Chapitre 6
Depuis que tout le monde était réuni au Terminus, la vie était presque redevenue normale.
Chacun avait sa chambre. C'était petit, mais au moins, c'était personnel.
La communauté était organisée, tout le monde avait des tâches à faire selon ses compétences, et la vie roulait.
Le Terminus était plein de ressources, mais il manquait de nourriture car les précédents locataires ne mangeaient que des humains. Rick, Daryl et Michonne partaient régulièrement en mission de ravitaillement.
L'endroit était bien protégé, mais Carl était tout de même chargé d'en assurer la sécurité, avec l'aide de Glenn. Maggie gérait les armes, Carol, les ressources en nourriture et en eau. Beth s'occupait du potager, de la lessive, de garder Judith, avec l'aide de Sacha. Tyreese était polyvalent, il aidait un peu partout et partait parfois en mission de ravitaillement aussi. Abraham et son équipe, que Beth et Daryl n'avaient jamais connus, avaient repris la route vers Washington. La dernière arrivée, Tara, était souvent en train de s'occuper de Judith, qu'elle adorait, mais elle aidait aussi un peu partout, comme Tyreese. Bien sûr, il y avait des tournantes, des échanges de tâches, des pauses, des exceptions. Mais dans son ensemble, la communauté avait retrouvé un équilibre et la stabilité.
Rick aimait dire qu'il trouvait que cet endroit était mieux que la prison. Moins rustre, les murs n'étaient pas gris, mais ocres. La lumière passait plus facilement car il y avait plus de fenêtres et l'intérieur des bâtiments était plus grand.
Les autres savaient que Rick tentait de se convaincre lui-même de la perfection de la situation car il ne se pardonnait pas la mort d'Hershel. Le Gouverneur l'avait décapité à la prison devant ses deux filles et tout le groupe. Sa mort avait été un choc. Un de plus.
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Beth avait pas mal observé le groupe ces deux dernières semaines.
Maggie et Glenn étaient plus que jamais fous l'un de l'autre. Elle le lisait dans les yeux de sa sœur, elle était heureuse avec lui.
Rick était bien plus en retrait qu'il ne l'était à la prison. Il ne prenait plus de décision seul, et laissait pratiquement Daryl et Michonne tout gérer ensemble. Il n'était plus que le porte-parole. Mais cela semblait lui convenir beaucoup mieux. Il ne semblait plus rongé par la culpabilité, comme avant. Même si tout le monde savait qu'il ne pourrait jamais oublier la mort de sa femme ou de celui qu'il considérait comme son père, Hershel.
Carl avait beaucoup grandi. Dans sa tête, il n'était plus un enfant. La réalité des choses l'avait obligé à devenir un adulte, un survivant, comme son père. Il était aussi débrouillard que Carol, aussi doué avec une arme que Rick, aussi apte à survivre que Michonne, et aussi adulte que son propre père.
Dans l'ensemble, Beth avait remarqué qu'elle était une des plus faibles. Ils avaient tous changé. Ils avaient tous évolué et étaient devenus plus forts. Tous, sauf elle.
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Sa jambe s'était remise, peu à peu, et elle avait repris le travail, comme tout le monde, mais avec plus de rage. Elle accompagnait souvent Carl à une séance de tir pour apprendre à mieux se servir d'une arme. Elle était déjà partie plusieurs fois en mission de ravitaillement avec les autres, parce qu'elle voulait rester en contact avec le danger extérieur, pour ne plus y succomber lorsqu'elle se retrouverait à nouveau dehors, et seule. Elle chassait, parfois, avec Daryl. Il continuait à lui enseigner l'art de la traque. Elle était déterminée à changer sa faiblesse de caractère.
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Mais il y avait quand même une chose qui avait changée. Sauf que Beth ne le voyait pas, elle était trop occupée à chercher les embrouilles.
Daryl.
