Chapitre 12

Je ferme les yeux et passe ma tête sous l'eau. Elle est glacée et ça me fait du bien.

Depuis ma rupture avec Merle, toutes les souffrances que je peux ressentir m'aident à rester dans la réalité.

Le pire, c'est que je ne peux même pas expliquer aux autres pourquoi je vais mal. Ils ne comprennent pas pourquoi j'ai une sale tête, pourquoi je dors peu, pourquoi je me mets à pleurer en plein milieu du repas. Ils ne pourraient pas comprendre, ils ne connaissent pas toute l'histoire. Mais je préfère ne rien dire. S'ils l'apprenaient, ce serait terrible pour Merle. Plus personne ne voudrait le voir ou lui parler, même pas son frère. Je n'en suis évidemment pas certaine, mais c'est le scénario le plus plausible qui me vient à l'esprit quand je m'imagine leur expliquer que Merle est sorti avec moi, puis m'a brisé le cœur.

Et je ne veux pas ça. Je ne veux pas qu'ils le détestent. Après tout, s'il ne m'aime plus, ce n'est pas sa faute.

Papa et Daryl pensent que je ne me rappelle toujours de rien. Les autres ne savent pas. Peut-être qu'ils se posent des questions. Ou peut-être qu'ils s'en fichent, je n'en sais rien. Je m'en moque. Du moment qu'ils n'apprennent pas. Personne. Jamais.

Je ferme le robinet et m'enroule dans mon essuie. J'ai froid.

Je m'habille rapidement et sors pour rejoindre la cellule de Daryl. Il n'y est pas. Je me dirige alors vers la mienne et le trouve juste devant.

- On va chasser ? lui demande-je.

Il lève la tête vers moi et me dévisage.

- Tes cheveux sont trempés, dit-il.

Je passe une main sur ma tête. Il a raison. Je ne m'en étais même pas rendue compte.

- Ça va sécher, dis-je.

- Tu veux attraper la crève ? C'est plus l'été, hein...

- Arrête, c'est bon..., dis-je en levant les yeux au ciel.

Il me regarde et ne dit rien mais je sens que ça ne lui plaît pas. Il se met à marcher d'un pas rapide et passe à côté de moi sans me regarder. Je ne comprends pas pourquoi il s'en va, mais il me lance un « Viens ! » énergique et je lui obéis.

Nous nous dirigeons vers les douches et il récupère mon essuie que j'avais mis à pendre. Il rapproche un tabouret et m'ordonne de m'asseoir dessus. Puis il se met à m'essuyer les cheveux doucement. Au début, je suis étonnée, puis, au bout d'un moment, je me laisse aller au massage de crâne qu'il m'offre.

- Tu fais en sorte qu'il t'arrive quelque chose, dit-il soudain sans aucune raison. C'est inconscient, mais tu voudrais tomber malade, qu'on ne puisse pas te soigner, et mourir.

Je ne dis rien parce que je reconnais mon comportement dans ce qu'il dit. Et c'est vrai que certains jours, je voudrais mourir tellement Merle me manque.

- Je sais pas ce qu'il t'est arrivé, et j'espère que tu t'en remettras. Mais je t'emmène plus chasser tant que t'iras pas mieux.

Là, mon sang ne fait qu'un tour.

- Quoi ?! m'écrie-je.

- Dans l'état dans lequel t'es, t'emmener dehors, c'est te condamner. Tu te jetteras dans la gueule du premier rôdeur qu'on croisera.

- C'est n'importe quoi ! réplique-je.

- J'ai vu mon père se suicider à petit feu. Je sais ce que c'est, et même si tu t'en rends pas compte et que tu trouves ça absurde, si tu sors maintenant, tu tiendras pas longtemps.

Je secoue la tête, ayant à la fois envie de fondre en larme et de frapper Daryl très fort là où je pense.

- Arrête de bouger la tête, dit-il.

