Chapitre 3
Daryl poussa la porte de la maison, doucement.
Il était presque entièrement couvert de sang. Il venait de passer plusieurs heures à massacrer tous les rôdeurs qu'il avait pu trouver. Après quelques temps, il s'était calmé et avait fait la route inverse pour retrouver la maison.
Il n'avait pas pleuré. Il avait l'habitude de libérer son chagrin dans la violence, la colère. Tout casser.
Après avoir libéré toute cette émotion, il s'en était voulu d'avoir laissé Beth seule. Elle était peut-être partie, totalement vulnérable. Il avait des frissons à la seule idée de la perdre.
OoOoO
La maison était calme. Rien n'avait bougé. Il fit le tour des pièces et entra finalement dans le bar.
Beth était là, par terre, inconsciente. Il se précipita vers elle.
- Beth !
Il s'agenouilla et vérifia qu'elle respirait encore. C'était le cas. Elle n'était pas morte. Il ressentit un soulagement énorme en prenant son pouls. Elle était en vie.
Il la prit dans ses bras et la porta jusque dans le lit de la plus grande chambre, celle qu'il lui avait montrée quelques heures plus tôt. Il remonta la couverture sur elle et vérifia qu'elle n'avait pas été mordue. Aucune trace d'attaque.
- Putain, Beth, mais qu'est-ce que t'as foutu ?
Il redescendit au bar, pour tenter de comprendre. Ce fut rapide. Il constata que trois bouteilles avaient été ouvertes. Deux avaient été complètement vidées et la dernière n'était plus qu'à moitié remplie. Un verre était renversé, mais pas cassé. De l'alcool avait coulé sur le bar.
Il connaissait ce tableau. Son père était un ivrogne. Il avait souvent retrouvé son propre salon dans cet état.
Elle avait bu, encore et encore, jusqu'à tomber dans le coma.
Il connaissait la gravité de la situation. Elle pouvait se réveiller dans deux heures, comme dans deux mois, sauf qu'il n'avait pas les instruments nécessaires pour la garder en vie jusque là.
Il se maudit de l'avoir laissée seule. Il la maudit elle, aussi, d'avoir été aussi inconséquente. Elle qui n'avait pratiquement jamais bu avant, le résultat d'un tel carnage serait probablement catastrophique.
Il balança les bouteilles par terre et cria.
- Quelle gamine, elle s'est condamnée toute seule.
Puis il s'effondra et pleura.
Il pouvait passer outre le fait qu'elle ne l'aimait pas vraiment. Il pouvait supporter la solitude et le rejet. Mais pas la culpabilité. La culpabilité était la pire des sensations. Il s'en voulait comme jamais, il se haïssait de l'avoir abandonnée. Et il le savait, si Beth mourrait, il se le reprocherait pour toujours.
OoOoO
Il remonta et vérifia son état. Elle avait le teint blanc, mais elle respirait. Elle allait mal, mais elle était en vie.
Il posa sa main sur son front, elle semblait avoir de la fièvre, ce qui n'avait pas beaucoup de sens. Il alla lui chercher un gant de toilette et le mouilla d'eau glacée. Lorsqu'il le posa sur son front, il lui sembla qu'elle se détendit, mais ce n'était probablement qu'une illusion.
OoOoO
Il barricada la maison, mieux qu'il ne l'avait fait avec toutes les autres jusqu'ici. Il ne savait pas combien de temps ils allaient rester, il préférait donc prendre toutes les précautions nécessaires.
Il installa une alarme, vérifia les alentours. Si aucune horde ne passait, la maison était sûre. Mais ils n'étaient jamais à l'abri d'une horde.
OoOoO
Deux jours passèrent. L'état de Beth restait le même. Daryl s'occupait comme il pouvait pour oublier son inquiétude plus grande chaque jour.
Il donnait régulièrement de l'eau à Beth, en la lui faisant couler dans la bouche. Mais la majorité du liquide ressortait. Et pour la nourriture, il n'avait aucune solution. Si les hôpitaux avaient encore été de garde, on l'aurait mise sous perfusion, et elle aurait pu rester ainsi plusieurs semaines. Mais sans ça, elle se déshydraterait rapidement et mourrait.
Daryl décida alors d'aller explorer les alentours du hameau de maisons pour voir s'il pouvait trouver des médicaments, ou des perfusions.
