Chapitre 26
Daryl et moi échangeons un regard. Je sais que Carol nous l'a interdit, mais je ne peux pas m'en empêcher. J'ai besoin de contact visuel avec lui, il est le seul à pouvoir me rassurer.
Pourtant, cette fois, son regard ne me rassure absolument pas.
- On veut des noms, ordonne Carol.
L'homme sur lequel nos armes sont toujours pointées se met à rire.
- Je suis le recruteur, mon boulot est de ramener des gens à Alexandria. Je passe peu de temps avec eux.
- Donne-nous des noms, espèce d'enfoiré, lui dit Daryl en approchant encore son arbalète de sa tête.
- Ok, c'est bon. Le chef, c'est Rick, c'est ça ? C'est lui qui m'a parlé de vous. Il y a aussi un gamin avec lui. Mais je ne me rappelle pas de son nom. Il y a une grande noire qui parle pas beaucoup, avec un sabre. Et un chinois.
- Il est coréen ! m'écrie-je, le cœur battant la chamade, espérant en permanence entendre le nom de ma sœur.
- Oui, pardon. Ecoutez, ils étaient plus que ça, mais je serais incapable de vous les décrire tous. Je n'ai fait que les ramener au camp.
- Pourtant, Rick a eu le temps de te parler de nous, non ? demande Carol.
- Oui, il m'a dit que son groupe n'était pas complet, qu'il pensait que vous étiez toujours en vie quelque part dans les alentours de la prison. Il a décrit chacun de vous. Il m'a même donné vos noms.
L'homme sort un papier de sa poche et le déplie.
- Daryl Dixon, Carol Peletier, Beth Greene, Merle Dixon, Tyreese Williams, et un bébé, Judith. Il a aussi parlé de deux petites filles, deux sœurs, blondes, mais il semblait ne pas avoir beaucoup d'espoir pour elles. Il m'a laissé un mot pour vous au cas où je vous trouverais.
Aaron tend la main vers Daryl et celui-ci attrape le bout de papier. Je me rapproche de lui et lis le mot :
"Suivez Aaron, on est en sécurité à Alexandria. On espère vous revoir vite. Rick"
Si cet homme dit la vérité et si ce n'est pas un piège, alors c'est une chance inespérée. Mais s'il nous veut du mal, il a probablement eu les autres aussi avant nous.
Je regarde Daryl sans savoir quoi penser.
Une seule chose me rassure. Rick n'a pas donné le nom de ma sœur. Ce qui signifie qu'elle est sûrement là-bas, avec eux. Et on ne peut pas passer à côté de ça.
- On a pas le bébé, dit Daryl. On a été séparés après l'attaque de notre abri par un taré, et on s'est perdus.
- Le Gouverneur ? complète Aaron. Oui, je sais.
Nous restons perplexes devant cet homme sans savoir vraiment quoi penser. Nous avons baissé nos armes, pourtant, personne ne nous a attaqués. Il a l'air sincère. Mais c'est devenu tellement difficile de faire confiance.
- Ecoutez, je sais que vous n'êtes pas certains de pouvoir me faire confiance, vous avez vécu des trucs difficiles, des gens vous ont menti. Et c'est normal.
Il se tait une seconde, comme s'il voulait nous laisser le temps de nous dire oui, c'est vrai. Evidemment que c'est vrai.
Puis il reprend :
- Au camp, on a récupéré des polaroïds. On a des photos. Prenez mon sac-à-dos, dit-il en le descendant de son dos et en nous le lançant. Regardez dans la deuxième pochette, il y a une enveloppe. Les photos sont là.
Daryl ouvre le sac et récupère l'enveloppe. Il en sort des photos. On y voit des maisons de luxe, des barricades vraiment hautes, infranchissables. Des gens qui vivent comme si tout était normal. Et sur la dernière, Rick, Carl, Maggie, Glenn, Michonne et Sasha. Assis autour d'une table. Ils ne regardent pas l'objectif, mais c'est bien eux. Et ils ont l'air d'aller bien. Un petit cri s'échappe de ma gorge.
- On vient avec vous ! m'écrie-je. Ma sœur est là-bas.
