NDA: Hello tout le monde! J'ai abusé! Bientôt neuf mois que je n'ai rien publié, et je suis extrêmement désolée. Je n'arrive pas à écrire ce chapitre. Pas par manque d'idées (je sais exactement ou je veux aller et j'ai même commencé à écrire les suivants), mais parce que j'en suis éternellement insatisfaite. Je le publie avant de changer d'avis et de le recommencer à nouveau (ce qui me titille de plus en plus), sinon on n'avancera jamais!

Et sinon, je suis actuellement au travail donc j'ai pas trop le temps de vous expliquer le pourquoi du comment de ma disparition ni même encore de répondre aux reviews, mais je voulais vous remercier du fond du cœur de continuer à lire. Vous êtes splendides!

Bonne lecture, et promis un petit blabla explicatif au prochain chapitre (pratiquement terminé)!

GNRM


CHAPITRE 33 : Il faut qu'on parle - ∅


IL PLEUVAIT. Une pluie soudaine, intense et bienvenue, après les quelques jours de forte chaleur. L'air se chargeait d'une odeur saline, le vent d'une douce fraîcheur, et le bruit sourd et mélancolique de l'averse semblait particulièrement adapté aux circonstances.

La tristesse du ciel semblait exprimer celle que ni James ni Lily n'osaient laisser paraître, chacun s'efforçant de faire preuve d'humilité et de dignité, chacun redoutant d'aborder le sujet sensible, de prononcer le premier mot de la fin. Leurs mains entremêlées étaient aussi serrées que leurs gorges et leurs cœurs.

Et pourtant, il fallait qu'ils parlent.

Il fallait qu'ils rompent.

Le problème, c'est que James ne savait pas par commencer.

Ni comment. Ni s'il fallait mentir pour la préserver ou dire au moins une partie de la vérité. Ni s'il devait se montrer bref et concis, ou au contraire prendre le temps nécessaire pour qu'elle comprenne qu'elle n'était pas en faute. Comment soulager sa peine, alléger sa déception.

Quels mots utiliser pour qu'elle ne le haïsse pas.

Il redoutait qu'elle le haïsse pour son choix. Il ne voulait plus jamais qu'elle le haïsse, après qu'elle l'ait tant aimé. Plus jamais qu'elle le regarde avec animosité et répulsion, comme il y avait quelques mois encore, comme lorsqu'il avait commencé à l'aimer pendant qu'elle continuait à le détester. Il ne voulait plus jamais qu'elle quitte une pièce à son arrivée car le voir lui serait insupportable, plus jamais entendre cette froideur dans sa voix quand elle s'adressait à lui, plus être l'objet de cette indifférence dont elle s'était révélée capable, plus jamais être ignoré par elle. C'était stupide, complètement stupide au vu des enjeux de la situation, que l'opinion de Lily lui soit aussi primordiale. Mais ça l'était. Il voulait une belle fin à leur relation.

Et surtout…

(Ne me brises pas le cœur)

Il redoutait de lui faire du mal, encore.

Lily lui caressa tendrement le visage de sa main libre, le distrayant un instant de ses sombres pensées et de son dilemme.

– Tu sais, lança-t-elle d'une voix faussement enjouée, « parler » implique que tu prononces des mots à haute voix. Sinon, ça s'appelle « penser ».

– Je sais, répondit James sans se dérider. J'essaie juste… C'est plus compliqué que je ne le pensais. Beaucoup plus compliqué.

Lily se mordit la lèvre inférieure sans le quitter des yeux, et quand ses dents relâchèrent leur pression, ses lèvres s'étendirent en un sourire triste et résigné.

– James ? Regardes-moi. Je sais de quoi tu veux parler. Je sais. C'est inévitable. Le weekend touche à sa fin, et on doit discuter de tellement, tellement de choses… Mais je pense que cette discussion peut attendre la fin de la soirée.

Il fronça les sourcils.

– Pourquoi ?

– Tout d'abord parce que si les choses ne vont pas comme je le souhaite, je serai vraiment triste et je ne veux pas que Marlène passe la soirée à s'inquiéter pour moi. Ça fait des semaines qu'elle est toute excitée à l'idée de faire cette grande fête et je tiens à ce qu'il n'y ait pas la moindre ombre au tableau. Elle ne profitera pas de cette soirée si elle pense que j'ai besoin d'elle ou que je suis sur le point de me taillader les veines. Ce soir est à propos d'elle, pas de nous.

– Je sais, mais...

– Deuxièmement, l'interrompit Lily, il n'y a pas d'urgence à ce qu'on en parle maintenant. J'ai déjà pris ma décision nous concernant, et je pense que toi aussi. Quelques heures de plus ou de rien n'y changeront rien. N'est-ce pas ?

Elle le fixa intensément, comme pour le mettre au défi de la contredire.

– Non, ça ne changera rien, confirma-t-il dans un souffle.

Elle hocha la tête, sans parvenir à masquer totalement l'ombre d'une déception dans le regard, puis passa les bras autour de son cou.

– Alors parlons après l'anniversaire, d'accord ? Soyons égoïstes encore quelques heures. J'ai envie de t'avoir encore complètement à moi encore un petit peu. Je ne sais pas pour toi, mais aujourd'hui est l'un des plus beaux jours de ma vie. Je suis heureuse, pour la première fois depuis longtemps. Cette journée a parfaitement commencé, et avec toi, et j'aimerai qu'elle se termine de la même manière. Parfaite, et avec toi. S'il te plaît.

Ses yeux étaient étrangement brillants, comme si elle se retenait de pleurer, son ton presque suppliant, et James sentit sa détermination faillir. Il acquiesça, et Lily l'embrassa tendrement avant de se réfugier contre sa poitrine. Malgré sa petite victoire, elle avait l'air abattue. Son visage était pâle et tiré, les muscles de ses membres raides, ses poils hérissés comme si elle avait froid.

– Tu trembles, remarqua James en pressant ses lèvres sur sa tempe.

– Un peu, admit-elle d'une petite voix.

Il ouvrit la bouche, pour la réconforter, pour la rassurer, mais se rendit compte ignorer que dire sans risquer de lui donner de faux espoirs. Alors il garda le silence, se contenta de la serrer encore plus contre lui, de la rassurer et de se consoler par de petits baisers et de douces caresses. Ou peut-être était-ce elle qui le serrait dans ses bras, qui le consolait ? C'était difficile à dire, tant leur étreinte était étroite.

Ils restèrent ainsi quelques minutes, chacun plongé dans ses pensées défaitistes, blottis l'un contre l'autre dans un silence parfait où ils étaient plus que jamais conscient du temps qui passait. L'impitoyable pas de l'horloge semblait en effet compter à rebours au lieu de marquer le temps, leur rappelait que la fin était proche. James la maintenait contre lui comme si elle était la personne la plus précieuse au monde. Et elle l'était. Et bientôt, la toucher redeviendrait un privilège inestimable, l'embrasser une tentation douloureuse, l'aimer une torture passionnée.

Bientôt, elle ne serait plus à lui.

La simple pensée était terrifiante. Il la refusait, la rejetait, la repoussait. Comment pourrait-il se passer de cette peau, ce sourire, cette présence après y avoir goûté ? Impossible de s'en sevrer, impossible. La détermination dont il avait fait preuve quelques heures plus tôt devant Sirius s'effondrait maintenant qu'était venue l'heure de passer à l'acte, l'heure de rompre. Il ne voulait pas passer à l'acte. Lily était la meilleure chose qui lui était arrivée depuis des années, et il ne voulait pas y renoncer.

Sauf qu'il n'avait pas le choix.

Penses à tous ceux que tu mettrais en danger, si tu continuais. Est-ce que tu veux finir comme ça ? Et Ellie, tu veux qu'elle finisse comme ça ? Tes parents ? Lunard ? Queudver ? Evans?

Et il le savait parfaitement.

Continuer signifier dessiner une cible dans leurs dos, ce que tu voulais absolument éviter depuis le début. Est-ce qu'il vaut la peine que tu nous mettes tous en danger ? Ne te montre pas égoïste. Ce n'est pas un jeu, et tu n'as pas le droit d'entraîner des innocents avec toi.

Les images de l'examen médical de Mélina s'imposèrent dans son esprit, qui se chargea ensuite de lui rappeler les derniers instants de Lee sur terre. Tant de souffrance, d'agonie, de mort. Il ne voulait pas ça, pour Lily, pour personne, pas même pour son pire ennemi. Ce que James voulait ou non importait peu, face au danger qu'encourrait Lily en restant avec lui. Mr Bell savait que quelqu'un l'espionnait, et tout le monde était sous étroite surveillance, James probablement plus que les autres du fait de ses liens avec Sirius, Andréa, et les ennemis du Baron en général. Non, il devait rompre. Il ne pouvait pas prendre le risque que…

La bouche de Lily, charnue et tentatrice, se posa tendrement dans le cou de James, qui sentit son cœur s'emballer et ne put retenir un petit râle quand elle remonta vers le lobe de son oreille. L'une de ses mains plongea dans sa tignasse indisciplinée, l'autre joua avec le col de sa chemise. Comment renoncer à ça ? Son amour pour lui ébranlait sa fermeté. Elle était plus importante que quiconque. Elle le rendait heureux, et il voulait rester heureux. Il se sentait bien dans son cœur et ne voulait plus jamais le quitter. Peut-être qu'ils pourraient continuer ensemble, en gardant leur relation très secrète ?

Non, le risque était trop grand… S'il lui arrivait quelque chose, il ne se le pardonnerait jamais.

Comme si elle sentait le retour de son dilemme interne, Lily se redressa légèrement pour lui faire face, et ils se dévisagèrent sans un mot.

Elle était belle. Elle était vraiment belle. Dieu, comme il était mordu de cette femme. Elle sentait si bon, et était si belle, et sa peau était si douce, et ses cheveux si soyeux… Et il ne pouvait y résister.

Leurs paires de lèvres se rencontrèrent avec envie, avec possessivité. Leurs corps avec fièvre et mains caressaient avec passion et impatience.

S'ils savaient se montrer discrets…

Sauf que le moindre soupçon de Bell pourrait être fatal…

Elle entreprit de déboutonner sa chemise, de défaire son pantalon avec des mains distraites par les baisers administrés par son amant.

Certes, mais… S'ils se montraient prudents, il n'y avait pas de raison pour que…

Il lui fit basculer sa robe par-dessus-la tête. Sa peau contre la sienne était la sensation la plus enivrante du monde.

Peut-être que...

Sa bouche contre la sienne la plus agréable.

Il n'avait pas à la quitter si…

Ses mains dans ses cheveux un pur délice.

Il leur suffisait simplement de...

Sa voix portant son nom une consécration.

Mais... certes... peut-être... C'était comme si le cerveau de James était complètement court-circuité. Il n'arrivait pas à réfléchir. Il n'arrivait plus à réfléchir. Il...

Quelques petits coups furent frappés à la porte, qui s'ouvrit presque immédiatement avant qu'ils n'aient pu dire quoi que ce soit. Lily et James eurent tout juste le temps de se couvrir avant que Peter n'entre. Celui-ci s'interrompit net en les voyant, et son visage devint aussi rouge que les cheveux de la jeune femme.

– Oh. Euh… Désolé, bafouilla-t-il en battant en retraite. Je venais simplement voir si… Mais je… Je vais, hum, aller voir ailleurs si j'y suis. Et je suis sûr que j'y serai.

Sur ce, il referma précipitamment la porte. Lily se couvrit le visage avec les mains, mortifiée, mais James paraissait amusé par l'interruption de son ami.

– Ce n'est pas drôle ! s'irrita-t-elle.

– Un peu, quand même. Je ne l'ai jamais vu aussi gêné de ma vie.

– Lui, gêné? Et moi alors? Je suis pratiquement nue.

– Et je suis certain qu'il te remercie pour le spectacle.

– Oh, mon Dieu, je suis tellement en train de mourir.

– Il n'a rien vu, tu étais cachée par mon dos. Et tu n'es pas la première paire de seins qu'il voit. Peut-être la plus belle, cependant.

– Il sait parfaitement ce qu'on faisait.

– Ce qu'on s'apprêtait à faire. D'ailleurs, vu qu'on en parle...

Il l'attira à nouveau contre lui, mais elle l'arrêta.

– Ce n'est pas le moment. Écoutes.

La pluie s'était à présent calmée, mais la maison s'animait autour d'eux. Du couloir s'élevait un léger brouhaha signalant l'arrivée des premiers invités, accueillis par le reste de la maisonnée.

– Et alors ? On peut toujours verrouiller la porte, jeter un sort d'insonorisation…

Mais Lily était à présent distraite, et elle poussa un cri de surprise quand son regard se posa sur l'horloge.

– Mon Dieu, déjà ! J'ai pas vu le temps passer. Je n'ai même pas encore commencé à me préparer, je ne sais même pas comment m'habiller.

– Je croyais qu'on parlait surtout de se déshabiller, là.

Elle lui jeta un regard torve.

– Quoi ? se défendit-il. Tu ne vas quand même pas me laisser dans cet état, si ? C'est toi qui a commencé, prends tes responsabilités.

– Je suis certaine que tu peux prendre soin de toi-même, rétorqua-t-elle avec un petit sourire.

– C'est pas pareil. J'ai envie de toi.

– Peut-être, mais si on commence, on n'émergera pas avant minuit.

– Minuit ? Ah, Evans, je vais commencer à croire que tu es une grosse perverse. J'aurais dit vingt-deux heures tout au plus, il m'arrive également de me fatiguer.

– Aurais-je surestimé tes capacités ?

– Oh, laisses-moi te prouver le contraire.

Elle le repoussa avec un rire et chercha à se redresser, mais le jeune homme la retint par le bras et son air redevint sérieux.

– James…

– Alors allons quelque part au calme. Juste toi et moi.

Lily fronça les sourcils.

– Maintenant ?

– Maintenant. Tu as raison, on devrait profiter de nos dernières heures d'insouciance, et ce ne sera pas le cas si la maison est pleine à craquer.

– Mais… l'anniversaire….

– Est censé durer toute la nuit. On sera revenus bien avant la fin. Bien avant minuit.

Il y avait un zeste de supplique dans sa voix qui n'échappa pas à la jeune femme.

– On peut aller chez moi, proposa Lily. Il n'y a personne.

James médita quelques secondes.

– Non. J'ai envie de t'emmener quelque part de vraiment spécial.

– Où ?

– C'est une surprise.

Lily, qui n'aimait pourtant pas les surprises, s'étonna à se montrer excitée à l'idée de celle de James.

– D'accord, répéta-t-elle.


ANDREA FRONÇA les sourcils.

– Non, je ne lui ai pas encore parlé de la journée. Pourquoi ? Il est arrivé quelque chose ?

– Oh, hum, non, non, mentit Marlène avec un sourire qui ne dupa personne. Je me posais simplement la question parce que… Dorcas, hum, a eu un comportement bizarre ce week-end et, euh, elle est… un peu ailleurs, et du coup je m'inquiétais pour elle.

Une ombre passa sur le visage de l'Auror, qui se prit la tête dans les mains.

– Andy ? s'alarma Marlène, stupéfaite. Qu'est-ce qu'il y a ?

– Cassie et moi traversons une mauvaise passe, admit-il.

– Oh. C'est pour ça que tu ne t'es pas libéré pour venir avec nous ?

– En partie. J'avais beaucoup de travail, mais c'est vrai que je me suis dit que ça lui ferait peut-être du bien de souffler un peu loin de la tension qui règne à la maison et entre nous.

– Je vois… Je suis là, si tu as besoin d'en parler.

– Je sais, Marlène. Merci.

Elle patienta, mais ne semblait pas avoir envie de se confier à ce sujet alors elle n'insista pas, bien que la curiosité la tiraillait.

– Bon, je vais te laisser travailler. A ce soir ?

– A ce soir, assura-t-il.

Marlène se retira de la cheminée au moment où Doc réapparaissait dans le salon.

– Elle n'est pas chez ses parents non plus, annonça-t-il.

– Je te l'avais dit, ne put s'empêcher de dire la jeune femme en roulant des yeux. Ils ne se sont pas adressé la parole depuis ce qui s'est passé au mariage, c'est bien le dernier endroit où elle irait se réfugier. Mais bref. Je viens d'avoir Andy aussi, et il ne lui a pas parlé de la journée.

Le visage de Doc se durcit imperceptiblement à l'évocation du nom d'Andréa.

– Tu sais ce qui se passe entre eux, comprit-elle. Tu sais pourquoi Dorcas est furieuse, n'est-ce pas ?

Doc acquiesça. Marlène le connaissait assez pour savoir que même s'il aimait les ragots autant qu'elle, il ne trahirait jamais le secret de l'une de ses amies, alors elle se contenta de demander :

– C'est si grave que ça ?

– J'en sais rien. C'est la première fois qu'ils se disputent sérieusement.

Elle soupira, l'air défait.

– Qu'est-ce que je suis égoïste. Je me rends compte que je ne sais même pas c'était quand la dernière fois que je lui ai demandé comment ça allait.

– Tu ne peux pas t'en vouloir pour ça. Tu avais des problèmes à régler.

– Oui, et elle aussi. La différence entre nous deux est qu'elle a été là pour moi, et le contraire n'est pas vrai. Je suis censée être le roc de notre petit groupe, celle sur qui on compte, et j'étais tellement absorbée par ma relation foireuse avec Finn que j'ai failli à ma tâche, assez lamentablement de surcroît.

Doc passa un bras autour de ses épaules dans un geste de réconfort.

– Si ça c'est pas une motivation pour ne plus jamais te tourner vers ce sale type.

Marlène sourit faiblement.

– Je l'aime toujours, tu sais. A chaque fois qu'on se croise, que je le vois, c'est dur de repousser ses avances. Hier encore… enfin.

– Je sais. Ça va passer.

Il l'embrassa sur la tempe.

– Je suis contente que Dorcas se soit au moins confiée à toi, cela dit.

– Elle vous parlera à Lily et toi, quand elle se sentira prête, assura Doc sur un ton confiant. Vous êtes ses meilleures amies. Elle sait qu'elle peut compter sur vous.

– J'espère...

Marlène se mit à faire les cent pas, puis s'arrêta brusquement.

– Oh, mais pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt !

– Hmm ?

Elle se tourna vers lui, les yeux brillants.

– Doc, elle est à la maison.

– Non, elle n'y est pas, contra Doc. Je viens de vérifier, c'est désert.

– Non, je veux dire: elle est à la maison. Chez moi. Chez elle. Elle a gardé la clef, même après son déménagement, et une partie de ses affaires s'y trouvent encore.

