Chapitre 2 – Three years

Une lente inspiration.

Malgré l'odeur des gaz d'échappement, un fond de sel était perceptible dans l'air. Le vent transportait les effluves du port lointain comme les mouettes qui criaient en errant dans le ciel. Elle ouvrit les yeux, un sourire mangeant la moitié de son visage trop pâle en comparaison de celui des habitants de Polis. Il fut un temps où elle était comme eux, la peau hâlée, les cheveux éclaircis par le soleil, avec ces quelques grains de sable se logeant toujours dans ses chaussures. Aujourd'hui, elle était une citadine habillée de vêtements trop chauds pour les lieux et elle se désespérait d'avoir laissé au fond de sa valise sa paire de lunettes de soleil. Une main en casquette pour contrecarrer un peu l'éblouissement, elle chercha dans les alentours une figure connue. Raven avait promis de venir la chercher à la gare, mais comme toujours, elle semblait en retard. Pas réellement dérangée par l'attente, elle traversa la rue pour rejoindre un banc repéré un peu plus loin. Malgré les heures passées dans l'avion, elle était épuisée et l'idée de rester debout la fatiguait plus encore. Elle s'installa donc, valise coincée entre les jambes, et laissa pendre sa tête en arrière pour respirer encore l'air de la maison. Elle n'en revenait toujours pas d'être ici. Bien sûr, elle était bien revenue à quelques reprises pour les fêtes, mais ce n'était pas pareil. Ici, elle était là pour de bon. Pour une poignée d'années tout du moins. Le futur était encore incertain, mais elle se voyait bien continuer une partie de sa vie ici. Trouver une petite maison près de la propriété familiale, acquérir une décapotable, buller sur la plage,... Le programme semblait jouissif en comparaison de la grisaille d'Arkadia. Retrouver ses amis aussi. Elle s'en était bien fait de nouveaux à Arkadia, mais rien ne valait l'extension familiale de ses jeunes années.

Un coup de klaxon la sortit de sa rêverie et, lorsqu'elle se redressa, elle ne fut pas surprise de découvrir le vieux camion rouge de Raven. Malgré son grand âge, la voiture était bichonnée et ronronnait comme une jeunette grâce aux bons soins de la mécano. Elle se leva et tira sa valise derrière elle pour pouvoir la hisser avec difficultés sur le plateau. Raven étant Raven n'avait pas pris la peine de sortir pour la saluer, mais elle l'engloutit dans un câlin dès l'instant où elle se glissa dans la cabine.

" Griffin, c'que tu m'as manquée. J'ai cru qu'on ne te reverrait jamais ici."

" Raven, on s'est vues il y a trois semaines."

" Une éternité."

" L'âge te rend sentimentale."
" Chut, on ne parle pas du sujet tabou. Je suis toujours une jeune adulte indépendante et trop cool pour traîner avec une femme mariée comme toi. Je fais une exception juste parce que tu fais des Margherita d'enfer."
" Je savais que ton amour n'était que de l'opportunisme. Tu me brises le cœur."

Elle se prit au jeu et porta une main à son cœur en feignant d'être anéantie par le chagrin à cette révélation. Oui, il était vraiment bon d'être de retour à la maison.


L'après-midi avait justement été agrémentée de nombreuses Margherita. La fatigue avait été oubliée dès que Raven avait emprunté la route longeant la mer jusqu'à atteindre la propriété Griffin. Malgré toutes les discussions qui auraient pu se produire durant le trajet, un silence confortable avait régné dans la voiture. Clarke n'avait pas perdu une miette du paysage défilant sous ses yeux et la conductrice avait compris ce besoin de profiter pleinement du retour. C'était toutes des sensations que la blonde retrouvaient. Sensations qui ne firent que se multiplier lorsqu'ils empruntèrent l'allée menant à la maison. Malgré tout l'espace qui l'entourait, son aspect était plutôt modeste. Avoir d'énormes maisons n'était pas réellement utile à Arkadia. La majeure partie de l'année était passée à l'extérieur. Même l'hiver se bravait seulement vêtu d'un pull, éventuellement accompagnée d'un brasero sur la terrasse lors des journées vraiment froides. Elle fut soulagée de voir que la maison était toujours... Eh bien, la maison. C'était là où elle avait grandi, là où elle avait presque tout vécu. Les grandes décisions avaient été prises sous le grand arbre offrant un peu d'ombre à l'herbe tendre. Les premiers baisers échangés sur la balancelle. Les fêtes organisées autour de la piscine. Elle pouvait presque sentir l'odeur du charbon dans le barbecue. Voir sa mère vêtue d'un tablier proclamant qu'il valait mieux laisser les pinces à viandes aux chirurgiens. Encore une fois, Raven brisa ses pensées nostalgiques, mais cette fois en rabattant violemment la capuche de son sweat-shirt avant de s'enfuir en ricanant.