Rick avait prévenu qu'il y aurait sûrement bientôt des nouveaux, et qu'ils les accueilleraient, après avoir vérifié leurs antécédents. Parce qu'après tout, c'était un sanctuaire. Lorsque Daryl avait entendu ça, il avait eu espoir d'un environnement meilleur pour Beth. Un garçon gentil, de son âge, intelligent, sur la même longueur d'onde qu'elle. Il était persuadé qu'il n'était pas bien pour elle, et il s'était éloigné, peu à peu, sans rien dire. Pour son bien.
Beth avait bien remarqué qu'il ne cherchait plus à passer beaucoup de temps avec elle, mais elle pensait que c'était parce qu'il ne voulait pas que les autres sachent.
Et Daryl avait pris ça pour de l'indifférence. Il se disait que c'était mieux ainsi, qu'il en était heureux, que tout fonctionnait comme il voulait, mais en réalité, ça lui brisait le cœur.
Et elle ne s'en rendait pas compte.
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Ce matin, là, Beth partit avec Carl, Maggie et Tara à une séance de tir, loin du campement. Carl installa les boites de conserves vides, sur des poteaux, à plusieurs mètres. Beth entendit Maggie expliquer à Tara comment viser au mieux. Carl intervint.
- Je ne comprends pas. Tu n'étais pas à l'école de police avant tout ça ? Et tu ne sais pas te servir d'une arme ? demanda-t-il.
- Tirer sur des cibles, c'est facile. Mais sur des rôdeurs qui te foncent dessus, avec la peur au ventre, c'est autre chose, expliqua-t-elle. Alors je recommence du début.
Elle sourit. Carl lui rendit son sourire.
Beth pointa son revolver sur une boîte et tira. Elle l'explosa en mille morceaux.
- En plein dans le mille ! rit Carl. T'es douée.
- Merci, fit Beth. Je vais essayer avec une autre.
Elle se dirigea vers le sac et prit une arme beaucoup plus grosse et beaucoup plus lourde, ça ressemblait à un fusil de chasse, mais ça semblait beaucoup plus puissant encore.
Elle se mit en joue devant une autre boîte. Elle vérifia que Carl et les autres n'étaient pas dans son champ de tir, puis elle se concentra. Le fusil était lourd et difficile à tenir. Elle visa, puis tira. Le coup fut très bruyant et d'une telle puissance que Beth en tomba à la renverse. Maggie se précipita vers elle.
- Beth ! cria-t-elle.
Mais Beth n'entendait plus rien.
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Beth voyait du blanc, entendait des oiseaux et des étoiles. Elle sentait que le sommeil l'emportait. Elle allait fermer les yeux, mais elle entendit une voix douce et en chercha le propriétaire.
- Beth ?
C'était son père. Il était là, agenouillé devant elle.
- Papa ? C'est impossible, tu es mort.
Il lui fit le plus tendre des sourires.
- Oui, ma chérie, je suis mort. Ce n'est qu'une hallucination.
Elle le prit dans ses bras et le serra fort.
- Papa, je suis faible. J'ai besoin de toi.
- Mais non, ma puce, tu n'es pas seule. Tu as Daryl.
Elle releva la tête et regarda son père. Elle ne comprenait pas. Lui souriait toujours.
Soudain, elle sentit une sensation glacée sur sa peau. Elle ouvrit les yeux et inspira un grand coup. Maggie, Carl et Tara se tenaient au dessus d'elle. Sa sœur avait une gourde à la main. Beth se toucha la figure. Elle était trempée.
- Tu ne touches plus à ce truc ! ordonna Maggie en montrant le fusil. Tu n'as pas la carrure pour ça.
- Je sais, je suis faible ! hurla Beth.
- Tu n'es pas faible, dit Maggie, plus calmement. Tu es une fille et tu as 18 ans. Ce n'est pas une question de faiblesse.
Maggie prit Beth dans ses bras.
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Ils rentrèrent au Terminus. Le repas était servi, tout le monde se mit à table. Beth pensa à son père, à sa vision. Ce qu'il avait dit ne lui ressemblait pas. Jamais il n'aurait été le genre à pousser sa petite fille dans les bras d'un homme de 35 ans et un peu rustre. Elle ne comprenait pas sa signification. Elle décida d'en parler à Daryl.
Après le repas, Daryl et Carol faisaient la vaisselle. Beth s'approcha.
