Chapitre 30
Dans un même temps, je vois l'homme être violemment projeté en arrière par le coup de feu que je viens de tirer, et je sens une atroce douleur dans la jambe droite, comme si on me la déchirait. Je m'écroule à terre, lâche mon revolver, et porte mes deux mains à mon mollet. Pourtant, lorsque j'en ramène une devant mes yeux, il n'y a pas de sang.
- Beth !
Je vois Daryl courir vers moi, mais je n'ai pas la force de dire quoi que ce soit, la douleur dans ma jambe est trop violente. Je tremble et sens des larmes couler alors même que je n'ai pas l'impression de pleurer.
Un autre coup de feu retentit et je vois Daryl s'effondrer à terre. Cette image m'arrache un cri de douleur pire encore que celle que je ressens dans mon corps.
Je veux me traîner jusqu'à lui, voir s'il est vivant, essayer de le sauver, mais je ne peux pas, je suis comme paralysée. Et cette fois, je suis bien en train de pleurer.
Moins d'une minute après, un troisième coup de feu est tiré et cette fois, c'est Merle qui s'effondre à quelques mètres de moi. Je hurle à nouveau, impuissante face à ce massacre.
Cette fois, je pense bien que c'est terminé. Daryl et Merle semblent être morts. Ils ne bougent plus. Je crie, je hurle de toutes mes forces le prénom de Daryl, dans l'espoir de le voir remuer, mais rien, je ne vois rien. Il ne réagit pas. C'est terminé.
Le monde devient flou derrière toutes mes larmes et je distingue encore à peine les quelques hommes qui se détachent du cercle pour s'approcher de moi. Je hurle, je veux me lever et m'enfuir en courant, mais je ne peux pas, ma jambe ne me répond plus. Je crois que je l'ai perdue.
Ils m'encerclent et l'un d'eux pointe son arme droit sur ma tête.
- Pitié, dis-je en sanglotant, sans être vraiment certaine de savoir si je le supplie de m'achever pour mettre fin à mes souffrances ou de m'épargner.
- Ce n'est pas ce que tu crois, me répond-il.
J'ai tout juste le temps de me dire qu'au moins, je n'aurai plus jamais à fuir.
Puis une détonation me déchire le crâne et je me sens mourir.
...
Ce que Beth ne sait pas
Le Commandant Bailey sort de sa cabine et rejoint ses hommes rassemblés derrière le dernier camion. Il sait qu'il n'a pas à leur expliquer la situation. Il donne des ordres relatifs à l'endroit où ils se trouvent, pas des directives. Ça fait bien longtemps que les soldats connaissent par cœur les directives.
- Unité Deux, sur la tour de surveillance, ordonne-t-il clairement. S'il y a des hommes, vous me les ramenez ici. Sinon, vous ne bougez pas. Unité Trois, Quatre, Cinq, Six et Sept, avec moi dans la salle de fête. La Sept, vous gardez l'entrée. La Dix, je ne pense pas qu'il y ait énormément de blessés, mais tenez-vous prêts au cas où. Unité Huit et Neuf, vous balayez les environs, je ne veux aucun infecté à moins de cent mètres de la ville. La Un, envoyez un rapport à la base. Ils sont plus nombreux que d'habitude, j'ai besoin que vous gardiez votre sang-froid quoi qu'il arrive. On reste sur la salle de fête pour commencer, on se déploiera dans les maisons plus tard. Je vous rappelle que je ne veux voir personne qui s'échappe ! Tirez s'il le faut, mais n'en perdez aucun. Est-ce que quelqu'un a une remarque ?
Silence.
- Bien. Tout le monde à son poste, on commence dans dix minutes.
Le Commandant lance le décompte sur son bracelet électronique et relève la tête vers le ciel complètement dégagé. Ce n'est qu'une opération de plus à son actif. Il n'y a pas de raison que ça se déroule mal. Il n'a pratiquement jamais rencontré de problèmes majeurs.
Il regarde les secondes défiler jusqu'à ce que son bracelet devienne rouge. Il descend alors ses lunettes sur son nez et commence à grimper à l'échelle. Les murs sont hauts, bien plus hauts que tout ce qu'il n'avait jamais vu jusqu'ici. Avec des remparts pareils, ces hommes et ces femmes sont peut-être suffisamment hors de danger que pour parvenir à mener une vie normale. Qui sait depuis combien de temps ils sont là ? Peut-être n'ont-ils même jamais quitté leurs maisons... Les déloger de cet endroit risque de se révéler plus difficile que d'habitude.
Lorsqu'il arrive au sommet de l'échelle, il jette son harnais en direction d'un arbre et s'assure de la solidité des branches. Puis il s'élance et pose le pied à terre en premier. Sitôt fait, il balaye les alentours du regard et appuie sur un bouton sur son bracelet pour signifier à ses hommes qu'ils peuvent intervenir.
Il n'en faut pas plus. L'hélicoptère décolle. Des dizaines d'hommes le rejoignent en quelques minutes. Tout se déroule comme d'habitude.
Les soldats avancent jusqu'à la salle bruyante et Bailey s'assure de l'avoir bien cadrée avant d'entrer.
Lorsqu'il pousse la porte et braque son arme droit devant lui, c'est à peine si on le remarque. Les gens dansent, chantent, s'embrassent. Ils sont en tenue de soirée et semblent vraiment s'amuser. Voilà une scène qui a de quoi le décontenancer. Quand il a rejoint les Forces Spéciales, Bailey était persuadé que des centaines, des milliers de personnes étaient encore bloquées, quelque part sur le territoire américain, à tenter désespérément de survivre dans ce monde d'apocalypse. Il voulait les sauver, les ramener en lieu sûr, leur offrir le répit et un foyer. Mais en voyant ces gens vivre et danser comme si de rien n'était, comme si la quasi-totalité de la population n'était pas devenue des monstres cannibales, ce sont toutes ses raisons de se lever le matin qui volent en éclat. Ces personnes souhaitent-elles réellement être sauvées ?
Un cri le ramène à la réalité. Une jeune fille, qui ne doit pas avoir plus de quatorze ans, a cessé de danser et se tient debout devant lui, comme paralysée, les yeux écarquillés, incapable de dire quoi que ce soit.
Son cri suffit à alerter tous les autres. La musique s'éteint, les lumières se rallument. Bailey reconnaît là la procédure de ses hommes, qui fonctionne à la perfection. Ou presque. Parce que, si beaucoup réagissent comme la petite fille et restent bouche-bés sans savoir quoi faire, certains autres viennent de l'extérieur, et en connaissent les dangers. Ces hommes qui se font passer pour des gentils et qui se révèlent être des crapules. Comme au Terminus.
Sauf que ça, le Commandant Bailey ne le sait pas. Il ne sait pas que cette femme, devant lui, en robe de soirée et talon, serait capable de le tuer à mains nues si elle le voulait vraiment. Tout comme l'homme qui la tient par la taille, un asiatique qui semble tout frêle et incapable de faire du mal à qui que ce soit. Et le roux costaud, là-derrière. Il ne lui faudrait pas cinq minutes pour réduire le Commandant au silence.
Ils n'ont même pas besoin de se regarder. Ils se détachent de la foule pétrifiée et se jettent sur l'homme. Tous les trois.
Sauf qu'ils n'ont pas le temps de lui faire une seule égratignure, parce que les Unités Trois, Quatre, Cinq et Six interviennent. Et leur tirent dessus.
...
Maggie, Glenn et Abraham tombent à terre, chacun touché par plusieurs balles.
Par chance pour Bailey, le reste de la foule reste calme, ne cherche pas à se jeter à son cou. Seule une femme, noire, habillée d'une longue robe bleue hurle avant de d'essayer de le frapper. Mais son geste est maladroit. Le Commandant l'esquive, puis lui tire une balle dans la tête. Elle s'écroule immédiatement.
Conscient que les choses se déroulent plutôt mal jusqu'ici et pour éviter une émeute, il se met à parler rapidement. Ces gens sont méfiants. Il va lui falloir être convaincant.
- Je suis le Commandant Bailey, commence-t-il. Je suis à la tête de dix Unités de soldats de l'armée des Etats-Unis, chacune spécialisée dans son domaine. Notre travail consiste à ratisser le territoire américain afin d'y trouver des survivants et de les ramener à la Base. Cette Base se trouve dans le Nevada. Elle est sûre et protégée. Vous y serez en sécurité.
- Non ! crie une voix à travers la foule.
Une femme de petite taille s'approche de lui. Elle est autoritaire et semble être la chef de ce village, de par sa manière implicite d'ordonner à la foule de s'écarter pour la laisser passer.
- Vous venez de tuer sous nos yeux quatre des membres de cette communauté sans la moindre hésitation, poursuit-elle. Je ne sais pas quelle est la vraie raison pour laquelle vous avez besoin d'hommes, mais nous ne rentrerons pas dans votre jeu.