- Beth ! s'exclame Carol.
J'arrache presque la photo des mains de Daryl pour la montrer à Carol. Elle tente de rester impassible, mais je vois bien qu'elle est émue, elle aussi.
- Daryl, dit Carol en se tournant vers son ami.
Je les vois s'échanger des regards, mais c'est clair dans leurs yeux : on va à Alexandria.
- On veut pas d'entourloupe, dit Daryl. Au moindre faux pas, on t'explose la cervelle.
- On a des voitures un peu plus loin, dit Aaron en hochant la tête.
- On ? demande Carol.
- Moi et mon ami Eric, on est venu avec deux voitures, on pensait que vous seriez plus que ça.
- Comment vous pouviez savoir qu'on serait là ? demande Merle.
- On savait pas, répond Aaron en se dirigeant vers les bois. On vous cherche depuis une semaine.
...
Nous débouchons sur une route où attendent deux voitures. Au volant de l'une d'elle, un homme. Lorsqu'il nous voit avec Aaron, il en sort, visiblement soulagé. Cet homme est petit et frêle. Je vois mal comment il pourrait s'en sortir parmi les rôdeurs. Ou même parmi les humains restants.
- C'est bon, dit notre guide, ils viennent avec nous.
- Il n'y en a pas plus ? demande son ami.
Aaron secoue la tête et nous embarquons. Carol garde son flingue dans la main et nous insistons pour monter dans une seule voiture tous ensemble. D'abord un peu étonnés, les deux hommes acceptent finalement et nous nous mettons en route.
En moi-même, j'espère de toutes mes forces que ce n'est pas un piège. D'abord, parce que Maggie est là-bas, et puis parce que nous venons de plonger dedans la tête la première. Je crois qu'après tout ce qu'on a traversé, on a bien droit à un peu de repos, et cette ville, si elle existe, semble tout à fait être ce que je considère comme du repos.
- Dites-nous-en plus sur Alexandria, dis-je à Aaron. Comment êtes-vous organisés ?
L'homme esquisse un sourire avant de me répondre.
- Nous avons un chef, ou plutôt une cheffe. C'est une femme. Elle a du caractère, vous allez voir. Elle et son mari prennent les décisions, mais nous ne sommes pas leurs esclaves, au contraire. Nous avons chacun une maison et à manger. C'est un peu comme un retour à la civilisation. Entre nos murs, on pourrait presque croire que la fin du monde n'a jamais eu lieu.
J'entends Daryl lâcher un petit rire cynique. C'est vrai que ce qu'Aaron dit est presque inconcevable.
- Ben tiens,...
- Qu'y a-t-il, Daryl ? demande Aaron. Ce n'est pas ce que vous cherchiez ?
- Nous cherchons les membres de notre groupe, dit sèchement Carol. Quant-à Alexandria, on se fera notre propre avis là-dessus.
- J'en entendu dire que Rick avait un peu de mal avec les règles de notre communauté, vous savez pourquoi ? poursuit l'homme au volant.
- Ouais, on sait pourquoi, s'énerve Daryl. On a vu des gens crever, des gens qu'on aimait, juste parce qu'on a fait l'erreur de pas tuer l'ennemi quand on en a eu l'occasion !
Je me mords la lèvre. Je sais qu'il parle du Gouverneur. Et de mon père.
- Alors, maintenant, continue-t-il, on fait plus confiance à personne. Parce que faire confiance, ça apporte que des merdes.
- Et pourtant vous êtes là, réplique Aaron, un petit sourire tendu aux lèvres. Vous ne savez pas qui je suis, mais vous m'avez suivi, dans ma voiture, pour que je vous conduise jusqu'à mon camp. Si ça, ce n'est pas faire confiance...
Je vois Carol se pencher en avant et appuyer le bout du pistolet sur la tempe de l'homme.
- On ne vous fait pas confiance, dit-elle, sinon, ce flingue ne serait pas pointé sur vous. Et si vous nous conduisez dans un piège, vous pouvez être certain que vous le payerez très cher. Mais d'abord, on va récupérer nos amis.
