Chapitre 22

- Je pars chasser.

Après nous avoir mis au courant de ses projets comme s'il avait eu 16 ans et que nous étions ses parents, Daryl tourne les talons, attrape son arbalète et se dirige vers la porte.

- Tu ne vas pas avec lui ? demande-je à Carol.

- Non, pas cette fois, me répond-elle. Mais peut-être que toi, tu devrais l'accompagner.

Je ne comprends pas. Ça va faire une semaine qu'on est là, et Carol est toujours allée à la chasse avec Daryl. Et ni Merle ni moi n'avons pris sa place une seule fois.

- Quoi ? Non, je crois que je l'ennuierais plus qu'autre chose.

- Au contraire, je pense que tu pourrais l'aider.

- Carol, intervient Daryl, c'est peut-être pas...

- Et toi, poursuit Carol en lui coupant la parole, tu pourrais lui montrer deux-trois trucs intéressants.

Je les vois s'échanger des regards sans comprendre. Ils semblent se disputer par le seul intermédiaire de leurs yeux.

- Ok, c'est bon, abandonne finalement Daryl, amène-toi.

...

- T'aurais pas, j'en sais rien, une ou deux infos à me donner ? demande-je à l'intention de Daryl.

Ça va faire deux heures qu'on est partis et le chasseur ne m'a ni adressé la parole, ni même regardée une seule fois.

- Tais-toi, tu vas faire fuir le gibier, me répond-il.

J'en déduis que je le dérange.

- Il me faut à boire, m'exclame-je.

Daryl me jette sa bouteille d'eau sans même m'adresser un regard.

- Non, dis-je. Je te parle d'alcool.

Je ne sais même pas pourquoi j'ai dit ça. Peut-être que j'en ai juste marre de le suivre comme un boulet.

- J'en ai jamais bu, continue-je. Mon père voulait pas que je boive. Mais maintenant qu'il est plus là...

Daryl ne réagit pas, mais j'ai tout de même l'impression de l'avoir un peu déconcentré. Comme je trouve ça drôle, je continue.

- Tu connaîtrais pas un endroit où... ?

Brusquement, Daryl se retourne, visiblement agacé, et se rapproche de moi.

- Arrête de délirer, je te donnerai pas une seule goutte d'alcool.

- Et pourquoi ça ? lui demande-je avec une pointe d'insolence.

- T'es en cloque bon sang, ça te suffit comme réponse ?

Sa réponse me cloue le bec. Je n'y avais même pas pensé, mais c'est vrai, les femmes enceintes ne peuvent pas boire d'alcool parce que ça peut nuire au fœtus.

Daryl me tourne le dos et reprend sa traque comme si de rien n'était.

- Pourquoi c'est important pour toi ? Enfin, je veux dire, c'est pas ton bébé, tu t'en moques, non ? Ma santé, celle de mon enfant, depuis quand tu t'en préoccupes ?

- Depuis qu'on est peut-être les cinq derniers survivants du groupe.

- T'avais l'air plus optimiste, à la prison.

- Ecoute, Beth, je sais pas, ok ? J'en sais rien, je sais pas si les autres ont survécu ni où ils sont.

- T'as les jetons, le provoque-je.

Il se retourne une nouvelle fois et me lance un regard noir.

- J'ai pas les jetons, j'ai peur de rien ! s'écrie-t-il.

- Si, t'as les jetons, tu sais pas ce qu'il va se passer maintenant, personne le sait. Qu'est-ce qu'on va devenir, où on va aller, ... T'es dans le noir, tu contrôles plus rien et ça te fait peur !

- C'est ce que tu crois ?

- Je le crois pas, je le sais.

- Nan, tu sais rien ! Tu sais rien sur moi ou sur ce que je pense !

- T'es persuadé que c'est de ta faute, mais, Daryl, t'aurais rien pu faire !

- Si, j'aurais pu faire quelque chose ! hurle-t-il.

Il marque une pause et j'ai l'impression que sa voix s'est brisée.

- Daryl...

- Si je m'étais pas tiré, peut-être que ton père... J'étais pas là !

- Daryl...

- Non, j'étais pas là !

Je le vois s'effondrer à terre et se mettre à pleurer. Alors je me jette à côté de lui, passe mes bras autour de sa taille et me colle contre son dos.

J'ai toujours cru qu'il était au-dessus de tout ça, que c'était rien pour lui, mais en fait, si. Et il a aussi besoin de pleurer, parfois. Comme moi.