- Ils ne sont pas morts, dit calmement Bailey. Nous ne sommes pas autorisés à tirer avec des balles normales. Ce sont des armes spéciales conçues pour provoquer une douleur paralysante chez la victime ou même la faire s'évanouir si elle est touchée à un endroit stratégique.
- Foutaises ! hurle Deanna.
- Regardez les victimes. Si c'était de vraies balles, elles devraient être en sang, n'est-ce pas ?
Deanna se penche et examine le corps de Maggie, puis la tête de Sasha. Il n'y a pas d'impact, pas de trou, pas de sang. Elle prend rapidement le pouls des victimes. Il est présent. Et régulier.
- Il a raison..., murmure-t-elle, un peu malgré elle.
Elle se redresse et le regarde dans les yeux.
- Bien. J'estime la technique plutôt très habile.
Bailey ne comprend pas.
- Vous parlez... de nos armes ?
- Non, répond Deanna, mais de votre manière de nous mettre dans votre poche. Nous ne vous suivrons pas. Même si je pensais que vous disiez la vérité. Ce qui n'est pas le cas.
- Nous avons des preuves : des photos, des films. Nous pouvons aussi contacter la Base par radio.
- On peut faire dire ce qu'on veut à des images ou à un ami qui se trouve au campement, Commandant Bailey. Ceci ne représente pas une preuve pour moi.
- Très bien..., soupire-t-il. Dans ce cas, je n'ai plus qu'une solution.
S'attendant à une fusillade, Deanna sort son arme de sa poche, mais les soldats ne bronchent pas. Bailey décroche la radio de sa ceinture et appuie sur un bouton. Un grésillement se fait entendre, puis le Commandant lance un appel :
- Unité Dix, ici le Commandant Bailey à la salle des fêtes. J'ai besoin du Docteur immédiatement. Envoyez-le par hélico. Terminé.
Il lâche le bouton. Cinq secondes tendues passent avant qu'un homme réponde à l'autre bout de la ligne.
- On vous l'envoie, Commandant. Terminé.
...
Un hélicoptère se retrouve moins de cinq minutes plus tard dans le ciel devant la salle de l'hôtel de ville. Une échelle est déployée et un homme en descend les marches.
Une fois en bas, il se présente comme étant le Docteur Jones, ou juste le Docteur, et tend la main à Deanna.
- Où se trouvent vos habitants ? demande-t-il.
Deanna couvre les quelques citoyens restés chez eux en affirmant qu'ils se trouvent tous dans la salle des fêtes.
Le Docteur hoche la tête et l'invite à le suivre à l'intérieur pour suivre 'son exposé'.
- Bonjour à tous, prononce-t-il à haute voix, je suis le Docteur Jones, je travaille pour le compte de l'armée depuis le début de l'épidémie. Le Commandant Bailey vous a sûrement parlé de la Base. Elle est sûre pour une seule et bonne raison : nous avons un remède à l'épidémie.
La foule, et même Deanna, reste sans voix devant cette annonce. C'est impossible.
- Expliquez-vous, dit-elle.
- Nous avons commencé à étudier la maladie depuis les premiers cas que nous avons pu obtenir. Ce qui était incroyable, ce que les êtres humains n'avaient pas besoin d'être contaminés par un autre malade pour contracter la maladie, c'était comme si ils l'avaient déjà en eux. Et nous n'avons pas rencontré une seule exception. Nous nous sommes donc dit que ça ne pouvait venir que d'une source qui touchait l'entièreté de la population. Et il n'y a pas beaucoup de choses communes à absolument tous les êtres humains de cette planète.
- La nourriture et l'eau, dit calmement une voix dans la salle.
- Oui, c'est vrai. Mais ces sources ne collaient pas avec nos observations. La nourriture est relativement différente selon les cultures. Et il aurait fallu que des centaines d'espèces comestibles, autant animales que végétales, parfois très différentes les unes des autres, soient en même temps attaquées par une maladie qui ne laisserait rien voir à l'extérieur, mais qui contaminerait l'intérieur. Difficile à imaginer... L'eau, par contre, a été une de nos hypothèses, mais pareil, il existe des cycles d'eau relativement fermés, dont le liquide coule sous la roche depuis des millénaires et qu'on récupère quand il en sort. La maladie n'aurait pas pu atteindre toutes les sources en même temps.
Une porte s'ouvre dans la pièce et une femme apparaît. Elle a les cheveux gris et le teint rose. Elle s'avance jusqu'au Docteur et plusieurs soldats braquent leur arme vers elle.
- N'ayez pas peur, dit-elle. Je ne vais tuer personne. Si j'avais voulu la mort du Docteur, il le serait déjà.
Bailey la dévisage. Il n'y a aucune trace de peur sur son visage.
- Je vous écoute à travers la porte depuis un moment, dit-elle. La source dont vous parlez, c'est l'air, n'est-ce pas ?
Le Docteur hoche la tête.
- C'était la seule source capable de toucher l'entièreté de la population du globe quasiment au même moment. Même si certains airs sont plus pollués que d'autres, il n'y a qu'une seule atmosphère, et rien ne retient ses molécules de voyager à travers le monde.
- Et donc ? demande Carol.
Le Docteur se racle la gorge. Cette femme est intimidante et il en a presque perdu son éloquence.
- Et donc, nous avons passés des mois entiers à faire des expériences et tenter de mettre au point un remède qui permettrait de contrer cet air impur.
- Et vous avez réussi ? demande Deanna, qui semble sincèrement intéressée.
- Oui. Chaque patient à qui on inocule une dose suffisante de remède est immunisé contre la maladie. Cela signifie qu'il ne revient pas en infecté s'il vient à mourir. Et cela signifie également que s'il est griffé ou mordu par un infecté et que sa blessure est soignée, il ne contractera pas la fièvre et pourra survivre.
- Et qu'arrive-t-il si on donne ce remède à un... infecté ? demande Carol.
- En quantité suffisante, l'antidote joue alors le rôle de poison en combattant la maladie et provoque la mort définitive du sujet.
- Immédiatement ? s'interroge Deanna.
- Cela dépend de la dose injectée.
Un long silence s'installe dans la salle, laissant le temps aux habitants d'Alexandria de digérer la nouvelle. Seule Carol fait quelques pas vers l'extérieur comme pour faire un état des lieux.
Après quelques minutes, elle se retourne vers le Docteur et Bailey et leur offre un sourire étincelant.
- Je serais très heureuse de voir ça ! dit-elle.
...
Un petit groupe composé de Carol, Deanna, Rick, Michonne et une quinzaine d'autres curieux suivent le Commandant Bailey, le Docteur Jones et les Unités Trois et Quatre à travers la forêt.
Comme les hommes de Bailey ont nettoyé les alentours à leur arrivée, trouver un rôdeur risque d'être plus compliqué que d'habitude.
- Ici Bailey. Aux Unités Huit et Neuf. Si vous trouvez des infectés, prenez-en trois comme prisonniers et ramenez-les au début de la forêt, du côté des portes de la ville. Abattez tous les autres. Terminé.
- Et tu lui fais confiance ? demande tout bas Rick à Carol.
- Je ne fais confiance à personne, répond-elle sur le même ton, mais je suis curieuse de voir si son remède va fonctionner. Si c'est le cas, on devrait tout leur voler sans hésiter.
- Tu aurais du venir me chercher dès qu'ils sont arrivés.
- Désolée, Sheriff. J'avais mieux à faire. Sois déjà content que je sois venue te chercher. Daryl est toujours chez nous, lui.
- J'ai un mauvais pressentiment, continue Rick. On est séparés. Rien de bien ne se passe jamais quand on est séparés.
Michonne s'approche et se tourne vers eux.
- On trouve toujours le moyen de se retrouver, quoi qu'il arrive.
Carol hoche la tête.
Puis, Bailey arrête le groupe.
- Ils sont là ! dit-il. Ils nous ramènent des infectés.
L'Unité Huit s'approche, en poussant devant eux trois rôdeurs qu'ils attachent chacun à un arbre différent.
- Je veux le faire ! s'exclame Carol. Vous n'avez qu'à m'expliquer comment faire.
Le Docteur hoche la tête et ouvre sa trousse. Il en sort un petit pistolet et un autre objet étrange. Entre une balle et une minuscule flèche. Il charge son pistolet avec.
- Je m'occupe du premier, pour que vous voyiez comment faire. Ensuite, pour pourrez vous charger des autres.
Carol hoche la tête, acceptant le compromis.
Le Docteur confie sa trousse à Bailey, puis s'approche du premier rôdeur uniquement armé de son pistolet. Il s'approche suffisamment près, mais reste suffisamment loin pour que le rôdeur ne puisse pas le toucher, même les bras tendus. Puis, il vise et tire. Le rôdeur se prend la munition dans le cou mais rien d'autre ne se passe.