- Tu peux pas m'abandonner, dis-je d'une voix à peine perceptible.

- J'ai jamais dit que j'allais t'abandonner.

Là j'ouvre de grands yeux et me retourne sur le tabouret.

- Tu peux pas arrêter la chasse, tout le monde compte sur toi pour rapporter à manger.

- T'inquiètes, dit-il, j'ai prévu ça.

Je me remets dos à lui.

- Demain, explique-t-il, avec Merle et toi, on va...

Au nom de son frère, je bondis carrément du tabouret et fais face à Daryl.

- Quoi ? On va faire quoi ? Tu lui en as déjà parlé ?

Devant tant d'enthousiasme, Daryl paraît désorienté.

- Euh... non, mais pourquoi est-ce qu'il n'accepter...

- C'est pas une bonne idée, dis-je, du tac au tac. Non, vraiment, il vaut mieux pas.

- C'est quoi le problème avec mon frère ? dit-il, un peu exaspéré.

- Rien, c'est rien, c'est juste que...

Je relève les yeux vers lui. Il attend la suite de ma phrase. Je sais qu'il ne se doute de rien, mais ça me fait mal de lui mentir.

- Daryl, je ne veux voir personne, dis-je finalement.

- Personne ? demande-t-il, un peu choqué.

- Personne à part toi.

...

Les journées passent sans que je sorte beaucoup de ma cellule. Je pleure, je lis des bouquins que Daryl me rapporte et j'attends. Papa et Maggie viennent souvent me voir, les autres aussi, d'ailleurs, et je fais semblant d'avoir très mal à la cheville pour pouvoir rester seule dans ma 'chambre'. Merle ne vient pas. Je sais que je devrais me faire une raison, mais j'espérais qu'il passe au moins prendre de mes nouvelles. Je ne le vois qu'aux repas, quand je mange avec le groupe, ou parfois dans la cour, lorsque je sors pour voir le soleil au moins une minute.

Daryl fait plein de choses, tous les jours. Il part chasser avec Michonne ou Carl, il part en mission de ravitaillement, il part aussi parfois en battue à la recherche du Gouverneur. Mais toujours rien de ce côté-là.

Mais tous les soirs, Daryl revient dans ma cellule et on parle, parfois pendant des heures. Sa présence m'apaise. Elle n'efface pas la douleur, mais elle m'aide à penser à autre chose, à continuer à avoir envie de me sécher les cheveux pour ne pas prendre froid et mourir.

Quand il est trop tard, ou que je suis fatiguée, il éteint la bougie et monte dormir dans le lit au-dessus de moi. Il dit qu'il ne veut pas me lâcher tant que je n'irai pas mieux. Tous les trois jours environ, il essaye de me tester pour voir si je vais mieux. Il essaye aussi de me faire parler, mais je ne dis rien. Je refuse de dire quoi que ce soit.

...

Il doit être 18 heures et j'entends les pas de mon ami qui se dirigent vers ma cellule. Il pousse le rideau.

- On va manger, dit-il, tu viens ?

Je secoue la tête avec des yeux tristes. Las, il lève les yeux au ciel et rentre dans ma cellule.

- Allez Beth, tu peux pas rester loin de tout le monde éternellement, on a ramené de la viande, viens manger.

J'hésite mais ne dis rien, espérant qu'il abandonne et me laisse tranquille.

Il s'énerve et donne un coup dans mon rideau avant de sortir. Je l'entends jurer, puis redescendre les escaliers du bloc C.

...

Deux heures plus tard, il revient avec une assiette à la main. Il la dépose sur la petite table de ma cellule.

- Il faut que tu manges, dit-il sèchement. Ça fait deux semaines que tu manges à peine de quoi rester en vie, il faut que tu te nourrisses, Beth.

Les larmes me montent aux yeux mais je tente de les retenir.

- Beth ?

Je ne dis toujours rien et reste prostrée.

- Merde, Beth, écoute-moi ! s'écrie-t-il.

