~II~

Il devait être plus de midi quand la police enfonça la porte de la morgue. Dès qu'elle céda sous le poids des assauts incessants, les flics se déversèrent comme une fourmilière grouillante à l'intérieur. Ils étaient peu d'armement, mais leur tactique reposait sur leur nombre. Ça empêcherait le voleur de s'échapper. Du moins, c'est ce que Del espérait de tout son cœur. Il espérait ne pas arriver trop tard mais il n'avait pas beaucoup d'espoir. Se déplacer jusqu'ici avait prit plus de temps que prévu, c'est ce qui avait toujours pénalisé les flics et qui les pénalisait encore. Mais il ne pouvait rien pour ça, c'était impossible de se téléporter aussi facilement d'un endroit à un autre. La technologie ne le permettait pas encore et ne le permettrait sans doute jamais. Du moins pas du temps où vivait le flic, les progrès technologiques n'avaient pas encore atteint ce point puisqu'ils galéraient encore avec les détecteurs de mensonges. C'était un gros handicap pour les flics et c'est de cette façon que plusieurs criminels leur avaient déjà filé entre les doigts. Le sergent Del demanda le silence à la fourmilière et se fit obéir tout de suite. C'était trop calme. Après quelques minutes de silence, un des jeunes agents de l'unité s'adressa au sergent.

« Chef, je crois bien qu'il n'y a personne.

- Chuut !

- Mais Chef... »

Il n'eut pas le temps de délibérer plus qu'un bruit sourd se fit entendre, faisant porter la main à la ceinture de tous les policiers les plus expérimentés. Les plus jeunes commençaient déjà à trembler, c'était leur première fois sur le terrain. Le sergent se dirigea sans hésiter vers la source du bruit, d'un pas aussi léger que possible. Malheureusement quand il arriva au niveau du bruit sourd, le silence se fit de nouveau. Le sergent se plaqua contre le mur, suivit de près par les autres agents. Le sergent se racla la gorge avant de s'exprimer d'une voix forte :

« Rendez vous, vous êtes cerné ! »

Pas de réponse. La voix du sergent se perdit dans le silence de la pièce. Del ne renonça pas pour autant, il attendrait tout de temps qu'il le faudrait si ça permettait de coffrer cette vermine. Un profanateur de tombes, rien de plus. Ou alors seulement quelqu'un qui voulait l'empêcher de mener à bien une enquête en cours. Les souvenirs de sa quasi nuit blanche la veille lui revinrent. Il s'agissait peut-être du meurtrier qui commençait à sévir dans les rues. Cette personne qui égorgeait des gens et les laissait pour mort dans des ruelles sombres et étroites. Sa gorge se serra et il déglutit difficilement. Lui aussi, il avait encore pas mal de progrès à faire niveau stratégique. Il aurait dut se douter qu'il s'agissait du meurtrier. Leurs armes légères ne devaient pas lui faire plus peur que ça, il lui suffirait de tuer le garde à l'entrée pour s'échapper. Del n'avait pas assez réfléchit à la portée de ses actes, il était en train de mettre ses agents en danger. Pendant une seconde, il pensa faire demi-tour mais sa conscience l'en empêcha. Il ne pouvait pas laisser ce voleur de cadavres sévir et emporter son trophée, sa dignité en prendrait un coup. Surtout après l'avoir provoqué de cette façon.

Alors qu'il s'y attendait le moins du monde, une personne s'avança vers eux les mains en l'air. Del n'y comprenait plus rien, alors que lui-même pensait abandonner quelques secondes avant voilà que le voleur se dénonçait tout seul. C'était une femme en blouse blanche qui semblait plus effrayée qu'autre chose. Ses genoux tremblaient, se heurtant au moindre de ses pas. Elle avait le teint tellement blême qu'on aurait pu penser qu'elle allait s'évanouir. Sa voix tremblait également quand elle s'exprima d'une voix blanche et terrorisée.

« J-Je vous en prie... Ne tirez pas ! »

Del s'approcha vers la jeune femme d'un air méfiant. Elle se comportait trop sagement pour que cela soit naturel, surtout en sachant qu'elle avait tout de même volé la morgue. Mais comment pouvait-il en être aussi sûr ? Peut-être qu'elle... Merde, le sergent venait tout juste de la reconnaître. C'était l'auteur de tous ses rapports d'autopsie et elle n'avait rien d'un voleur. Del baissa doucement son arme, demandant aux autres policiers de faire de même. Ils étaient incompétents, en plus d'arriver en retard ils avaient menacé une innocente. Il se sentait pathétique en cet instant-même, mais maintenant il fallait assumer ses erreurs, être responsable de ses actes maladroits. Il chercha longtemps les mots, puis il se décida enfin à parler.