Et à cet instant précis, je n'ai rien à ajouter. Ce monde nous a détruits, tous, les uns après les autres. Et même ceux qui tiennent encore debout ne sont plus vraiment là. On a été obligés de changer. J'ai du dire adieu à tous mes rêves, à mon avenir de jeune adulte que j'attendais avec tellement d'impatience. Et aujourd'hui, on en est là, à quatre, ou plutôt cinq, à essayer de survivre dans une appart abandonné qui appartenait à des gens dont on ne connaitra jamais les noms. Ils sont morts, ou devenus des monstres.

Et moi, j'ai parfois l'impression d'être morte aussi.

...

Je suis assise dans l'herbe, le dos appuyé contre un arbre. Daryl est en face de moi et observe chacune de ses flèches avec une grande attention.

- Qu'est-ce qu'elle t'a dit, Carol, quand elle t'a retrouvé ? demande-je après plusieurs minutes de silence.

- J'sais pas, dit-il avec un petit rire. J'voulais pas la voir, j'voulais me tirer, mais elle est parvenue à me faire rester. Elle m'a dit que c'était pas ce que je croyais et que t'étais pas la garce que je pensais. Elle m'a dit que je pouvais pas partir comme ça. Mais elle m'a donné raison pour la réaction.

- Peut-être que je te l'ai déjà dit, mais... je suis désolée. Je voulais pas que ça se passe comme ça, Merle nous a manipulés, et...

- Ça va, me coupe-t-il, c'est bon. J'ai pas envie d'en reparler.

Je relève la tête et plonge mon regard dans le sien. Il a beau dire le contraire, dans ses yeux je lis la tension qui l'habite. Je ne sais pas ce que pense réellement cet homme, mais le fil invisible tendu entre nous ne me murmure qu'une seule chose : viens et embrasse-moi.

Je me mets à quatre pattes et me rapproche de lui. Je vois qu'il est intrigué, mais il ne réagit pas, comme s'il attendait de voir ce qui allait se passer.

Je passe une de mes mains dans ses cheveux. Puis, avec la seconde, j'effleure sa joue du bout des doigts. Il pourrait me repousser, s'énerver, mais il ne le fait pas.

J'approche alors mon visage du sien, très lentement, sans rien dire, et prends le temps d'observer sa réaction.

Je veux déposer mes lèvres sur les siennes tout doucement, mais il réagit soudain et fait disparaître l'espace qui restait encore entre nos deux bouches. Sa langue se mélange à la mienne et j'ai l'impression qu'un essaim de papillons prend soudainement son envol dans mon ventre. Je sens ses mains caresser mon visage et mon corps et je deviens folle.

Qui sait ce qu'il se serait passé si un rôdeur n'était pas apparu derrière moi à cet instant précis. C'est son grognement qui me fait sortir de ma torpeur et me force à reculer.

Daryl sort son couteau et lui enfonce dans le crâne, puis ramasse son arbalète et me regarde. Je ne me vois pas, mais j'imagine que je dois être rouge comme une tomate.

Il détourne la tête et nous reprenons la route, en silence, à travers la forêt.

...

Je rentre dans la chambre sur la pointe des pieds en espérant ne pas briser le sommeil de Merle. Malheureusement, la porte grince et je le vois ouvrir les yeux.

- Salut princesse, dit-il.

- Salut, réponds-je.

Sans allumer la lumière, je me rapproche du lit et me glisse sous la couette encore habillée.

- On s'envoie en l'air ? entends-je soudain.

Je me retourne brusquement.

- Merle, ça va pas ?! T'as bu ou quoi ?

- Quoi, qu'est-ce que j'ai dit ? s'exclame-t-il.

- T'avais encore jamais été... aussi peu délicat...

- Bon, alors, t'es d'accord ?

- Non, pas ce soir. Désolée.

...

Je me retourne et jette un coup d'œil à Merle. Il dort comme un bébé.

Il doit être facilement trois heures du matin et je n'ai toujours pas fermé l'œil. Je ne dors pas beaucoup en ce moment.

Je pousse la couverture et me lève. Je sors de la pièce sans faire de bruit.

Au salon, je trouve Carol endormie, mais pas Daryl. Il est peut-être aux toilettes.

Je ressens le besoin de prendre l'air et sors de l'appartement en prenant soin de ne pas réveiller Carol. Je sais qu'elle m'en empêcherait si elle me voyait faire.

Je descends les marches des escaliers, mon couteau en main. Une fois dehors, je tends l'oreille. Aucun bruit caractéristique n'atteint mes oreilles. Il fait si calme que j'en suis étonnée.

Je m'assieds sur la dernière marche de l'escalier et ferme les yeux une seconde. Le froid de la nuit caresse mon visage et me fait du bien. Il faisait trop chaud, là-haut, et on a pas vraiment l'occasion d'aérer...

