Chapitre 10
Je me lève de bonne heure et sors retrouver Merle pour notre entraînement.
Il est bien là, mais il semble épuisé.
- Tu as mal dormi ? demande-je.
- Pourquoi ? dit-il en riant sarcastiquement. J'ai une sale tête ?
Je hoche la tête de manière un peu honteuse et sans sourire.
- Oui, j'ai mal dormi, me confirme-t-il. Et il n'y aura pas d'entraînement aujourd'hui.
Je fronce les sourcils, étonnée.
- Pourquoi ?
- Tu es douée, m'explique-t-il. Je t'ai aidée, mais maintenant, tu peux t'en sortir seule, tu n'as plus besoin de moi.
- Mais c'est totalement faux ! Les militaires mettent des années avant de savoir se battre correctement. Je suis une fille, et je ne passe pas mes journées à ça, comment je pourrais être prête ?
- Faut croire que t'as ça dans le sang...
- Alors il n'y aura plus d'entraînements ? Du tout ? m'exclame-je, réellement choquée.
- Beth, je te le répète, c'est terminé. C'est fini, tu n'as plus besoin de moi.
Il rentre dans le bâtiment et me laisse seule dans la cour, trop choquée pour pouvoir dire quoi que ce soit.
...
- Beth ?
Je quitte papa des yeux et aperçois Daryl derrière moi.
- Je vais chasser. Tu viens ? demande-t-il.
Sa question m'étonne, étant donné que la dernière fois qu'on est allé chasser, on s'est fait attaquer, on a dormi dans une cabane, il m'a embrassé, je l'ai plus ou moins envoyé bouler et il est parti pendant six jours. Je ne pensais pas qu'on irait à nouveau chasser un jour ensemble.
Mais je me contente d'afficher un petit sourire et de lui répondre :
- Oui, bien sûr.
J'embrasse mon père et je monte me préparer.
...
Nous partons cinq minutes plus tard.
Nous marchons en silence. Je cherche des traces, mais je suis encore loin d'être aussi douée que Daryl.
- Attention ! s'écrie-t-il.
Je lève la tête et lui lance un regard interrogateur.
- Tu as failli marcher sur une empreinte, explique-t-il. Regarde...
Il pointe du doigt une trace sur le sol. Je m'accroupis et reconnais une empreinte, en effet. Mais je ne sais pas à quel animal elle pourrait appartenir.
- C'est un chien, dit Daryl. Probablement redevenu sauvage. Mais c'est bizarre qu'il soit seul.
Nous suivons les traces du chien en silence dans la forêt. La nature est calme. Nous sommes discrets et nous tuons rapidement les quelques rôdeurs que nous croisons. A trois cents mètres, personne ne pourrait croire que nous sommes là. Ça me plaît d'être invisible. Je vois tout mais personne ne me voit. C'est une force.
- Ça va ? demande soudainement Daryl.
Sa question me prend au dépourvu.
- Oui... oui, pourquoi ? réponds-je.
- Tu n'as pratiquement rien dit depuis qu'on est parti. D'habitude, tu parles beaucoup.
- Oh, dis-je.
Je ne sais pas quoi répondre. Je repense à Merle et à ce qu'il m'a dit ce matin. Je ne comprends pas sa décision, ça n'a pas de sens. Pourquoi arrêter ?
- A quoi tu penses ? me demande encore Daryl.
- Je pensais à... au fait que tu es vraiment à l'aise avec les rôdeurs.
Il hausse les épaules.
- Faut bien vivre avec.
- Je n'y arrive pas, réponds-je du tac au tac.
- Tu y arrives mieux qu'avant, me dit-il tout aussi rapidement.
Je lève la tête et le regarde. C'est vrai, il a raison. Il y a quelques mois, je ne savais même pas tuer un rôdeur. Aujourd'hui, je peux les battre même s'ils sont trois ou quatre.
Et je n'ai plus peur.
- Les types qu'on a rencontrés, dis-je, tu crois que c'était des gens biens avant ?
Daryl secoue la tête avec une moue de dégoût.
- Même si c'était le cas, ce monde les a transformés. Il n'y a plus de gens biens, Beth.
...
Nous finissons par trouver le chien. Mais il n'en reste plus rien. Il a été dévoré par des rôdeurs. Il ne reste que ses entrailles.