Aaron recule légèrement sa tête. Je vois bien qu'il tente de rester calme, mais qu'il est angoissé.
- Vous n'aurez pas à faire ça. On vous offre des maisons, de quoi vivre, vous nourrir et même vous laver. Ce serait une grosse erreur de gâcher ça.
Carol recule l'arme et l'homme déglutit. Je crois qu'il dit vrai. Cet homme a l'air trop honnête pour survivre dans un monde comme celui-là. Il doit donc y avoir des murs et une communauté protégée. Sinon, il serait mort depuis longtemps.
...
- C'est là.
Aaron coupe le moteur et nous descendons du véhicule.
Devant nous se dresse une immense grille et deux rôdeurs qui tentent vainement d'avancer à travers les murs. Murs qui doivent bien faire plus de quatre mètres de haut.
- C'est solide, vot'truc ? demande Merle qui, étrangement, semble se réveiller.
- Contre les rôdeurs en tout cas, répond Aaron en ouvrant le coffre. Aucun n'est jamais parvenu à entrer. Mais je pense que contre les humains, c'est insuffisant.
- Vous pensez ? demande-je.
Il sort du coffre de la voiture un fusil d'assaut comme on en voit que dans les séries télévisées.
- Je n'en sais rien, dit-il. Depuis que nous sommes là, aucun clan n'a jamais tenté de s'emparer de la ville.
Il se met en position et pointe son fusil sur l'un des deux rôdeurs. Il tire et celui-ci s'effondre.
- Les gens que nous croisons, dit-il encore, nous les recrutons. Après, soit ils s'intègrent à la communauté, soit ils s'en vont.
Le second rôdeur, alerté par le coup de feu, s'est retourné et se dirige vers nous. Aaron pointe à nouveau son arme et tire.
- Et s'ils refusent ? demande Carol.
- J'imagine qu'on les tue, répond l'homme en riant.
Voyant que personne d'autre ne rit, il s'arrête et baisse son arme.
- Mais ça n'est jamais arrivé, précise-t-il. En général, les gens restent. Parce qu'ils comprennent que c'est une occasion en or pour eux. Venez, la voie est libre.
Il se dirige alors vers la grille et nous le suivons. La seconde voiture arrive et se gare derrière nous. L'homme qui la conduisait nous rejoint et la grille s'ouvre. Nous rentrons à l'intérieur et découvrons un petit hameau d'habitations tout ce qu'il y a de plus normal. Le portail se referme, et un homme super baraqué s'approche de nous.
- Bienvenue à Alexandria ! dit-il. Je suis chargé de la sécurité, nous allons devoir vous prendre vos armes.
Je sens Daryl se tendre à côté de moi. C'est le genre de phrase qui amène toujours une catastrophe.
- Non, réplique Aaron. Ils les gardent, pour le moment, ils ont d'abord quelque chose à vérifier.
L'inconnu s'étonne et lance un regard interrogateur à notre recruteur.
- On les a trouvés, Charles. Ce sont les autres survivants du groupe de Rick. Et je crois qu'ils méritent de voir leurs amis.
Charles hoche la tête et fait demi-tour. Je parcours du regard chacune des maisons visibles afin de trouver Maggie. Des petits garçons jouent aux billes dans la rue, mais je ne reconnais personne.
- Où sont-ils ? demande-je en posant ma main sur le bras d'Aaron pour attirer son attention.
- Ils arrivent, me dit-il avec un petit sourire, de loin bien plus confiant que tous les sourires qu'il nous a servis jusqu'à présent.
- Là, regarde.
Je ne sais pas qui vient de parler, mais je détourne la tête, et c'est là que je la vois.
...
Je m'élance jusqu'à elle sans vraiment faire attention aux autres. J'ai un peu honte, mais sur le moment, je n'y pense pas, je suis tellement heureuse de la revoir. Elle ouvre ses bras et je lui saute dessus.
- Maggie ! hurle-je.
- Beth, c'est pas vrai ! dit ma sœur.
Je la serre de toutes mes forces dans mes bras. Elle recule et prends mon visage entre ses mains. Elle me caresse les cheveux, comme si ce qu'elle touchait n'était pas réel.