Et en effet, lorsqu'ils poussèrent la porte de l'appartement londonien qu'elle partageait avec Lily un quart d'heure plus tard, ils trouvèrent Dorcas recroquevillée dans le canapé, profondément endormie sous une couette épaisse.


BENJY EN ÉTAIT déjà à sa troisième bouteille, et s'apprêtait à en entamer une quatrième quand la main joliment manucurée d'Hestia l'arrêta.

– Hé, laisses-en pour les autres.

Il lui jeta un regard noir.

– Je croyais qu'on était ici pour faire la fête.

– C'est exactement ce que je m'apprêtais à te faire remarquer. Tu as une tête d'enterrement.

Elle prit place à ses côtés sur le canapé qu'il occupait, et que les autres invités évitaient soigneusement, comme s'ils craignaient que son humeur maussade ne les contamine. Benjy détonnait en effet totalement des autres présents festoyant joyeusement et insouciamment. Dépourvu de sa bonhomie et de son énergie habituelle, il faisait peine à voir. Hestia posa une main réconfortante sur son épaule.

– Comment tu te sens ? demanda-t-elle d'une voix douce.

Il lui jeta un regard froid.

– J'en déduis que tu as parlé avec Selene.

– Je suis passée chez elle avant de venir, oui, mais elle ne m'a pas expliqué pourquoi vous vous êtes disputés. Elle était d'une humeur massacrante pour changer, et je mettrai ma main à couper que ça a un rapport avec Sirius.

– Yep. Il sort avec Marlène.

– Oh?

Elle se tourna vers le beau brun, engagé dans une vive discussion avec James vers l'entrée du souterrain. Malgré le fait que la musique d'ambiance, joué par le reste du groupe de Benjy, couvre leurs voix, il était évident que leur échange était houleux. Peter, piégé entre ses deux amis, les regardait tour à tour avec un air nerveux sans oser intervenir contrairement à son habitude.

– Peux pas dire que c'est une surprise, reprit Hestia en haussant les épaules. Il y a quelque chose entre eux. Ça explique pourquoi Sel s'est teint les cheveux en blonde et pourquoi elle m'a littéralement jetée dehors quand je lui ai dit où j'allais ce soir.

– Vous partagez une drôle d'amitié. Je me demande parfois comment vous faites pour être amies.

– Je me le demande aussi. Enfin, tu sais autant que moi qu'elle n'est pas toujours comme ça, amenda-t-elle sur un ton coupable. Quand elle n'obsède pas sur un garçon, elle est plutôt cool.

Ben ricana.

– C'est pas un côté de sa personnalité que Marlène verra de sitôt. Selene l'a dans le collimateur, et si j'étais elle, je surveillerai mes arrières.

– Bof, Marlène sait se défendre, ça devrait aller.

– J'espère. Sel la considère à présent comme l'origine de tous ses maux. La seule bonne nouvelle, c'est qu'elle va cesser d'en vouloir à Tea. Peut-être qu'elles pourront enfin rebâtir leur relation sur des bases saines. C'était hors de question tant que Black était dans les parages.

Hestia l'observa quelques secondes avec un mélange de compassion et d'affection peint sur le visage.

– Tu l'aimes vraiment, cette fille, n'est-ce pas? T'es toujours là à vouloir le meilleur pour elle malgré tout ce qu'elle te fait subir.

Ben ne répondit pas immédiatement. Il alluma une cigarette, et exhala une longue bouffée avant de demander presque timidement:

– Tu penses toi aussi que je la suis comme un petit toutou ?

– Je pense que tu es trop... indulgent avec elle, répliqua prudemment Hestia. Elle sait un peu trop parfaitement qu'elle n'a qu'à claquer des doigts pour que tu accoures et lui pardonnes. C'est pas sain, ni pour toi ni pour elle. Même quelqu'un comme toi mérites mieux.

– Je ne veux pas "mieux".

– Allons, je suis certaine qu'il existe une autre brunette qui trouve ton narcissisme charmant et qui te traite bien, si ?

Benjy pensa à la journée de la veille, à Dorcas. Outre l'impérieuse attraction physique, ils s'étaient découverts de nombreux points communs et avaient passé autant d'heure à flirter qu'à discuter. Et elle ne l'avait pas traité comme un idiot ou un raté. Dorcas était douce et gentille, ne lui parlait jamais de haut, l'écoutait quand il divaguait et riait à ses blagues.

– Peut-être bien, murmura-t-il.

Elle n'était pas Selene, mais elle était très bien.

Un éclat de voix le tira de ses pensées. James et Sirius avaient élevé la voix sans se rendre compte, et on entendait à présent des bribes indistinctes de leur engueulade par-dessus la musique. Ils se turent cependant en constatant que tous les visages étaient tournés vers eux.

– Oula, je me demande ce qui se passe, murmura pensivement Hestia.

Peter murmura quelque chose avec colère, avant de s'éloigner avec un visage dur. Les deux amis se fusillèrent du regard, puis s'éloignèrent dans des directions opposées, Sirius vers le bar et James vers la maison.

Incapable de contenir sa curiosité, mais sachant qu'il ne valait mieux approcher les deux bruns pour le moment, Hestia se hâta de prendre congé de Benjy et se dirigea vers Peter, qui s'était réfugié dans un coin et vidait son verre avec un air extrêmement contrarié. Il s'efforça cependant d'adopter un air affable quand Hestia le rejoignit.

– Hey! salua-t-il d'une voix légère. Tu passes une bonne soirée?

– Tout va bien ? s'enquit-elle avec douceur.

– Oui, ne t'inquiètes pas.

Son ton se voulait détaché, et il tenta un sourire qui ne la berna pas une seconde.

– Pete, tu sais que tu peux me parler, n'est-ce pas ?

– Oui, merci. Mais tout va bien.

– Non, tout ne va pas bien. Tu es tout pâle. Ça avait l'air chaud, entre les deux.

Peter haussa les épaules.

– Je n'aime pas, quand ils se disputent. Et là, je me sens d'autant plus coupable que c'est de ma faute.

– Ils n'avaient pas l'air énervés contre toi, pourtant, s'étonna la journaliste.

– Non, mais si seulement je n'avais pas ouvert ma grande bouche, Sirius n'aurait pas fait son caca nerveux et James ne lui aurait pas dit d'aller lécher l'intérieur de son propre rectum. Il le prend toujours mal, quand James devint fou d'une fille, précisa-t-il devant l'air confus d'Hestia. Même si je ne suis pas totalement certain qu'il s'agisse d'une simple histoire de jalousie et de possessivité, cette fois.

– Tu parles de Lily ?

– Oui. Ce qui est bizarre, c'est que leur amourette n'avait pas l'air de déranger Sirius jusque-là. Il aime beaucoup Lily, et même si ce n'était pas le cas, il préférerait savoir James avec n'importe qui excepté Elinor et Emily. Mais il a apparemment changé d'avis, parce qu'il était en train de presser James de rompre avec elle.

– Bah, de toute manière, ce n'est pas comme s'ils pouvaient continuer leur liaison après ce soir.

– Ça n'a pas l'air d'être l'avis de James.

Hestia en resta bouche bée quelques secondes.

– James compte continuer de voir Lily ?

– J'en sais rien, et c'est aussi ce sur quoi Sirius voulait avoir le cœur net. Tout ce que je peux dire, c'est qu'il n'a pas l'air de vouloir arrêter. James n'a rien confirmé, mais Sirius semble le penser. Il répétait que James avait promis de tout arrêter, qu'il lui avait donné sa parole.

Hestia poussa un soupir agacé.

– Quelle idiote ! J'aurais dû intervenir dès que je me suis rendue compte qu'ils n'étaient pas de simples amis. Je pensais qu'ils savaient que leur aventure était sans avenir.

– Je ne pense pas que tu aurais pu avoir une quelconque influence sur le cours des choses. James voulait Lily dès la première seconde où il l'a vue, et il obtient toujours ce qu'il veut. Ça fait des mois qu'il lui tourne autour.

– Oui, et bien il a intérêt à arrêter immédiatement.

– D'être amoureux ?

– D'être con.

– C'est souvent synonyme, commenta Peter sur un ton pensif.

– James n'a plus ce luxe. Il a mis une fille en cloque qu'il assume, maintenant. Et il le faisait très bien avant que Lily ne vienne lui faire perdre le sens des réalités.

– Je ne sais pas… Ce qui m'importe, c'est que James soit heureux. Et il a l'air plus épanoui avec Lily qu'avec toutes les autres filles qu'il ait jamais connu.

– Et Elinor dans tout ça ? Et leurs gosses ?

– Bah, ce n'est pas parce qu'il n'est pas avec Bell qu'il les abandonne à leur sort. Tu sais que James n'est pas comme ça.

– Ce n'est pas juste une question de moyens et d'argents. Ces enfants méritent d'être élevés par leurs deux parents. D'avoir une vraie famille. De grandir dans des conditions normales. Qui sait le traumatisme que ça pourrait leur causer à l'avenir.

Peter leva un sourcil.

– J'ai été élevé uniquement par ma mère, et regarde : je n'ai tué que six personnes jusque-là, répondit-il le plus sérieusement du monde.

Hestia sourit malgré elle.

– Ce n'est pas ce que je voulais dire. J'ai aussi été uniquement élevée par ma mère, et j'ai pas l'impression d'être une sale gosse la plupart du temps. Ils ne vont pas forcément tourner mal, mais tous les enfants aimeraient avoir leurs deux parents autour d'eux. Lily et James sont en train de les priver de cette chance.

– Hestia, tu t'inquiètes pour quelque chose sur laquelle tu n'as aucune emprise. Détends-toi : les choses finiront bien par s'arranger.

– Sauf que les enjeux sont trop conséquents pour que je laisse James faire n'importe quoi sans rien dire.

– Il va s'en sortir. Il s'en sort toujours.

Devant la confiance inébranlable qu'il avait en son ami et son héros, elle secoua la tête, l'air exaspéré.

– Tu es toujours du côté de James, hein ?

– Toujours. Et tu devrais aussi lui faire confiance.

Elle se mit à pianoter nerveusement son bras, plongée dans ses pensées.

– Le truc, c'est que je ne peux pas. Ce n'est franchement pas le moment de faire un faux pas. Tous les regards sont braqués sur lui. Les journaux à scandales l'attendent au tournant et sont persuadés qu'il reviendra à ses vieux démons avant le mariage. Et ils ont visiblement raison. Tu sais ce qu'Eliott m'a dit jeudi ?

– Eliott ?

– Eliott Bertram. Le photographe avec qui je travaille la plupart du temps. Les journaux le contactent et lui proposent une fortune pour qu'il déniche une photo compromettante de James.

– Rien qui sort de l'ordinaire. Les paparazzis lui collent aux basques depuis des années. Il n'y a que lorsqu'il est chez lui qu'il est tranquille.

– Mais ce soir il ouvre sa porte à des dizaines de personnes qu'il connaît peu, voire pas du tout. Les amis de Marlène ne sont peut-être pas aussi discrets ou dignes de confiance que les siens. Non, je ne peux pas rester ici à ne rien faire.

– Je te déconseille d'aller voir James. Tu as bien vu comment il a envoyé bouler Sirius. Il n'a pas mâché ses mots, et il ne se retiendra pas non plus s'il estime que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas.

– Oh, mais ce n'est pas James à qui j'espère faire entendre raison, déclara Hestia avec une lueur déterminée dans les yeux.


A L'INSTAR DE toutes les bâtisses sorcières anciennes, la maison des Belle disposait d'un réseau de galeries souterraines servant d'issue de secours en cas d'attaque. Beaucoup de familles les avaient délaissées, certaines avaient même oublié leur existence quand d'autres comme les Potter leur avaient conférées une nouvelle utilité en les transformant en cave à vin par exemple.

Brutus Bell les avait quant à lui aménagées en chambres de torture.

Le souterrain était creusé assez profondément dans le sol pour que les cris de ses cobayes n'atteignent pas les oreilles des habitants de sa maison, et pour préserver les siennes il avait mis au point une potion qui rendait ses sujets insensibles à la douleur. Il n'était pas un sadique, juste un sociopathe, et ne tirait aucun plaisir à savoir qu'elles souffraient le martyre. Si le breuvage ne les protégeait pas visuellement de l'horreur de ses expériences, au moins ses blondes ne souffraient pas.

Pour la première fois de sa vie, Elinor ingurgita la concoction de son plein gré.

Et pour la première fois de sa vie, elle y réagit mal.

L'effet ne fut pas immédiat, et la douleur lancinante des contractions sembla même s'accentuer pendant quelques temps. Quelque chose n'allait pas. Quelque chose était bizarre. Sa vue devint trouble, ses oreilles sifflèrent, ses jambes se dérobèrent sous elle et elle tomba à genoux. Des flashes de couleurs se mirent à danser devant ses yeux, comme si des images muettes se bousculaient dans son esprit. Parfois, les visions se stabilisaient juste assez longtemps pour qu'elle reconnaisse un visage, parfois un lieu, parfois un moment. Sa mère, Marion, James, son père, son oncle Dom, Arthur. Shortbourne, sa maison au Danemark, Poudlard, Verveine. L'un de ses anniversaires, son mariage, son divorce. C'était étourdissant, aveuglant, désorientant, alors elle ferma les yeux.

Puis d'un coup, tout se calma.

Elle rouvrit les yeux, et eut la grande surprise de se voir de l'extérieur. Elle était debout dans un coin de la pièce, mais aussi toujours couchée par terre. Était-elle morte… ? Non, elle pouvait bouger, faire bouger son corps, qui était étrangement engourdi bien que ses membres lui obéissaient toujours, avec paresse et lourdeur toutefois. Elle était consciente. Ou inconsciente. Entre les deux. C'était une sensation étrange, piloter un corps qui n'était pas le sien. Comme si elle était hors de l'espace, et hors du temps, dans une espèce de torpeur limbique effrayante.

Elle referma les yeux.

Il fallait qu'elle se réveille.

Mais elle rêva, au contraire. Un étrange souvenir se fraya un chemin parmi les verrous de sa mémoire, et pour une fois, peut-être parce qu'elle se trouvait déjà dans un état second, elle ne perdit pas connaissance et put le revivre quelques secondes.

Elle rouvrit les yeux.

Elle avait dix-sept ans, et se trouvait dans le salon en compagnie de Dom. Et elle pleurait à chaudes larmes. Et son oncle, d'ordinaire si jovial, ne paraissait pas amusé du tout. Au contraire, jamais elle ne l'avait vu avec une telle expression de fureur sur le visage, avec une telle lueur meurtrière dans les yeux. Mais sa colère ne semblait pas être tournée vers elle, parce qu'il la prit soudain dans ses bras et la serra fortement. Il ne prononça pas un mot, mais son étreinte voulait tout dire.

(Ne t'inquiètes pas. Je suis là, et je vais m'en occuper.)

Puis il la relâcha, se releva et se dirigea vers la porte qu'il ouvrit en grand avant de hurler un unique mot d'une voix effrayante.

(JACK.)

Il avait crié tellement fort qu'Ellie se réveilla en sursaut, cette fois pour de bon.

A nouveau, elle se trouvait dans son propre corps, dans le cabinet de son père, allongée par terre sur le carrelage froid. Pendant quelques secondes, elle se crut devenue sourde et aveugle. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Mais bientôt ses membres se réveillèrent, et elle put voir, et entendre, et se redresser péniblement en position assise. Son nez saignait abondamment, mais elle n'y prêta pas attention. Elle était bien trop occupée à tenter de trouver un sens à ce souvenir, mais son cerveau à nouveau réfractaire refusait de collaborer.

Après quelques minutes de vaines tentatives, elle se leva en s'appuyant sur le rebord de l'évier, cette fois sans ressentir aucune lourdeur ni aucune douleur.


LILY NE LÉSINA sur aucun détail pour être totalement irrésistible aux yeux de James : parfum envoûtant, chaussures à talon vertigineux, sous-vêtements en dentelle fine et maquillage soigné. Elle hésitait entre deux robes plus courte l'une que l'autre lorsqu'une voix la tira de ses pensées.

– Mauvaise idée.

Lily se retourna. Hestia, qu'elle n'avait pas entendue ouvrir la porte, se tenait sur le seuil de la porte de la chambre et la regardait froidement.

– Quoi donc ? s'étonna-t-elle en fronçant légèrement les sourcils.

– Le fait que tu comptes continuer ton amourette avec James.

Lily se tendit, et son visage se ferma.

– Je ne crois pas que ça te concerne.

– Je connais James depuis qu'on est tout petits, et j'ai ses intérêts à cœur, donc je ne vais pas me gêner pour mettre mon nez dans ses affaires.

– Dans ce cas, va discuter de ton problème avec James directement.

– J'y compte bien, mentit Hestia, mais je tenais à mettre les choses au clair avec toi avant.

Elle referma la porte avec le pied, avant de s'avancer tel un prédateur menaçant dans la chambre.

– Tu m'as donné l'impression d'être quelqu'un de très raisonnable.

Et de très manipulable et craintif. La journaliste avait senti dès les premières secondes de leur interview que Lily manquait d'assurance et de caractère, et comptait bien en profiter pour parvenir à ses fins.

– J'essaie de l'être le plus possible, répondit la rousse.

– Alors comment expliques-tu ce putain de triangle amoureux ?

– Je n'ai pas prémédité ce qui est arrivé. Je n'avais pas prévu d'avoir des sentiments pour James. Et j'ai tout fait pour les refouler. J'ai vraiment essayé.

– Alors essaie encore, plus fort.

– Tu penses que c'est si simple que ça ?

– Des solutions à cette situation, j'en vois plusieurs, dont une très simple et rapide: démissionne en tant que wedding-planner. Comme ça, tu n'auras plus d'obligation à croiser James régulièrement et votre petite flamme pourra mourir paisiblement.

– Si je démissionne, c'est la fin de ma carrière.

Hestia éclata d'un rire incrédule.

– Parce que tu te soucies de ta carrière, maintenant ? Visiblement, tu n'as pas réfléchi totalement aux conséquences que ta liaison aura sur ta vie professionnelle si elle éclate au grand jour. C'est être avec James qui tuera ton business, pas le contraire. Tu penses que votre romance est une jolie histoire d'amour, mais tu sais ce que le reste du monde verra ? James Potter humiliant sa fiancée enceinte en couchant sous son nez avec leur wedding-planner. Parce que quels que soient vos sentiments l'un pour l'autre, c'est exactement ce que vous faites. T'imagine le scandale que ce serait ?

Lily pâlit, et son estomac se noua. Oh, elle n'avait malheureusement aucune difficulté à imaginer son pire cauchemar.

– Tu serais perçue comme l'autre femme, comme la briseuse de ménage, ce qui signifie au passage la fin de ta carrière, renchérit Hestia. Car quelle autre fiancée serait assez idiote pour exposer son mari à un tel danger ?