- On rentre ? me demande Daryl.
Je lui fais non de la tête et nous continuons notre chemin. Il doit bien y avoir d'autres traces. D'autres animaux.
...
Nous restons en forêt plus longtemps que ce qui était prévu, et je m'obstine à trouver quelque chose à ramener à la prison. Daryl me pousse à rentrer, mais je veux continuer. Trouver quelque chose.
Et au moment où j'allais renoncer, je trouve des traces.
- Daryl, regarde, c'est un sanglier !
Il me confirme mes dires et nous suivons ses empreintes rapidement.
Trop excitée, je veux me précipiter, mais un rôdeur sorti de nulle part surgit devant moi. Je le repousse, mais il m'agrippe. Je me débats et sort mon couteau de ma poche. Je lui enfonce dans le crâne d'un coup sec et il s'effondre.
Je me retourne vers Daryl.
- Pourquoi tu ne m'as pas aidée ? demande-je, sur le ton du reproche.
- T'avais pas besoin de moi, me dit-il nonchalamment.
- Mais qu'est-ce que vous avez tous avec ça aujourd'hui ? m'énerve-je. Toi, lui, comme si vous saviez mieux que moi ce dont j'ai besoin !
Il me regarde étrangement pendant que je me laisse tomber à terre.
- Qui ça, lui ? demande-t-il prudemment.
- Mon père..., dis-je, en me mordant la langue.
- Pour ton père, j'en sais rien, mais crois-moi, là tout de suite, t'avais besoin de personne.
Je prends ma tête dans mes mains et ferme les yeux. Soudain, Merle me manque.
- Tiens, me dit Daryl.
Je rouvre les yeux, il me tend une gourde. Je bois deux grosses gorgées, puis la lui rend et il boit aussi. Il me tend la main.
- Viens, me dit-il. On a un sanglier sur le feu.
J'attrape sa main, me relève et nous continuons.
...
Les traces de l'animal disparaissent de plus en plus au fur et à mesure que nous avançons. A partir d'un moment, nous devons presque deviner par où il est passé.
- Ça sert à rien, il n'y a plus de traces, dis-je à Daryl, découragée. Viens, on rentre.
Il ignore ma remarque, mais me fait un signe de tête.
- Là, chuchote-t-il. Regarde.
Je me poste à côté de lui et suis la direction de son doigt.
- On l'a trouvé, murmure-je en souriant.
Daryl me passe son arbalète et je mets l'animal en joue. Il ne nous a pas repérés. L'avoir sera un jeu d'enfant.
Je m'apprête à tirer, quand soudain, j'aperçois cinq petits marcassins courir vers la bête. Je comprends alors que c'est une femelle, et que ce sont ses petits. Les bébés se faufilent sous son corps et je les vois téter leur maman.
Je suis incapable de tirer. Je sais qu'on ne mangera pas de viande fraîche ce soir si je ne tire pas, mais je ne peux pas. Je n'y arrive pas.
Je jette un coup d'œil à Daryl qui semble m'observer, puis j'entends un grognement venir de la bête. Je tourne la tête : cinq rôdeurs viennent d'apparaître derrière la mère et ses petits. Je secoue la tête comme si je tentais de la prévenir, mais c'est inutile, elle ne peut pas se battre.
La femelle et ses petits courent dans tous les sens sans vraiment savoir où aller. Ils paniquent.
Je veux leur venir en aide, mais pourtant je ne bouge pas. Quelqu'un m'arrache alors l'arbalète des mains et ça me ramène à la réalité.
Daryl s'élance et tire une flèche sur un rôdeur, qui s'effondre. Il sort ensuite son couteau et en tue un deuxième.
Je m'élance à mon tour et me jette sur un autre rôdeur. Je lui défonce le crâne, puis je jette un coup d'œil à Daryl qui vient d'en tuer encore un autre.
Il en reste un. J'entends un cri déchirant et je vois le dernier rôdeur serrer un petit dans ses mains. Il le porte à sa bouche et je m'élance vers lui, quand tout à coup, une flèche se plante entre ses deux yeux et il tombe à terre.
Je reprends mon souffle et Daryl me tend son arbalète. Sans vraiment comprendre pourquoi, je la prends et le regarde faire. Il se frotte les mains dans la terre puis s'approche du rôdeur mort et prend le bébé sanglier encore prisonnier dans ses mains. Il l'examine.