Il prépara son sac et laissa un mot à Beth au cas où elle se réveillerait :
"Beth, tu es dans le coma depuis trois jours. Je suis parti à la recherche de quelque chose qui pourrait t'aider. Si tu te réveilles, bois, mange et attends-moi. Je ne t'abandonnerai pas. Daryl."
A côté du mot, Daryl avait déposé deux bouteilles d'eau et assez de nourriture pour cinq personnes affamées.
Il déposa un baiser sur son front et se mit en route.
Il refusait de la voir mourir. Elle ne mourrait pas aussi bêtement, il se le jura.
OoOoO
Il marcha plusieurs heures, sans rien trouver. C'était toujours les mêmes paysages : la forêt, une ligne de chemin de fer désaffectée, un petit groupe de maisons et des rôdeurs.
Il poussa plus loin que ce qu'il avait prévu au départ. Il ne pouvait pas revenir sans rien. Il s'interdisait de penser à Beth, se concentrant sur les traces qu'il trouvait. Homme, rôdeurs, animaux.
Il fouilla plusieurs maisons, mais ne trouva rien d'intéressant. La plupart avait été dévalisées. Certaines contenaient des scènes atroces : des cadavres d'enfant, du sang sur tous les murs, des messages de désespoir,...
Daryl se dit qu'ils avaient eu de la chance, jusqu'ici. Beth n'avait pas encore eu à voir ça. Il espéra qu'elle n'aurait jamais à le voir, puis se reconcentra sur son objectif.
OoOoO
Après deux heures de plus, il trouva une maison de repos. Il eut un espoir en poussant la porte. Il trouverait probablement quelque chose là-dedans.
Il y avait des cadavres, des rôdeurs. Il les tua sans réfléchir et fouilla les pièces un par une.
La pharmacie était bien remplie. Antibiotiques, bouteilles à oxygène, médicaments en tout genre. Il prit tout ce qu'il pensait être nécessaire.
Il allait s'en aller mais son attention fut retenue par un frigo. Il l'ouvrit. Il ne fonctionnait plus mais il esquissa un sourire lorsqu'il découvrit qu'il y avait là-dedans assez de perfusions pour tous les vieux de l'hôpital.
Il les vérifia, une à une. Toutes périmées. Il s'énerva et les jeta à terre. Tout ce chemin pour ça.
Mais quand il eut vidé le frigo en balançant toutes les perfusions à gauche ou à droite, il découvrit une petite porte, cachée derrière. Il l'ouvrit. Encore des perfusions. Sans trop d'espoir, il en attrapa une, vérifia la date.
Et il sourit. Parce qu'il y avait devant lui quatre perfusions utilisables, pas encore périmées.
Il sourit, parce que, désormais, il savait qu'il pouvait sauver Beth.
OoOoO
Beth ouvrit les yeux, lentement. Elle avait l'impression que quelqu'un jouait de la batterie avec sa tête tellement elle avait mal au crâne.
Elle se redressa et se frotta les yeux. Sa vision était encore floue et ses souvenirs se bousculaient dans sa tête.
Elle poussa la couverture et s'assit. Elle toucha son front, il était humide. Elle regarda autour d'elle. Peu à peu, tout lui revint. L'apocalypse, la mort de son père, Daryl, la dispute, l'alcool. Elle reconnut le lit à baldaquin de la chambre et comprit que Daryl l'y avait transportée. Elle l'appela.
- Daryl ?
Pas de réponse. Elle réessaya, plus fort.
- Daryl ? Je suis réveillée.
Silence.
Elle était morte de faim. Elle chercha à se lever, mais sa tête tournait et elle fut obligée de se rasseoir. C'est là que ses yeux se posèrent sur le mot.
Elle le lit et ses yeux s'embrumèrent. Elle essuya ses yeux du revers de la manche et redéposa le mot. Elle but, mangea, comme il le lui avait demandé. Elle sentait qu'elle reprenait des forces et elle aimait ça. Elle mangea pratiquement tout ce qu'il lui avait laissé et but une bouteille d'eau entière.
Elle se leva et se dirigea vers la salle de bains. Elle se rafraîchit et enfila d'autres vêtements. Elle se regarda dans le miroir. Elle avait le teint livide et les yeux vitreux.
- Ok, Beth, c'est pas fameux tout ça.