- Combien de temps avant qu'il meurt ? demande Deanna.
- Une minute, peut-être deux, répond le Docteur.
Effectivement, environ une minute plus tard, le rôdeur commence d'abord par ne plus savoir lever les bras, puis ses jambes lâchent et il se retrouve allongé à terre, et enfin, il arrête de grogner. Un soldat coupe la corde et pousse le corps du bout de la botte. Il ne réagit plus.
Carol s'occupe du second rôdeur et Deanna du troisième, qui finissent tous les deux dans le même état.
Convaincu, le groupe rentre finalement à Alexandria et Deanna demande à Bailey ses photos de la Base et un peu de temps pour en parler avec ses habitants. Tout ceci lui est accordé.
Une brève réunion a lieu dans la salle des fêtes et une décision est prise. Deanna affirme qu'elle ira avec Bailey. La plupart des habitants approuvent vivement, mais il reste un problème, que Rick ne manque pas de soulever.
- Nous ne sommes pas tous là. Il y a des gens chez eux, dans leur maison. Daryl, Beth, Merle, Carl, qui a préféré rester à la maison avec Judith. Sans parler de Maggie, Glenn, Abraham et Sasha qui sont encore inconscients.
- Nous nous occuperons d'eux, dit le Commandant, qui vient d'entrer dans la salle. Mais là, le temps presse. Il est tard et nous avons un timing à respecter.
C'est vrai qu'aucune de ses missions ne lui avait jamais pris autant de temps. D'habitude, les habitants les suivent sans rechigner et l'affaire est bouclée en une ou deux heures. Ici, toute la nuit est passée, et ils en sont encore à discuter.
- Nous repartons à la Base dans moins d'une heure, dit-il. Vous n'avez besoin d'aucune affaire, tout le nécessaire vous sera donné là-bas, mais si vous avez des objets de valeur sentimentale ou que vous tenez à emporter, vous avez dix minutes pour aller les chercher et revenir ici.
- Pourquoi êtes-vous si pressé tout à coup ? intervient Rick, soupçonneux.
- Je viens de le dire, nous avons un timing.
- Ou alors c'est un piège, dit Carol.
- Ecoutez, dit Bailey en soupirant, je vous jure que...
Mais il n'a pas le temps de terminer sa phrase, que Deanna a déjà arraché une arme des mains d'un soldat de l'armée et tiré sur Rick, Carol et Michonne. Ils s'effondrent tous les trois. En réaction, une jeune femme crie. Tara. Elle se prend une balle de Deanna, elle aussi. Après ça, plus personne n'ouvre la bouche.
- Nous venons, dit Deanna. Nous vous accompagnons, et eux aussi.
Bailey hoche la tête et il n'en faut pas plus pour lancer la machine. Chacune des Unité prend en charge un groupe d'habitants. Certains retournent chercher des affaires, mais la plupart ne semblent rien avoir de personnel à emporter.
Vingt minutes plus tard, tous les habitants se trouvent à bord des camions, en dehors de la ville. Tous les inconscients ont été enfermés dans un compartiment spécial sous la responsabilité de l'Unité Dix, qui doit se charger de leur expliquer la situation. Ce n'est pas la première fois qu'ils emmènent plus ou moins des gens de force. Et ils ne s'en soucient pas plus que ça parce que ces mêmes personnes finissent toujours par les remercier de les avoir emmenés dans un endroit sûr. Ils se disent que c'est pour leur bien.
Quelques Unités retournent ensuite dans la ville pour en ramener les habitants qui sont restés chez eux. Vu comme le temps presse, et qu'ils n'ont pas le temps de leur expliquer la situation, la plupart reçoivent une balle et sont emmenés inconscients. Bailey regrette quelque peu cette méthode, mais ils n'ont plus le choix.
Au bout d'une heure, quand sa montre indique neuf heures quart, Bailey fait le débriefing avec chacun de ses chefs d'Unité. Il barre une à une d'un trait rouge toutes les maisons fouillées sur son plan grossier de la ville.
- La tour de garde ? demande-t-il.
- L'hélico a emmené les deux hommes qui s'y trouvaient en début d'opération.
- Bien. Oh, attendez, et celle-ci, quelqu'un l'a faite ? dit-il en pointant une maison sur la carte.
Personne ne répond.
- Gabriel, emmène trois hommes et videz-moi cette maison. Magnez-vous, on devrait déjà être partis !
L'homme hoche la tête et part sur le champ. Une dizaine de minutes plus tard, Bailey reçoit un appel radio.
- Ici Gabriel. Négatif, Commandant, la maison est vide. On rentre au poste. Terminé.
- Attendez, répond Bailey. Y-a-t-il des traces de vie récente dans la maison ?
- Oui, Commandant.
- Alors restez sur vos gardes, ils ne doivent pas être loin, ils risquent d'être paniqués, il faut les trouver. Je ne pars pas sans eux. Terminé.
...
Devant ses écrans de caméras, Bailey repère les trois individus armés qui s'approchent de leurs camions. Il rappelle ses hommes encore sur le terrain et prévient les autres qu'il va avoir besoin d'aide. Au début, il pense simplement les cueillir aux camions, leur expliquer la situation et les inviter à monter. Mais un cri vient contrecarrer ses plans. Sûrement l'une des femmes qui était inconsciente au moment de l'explication. Elle doit connaître la jeune fille qui s'avance avec une arme vers eux car son cri la fait réagir immédiatement et elle répond par un hurlement, elle aussi.
Bailey comprend qu'elle panique et voudrait la rassurer. Sans vraiment réfléchir, il sort de sa cabine et s'avance vers eux, complètement désarmé. La jeune fille lui tire immédiatement dessus, mais la balle ne fait que le frôler. Lorsqu'il s'en rend compte, il se relève et tente de lui parler. De la calmer, de l'aider. Il sait à quel point ils sont déboussolés et il voudrait pouvoir leur faire comprendre que tout va bien. Mais il n'y parvient pas. La jeune fille blonde s'avance vers lui et lui tire dessus à bout portant. Sa cuirasse a beau être blindée, le choc est violent et lui faire perdre connaissance.
Ses soldats connaissent la procédure et finissent le travail pour lui. Ils embarquent les trois individus et leur Commandant qu'ils envoient immédiatement à l'Unité Dix pour des soins urgents.
Puis l'un des chefs d'Unité, désigné comme le second de Bailey en cas de problème, prend les commandes. Il termine le débriefing et fait fouiller une dernière fois la ville rapidement. Quand c'est fait, il rappelle ses hommes. Il est presque dix heures du matin quand ils démarrent enfin pour rejoindre la Base.
...
Lorsque j'ouvre les yeux, une lumière blanche m'aveugle. Le paradis. Je vais y retrouver mon père, ma mère, tout ceux qui me manquent tellement. Enfin.
Avec les minutes qui passent, mes yeux s'habituent à cette clarté environnante et je découvre que je suis dans une chambre d'hôpital, avec plusieurs couvertures propres qui me tiennent au chaud et des tuyaux qui sortent de mon bras.
Je serais donc encore en vie ? J'essaye de me rappeler de quoi je me souviens. Je m'appelle Beth Greene. Je me trouvais à Alexandria, mais des hommes nous ont attaqués. Ils ont fait du mal à ma sœur, ils ont tué Daryl et Merle sous mes yeux et puis...
Mes souvenirs me reviennent. L'homme a pointé son arme sur ma tête avant de tirer, je devrais être morte. Personne ne survit à une balle tirée à bout portant dans la tête.
D'instinct, je soulève mes mains jusqu'à ma tête. Je tâtonne, cherche un impact, du sang séché, ou même une cicatrice. Rien. Mon front est lisse, mes cheveux semblent même être propres. Une balle aurait au moins fait gicler du sang autour de l'impact.
Je me rappelle les paroles de l'homme : "Ce n'est pas ce que tu crois". Et qu'est-ce que je croyais au juste ? Je croyais qu'il allait me tuer. C'est donc ça. L'arme ne contenait pas de quoi me tuer, pas de balles. A moins qu'il se soit justement retrouvé à court... Mais ça ne correspond pas avec ses dires, alors... Que s'est-il passé... ?
Déboussolée, je cherche des indices autour de moi. La chambre n'est pas très grande, mais elle est rangée et respire la propreté et les antiseptiques. Rien à voir avec tout ce que j'ai pu croiser jusqu'ici. Cet hôpital semble être d'une autre époque. De celle où le personnel avait encore le temps de nettoyer les chambre, puisqu'il ne tentait pas de sauver sa peau et d'échapper aux zombies.
Prudemment, je sors de mon lit et découvre que je suis en robe de chambre. En-dessous, je ne porte que mes sous-vêtements. Non, en fait, ce ne sont pas les miens. Ce sont des neufs. Je m'accroche au porte-perfusion et le roule devant moi. Je ne me sens pas particulièrement faible, mais je voudrais tout-de-même comprendre où je suis.