– Je ne suis pas un prédateur, et ce n'était pas quelque chose de prémédité. Je suis juste tombée amoureuse de lui, et lui de moi.

Hestia leva les yeux au ciel.

– ça, c'est ce qu'il fait croire à toutes les filles pour avoir ce qu'il veut. Ne sois pas comme toutes les filles. Ne sois pas naïve.

Le front de Lily se rida.

– Pourquoi tu fais ça?

– Faire quoi ?

– Tu n'avais pas l'air d'avoir un problème avec notre relation, pourtant. Tu nous as vus hier à la plage et au concert et tu n'as rien dit. Qu'est-ce qui a changé ?

Hestia se pinça les lèvres.

– Tout, révéla-t-elle après une petite pause. James… ces dernières années, il n'était que l'ombre de lui-même. Il était distant, froid, insensible, comme si une part de lui était morte. Et j'avoue que tu as le mérite d'avoir réveillé son âme. Je n'avais pas de problème avec votre flirt parce que ça faisait très longtemps que je n'avais pas vu James aussi vivant, aussi lui-même, mais aussi et surtout parce que j'étais convaincue qu'à la fin de la journée, chacun connaissait sa place et s'y tiendrait.

– Et où est censée être la mienne ?

– Certainement pas dans le lit d'un homme presque marié et presque père, rétorqua froidement Hestia.

Lily eut la décence de rougir.

– Je me demande comme il s'y est pris pour te convaincre d'être sa maîtresse. Je pensais vraiment que tu étais plus intelligente que ça.

– Je ne suis pas sa maîtresse. Je compte aux yeux de James et tu n'arriveras jamais à me convaincre du contraire.

– Votre idylle n'ira jamais nulle part.

– C'est à James et moi de décider.

– C'est déjà décidé. Il va épouser Elinor et fonder une famille avec elle, et tu n'y peux rien. Je tiens à m'assurer que tu en es consciente.

Lily croisa les bras en signe de défi.

– S'il s'agit déjà d'une affaire réglée, qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi te sens-tu obligée de venir me mettre la pression?

– Je ne veux pas que tu instilles de doutes dans l'esprit de James. Il sait ce qu'il a à faire, et je ne le laisserai pas prendre une décision stupide comme abandonner Elinor et ses enfants sans rien dire.

– Tu ne sais pas de quoi tu parles. C'est beaucoup plus compliqué que ça.

Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu as débarqué dans sa vie il y a quoi ? Quatre mois ? Cinq ? Tu ne comprends rien à la situation. Tu ne sais rien de ce qui se passe. Et tu es en train de tout mettre en péril.

Lily fronça les sourcils. Hestia était-elle au courant de la vraie nature de la relation de James et Elinor ?

– Donc… tu sais pourquoi il est fiancé à Ellie ?

– La raison est évidente : James n'est pas un lâche. Il est brave et respectable. A l'instant où Elinor lui a fait part de sa situation, il a décidé de prendre ses responsabilités et d'être là pour elle. Il n'est pas amoureux d'elle, et ne le sera jamais, mais il est prêt à passer le restant de sa vie auprès d'elle. Je ne veux pas que tu brises ce tableau.

Déçue que la journaliste en sache aussi peu que les autres, Lily posa une autre question qui la titillait depuis le début de leur confrontation.

– Pourquoi est-ce si important pour toi, qu'il tienne cette promesse ? Tu n'aimes pas Elinor.

– Non, c'est une conne superficielle et vénale, mais je sais exactement ce qu'elle traverse. Mon père a abandonné ma mère à l'instant où il a compris qu'elle était enceinte, comme si elle s'était mise dans cette situation toute seule.

– Ton père est un connard, mais ça n'a rien à voir avec ce que James et moi avons, rétorqua froidement Lily.

– Donc tu penses pouvoir vivre avec le fait d'avoir brisé un ménage sur la conscience ?

– Rester avec elle ou me choisir est la décision de James. Ni la tienne, ni la mienne, ni celle d'Elinor. Il est capable de décider ce qu'il veut faire de sa vie. Arrêtes de me blâmer comme si je le menais du bout de la baguette au gré de mes envies, parce que ce n'est pas le cas.

– Pourtant, je ne peux pas m'empêcher de trouver des similitudes entre ton attitude et celle d'Emily. Tout comme elle, tu viens et tu prends ce qui t'intéresse sans te soucier des conséquences et du mal que tu vas causer.

Le visage de Lily se durcit tellement qu'Hestia dut se retenir de faire un pas en arrière.

– Je n'ai rien à voir avec cette horrible femme, éructa-t-elle avec colère. Je n'ai aucune emprise sur James, et je n'essaie pas de le manipuler. On est tout simplement tombés amoureux. Oui, j'ai envie qu'il quitte Elinor et se mette avec moi, mais uniquement parce que je l'aime et parce qu'il m'aime.

– Ne sois pas naïve, James est un cœur d'artichaut qui tombe amoureux tous les quatre matins, s'exaspéra-t-elle. Sa liste de conquêtes est plus longue qu'un poteau de Quidditch. Il aime les femmes. Il peut avoir qui il veut, et il arrive généralement à ses fins. Je le sais mieux que quiconque, étant donné que je passe la moitié de mon temps à vérifier qu'on n'écrit rien sur lui et ses multiples frasques. Généralement, il me facilite la tâche quand ses conquêtes sont de simples moldues insouciantes.

– Je ne suis pas une conquête.

– Baptises-toi comme tu veux, ça ne changera pas la vérité. Je connais les nanas comme toi. Les bergères romantiques qui pensent que le Prince du compté va miraculeusement tomber amoureux d'elles et les épouser alors qu'il est entouré de princesses. Tu veux que je te dise ce qui arrive dans la vie réelle ? Les Sangs-Purs n'ont pas le luxe de tomber amoureux : ils se marient entre eux et vivent quelques romances avec des Régulières dans l'ombre. J'ose espérer que tu sais que tu vaux mieux que ça.

Lily leva un sourcil.

– Pourtant, ton petit ami n'en est pas un.

– Et je ne me voile pas la face en pensant que Rufus et moi finirons ensemble. Je suis réaliste.

– Peut-être que tu devrais rêver un petit peu plus, et te battre pour ce que tu veux vraiment. Je trouverai ça dommage de vivre une vie en se demandant ce qui aurait pu se passer si seulement on avait eu le courage de prendre ce que l'on veut.

Hestia cligna des yeux, comme décontenancée par ses propos.

– Comme je l'ai dit, la décision de James lui appartient. Mais je veux au moins essayer avant de m'estimer vaincue.

– Il ne quittera jamais Elinor pour toi.

– Tu n'en sais rien. Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu ne sais rien de ce qu'il y a entre nous, du lien qu'on partage. Ce n'est pas une liaison, pas une romance, pas une amourette. Oui, la situation est dégueulasse pour Elinor, mais je l'aime, et il m'aime, et c'est l'unique raison pour laquelle on en est là où on en est aujourd'hui.

– Si tu l'aimes vraiment, ne le laisses pas tout gâcher pour toi.

Lily plissa dangereusement les yeux.

– Cette discussion est terminée.

– Oh, non, pas tant que je...

– J'ai dit: cette discussion est terminée. Va-t'en.

Hestia la dévisagea pendant presque une demi-seconde, avant de tourner les talons et de quitter la pièce.

Lily se mit à trembler quand elle entendit la porte claquer derrière elle, et dut s'asseoir quelques secondes sur le lit. Des questions et des doutes se bousculaient dans sa tête, des peurs et des espoirs s'affrontaient dans son cœur. Hestia avait raison. Lily savait qu'elle avait raison. Elle voulait être avec James si fort qu'elle compromettait ses principes et prenait des risques insensés. Si James quittait Ellie pour elle, oh, le bonheur que ce serait, le scandale irréparable que ce serait. Son image serait changée à jamais.

Elle avait tant à perdre… et tant à gagner, également.

Tant à gagner.

James.


HEIDI VIVAIT DANS un quartier bien plus huppé que Remus ne l'aurait cru. Les imposantes maisons étaient toutes parfaitement entretenues, parfaitement alignées, et parfaitement conventionnelles. Mais ce n'était pas le riche voisinage qui interpella le jeune homme, mais la réalisation qu'il ne connaissait que peu de choses sur sa petite-amie. Où ex-petite-amie. Il ne le savait pas encore, et était venu afin d'en avoir le cœur net.

Il inspira profondément, puis donna des coups à la grande porte en bois, le cœur battant la chamade. Il entendit des bruits de talon approcher, et s'arrêter de l'autre côté du panneau. Les mains de Remus se resserrèrent sur l'énorme bouquet de fleurs qu'il tenait, et il pria intérieurement afin qu'elle accepte de lui parler. Son souhait fut exaucé, et il relâcha un souffle qu'il n'avait pas réalisé retenir quand elle entrouvrit la porte.

– Oui ? dit-elle finalement d'une voix peu amène.

– Je suis un idiot, déclara immédiatement Remus. Je suis désolé. Je n'aurais jamais dû te traiter comme je l'ai fait. Je suis vraiment désolé.

Elle ouvrit un peu plus la porte.

– C'est un bon début, concéda-t-elle avec froideur.

Il sourit faiblement, puis lui tendit les fleurs, qu'elle accepta après une courte hésitation.

– Est-ce qu'on peut parler ?

– Là, ce n'est pas vraiment un bon moment.

– Ah ?

– Sam est là. Avec Sasha, précisa-t-elle en le voyant se tendre légèrement. Il est reconnaissant que j'ai payé sa caution et que je l'aide à prouver qu'Emily ment, et on va dîner tous les trois pour fêter ça.

– Tu ne viens plus à l'anniversaire ?

Elle haussa les épaules.

– Peut être. J'y ferai peut-être un saut en fin de soirée, mais là maintenant, j'ai pas la tête à ça.

– OK…

Elle le rejoignit sur le perron, puis referma la porte derrière elle.

– Donc… tu avais des choses à me dire…

– Oui…

Ils restèrent debout l'un en face de l'autre à s'observer pendant quelques temps. Remus était de nature taciturne et semblait extrêmement mal à l'aise, mais Heidi n'était pas disposée à lui faciliter la tâche, alors il se décida à faire le premier pas.

– Je suis vraiment désolé pour ce qui s'est passé tout à l'heure. J'ai paniqué et j'ai réagi comme un idiot. Est-ce que tu penses pouvoir me pardonner ?

– Je ne sais pas. Et Tina dans tout ça ? demanda-t-elle après une pause.

– Tina… on a rompu, et définitivement.

– Hm.

Elle était clairement dubitative, et Remus tenta de la rassurer du mieux qu'il pouvait.

– Je ne vais pas te mentir, on a partagé une histoire longue et lourde, et elle a une place spéciale dans mon cœur. Mais on a rompu pour de bonnes raisons, et je veux aller de l'avant.

Heidi l'observa sans un mot pendant ce qui semblait être une éternité, et Remus se rendit compte que son blabla habituel lui manquait. Elle paraissait si étrange quand elle était si sérieuse, et il n'était pas certain d'aimer ça.

– Tu penses vraiment être prêt à aller de l'avant, commenta-t-elle enfin.

– Je ne sais pas. Je sais que j'en ai envie. Je me sens perdu, c'est vrai. Je ne suis pas certain de savoir ce que je veux. Mais je sais ce que je ne veux pas. Je ne veux pas retourner avec Tina... et je ne veux pas te perdre non plus.

Elle baissa les yeux.

– Je pense que j'ai besoin de temps pour réfléchir. Et toi aussi. Je doute que tout soit réglé avec ton ex en une après-midi.

– Tina ne sera plus un problème pour nous.

– Comme je te l'ai dit, j'ai besoin de temps pour réfléchir et digérer.

Elle soupira.

– Il faut que je retourne à l'intérieur. On se voit peut-être tout à l'heure ?

Il acquiesça.

– Heidi ?

– Hmm ?

– C'est une coïncidence que tu te remettes à passer du temps avec ton ex au moment où tu veux ralentir les choses entre nous ?

– Oui, c'est une coïncidence, mentit-elle.


JAMES RETIRA SES mains, qui jusque-là masquaient les paupières de Lily, puis fit un pas de côté afin de mieux voir comment elle réagirait à la surprise.

– Prête ?

– Oui !

– Alors ouvre les yeux.

Elle inspira profondément avant d'obtempérer, et découvrit qu'elle se trouvait dans le salon d'une maison éclairée exclusivement par de mignonnes petites bougies éparpillées partout sur les meubles, qui conféraient à la pièce une agréable lumière tamisée et une ambiance intimiste. Un feu grondait dans l'âtre d'une cheminée, devant lequel le plus romantique des pique-niques intérieur, composé de belle vaisselle, de verres étincelants, de fleurs et pétales de roses était dressé sur une belle nappe blanche entourée de confortable coussins, prêt à accueillir des mets dont l'agréable odeur s'élevait de la cuisine voisine.

Lily en resta muette, submergée par diverses émotions allant de la gratitude à l'émerveillement, mais James se méprit sur son silence qui s'éternisait.

– Tu n'aimes pas, déduisit-il sur un ton déçu.

– Tu rigoles ? C'est…. Woaw. Je suis juste un peu émue. C'est la chose la plus attentionnée qu'on n'ait jamais faite pour moi. Merci...

Elle se jeta dans ses bras et l'embrassa tendrement.

– Tu es plein de surprises. Moi qui pensais que tu allais m'amener dans un donjon sombre pour me faire l'amour toute la nuit...

– Argh! Pourquoi tu ne m'as pas donné cette idée plus tôt?

Elle secoua la tête, amusée.

– Dire que j'allais dire que t'es quelqu'un de très romantique, en fait.

– Ça m'arrive, admit-il sur un ton faussement détaché.

Elle admira de nouveau la pièce.

– Où est-ce qu'on est, au fait ?

– Chez moi.

Elle leva un sourcil étonné.

– Je suis pratiquement certaine que ce n'est pas le gigantesque manoir où tu vis.

– Le manoir est la maison de mes parents. D'ailleurs, tu peux le voir depuis la fenêtre. On est dans l'un des villages aux alentours.

Il pointa du doigt une colline au loin, surplombé en effet par la grande maison.

– Mais celle-là, c'est la mienne. Je l'ai héritée de mes grands-parents.

Lily fronça légèrement les sourcils.

– Pourquoi tu n'y vis pas ?

– Je n'aime pas vivre seul. Je n'aime pas être seul tout court, en fait.

– Hmm. C'est très joli, en tout cas.

– Viens, je vais te faire visiter.

La maison était définitivement plus simple et plus chaleureuse que le manoir. Il n'y avait que quatre chambres, chacune donnant une vue magnifique sur les montagnes les entourant. Bien que non habité, la maison était dans un état impeccable. Les meubles d'époques restaient accueillants et élégants, et Lily ne pouvait s'empêcher de se sentir comme chez elle.

Ils retournèrent dans le salon, et la jeune femme se mit à déambuler dans la pièce, son regard attentif détaillant les objets chargés d'histoire et de nostalgie que ses doigts venaient parfois délicatement effleurer.

Elle marqua un arrêt devant la cheminée, qui supportait une série de portraits peints et de photos de famille dont l'un représentant Euphémia et Fleamont Potter le jour de leur mariage.

– Tes parents forment un joli couple. Ils me font rêver, à être parvenus à garder la flamme tout ce temps.

– Oui, un peu trop de passion, parfois.

Elle eut un petit rire, et son regard se posa sur la photo suivante, qui représentait également un homme brun accompagné d'une femme rousse élégamment vêtue.

– Mes grands-parents. Les parents de mon père.

– Je vois que vous avez un truc pour les rousses, dans votre famille.

– Yep. Et mon futur fils aura intérêt à ne pas déroger à la tradition familiale.

– Tu aimerais avoir des enfants ?

Il haussa les épaules.

– Yep. Plein. Autant que possible. Et toi ?

– Je ne sais pas. Je trouve que le climat actuel est noir et effrayant... ça m'empêche de me projeter dans l'avenir.

– Je trouve dommage de s'arrêter de vivre pour autant.

Elle le sonda quelques instants.

– Tu ferais un bon père… Tu feras un bon père. Je ne te l'ai jamais dit, mais je trouve que ce que tu fais pour Ellie est très brave.

– Merci.

Il l'embrassa doucement sur les lèvres pour la réconforter, et elle sourit timidement avant de continuer son état des lieux en sirotant son verre. La pièce regorgeait de trésors qui la fascinaient, et dont elle ne comprenait pas forcément la signification, mais James n'était que trop heureux de satisfaire son esprit curieux. Il s'agit probablement d'une coïncidence sans grande signification, mais elle était naturellement attirée par les objets préférés du jeune homme, bien que son admiration pour le piano droit marqua l'exception à la règle.

– C'est un joli piano, dit-elle l'air songeur. C'est l'un de mes instruments préférés.

– Tu sais jouer ?

– J'ai un peu appris, mais je suis une torture à écouter. Et toi ?

– J'ai appris, et je ne suis pas mauvais, mais ce n'est pas l'un de mes instruments préférés.

– Tu jouerais pour moi ?

James s'installa sur la banquette avant d'ouvrir le couvercle.

– Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?

– Je ne sais pas… quelque chose qui reflète ton humeur.

Il marqua un temps de réflexion avant d'entamer un air aux consonances jazz. Ses doigts se mirent à courir les touches sans la moindre fausse note, et Lily se retint de lever les yeux. Bien sûr, qu'il savait jouer, en bon fils de bonne famille qu'il était. Il avait reçu la plus complète des éducations, et excellait dans chaque domaine. Hestia avait raison, quand elle disait qu'ils ne faisaient pas partie du même monde. Il n'y avait qu'à regarder cette maison au mobilier luxueux. Elle se demanda si James y prêtait attention, si cette différence comptait pour lui. Il n'avait jamais rien dit par rapport à l'argent, mais elle avait vite remarqué qu'il se braquait un peu quand elle le taquinait sur son niveau de fortune. D'après Heidi, c'était l'une des particularités qui avaient attiré Emily, et Lily ne serait pas étonnée d'apprendre qu'elle avait causé quelque insécurité chez son ancien amant.

Comme elle détestait cette femme !

Non, elle ne voulait penser qu'à James, ce soir, et non aux trop nombreuses femmes de sa vie. Ce soir, elle était la seule femme de sa vie.

La pensée la fit sourire, et elle se remit à explorer la pièce le cœur plus léger, en dansant à moitié sur la mélodie, mais James interrompit soudain et se mit à la regarder.

– Hey, continues, l'exhorta-t-il en la voyant s'arrêter.

– Sans musique ?

– Je ne peux pas jouer, tu me déconcentres. J'aime te voir remuer ce beau derrière.

