Chapitre 5 - Almost
Circuler à nouveau dans les couloirs immaculés de Ark Medic était comme un deuxième retour à la maison. L'odeur omniprésente du désinfectant avait fait naître un sourire chaleureux sur les lèvres de Clarke, les souvenirs explosant dans son esprit à la vue de tant de familiarité. Peu de choses avaient changées. Quelques retouches de peinture, de nouvelles machines, une tête inconnue surplombant un corps vêtu de scrubs bleutés,... mais rien de réellement flagrant. C'était toujours la petite clinique de bord de mer dans laquelle elle avait grandi car sa mère était proche de la posséder. Elle avait passé un nombre incalculable de temps à se faufiler entre les infirmières, fuyant les fausses colères de Abigail quand elle la prenait en flagrant délit de voyeurisme innocent. Pour sa défense, Clarke avait toujours été fascinée par l'aisance avec laquelle sa mère agissait autour de ses patients. Elle était comme une toute puissante héroïne qu'elle avait la chance d'observer de près, toujours à l'affût d'un nouveau miracle. Tout n'était pas rose non plus. Les murs de l'hôpital accueillaient la vie, mais aussi la mort. A sept ans, elle avait constaté pour la première fois le poids d'une vie perdue pesant lourdement sur les épaules de sa mère. Elle n'avait jamais oublié le visage de l'homme venu après une rencontre fracassante avec sa planche de surf dans les vagues et la rapidité avec laquelle tout avait changé. Elle l'avait entraperçu sur le chemin d'une chambre d'observation, un épais bandage autour de la tête comme seul indicatif de son état. Il était souriant, flirtait ouvertement avec le personnel, et n'avait pas hésité à envoyer un clin d'œil en direction de la petite fille qu'elle était. Quelques heures plus tard, il n'était plus là. La commotion était plus grave qu'escomptée et il était mort sur la table d'opération sous le scalpel d'Abby. Cette nuit là, elle s'était lovée entre ses parents dans leur grand lit et avait pleuré longuement à cause de cette soudaine révélation. Elle pouvait tout perdre en un instant. Elle s'était alors juré de ne pas se laisser voler ainsi par la vie. Pas sans que la coupure soit faite de sa propre main, du moins. C'était une pensée vaine et puérile qu'elle avait vite oublié alors que d'autres préoccupations venaient avec la croissance. Mais, tout au fond d'elle, une braise était restée. Et, un jour, cette braise était redevenue flamme et l'avait poussée à commettre un acte qu'elle avait regretté trop tard.
Clarke chassa son amertume et l'afflux de souvenirs devenu soudainement bien trop douloureux. Elle se força à concentrer son regard sur le plafond, comptant mécaniquement les néons pour se tenir occupée. Lorsqu'elle atteint vingt, elle dû bien se résoudre à baisser les yeux pour regarder où elle allait. Elle arrivait à proximitéde la chambre où sa mère devait supposément être d'après l'hôtesse d'accueil et une autre paire de pieds approchait en contre-sens. Des pieds vêtus de bottines aux semelles chuintantes qui appartenaient à nul autre que Murphy. Elle ouvrit la bouche pour le saluer, mais il s'enfuit au moment même où leurs regards se croisèrent.
" Murphy ?! "
Cette attitude ne ressemblait en rien à celui qu'elle connaissait. Il n'avait pas semblé particulièrement joyeux lors de la petite fête improvisée autour de la piscine à son retour, mais elle ne pensait pas que cela était au point de la fuir ouvertement s'il venait à la croiser seul. Il aurait été plus dans son genre de l'ignorer, tout simplement. Son comportement était ici particulièrement suspicieux. Il lui cachait quelque chose, Clarke en avait la certitude. Et au vu de l'angoisse qui surgit de nulle part pour aller se loger dans son ventre, elle avait une petite idée sur la question. Submergée par la vague d'émotions, elle se lança à sa poursuite, mais rencontra une porte close qu'elle tenta vainement d'ouvrir. Cet idiot usait de son poids pour ne pas la laisser entrer. Cette absence de subtilité renforça plus encore la blonde dans son idée. Elle frappa la porte avec force, grimaçant quand la douleur lui chauffa la peau.