« Il s'agit d'une erreur, je m'excuse...

- Vous l'avez manqué de peu, ajouta la jeune femme encore blême de peur, il s'est enfui juste avant votre arrivée. »


Rin ne put s'en empêcher, une fois dans les toilettes elle se mit à vomir. Elle avait un hématome douloureux au niveau des côtes et ça la faisait souffrir le martyr. Alors qu'elle pensait que le flot s'était tarit, il revint avec deux fois plus de violences. Au petit déjeuner de ce matin se joignit dans la cuvette sale un flot de sang. Elle aurait dut s'en douter, ses organes internes étaient touchés. Cette sale pute, elle n'y était pas allée de main morte avec elle. Enfin, c'était normal après tout... Elle espérait que ce soit bientôt fini, elle n'avait aucune envie qu'on la surprenne à cracher tripes et boyaux dans les toilettes sales du lycée. Ils se poseraient forcément des questions auxquelles Rin n'avait aucune envie de répondre. Constatant de nouveau que le flux s'était tarit, elle se décida à bouger légèrement. La douleur était de plus en plus forte et elle se tenait le ventre comme s'il risquait à tout moment de tomber sur le sol froid et humide. Elle allait essayer de se lever mais le bruit de la porte menant au couloir la fit se glacer sur place. Elle aurait du partir plus tôt, maintenant elle n'était plus seule. Pourtant, la seule chose que son esprit en panique trouva à faire ce fut de se lever rapidement et de tirer la chasse. Elle sentit la nausée refluer à cause du mouvement rapide mais elle réussi à le contenir. Prenant une grande inspiration après que tout le liquide rougeâtre ai disparu de la cuvette, elle saisit la poignée et la tourna. Elle s'arrêta net quand elle se retrouva face à un jeune homme blond ressemblant étrangement à son frère, sans pour autant que ça soit lui. Il semblait moins timide, même limite provoquant. Il était dans sa classe, elle s'en souvenait maintenant. Kenneth McCormick. Elle voulut lui sourire mais se rappela qu'elle venait de vomir et que ses dents ne devaient plus être très belles à voir. La blondinette se fit ensuite la réflexion que Kenny aurait pu choisir un autre toilette, puisque seulement le sien était occupé et les autres vides. Ses yeux bleus s'assombrirent quand elle croisa ceux du blond en parka orange.

« Que veux-tu ? Tu n'es pas ici seulement parce que tu veux aller aux toilettes, il y en a plein d'autre de libres.

- En effet. J'en sors tout juste. »

Rin recommença à blêmir, si c'était possible d'être plus blanche après avoir vomi aussi longtemps bien sûr. Elle sentit une autre crampe mais fit son possible pour ne pas y retourner. Pas devant Kenny. Remarque, s'il sortait tout juste des toilettes, il l'avait sûrement entendue vomir. Ça ne servait presque à rien de lui cacher s'il savait. La blondinette soupira, attendant le verdict final qu'allait prononcer le garçon blond. Il avait été plus perspicace qu'elle et il avait tout à fait le droit de lui poser des questions. Mais, s'il allait trop loin... Ça serait sa dernière question, quitte à ce qu'il ne connaisse jamais la réponse. Le fait que la porte s'ouvre de nouveau fit sursauter les deux occupants et Kenny n'eut d'autre choix que de pousser Rin à l'intérieur des toilettes dont elle venait de sortir. Elle allait protester mais le blond lui plaqua une main sur la bouche. Il ne pouvait pas la laisser lui échapper, il voulait des réponses. Pour lui, c'était important, peut-être même plus que la santé de la blonde. En parlant de sa santé, elle était devenue d'une pâleur cadavérique et se dirigeait à un rythme presque saccadé vers la cuvette. Pris au dépourvu, Kenny l'aida à se mettre bien en face de celle-ci et détourna le regard pour ne pas être tenté de faire pareil. Il avait beau mourir de temps à autre, il ne s'habituerait jamais à la souffrance des individus. Ça le rebutait plus qu'autre chose.