- Tu es en vie ! s'exclame-t-elle.
Elle se met à rire et me serre à nouveau dans ses bras.
- Je croyais que je ne te reverrais jamais.
- Je suis là, dis-je. Je t'ai retrouvée.
Au bout d'un moment, je finis par la lâcher et me retourne. Je vois Glenn serrer Carol dans ses bras, puis se retourner vers moi et me sourire.
- Beth !
Il me prend dans ses bras et je le serre contre moi comme je l'ai fait avec Maggie. Puis je recule et observe son visage. Il semble étrangement reposé.
- Depuis le temps que vous êtes dehors, me demande-t-il d'un air triste, vous n'avez pas croisé Tyreese ou entendu un bébé pleurer ?
Je secoue la tête, désolée, puis me tourne vers Rick. Je lis dans ses yeux la déception, mais je ne peux pas lui en vouloir de ne pas nous accueillir plus chaleureusement.
- On est retournés à la prison, dis-je. On a pas mal observé les cadavres, mais on a trouvé ni Judith, ni Tyreese. Je pense qu'ils sont en vie.
Les autres s'approchent de nous et Rick hoche la tête. Carl s'interpose soudain devant moi et crache violemment :
- Non !
Puis il tourne les talons et s'enfuit dans la rue.
Rick pose une main sur mon épaule et me sourit.
- C'est rien, dit-il. Venez ! J'ai du monde à vous présenter.
...
La maison dans laquelle nous pénétrons est spacieuse et moderne. Elle est propre, jolie et meublée, comme si elle avait été prête à nous accueillir depuis longtemps déjà.
Un homme roux se lève du canapé et me tend la main.
- Abraham Ford, dit-il. Je suis ravi de vous rencontrer.
Nous le suivons jusque dans une des chambres. Une jeune fille est endormie dans le lit. Deux personnes sont à son chevet. Lorsqu'elles nous aperçoivent, elles se lèvent et viennent à notre rencontre.
- Voici Eugène et Rosita, explique Abraham. Eugène s'est fait passer pour un scientifique qui pouvait nous aider à trouver un remède, et Rosita et moi étions chargés de sa protection.
- Et elle, c'est Tara, dit Eugène, en désignant la jeune fille inconsciente.
- Qu'est-ce qui lui est arrivé ? demande-je.
- On est partis en expédition, raconte Glenn, sauf que les gens de cette ville qui nous ont accompagnés n'étaient pas préparés. On a perdu un homme et Tara a été blessée dans l'explosion.
- Elle va se réveiller, dit Eugène.
- Tara m'a beaucoup aidée après la prison, poursuit Glenn. Sans elle, je ne m'en serais pas sorti.
- Que représentent-ils pour nous ? demande Carol à Rick sans une once de tact.
- Je viens de le dire, intervient Glenn d'un ton agressif. Ils m'ont aidé. J'étais tout seul après l'attaque du Gouverneur. On s'est enfuis avec Tara, puis on est tombés sur Abraham, Rosita et Eugène qui faisaient route vers Washington. Ces personnes m'ont sauvée la vie et m'ont permis de retrouver Maggie.
Glenn passe un bras autour de la taille de ma sœur.
- Et je ne pourrai jamais assez les remercier pour ça, conclue-t-il.
- Ils sont avec nous, confirme Rick, ils font partie du groupe, comme toi, comme Glenn. Ils nous ont prouvé qu'on pouvait leur faire confiance.
- Eh, les gars !
Nous nous retournons vers Charles, l'homme de la sécurité, qui vient d'apparaître sur le pas de la porte.
- Je crois que c'est votre journée, dit-il. Il y a encore de la visite pour vous !
Nous sortons de la maison et découvrons alors Tyreese, qui semble complètement exténué. A le regarder, j'ai l'impression qu'il va tourner de l'œil d'une minute à l'autre. Il a du sang partout et il est clairement blessé. On pourrait croire que ça n'a pas de sens qu'il soit arrivé vivant jusqu'ici.
Mais en fait, si. Il avait quelqu'un à sauver.
Un bébé. Celui qu'il tient dans ses bras. Judith.