" Murphy, qu'est-ce que tu fiches ? Ouvre cette porte ! "
Elle se comportait de façon totalement irrationnelle, mais il lui était impossible d'ignorer sa peur. Son cœur battait trop fort dans sa poitrine à l'idée que quelque chose avait pu se produire. A l'idée que son dernier souvenir de Lexa puisse être cet instant partagé dans la suite nuptiale d'un mariage qu'elle avait cru vouloir de tout son cœur, mais que le temps effritait trop facilement. La résolution et la tristesse dans ces yeux verts l'avaient hantées trop longtemps déjà et l'urgence de la situation l'avait forcé à voir qu'elle ne pourrait pas vivre avec un tel fantôme pour le reste de sa vie. Trois ans l'avaient vu à peine vivre, alors plus ? Elle éleva le poing pour frapper, étouffant un juron en retenant son geste juste à temps quand sa mère apparu dans l'encadrement de la porte. Son visage était pris dans une moue qu'elle réservait aux situations compliquées, ces fois où elle ne savait pas exactement comment sa fille réagirait à ce qu'elle avait à dire. Clarke chassa un frisson quand une ligne de sueur glacée se traça dans son dos.
" Un peu de retenue, Clarke. "
Il y avait une réprimande dans sa voix, mais Abby était trop hésitante pour qu'elle soit réellement efficace. La blonde vu dans la courte inspiration qu'elle prit une tentative de se ressaisir, mais elle ne lui laissa pas le temps de parler, ni même d'aller au bout de son geste qui l'invitait à reculer dans le couloir.
" Je sais que tu me caches quelque chose ! Laisse-moi la voir ! "
Il y eut une étincelle mauvaise dans le regard d'Abby qui lui fit reconsidérer son attitude. Clarke savait qu'elle n'avait ici aucun droit. Elle ne pouvait pas s'imposer et encore moins exiger après ce qu'elle avait fait. Pourtant, il était hors de question qu'elle recule. Pas maintenant. Pas alors qu'elle était si proche.
" S'il te plaît... "
Elle baissa les yeux un instant, secouant cette vulnérabilité soudaine qu'elle détestait tellement entendre dans sa voix.
" J'ai besoin de la voir. "
Mais cette évidente faiblesse n'empêcha pas Abby de fermer la porte derrière elle. Elle s'y appuya, les mains croisées dans son dos et expira lourdement. Clarke osa un regard vers elle, pensant trouver chez sa mère une faiblesse à exploiter, mais elle n'en constata aucune. Le visage d'Abby était ouvert, mais déterminé. Peut-être avait-elle sous-estimé l'impact de son absence. Elle ne doutait pas que sa mère la choisirait toujours, là n'était pas la question, mais durant ces trois ans, elle avait dû rester en contact avec Lexa. Elle l'avait vu grandir, c'était logique. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'elle se montre aujourd'hui protectrice, s'interposant clairement maintenant que Clarke était si proche de rompre un silence radio qu'elle avait elle-même instigué.
" Son état n'est pas critique. Je veux la garder en observation pendant vingt-quatre heures, mais elle se remettra vite. "
Le soulagement dilua un peu l'angoisse, mais les mots n'étaient pas suffisants. Il faudrait à Clarke beaucoup plus pour calmer cette peur primale qu'elle ressentait. Elle devait la voir, la toucher, s'assurer qu'elle était toujours bien là. Qu'elle ne disparaîtrait pas comme le gentil surfeur l'avait fait une décennie plus tôt. Trop prise dans ses pensées, elle fut surprise de se sentir tirer dans une étreinte chaleureuse, les bras réconfortants de sa mère se refermant étroitement autour d'elle.
" Tu dois comprendre que je fais aussi ça pour ton bien. Lexa mérite mieux que des excuses données parce que tu as eu peur de la perdre alors qu'elle est coincée dans un lit d'hôpital. Vous avez toutes les deux besoin de temps pour que les choses soient bien faites. "
" Ça fait trois ans, maman. "
" Clarke. "
La blonde se laissa repousser doucement, acceptant finalement de croiser le regard insistant de sa mère quand celle-ci lui encadra le visage de ses mains.
" C'est comme si tu venais à peine de retrouver le chemin. Pendant ces trois ans, tu t'es perdue, et, maintenant, tu rentres à la maison. Crois-moi, tu as besoin de temps pour faire le point sur tout ce que tu as refoulé depuis ce jour. Le pardon ne doit pas venir que de Lexa. Toi aussi, tu dois faire la paix avec toi-même. "