Le fait que l'on frappe à la porte des toilettes le fit légèrement sursauter, tout comme sa collègue qui ne semblait pas encore remise de tout ce sang qu'elle venait d'éjecter. Qui pouvait bien frapper aux seuls toilettes occupés alors qu'il y avait des places partout ? Quelqu'un qui l'aurait vu entrer ? Non, pourtant il était sûr d'avoir été discret et il ne tenait pas à ce que des rumeurs se répandent sur cette planche à pain et lui. Ça, c'était hors de question. On frappa une nouvelle fois aux WC et Kenny hésita à sortir pour foutre son poing dans la gueule de l'imprudent mais il entendit sa voix et se ravisa.

« Rin ? Tout va bien ? »

Len se tenait devant la porte, inquiet pour sa sœur. Elle, au contraire, n'en menait pas large. Elle était toujours au-dessus de la cuvette et jetait un regard interrogateur à Kenny, comme si elle se demandait ce qu'elle devait répondre. Elle pourrait hurler que le garçon l'avait enfermée dans les toilettes avec des intentions douteuses, mais elle ne savait pas ce dont serait capable Kenny si elle faisait ça. Si elle disait que tout allait bien et qu'elle n'allait pas tarder, elle se retrouverait confrontée aux questions du pauvre. Le dilemme était simple, mais elle se refusait à impliquer son frère dans ses affaires personnelles. Depuis le début elle agissait dans l'ombre et elle refusait catégoriquement que son frère soit au courant de la raison qui la poussait à rester trois heures dans la salle de bain. Non, elle ne lui dirait pas. Elle prit une grande inspiration, essayant de faire en sorte que sa voix ne tremble pas, malgré la quantité affolante de sang qu'elle venait de perdre.

« Tout va bien.

- Tu es sûre ? Je t'ai entendue vomir.

- C'est le repas de ce midi, ça ne passe pas correctement.

- Tu es certaine que tu n'as pas besoin d'aide ?

- Mais oui, s'énerva la blonde, je reviens dans peu de temps ! Pour l'instant j'aimerais juste avoir la paix. Je ne veux pas non plus que mon jumeau s'inquiète en m'entendant vomir alors que ce n'est pas si grave ! »

Len ne dit plus un mot même si ce n'était pas l'envie qui lui manquait. Il voulait l'aider, mais la perspective de l'avoir mise en colère lui nouait l'estomac. Il ne voulait pas qu'elle lui en veuille. Il se dépêcha donc de partir sans demander son reste, refermant délicatement la porte derrière lui. Dès que ce fut fait, Kenny ne put retenir son flot de questions plus longtemps, au grand désespoir de Rin qui n'eut d'autre choix que d'écouter en silence, pendant qu'une nouvelle vague remontait du fond de ses entrailles.

« Tu dois avoir un hématome sévère pour vomir comme ça. Qui te l'as fait ? »

La blonde refusa tout d'abord de répondre, ce qui eut pour effet de déstabiliser Kenny. Il n'avait pas l'habitude qu'une fille lui résiste, d'ordinaire elles tombaient rapidement dans ses bras et il pouvait obtenir tout ce qu'il voulait d'elles. Mais Rin n'était pas comme elles. Quand elle planta ses yeux dans ceux du blond, elle ne comprit pas ce que les autres pouvait lui trouver, tout comme à son frère d'ailleurs. C'était quoi cette folie de la blondeur dans un monde où ils se faisaient rares ? Encore, s'ils avaient été en France ou en Angleterre, Rin aurait compris puisqu'il y avait beaucoup de blonds là-bas mais ici, ça en devenait ridicule. Tout ça parce que le blond c'était rare. Elle voulut une nouvelle fois soupirer, mais elle se rendit compte que si elle le faisait elle allait vraiment se vider de tout son sang. Malgré tout, Kenny ne semblait pas abandonner car il revint à l'assaut avec une nouvelle question. Une question qui étrangement soulagea Rin.

« Je comprends que tu ne veuilles dénoncer personne de peur de représailles, mais j'ai déjà ma petite idée sur la question et je te demande juste de confirmer mes doutes.

- Et pourquoi je ferais ça ? Demanda la blonde d'une voix pâteuse.

