliation était à son comble. Elle sentait les larmes affluer de nouveau.
Potter soupira.
– Viens, je te raccompagne chez toi.
Ce n'était ni une question, ni une demande, ni même un ordre. C'était quelque chose entre les trois que Lily n'arrivait pas à définir, mais qu'elle savait attentionné. Alors elle ne protesta pas lorsqu'il lui prit la main et l'entraîna au loin, là où ils pouvaient de nouveau transplaner. Sa main était grande et chaude, son bras n'était ni trop long ni trop court.
Potter était inhabituellement silencieux et, pour une fois, ce n'était pas parce qu'il la reluquait en cachette.
1: la citation d'Andréa est tirée du chef d'œuvre de Shakespeare Roméo et Juliette, bien entendu!
Bla Bla de l'auteur!
Coucou, et merci de continuer à lire, ou de prendre en route!
Merci pour les reviews de la semaine dernière qui m'ont beaucoup rassurée. J'ai, vous l'avez compris, été très déstabilisée dernièrement, mais je reprends du poil de la bête!
Continuez à donner vos avis, c'est juste tellement encourageant, ça motive à écrire plus vite, c'est génial !
Merci à tous !