Je sors de la chambre et découvre un cadre tout aussi soigné et stérile. Des infirmiers, des médecins et des malades circulent dans les couloirs, mais aucun d'eux ne semble stressé ou apeuré. Ils ne sont même pas armés. J'ai l'impression d'avoir fait un voyage dans le temps. Une dame, qui porte une tenue d'infirmière, s'approche de moi et me sourit.
- Vous êtes réveillée, me dit-elle. Bien, je vais appeler votre médecin (elle appuie en effet sur son beeper). Vous allez probablement pouvoir sortir de l'hôpital et rejoindre vos amis.
Mes amis ! Ce mot me fait sursauter. Daryl, Merle, Maggie, Glenn. Alors peut-être sont-ils encore en vie eux aussi.
- Où sont-ils ? demande-je.
- A la Base, dans les bunkers, j'imagine, comme tout le monde, me répond-elle, un peu étonnée de ma question.
- Comment vont-ils ? Est-ce qu'il y a des blessés ?
- Ecoutez, dit-elle, je voudrais pouvoir vous aider, mais je ne les ai pas rencontrés, on m'a simplement dit que vous n'étiez pas seule, que vous apparteniez à un groupe. Je ne m'occupe que des patients qu'on m'amène, pas des groupes de survivants. Ça, c'est le rôle des soldats.
- Excusez-moi, dis-je en me frottant les yeux parce que je ne comprends rien de ce qu'elle me raconte, mais où sommes-nous ?
Elle m'offre un large sourire et me prend par le bras pour me ramener à ma chambre.
- A l'hôpital de la Base. C'est entièrement sécurisé, il ne peut rien vous arriver ici. Tous les survivants sont vaccinés à leur arrivée, aucun d'eux ne peut donc revenir en infecté.
Je ne suis pas certaine de comprendre ce qu'elle me raconte, mais je ne relève pas. Je poserai des questions plus tard, je veux d'abord sortir et retrouver le groupe.
Elle me fait asseoir et prend ma tension. Elle s'occupe ensuite de débrancher ma perfusion et de retirer tous les tuyaux reliés à mon corps. Je ressens un sentiment de liberté à pouvoir à nouveau bouger et courir librement. Un homme pousse la porte et rentre dans la chambre alors que mon adorable infirmière est encore en train de remplir la fiche au bout de mon lit.
- Comment va-t-elle ? lui demande le médecin, alors que je suis consciente et à moins de cinq mètres de lui.
- Un peu déboussolée, mais son état et celui du bébé sont stables.
L'homme hoche la tête et s'approche de moi. Il est grand et charismatique, grisonnant mais pas vieux pour autant. Ses traits sont doux, mais il a une petite cicatrice dans le cou. Je ne peux m'empêcher de me demander s'il a jamais vu un rôdeur en face. Il semble tellement détendu. Mais peut-être cet endroit existe-t-il depuis le début de l'épidémie, et peut-être qu'il n'a jamais eu à affronter ces monstres. Si tel est le cas, heureusement qu'il est médecin et pas psychologue. Il faut avoir vécu dehors pour comprendre pourquoi on est en permanence en alerte. Pourquoi c'est la peur qui guide chacun de nos pas. Pourquoi c'est si difficile de s'installer quelque part sans se dire qu'on finira tôt ou tard par devoir fuir.
- Comment vous sentez-vous ? me demande-t-il d'un ton étonnamment protecteur.
- Savez-vous où est mon groupe ? demande-je.
- Répondez à ma question, et je répondrai à la vôtre, poursuit-il gentiment.
- Je me sens bien, dis-je, mais je ne comprends pas grand-chose à...
- Ne vous inquiétez pas, tout vous sera expliqué.
Il se lève et s'apprête à s'en aller, mais je l'interpelle :
- Vous n'avez pas répondu à ma question, dis-je.
Il se retourne et me regarde d'un air las.
- Votre groupe se trouve dans l'un des Compartiment de la Base. Il vous suffira de donner votre nom pour qu'on vous amène jusqu'à eux, dans le Compartiment qui vous a été attribué.
Je hoche la tête, en signe de gratitude. Il tourne les talons et sort de ma chambre. Mon infirmière le suit de près mais revient moins de cinq minutes plus tard avec quelques feuilles et un sac en plastique qu'elle dépose à côté de moi, sur mon lit.
- Voici vos vêtements. Vous devez vous déshabillez entièrement et les enfiler. Vous ne pouvez pas garder vos sous-vêtements actuels. Voici en outre trois feuilles indispensables : votre fiche d'identité, votre suivi médical et votre autorisation de sortir. Vos informations sont encodées dans nos dossiers informatiques, mais sans ces feuilles, la procédure risque d'être insupportablement longue avant que vous puissiez rejoindre vos amis. Une poche refermable et prévue à cet effet se trouve à l'intérieur de votre veste. Ne la perdez pas.
Elle s'arrête un instant et me laisse digérer toutes ces informations. Des feuilles. Avec le temps, j'ai peu à peu compris que tout ça n'avait plus d'importance. Papiers d'identité, numéro de carte bancaire, d'immatriculation, ... Ces outils servaient à l'organisation des villes et des pays avant l'épidémie : ils étaient indispensables. Mais plus aujourd'hui. Seulement, si on recommence à donner de la valeur à des feuilles, ça ne peut signifier qu'une seule chose...
- Vous pouvez laissez tout le reste ici, poursuit-elle. Nous nous en occuperons. Bonne chance dans votre nouvelle vie et félicitation pour votre bébé !
Sur ce, elle prend congé et sort de ma chambre, refermant la porte derrière elle.
Je reste un moment sans bouger au milieu de la pièce. Pour réfléchir. Mais mes idées sont floues.
Et c'est là que je la remarque. Derrière deux couches de rideaux, une épaisse et opaque, et une seconde, plus transparente. La fenêtre. Il y a une fenêtre dans ma chambre. Lentement, je m'en approche et tire les rideaux, l'un après l'autre. Aucune alarme ne se déclenche, aucun grognement caractéristique de rôdeur ne parvient à mes oreilles. Je tire d'un coup sec le rideau presque transparent sur les quelques dernières dizaines de centimètres et ce que je découvre confirme mes soupçons.
La Base. Je comprends alors le véritable sens de ce mot. Une base militaire. Gigantesque. La plus grande qu'il m'ait été donné de voir, peut-être même la plus grande de tout le pays. A perte de vue, des bunkers, des hélicoptères et avions militaires, des soldats armés qui s'activent. Leur uniforme est le même que celui que portaient nos ravisseurs. Ou du moins ceux que je pensais être nos ravisseurs. Puisque, de toute évidence, il s'agissait bien de soldats, comme l'a dit l'homme sur qui j'ai tiré.
Je porte une main à ma poitrine. L'homme. L'arme avec laquelle j'ai tiré contenait de vraies balles, elle. Il est sûrement mort. Et si c'était un soldat, ou pire, un gradé, je risque fort d'avoir des ennuis. Mais je ne pouvais pas savoir. N'importe qui aurait pu se faire passer pour des soldats de l'armée. Et Maggie. Son cri était bien réel.
Je revois la scène dans ma tête et les éléments s'imbriquent d'eux-mêmes. L'armée. Le sauvetage. Des soldats. La Base. L'hôpital. Les feuilles. Tout ça signifie une seule chose.
L'espèce humaine n'a pas encore dit son dernier mot. Et il y a bien plus de survivants que ce que je pensais.
...
On m'escorte hors de l'hôpital et je découvre alors toute l'envergure de la Base vue d'en bas. Elle me semble encore plus immense.
- Identité ? me demande un homme derrière son ordinateur à quelques mètres de la sortie de l'hôpital.
- Beth Greene, dis-je sans réfléchir.
Il lève les yeux de son écran et me regarde comme si j'étais la dernière des idiotes.
- Le papier. D'identité. Vous l'avez ?
Sans même un mot, je fouille ma poche et lui tends son foutu papier. Il pianote trois minutes sur son ordinateur puis s'adresse au soldat chargé de m'escorter :
- Compartiment 816A, dit-il en me rendant ma fiche d'identité.
Le soldat hoche la tête et nous repartons. Le bunker dans lequel nous pénétrons est immense. Avec toutes ses portes blindées flanquées d'un numéro, il me fait penser à une prison. Ici, il n'y a pas de fenêtre.
Nous arrivons devant la porte notée 816A et je me demande ce que je vais trouver de l'autre côté. Et s'ils nous avaient séparés ? Et si Daryl, à son réveil, n'avait pas accepté de retourner dans la civilisation et s'était échappé ? Vu l'endroit, ça semble impossible de pouvoir s'en échapper, mais s'il y a une seule issue, je fais confiance à Daryl pour parvenir à la trouver.