Les boissons étaient venues plus tard, après une bonne douche, et l'arrivée d'amis trop impatients. Ils avaient finis légèrement alcoolisés dans la piscine où enfin le rattrapage avait commencé.

" Quand arrive Bellamy ? "

Demande légitime de Lincoln.

" D'ici une semaine. Il devait régler quelques derniers dossiers avant son transfert. Il m'a dit de partir devant car il passerait tout son temps au boulot. "

Un léger mensonge n'avait jamais tué personne n'est-ce pas ? Clarke grimaça un peu, mais cela passa heureusement inaperçu. Bellamy allait bien être surbooké durant la semaine à venir, mais ce n'était pas parce qu'il ne serait pas présent qu'elle avait pris un vol plus tôt. Parfois, elle ressentait juste le besoin de prendre un peu le large. De vivre par elle-même. Bell ne s'en plaignait pas vraiment, ils partageaient quelque part cette envie.

" Ok, donc on va éviter d'être dans vos pattes quand il arrivera. Pas de fête avant que ces deux là aient pu évacuer leurs frustrations. "

" Très spirituel, Raven. "

" Lalalalalala, j'entends pas. J'entends pas. Je ne veux rien savoir sur la vie sexuelle de mon frère. "

Très satisfaite de son petit effet, la mécano adressa à Clarke un clin d'œil complice avant de poser un baiser mouillé sur la joue de Octavia pour la faire sortir un peu plus de ses gonds.

" T'es grande maintenant Blake Junior, tu devrais t'y être habituée. "

" Je ne pourrais JAMAIS m'habituer à ça. "
" Tout comme moi. Si je n'avais pas été ta coloc pendant deux ans, je penserais que tu vis par procuration Raven. "

" Nah, je m'assure juste que tu as toujours une vie saine et épanouie malgré la bague au doigt. C'est mon devoir de meilleure amie. "

" Raven ! Pitié, change de sujet. "

" Je ne pense vraiment pas que cela fasse partie de tes 'devoirs', Raven. "

" Je suis pourtant sûre d'avoir signé un contrat qui parlait de ça la nuit où Bellamy a- "

" RAVEN ! "

Une seconde plus tard, Octavia se jetait sur Raven pour lui enfoncer la tête sous l'eau et enfin la contraindre au silence. La bataille d'eau qui en suivit mis enfin un terme au sujet gênant pour le plus grand soulagement de la sœur comme de l'épouse. Les raisons étaient certes différentes, mais le résultat restait aussi plaisant pour l'une que pour l'autre.

Murphy qui au milieu de tout ça était resté plutôt calme termina son soda et se hissa avec souplesse hors de la piscine à la grande surprise de tous les autres. Il avait toujours été le plus calme de la bande. Celui qui se calait dans un coin et écoutait avec attention ce qui se disait avant de souffler une pique avec tout le naturel du monde. Il était comme un prédateur qui attendait le moment parfait pour frapper. Malgré tout, il restait un bon compagnon même si Clarke n'avait jamais eu avec lui une affinité particulière. Il était plus un pote par alliance qu'un réel ami pour elle. Elle ne ressentit donc pas la même déception que les autres à l'idée de le laisser partir si tôt.

" Nooon, nous abandonnes pas comme ça. "
" Désolé, mes autres meilleurs amis m'attendent pour une soirée plus marrante. "
" Bouh, faux-frère. "

" Encore heureux, j'aimerais pas partager ton ADN, Blake. "
" On peut au moins savoir qui on doit détester ? "

Murphy pris le temps de se sécher avant de lâcher sa bombe, la tête encore coincée dans le col de son t-shirt.