- Salut, dit-elle, avec un sourire.
- Salut, répondit Daryl, sur son ton habituel.
Il évita de croiser le regard de Beth.
- Tu peux venir, quelques minutes ? demanda-t-elle.
- Désolé, là je suis occupé, répondit Daryl sur un ton neutre.
Beth fut choquée, mais le cacha du mieux qu'elle put.
- Oh. D'accord. C'est rien, répondit-elle.
Beth retourna à sa chambre en réalisant pour la première fois que Daryl ne faisait plus autant attention à elle. Elle se demanda s'il l'aimait encore.
Elle pleura, un peu. Puis elle comprit. Deux semaines étaient passées et elle n'avait pensé qu'à sa faiblesse, en négligeant sa force. Daryl. Et forcément, elle l'avait perdu.
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Elle essaya de dormir, mais rien n'y faisait. Elle ne pensait qu'à Daryl et à leurs moments lorsqu'ils n'étaient que tous les deux.
Elle se leva et marcha silencieusement vers sa chambre. Elle ne faisait pas de bruit. Elle avait appris à ne plus en faire.
Elle poussa la porte, doucement. Elle fut étonnée lorsqu'elle constata qu'il n'y avait personne dans la pièce.
Elle continua alors son chemin et sortit dehors. Il faisait froid. Elle tomba sur Carl.
- Tu ne dors pas ? demanda-t-il.
- Non. Et toi, c'est quoi ton excuse ?
- C'est mon tour de garde.
Beth sourit.
- Je cherche Daryl. Il n'est pas dans sa chambre, tu sais où il pourrait être ?
Carl pointa le toit du bâtiment.
- C'est le poste d'observation le plus large. Ce n'est pas son tour, mais il a demandé pour y aller.
Beth hocha la tête. Elle passa de l'autre côté du bâtiment et grimpa à l'escalier de secours.
Daryl était debout, dos à elle. Il fumait une cigarette.
Beth approcha sans bruit et se posta à côté de lui, sans le regarder. Elle avait les yeux rivés vers l'horizon. La lune était pleine et on y voyait presque comme par une journée nuageuse.
Daryl tourna nonchalamment la tête vers elle.
- Tu dors pas ? demanda-t-il, sa cigarette déformant le mouvement de ses lèvres.
- Non, répondit Beth, de manière à peine audible.
Elle s'assit sur le rebord du toit. De là où elle était, elle pouvait voir Carl. Il lisait un livre à la lumière d'une lampe torche. Il était loin et ne pouvait pas les entendre.
Daryl s'accroupit à côté d'elle, comme s'il anticipait déjà la courte durée de la conversation. Il jeta sa cigarette dans le vide.
- Tu veux quoi, Beth ?
Sa question n'était pas agressive, ou méchante. Beth pouvait clairement entendre la résignation dans chacun de ses mots. Il s'était refermé.
- Tantôt, avec Carl, Maggie et Tara, on est allé s'essayer au tir. J'ai tiré avec un gros fusil, je ne sais pas vraiment quel genre d'arme c'était. Le coup m'a projeté à terre et j'ai perdu connaissance. Et puis, j'ai vu mon père. Je lui ai dit que j'étais faible, que je ne pourrais pas survivre bien longtemps. Et là, il m'a répondu que je n'avais pas à avoir peur parce que je t'avais toi.
Elle tourna la tête vers Daryl. Il la fixait. Elle le regarda dans les yeux.
- Et puis, il a disparu, conclut-elle.
Daryl détourna le regard vers l'horizon. Après deux minutes de silence, il tenta d'exprimer ce qu'il avait sur le cœur.
- On peut pas être ensemble, Beth. Je suis doué pour aller te chercher à bouffer, ou pour massacrer les rôdeurs qui t'encerclent, mais pas pour jouer au copain avec toi. Oublie-moi.
Pendant qu'il disait ça, il sentait son cœur se durcir, pour éviter de se casser en mille morceaux. Il se leva et tourna les talons.
Beth se leva aussi mais resta là. Elle l'appela.
- Et tu penses pas que j'ai le droit de décider toute seule ?