- Parce que je t'ai vue discuter avec Wendy ce matin. »

Rin retint de justesse une exclamation de surprise. Ce garçon l'espionnait ou quoi ? Mais quel était son intérêt là-dedans ? La jeune fille revint soudain sur le nom. Wendy... Elle ne connaissait pas de Wendy, alors pourquoi est-ce qu'elle aurait discuté avec elle ce matin ? Le souvenir la frappa presque avec la même force qu'un coup de poing. Serait-il possible que la fameuse Wendy soit cette fille aux longs cheveux noirs qui était venue l'engueuler car elle rôdait trop près de son petit-ami ? Un sourire commença à s'étirer sur les lèvres fines de la blonde, doucement mais sûrement elle se dit qu'elle pourrait échapper facilement à cette situation embarrassante, et ce même si elle n'avait pas la moindre envie d'accuser qui que ce soit. Néanmoins, si ça attirait l'attention sur elle elle préférait rester muette, quoi que ce garçon puisse lui faire. De toute façon il ne pourrait pas faire pire que ce qu'elle comptait lui faire s'il osait la pousser dans ses retranchements.

« Wendy ? Répéta la jeune fille en faisant semblant de réfléchir. Je ne vois pas de qui tu parles.

- La petite-amie de Stan.

- Stan ?

- Oh euuh... Un ami qui m'est cher. Pour en revenir à Wendy, c'est une fille brune avec un air inquiétant sur le visage. Elle porte un béret rose. »

« Un ami » ? Rien que ça ? Rin avait du mal à y croire, à en juger par la réaction qu'il venait d'avoir, ce Stan devait être beaucoup plus important qu'un simple ami pour lui. Un meilleur ami ? Non, même là ça semblait encore un peu excessif. Mais si Stan était un garçon, c'était carrément bizarre qu'un autre garçon ai le béguin pour lui. En quelque sorte, la blondinette trouvait ça amusant. D'ailleurs elle aurait bien aimé l'emmerder encore un peu avec cette histoire, mais là elle avait mieux à faire. Elle reprit un visage neutre et parla d'une voix monocorde.

« Non, ce n'est pas elle qui m'a frappée.

- Alors qui ?

- Ce ne sont pas tes affaires.

- Trop tard, souffla Kenny d'un air enjôleur, tu viens de piquer ma curiosité.

- Fait gaffe, à jouer avec le feu tu vas finir par brûler vif.

- Ça ne me fait pas peur, j'ai déjà visité le paradis et même l'enfer.

- Ah bon ? Là c'est toi qui m'intrigue.

- Je ne dirais rien tant que tu n'auras pas parlé.

- Très bien, tu l'auras voulu. »

Kenny eut à peine le temps de voir la lame à crans d'arrêt que la blonde sortit de sa veste et encore moins le fait qu'elle le frappe en plein cœur sans aucune hésitation. Il était déjà mort des millions de fois, mais c'était bien la première fois qu'il mourrait de cette façon, aussi absurde soit-elle. Jamais une gamine de son âge n'avait essayé de le tuer, du moins pas volontairement. Kenny agrippa le poignet de la blonde, non décidé à se laisser avoir de la sorte. La mort attendrait, il devait absolument avoir une réponse à sa question. Il sourit à la jeune fille, malgré le sang qui commençait douloureusement à le faire grimacer. Rin détourna le regard, espérant silencieusement que le blondinet meurt rapidement, qu'elle puisse se concentrer de nouveau sur ses petites affaires personnelles. Mais le regard déterminé de Kenny la déstabilisa un peu. Pour ne pas carrément dire beaucoup.

« T-Tu... tu n'as pas peur de la mort ?

- Répond d'abord à.. ma... question... »

La blonde eut un bref instant d'hésitation. Devait-elle lui révéler un nom dont elle ne se souvenait plus ? Elle ne risquait plus rien de la part de Kenny maintenant, vu qu'il n'allait pas tarder à rendre son dernier soupir. Elle prit une grande inspiration et se lança, essayant tout de même de ne pas trop en dire. On n'était jamais trop prudents, sûrement y avait-il des oreilles indiscrètes qui se baladaient tranquillement dans le coin.

« Son nom de famille, c'était Dawson. Je ne me souviens plus de son prénom, désolée. Maintenant crève ! »


La pièce était sombre. Trop sombre. On n'y voyait presque rien sinon le reflet verdâtre qui se reflétait sur les murs et un éternel bruit d'eau dans un bocal. A priori aucune activité humaine ne se déroulait dans cette pièce sombre, bien qu'elle soit spacieuse, bien entretenue et qu'elle sente le formol à plein nez. Quoi de plus normal, à cause du bassin négligemment installé dans un coin ? L'obscurité laissa soudain place à la lumière, laissant entrer sur son passage deux personnes dont les bruits de pas martelaient rapidement le sol. Ils étaient en vive discussion et l'un d'eux tenaient un corps inanimé enroulé dans un large tissu blanc. Ils se déplacèrent jusqu'à la machine, commençant visiblement à s'énerver.

