Chapitre 8
Promenade (presque) au clair de lune,
ou comment appliquer dans un chapitre quelques clichés du romantisme
Les deux fiancés atteignirent enfin la forêt.
Ils laissèrent leur chevaux à sa lisière et s'enfoncèrent tranquillement dans ces bois, à l'ombre sous un feuillage presque sans faille.
Néanmoins, les rayons du soleil haut dans le ciel trouvaient parfois un chemin pour se faufiler dans les méandres de la forêt, formant de minces traits de lumière terminant leur course à même le sol. Deranir avait toujours aimé se réfugier ici lorsque trop de pression l'assiégeait. Les chants des oiseaux et de tous les autres petits habitants de ce sanctuaire le réconfortaient au-delà du possible. Un monde où tout n'était que simplicité et non fourvoiement... Un quelconque protocole n'empêchait pas les rossignols de crier leur joie dès le petit matin, à l'heure où tombe la rosée...
Nimloth souriait, et se retourna pour vérifier où était Isil. Un accident était si vite arrivé...
Elle avait encore les histoires de Galador en travers de la gorge, surtout le coup des lois du ménage, mais essayait tant bien que mal de ne pas laisser son trouble apparaître. Ce n'était pas le moment.
Après avoir marché quelques mètres en silence, chacun profitant de la simple présence de l'autre, Nimloth s'assit souplement sur un rocher en face d'eux.
- C'est déjà l'heure de la pause...? plaisanta Deranir.
Quiconque mieux que lui connaissait cette forêt ? Il voulait faire connaître à Nimloth tous les secrets qu'elle renfermait. À commencer par le premier...
- Tu es assise sur un rocher qui abrite un nid de cloportes, Nim'...
Nimloth éclata de rire. Au fur et à mesure de ses escapades à cheval, elle aussi connaissait la forêt comme sa poche. En même temps, comment en aurait-il pu être autrement au bout de vingt-et-un ans ?
- Non, rigola Nimloth. C'est le prochain rocher, celui des cloportes. Tu veux aller vérifier ?
- Je n'en ressens pas l'envie, ajouta Deranir en riant à son tour. Je n'ai plus le temps pour me promener, et ce depuis des années... Crois-moi, ma place n'est pas forcément enviable, Nim'.
Il la prit dans ses bras, l'embrassant sur le front, caressant ses longs cheveux blonds. Mais au fond de lui, il n'arrivait pas à oublier son devoir. Que pouvait donc bien faire Galador ? Inexplicablement, il ressentait un mauvais présage...
- Donc tu deviens amnésique, plaisanta Nimloth. Encore une chose que je vais devoir rectifier.
Elle se laissa faire, se blottissant contre Deranir.
- Je crois que je préfère cette relation à celle d'avant, murmura Nimloth avec un sourire.
Tous deux étaient dans leur bulle commune, ne faisant plus attention au monde qui les entourait...
- Et bien maintenant, c'est à la vie, à la mort ! Concernant la longévité de cette relation, tu vas être servie, affirma-t-il.
Nimloth profita de cette promesse pour voler un baiser à Deranir.
- J'espère bien ! rigola-t-elle.
Il répondit à son baiser avec ferveur, murmurant :
- Tu connais les lois de notre magnifique cité. "L'homme marié ne peut se séparer de celle qu'il a élu son aimée."
Nimloth sourit.
- C'est un nouveau décret de ta part ? murmura-t-elle de son habituelle voix ironique.
- Pour une fois, non. Plutôt une des Lois Ancestrales, tu devrais le savoir. Peut-être un peu ringarde, mais elle nous arrange bien ! Cette allusion doit me faire comprendre que je suis un indécrottable réformiste ? sourit-il.
- Ca fait longtemps que je n'ai pas fourré le nez dans les Lois Ancestrales, avoua Nimloth. Mais si jamais il en existe d'autres de ce genre, je sens que je vais les apprendre par coeur, au cas où.
Elle fit mine de réfléchir un instant et ajouta :
- Je n'avais pas insinué une telle chose, mais maintenant que tu le dis...
- Oui...?