- T'es qu'une gamine, souffla Daryl.
Là, Beth, vexée, s'approcha de lui, lentement. Elle s'étonna qu'il fut encore là, à la regarder. Elle perçut un espoir et tenta de l'attraper. Elle plissa les yeux et fixa Daryl avec un air mauvais.
- J'étais une gamine la première fois que tu m'as vue, à la ferme. Mais j'ai changé. Ma mère est morte, mon frère est mort, mon père est mort. Il me reste qui, à part Maggie, toi, et notre groupe ? J'étais une gamine quand le monde allait bien, quand personne de mort ou de vivant n'avait encore essayé de m'assassiner. Les choses changent, Daryl, les gamines meurent. Sauf que je suis toujours là. Et je n'ai jamais perdu espoir. Je sais qu'un jour, ça ira mieux, qu'on pourra à nouveau vivre en paix. Je sais que toi et moi, on pourrait être ensemble, et c'est ce que je veux ! L'espoir, c'est ce qu'il y a de plus puissant au monde, et si tu veux vraiment que j'arrête, alors il va falloir que tu détruises tous mes espoirs.
- Tu m'aimes pas, t'es juste reconnaissante que je t'ai sauvé la vie ! s'énerva Daryl.
- Dis-moi que tu ne veux pas de moi, Daryl, dis-moi que tu me détestes, que tu voudrais que je meurs, dis-le moi ! cria Beth.
Blanc. Le silence ne dura que quelques secondes mais ils eurent l'impression qu'une éternité s'écoula. L'un devant l'autre, à quelques centimètres à peine de distance, ils pensèrent la même chose, mais c'est Daryl qui se lança.
Il posa ses lèvres sur celles de Beth et ils s'embrassèrent. Un baiser sauvage, passionné. Beth sentit la passion monter en elle sans qu'elle ne puisse rien y faire. Elle passa ses mains sous le t-shirt de Daryl qui frissonna. Elle caressa son dos. Elle était trop heureuse de l'avoir retrouvé. Elle sentait qu'elle était prête, qu'elle pouvait aller plus loin. Elle l'aimait, et c'était tout ce qui comptait.
Soudain Daryl releva la tête et recula. Il tenait toujours le visage de Beth entre ses mains. Il voulait l'embrasser encore et encore, il aurait voulu passer le reste de sa vie à l'embrasser, mais il se retint et recula.
Beth questionna Daryl du regard et ne trouva dans ses yeux qu'une flamme qu'il tentait d'éteindre. Il baissa les mains, les passa autour de la taille de Beth.
- Tu devrais aller dormir, dit-il, en baissant les yeux.
Beth hocha la tête. Elle se dégagea et se dirigea vers l'échelle.
Mais avant même d'avoir descendu la première marche, elle se retourna, courut vers Daryl et l'embrassa encore une fois. Il fut étonné, mais lui rendit son baiser. Elle sourit et repartit en courant.
Elle toucha terre et prit un moment pour réaliser ce qu'il venait de se passer. Elle se caressa les lèvres et marcha jusqu'à sa chambre sans bruit.
Elle maudissait ce que le destin lui avait imposé. La mort de ses parents, de tant de gens qui lui étaient chers. Mais elle ne put s'empêcher de sourire, en pensant à Daryl. Elle l'aimait comme elle n'avait jamais aimé personne auparavant. Et lui était bien vivant.
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Daryl s'assit sur le rebord du toit. Il sortit une nouvelle cigarette de son paquet et l'alluma. Il se surprit à sourire tout seul et se traita de connard débile. Pourtant, il savait au fond de lui qu'il n'était ni un connard, ni débile.
Il était simplement amoureux. Il aimait Beth, d'un amour inconditionnel. Il aurait pu faire n'importe quoi pour elle. Et même s'il se détestait de ne pas lui laisser la possibilité de vivre un amour plus adapté à son âge, il ne pouvait s'empêcher de se rappeler son sourire quand ils s'étaient embrassés, sa joie de vivre quand elle était heureuse.
C'était tout ce qu'il voulait. Qu'elle soit heureuse.