Son cri me saisi et je sursaute. Il tire sur mon bras et m'oblige à m'asseoir.

- Je sais plus quoi faire ! continue-t-il sur le même ton. J'suis en train de te perdre et je sais plus quoi faire, j'ai besoin que tu m'aides. J'ai besoin que tu te nourrisses, que tu te lèves, que tu aies envie de vivre !

Je secoue la tête, ferme les yeux, et c'est là que je sens que je ne peux plus retenir mes larmes. Elles coulent et je ne peux rien faire.

- Je peux pas t'aider si tu décides pas d'aller mieux ! Tu restes sans rien faire toute la journée, tu ne manges pas, tu ne veux plus voir personne !

Je relève la tête et le regarde. Il fait les cents pas devant moi et semble en colère comme je ne l'avais pratiquement jamais vu avant.

- Si tu veux crever, je vais te traîner dehors, et on n'en parle plus. C'est ce que tu veux ?

Je pleure de plus belle. Il se rapproche de moi et me prend le bras. Il me secoue fort et me hurle dessus.

- C'est ce que tu veux ?

Je finis par faire non de la tête et il me relâche. Je laisse tomber mon visage dans mes mains et je pleure toute l'eau que j'ai bue cette semaine.

J'entends un bruit sourd et regarde, Daryl s'est laissé tomber à terre, lui aussi, juste devant moi. Il a l'air abattu. Je le regarde sans comprendre.

- Pourquoi tu m'aides ? demande-je, au milieu de toutes mes larmes.

- Si demain tu mourrais, commence-t-il, tout le monde serait triste. Ton père et Maggie serait effondré, et moi, je devrais continuer sans toi. Mais à l'intérieur, je serais dans le même état que toi, là maintenant.

Ses paroles me captivent et j'arrête de pleurer. Je sais que j'ai le visage tout crasseux, mais peu importe.

- Tu comprends pas que te laisser mourir, c'est condamner tout le monde à souffrir. Et on souffre déjà assez.

Il se rapproche de moi et essuie mes larmes avec sa manche. Il nettoie mon visage et ça me fait du bien. J'aime sa présence, l'avoir tout près de moi.

Il s'assied à côté de moi, sur le lit, et sort un livre de sa poche. Je le prends et lis la quatrième de couverture.

- The Notebook..., lis-je.

Je relève la tête.

- Ça avait l'air d'être une histoire à l'eau de rose, alors...

- Merci Daryl, dis-je avec un léger sourire.

Il me sourit aussi.

- Des gens qui voulaient vivre mais qui sont morts, il y en a des millions, me dit-il. Ne gâche pas ta chance d'être en vie. Et si tu veux parler, hésite pas, surtout.

Je hoche la tête. Je n'ose pas lui dire, mais à ce moment-là, il y a bien quelque chose qui me donne envie de vivre. C'est lui.

...

Le lendemain, je me lève avant Daryl et sors pour prendre une douche. Quand je reviens, il est debout.

- T'es levée ? me dit-il, enthousiaste.

Je hoche la tête et lui souris.

- Je voudrais faire quelque chose, me rendre utile, dis-je.

- Même si ça implique de voir du monde ?

A nouveau, je hoche la tête.

Il me sourit et me donne une petite tape dans le dos.

- On va te trouver un truc alors, dit-il.

...

- Beth ! Comment vas-tu ? Ça fait plaisir de te voir à nouveau parmi nous, me dit Carol avec un grand sourire.

- Merci, dis-je, ça va, je vais mieux. Je peux t'aider ?

Son regard s'éclaire et elle me tend une manne avec des vêtements dedans.

- Il faudrait pendre ça, m'explique-t-elle.

Je me mets à accrocher le linge mouillé sur le fil, mais elle reste là à m'observer.

- Tu sais, tu n'es pas obligée de rester là, dis-je. Je suis venue pour t'enlever une tâche, profite-en pour faire quelque chose que tu voulais faire.