« Arrête ça Matt, c'est de la folie pure !

- A quoi ça sert d'être un talent prometteur de la science si je ne peux même pas sauver ceux que j'aime ?

- C'est trop tard, elle est morte.

- Bordel, il n'est jamais trop tard Mephesto c'est vous qui me l'avez appris.

- Enfin... Là ce n'est pas pareil ! Tu vas quand même essayer de ramener un mort à la vie ! »

Matt ne prit même pas le temps de répondre au plus vieux, il plongea le corps dans le bac pleine de formol. Le son que produisit le corps dans le bassin lui rappela malgré lui les jours heureux où il allait à la piscine municipale de South Park et qu'elle plongeait dans l'eau en riant. Un éclat de tristesse passa dans son regard, mais ça ne fit que renforcer sa détermination. Elle devait vivre. Elle était morte trop jeune et il y avait encore trop de choses qu'elle avait à vivre, sûrement même plus que lui. Mephesto porta son regard sur la jeune fille, à présent bien droite dans le bassin de formol. Ses longs cheveux châtains lui battaient les côtes d'un rythme régulier et il se surpris à pense qu'elle ne faisait que dormir. Le corps n'était pas beaucoup abîmé, on aurait presque dit qu'elle n'était jamais morte. Après peut-être qu'elle trempait déjà dans du formol, avant que Matt ne la récupère. Ça serait une explication logique. Le visage de la morte était serein, presque comme si elle allait se réveiller d'une longue sieste. Il comprit soudain la motivation de son collègue pour la ranimer et coula un regard plein de compassion vers lui. Matt ne lui accordait pas un regard, trop concentré sur la fille qui baignait dans le formol. A quoi pouvait-il bien penser, ses yeux bleus presque turquoises à cause des reflets verts du formol braqués sur le bassin ? Mephesto n'en avait pas la moindre idée, jamais le regard de Matt ne lui avait paru si énigmatique.

Matt se décida finalement à s'approcher du tableau de bord. Il appuya sur une dizaine de boutons dans un ordre qu'il avait lui-même prédéfini. Il eut un petit moment où il hésita, quand vint le moment de mettre la machine en route. Et si cela échouait ? Il n'aurait qu'un seul essai et si cela ne fonctionnait pas, il n'y aurait plus aucun espoir de revenir en arrière. Matt déglutit péniblement, sentant ses doigts trembler alors qu'il les approchaient dangereusement du bouton turquoise. Mephesto le regarda faire, tenté de le faire tout arrêter de peur de le voir s'exposer à un malheur bien plus grand que le bonheur qu'il semblait idéaliser, mais il se retint. On apprend de ses erreurs dit-on et, s'il arrivait à la ramener à la vie, la science aurait fait un grand saut en avant. Le seul qui aurait à perdre si cette machine refusait de coopérer, c'était Matt. Nul doute que si l'opération était un échec, il passerait de la science à la datura, ou une corde bien solide pour se pendre. Mephesto se fit la promesse silencieuse qu'il l'en empêcherait. Une brillante carrière attendait le jeune Matt et c'est cette raison qui l'avait poussé à le prendre pour apprenti même s'ils ne possédaient aucun lien de parenté. Il avait d'ailleurs renoncé depuis longtemps à lui faire adhérer à ses théories sur les postérieurs, bien à contre-cœur évidemment, mais pas à en faire un scientifique reconnu. S'il mettait fin à ses jours pour une expérience qui avait mal tourné, il s'en voudrait tout le reste de sa misérable vie. Tout ça parce qu'il aurait laissé filer la perle rare.

Matt prit une grande inspiration, essayant de chasser sa nervosité. Si ses doigts tremblaient, il ne pourrait pas presser le bouton. Il était bien trop petit, et ses doigts n'auraient aucun mal à presser le mauvais bouton. Dès qu'il estima s'être assez calmé pour avoir la maîtrise totale de ses gestes, il pressa le bouton. C'était en lui-même une épreuve qu'il venait de passer et il se recula rapidement pour admirer le résultat.