– Charmant, mais je ne peux pas danser, si tu ne joues pas.

– Qu'est-ce que tu es compliquée.

Il se remit à jouer, toujours sans s'aider de partition ni fausse note. Quand il s'arrêtait, elle se figeait comme une statue, jusqu'à ce qu'il se décide à reprendre. Ils passèrent quelques minutes à jouer à leur petit jeu, puis Lily vint le rejoindre sur la banquette. Elle l'écouta jouer quelques minutes avec ravissement, et applaudit quand il joua la dernière note.

– Tu joues très bien.

– Je sais.

Elle l'embrassa doucement sur les lèvres.

– Je suis contente, que tu m'aies amenée ici.

– Tu aimes la maison ?

– Elle est vraiment belle. Tu vas peut-être me trouver bizarre, mais je la préfère à l'autre.

James parut aussi heureux que si elle l'avait complimenté lui directement.

– Je suis content que tu penses ça, et que tu te sentes bien ici.

– Pourquoi ?

Son regard devint fuyant.

– Pour rien. Juste comme ça. Cette maison est très importante pour moi. Je n'ai jamais amené personne ici, ajouta-t-il sur un ton qui se voulait détaché.

Les yeux de Lily s'écarquillèrent de surprise.

– Personne ?

– Personne. J'en ai jamais eu envie. Jamais avant toi.

A la grande surprise du jeune homme, le regard de son amante s'assombrit.

– Qu'est-ce qu'il y a ?

– Rien. Enfin… je me demandais… Enfin... Je ne vais pas à la pêche aux compliments, hein. C'est juste que… vraiment, c'est quelque chose que je ne comprends toujours pas. Je te l'ai déjà posée, en fait, mais pour tout te dire ta réponse m'a parue insatisfaisante et…et...

– Demandes-moi, coupa James.

Elle se décida enfin à le regarder dans les yeux.

Pourquoi moi ?

– Comment ça, pourquoi toi ?

– Pour tout ça… Pour tout. Pour toi. Pourquoi moi ?

Il fronça légèrement les sourcils.

– Pourquoi pas toi ?

– Parce que… Parce que tu as franchement l'embarras du choix. Tu pourrais avoir n'importe qui d'autre, d'un simple claquement de doigts.

– Ah bon ?

Il se mit à claquer des doigts, et Lily ne put s'empêcher de rire.

– Ça n'a pas l'air de marcher.

– T'es bête.

– Oui. Toi aussi. Et ta question aussi.

Lily se recala nerveusement une mèche derrière l'oreille.

– Je ne comprends pas ce qui me rend si spéciale à tes yeux et… et pour tout te dire, j'ai peur que ce soit trop beau pour être vrai.

– Tu doutes de ma sincérité, constata le jeune homme avec une certaine déception dans la voix.

– C'est pas ça… C'est pas de toi que je doute, c'est de moi. Je ne crois pas être aussi extraordinaire que tu veux me le faire croire. Je ne comprends pas ce qui me fait tant sortir du lot à tes yeux quand il y a d'autres filles qui te correspondraient bien mieux.

– Vraiment ?

– Des filles plus jolies. Des filles de ton monde.

Confus, James fronça les sourcils.

– Mais tu es de mon monde. Tu es une sorcière.

– Oui, mais il y a une différence de classe sociale entre nous.

– Et alors ?

Lily haussa les épaules.

– Je ne sais pas… ça doit compter un peu quand même, non ?

Il haussa les épaules à son tour.

– Je n'y accorde pas d'importance. Et toi ? Est-ce que ça te gêne tant que ça ?

– Je n'y accorde pas d'attention la plupart du temps, mais parfois, comme ce soir, ça me frappe à quel point nous sommes différents.

James poussa un soupir.

– Tu sais, l'une des choses que j'adore chez toi est que t'es… tellement différente des autres. T'en as strictement rien à faire de qui je suis dans le monde, de ma tête, de ma fortune, de ma famille. Je t'avoue que je trouvais ça insultant et agaçant au début, mais au fil du temps j'ai trouvé que c'était étrangement rafraîchissant, et même rassurant.

– Rassurant ?

– Tu ne sais pas ce que c'est, que d'être avec quelqu'un et de ne jamais savoir à quoi ou pire, à qui elle pense quand elle est dans tes bras, de ne jamais savoir si elle t'apprécie, ou si elle apprécie ton monde. Si tu es assez. Tu es la seule avec qui je ne me pose pas ces questions. Tu te fiches de la place que j'ai dans le monde. Tu te fiches de mon argent, des connexions de ma famille. Ce n'est que quand tu as pu accéder à la personne derrière tout ça que tu as commencé à me témoigner de l'intérêt. Je me sens en sécurité, car la seule chose qui t'intéresses chez moi, c'est moi. C'est en ça que tu es différente. Tu me fais comprendre que je suis assez pour toi.

– Oui, tu l'es.

Elle embrassa leurs mains enlacées.

– Tu sais, le fait que tu sois influent et riche fait partie de ton charme, reprit-elle après une pause songeuse. Tu as raison de dire que ce n'est pas ce qui m'attire chez toi, mais tort de penser que j'y suis insensible. Ça contribue à te rendre sûr de toi, téméraire, de faire ce que tu veux, d'être qui tu veux. Peu de personnes ont ce luxe. Si tu n'étais pas riche et influent, tu n'aurais jamais pu forcer Mrs Casino à me confier l'organisation de ton mariage et tout ce qui a découlé de cette décision ne serait jamais arrivé.

– Je n'ai jamais vu les choses sous cet angle, admit James. J'ai toujours considéré que ça m'avait porté malheur en amour.

– Ce n'est pas une mauvaise chose que tu possèdes ces qualités tu te dois juste de faire attention que les mauvaises personnes n'en profitent pas.

James acquiesça.

– Et je ne veux pas d'une fille plus jolie. Je te veux toi. Et je le répéterai autant de fois qu'il le faut. Je te veux. C'est de toi dont j'ai envie tout le temps, c'est avec toi que j'ai constamment envie d'être, c'est à toi que je pense en premier le matin en me levant et en dernier le soir en me couchant. Te concernant, je n'ai pas vraiment le choix, pas une seule seconde. Tu m'es tombée dessus, et l'affaire était réglée. Mais c'était toi, juste toi, uniquement toi, et je n'ai pas eu mon mot à dire, et je ne sais pas pourquoi, et ça n'a pas d'importance. Je suis juste content que ce soit le cas.

– Moi aussi.

Elle sourit largement, et ils échangèrent un baiser.

– Et toi ? Pourquoi est-ce que tu m'as choisi ?

Lily leva un sourcil, l'air taquin.

– Premièrement, je ne t'ai pas choisi non plus : tu m'as eue à l'usure…

– Oi !

– Et deuxièmement, ton ego est déjà beaucoup trop développé donc on va éviter de te complimenter plus où tes chevilles ne toucheront plus le sol.

– J'aime bien, moi, quand mes chevilles ne touchent plus le sol. Ça m'évite de marcher comme un simple mortel.

– Rien que ça ?

– Allez ! Je sais que la liste de mes qualités est très, très longue, alors je ne réclamerai que trois compliments. Pourquoi tu m'as choisi ?

– Hmm. Premièrement, je te trouve très séduisant.

– Preuve que tu as bon goût.

– Deuxièmement, tu me fais rire comme personne.

– Oui, c'est vrai que je suis drôle.

– Et troisièmement…

Elle tenta de se montrer aussi impudique que lui, de lui dire qu'il avait raison. Qu'elle l'aimait, n'avait jamais cessé de l'aimer, n'avait jamais eu le choix, pas une seconde. Que ça avait toujours été lui, pour elle. Qu'elle n'avait pas eu son mot à dire, et s'en fichait, et que ça n'avait pas d'importance. Qu'elle était juste contente que ce soit le cas.

Mais s'épancher sur ses sentiments était quelque chose de bien difficile encore, alors elle décida de rester cachée derrière une couche d'humour.

– Tes massages sont les meilleurs que j'ai jamais reçus.

James leva un sourcil, et décida de ne pas relever son hésitation évidente.

– Oh, c'est indéniable que ce sont les meilleurs.

– Est-ce que je peux en avoir un ?

– Non, dit James après un instant de réflexion. Si je commence à te toucher, je n'aurais plus envie de m'arrêter ou de quitter cette maison.

Ni de te quitter, pensa-t-il.

– Et alors ? le défia-t-elle sur un ton séducteur.

– Et alors, Betsy n'est pas encore passé apporter le dîner, et je ne pense pas que tu aies envie d'être surprise à poil une troisième fois.

– Brr, non. Non, ça ira.

– Il en serait traumatisé, en plus.

Elle le frappa sur l'épaule.

– Oi ! Goujat, va.

– Je n'insinuais pas que tu n'es pas absolument superbe, ma chérie. Parce que tu l'es. Mais Betsy est encore un adolescent chez les Elfes, et il y a des choses dont il est ignorant. L'elfe d'Ellie lui fait du rentre-dedans assez poussé, et il ne comprend strictement rien. Je me demande souvent auquel des deux je devrais donner des cours d'éducation sentimentale.

Lily s'esclaffa.


ELIOTT S'ATTENDAIT à voir Emily jubiler à la vue de la preuve incontestable des écarts de conduite de James, mais elle resta silencieuse et se contenta de fixer les photos avec un air furieux, et quelque chose lui disait que la dose de morphine qu'on lui avait administrée n'avait rien à voir avec le calme affiché.

– Il y a un problème ?

– Non, répondit Emily au bout d'un silence. Je me demandais juste ce qu'il pouvait bien trouver à cette abomination.

– Oh, comprit Eliott. C'est ce qui te chagrine ? Le fait qu'il ait l'air heureux avec cette fille ?

– Il n'a pas l'air si heureux que ça.

Le photographe saisit une photo où l'on pouvait voir les deux amants s'embrasser en boucle avec une tendresse infinie. Un amour ardent irradiait du papier glacé, un amour qu'il était impossible de nier.

– Il n'a pas l'air malheureux non plus, commenta-t-il.

James avait l'air même plus heureux qu'Eliott ne l'avait jamais vu, et cela faisait pourtant des années qu'il vendait secrètement sa vie privée dans les magazines à scandales. Prétendre être l'ami d'Hestia Jones avait décidément beaucoup d'avantages.

– Elle n'est qu'une distraction, un bouche-trou, hissa Emily avec mépris. Voire un trou tout court. Elle doit être quelque chose au lit pour qu'il s'oblige à embrasser ce cul diarrhéique qui lui sert de visage.

– Elle n'est pas si mal, nuança Eliott. Elle dégage un charme particulier, un je-ne-sais-quoi d'innocent et de très excitant.

Emily lui arracha la photo des mains, et la déchira en petits morceaux.

– Elle n'est rien, comparée à moi. Rien. On ne joue pas dans la même league, et James le sait parfaitement. Il ne la veut pas vraiment. Il ne peut pas la vouloir elle après m'avoir eu moi.

– Si tu le dis.

– Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ? s'indigna-t-elle.

– Je sais pas. T'es vachement agressive, et complètement sur la défensive. Plus que d'habitude. Tu me donnes l'impression de te sentir menacée.

Emily éclata de rire.

– Menacée ? Par elle ? Non mais tu l'as bien regardée ?

– Ouais, et objectivement, elle n'est pas aussi dégueulasse que tu le clames.

– Elle ne m'arrive pas à la cheville.

– Jamais dit qu'elle t'égalait en terme de beauté. Juste qu'elle me semble être une version certes moins jolie mais plus sympa et plus équilibrée de toi. C'est peut-être cette différence qui la rend spéciale aux yeux de James. Je sais que tu ne veux pas l'admettre, mais tu le sais, au fond de toi : il aime cette fille. M'a pas fallu plus de dix secondes pour m'en rendre compte.

– T'es du côté de qui, exactement ?

– Je suis un journaliste, donc du côté de la vérité. Toi, en revanche, tu me sembles dans le déni.

– Je ne suis pas dans le déni, je suis logique. Comme tu l'as souligné, le fait que cette fille me ressemble n'est pas un hasard. Elle n'est qu'une substitution, une distraction. James ne l'aime pas. Il essaye de me remplacer, mais ce n'est qu'une question de temps avant qu'il n'admette que c'est peine perdue. Je suis un exemplaire unique et inimitable. Irremplaçable.

– Ça va, les chevilles ? ricana le paparazzi. T'es pas la seule femme sur terre, chérie.

– Oh, Eliott, tu sais précisément de quoi je veux parler, murmura-t-elle en s'approchant de lui d'une démarche féline.

Elle se plaça entre ses jambes, puis se pencha vers lui jusqu'à ce que leurs nez se touchent presque. Le rythme cardiaque du photographe se fit erratique, sa gorge s'assécha immédiatement tandis son âme comme son cœur se faisait happer par la beauté inégalée du regard d'Emily. Son sourire, certes condescendant et victorieux, finit de le charmer complètement.

– T'es exactement comme James, déduit-elle avec mépris tout en parsemant la ligne de sa mâchoire de petits baisers, t'es exactement comme les autres : incapable de m'oublier. Parce que c'est tout bonnement impossible. Ce serait comme se satisfaire de vulgaires sardines en boîte après avoir dégusté du caviar pendant des années.

– J'admets qu'il y a quelque chose chez toi que je n'ai jamais retrouvé ailleurs, avoua-t-il sur un ton qui se voulait détaché.

Le sourire d'Emily s'élargit.

– Exactement. Je suis irremplaçable. James utilise cette fille en attendant d'avoir ce qu'il désire vraiment.

– Toi ?

– Oui, moi.

Eliott rit de nouveau.

– Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?

– Je me demandais juste... qui essaies-tu de convaincre, au juste ? Toi, ou moi ? Parce que si James est effectivement comme moi et comme tous les autres hommes, ce qu'il ressent pour toi est un insatiable désir physique. Et ça, chérie, il est temps que tu comprennes que ce n'est pas de l'amour.

Le sourire d'Emily s'effaça.

– James m'aime.

– Si tu le dis.

– Je suis le véritable amour de sa vie. James a fait des choses pour moi qu'il ne fera jamais pour personne d'autre, juste parce qu'il m'aime. Il m'a aimée dès le premier instant de notre rencontre, et il m'aimera toujours. Il a simplement peur de l'admettre après la débâcle qu'il y a eu autour de Sasha, mais ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne me revienne. Et cette fois, je ne le laisserai plus jamais partir.

– Une fois de plus, qui essaies-tu de convaincre ?

Ses narines s'écartèrent sous le coup de l'agacement.

– Tu ne peux pas comprendre, tu n'as jamais aimé personne.

– Toi non plus.

Ils se défièrent du regard, puis décida de ne pas perdre de temps à nier l'indéniable. Eliott la connaissait parfaitement. Elle s'écarta de lui avant de se replonger dans les photos. Eliott profita de ce moment de calme pour se remettre de son émoi.

– Quand est-ce que tu les publieras ? demanda-t-elle finalement.

– Quand j'aurais obtenu ce que je veux.

Emily haussa un sourcil.

– Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je suis coincée dans un lit d'hôpital et je suis couverte de bleus. Je veux bien que tu sois un sadique, mais quand même...

– Je ne suis pas un monstre, et je ne prends plaisir à voir que les blessures que j'ai infligé moi-même. Je veux bien patienter jusqu'à ce que tu te rétablisses.

Elle plissa les paupières.

– Tu l'as dit toi-même, James et sa truie sont loin d'être discrets. Tu risques de te faire voler ton scoop.

– Je suis prêt à prendre le risque.

– Je trouve ça imprudent.

Il haussa les épaules.

– Je ne te fais pas confiance, Emily. Je sais qu'une fois que tu auras fait éclater la vie de James, tu oublieras notre arrangement et je n'aurais plus aucun argument pour te faire tenir ta promesse.

Emily leva les yeux au ciel.

– Prends-le comme un compliment, Emily. Comme tu l'as dit, après t'avoir dégusté, c'est impossible de se contenter de sardines en boîte.


MARLÈNE AFFICHA un air des plus confus.

– Attends, chérie, je ne comprends pas là… si t'as pas couché avec Benjy, pourquoi as-tu l'air aussi catastrophée ? s'étonna-t-elle.

Dorcas lui jeta un regard noir.

– J'ai trompé mon mari, c'est pas une bonne raison ? glapit-elle.

– Tu ne l'as pas trompé, tu viens de le dire. T'as pas couché, t'as juste embrassé un autre homme.

– Je ne l'ai pas « juste » embrassé.

– Il s'est passé autre chose ?

– C'est pas assez terrible que sa langue se soit retrouvée dans ma bouche ? s'agaça Dorcas.

Marlène haussa les épaules.

– Tant que ce n'est pas allé plus loin, je ne vois pas le problème.

– Andy n'est pas mon petit ami. Il est mon mari. Il n'y a pas de petites trahisons. Et même si on n'était pas mariés, ce que j'ai fait est inexcusable.

Marlène eut un geste impatient de la main.

– Tu réagis excessivement.

– Tu comprends vraiment rien, s'enerva Dorcas.

– Au contraire, je sais mieux que personne ce que ça fait d'être attirée par quelqu'un alors qu'on n'est pas libre, rétorqua la blonde.

– Je ne suis pas attirée par Ben.

– Tu dois l'être un petit peu, quand même, si tu l'as laissé te peloter.

– Marlène, stop, intervint Doc, qui sentait la moutarde monter au nez de son amie.

Mais les deux femmes l'ignorèrent.

– Tu ne sais pas de quoi tu parles.

– Alors pourquoi tu l'as embrassé ? insista Marlène.

– Je ne sais pas ! s'exclama Dorcas en se prenant le visage dans les mains. J'en ai aucune idée, c'est arrivé, et je n'ai pas d'explication. Je n'ai jamais ne serait-ce que songer à quelqu'un d'autre depuis que je suis mariée, je ne comprends pas ce qui m'a pris...

Marlène haussa à nouveau les épaules.

– Ça arrive à tout le monde, d'avoir des moments de faiblesses, commenta-t-elle légèrement, sans même cacher qu'elle ne prenait pas l'émoi de son amie au sérieux.

– Je ne veux pas avoir des moments de faiblesse, s'agaça Dorcas en relevant la tête. Je suis mariée. J'aime mon mari. J'ai fait une promesse à Andy quand on s'est mariés, des promesses de fidélité et de loyauté.

– Et ? Tu ne les as pas brisés, que je sache. Tu as… simplement testé leur solidité.

La brune la fusilla du regatd.

– J'avais oublié que tu as une définition très, très souple de ces deux mots. C'est d'ailleurs pour ça qu'aucun de tes couples n'a jamais duré.