Elle me sourit et je vois qu'elle hésite avant de me répondre, mais elle finit par se lancer.

- Je ne peux pas, Daryl m'a demandé de garder un œil sur toi, et il m'a fait promettre de rester près de toi.

- Mais je suis une grande fille ! réponds-je.

- C'est aussi ce que je lui ai répondu, réplique Carol en penchant légèrement la tête. Mais une promesse est une promesse et je ne te laisserai pas seule aujourd'hui.

Elle s'approche et attrape un pull dans la manne.

- Daryl exagère parfois, murmure-je.

- Je ne te le fais pas dire.

Elle tourne la tête vers moi et nous explosons de rire toutes les deux.

...

- Alors, ta journée ?

- Tu m'as collée Carol comme chaperon et elle ne m'a pas lâchée, alors...

Je ris.

- Tu rigoles, me fait remarquer Daryl.

- Oui, et alors ? demande-je, interloquée.

- Ça fait plusieurs semaines que je ne t'avais plus entendue rire.

Sur le coup, sa remarque me fait taire. Je prends le temps de réfléchir à ce qu'il vient de dire. La douleur et le manque de Merle sont toujours présents. Mais avant, je voulais mourir. Aujourd'hui, je suis prête à faire des efforts pour remonter la pente. Je vais mieux. Et ce n'est pas le fruit du hasard.

- C'est grâce à toi, dis-je.

Il balance mon compliment d'une main, gêné. Je sais qu'il ne l'avouera jamais, mais ça lui fait plaisir. Un jour, il m'a embrassée. Et même s'il n'a plus jamais rien tenté depuis, il reste là, à mes côtés. Et je sais que tout ça n'est pas anodin. Alors je sais que mes compliments lui font au moins un peu plaisir. Et puis, c'est toujours plaisant de se sentir utile.

- Et demain ? demande-je.

- Quoi, demain ?

- Qu'est-ce que t'as prévu pour moi demain ? Qui sera mon nouveau chaperon ?

- Moi, répond-il.

- Toi ? demande-je, étonnée. Mais je vais t'ennuyer, tu as sûrement des choses à faire, tu dois aller chasser, tu dois...

- On va aller chasser tous les deux.

...

Ce que Beth ne sait pas

Au milieu de la nuit, Daryl se lève et sort du bâtiment. Il avait hésité à sortir car il ne voulait surtout pas réveiller Beth, mais il avait besoin d'une minute seul.

Il sort une cigarette de sa poche et l'allume. Il emplit ses poumons de cette fumée toxique et regarde le ciel totalement dégagé.

Jamais il ne pourrait le lui dire, mais il est bien plus attaché à Beth que ce qu'elle doit sûrement imaginer. Il a peur pour elle en permanence, il s'inquiète et voudrait qu'elle soit plus forte, mais en réalité, il ne se doute pas qu'elle est bien plus forte que ce qu'il croit.

Une seule question reste en suspens. Une question qu'elle évite en permanence, une question dont il sait qu'elle connaît la réponse, mais qu'elle ne la dira jamais, pour une raison qui lui échappe. Qu'est-ce qui lui est arrivé, ce soir-là ? Et qu'est-ce qu'il y a entre Merle et elle ?

Daryl entend du bruit derrière lui et tourne la tête. Son frère se rapproche de lui et Daryl lui propose une clope. Merle l'accepte et l'allume.

- Y a quoi avec Beth ? demande Daryl avant d'avoir eu le temps de regretter sa question.

- Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? réplique Merle.

- Rien. Y a quoi entre vous ?

- Je lui ai appris à se battre, puis elle en a eu marre de moi.

- C'est quoi ce délire ? demande Daryl, perdu.

- Elle voulait plus s'entraîner, ment Merle, elle voulait toujours partir chasser avec toi.

- Quoi ? Pourquoi ?

- Elle est amoureuse de toi.