Le soldat qui m'accompagne ouvre la porte à l'aide d'une clé et de son empreinte rétinienne, et un immense soulagement m'envahit soudain. Car ils sont là. Ils sont tous là. Maggie, Glenn, Daryl, Merle, Rick, Judith dans ses bras, Michonne, Sasha, Carol, Carl, Abraham, Rosita, Tara, Eugene, Deanna, son fils, et d'autres visages que je reconnais d'Alexandria. Ils sont tous assis sur des bancs, face à un homme noir et très grand. Lorsque je pénètre dans la pièce, tous leurs regards se tournent vers moi. Maggie est la première à se lever. Elle sourit, puis court dans ma direction. Elle me prend dans ses bras sans ménagement.
- Comment te sens-tu ? me demande-t-elle.
- Je vais bien, dis-je.
Bientôt, c'est tout notre petit groupe qui se retrouve autour de moi. Tout le monde me prend dans ses bras et je me sens bien mieux avec leur présence à mes côtés que toute seule dans cet hôpital trop propre. Même Merle me soulève du sol et m'embrasse sur la joue. Son sourire n'est pas factice, il semble réellement heureux de me revoir. Je crois que je ne le comprendrai jamais vraiment.
Le dernier à s'approcher de moi est Daryl. Je reconnais bien là sa manière de fonctionner, il attend toujours que les foules se dissipent. Il me serre simplement contre lui et je l'enlace de tout mon corps. Sa présence, sa chaleur m'apportent un réconfort difficile à décrire. Comme si, d'un seul coup, je n'avais plus peur, parce que je sais qu'il est à mes côtés. Sans pour autant me lâcher, il recule légèrement sa tête et pose furtivement mais passionnément ses lèvres sur les miennes. Les effluves de l'émotion me parcourent tout le corps et j'en oublie un instant que nous ne sommes pas seuls.
Une voix inconnue me tire de mes pensées :
- Mademoiselle...
Daryl me lâche et nous retournons nous asseoir. L'homme qui vient de parler s'adresse directement à moi :
- Beth Greene, je présume ?
Je hoche la tête et il complète une fiche.
Le soldat qui m'a amenée jusqu'ici ressort en fermant la porte derrière lui.
- Bien, nous allons pouvoir commencer, dit l'homme noir.
Et il passe les deux heures suivantes à tout nous raconter. Cet homme est le Commandant Coots, l'un des nombreux officiers chargés de l'arrivée des groupes de survivants. Nous ne resterons ici que pour une période relativement courte. "La Base est un centre de rassemblement, nous explique-t-il, pas un lieu vivable pour des civils." Nous serons bientôt transférés dans une des villes que les militaires ont pu fortifier. Il y en a trois, pour le moment. Trois villes que l'armée a nettoyées, puis barricadées et enfin réapprovisionnées. En nourriture, en médicament, et en hommes. Grâce au remède, - parce qu'ils possèdent un remède à la maladie ! - les gens peuvent y vivre sans craindre que le voisin d'en face meurt bêtement d'une bronchite, devienne un rôdeur et fiche la trouille à tout le quartier. Ça n'arrive plus. Les gens sont vaccinés et lorsqu'ils meurent, ils restent morts. Grâce aux barricades, aux caméras de surveillance et aux soldats qui montent la garde, aucun rôdeur ne peut rentrer. C'est comme ça tout autour de la ville, et ils sont même en mesure de faire face à des hordes de milliers de rôdeurs grâce à des bombes fumigènes qui dégagent ce fameux antidote et tuent tous les rôdeurs qui s'en approchent.
Mais mieux encore, l'armée est non seulement chargée de sauver tous les survivants qu'ils trouvent, mais également de nettoyer le pays. Toujours grâce au remède. Ils veulent anéantir complètement la maladie et reconstruire l'Amérique.
Personnellement, je n'y crois pas. J'ai vu ce qu'il y avait dehors, et ils n'arriveront jamais à bout de tout ça. Il y a sûrement le centuple de rôdeurs dans le pays que d'hommes dans cette base, c'est impossible.
- Ces villes sont grandes, explique Coots. Grandes comme Manhattan. Des milliers de personnes peuvent y vivre. De vraies communautés y sont mises en place, chacun a un métier, les enfants vont à l'école, il y a des hôpitaux, des services. C'est une vraie civilisation, pas des gens qui tentent de survivre au jour le jour.
- Qu'est-ce que vous en savez ? dis-je soudain. Nous avons tous perdu des gens. Après avoir vécu dehors pendant autant de temps, tout ne peut pas simplement revenir à la normale. Des choses comme celles qu'on vivait dehors tous les jours, ce sont des choses qui vous changent définitivement. Aucun de nous ne sera plus jamais le même.
Un silence se fait et je sais qu'il signifie que le groupe approuve ce que je dis. Sauf peut-être les gens d'Alexandria, qui n'ont jamais vraiment eu affaire à l'extérieur.
- C'est pour ça qu'on vous aide, explique Coots. On vous accompagne, on vous réapprend à vivre. Mais c'est une chance inespérée sur laquelle vous ne pouvez pas cracher.
Ses paroles de beau parleur me laissent sceptique, mais je n'ai pas le choix. Si ce qu'il dit est vrai, c'est bel et bien une chance inespérée. Surtout pour mon bébé.
...
Après nous avoir tout expliqué de long en large, Coots prend congé, en promettant de revenir demain. Soudain, je me rappelle l'homme à Alexandria. Je veux savoir si je l'ai tué. Je m'approche de notre Commandant personnel avant qu'il ne franchisse la porte et lui demande :
- Quand on est venu nous chercher, j'ai tiré sur un homme, en pensant qu'il nous voulait du mal. Est-ce qu'il est... mort ?
- Non, m'explique Coots. Il a quelques côtes brisées, mais il s'en remettra. Il portait un costume blindé. La balle ne l'a pas traversé.
Soulagée, je le remercie et il s'en va, nous laissant seuls dans notre Compartiment, porte fermée.
...
J'observe les alentours et je vois Maggie s'approcher de moi, rapidement. Comme si elle avait peur qu'on nous sépare à nouveau. Elle me prend par le bras et me dit :
- Viens, je vais te faire visiter.
Je lui souris et la suis. Je n'imagine pas que cet endroit soit suffisamment beau ou grand pour mériter une visite, mais je ne refuse pas sa proposition. L'avoir à mes côtés, bien vivante, est un cadeau qui n'a pas de prix.
En plus de la grande salle de réunion qui donne aussi sur la porte d'entrée, nous avons droit à une superbe cuisine avec une grande table pouvant largement tous nous accueillir. L'endroit semble aménagé de telle manière qu'aucun centimètre carré n'est gaspillé. On ne nous entasse pas dans des boxs, on engage des ingénieurs pour calculer l'espace nécessaire à la vie humaine sans nous rendre fous ou sans laisser un grand vide entre chacun de nous. Prodigieux. Voilà bien quelque chose que seul l'homme peut faire. Je me demande combien de temps un chantier pareil a du prendre. Et s'il existait déjà avant l'épidémie. Surement. Ils n'auraient pas pu construire ça dans la panique de la maladie.
Les chambres sont étonnantes. Elles sont toutes petites mais ne sont chaque fois conçues que pour deux personnes. Un lit superposé, une mini étagère à côté. Rien de plus. Et il y en a des dizaines comme ça. Une salle de bains est systématiquement annexée pour trois chambres. Rudimentaire, mais il y a l'eau chaude. C'est déjà un luxe.
En plus de ça, une dernière petite pièce, mieux éclairée, avec quelques bouquins sur une étagère et un ordinateur sur un bureau attire mon regard au fond du Compartiment. Je m'approche de l'ordinateur.
- Il y a internet ? demande-je en rigolant.
- Non, me répond Maggie, lorsqu'on l'allume, ça ressemble à un vieil ordinateur, avec les écritures vertes sur fond noir. Tu te rappelles ?
Je hoche la tête et m'assieds sur la chaise devant le bureau. J'allume le PC et une liste interminable de noms s'affiche à l'écran.
- Ce sont tous les survivants qui transitent par ici, me dit-elle. C'est Coots qui nous l'a dit. C'est grâce à ce système qu'ils parviennent à reformer les familles. Si tu trouves le nom d'un de tes proches, tu peux demander à être transféré avec lui.
J'hésité à chercher quelques noms, comme celui de mes cousins ou de mon oncle qui vivait à l'autre bout du pays. Mais même en admettant qu'ils aient pu survivre, rien ne dit qu'ils sont arrivés jusqu'ici.
- Tu as déjà fouillé les listes ? dis-je en me tournant vers ma sœur.
Elle fait oui de la tête et prend un air désolé.
- Je n'ai pas tout passé au peigne fin, dit-elle, mais je suis restée assise ici pendant plus d'une heure. Je n'ai trouvé personne.