Elle passa une couverture autour d'elle, prit le mot de Daryl et descendit. La maison était silencieuse. Elle regarda dehors, Daryl avait installé des barrières et des piquets.
Elle baissa les yeux. Elle imaginait ce que devait ressentir son ami. Elle lui avait d'abord brisé le cœur, puis avait fait une connerie, et au final, c'est encore lui qui avait dû s'occuper d'elle. Elle, la petite princesse pourrie gâtée. Elle se sentit ridicule, sur le moment. Elle aurait voulu courir à travers la forêt pour retrouver Daryl et s'excuser de son comportement, mais c'était trop tard. Elle n'avait rien de mieux à faire qu'attendre.
OoOoO
Elle attendit plusieurs heures, mais toujours pas de nouvelles de Daryl. Elle prépara ses affaires, pour pouvoir partir quand il reviendrait. Elle ne voulait plus rester là.
Elle posa son sac sur une chaise et relut le mot plusieurs fois. L'écriture était soignée. Daryl n'avait probablement pas écrit ça sans y faire attention. Il avait choisi ses mots. Elle le serra contre elle. Elle l'aimait, réellement, et se détestait de lui avoir dit le contraire. Il devait probablement penser qu'elle jouait avec son cœur, qu'elle se servait de lui, mais ce n'était pas le cas. Elle ne voulait pas juste s'amuser. Il était bien plus que ça, bien plus qu'un jouet, il était son ange protecteur et elle l'aimait de toutes les fibres de son corps. Elle espérait ne pas avoir tout gâché pour toujours. Ce mot lui redonnait de l'espoir. Il n'avait pas écrit qu'il l'aimait, mais il avait écrit qu'il ne la laisserait pas tomber. C'était pratiquement la même chose.
OoOoO
Elle ouvrit encore une conserve de thon et la mangea à petites bouchées.
Elle s'ennuyait et s'inquiétait pour Daryl. Elle ne savait pas combien de temps s'était écoulé entre son départ et son réveil, mais elle attendait maintenant depuis fort longtemps et commençait à paniquer. Et s'il lui était arrivé quelque chose ?
Alors qu'elle y pensait, elle entendit un bruit métallique. L'alarme ! Elle regarda par la fenêtre. Un rôdeur s'avançait vers la maison.
Elle ouvrit la porte et sortit son couteau. Elle s'apprêtait à tuer le rôdeur, mais un deuxième arriva derrière elle et elle cria de surprise. Avec toute la peine du monde, elle parvint à les tuer tous les deux, sans se faire mordre. Mais ses cris et les bruits des rôdeurs affamés avaient averti tous ceux des environs. Ils arrivaient maintenant de tous les côtés et l'avaient repérée. Il y en avait peut-être vingt, ou trente, elle ne savait pas. Dans la panique, elle se réfugia dans la maison, ferma la porte et s'accorda trois secondes de réflexion. Elle n'avait pas le choix, il fallait qu'elle parte. Elle attrapa son sac à dos et un marqueur qui traînait là. Probablement celui que Daryl avait utilisé. Faute de mieux, elle écrivit rapidement sur la table :
"Daryl. Horde. J dois partir. Terminus. Beth."
Elle eut tout juste le temps d'encore inscrire un petit cœur à côté de son nom, puis elle se précipita hors de la maison et se mit à courir aussi vite qu'elle pouvait. Elle tua deux rôdeurs qui lui barraient le passage et s'éloigna autant qu'elle put de la maison.
Elle ne regardait pas derrière elle et sprintait sans s'arrêter. Elle avait peur. Pour elle, pour Daryl. Elle ne savait pas où il était, ni même s'il allait bien et encore moins comment elle allait pouvoir survivre sans lui.
OoOoO
Elle slaloma à travers la forêt pour semer les rôdeurs. Elle savait qu'elle finirait par leur échapper si elle courrait suffisamment longtemps. Elle l'avait déjà fait.
Elle tomba sur une route et décida de la longer. Elle se cacha en lisière de forêt et poursuivit sa course en espérant trouver un panneau Terminus.
Elle rencontra encore quelques rôdeurs mais les tua facilement. Ils étaient peu nombreux, et jusqu'ici, elle avait eu de la chance.
Elle finit par trouver un panneau et s'arrêta quelques minutes. Elle regarda autour d'elle et soupira de soulagement. Elle était seule. Elle avait peur, mais elle avait au moins semé les rôdeurs. C'était déjà un point positif.