Dorcas ! s'exclama Doc, horrifié par la tournure que prenait la discussion.

Marlène avait l'air de s'être pris une gifle, mais répondit d'une voix calme et très froide :

– Laisse-la, ça lui fera peut-être du bien de comprendre que ce n'est pas toujours simple d'être la salope de l'histoire. Elle se décoincera un peu. Et pour une fois, je serai celle qui regardera de haut.

– Marlène, stop, gronda Doc en s'interposant entre elles physiquement cette fois. Vous êtes complètement débiles, toutes les deux. On n'est pas là pour se juger.

Les deux amies se foudroyèrent du regard. Doc les regarda successivement, avant de reprendre avec douceur :

– Dorcas… on comprend que tu sois bouleversée, et on n'essaiera pas de minimiser ce qui s'est hier. Tu… tu veux peut-être en parler ? Ça te fera peut-être du bien.

– Je ne peux pas aller bien, je suis un monstre, répliqua Dorcas d'une voix tremblante. Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que je suis censée faire, maintenant ?

Ses yeux s'embuèrent, et elle avait l'air si désemparée que la colère de Marlène retomba. Elle prit place sur le lit de l'autre côté de son amie, et la prit également dans ses bras.

– Andy et moi on doit discuter après la fête, et il va être dévasté quand je vais lui…

– Wow, wow, wow, s'alarma Marlène. Attends. Tu ne comptes pas le lui dire, quand même ?

– Bien sûr que si.

– Tu ne peux pas faire ça. Ça revient à signer ton arrêt de mort.

– Je ne peux pas lui mentir sur un truc aussi grave.

Son ton était mi indigné, mi interrogatif.

– Bien sûr que tu peux. Suffit que tu fermes ta bouche. Je m'assurerais que Ben en fasse autant.

– Mais comment je pourrais faire une chose pareille ? gémit cette dernière.

– Si Ben était une erreur, s'il ne représente rien d'autre, et si tu es déterminée à rester avec Andy, que tu n'as aucun doute sur ce point, alors tu devrais garder le secret.

Mais Dorcas semblait encore peu convaincue.

– Je n'aime pas l'idée de lui mentir...

– Je n'aime pas cette idée non plus. Mais ce serait égoïste de dire la vérité, et franchement stupide avec les difficultés que vous rencontrez. Ça n'aurait aucune autre conséquence que de le blesser et d'abîmer votre mariage, si tu lui en parles.

Dorcas soupira.

– Peut-être…

Sûrement, insista Marlène sur un ton sans réplique. Personne n'est parfait, tout le monde fait des erreurs et parfois de grosses erreurs. A la place d'Andy, je ne voudrais pas le savoir.

Dorcas se tourna vers Caradoc.

– Qu'est-ce que tu en penses, toi ? Si Katie avait embrassé quelqu'un d'autre, qu'est-ce que tu aimerais ?

– Le savoir, répondit-il avec honnêteté. Si on trahit ma confiance, je n'aimerais pas qu'on me prive du choix de pardonner ou non la personne.

Dorcas baissa les yeux, les épaules basses sous le poids de la culpabilité qu'elle ressentait.

– Bon, je pense que ton bain est prêt. Et si tu allais te détendre un peu? Je suis certaine que ça te ferait du bien

Dorcas acquiesça, puis se rendit dans la salle de bain la tête entre les épaules. Marlene se mit à faire les cent pas, l'air songeur.

– Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquit Doc.

– Quand j'ai parlé avec Benjy ce matin, il m'a dit qu'ils ont couché ensemble. Et là, Dorcas me dit le contraire.

– Et tu penses qu'elle ne nous a pas dit la vérité ?

– J'en sais rien… Parfois, "on s'est juste embrassés" veut dire ce que ça veut dire, et parfois… parfois...

Elle s'interrompit, comme si elle avait insinué un énorme blasphème.

– Je ne veux pas remettre la parole de Dorcas en cause car elle ne ment jamais, reprit-elle après une pause, mais elle a l'air tellement agitée. Ça ne lui ressemble pas. Et Ben non plus n'est pas du genre à mentir… Je ne sais vraiment pas quoi penser.


ELINOR NE PUT S'EMPÊCHER de sourire fièrement en se regardant dans le miroir. Elle était belle, plus belle que jamais. La grossesse accentuait sa beauté, rendait ses cheveux brillants et sa peau soyeuse. Elle était majestueuse. Sa robe la drapait royalement, et traînait derrière elle malgré ses hauts talons dans lesquels elle était parvenue à coincer ses pieds enflés après une longue et difficile bataille. Elle était divine, et la couronne de laurier en argents tissée dans ses cheveux lui donnait des allures de divinité grecque.

En somme, elle était plutôt satisfaite de son apparence.

Intérieurement, elle se sentait moins glorieuse. Bien qu'aucune douleur ne venait plus l'importuner, les bébés s'agitaient plus que de coutume, et Elinor était fréquemment gênée par une sensation désagréable, semblable à une pulsation agitée, dans la nuque. Et alors qu'elle finissait de se préparer pour sa sortie à Londres, elle était fréquemment assaillie par des visions qu'elle ne savait ni expliquer ni interpréter, des visions de choses anodines qu'elle se revoyait faire dans le passé mais dont elle n'avait aucun souvenir. Courir dans le couloir de Shortbourne. Se cacher dans le buffet du salon. Ouvrir la fenêtre la nuit pour profiter de l'air nocturne. Alors qu'elle se peignait les cheveux avec les brosses ayant jadis appartenu à sa mère, elle s'était souvenue de la mélodie de l'un des rares rires de cette dernière. Quand elle passa auprès du bouquet de myosotis qui ornaient sa table de chevet, elle se revit un instant en cueillir avec Dom dans le jardin. En farfouillant son armoire à la recherche d'une robe qu'elle pourrait remettre, elle était tombée sur un costume qui l'avait fait penser à une journée passée à faire les emplettes avec Marion.

Elinor ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Sa mémoire, certes surtout visuelle, était d'ordinaire excellente, voire infaillible. Elle se rendait compte pour la première fois qu'une certaine partie était en gruyère, et elle n'était pas certaine que c'était le temps qui la rendait à moitié amnésique. La consommation de la potion de son père avait déclenché quelque chose dans son cerveau, quelque chose qu'elle redoutait sans savoir pourquoi. Chaque vision pourtant innocente la remplissait d'un inexplicable effroi, mais une fois en route pour Londres, elle eut le plaisir de constater que son esprit s'apaisait à mesure qu'elle s'éloignait des fantômes de Shortbourne.

Ce fut à ce moment là uniquement qu'elle se rendit compte que quelque chose n'allait pas.

Elle avait redouté que Tom se rende compte que quelque chose n'allait pas au premier coup d'œil, mais il n'en fut rien. A vrai dire, il ne l'avait même pas regardée. Lui qui était d'habitude extrêmement sensible au moindre de ses changements d'humeur, attentif au moindre de ses gestes, sensible à ses mises en beauté, ne remarqua ni son apparat soigné, ni sa pâleur exceptionnelle.

Il ne parlait pas comme à son habitude, mais son visage était contracté, comme s'il était en proie à une intense réflexion, quand d'ordinaire il affichait un air totalement neutre. Il observait régulièrement par la fenêtre comme s'il était aux aguets, et serrait nerveusement les poings. Sentant que quelque chose se passait, Elinor décida de mettre son indignation de côté.

– Tu es sur tes gardes, commenta-t-elle. On dirait que tu t'attends à ce qu'on nous saute à la gorge à tout moment.

– C'est mon travail.

– Tu es plus agité que d'habitude, insista-t-elle, loin d'être convaincue.

– Je suis simplement vigilant.

Elle fronça légèrement les sourcils.

– Tu me le dirais, si j'étais en danger ?

Ce n'était pas réellement une question, mais plus un rappel à l'ordre. Tom hocha la tête.

– Vous êtes en sécurité avec moi.

– Ça, je le sais. Ce que je ne sais pas, c'est ce qui te met mal à l'aise.

Sa tête resta contre la vitre, mais ses yeux bougèrent vers Ellie.

– Je n'aime pas être surveillé. Or, nous sommes suivis depuis notre sortie de Shortbourne.

– Par qui ?

– Le Ministère.

– Pourquoi ?

Tom jeta un coup d'œil nerveux vers le chauffeur. Elinor agita impatiemment sa baguette, préservant leurs voix des oreilles indiscrètes.

– Pourquoi ? répéta-t-elle sur un ton impérieux.

– L'extraction de Melina s'est mal déroulée. Votre père a intercepté le groupe chargé de la rapatrier.

Elinor devint livide.

– Votre père ne vous soupçonne pas, ajouta Tom. J'ai passé une demi-heure à discuter avec lui et vous ne faites pas partie de la liste des suspects.

– Alors James...?

– Votre père ne le soupçonne pas non plus. Il est persuadé que James est un énième imbécile totalement sous votre emprise.

Elle laissa échapper un souffle qu'elle n'avait pas réalisé retenir.

– Père doit bien se douter qu'il y a une fuite, et la liste des personnes ayant connaissance de l'existence de ses archives est relativement courte.

Tom ne répondit rien. Ellie devint encore plus pâle si possible, et lui prit les mains dans les siennes.

– Ne me dis pas que c'est sur toi-même que tu as détourné les soupçons? murmura-t-elle avec inquiétude.

– Non. Il ne se doute pas un instant que j'ai quelque chose à voir dans cette histoire. Votre père pense qu'il s'agit de l'un des Belange.

Le visage d'Ellie sembla partagé entre la stupéfaction et le ravissement. Puis elle sourit, un sourire large qui fit briller ses jolis yeux.

– Tu as orienté mon père vers les Belange? souffla-t-elle finalement, comme si elle n'arrivait pas à y croire.

– J'ai planté une graine. Ça a été plus facile que je ne le pensais.

Ellie était si heureuse qu'elle ne put s'empêcher de le serrer dans ses bras, et Tom lui rendit maladroitement son étreinte en inhalant au passage l'odeur de ses cheveux le plus discrètement possible.

– Le plus dur sera de faire semblant de compatir auprès de Mère, déclara-t-il avec délectation. Lequel Père soupçonne-t-il le plus? Brenitte ou Jacob?

Le regard de Tom devint craintif et fuyant.

– Marion.

Il y eut un long silence.

Elinor cligna des yeux, incapable de prononcer le moindre mot. Tom se mit à s'écraser les doigts dans un accès de nervosité, comme un enfant pris en flagrant délit de bêtise.

– Pardon?

– Votre père pense qu'elle pourrait être à l'origine de la fuite.

Il évitait toujours soigneusement son regard. Elinor secoua la tête, visiblement incapable d'accepter l'information.

– Ma… mère ? répéta-t-elle lentement. Mais pourquoi la soupçonnerait-il ? Il lui fait complètement confiance. Ça fait vingt ans qu'ils sont mariés, et elle connaît parfaitement ses affaires. Elle l'aime et le soutient depuis le début, sans compter qu'elle a autant à perdre que lui. Il sait qu'elle ne le trahira jamais...

Elle s'interrompit, prise soudain d'un affreux doute.

– A moins que quelqu'un l'ait convaincu du contraire ?

La lueur coupable dans les yeux du factotum ne lui échappa pas. Elle eut un geste de recul, et le fixa comme si elle le voyait sous un nouveau jour.

– Tom ?

– Votre père ne lui a jamais fait totalement confiance, tenta-t-il d'éluder.

– Et tu as joué sur ça, murmura-t-elle avec horreur.

– J'essayais simplement de vous protéger.

– Tu n'avais pas à la mettre dans le collimateur de mon père pour ça.

– Je n'avais pas le choix. Il ne pensait pas Brenitte et Jacob assez intelligents pour agir seuls.

– Et tu n'aurais pas pu le faire soupçonner l'un de ses associés ? Il fallait absolument que ce soit elle, c'est ça ?

Une fois de plus, Tom conserva le silence. Elinor bouillonnait littéralement de rage, et il s'attendait presque à la voir lui sauter dessus pour l'étrangler. Mais elle se força a respirer lentement et profondément, et ne reprit la parole qu'une fois un semblant de calme retrouvé.

– Tu l'as fait exprès. Tu l'as toujours détestée.

– J'ai de bonnes raisons de ne pas la porter dans mon cœur, admit-il froidement.

– C'est la mère de mon frère, hissa furieusement Ellie. Elle m'a élevée comme si j'étais sa fille. Et tu viens peut-être de la condamner.

– Elle risque beaucoup moins de chose que le reste de sa famille. Elle est une alliée trop importante de votre père, il ne se débarrassera pas sans avoir la certitude de sa trahison. Et vous savez qu'il n'y a pas de preuves à trouver.

– Tu as tout de même mis une cible sur son dos. Il suffit que mon père ait un accès de paranoïa pour que... pour que... Comment as-tu pu oser faire ça ?! Comment quelqu'un peut-il être aussi rancunier?

– Avez-vous déjà oublié comment elle vous a traité ces dernières semaines, de quoi elle vous accusait ? s'irrita-t-il sans toutefois élever la voix. Parce que ce n'est pas mon cas. Marion est un monstre, et vous refusez de voir la vérité en face. Elle n'est pas la personne que vous croyez.

Tu n'es pas la personne que je croyais! Je croyais que tu ne me mentirais jamais, que tu ne me trahirais jamais, que je pouvais te faire confiance!

– C'est le cas.

– Non, crâcha-t-elle avec répulsion. Tu viens juste de prouver que tu es comme tous les autres. Comme tous les autres hommes. Un menteur et un manipulateur. J'en ai plus que marre que vous me prenez tous pour une idiote.

A sa propre surprise, sa voix se brisa sous le coup de l'émotion. Pendant un moment, elle sembla même sur le point d'éclater en sanglots. Le factotum semblait être à l'agonie, et incapable de déterminer la marche à suivre. Il ne l'avait jamais vu aussi bouleversée, autant en colère contre lui. Et pour la première fois, il questionnait la justesse de son choix.

– Miss Ellie, commença Tom après une pause. S'il vous plaît.

Mais elle le fit taire d'un coup d'œil.

– Arrêtes la voiture.

Tom donna deux coups sur le capot, et la voiture ralentit jusqu'à s'immobiliser totalement.

– Dehors, intima-t-elle. Hors de ma vue.

– Miss Elinor, votre père m'a demandé de ne pas vous quitter des yeux.

– Je me fiche de ce que mon père a dit. Je ne veux pas te voir. Je te hais. Dehors.

– Je ne peux pas vous laisser vous rendre seule…

– J'ai dit : dehors. Maintenant.

Il ne pouvait désobéir à un ordre aussi direct, aussi formel. Il entreprit donc de sortir de la voiture avant que les premières décharges magiques ne viennent le punir, mais marqua un temps d'arrêt avant de fermer la portière.

– Je suis désolé de vous avoir bouleversée.

Elinor lui jeta un regard meurtrier.

– Tu ferais mieux de trouver un autre bouc-émissaire que ma mère. Ou je peux t'assurer que tu vas effectivement être désolé.


LILY ÉCLATA de rire.

– Comment tu t'es débrouillé pour avoir un T?

– J'étais bourré. On avait commencé la fête un peu trop tôt, avec ceux qui avaient préparé les Aspics, et je peux t'assurer que c'est déjà un miracle qu'on ait retrouvé notre chemin jusqu'à la tour d'astronomie. J'ai inventé des constellations, et je suis certain que ce serait mieux passé si je n'avais pas compté la lune comme une étoile pour l'une d'elles.

Lily rit de nouveau.

Ils étaient couchés sur le dos, et observaient le ciel étoilé que James avait animé sur le plafond. L'ambiance était légère et taquine, et ponctuée par des baisers inhabituellement chastes.

– Tu te souviens de notre premier dîner ? demanda soudain James.

– Oui, bien sûr.

– Ça a vraiment marqué un tournant dans notre relation.

– Oui… j'ai eu un aperçu du vrai James pour la première fois, et j'ai beaucoup aimé ce que j'ai découvert. Tu étais tellement différent de ce que je croyais. Tellement meilleur.

Il adopta un air benêt.

– Je suis vraiment désolé de t'avoir blessé, à la soirée de Barnaby.

– C'est passé, c'est pardonné, dit fermement Lily. On avait dit qu'on en reparlait plus.

James recala une mèche derrière son oreille.

– Je t'ai un jour faut croire que tu n'étais pas assez bien pour moi, et je ne veux plus jamais que tu penses ça.

– C'est un peu difficile, étant donné que tu passes tes journées à me prouver le contraire, à me faire me sentir spéciale.

– Oui, tu n'es pas n'importe quelle fille pour moi.

Ses joues revêtirent une jolie couleur rose.

– Tu as toujours cet air un peu gêné quand je te complimente. J'ai du mal à déterminer si c'est par modestie ou parce que tu ne crois qu'à moitié à ce que je te dis.

– Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi peu pudique avec ses sentiments.

– Parce que je ne vois pas de raison de l'être.

– J'aimerai bien avoir cette même facilité. Pour quelqu'un comme moi, qui est peu démonstratif, c'est… ce n'est pas forcément évident. Je ne sais pas forcément comment réagir.

– Je n'attends pas forcément de réaction. J'aime simplement te dire ce que je ressens pour toi. Et puis, tu me donnes l'impression parfois que tu cesserais de me croire si je cessais de te le dire.

– Peut-être bien, admit-elle. Parce que j'aurais toujours l'impression que c'est trop beau pour être vrai.

Il eut soudain l'air triste. Elle hésita, puis avoua :

– Une partie de moi pensait que tu te serais lassé de moi avant la fin du week-end.

– En trois jours ?

– J'ai entendu dire qu'il te fallait moins de temps, d'habitude.

James poussa un grognement irrité, et se mit à la chatouiller cruellement pour la punir. Lily rit jusqu'aux larmes, tentant pour une fois de se dégager de ses bras, mais le jeune homme ne la laissa en paix qu'après qu'elle eut demandé grâce et pardon. Elle feignit ensuite de bouder, et James l'embrassa le long du cou jusqu'à ce qu'un sourire béat naisse sur ses lèvres.

– Tu ne m'interroges que très rarement sur mon passé amoureux.

– Parce que ça ne servirait à rien d'autre que me rendre jaloux. Et puis, la plupart du temps, tu n'as pas l'air de vouloir en parler.

Après un petit silence, elle demanda presque timidement :

– Combien de filles as-tu connu ?

– Lily, gronda-t-il, mais elle l'ignora.

– Ça se compte en dizaines ou en centaines ?

James soupira.

– Crois-moi, tu ne veux pas le savoir.

– Il y en a tant que ça ?

– Oui.

– Pourquoi ?