Tout d'abord rien ne se passa. Mephesto se préparait déjà à l'empêcher de faire une connerie mais un son de bulles l'interrompit. Il détourna les yeux de Matt pour les fixer sur le bassin. Le liquide circulait comme du sang dans des vaisseaux sanguins mais ce n'était pas suffisant pour rassurer les scientifiques déjà sur le bord des nerfs. Mephesto eut peur que Matt explose mais il resta tranquille, excessivement concentré sur le liquide verdâtre et le corps de la jeune fille. Soudain, Mephesto vit le visage de Matt se tordre imperceptiblement. Il reporta de nouveau son attention sur le bassin et remarqua que quelque chose clochait. Le cadavre se tenait dans une posture peu naturelle s'il avait été en vie. Cabré en arrière comme si un aimant avait été placé dans sa cage thoracique, même le plus souple des acrobates aurait mal aux côtes avec une telle posture. Matt se précipita sur le tableau de bord en constatant que ses doigts s'étaient remis à trembler. Il était stressé et ne pouvait pas se risquer à appuyer sur un bouton. Quelle idée d'avoir fait un cadran aussi petit ? Il se maudissait alors que le corps de la jeune fille se tordait encore plus, menaçant de se rompre. Matt se mordit la lèvre avec tellement de force qu'il se fit saigner. Mais cette tentative désespérée n'arriva pas à le calmer, loin de là.

Mephesto remarqua sa panique, soudain déboussolé. Que pouvait-il faire ? Son regard accrocha le disjoncteur et il courut rapidement jusqu'à lui. Il l'abaissa avec un soupir de soulagement. Toutes les lumières s'éteignirent, de même que celle émanant du bassin de formol. Un bruit aquatique leur indiqua que le corps avait repris sa position initiale et Matt se laissa doucement glisser à terre. Il en voulait au monde entier, mais il se contenta de lancer un regard noir à son associé qui, dans la noirceur qui les environnait, ne devait pas être très visible.

« Bordel de merde Mephesto, s'énerva-t-il, mais qu'est-ce que t'as foutu ?!

- Le corps allait se casser en deux, c'est ça que tu voulais ? »

Le silence se fit dans la pièce et Matt remarqua que sa lèvre saignait. Il avait envie de pleurer sur son échec, mais il en fut incapable. Mephesto avait raison, il n'était pas encore prêt pour ça. Il lui faudrait plus se renseigner pour obtenir de meilleurs résultats. Il avait tout bâclé, seulement car il pensait que la ramener à la vie serait une chose facile et rapide. Il s'était trop précipité, tout ça car il voulait la retrouver au plus vite. Mais l'on ne pouvait lutter contre les sentiments humains, elle lui manquait. Ça avait été très douloureux pour lui quand il avait vu son corps se tordre de cette manière. Il avait eut peur de la perdre une seconde fois. La menace de sûrement la perdre à tout jamais l'avait réveillé de sa torpeur. Il avait été trop idéaliste, il lui aurait fallu plus se renseigner sur le sujet. Il sentit la main rassurante de Mephesto s'appuyer sur son épaule. Sans réfléchir, il se dégagea. Il devinait sans peine ce que le savant allait lui dire. Il parla donc avant lui :

« Quoi que tu puisses dire, je ne renoncerais pas.

- Je ne m'y opposerais pas, c'est ton choix après tout.

- Hein ?! Tu disais pas ça tout à l'heure.

- J'ai changé d'avis. Je commence à te connaître, quand tu as une idée en tête c'est dur de te l'enlever ! Tu es têtu.

- Et j'ai encore beaucoup de choses à apprendre. Je vais mettre l'opération entre parenthèses, il me manque des éléments.

- Content de l'apprendre !

- Je vous interdis de lui greffer un autre postérieur pendant la nuit, je le verrais et ma colère sera terrible ! »

Mephesto sourit dans l'obscurité, content de voir que Matt n'avait rien perdu de sa joie de vivre. Il allait pouvoir se consacrer à d'autres projets maintenant que réanimer la jeune fille avait été un fiasco. Il n'y était pour rien et voir qu'il blaguait toujours avec autant de vivacité rassura un peu le plus vieux. Il s'en sortirait, il en était à présent certain. Ne restait plus qu'à... Alors qu'ils étaient presque arrivés à la porte, ils entendirent un bruit de verre brisé qui les inquiéta fortement mais, le temps qu'ils reviennent sur les lieux, le bassin de formol s'était déversé sur le sol et le cadavre avait disparu.