Elle examina le panneau, c'était exactement le même que le précédent. Elle se demanda si elle était au même endroit et observa les alentours. Non, ce n'était pas le cas.
Elle décida de reprendre sa route, mais en marchant, cette fois. Elle avait besoin de se reposer.
OoOoO
Pendant qu'elle marchait, elle ne pouvait s'empêcher de penser à Daryl. Elle pria le ciel pour pouvoir le revoir un jour et se mit à pleurer. Elle était seule, sans défense. Elle était faible. Elle s'énerva sur son comportement. Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Boire ne résout jamais rien, elle en avait eu la preuve parfaite avec son père.
Alors qu'elle se maudissait, elle n'entendit même pas la voiture approcher. Ce n'est que quand elle s'arrêta à sa hauteur qu'elle l'aperçut.
Elle eut à peine le temps de se demander quoi, que quatre mains la tirèrent à l'intérieur et lui passèrent un sac en tissu sur la tête. Elle cria mais une main lui barra la bouche. Elle la mordit, comme par instinct. Un homme hurla.
- Aaah ! Putain, elle m'a mordu.
Beth se remit à hurler. Elle se débattait mais d'autres mains la tenaient fermement. Elle entendit soudain une voix féminine qui venait de l'avant de la voiture.
- Laisse-la crier. Personne ne l'entend.
Beth se tut. Elle hurla encore une fois, mais la femme avait raison, ça ne servait à rien. Elle était seule. Daryl n'était plus là pour la sauver, cette fois.
OoOoO
Daryl courut sur le dernier kilomètre, trop inquiet pour Beth.
Lorsqu'il sortit de la forêt, il eut un choc. Il y avait des rôdeurs partout, les barrières qu'il avait installées étaient cassées, la porte était grande ouverte. Il fut soudain pris de panique.
- Beth !
Il courut jusqu'à la maison, tuant tous les rôdeurs qu'il pouvait, s'enferma à l'intérieur et condamna la porte avec deux canapés. Il tua les rôdeurs à l'intérieur et monta les marches de l'escalier quatre à quatre. Il ouvrit violemment la porte de la chambre où il avait laissé Beth à peine une journée plus tôt. Rien. Elle était vide. Le mot, la nourriture, tout avait disparu. Et il n'y avait pas de sang.
Il courut dans toute la maison en criant.
- Beth ! Beth !
Les rôdeurs s'agglutinaient devant la porte, mais il s'en moquait, il voulait savoir où elle était.
Il fouilla la baraque de fond en comble, rien.
Puis il tomba sur la table de la cuisine. Il observa les mots à peine lisibles pendant une bonne minute. Il percevait l'angoisse dans l'écriture de Beth. Elle tremblait lorsqu'elle avait écrit ce mot.
Le marqueur était encore ouvert, par terre. Il le ramassa. Il n'était pas encore sec, Beth n'avait pas dû partir il y a très longtemps.
OoOoO
Daryl abandonna tout ce qui n'était plus nécessaire. Elle était réveillée maintenant, elle n'avait plus besoin de quatre perfusions. Il en garda une et ramassa le reste de ses affaires.
Il sortit par derrière et se mit immédiatement à la recherche de ses traces. Il les trouva et se mit à courir. Vite.
Il avait peur. Pas pour lui, non. Pour elle. Elle était seule, sans défense. Il refusait de la perdre.
Il courut comme s'il avait eu le diable aux trousses. Il suivit ses traces longtemps, jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent, au bord d'une route. A côté, se trouvait d'autres traces. Des pneus de voiture.
Daryl réfléchit. Il y avait deux possibilités. Soit Beth avait retrouvé les autres membres de leur groupe, soit elle avait été enlevée.
Il fit encore cent mètres, puis trouva son sac sur le bord de la route. On l'avait clairement jeté de la fenêtre de la voiture. Il hurla. Beth avait été enlevée.
OoOoO
Il s'effondra, pleura, cria, se maudit. Il tua et déchiqueta tous les rôdeurs qui vinrent l'ennuyer. Il cassa même une flèche, de rage.
Puis il tomba à terre. Il resta ainsi un moment, épuisé physiquement et moralement par ces dernières 24 heures.
Au bout d'un moment, il se releva, déterminé. Il la retrouverait. Il se le jura.
Alors, il se mit à courir, encore une fois.