C'était la première fois qu'on lui posait cette question, peut-être la première fois qu'il se posait cette question, alors il prit le temps de méditer, puis répondit le plus sincèrement possible :

– Il m'a fallu du temps pour comprendre la différence entre désir et amour. J'ai longtemps pensé que c'était la même chose. Je sais maintenant que ce sont deux choses qui peuvent être étroitement liées, mais qui restent quand même différentes.

– C'est différent, de le faire avec moi ?

James eut un petit rire.

– Oh oui, Amour.

– En quoi ?

– C'est... satisfaisant. Et authentique. Plus relaxant, plus intime, plus excitant, plus drôle. Je ressens plus d'émotions, plus d'énergie. Ça a du sens. Je n'ai jamais connu une telle complicité. Et j'ai remarqué un truc très parlant – du moins, pour moi : je n'ai jamais envie d'aller nulle part, quand on a fini. Les autres, je les faisais dégager sans le moindre scrupule parce qu'elles ne représentaient rien.

– Charmant.

Il esquissa une grimace.

– Je ne devrai pas dire ça d'elles, n'est-ce pas ?

– Probablement pas.

– Jamais su comment rompre avec quelqu'un proprement, confessa-t-il après un silence.

– Simple, pourtant. Suffit de dire la vérité.

– Simple, mais pas forcément facile.

Elle était mal à l'aise, à présent. Parlaient-ils vraiment de ses conquêtes passées ? Elle n'en était pas certaine. Quelque chose avait changé, dans l'air. L'ambiance n'était plus douce et insouciante.

– Non. Pas forcément, admit Lily.

Puis ils tombèrent dans un silence.

Ils tournaient en rond.

Voilà des heures qu'ils discutaient de tout, mais surtout de rien. Surtout pas du vrai sujet, celui suspendu entre eux qu'ils ignoraient du mieux qu'ils pouvaient, gros comme un éléphant dans une boutique de porcelaine.

Ils tournaient en rond.

Il tournait en rond.

Il avait visiblement quelque chose à lui dire, quelque chose qu'il ne voulait pas dire, qu'elle ne voulait pas entendre, et c'était probablement pour ça qu'il se montrait plus bavard et ouvert qu'à l'ordinaire. Ils tournaient autour du pot, et même si cela signifiait retarder l'échéance et s'aimer encore un peu plus longtemps, malgré sa grande crainte, Lily se rendit compte qu'elle ne souhaitait plus repousser l'échéance. La pression était trop grande, elle avait besoin d'avoir le cœur net, savoir où s'en tenir. Ce rendez-vous qui se passait merveilleusement bien sentait plus la guillotine que les fleurs. Plus il tentait de la rassurer, plus elle était agitée. Son cœur battait la chamade, comme s'il tentait de s'échapper de peur de se faire briser.

Car elle savait, au fond d'elle. Elle espérait, elle priait, elle voulait, elle souhaitait, mais elle savait au fond d'elle ce que serait l'issue de leur histoire.

Il fallait qu'ils parlent.

Maintenant.

Une larme solitaire s'échappa de ses paupières et roula tristement le long de sa joue.

– Lily…

– J'ai tellement peur de te perdre, admit-elle si bas que c'était un miracle qu'il l'ait entendue.

James sentit son cœur se fendre, mais avant qu'il n'ait pu esquisser le moindre geste ou la moindre parole de réconfort, elle ajouta :

– Je suis désolée. Ce weekend a été intense, et je suis terrifiée qu'il se termine, parce que ça veut peut-être aussi dire la fin pour nous deux. Et si Emily n'est pas à l'ordre du jour, je suppose que c'est de ça que tu veux qu'on parle.

– Oui.

Il y eut un long silence.

James pensa à Lee. A Elinor. À Melina. Et à Lily. A Lily torturée comme Melina. A Lily avec les blessures d'Elinor. A Lily morte comme Lee.

Et il prit sa décision finale.

La jeune femme le sentit, car elle demanda à demi-voix :

– Tu vas rester avec Elinor, n'est-ce pas ?

Elle fixait le sol, les yeux grands ouverts comme pour s'empêcher de pleurer.

James acquiesça lentement.

– Oui.

– Oh.

Lily respira profondément, puis se mit à faire les cent pas.

– Je ne sais pas ce qui m'a pris d'espérer que ça se passerait autrement, déclara-t-elle d'une voix rauque, avec une note de dérision dans la voix qui déplut fortement à James. Que j'aurais de la chance pour une fois. Que j'aurais ma fin heureuse. Je me sens tellement stupide.

– Lily, commença-t-il en se levant à son tour.

– S'il te plaît, ne me touche pas.

Elle s'arrêta devant la fenêtre, et se mit à observer les extérieurs pourtant plongés dans l'obscurité. Ou peut-être observait-elle la pièce, dans le reflet de la vitre ? Elle prenait quoi qu'il en soit soin de ne pas croiser son regard. Il avait du mal à déterminer si elle était plus énervée que déçue.

– Je suis désolé.

Elle secoua la tête. La cruelle déception lui donnait envie de se rouler en boule et de pleurer comme un enfant.

– Expliques-moi une chose, reprit-elle au bout de quelques minutes.

– Oui.

– Pourquoi cette soirée, et ce dîner, et… et toutes ces paroles rassurantes et ces belles choses, si c'est pour me dire au final que ce n'est pas assez pour qu'on continue ? C'est encore l'une de tes cruelles blagues ?

– Non! C'est précisément parce que je ne veux pas que tu penses ne serait-ce que l'espace d'une seconde que tu n'étais pas assez pour moi, que j'ai pris cette décision parce que je ne t'aimais pas assez.

– Et qu'est-ce que je suis censée penser d'autre ?

– La vérité. Que je t'aime. Que je suis désolé. Que ce n'est pas toi, le problème, c'est moi.

– Alors prouves-le moi.

James lui jeta un regard torturé.

– Tu le sais, que c'est vrai.

– Je ne sais rien du tout. Prouves-le. Choisis-moi.

– Je ne peux pas, Lily.

Elle se pinça les lèvres.

– Je vois que les actions en disent plus que les paroles, avec toi.

– Tu ne penses pas que si j'avais pu te choisir, je l'aurais fait ? s'irrita-t-il. J'ai envie d'être avec toi. J'ai envie que ce qui s'est passé entre nous ce week-end devienne notre quotidien.

– Ça peut devenir notre quotidien.

– Ce n'est pas si simple.

Elle secoua la tête.

– Ça n'a pas de sens, pour moi… Si tu penses vraiment tout ce que tu me dis, comment se fait-il qu'on en soit là ? Est-ce qu'Ellie te fait chanter d'une manière ou d'une autre ? Qu'est-ce qu'elle a sur toi, qui t'empêche de faire ce que tu veux ?

– Ellie ne me force d'aucune manière à être de son côté. C'est ma décision de rester avec elle. Je ne peux pas l'abandonner.

Lily secoua la tête.

– Je sais que tu aides Elinor, et qu'elle a réellement besoin de toi, et que tu es peut-être le seul qui puisse l'aider. Mais il doit y avoir une autre solution.

– J'aurais aimé que ce soit le cas. Mais je suis le seul à pouvoir l'aider.

Et elle était la seule à pouvoir l'aider également.

– A faire quoi ? Qu'est-ce qui est si important que tu doives foutre en air ce qu'on a ? Qu'est-ce qui est plus important que moi ?

– Je ne peux pas te le dire.

– Et comment je suis censée me satisfaire de cette réponse ?

– Je sais que c'est frustrant…

– Frustrant ? hissa-t-elle, la colère prenant le dessus sur sa déception. Non, 'frustrant' est un euphémisme pour dire ce que je ressens. Tu m'aimes, tu veux être avec moi, mais tu décides pourtant d'aller épouser une nana que tu n'as pas mise enceinte le temps que se résolve sa situation, ce qui pourrait prendre quoi ? Des semaines ? Des mois ?

– Voire des années.

Elle eut un geste de recul.

– Qu'est-ce qui se passe ? Tu me demandais si fort hier encore de ne jamais te quitter, et c'est toi qui pars vingt-quatre heures plus tard.

– Je ne peux pas te le dire.

Lily vint se planter devant lui, et sonda son visage impassible du regard.

– Quelque chose est arrivé cet après-midi, n'est-ce pas ? insista-t-elle. Quelque chose d'assez terrible pour que tu n'essaies même pas d'au moins sauver l'espèce de relation ambiguë qu'on avait jusque-là. Tu as passé des semaines à tenter de me convaincre de nous laisser une chance malgré ta situation, tu étais même prêt à devenir mon ami pour ne pas me perdre, et maintenant, en quelques heures, tu veux complètement couper les ponts. Je ne suis pas complètement stupide.

Il détourna le regard.

Qu'est-ce qui se passe?

– J'aurais aimé pouvoir t'en dire plus.

– Qu'est-ce qui t'en empêche ? Tu crois que je suis le genre de personne à aller répéter des secrets visiblement sensibles ? Tu penses que je te trahirais, ou que je trahirais Elinor ?

– Je n'ai pas dit ça. Je ne doute pas que tu sois digne de confiance. Mais le principe d'un secret est que moins il a de gardiens, mieux il est gardé. Surtout s'il est maudit : je n'ai pas envie de suspendre une épée de Damoclès au-dessus de ta tête.

– Une fois de plus, je suis supposée me contenter de cette réponse ?

James soupira.

– Je suis à la recherche de quelque chose, et je sais que quoi qui se passe, je ne pourrais pas y renoncer.

– Contrairement à notre relation.

Il ne répondit pas.

– Qu'est-ce que tu recherches.

– La vérité.

– Et... rester avec Elinor est le seul moyen d'atteindre ton mystérieux but ?

Il acquiesça.

– Si nos rôles étaient inversés, tu voudrais toi aussi que cette décision ait du sens. Tu voudrais comprendre.

– Tu sais, à la base, pour tuer ta curiosité, je comptais te mentir, te dire que j'avais des sentiments pour Emily et que je ne voulais pas jouer double-jeu. J'allais t'avouer qu'on s'était vus hier matin, et qu'on avait failli coucher ensemble. Je voulais t'ôter l'envie d'avoir quoi que ce soit à faire avec moi.

Lily perdit le peu de couleur subsistant sur son visage.

– Ça aurait en effet été aussi cruel qu'efficace, commenta-t-elle.

Elle se passa les mains sur le visage.

– Et qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?

– Je suis égoïste, comme d'habitude. Je ne veux pas que tu me déteste. Je ne veux plus jamais que tu me regardes comme tu le faisais encore il y a quelques mois. Je ne veux pas que tu me méprises, que tu penses que je t'ai utilisée, ou que je n'étais pas sincère. Je ne veux pas que tu penses que tu ne m'intéresses plus maintenant qu'on a couché ensemble.

Il marqua une pause, avant de reprendre :

– Je ne veux pas que tu regrettes notre relation le temps que ça a duré.

Lily se mordit la lèvre inférieure pour ne pas pleurer.

– Je ne pourrais jamais la regretter. Jamais. Mais je ne vais pas t'attendre éternellement. Je ne vais pas te partager.

Ils échangèrent un regard.

– Je sais.

Elle tentait de rester digne, de faire bonne figure, mais son masque craquelait, craquela pour craquer tout à fait, et avant qu'elle ne puisse se retenir, son visage ruisselait de larmes.

– Lily...

– Il faut que j'y aille, bafouilla-t-elle, mortifiée, mais il la retint fermement par le bras.

– Je ne peux pas te laisser transplaner dans cet état. Tu risques de te disloquer.

– Je ne veux pas rester ici, avec toi.

– Dans ce cas, c'est moi qui vais m'en aller.

– Je ne veux pas rester ici. Lâches-moi.

James la serra contre lui jusqu'à ce qu'elle perde tout combativité, et éclata en sanglots dans ses bras, si violemment qu'il eut l'impression de mourir à petit feu. Il n'était jamais mort, mais ça devait ressembler à ça, non ? Il ne put contenir sa propre émotion et, pour la première fois depuis des années, des larmes lui échappèrent.


GRETA FRAPPA à la porte du bureau d'Andréa.

– J'arrive dans cinq minutes, lança-t-il sans lever les yeux de son parchemin.

– C'est ce que tu as déjà dit il y a une heure. Felix et moi avons eu le temps de rentrer chez nous nous changer.

Andy leva la tête. Greta était en effet vêtue d'une courte robe fleurie. Elle était très jolie, mais il retint le compliment qui lui était naturellement venu à l'esprit. Il y avait des choses qu'on ne disait qu'à sa femme, et des choses qu'on ne disait pas du tout. Il avait bien appris la leçon.

– J'ai pas vu le temps passer.

– Tu travailles trop. Maugrey et les autres assureront le reste. Il faut que tu te reposes, ça fait trois jours que tu n'es pas sorti de ce bureau.

– Je sais…

– J'ai déniché une chemise propre à la laverie. Chop, chop ! A la douche.

Andrea sourit faiblement.

– Merci.

Greta se retourna pour sortir, mais se ravisa à la dernière minute.

– Boss?

– Hmm ?

– Tu es certain qu'il est prudent que je vienne ? J'ai dit oui à Sirius sur le coup, mais je ne veux pas aggraver la situation avec ta femme. Je doute qu'elle soit heureuse de me revoir.

– C'est à moi que Cassie en veut, pas à toi. C'est à moi qu'elle est mariée, pour moi qu'elle a tant sacrifié… et c'est moi qui l'ai trahie.

– Oui. Avec moi.

Andrea détourna le regard.

– Je suis tellement désolée…

– Je sais. Moi aussi. Mais ne te prives pas d'une bonne soirée à cause de ça. Toi aussi, tu as besoin de te détendre, de voir d'autre gens. C'est parce qu'on se sent seul que cette situation a vu le jour. Le problème avec Cassie est plus profond que ça et nous allons le régler ce soir.


BIEN QUE CELA NE se reflétait absolument pas sur son visage rayonnant, barré du sourire bienveillant qu'on attendait de la marraine du gala de charité, Elinor était à l'agonie. Non pas en raison de l'accouchement dont elle était totalement dans le déni, mais parce que sa position exigeait qu'elle s'expose à des enfants nécessiteux dignes d'un roman de Dickens qui s'approchaient trop dangereusement à son goût de sa robe blanche.

Ces derniers réunissaient dans leurs tout petits corps les trois choses qu'elle détestait le plus : les enfants, la pauvreté et la maladie. Ils lui rappelaient un peu trop de mauvais souvenirs pour qu'elle se sente à l'aise en leur présence. Mais c'est pourtant avec courage et maestria qu'elle masquait le dégoût que lui inspirait leur proximité, et, revigorée par le crépitement des appareils photos, elle alla même jusqu'à se laisser câliner par le moins poussiéreux d'entre eux.

Une fois débarrassée des petits monstres, elle accepta la main du maître de cérémonie, qui l'aida à gracieusement descendre de l'estrade d'où elle venait de donner un larmoyant discours, sous les applaudissements des enchérisseurs. Toute cette gloire et cette reconnaissance lui avaient manqué. Elle était dans son élément.

Elle vogua ensuite de groupe en groupe, acceptant leurs louanges et manifestation d'admiration avec une modestie et une humilité qu'elle ne ressentait pas du tout, jusqu'à rejoindre la table d'honneur, où elle s'installa avec grâce. Malgré toute son expérience, elle ne put retenir un soupir de soulagement en ôtant discrètement ses chaussures.

La table ne resta pas vide très longtemps, et bientôt Mrs Van de Pol se sentit obligée de venir lui tenir compagnie.

– C'était là un très émouvant discours. Je suis certaine que les dons seront d'autant plus généreux.

Elinor se contenta de sourire.

– Je suis contente d'avoir pu être utile.

– Oh, mais vous l'avez sans aucun doute été, Elinor. Ou... devrais-je dire Mrs Potter, à présent ?

Son ton était clairement suspicieux.

– Appelez-moi simplement Elinor. Comme vous le faites d'habitude.

Mrs Van de Pol lui rendit son sourire poli.

– Quelle ne fut ma surprise, en lisant dans la presse que Mr Potter et vous étiez déjà mariés. C'est tellement excitant.

Elle marqua une pause théâtrale.

– Ça ne vous ressemble pas, pourtant.

– Un petit accès de folie de temps en temps n'a jamais fait de mal à personne. James a le don de réveiller mon côté spontané, c'est pour ça que nous allons si bien ensemble.

– Sans aucun doute. Mais tout de même, tant de révélations d'un coup ! Vous êtes mariée, vous êtes enceinte… Petite cachottière ! C'est donc pour cela que vous vous êtes retirée des mondanités, ces dernières semaines ?

– Je dois dire que ces petits grignotent toute mon énergie.

– Mais ils vous confèrent un teint sublime en échange, un teint qui nous ferait presque oublier que vous avez déjà porté cette robe.

– J'ai pensé qu'il serait indélicat d'afficher un faste à un gala ayant pour thème la pauvreté.

– Bien entendu.

Elles échangèrent un sourire froid.

– Pour quand est prévu l'heureux événement ?

– Jeudi.

Et pas un jour plus tôt.

Mrs Van de Pol se pencha vers elle, et murmura du bout des lèvres :

– Je tiens à vous mettre en garde, cependant, que certaines personnes malveillantes remettent en cause votre histoire, et pense que vous ne cherchez qu'à couvrir un écart de conduite.

– Est-ce votre cas ?

Son regard bleu glaça efficacement la vielle dame.

– Absolument pas. Je ne mettrai jamais votre honneur en question, je sais que vous n'êtes pas ce genre de personne. Je n'ai cessé d'argumenter que votre morale sans faille ne permettrait pas un tel sacrilège. Je suis l'une de vos plus grandes admiratrices. Je leur ai même intimé de cesser de colporter de tels mensonges.

– C'est très généreux de votre part.

Elles échangèrent un nouveau sourire.

Un des serveurs apparut soudain aux côtés de Mrs Van de Pol, et murmura quelque chose à son oreille.

– Oh, j'avais complètement oublié son hibou. Mais absolument, dites-lui de nous rejoindre. Toute personne dotée d'un portefeuille dont il veut se servir est le bienvenu.

Le serveur s'éloigna.

– Elinor, je suis vraiment désolée, j'ai oublié de vous avertir de l'arrivée d'un invité de dernière minute dont j'espère de généreux dons.

– Je ne comprends pas pourquoi vous vous sentez obligée de m'en prévenir, je ne fais pas parti du comité organisateur.

– Oh, très chère. C'est juste que je l'ai convié à notre table, comme il n'y avait de place nulle part ailleurs.

– Naturellement. Je suis certaine que nous parviendrons à tous nous serrer pour ajouter une chaise. Ce qui compte est que cette soirée soit un succès et que nous levions le plus de fonds possible.

– C'est ce que j'espérais entendre.