Je passe une main sur mon ventre. De temps en temps, il m'arrive de ressentir des choses, comme des mouvements. C'est assez incroyable comme sensation.

- Il bouge ?

La voix me fait sursauter et je brandis mon couteau.

Puis, l'homme s'approche et je remarque que c'est Daryl. Je souffle et range mon arme. Lui vient s'asseoir à côté de moi.

- Non, pas vraiment... Enfin, ... j'ai du mal à distinguer ce que c'est, dis-je.

- Mais tu ressens... des choses, non ?

Je lève les yeux vers lui et hoche la tête.

- Ça fait mal ?

- Non, dis-je avec un sourire.

Nous restons silencieux un moment et une pensée me traverse l'esprit : qu'est-ce qu'il fait là, au juste ?

- Tu ne pouvais pas dormir ? demande-je.

Il secoue doucement la tête.

- Et c'est toi qui a massacré tous les rôdeurs des environs ? C'est pour ça qu'on n'entend plus rien ?

- Ouais..., dit-il.

- Daryl, qu'est-ce qu'il va se passer si je ne survis pas à l'accouchement ?

Il relève la tête, probablement un peu étonné de m'entendre passer du coq à l'âne comme ça.

- Dis pas ça, répond-il en tournant la tête.

- Tu t'occuperais du bébé ? demande-je.

Je ne sais pas s'il peut lire la panique dans mes yeux, mais je me dis qu'il fait probablement trop sombre. Ou en tout cas, je l'espère très fort. Parce que je suis totalement tétanisée par cette idée. Je ne veux pas que mon tout petit bébé se retrouve seul, sans défense, à la merci des rôdeurs.

- Oui, murmure finalement Daryl.

Je fixe mon regard dans ses yeux et j'ai du mal à m'en détacher. J'ai fait du mal à cet homme, je lui ai brisé le cœur, je l'ai abandonné, je l'ai brusqué. Mais malgré tout, il me dit encore qu'il sauverait mon bébé. Alors que je ne le mérite pas.

Il me regarde avec toute l'honnêteté du monde, et à cet instant, je sais qu'il est sincère.

Et je ne peux pas m'empêcher de me demander si Merle ferait la même chose. Je doute parfois de sa sincérité à lui. Ce n'est jamais le cas de Daryl.

- Je crois qu'on ferait mieux de remonter, dit-il.

Je hoche la tête et remonte les escaliers. Je l'entends claquer la porte derrière lui et la bloquer. Parfois, tout ce dont j'ai envie, c'est de m'enfuir avec lui et de ne jamais regarder derrière moi. Peut-être que ce serait plus facile comme ça.

Je redescends quelques marches et lui lance un :

- Bonne nuit, Daryl.

Puis remonte dans l'appartement et retourne me coucher. Je ne suis pas certaine de trouver le sommeil plus facilement, mais au moins, j'aurai essayé.

...

Ce que Beth ne sait pas

Daryl entend la voix de la jeune fille dans la pénombre de l'immeuble :

- Bonne nuit, Daryl.

Il entend ensuite chacun de ses pas jusqu'à ce qu'elle disparaisse à l'intérieur de l'appartement.

- Bonne nuit, Beth, murmure-t-il.

Il sait qu'il l'aime encore. Il se déteste pour ça, parfois, mais il ne peut pas nier ce qu'il ressent.

Il monte les marches quatre à quatre, rentre dans l'appartement et barricade la porte derrière lui.

Il jette un coup d'œil à Carol : elle dort toujours. Il se couche sur la couverture à côté d'elle et l'observe.

- Elle devrait pas être avec lui, dit Daryl tout bas.

- Non, elle ne devrait pas, répond Carol sur le même ton.

L'homme ne prend même pas la peine de relever le fait que son amie faisait semblant de dormir.

- On peut rien y faire, d'toute façon...

Daryl se tourne sur le côté et ferme les yeux. Il sait qu'il a besoin de sommeil.

- Si, tu peux. Elle t'écoutera.

- Ça t'en sais rien..., répond-il, peu convaincu par ce que vient de dire son amie.

Mais celle-ci n'ajoute rien de plus. Et de la part de Carol, le silence sonne toujours comme une réponse évidente qu'elle se refuse même à énoncer.

Et il y a un paquet de choses que Daryl sait mieux que n'importe qui d'autre. Mais ce soir-là, il se sent juste impuissant. Impuissant face à tout ce qui se trouve en face de lui : Beth, Merle, leur bébé, leur relation, l'ambigüité de sa propre relation avec elle, la disparition de tout le reste du groupe, le monde, les morts, l'anarchie.

Ce soir-là, Daryl voudrait juste renoncer à tout et s'en aller.

Comme quoi, même les plus forts peuvent parfois perdre pied.