Nimloth éclata de rire.
- Finalement je révise mon jugement, tu recommences à pouvoir réfléchir, c'est un progret !
- Oh excuse-moi mademoiselle la surdouée !
Nimloth croisa les bras en une moue faussement boudeuse.
- Arrête, j'ai pas demandé aux Valar d'être comme ça !
Deranir tira son épée tout en continuant de sourire.
- Je ne vois qu'une possibilité : tu es une succube envoyée par Sauron lui-même pour me tenter !
- Quoi ? se récria Nimloth. N'importe-quoi !
Elle le repoussa en éclatant d'un rire cristallin.
Elle plaqua ses deux points au creux de ses hanches et fusilla Deranir du regard.
- Et puis, toi qui est censé être attaché aux traditions, tu n'es pas censé savoir qu'un homme ne doit pas attaquer une pauvre femme sans défense ? rigola-t-elle en se fichant bien d'être crédible.
- Toi sans défense ?! Toujours le mot pour faire rire !
Le Prince lâcha son épée pour embrasser sa promise.
- Pour le moment, oui !
Nimloth répondit sans se faire prier au baiser de Deranir, elle n'allait pas se retenir alors qu'ils étaient seuls au monde...
- Mais je ne suis pas un danger, que je sache...
La jeune femme haussa les épaules avec un air taquin.
- Peut-être...
Deranir fit semblant de s'énerver.
- Peut-être ?!
Nimloth se rapprocha de lui.
- Hé, calme-toi, je plaisantais !
- Je boude, maintenant...!
Soudain, de fines gouttelettes de pluie se mirent à tomber. Pendant qu'ils discutaient, face à face, le ciel s'était assombri dangereusement...
- Gamin, persifla Nimloth.
Elle leva la tête vers le ciel et afficha une moue horrifiée quand les premières gouttes rencontrères son front.
- Cours ! rigola-t-elle, tendant une main à Deranir.
Celui-ci prit la main de son aimée, et ils s'élancèrent en courant comme des dératés, riant comme des déments... Deranir trouva le temps de dire :
- Plutôt un gamin puéril !
- Doublé d'un idiot fini ! rigola Nimloth.
Elle ne faisait pas du tout attention aux endroits où elle marchait, tout son esprit étant accaparé par Deranir.
Elle se fichait totalement des gouttes qui trempaient sa robe et ne songeait qu'à rester le plus longtemps possible seule avec lui, qu'il pleuve, vente ou neige, mais cette erreur lui fut fatale quand une racine plus épaisse que les autres apparut devant son pied. Une douleur fulgurante parcourut sa cheville et elle s'accrocha au bras de Deranir, essayant de ne pas s'écraser au sol.
Deranir s'arrêta net, fixant Nimloth avec horreur.
Elle essaya de faire quelques pas, sans trop de succès. Sans dire un mot, il la prit dans ses bras et courut jusqu'à l'endroit où les chevaux étaient sensés être restés s'ils ne s'étaient pas enfuis, la pluie battant maintenant son plein, des éclairs zébrant le ciel noir.
Nimloth grimaçait et se laissa emporter par Deranir. Vu l'état dans lequel était sa cheville, il aurait été idiot de sa part d'essayer de marcher.
- Je déteste les robes, grommela-t-elle. Et encore plus les orages.
- Le plus important est de te ramener saine et sauve au château...
Les chevaux avaient tenu leur poste. Deranir installa doucement Nimloth sur Isil, ignorant le déluge, puis étrilla vite son étalon.
- Tu peux aller à cheval ?!
- En effet...
Elle se redressa et soupira d'aise quand elle réussit à talonner Isil, la douleur s'étant quelque peu atténuée.
- Oui, je crois que ça ira.
- Alors, allons-y !
Ils se mirent à galoper en direction du château à toute allure. Leur journée tournait au désastre...
Nimloth hocha la tête et se cramponna aux rênes en serrant les dents. Elle n'avait pas de chance cette semaine, c'était la deuxième fois qu'elle se faisait avoir par le temps.
A croire que Yavanna s'amusait à s'acharner sur elle...