Elinor n'apprécia pas l'expression mielleuse de Mrs Van de Pol.

– Est-ce quelqu'un que je connais ?

– Eh bien… oui. Très bien, même.

L'air méfiant devant le sourire malicieux de Mrs Van de Pol, Elinor se tourna vers l'entrée de la salle des ventes.

Une fois de plus, les muscles de son visage firent preuve de force en masquant la répulsion qui la saisit.

Jon Callender leva sa coupe de champagne afin de la saluer.


IL PLEUVAIT. Une pluie drue et intense qui semblait refléter la tristesse que James et Lily n'exprimaient plus. Ils n'en avaient plus la force, plus l'envie, plus le temps. Leurs larmes s'étaient taries, et ils se noyaient dans les yeux de l'autre, sans voile, sans un mot, comme s'ils cherchaient à graver cet instant dans leur mémoire, chacun trouvant satisfaction et sérénité.

Ils étaient nus sous la couverture qu'ils partageaient, mais la tension sexuelle était retombée depuis un certain temps déjà, laissant place à la douceur, l'intimité et l'affection. Leur relation, c'était l'amour. Des mots qui n'avaient pas besoin d'être prononcés, des regards qui en disaient longs, une symbiose naturelle. James n'avait d'ailleurs pas prévu de la toucher, de peur de prendre avantage de la détresse de Lily. Il avait voulu parler, discuter, rassurer, s'excuser.

Elle n'avait voulu rien entendre de ses demi-vérités et quart de mensonges. C'était elle qui avait initié le baiser, les caresses, qui lui avait sauté dessus et lui avait fait comprendre que ce dont elle avait besoin et envie, c'était qu'il lui prouve qu'il l'aimait de la seule manière en laquelle tous deux avaient appris à se rassurer.

La première fois avait été une catastrophe. Lily comme James étaient si malheureux que leur étreinte était ponctuée de moments où ils craquaient tout bonnement et pleuraient dans les bras l'un de l'autre, désespérés par cet abyme sombre dont ils ne voyaient pas l'issue.

Et ils étaient restés enlacés pendant une éternité à tenter de se consoler, partageant en silence les mêmes pensées. Tu es tout ce que j'ai jamais voulu. Tu me rends heureux. Je ne retrouverai jamais quelqu'un comme toi.

La deuxième fois eut lieu presque immédiatement après, et cette fois ils avaient laissé libre court à la combustion de leurs âmes. Ils s'étaient embrassés furieusement et touchés avidement et enlacés étroitement et aimé passionnément, comme si c'était la dernière fois. Car ça l'était, c'était la dernière fois. Ils avaient rompu. Mais alors que James se résignait tant bien que mal à cette fatalité, l'esprit de Lily quant à lui se rebellait contre ce décret. Plus les secondes passaient, et plus elle refusait que cela constitue la fin de leur histoire. Plus elle refusait de renoncer à James, à ce qu'ils partageaient.

Leur dernière étreinte était une épiphanie. Elle savait, à présent, ce qu'il lui restait à faire. Et elle en avait la force, le courage, l'envie.

Elle allait se battre pour James.

Elle avait attendu une telle histoire toute sa vie, et elle n'allait pas y renoncer. Elle en avait plus que marre de pleurer, d'être impuissante. Elle voulait être forte. Elle voulait se battre. James ne lui avait pas uniquement communiqué sa manie de se passer les mains dans les cheveux quand il était nerveux: à son contact, elle avait également appris que parfois, il ne fallait pas hésiter à prendre ce qu'on voulait.

Subtilement, toutefois.

Quelque chose clochait dans cette histoire, quelque chose de sensible et délicat, et probablement de dangereux. Le jeune homme devait être sacrément terrifié s'il voulait terminer leur relation et risquer de la perdre pour de bon. Elle avait besoin de faire preuve d'intelligence et de prudence si elle voulait gagner, et pour savoir où mettre les pieds, collecter des informations était nécessaire. Avoir des informations est primordial dans une guerre, avait dit Heidi.

– Parles-moi, murmura Lily.

Sa voix était plus rauque et plus faible qu'à l'accoutumée.

– De ?

– Toi. Je me rends compte ne pas savoir grand-chose sur toi.

Il s'agita doucement, comme si sa requête le rendait inconfortable.

– Tu sais tout ce qu'il faut savoir sur moi.

– C'est vrai, j'ai l'impression de connaître l'essentiel, mais je veux connaître le reste.

– Ce n'est pas très intéressant. Et je ne suis pas fier de mon passé.

– Ça ne changera pas ma perception de qui tu es vraiment.

– Je n'en serai pas si sûr.

Elle ouvrit la bouche pour insister, puis se ravisa.

– OK, capitula-t-elle avec une once de déception.

Il resta silencieux pendant quelques temps, méditant sur sa requête. Elle ne l'avait jamais jugé sur son passé glorieux quand il s'était confié à elle, ça lui avait même souvent fait du bien.

– Que veux-tu savoir ? demanda-t-il enfin d'une voix tendue.

– Tu n'es pas obligé de parler.

– Je sais. Mais ce qui est important pour moi l'est pour moi. Qu'est-ce que tu veux savoir ?

Elle céda à la curiosité :

– Tout. Je me demande ce qui t'a justement fait changer et devenir ce que tu es, pendant les six ans où l'on a perdu contact.

James se détendit légèrement.

– Après Poudlard, j'ai fait comme tout le monde, j'imagine. J'ai passé des mois à voyager à travers le monde avec Pete, Sirius et Remus. On a baroudé un peu partout sur les cinq continents, on visitait des sites moldus et des sites sorciers.

– C'est marrant, je disais à Doc pas plus tard que vendredi que j'aimerai entreprendre un tour du monde aussi. Je suis la seule à ne pas l'avoir encore fait.

– Avec qui irais-tu, alors ?

– Mary. C'est une fille avec qui je suis devenue proche lorsque Marlène et Dorcas ont fini leurs études et qu'il me restait encore une année à compléter.

– Choisis bien ton compagnon, en tout cas. On ne connaît jamais vraiment quelqu'un si on n'a pas voyagé ensemble. Pendant ce voyage, on a vécu nos plus grands fous rires et nos plus belles disputes.

– Solide conseil. Qu'avez-vous fait à votre retour ?

– On est revenus un an plus tard. Pete a commencé une carrière au ministère, Remus des petits boulots. Sirius et moi nous sommes lancés dans le Quidditch. Sirius a rejoint les Tornades de Tushills avant d'être recruté par les Canons un an plus tard, où je jouais en tant que Poursuiveur. Lui n'est resté qu'un an, et je suis parti au bout de trois.

– T'étais bon, je suppose.

– Très bon.

Elle se retint de lever les yeux au ciel.

– Comment c'était, d'être une star du Quidditch ?

– Sur le coup ? Génial.

– Et avec du recul ?

– Toxique. Au vu de ma personnalité, c'est le pire environnement dans lequel je pouvais évoluer. Le sport en lui-même est franchement génial et faire partie de l'équipe nous permettait de voyager, de rencontrer de grands joueurs, de développer des techniques. Mais le revers de médaille est toxique. Tout ce qu'il y a autour de ce monde l'est, les contrats et les transferts, la corruption, l'argent, le glamour, et la popularité qui attire forcément les femmes. Sirius l'a vite compris et est parti, mais moi j'étais peut-être trop immature pour ne pas me noyer dans ce monde.

Lily se souvint des rares fois où l'avide de potins Dorcas leur avait parlé de la vie sulfureuse de James. Elle n'était jamais restée très longtemps, dégoûtée de voir que son côté coureur de jupon s'aggravait.

– Qu'est-ce qui t'a fait quitter le Quidditch ?

Il hésita.

– Emily.

– Oh ?

– Surprenant, n'est-ce pas ? Elle aimait avoir un petit-ami populaire, mais elle savait que j'avais d'autres ambitions secrètes qui me tenaient à cœur alors elle m'a encouragé à poursuivre mes rêves. Comme je te l'ai dit, j'étais réellement immature à l'époque, et c'est la seule qui me croyait capable d'assumer des responsabilités. Elle m'obligeait à étudier dur pour que je réussisse.

Son regard se perdit dans ses souvenirs, et Lily n'aima pas l'air rempli d'affection qui se peigna sur son visage.

– Comment l'as-tu rencontrée ?

– Heu… a une fête. Elle était l'amie d'Heidi, qui était la compagne de l'un de mes collègues.

– Sam Sealsilver.

– Comment tu sais ça ?

– Heidi m'a raconté les grandes lignes de ce qui s'est passé entre vous quatre.

James se renferma dans un silence, le visage impassible, et Lily décida de ne pas pousser le sujet. Elle se mit à lui caresser les cheveux, et il se détendit sous la douceur de ses doigts.

– Donc tu disais que tu t'es lancé dans la Médicomagie ? reprit-elle presque timidement. Tu as aimé, je suppose ? C'était à la hauteur de tes espérances ?

– J'ai adoré. C'est vraiment une vocation. J'ai été stagiaire pendant deux ans et demi, mais comme tu le sais je n'ai jamais eu l'occasion de valider le concours.

– Et maintenant, c'est impossible.

Elle se mordit la lèvre inférieure, l'air infiniment coupable. James secoua la tête.

– L'essentiel est que tu ailles bien.

– Je suis désolée, que ce ne soit plus possible.

– Ce qui est arrivé n'est pas de ta faute.

– En partie quand même, si. James… c'est ma stupidité qui t'a coûté ton rêve.

Il fronça les sourcils.

– Que veux-tu dire ?

– Promets-moi déjà que tu ne feras rien à personne, si je te raconte ce qui s'est réellement passé autour de l'incendie ?

Après moult hésitations, car il pressentait qu'il n'allait pas aimer ce qui allait suivre, James donna sa parole.

– Je sais qui est à l'origine de l'incendie. Mais avant toute chose, j'insiste sur le fait que c'était un accident. Elle a agi sur un coup de sang, mais ne voulait la mort de personne.

– Elle ?

– Elle, c'est la petite amie de Nathan. Alexandra Price.

– Il a une petite amie ? s'étonna James. Je croyais que c'était toi qu'il voulait et personne d'autre !

– Disons qu'il était avec elle en attendant d'obtenir ce qu'il voulait réellement, et c'est justement cette situation confuse qui l'a poussée à agir de la sorte. Elle a mis le feu en ignorant que j'étais à l'intérieur.

– Quelle idiote.

– Oui, ce qu'elle a fait est complètement idiot, approuva Lily. La jalousie est une bien mauvaise conseillère.

– Et c'est là que le preux chevalier Smith est venu te sauver la vie ?

Lily esquissa une grimace.

– Il m'a très certainement sauvé la vie au risque de la sienne.

– Je suppose que je dois lui être reconnaissant.

– A vrai dire, non, tu n'es pas obligé, dit-elle en se redressant en position assise.

James parut évidemment très surpris, et Lily se passa nerveusement les mains dans les cheveux.

– Comme tu le sais, Nathan et moi avons travaillé en étroite collaboration ces dernières semaines. Ce que je ne savais pas, c'est qu'il sabotait mon travail, en réalité. Il corrompait mes prestataires et faisait fuiter des informations à nos concurrents pour mieux me venir en aide par la suite.

– Pourquoi est-ce qu'il ferait ça ?

– Nathan est... compliqué. Son côté rancunier l'a probablement poussé à se comporter de manière aussi sadique, mais il espérait surtout nous rapprocher de cette manière. Il pensait que ma gratitude me donnerait l'envie de nous donner une nouvelle chance.

– Il a presque réussi.

– Bien sûr que non. Je n'ai jamais été intéressé par lui.

– Et c'est pour cette raison que tu es sortie avec lui pendant tout ce temps, n'est-ce pas ?

Lily détourna le regard.

– Disons que moi aussi, j'ai du mal avec la solitude.

L'air coupable, James se redressa à son tour et l'embrassa pendant de tendres minutes. Quand il reprit la parole, cependant, ses mots n'avaient rien de cajoleur :

– Je vais casser les genoux de Smith dès que je rentre à Londres.

– Tu as promis, rappela-t-elle sévèrement.

– C'était avant de savoir ce qu'il t'avait fait.

James !

Il grommela quelque chose d'inintelligible, avant d'adopter une mine boudeuse.

– J'espère qu'il va rouiller longtemps en prison.

La jeune femme se gratta nerveusement la tête.

– Heu… J'ai… peut-être un tout petit peu décidé de ne dénoncer ni l'un ni l'autre.

James restant absolument estomaqué par sa décision, elle décida de l'expliquer :

– Si j'avais géré la situation d'une meilleure manière, ça ne serait pas arrivé. Nathan n'a pas tort quand il dit que je lui laissais de faux espoirs je me suis servie de lui. Je savais qu'il avait des sentiments pour moi, et que je n'en avais pas pour lui, mais j'avais tellement besoin de me reposer sur lui que je fermais les yeux. Et c'est ma passivité qui t'a coûté ta carrière.

– Tu ne veux pas t'accuser de la faim dans le monde aussi, tant que tu y es ?

Lily eut un petit rire.

– Je suis sérieuse.

– Et un poil égocentrique, tu ne trouves pas ? Tu t'accuses de tout sans en laisser pour les autres.

– C'est pas ça... Mais j'aurais dû être plus prudente. Je me sens stupide de ne pas avoir compris plus tôt que c'était lui, de lui avoir fait confiance aussi aveuglément. Si j'avais compris plus tôt ce qu'il mijotait, je n'aurais jamais été blessé et tu ne te serais jamais inquiété et tu ne serais jamais venu et…

– Et j'aurais probablement eu mon concours mais on ne se serait tout aussi probablement jamais embrassés.

Elle rougit un petit peu.

– Oui…

– Je ne dis pas que notre baiser valait la peine que tu te fasses brûler, juste que les choses sont telles qu'elles sont. On est inévitables. Le fait que j'ai raté le concours n'a rien à voir avec toi. Je ne regrette pas du tout la tournure qu'on prises les choses.

Ils s'embrassèrent.

– On est inévitables…

– Oui.

Elle sourit contre ses lèvres.

– Tu te souviens de la première fois qu'on s'est embrassés ?

– Je me souviens de toutes les fois où on s'est embrassés. De toutes les fois où je mourrais d'envie de t'embrasser, aussi. Comme le premier soir où tu as mangé à la maison.

– J'en avais tellement envie aussi.

– Je sais.

– Pourquoi n'as-tu rien fait ?

– J'avais peur que tu me gifles une troisième fois. Qui t'as appris à frapper, au fait ?

– Le Colonel Fitz.

– Encore lui. Faut qu'il arrête de vouloir envoyer tout le monde à l'hôpital, celui-là.

Elle s'esclaffa à nouveau.

– D'ailleurs, reprit James en regardant son bras, je trouve qu'ils t'ont libéré vachement tôt, au vu de la sévérité de la blessure. Tu es sortie le soir-même, si je ne me trompe pas ?

– J'ai demandé à être libérée. Je hais les hôpitaux. Ça m'évoque la mort et la maladie.

– Ah ? On est vraiment opposés sur pleins de points. Pour moi, c'est un lieu d'espoir. Tu y rentres désespéré et souffrant, et généralement tu en sors vigoureux et en meilleure santé.

Elle le regarda avec une pointe d'admiration dans les yeux.

– Tu vois toujours le bon côté des choses. J'aime bien ça, chez toi. Tu es toujours optimiste.

– Tu devrais essayer, c'est beaucoup plus facile.

Elle marqua une pause.

– Dis ?

– Hmm ?

– Pourquoi as-tu raté le concours les deux premières fois ?

James se tendit.

– Tu n'es pas obligé d'en parler, ajouta-t-elle aussitôt.

– Je sais. La première fois, c'était parce que j'étais trop déprimé pour donner de l'importance à quoi que ce soit. Je ne m'étais même pas présenté aux épreuves, d'ailleurs.

– Que s'était-il passé ?

– Je venais de rompre définitivement avec Emily, juste après l'avoir largué sur l'autel et, euh, disons que j'étais à ramasser à la petite cuillère.

Lily l'embrassa brièvement sur les lèvres, comme pour le réconforter.

– Je la déteste, pour le mal qu'elle t'a fait. Et je ne comprends pas comment tu fais pour être courtois malgré tout.

– Tout n'est pas si simple qu'il ne paraît. Emily a eu une enfance compliquée, et elle n'est pas… capable de mesurer le tort qu'elle peut causer aux autres.

– Pourquoi est-ce que quiconque voudrait quelqu'un comme elle dans sa vie ?

– Honnêtement ? Par compassion ou par désir.

– Hmm.

Pour quelle raison s'acharnait-elle à poser des questions dont elle ne voulait pas savoir la réponse ? Stupide Lily !

– La deuxième fois, c'était il y a deux ans. Tina m'avait enfin convaincue de reprendre mon stage, et ça se déroulait plutôt bien. Je me plongeais dans le travail pour oublier tout le reste, et ça me rendait bon dans ce que je faisais.

James marqua une pause, et quand il reprit la parole, tout changea. L'ambiance changea, le ton de sa voix changea, son regard changea, et Lily redoubla d'attention.

– Un jour – c'était juste après Noël –, j'étais de garde la nuit, et une personne a abandonné sur le seuil de l'hôpital un petit garçon, qui ne devait pas avoir plus de neuf ans ou dix. Il était chétif, n'avait littéralement que la peau sur les os, comme s'il n'avait rien mangé depuis des jours. Ce qui, comme je l'ai appris, était le cas. Il était dans un piteux état, ce qui le rongeait le rendait incapable d'ingurgiter quoi que ce soit. Il vomissait tout ce qu'il avalait immédiatement, et violemment. Mais crois-le ou non, ce n'était pas le pire. Sa peau était recouverte d'espèces de traces de brûlures violacées, et il respirait très difficilement.

– Qu'est-ce qu'il avait ?

– Je ne sais pas, Lily. Je ne sais pas. Je n'ai pas su le découvrir à temps.

Elle sentit son cœur se serrer.

– Tu m'as déjà parlé de lui, non ? C'est le petit garçon que tu n'as pas pu sauver. Comment s'appelait-il ?

– Lee.

James ne savait même pas pourquoi il se confiait à elle, alors qu'elle semblait s'être faite une raison sur leur séparation. A moins que ce soit précisément parce qu'elle s'était faite une raison qu'inconsciemment il lui donnait ce qu'elle voulait. Il ne savait pas. Mais il parlait. Partiellement parce qu'il en avait besoin. Partiellement parce qu'il ne pouvait s'empêcher de marchander des morceaux de secrets pour la paix d'esprit de Lily, encore.

Tu es fiancé. C'est un mariage de convenance.

Ellie est enceinte. Ce ne sont pas les miens.