Len sortit des toilettes avec l'intime conviction que sa sœur ne faisait pas qu'y vomir ses tripes. Il avait vu des pieds de garçon sous la porte, et ça l'inquiétait plus qu'autre chose. Pourtant, il n'osait pas s'opposer à sa sœur qui avait déjà l'air bien en colère alors il était sorti des toilettes sans poser plus de questions. La confrontation avec le monde extérieur fut pour lui un choc. Trop de monde. Il ne s'y habituait pas et ne s'y habituerait sûrement jamais. Tout à l'heure il était avec Stan, Kyle et Cartman mais il se sentait tellement mal à l'aise qu'il avait prétexté le fait que sa sœur mettait trop de temps à son goût pour sortir des toilettes, s'attirant plusieurs regards moqueurs du gros.

Maintenant qu'il était sorti des toilettes, l'endroit qui le séparait des trois autres lui semblait trop volumineux. Il ne pouvait pas aller jusque là-bas, il s'en sentait incapable. Bien trop incapable. Et puis, comme il n'y avait plus Kenny dans le groupe, Len pensait que tous les prétextes seraient bons pour que les trois se moquent de lui. Ils suivraient l'avis du gros lard sans discuter si ça leur permettait de se marrer. Il ne se sentait en sécurité que lorsque que Kenny était là, il empêchait les blagues douteuses de l'atteindre. Du moins, il avait plus de répondant que Len et s'employait à veiller sur lui comme s'il était une petite chose fragile. Ce n'était pas pour lui déplaire, Rin avait exactement le même comportement avec lui. Enfin... pas tout à fait le même non plus puisque Kenny ne lui avait jamais planté les ongles dans son bras à cause du stress.

Avant qu'il n'ai réellement le temps de comprendre ce qu'il lui arrivait, une main attrapa son poignet et le tira vers le bas, le forçant à s'asseoir. Il suivit le mouvement sans réfléchir, trop déstabilisé pour réagir. Enfin, pas tant que ça puisqu'il eut l'automatisme de tourner la tête vers la personne qui venait de le tirer. C'était le prototype même de la gothique qui vénérait des cultes sataniques et qui ne pensait qu'à la mort. Sur le coup il voulut se relever et courir n'importe où pour ne pas avoir à rester en sa compagnie plus longtemps. Mais il se souvint des mots de sa jumelle et s'abstint de tout commentaire. Que pouvait-il bien faire d'autre d'ailleurs ? Autant essayer de faire connaissance, comme Kenny le lui avait chaudement conseillé la dernière fois. La gothique le devança, parlant d'une voix grave après avoir lâché une longue volute de fumée.

« Tu m'agaces à t'agiter dans tous les sens, tes genoux tremblent on dirait que t'a peur des autres.

- Je... Désolé, je ne voulais pas-

- Hernietta Biggle, enchantée.

- Euuh... Je suis...

- Pas la peine de gaspiller ta salive, je sais qui tu es. »

La gothique lâcha une autre longue volute de fumée avant de lui sourire, ce qui déstabilisa un peu le blond. Les gothiques savaient sourire ? C'était nouveau ça, même Hagane ne le faisait jamais quand il était encore au Japon. Elle tourna ensuite les pages d'un bouquin qu'elle avait sur les genoux et Len ne put s'empêcher d'y jeter un œil. Ce qu'il y vit lui fit froid dans le dos. Il avait raison, cette fille vénérait des cultes sataniques. La jeune fille surpris le regard qu'il dardait sur son livre et se dépêcha de le refermer. Len put lire le titre, Necronomicon, mais ce fut la seule chose qu'il fit de peur d'énerver la propriétaire du livre. Il la fixa de nouveau dans les yeux et au lieu de colère, il n'y lut que de l'intérêt. Il déglutit discrètement mais Henrietta ne sembla pas le remarquer.

« Ça t'intéresse le culte de Cthulhu ?

- Qu'est-ce que c'est ?