Voyant sa moue si triste alors qu'elle était heureuse il y a moins d'une minute, j'éteins rapidement l'ordinateur et me remets debout.
- Ce n'est rien, dis-je. Nous sommes ensemble, c'est tout ce qui compte.
Et comme pour confirmer ce que je viens de dire, elle me prend dans ses bras une nouvelle fois.
- Maggie..., dis-je dans sa nuque, est-ce qu'ils t'ont fait du mal ? Je t'ai entendue crier mon nom, c'était déchirant.
Elle se recule.
- Non, ils ne m'ont pas fait de mal. J'ai cru qu'on avait affaire à un ennemi, alors j'ai voulu me défendre et ils m'ont assommée. Quand je me suis réveillée, j'ai paniqué, et ils m'ont assommée de nouveau. Ce n'est qu'après mon deuxième réveil qu'ils m'ont tout expliqué.
- Et tu les as crus ?
- Pas au début, dit-elle. Et puis ils nous ont montré des choses, et Rick et Carol affirmaient qu'ils avaient un remède. J'ai pu te voir, aussi. Tu étais inconsciente mais bien vivante. Ils m'ont dit que tu avais besoin de soins, je les ai crus. Alors je n'ai plus rien dit jusqu'à ce qu'on arrive à la Base. C'était incroyable, c'était gigantesque.
Je la suis et nous retournons dans la salle de réunion.
- Maggie, qu'est-ce que... Qu'est-ce que tu penses de tout ça ?
- Je n'en sais rien, me dit-elle. S'ils disent la vérité, alors c'est un miracle. Mais tous les gens à qui on a fait confiance jusqu'ici se sont révélés être des assassins.
- Pas tous, dis-je.
- Pas tous ? me reprend ma sœur. Et à qui tu penses ?
- Abraham, Eugène et Rosita. C'est toi-même et Glenn qui m'avez raconté ce qu'ils avaient fait pour vous.
Maggie hoche la tête.
- C'est vrai, dit-elle, tu as raison.
Je lui souris.
- Peut-être qu'on est à nouveau tombés sur des gens biens.
Elle relève les yeux vers moi et je vois une lueur d'espoir dans son regard.
- J'espère.
...
Allongée dans la couchette d'au-dessus de notre lit superposé, j'observe le plafond. Il fait noir, mais mes yeux ont eu le temps de s'habituer à l'obscurité. Ça fait plusieurs heures que je suis ici. Il doit bien être deux ou trois heures du matin, mais je n'arrive pas à m'endormir.
Daryl m'a dit de ne pas l'attendre, il m'a dit qu'il avait besoin de réfléchir, mais j'aurais espéré qu'il soit à mes côtés pour ma première nuit ici. Je ne parviens pas à dormir parce que mon cerveau reste en alerte. Personne ne monte la garde à côté de moi, je suis seule dans cette chambre, et si je m'endors, j'ai peur de me réveiller par la douleur d'une morsure de rôdeur.
Oh, bien sûr que je sais que c'est impossible. Que ce bunker est sûr et fermé. Mais mon cerveau ne le sait pas, lui. Les vieilles habitudes sont tenaces.
Puisque j'en ai marre de rester ici à rien faire, je sors de mon lit et me mets à errer dans les couloirs. Mes pas me mènent jusqu'à la salle de l'ordinateur, et j'y trouve Daryl, assis par terre, en train de lire. Lorsqu'il lève les yeux vers moi, il semble étonné de me voir debout à cette heure-ci.
- Tu dors pas ? dit-il.
Je fais non de la tête et m'assieds à côté de lui.
- Tu ne veux pas venir lire dans la chambre ? demande-je.
- Il y a pas de lumière dans la chambre.
Il a raison. Merde.
- Mais j'ai fini de lire, d'toute façon, dit-il en refermant le bouquin.
Je sais que c'est faux, que je l'ai interrompu, et son attention me touche.
Il me raccompagne jusque dans notre chambre et monte dans le lit avec moi. Il sait ce qui me rassure, et m'attire contre lui pour m'apaiser.
- Est-ce que tu as eu l'occasion de t'en aller d'ici ? demande-je brusquement
- Dans la chambre où je me suis réveillé, dit Daryl, à l'hôpital, il y avait une fenêtre. J'aurais pu me tirer par là.
- Pourquoi tu ne l'as pas fait ?
- Je savais pas où tu étais, m'explique-t-il. Je voulais attendre d'avoir des infos pour pouvoir venir te chercher.
Je hoche la tête, sans être certaine qu'il puisse le voir.
- Comment va Merle ? demande-je encore.
Toujours appuyée contre lui, je sens que ma question le frustre. Il ne bouge pas, mais il peut difficilement cacher la tension qui émane de lui.
- Bien, dit-il froidement. Je crois. J'en sais rien. T'as qu'à aller lui demander si tu veux savoir.
Au fond de lui, il reste persuadé que j'ai toujours des sentiments pour son frère et que j'en aurai toujours.
- Je le ferai.
Je me redresse et le regarde. Il n'y a pas de lumière, mais je devine les traits de son visage. Je devine les émotions dans son regard. Entre tristesse, colère, résignation, douleur et passion. Comment lui faire comprendre qu'il est l'homme de ma vie ?
Il cherche à se dégager pour descendre, mais je le retiens.
- Tu devrais dormir, dit-il, plus doucement.
- Je n'y arriverai pas sans toi.
Il s'assied au bout de mon lit.
- Non, tu ne comprends pas, continue-je. Je n'ai pas besoin de quelqu'un pour surveiller mes arrières. J'ai besoin de ta présence...
Je me mets à quatre pattes et m'approche de lui, lentement.
- ...de ton odeur...
Je l'embrasse dans le cou.
- ...de tes mains sur mon corps...
Je passe une main dans sa nuque et l'embrasse au creux de l'oreille. Il ne dit rien et se laisse faire.
- ...de ta respiration contre ma joue...
Cette fois, je l'embrasse sur la bouche et il me rend mon baiser. Je dégage ma deuxième main et caresse son torse sous sa chemise. Je glisse ma bouche jusqu'à son oreille gauche et lui murmure le plus sensuellement possible :
- ... de toi.
Puis je me relève et j'enlève mon haut de pyjama. Je me colle contre Daryl, l'obligeant presque à me caresser. Mais il n'a pas besoin de ma permission. Il sait comment s'y prendre.
Ses baisers sont exquis, sa bouche est délicieuse, et son corps est bouillant. Chacun de ses mouvements me fait grimper aux rideaux.
- Je n'ai jamais ressenti ça avant..., dis-je.
- Et avec Merle ?
- J'ai dit 'jamais'.
Il ne répond rien
- Je t'aime Daryl, dis-je dans un baiser.
- Oui... Oui, moi aussi.
...
Le lendemain, et puisque je ne sais pas si j'aurai encore l'occasion de le faire plus tard, je rejoins Merle dans sa chambre après le dîner. Je ferme la porte derrière moi et prie pour que Daryl ne m'ait pas vue le faire.
Merle semble étonné. Il sort son briquet de sa poche pour nous éclairer.
- Ils t'ont laissé passer avec ça ? demande-je.
- Il était dans mon calbut avec mes clopes. Ils ont pas fouillé jusque là.
Je m'assieds à terre, devant le lit sur lequel il est allongé.
- Tu voulais... me parler d'un truc ? demande-t-il.
- Je voulais te dire au revoir.
- C'est pas la peine, je vais pas au peloton d'exécution, s'esclaffe-t-il.
- Quand on nous attribuera une place dans leurs petites villes bien rangées, tu chercheras à nous éviter, Daryl et moi. Je sais comment ce sera. Tu ne seras plus obligé de rien, alors tu disparaîtras comme tu as disparu avant qu'on te retrouve à Woodbury.
Je ne sais même pas si je parle de la fois où il a été séparé du groupe plusieurs mois, ou de celle où il était allé se bourrer la gueule dans la cave privée du Gouverneur.
Quoiqu'il en soit, il ne répond rien. Ce qui signifie que j'ai raison. Que je suis venue lui dire au revoir. En fait je n'étais pas venue pour ça, au départ. Mais c'est en le voyant là, allongé sur son lit, dans la pénombre, comme s'il cherchait à se faire passer pour mort aux yeux de tous les autres, que j'ai compris qu'il avait déjà pris sa décision. Merle n'a jamais été un suiveur. Pas plus que Daryl, d'ailleurs. Sauf que Daryl suivait tout de même une personne : son frère. Comment réagira-t-il lorsqu'il comprendra que ce dernier à décidé de s'en aller, à cause de lui, et de moi ?
- Merle, je n'ai jamais voulu de tout ça.
- Ouais, moi non plus en fait. Je voulais juste que ce soit toi et moi, mais j'ai pas été foutu de faire les choses bien.