Tu ne veux pas la quitter. Je ne peux pas la quitter.

C'était dingue, à la réflexion, qu'il lui révèle ce qu'il prenait tant de soin à cacher aux autres. Quand il y pensait, la jeune femme en savait plus sur sa réelle situation que deux de ses amis les plus proches. C'était dingue, car James ne la connaissait que depuis six mois et lui faisait déjà une confiance aveugle, au risque d'être complètement imprudent.

Elle l'embrassa sur la tempe.

– Je suis certaine que tu as fait ce que tu as pu pour lui.

– J'aurais aimé que ce soit le cas.

– Comment ça ?

– Lee était un Cracmol.

Lily eut l'air confus.

– Et alors ?

– Et alors les Cracmols ne relèvent pas du Ministère de la Magie. Ils ont le même statut que les Moldus.

– Je ne comprends toujours pas. Je sais que tu refuserais jamais de ne pas soigner quelqu'un simplement parce qu'il n'est pas un sorcier à part entière.

– Moi, non, en effet.

Lily fronça les sourcils. Puis comprit.

– Ne me dis pas que… ?

– Si. Dès que la direction de l'hôpital a su que Lee n'était pas un sorcier, ils l'ont fait transférer dans un établissement moldu. J'ai bien essayé de leur faire entendre que ses chances de survie et de guérison s'amoindriraient s'il n'était pas traité par nous, mais malgré ça, ils ne voulaient pas prendre en charge le traitement d'un individu qui ne relevait pas officiellement de notre monde. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'empêcher, sans grand succès.

Elle sentit ses yeux s'embuer.

– C'est horrible.

– Il n'a pas tenu longtemps, comme tu t'en doutes. J'ai passé mon temps libre avec lui par la suite, je suis resté à son chevet jusque la fin. Et je peux te dire que ça n'a pas été facile. J'ai tenté de l'aider comme je pouvais, mais sans antidotes, je ne pouvais que retarder l'inévitable et tenter de le rendre le moins douloureux possible.

Il marqua une pause, et reprit d'une voix extrêmement détachée.

– J'ai… J'ai été tenté d'abréger ses souffrances. J'ai été tenté de le tuer pour qu'il n'agonise plus. Un jour, je suis entré dans sa chambre la nuit, et je suis resté des heures à son chevet à le regarder cracher ses poumons. J'avais la baguette à la main, et je n'arrêtais pas de penser à quel point il serait facile de mettre un terme à tout ça. De le soulager. Pendant très longtemps, quand je fermais les yeux…

Il s'interrompit. Lily sentit un frisson lui parcourir le dos.

– Mais je n'ai rien fait, et je ne sais toujours pas si j'ai fait le bon choix.

– Bien sûr que si.

– Vraiment ? La mort de Lee est la chose la plus terrible et traumatisante que j'ai vue de ma vie. Tu m'as connu quand j'ai commencé à aller mieux, mais j'ai eu des heures sombres où je me faisais peur à moi-même. J'étais vraiment violent, contre moi, contre les autres. Il y a une bête féroce en moi qui crie au sang et à la vengeance, et qui me dévore de l'intérieur. Je ne sais pas ce que c'est. De la culpabilité, de la rage. Un mélange des deux.

Il y avait quelque chose de terrifiant chez James, d'inhabituellement glacial, accentué par le fait que la moitié de son visage était plongé dans l'obscurité, mais il sembla regagner de son humanité lorsque Lily le toucha timidement.

– Tu as pris la bonne décision.

– Vraiment ? Tu as déjà vu quelqu'un agoniser ?

– Non. Mais tu n'es pas un meurtrier.

Cette parole sembla surprendre James, qui referma la bouche et resta méditatif. Lily lui prit le visage entre les mains et le força à la regarder.

– Tu as fait le bon choix, insista-t-elle. Tu l'as laissé partir quand c'était son heure, et c'était la bonne chose à faire. Sa mort n'est pas de ta faute. S'il y a quelqu'un à blâmer, c'est le ministère. Comment pouvaient-ils penser que la médecine moldue pouvait soigner une maladie magique ?! Ils l'ont condamné.

– Lee n'était pas malade. Il était empoisonné.

Lily en resta bouche bée, désarçonnée par la révélation.

– Empoisonné ?

– Oui. Par quoi, comment ? J'en ai aucune idée. Le poison est quasiment impossible à décomposer, l'ingrédient principal extrêmement vicieux, et on ne sait toujours pas de quoi Lee est mort, on ne sait toujours pas ce qui l'a tué. Et depuis sa mort, je suis obsédé par ça. Je veux savoir ce qui a causé sa mort. J'ai besoin de le savoir.

– Est-ce que tu as des pistes ?

– Malheureusement, aucune. On a tenté plusieurs méthodes de distillation, sans succès. Et sans le matériel de pointe de l'hôpital, il était de toute manière difficile de faire des progrès rapides.

– « On » ?

– Tina et moi. Tina était ma formatrice à Sainte-Mangouste. Elle avait également été Soigneur stagiaire chez les Canons. C'est là que je l'ai d'abord connue, et c'est comme ça qu'elle a commencé à sortir avec Remus.

– Oh. OK.

Il y eut un silence. James se redressa en position assise.

– Je sais que ça ne le ramènera pas, mais j'ai besoin de savoir. Sans ça, je n'arriverai pas à faire mon deuil.

– As-tu été capable de retrouver la personne qui a déposé Lee ?

– Non.

Lily sentit qu'il mentait, mais n'insista pas.

– Un jour, j'ai eu un indice anonyme qui me suggérait de plonger le nez dans les transferts de Sainte Mangouste vers les hôpitaux moldus.

– Il y en avait d'autres ?

– Des dizaines, qui nous ont fait découvrir des dizaines et des dizaines d'autres cas. Tous empoisonnés, tous condamnés, tous déjà morts de la même manière. Des adultes, des enfants de tout le pays que rien ne semblait lier, exceptés trois détails : ils étaient Cracmols, avaient un passé inconnu… et étaient dotés d'yeux bleus.

– C'est bizarre…

– Définitivement. Sans entrer dans les détails, le poison détruit la connexion entre les acides, donc il nous était difficile de confirmer s'ils avaient un lien de sang. Mais ces yeux… ils sont reconnaissables entre mille. Leur forme, leur clarté et leur couleur est particulière.

– Donc quelqu'un s'en prendrait aux Cracmols d'une même famille ? Mais pourquoi ?

– J'ai quelques théories.

– Mais tu ne peux pas m'en parler, c'est ça ?

Il acquiesça.

– Qu'est-ce tu peux me dire ?

– Ce profil des victimes restait malheureusement un très maigre indice, et ne me permettait pas de remonter jusqu'à l'origine du mal. Pendant des semaines, je n'ai fait que répertorier des anonymes pour qui je ne pouvais rien faire.

– Tu as eu un second coup de chance ?

– A vrai dire, oui. Je m'informais par toutes les manières possibles sur les Cracmols, et j'en suis arrivé à interroger la plus décomplexée, et aussi peut-être la seule que je connaisse : Heidi.

– Heidi est une Cracmol ?

– Non, corrigea James. Elle peut utiliser certaines formes de magie, elle a d'ailleurs été scolarisée à Durmstrang, mais le flot de magie contenu dans son sang est insuffisant et en rend très difficile l'usage. Elle déteste utiliser ses pouvoirs car c'est très frustrant pour elle. Un peu comme si tu étais forcée de porter cent kilos. Possible, mais éreintant. Ses parents ont refusé de se résoudre à ce verdict et l'ont obligée à suivre une éducation normale. Ça a été un véritable calvaire, sept ans passés à tenter de compenser un manque naturel.

– Je ne savais pas. Elle a l'air tellement…

– Normale.

– Qu'est-ce que la normalité, à la réflexion ?

Elle reste silencieuse quelques instants.

– Heidi paraissait très intéressée par mes recherches, reprit James, et m'a demandé un jour un service en lien avec eux, qui demandait mon discrétion totale. Elle connaissait un petit garçon de neuf ans qui n'avait toujours pas développé de pouvoirs magiques, et dont la famille commence à s'impatienter. Elle ne voulait pas qu'il subisse ce qu'elle avait dû vivre. Les Callender sont une famille influente. Tu es née-moldue, tu as vu comment certaines familles te jugent à cause de ça. Imagine comment ils traitent ceux qui naissent parmi eux sans pouvoirs magiques. Imagine comment les familles de Sang-pur traitent ceux qui naissent parmi eux sans pouvoirs magiques.

– Ce doit être leur plus grande hantise.

– Exactement. Alors quand ils ont un enfant qui développe sa magie trop tard à leur goût, ils paniquent. Ils pensent qu'il a forcément un problème, et cherchent désespéramment des remèdes. Certains peuvent avoir des effets dramatiques. Il y a eu une vague d'empoisonnement au début du XXème siècle qui a incité le Ministère à promouvoir une loi obligeant les hôpitaux à tout mettre en œuvre pour "guérir" les retardataires.

– Mais vous n'y pouvez rien, non ?

– Non. On leur fait généralement passer des tests quelconques pour rassurer les parents. Une fois qu'ils ont une confirmation que leur gamin fonctionne tout à fait normalement, ils sont plus enclins à patienter. Être sorcier, moldu ou Cracmol… c'est naturel, ce n'est pas une maladie.

– Qui était le petit garçon ?

James conserva le silence.

– Je ne dirais rien, assura-t-elle.

Elle mourrait de curiosité, qu'elle devait doser afin que James ne se braque pas. Mais c'était bien difficile: étant donné qu'il était disposé à parler, elle voulait en profiter pour obtenir le plus d'informations possible. James la sonda du regard pendant presque une minute, comme s'il jaugeait son honnêteté, avant de poursuivre:

– Comme je te l'ai dit, Heidi réclamait notre plus grande discrétion. On a mis des mois après la rencontre avant de découvrir son identité.

Il hésita, puis révéla.

– Le petit garçon s'appelle Alioth.

– J'ai déjà entendu ce nom quelque part, murmura-t-elle pensivement.

Puis le déclic se fit dans son esprit.

– Ne me dis pas que c'est le petit frère d'Elinor ?

Il acquiesça

– Et donc… Oh. Oh.

Lily tenta de calmer l'excitation dans sa voix, et ne reprit la parole qu'une fois certaine de pouvoir maintenir un ton calme.

– Les yeux bleus caractéristiques dont tu me parlais, ceux de Lee et des autres victimes, ce sont les mêmes que ceux d'Ellie ?

– Et d'Al. Et donc de Mr Bell. Ce qui voulait dire que Lee et toutes les autres victimes étaient liés à eux.

Lily enfila la chemise de James, avant de se lever et de faire les cent pas. Ce dernier l'observait attentivement, mais la jeune femme ne laissait rien paraître. Elle réfléchissait, vite, fouillant dans les recoins de sa mémoire afin d'établir des connexions et des hypothèses.

– Est-ce qu'il va bien ? demanda-t-elle finalement en revenant s'asseoir en face de lui.

– Qui ?

– Alioth. Est-ce qu'il est en bonne santé ?

– Oui, il va bien. Et Ellie aussi. Leur sang ne présente aucune trace de poison. Je ne savais pas si les Bell étaient les prochaines victimes, les empoisonneurs, où s'ils avaient réellement quoi que ce soit à voir dans l'histoire, mais pour la première fois, j'avais une piste.

Il marqua une pause.

– J'ai enquêté pendant des mois, puis je suis parvenu à gagner la confiance d'Elinor, qui a accepté de m'aider à découvrir la vérité.

– A la condition que tu l'épouses ?

– Dans un premier temps, oui, il y avait un contrat. Elle m'aurait fait tuer sans sourciller si je ne faisais pas tout ce qu'elle voulait.

– Elle te faisait chanter ?

– Je la laissais me faire chanter. Il suffit de lui jeter un coup d'œil pour savoir qu'elle est parfaitement inoffensive. Elle aboie plus fort qu'elle ne mord.

Lily n'était absolument pas d'accord, mais elle garda ses réserves pour elle.

– Je lui ai donné ce qu'elle voulait en échange d'information. Ce qu'elle voulait était ma loyauté, et c'était un prix mince à payer.

– Ça reste du chantage.

– Elle m'a laissé une porte de sortie quand elle a appris qu'elle était enceinte. Ça ne pouvait évidemment pas être de moi, et elle ne m'a pas obligée à en assumer la responsabilité. Elle m'a sincèrement dit de m'en aller. C'est moi qui ai pris la décision de rester.

– Mais pourquoi ?

– Je te l'ai dit, ce qu'Elinor voulait de moi était ma loyauté. Elle voulait me faire confiance, mais elle n'y arrivait pas totalement. Les Bell sont très liés entre eux, et je lui demandais de trahir des secrets de famille. Je pense qu'inconsciemment elle voulait que je m'en aille pour ne plus avoir à être dans une telle position d'inconfort, mais je suis resté à ses côtés. Et ça a marqué le début de notre réelle collaboration. C'est à ce moment-là qu'elle est devenue mes yeux et mes oreilles chez les Bell. Et c'est la seule manière de découvrir ce qui est arrivé à Lee.

– Ça explique tellement de choses… Tu t'es mis dans de sacrés draps, James.

Elle se passa les mains dans les cheveux, et poussa un long soupir.

– Je ne peux pas la quitter car elle m'est essentielle dans cette enquête, mais aussi parce que je pense qu'elle est également en danger.

Lily repensa à la conversation qu'elle avait surprise entre James et Tom.

– Et qu'est-ce qui te fait dire qu'Elinor ne fait pas partie des bourreaux ?

– Parce que quand je lui ai apporté la preuve que quelqu'un décimait ses demi-frères et sœurs, elle a été extrêmement secouée. Elle a pleuré pendant ce qui semblait des heures, et quand elle s'est enfin calmée, elle a accepté de m'aider. Je n'ai vu qu'une seule autre personne s'investir dans autant dans cette affaire et être aussi déterminée à trouver la vérité.

– Qui ?

– Moi. Elle risque sa vie dans cette quête de vérité. Je n'ai aucun doute sur sa loyauté. Elle ne me trahirait jamais. J'ai autant besoin d'elle qu'elle a besoin de moi. Sa famille est folle, et je ne donne pas cher de sa peau si je l'abandonne.

– Je ne te demande pas d'abandonner Elinor, je te demande de me choisir moi.

– Ça revient au même.

– Pas du tout. Elle a besoin de ton aide, et je suis certaine que tu peux la lui apporter sans te sacrifier. Sans nous sacrifier. Il doit y avoir un moyen.

– C'est beaucoup plus compliqué que ça.

Lily l'observa quelques secondes.

– On pourrait la protéger. Elle pourrait rester chez moi, à Londres. Personne ne la soupçonnerait d'y être. Ma maison est une forteresse, je l'ai ensorcelée pour que les personnes indésirables n'y accèdent pas. J'y ai dressé les sorts les plus pointus en matière de sécurité.

– Pourquoi ?

Le regard de la jeune femme s'assombrit.

– Mon... ex a eu du mal à accepter la fin de notre relation. Il m'a harcelée pendant des mois, et je n'arrivais pas à lui faire entendre raison. J'étais absolument terrifiée. J'avais besoin de me protéger, de protéger Dorcas et Marlène, et je protégerai Ellie de la même manière, ajouta-t-elle avec détermination.

James hésita, puis révéla :

– C'est impossible. Elinor ne peut pas quitter Shortbourne.

– Pourquoi ? Si elle est en si grand danger au milieu de sa famille, pourquoi reste-t-elle là-bas ?

– Parce que le dénominateur commun de toutes les victimes est son père. Espionner Mr Bell est le seul moyen de savoir la vérité. Et ça peut prendre un temps indéterminé.

Lily eut un geste de recul.

– Je ne vais pas t'attendre tout ce temps.

– Je ne te demande pas de m'attendre.

– Qu'est-il arrivé cet après-midi, qui fait que tu veux rompre tout lien avec moi ? Es-tu en danger ?

– Je ne suis pas soupçonné, mais surveillé, admit James. Bell sait qu'il y a un traître dans son entourage, et je dois redoubler de prudence. Le moindre faux pas, et je suis mort, et tous mes proches sont morts. Et je ne veux pas qu'on te soupçonne d'en savoir plus que tu en sais vraiment. Je t'ai déjà égoïstement mis assez en danger comme ça. Ces personnes ne plaisantent pas.

– Je sais me défendre.

– Lily… tu n'as aucune idée de quoi sont capables ces gens. Je t'en ai parlé parce que tu mérites de savoir la vérité, mais aussi pour que tu restes sur tes gardes.

– Je vois. Merci pour ton honnêteté, James.

Ils s'enlacèrent.

– Tu mérites de savoir la vérité. Du moins, ce que je peux te dire.

– J'ai peur pour toi. J'ai tellement peur pour toi.

– J'ai survécu un an et demi. Je sais ce que je fais. Tout va bien se passer.

– T'es toujours si sûr de toi…

Elle lui prit les mains dans les siennes.

– Promets-moi que tu ne mettras pas ton nez là où tu ne devrais pas.

– C'est pourtant exactement ce que tu fais avec les Bell. C'est toujours « faites ce que je dis et pas ce que je fais », avec toi.

– Oui, concéda James. C'est vrai.

– Je ne suis pas obligée d'obéir.

– Je te demande de faire attention, pas de m'obéir.

Elle lui caressa la joue.

– Je veux t'aider.

– Tu ne peux pas.

– Allô ? Je suis excellente en potions. J'ai passé des concours, et je suis devenue Maître des potions à 19 ans. Bien sûr que je peux t'aider. Rien qu'avec cette potion. Je suis certaine que...

– J'ai dit non, trancha James. Tu ne ferais que te mettre, et me mettre en danger. Je préfère ne jamais connaître la vérité que de t'embarquer dans cette histoire.

Elle se mordit la lèvre inférieure.

– Je t'ai raconté une partie de la vérité parce que je te fais confiance, pas pour que tu joues aux détectives. Ne me le fais pas regretter.

– Et que comptes-tu faire si je refuse ?

– Tu sais ce que les Aurors font pour protéger leur enquête.

Elle secoua la tête.

– Tu n'oserais pas me faire ça. Je sais que tu ne me ferais jamais ça.

– Je le ferai, si cela voulait dire te maintenir en sécurité.

– Je ne te crois pas.

Ils se défièrent du regard, chacun fermement campé sur ses positions.

– Ne me mets pas à l'épreuve, supplia-t-il au bout d'un silence. S'il te plaît, Lily. Je n'ai pas envie de découvrir si j'en suis réellement capable.

Lily hésita longuement, puis finit par hocher la tête pour signifier sa résignation.

– D'accord, mentit-elle dans un souffle. Je promets de ne pas m'en mêler.