" Je dois voir Lex. "

Le silence qui régna soudain était sans équivoque tout comme le regard qu'il laissa planer sur le groupe. Clarke fut frappée par le malaise et elle eut bien du mal à mordre la question qui avait voulu s'échapper de ses lèvres. Une chose était sûre, il y avait une histoire sous le lourd sous-entendu de Murphy. Elle n'avait pas eu de mal à comprendre qu'il leur reprochait un probable manque de contact avec Lexa. Il termina de s'habiller rapidement et quand il se tourna à nouveau vers eux, son irritation avait disparue. Il n'était plus que le Murphy habituel avec sa moue renfrognée qu'ils avaient appris à identifier comme son expression réflexe.

" Content de te revoir à la maison, Clarke. Les gars, pizza chez Gustus comme d'habitude ce vendredi ? "
" Ouais, on se verra là-bas. Fais attention sur la route. "

Lincoln avait été le plus rapide à récupérer de ce moment tendu. Clarke n'avait quand à elle fait qu'esquisser un sourire qui s'éteignit dès que la portière de Murphy claqua. Elle attendit que son moteur ne soit plus qu'un lointain bourdonnement avant de faire face à Raven, de loin la plus susceptible de cracher le morceau.

" Qu'est-ce qu'il se passe ? Il y a un soucis avec Lexa ? "
" Tu nous as spécifiquement demandé de ne jamais t'en parler. "
" Maintenant, je vous le demande. "

" Clarke... "

" Non, Octavia. Si elle veut savoir, elle veut savoir. "

" Je ne pense pas que ce soit très utile. C'est du passé. "

" Raconte lui. "

Le soupir d'Octavia n'aida pas vraiment Clarke à retrouver sa patience. Cette histoire était beaucoup trop mystérieuse et elle pouvait déjà sentir son sang pulser plus fortement à ses tempes sous les pensées qui défilaient dans son esprit. L'attente lui faisait imaginer le pire.

" Après ton départ, Lexa... Elle s'est mise à être plus distante. On ne savait jamais exactement où elle était et elle déclinait la plupart de nos invitations. Et puis, le temps a passé. Plus vite qu'on ne le pensait. Un an plus tard, on a découvert que Murphy la voyait encore régulièrement. Ma réaction n'a pas été très...amicale, disons. Je ne comprenais pas pourquoi lui et pas moi. J'ai dit des trucs... Clarke, tu ne sais pas à quel point je regrette. "

Elle ne comprenait même pas pourquoi Octavia s'excusait auprès d'elle. C'était Lexa la personne lésée dans l'histoire et elle pouvait pas s'attendre à ce qu'elle fasse passer le message puisque les contacts entre elles étaient tout bonnement inexistants.

Voyant que Octavia n'irait pas plus loin, Raven pris la suite avec une gravité qui lui allait décidément bien mal.

" Je crois qu'elle ne nous a jamais vraiment pardonné de ne pas lui avoir dit que tu partais. Elle a dû penser qu'on te choisissait. Ce qui avec du recul était en quelque sorte le cas même si ce n'était pas volontaire. "

C'était quelque chose de difficile à avaler même si Clarke aurait voulu ne pas le montrer. Tout comme elle aurait voulu réussir à arrêter les questions qui filaient sans son consentement.

" Et depuis, vous ne l'avez plus vue ? En deux ans ? "
" Si. Juste comme ça, en passant. Pas récemment néanmoins. "

" Je l'ai croisée il y a quelques semaines dans un magasin. C'était bizarre. "

Lincoln attira toute l'attention sur lui avec ça.

" Pourquoi tu n'as rien dit ? "

" Tu l'as dit, O, c'est du passé. Je ne voulais pas remuer tout ça. "

" Bizarre comment ? "

Clarke fut aussi surprise que les autres de se rendre compte que c'était elle qui avait demandé cela.

" Comme si ce n'était pas Lexa. Elle a toujours eu ce sérieux un peu impressionnant, mais là elle était... Je ne sais pas... Robotique ? On a parlé un peu, elle souriait, mais c'était comme si tout ça, c'était mécanique. "

Et alors qu'ils méditaient tous sur cette nouvelle information, Clarke ne pouvait faire taire cette petite voix dans sa tête. C'est de TA faute.