- Je crois qu'on a commis des erreurs, tous les deux. Ce n'est pas plus ta faute que la mienne.
- P-t'être, mais au final, toi t'as une fin heureuse.
- Tu pourrais rester, tu sais. Continuer à voir ton frère et ton bébé.
- Naaan, c'est bon, poupée, t'en as déjà assez fait pour moi.
Je le regarde. Il tente de faire le con, comme d'habitude, de me sortir son humour à deux balles pour que je ne le prenne pas au sérieux et finisse par foutre le camp. Mais ses yeux sont emplis d'une telle tristesse que c'est impossible de ne pas le voir. Même à la lueur d'un briquet.
Je me lève et me rapproche de lui.
- Tu mérites le bonheur, au même titre que n'importe qui. Je ne sais pas comment ce sera, là-bas, mais je t'en prie, reste avec nous. On est ta famille. C'est ton enfant.
- Non, c'est celui de Daryl.
Il tente de retenir ses émotions mais je vois l'enfer de la lutte qu'il mène pour rester là, sans broncher.
- Non, c'est le tien. Ce sera toujours ton enfant, quoi qu'il advienne. Et la porte de notre maison te sera toujours ouverte.
Je me penche et l'embrasse sur le front avant de tourner les talons et d'ouvrir la porte pour le laisser disparaître en paix.
Je me retourne une dernière fois, en sachant très bien que j'ai échoué à le convaincre de rester.
- Je t'aimerai toujours, Merle.
En prononçant les mots, j'espère qu'il les comprenne comme je les énonce. Ce n'est pas de l'amour-passion. C'est tout ce qu'il m'a apporté depuis le début. C'est ce sentiment qui fait que je serai toujours accrochée à lui, quoi qu'il arrive. Qu'une partie de moi lui restera redevable pour toujours. Pour le bébé.
.
.
.
Le soleil se lève sur notre 7e quartier et inonde la pièce de sa chaleur. Je prends le temps de me réveiller et observe Daryl dormir. C'est rare de le voir aussi paisible dans son sommeil.
En réalité, il n'est jamais vraiment rentré dans cette ville. Son esprit est toujours dehors, même quand il est ici, à mes côtés. Il est à l'armée maintenant, il nettoie le pays. Il côtoie des rôdeurs pratiquement tous les jours. Il dit que c'est la seule manière pour lui de se vider la tête depuis la mort de Merle.
Merle. Il n'a pas disparu, en fin de compte. J'avais réussi à le convaincre de rester. Mais il était comme son frère : incapable de se conformer à la nouvelle petite vie trop parfaite qu'on lui offrait. Lui et Daryl faisaient partie de la même Unité. Coïncidence ou piège du destin ? Je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, ils étaient trop peu, et les rôdeurs étaient trop nombreux. Une horde se trouvait sur leur chemin et aucun radar n'avait été foutu de la repérer. Quand ils se sont fait attaquer, ils ont voulu fuir, c'était la meilleure chose à faire. Mais plusieurs rôdeurs ont rattrapé Merle. Et alors que la logique aurait voulu que les autres continuent à fuir sans lui, Daryl a refusé de l'abandonner et a appelé du renfort, qui est rapidement arrivé. Au bout d'une heure, ils avaient tout nettoyé, mais le corps de Merle était en lambeaux. Je n'ai jamais vraiment su s'il était déjà mort quand ils l'ont examiné ou s'il a rendu son dernier souffle son frère penché sur lui. Daryl m'a dit que ça ne servait à rien d'en parler, que le résultat était le même. Quand il est revenu à la maison, ce soir-là, il était dans un pire état que tout ce que j'avais pu voir jusqu'ici. Il était triste, bien sûr, mais il était aussi tellement en colère. Je crois qu'il aurait tout cassé si je n'avais pas été là. Je crois qu'il aurait tout cassé, puis qu'il se serait tiré de cette ville pour toujours. Il n'arrêtait pas de répéter qu'ils auraient du la voir, qu'ils auraient du nous prévenir, bordel ! Et il avait raison. Mais ce genre d'erreur arrivait déjà avant l'épidémie. Et l'homme reste l'homme.
A l'incinération, - oui, parce que, on n'a plus droit à un enterrement, par manque de place, disent-ils - j'ai pratiquement été la seule à parler. Daryl n'a réussi à prononcer que quelques mots. Mais je crois que la présence de tout notre groupe l'a touché. On a tous un métier, quelque chose à faire, maintenant. Pourtant ils s'étaient tous libérés pour venir. Même Glenn.
- Qu'est-ce que tu fais ?
La voix de Daryl me tire de mes pensées.
- Je n'en sais rien...
Soudain, je remarque la tasse dans ma main. J'allais préparer du café.
- Je fais du café, dis-je. Tu en veux une tasse ?
Il hoche la tête en enfilant sa veste. Toujours la même. Toujours sale. Pourtant, je croyais que tous les soldats étaient tenus de porter un uniforme imposé, comme à la Base, mais pas lui, on dirait. Le connaissant, il a très bien pu leur montrer à quel point il était doué à l'extérieur, puis exiger de pouvoir porter ses propres vêtements. Je ne savais pas qu'on faisait des concessions à l'armée.
Daryl boit deux gorgées de café, puis m'embrasse sur la joue et sort de la maison. Tous les jours, c'est le même schéma, la même rengaine. Ça en devient presque monotone. J'ai l'impression qu'il est en couple avec les rôdeur plus qu'avec moi, parfois.
Je passe dans ma chambre et retire mon pyjama pour m'habiller. Nue, je jette un coup d'œil dans le miroir. J'ai l'impression que mon ventre va exploser tellement il est énorme. L'accouchement est prévu pour bientôt. Le truc, c'est que les médecins ne savent pas précisément me dire quand parce qu'ils ne connaissent pas la durée exacte de ma grossesse. Alors j'attends. J'attends que le bébé arrive.
Vu mon état, ils ont jugé bon de ne rien me donner à faire pour le moment, même si c'est souvent assez insupportable de devoir rester toute la journée sans rien faire.
Alors je passe des heures à réfléchir. A Merle, à ce que doit ressentir Daryl, à ce que ce sera quand le bébé sera là. Est-ce qu'il le rejettera s'il ressemble trop à Merle ?
Mais à force de trop réfléchir, j'ai parfois l'impression de devenir folle.
...
Daryl ouvre la porte et un courant d'air traverse la maison. Il revient. Comme tous les soirs. J'ai beau me dire qu'il trouvera toujours un moyen de rentrer, je reste inquiète quand il n'est pas avec moi. Merle était un dur, et pourtant, ça ne lui a pas suffit. Personne n'est à l'abri.
Je dépose deux assiettes et un plat sur la table. Le repas est déjà prêt. Daryl s'approche et m'embrasse rapidement.
- Ça va ? lui demande-je.
Il hoche la tête. Même réponse qu'à chaque fois. Il ne parle presque plus depuis la mort de son frère. Et surtout, il refuse de prononcer un mot sur lui.
Daryl passe par la chambre pour retirer sa veste, puis me rejoint dans la cuisine. Je suis déjà assise. Je l'attends.
Il s'assied bruyamment et se sert à manger.
- Alors, ta journée ? demande-je.
- Pareil que d'habitude. On avance. Et toi ?
Je porte une patate à ma bouche et le regarde. Il est sincère, pas méchant. Je sais qu'il est conscient d'être difficile à vivre en ce moment, et il s'en veut probablement pour ça. Comme pour tout le reste.
- Maggie est passée, dis-je.
- Et elle va bien ?
Je hoche la tête, à mon tour. Je déteste ces discutions, le soir. Elles n'ont aucune consistance, aucune profondeur. J'ai l'impression qu'on ne parle plus que pour remplir le vide du silence.
Nous mangeons sans rien dire pendant quelques minutes, puis je décide de prendre mon courage à deux mains. J'en ai marre de ce scénario. Tous les jours. Je n'en peux plus.
- Daryl..., commence-je.
Il lève la tête et me regarde, attendant la suite.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé le jour où Merle est mort ?
Ça le stoppe net dans son appétit. Comme d'habitude.
- Je te l'ai déjà dit, répond-il d'un ton agacé. Trop de rôdeurs.
- Je sais, je connais l'histoire. Mais il y a quelque chose que tu ne me dis pas.
- Tu te trompes.
- Ne me prends pas pour une idiote, m'exclame-je un peu plus fort.
Cette fois, je veux vraiment aller jusqu'au bout. Je veux savoir. Je ne le laisserai pas esquiver la question, comme il le fait à chaque fois. J'en ai marre.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? insiste-je.
- Lâche-moi avec ça, dit-il en se levant de table.
Il veut partir. Il veut fuir et ne pas avoir à me répondre. Mais je me lève aussi et le retiens par le bras.