- Il n'est pas blessé, dit-il calmement.
Il tourne la tête et cherche la mère du regard.
J'entends un cri d'animal. Elle est là. Elle est loin de nous, mais je peux la voir.
- Là, dis-je.
Daryl se dirige dans la direction que je lui ai indiquée et avance lentement, le bébé toujours dans les mains. Il se baisse pour se mettre au niveau du sol et continue à avancer avec douceur. La mère sanglier attend, à quelques mètres de lui. Je crois qu'elle espère récupérer son bébé, mais qu'elle n'est pas certaine de pouvoir faire confiance à cet homme.
A quelques pas à peine de l'animal, Daryl s'arrête et dépose délicatement le bébé à terre. Aussitôt posé, il court rejoindre sa mère et j'entends des cris.
Daryl fait demi-tour et nous observons la femelle de loin. Je lui rends son arbalète. Il pourrait tirer, rapporter à manger, mais il ne le fait pas.
Peut-être qu'après avoir fait autant pour elle, c'est trop difficile de la tuer.
...
Nous rentrons à la prison alors que le soleil est déjà bas.
- A quoi tu pensais réellement, tantôt ? me demande Daryl après de longues minutes de marche en silence.
Je relève la tête mais ne réponds pas tout de suite.
- Je mens si mal que ça ? dis-je avec un petit sourire espiègle.
- Tu es totalement nulle.
Je ris et le regarde. Il rit aussi.
- Je pensais à ceux que j'aime, dis-je. Au fait qu'on devrait profiter de chaque seconde ensemble, parce que ce sera peut-être la dernière. Même si on pense que tout va bien, ce n'est jamais acquis. Du temps, on n'en a jamais autant que ce qu'on croit...
Daryl me regarde intensément et son regard me trouble énormément.
- En fait, peut-être qu'il reste encore quelqu'un de bien sur Terre, dit-il.
- Ah oui ? Et ce serait qui selon toi ?
Il ne répond pas mais me fixe de manière presque oppressante. Je mets une minute à comprendre, mais la réponse finit par m'apparaître clairement.
- Oh...
...
- Vous êtes rentrés bredouille ? me demande Merle.
Nous venons de manger et le repas était plutôt frugal.
- Oui, dis-je en haussant les épaules. C'est dommage, non ?
Il me lance un regard triste, mais je crains que ça ne soit pas parce que nous n'avons pas ramené de viande.
- Merle, demande-je. Pourquoi tu as décidé d'arrêter les entraînements ?
- Je te l'ai déjà dit, tu n'as plus besoin de moi.
- Non je veux la vraie raison.
Mon ton est dur, mais, au fond de moi, je tremble. J'ai un mauvais pressentiment.
- C'est terminé, on arrête là.
Je le regarde sans comprendre. Ma raison a probablement déjà entendu ce que venait de dire Merle, mais mon esprit s'y refuse.
- Attends, tu parles bien des entraînements, non ? dis-je en fronçant les sourcils.
Il ne me répond rien et baisse les yeux.
- Merle ! m'écrie-je, au bord des larmes.
Il relève la tête. Son regard est triste et dur.
- Merle, dis-moi que c'est une blague...
J'essaye de retenir mes larmes, mais j'ai beaucoup de mal.
- Tu... tu veux rompre avec moi ? Mais, pourquoi ?
- Je n'ai plus besoin de toi, et tu n'as plus besoin de moi, me dit-il froidement.
- Mais c'est pas une réponse ça ?! dis-je d'une voix brisée. Comment tu peux me dire ça ? De quel droit tu te permets de juger ce dont j'ai besoin ?
Je sens les larmes couler, mais je ne peux pas les retenir. J'ai l'impression que le ciel est en train de s'effondrer sur ma tête. Je refuse de croire ce que Merle vient de me dire.
Il essaye de s'approcher, mais je le repousse.
- Je t'en supplie, dis-moi que tu plaisantais, murmure-je avec des sanglots dans la voix.
Pour toute réponse, il s'approche de moi, l'air grave, et dépose un baiser sur mon front. Et là je comprends que ça signifie qu'il était sérieux.
- Je suis désolé, chuchote-t-il.
Puis, il se retourne et s'en va.
Et je m'effondre sur le sol glacé de la réserve de la prison.