- Tu vois ce bouquin ? Demanda la gothique en lui posant le Necronomicon dans les mains. Bah c'est la base du culte. Si tu veux je te le prête pour que tu le lises, et puis après tu pourras rejoindre notre culte ! On fait une réunion dans ma chambre dans quelques jours, tu viendras ? »

Len ne put s'empêcher de se dire qu'il avait fait la plus grosse connerie de sa vie. Il aurait dut se sauver tant qu'il en était encore temps mais il avait été trop couard pour bouger. Il regarda le Necronomicon qui reposait entre ses mains, regarda de nouveau Henrietta, puis reporta de nouveau son attention sur le livre. Que faire ? Ça l'engageait vraiment à quelque chose s'il acceptait ? Après tout, peut-être que c'était sympa de parler d'un culte comme ça avec des amis, ça devait meubler pas mal de conversations. En parlant d'amis, si ça se trouve Henrietta en avait quelques uns et Len se sentirait intégré au groupe s'il le lisait. Il fit un large sourire à la brune, soudain convaincu.

« Avec plaisir, ce soir je l'aurais sûrement lu ! »


Len était assis sur son lit, le livre d'Henrietta entre les mains. Il était absorbé par sa lecture, cette histoire le fascinait vraiment à un point inimaginable. Il dévorait les pages comme si c'était un super bon bouquin et qu'il le tenait en haleine. Il le tenait d'ailleurs tellement en haleine qu'il sursauta en entendant sa jumelle claquer la porte en entrant dans sa chambre. Quand il leva les yeux du bouquin, ce fut plus fort que lui et il poussa un soupir de soulagement. Il voulut lui sourire, mais il vit bien qu'elle était très énervée alors il s'abstint. Elle s'assit à côté de lui sur son lit et s'appuya contre le mur avant de lâcher un soupir d'épuisement.

« Kenny me fait vraiment chier. Je comprend pas pourquoi tu traînes avec ce type !

- Kenny ? Arrête Rin, il est sympa !

- Tu sais qu'on raconte qu'il a déjà couché avec la plupart des lycéens de l'établissement, garçons compris ?

- Et alors ?

- T'as pas peur toi ?

- Il me sautera pas dessus, il sait très bien que je n'aime pas les garçons.

- Ça, tu n'en sais rien. Tu le connais depuis peu de temps, il fait peut-être le gentil mais...

- Arrête ta parano Rin ! Si t'es là pour ça tu peux te barrer tout de suite ! »

Il y eut un court silence pendant lequel Rin observa son frère sans savoir quoi répliquer. De toute façon, il n'y avait rien d'autre à dire sur ce fils de pute puisqu'il avait à présent rejoins l'enfer. Du moins, Rin l'espérait, à force de se mêler de ce qui ne le regardait pas il n'avait eut que ce qu'il méritait. Bon débarras ! Les yeux de la blonde glissèrent sur le livre de son frère et elle en lut le titre. « Necronomicon » ? Bizarrement, ça lui disait quelque chose. Elle devait avoir fait des recherches là-dessus, oui ça devait être ça. Au cas où, elle se décida à poser la question.

« Il a l'air cool ton livre, il parle de quoi ? »

Réalisant que sa jumelle portait un peu trop d'attention au livre d'Henrietta, Len le retira de sa vue rapidement.

« Rien d'important.

- Quoi ? Mais pourtant ça avait l'air de te passionner !

- J'crois pas qu'on ai les mêmes goûts littéraires.

- Bon ok, tu as raison, je te laisse tranquille ! »

Elle sortit de la chambre aussi rapidement qu'elle était venue, sous le regard interrogatif de Len. Mais c'était quoi au juste son problème ? Len ne se posa pas plus la question et retourna à sa lecture. De toute façon, il ne comprendrait jamais rien au fonctionnement des filles, rien qu'en écoutant Kenny il se rendait compte que c'était compliqué.

Rin était appuyée contre la porte de la chambre de son frère après l'avoir refermée. Elle regardait ses pieds d'un air sombre. Elle avait réalisé ça quand elle était en train de parler avec Len tout à l'heure. Elle avait encore du sang de Kenny sur la chaussure. C'était ce qui l'avait décidée à sortir en vitesse, de peur que son jumeau ne le remarque et ne prenne peur. C'était la seule personne en qui elle avait réellement confiance et elle refusait de le perdre pour quelque chose d'aussi con qu'un peu de sang sur sa chaussure. Pourtant, le livre de son frère l'intéressait vraiment. Elle ne se souvenait plus où elle avait vu le signe gravé sur la couverture mais ça ne lui présageait rien de bon. Elle tapa légèrement le talon de sa chaussure contre le sol avant de se décoller de la porte et de se diriger d'un pas lent vers la salle de bain. Elle avait une chaussure à astiquer.