- Tu me manques de respect, dis-je, étonnée par mon propre calme.
- Tu délires !
- Non, j'estime avoir aussi le droit de savoir. Merle n'était pas mon frère, mais il représentait beaucoup pour moi. S'il y a quelque chose qu'il faut que je sache, tu dois me le dire !
Il se dégage de l'emprise de mon bras et je le vois hésiter. Donc, j'ai raison, il y a bien quelque chose.
- Laisse tomber, dit-il avant de tourner les talons.
Oh non, mon grand. Là-dessus tu as tout faux. Je ne laisserai rien tomber du tout.
- Arrête d'essayer de me protéger si c'est pour me faire du mal !
Là, il se retourne et s'approche de moi, un doigt pointé dans ma direction.
- Ah ouais, tu crois que t'es mal là ? Ben t'imagines pas ce que ce serait si je te disais la vérité.
- Je veux savoir.
- Crois-moi, Beth, c'est pour ton bien.
Sur ces paroles, il tourne à nouveau les talons et se dirige vers la porte.
- Daryl ! hurle-je. Si tu pars maintenant, tu ne me reverras jamais, ni ton bébé.
- ce n'est pas mon bébé !
Je reste bouche-bée devant la violence de ses paroles. Pendant une seconde, j'ai peur que la police débarque tellement il a crié fort.
Et puis je comprends. Le bébé. C'est celui de Merle. Il pense probablement que c'était à lui d'être là, de tenir l'enfant dans ses bras. Mais ce ne sera jamais le cas. Plus maintenant. Il doit se détester d'être celui qui est encore en vie.
- Avant de mourir, reprend-t-il, visiblement bouleversé, Merle m'a dit quelque chose...
Je m'approche et prends sa main dans la mienne. Il ne me repousse pas mais ne lève pas non plus les yeux vers moi.
- Qu'est-ce qu'il t'a dit ? demande-je doucement, pour l'inviter à continuer.
- Il m'a demandé de déclarer le bébé comme étant le mien.
Je porte ma main à ma bouche. Celle qui tenait la main de Daryl. Et comme ses doigts qui se laissent glisser dans le vide, quelque chose s'effondre en moi. La douleur de la mort de Merle, les pleurs que j'ai du retenir parce que Daryl ne parlait plus et qu'il fallait bien que quelqu'un le fasse à sa place, la tristesse, le vide. Tout me remonte à la tête en une seconde.
Merle. Merle ne connaîtra jamais son bébé. Mais il voulait que l'enfant pense grandir avec son véritable père : Daryl. Alors, il n'avait jamais vraiment abandonné son plan à la con : il voulait vraiment tout donner à son frère. Tout, jusqu'à son propre enfant.
Je sens les bras de Daryl m'entourer et je tente de m'accrocher à ce morceau de réalité. Je relève la tête, des larmes troublant ma vue, et croise son regard. Lequel de nous deux est le plus à bout ?
Je n'en sais rien, et je n'ai pas le temps d'essayer de chercher la réponse. Une violente douleur part de mon bas-ventre et foudroie tout mon corps. Je pousse un cri et me laisse tomber dans les bras de Daryl.
...
Les médecins autour de moi s'agitent. Ils ont l'air stressés. Ils me transmettent ce sentiment et je me sens pire encore qu'avant.
La douleur n'a pas cessé, mais j'ai droit à un temps de répit entre chaque nouvelle déchirure. Je tente de rester calme, tout comme Daryl qui reste à côté de moi et ne me lâche pas la main, tout comme Maggie que j'entends s'énerver derrière la porte. Est-ce que les choses vont si mal que ça ?
Une nouvelle douleur foudroyante me lacère les entrailles et je hurle. Pourquoi est-ce que ça prend autant de temps ?
Soudain, un homme en blouse blanche se penche sur mon visage et me dit d'une voix relativement sereine :
- Bien, mademoiselle, maintenant, il va falloir pousser.
Je hoche la tête, prête à tout pour que l'enfer des douleurs se termine.
Je m'exécute, une fois, deux fois, trois fois. Je fais tout ce qu'on me demande, je serre la main de Daryl sans savoir qui de lui ou de moi a la plus forte poigne à l'heure actuelle. Les aiguilles de l'horloge tournent, et j'ai l'impression que ce bébé n'arrivera jamais. Les douleurs sont toujours là, mais je continue de pousser quand on me dit de le faire. Le médecin m'encourage, me dit que c'est bien, que ça avance. Il me dit que je suis forte, mais j'ai l'impression que mon corps risque de me lâcher à chaque instant. Je ne sais pas combien de temps je vais encore devoir faire ça, mais mon énergie est presque vide, et les douleurs me détruisent les entrailles.
- Allez-y, encore !
Je ferme les yeux et pousse de toutes mes forces. Je crois que je vais bientôt mourir.
...
Au bout d'un temps qui me paraît interminable, la délivrance arrive enfin. Les douleurs fulgurantes cessent et on dépose un petit être tout rose dans mes bras.
Je ne me rends même pas compte que je pleure, alors que Daryl ne pense qu'à éponger mon front. Au début, le bébé crie, puis il se calme au contact de ma peau. Je suis épuisée, autant mentalement que physiquement, mais ce que je ressens est indéfinissable. Je crois que je ne pourrais pas être plus heureuse.
La salle entière finit par se calmer. Les médecins, d'abord, moi, ensuite. Je cesse de pleurer et observe le tout petit être posé sur ma poitrine. C'est une petite fille. Une infirmière a la bonne idée de proposer un tabouret à Daryl. Oh, bien sûr, il en a vu d'autres, mais je crois qu'après la journée qu'il vient de passer, n'importe qui tournerait de l'œil. Il arrête d'essuyer mon front, et pose son menton sur mon bras, tout en me caressant doucement la peau. Il regarde le bébé, lui aussi. Et malgré toute la fatigue qui s'y trouve, je vois dans ses yeux quelque chose que je n'avais encore jamais vu auparavant chez lui : de l'espoir. Daryl a toujours été de ceux qui croient que tout finit par mal tourner. Et en réalité, il n'avait pas tort. Les choses ont vraiment mal tourné. Mais peut-être pense-t-il que, cette fois, quelque chose de bien pourrait arriver. Ou est déjà arrivé.
- Félicitations, me dit le médecin qui m'a donné les indications pendant l'accouchement.
Je lui souris. Il tient dans ses mains une fiche qu'il est en train de remplir. Encore des feuilles.
- Votre nom ? me demande-t-il.
- Beth Greene, dis-je.
- Et celui du père de l'enfant ? dit-il en se tournant vers Daryl.
L'inquiétude me prend pendant un court instant, mais elle disparaît tout aussi vite. Peu importe ce que Daryl dira, il aura raison.
- Merle Dixon, finit-il par dire.
- Pourquoi tant d'hésitation ? demande le médecin.
- Merle était... mon frère. Il est décédé. Je ne suis pas le père biologique de l'enfant.
- Vous êtes donc seule pour l'élever ? me demande le médecin. Vous croyez en être capable ? Si vous le souhaitez, vous pouvez faire appel à nos services d'aide.
- Oh non, dis-je, je ne serai pas seule.
Je regarde Daryl qui hoche la tête et me sourit.
- Je serai là, dit-il sans me lâcher du regard.
Oui, il sera là. Il sera toujours là. Il a toujours été là.
- Très bien, répond le docteur avec un sourire. Et vous avez déjà une idée de nom pour cette petite fille ?
A vrai dire, j'y ai déjà réfléchi, toutes les heures que j'ai passées seule à la maison. Oui, j'ai une idée. Non, en fait, je suis certaine du prénom que je veux donner à ce petit ange. Pour Merle, qui restera toujours son père même si Daryl sera son papa. Pour Maggie, qui est restée mon pilier jusqu'ici, et qui a accepté tout ce que j'ai pu faire, même si c'était idiot et irréfléchi.
Pour eux. Parce qu'ils ont fait qu'elle a pu naître dans un hôpital sécurisé aujourd'hui. Parce qu'ils m'ont sauvée. Et qu'ils l'ont sauvée. Mon petit ange.
Je tourne la tête vers Daryl qui attend ma réponse. Lorsque je lui dis "Megghy", il me sourit sincèrement, et je comprends alors qu'il l'aime déjà.
Je baisse les yeux. Même elle semble aimer. Elle ouvre ses grands yeux bleus et me regarde avec douceur. Elle est magnifique. Elle n'imagine pas tout ce qu'on a vécu avant d'en arriver là. Elle n'imagine pas comme on a du se battre pour retrouver un semblant de bonheur. Mais elle n'imagine surtout pas que son arrivée va tout changer. Qu'on ne fera plus semblant maintenant. Que la peur, c'est du passé. Elle est notre raison de vivre, désormais. La plus belle chose que l'on ait. Notre espoir. Megghy.
