Chapitre 5: Âmes sœurs


Elizabeth contempla son reflet dans son miroir, ajustant son voile.

« Vous voilà fin prête, Lizzie ! » dit Mrs. Bennet en s'écartant de sa fille.

Elle venait de piquer la dernière perle dans les cheveux de sa fille. Elizabeth avait en effet souhaité arborer la même coiffure que le soir du bal donné à Netherfield où elle avait dansé avec Mr. Darcy pour la première fois.

« Vous voilà bien songeuse…, dit Mrs. Bennet.

- Je pensais à la tournure étrange que peuvent parfois prendre les évènements…

- Vous pensez à Mr. Darcy et à la façon dont il se comportait lorsque nous l'avons rencontré ?

- En réalité, je me rappelais plutôt la façon dont je le traitais…

- Vos sentiments pour lui ont bien changé. J'étais sûre que vous le détestiez.

- Moi également. Mais cette expérience m'aura au moins appris à ne pas me fier à mon premier jugement.

- Et elle vous aura apporté le bonheur, du moins je vous le souhaite de tout mon cœur.

- Merci, Maman »

Mère et fille s'étreignirent. Elles savaient que d'ici quelques heures leurs rapports seraient différents à jamais.

« Nous devrions nous mettre en route, sans quoi nous serons en retard. » dit Mrs. Bennet.

Il ne restait plus à Longbourn que Mrs. Bennet et Elizabeth, car tous les autres étaient déjà en route pour l'église de Meryton, Mr. Bennet n'ayant pas souhaité s'attarder au milieu de la frénésie qui régnait à Longbourn. Aussi se hâtèrent-elles de monter dans la voiture que Darcy avait mise à disposition d'Elizabeth. Le trajet jusqu'à l'église ne prit que quelques minutes, qui furent pourtant suffisantes à Elizabeth pour laisser l'anxiété la gagner.

« Attendez, Lizzie ! Laissez-moi ajuster votre robe ! Voilà c'est parfait ! » dit Mrs. Bennet au moment où sa fille posait pied à terre.

Puis elles rejoignirent l'entrée de l'église où les attendaient Mr. Bennet et Jane, radieuse dans une robe lavande. Elizabeth ne l'avait pas revue depuis son mariage la semaine précédente, et elles s'étreignirent avec émotion.

« Chère Jane ! Comment vas-tu ?

- A merveille.

- Es-tu heureuse ?

- Plus que je n'en ai jamais rêvé.

- Elizabeth… intervint Mr. Bennet pour lui rappeler qu'elle était attendue.

- Tous les invités sont-ils arrivés ? demanda Elizabeth.

- Tous les invités, et surtout le futur marié, plaisanta Mr. Bennet.

- Tu es ravissante, Lizzie, dit Jane.

- Allons, Mrs. Bennet, que diriez-vous de rejoindre votre place ? » proposa Mr. Bennet.

Ils lui laissèrent le temps de remonter la nef et de s'installer au premier rang. Puis Jane arrangea la traîne de sa sœur une dernière fois et Mr. Bennet offrit son bras à sa cadette.

« Fin prête ?

- Oui, Père. Merci pour tout.

- Allons, allons, pas de sentimentalisme, vous savez que j'ai ce genre d'effusions en horreur. » dit Mr. Bennet d'un ton bourru.

Et pourtant lui aussi avait les larmes aux yeux, comme ses deux aînées.

« Nous ne devrions pas faire attendre Mr. Darcy davantage. Il est dans tous ses états depuis ce matin… » dit Jane.

C'est ainsi que Lizzie Bennet entra dans l'église de Meryton au bras de son père, précédée par Jane. Elle n'eut bientôt plus d'yeux que pour Darcy dont la présence lui fit immédiatement oublier son appréhension. Le regard qu'il posa sur elle dès son entrée dans l'église traduisit mieux que des mots combien son bonheur était grand. Lorsqu'elle parvint à son niveau, ils échangèrent un sourire ébloui, oubliant presque la présence de Mr. Bennet à leurs côtés. Ce dernier, davantage pour cacher son émotion que pour les taquiner, fit mine de tousser brièvement pour les rappeler à la réalité, avant de déposer la main de sa fille dans celle de Darcy.

Sans se quitter des yeux durant toute la cérémonie, les deux fiancés suivirent la messe presque distraitement, oublieux de tout ce qui n'était pas leur amour, avant d'échanger leurs vœux de deux voix très différentes : celle de Darcy, bien que vibrante d'émotion, était claire et résonna dans toute l'église, comme pour annoncer fièrement au monde son engagement. Elizabeth en revanche était si émue qu'elle en avait la gorge nouée et son consentement fut presque inaudible pour l'assemblée. Mais Darcy l'avait entendue, et il serra sa main avec tendresse avant de faire glisser son alliance à son doigt.

Quelques instants plus tard, qui devaient rester un tourbillon de souvenirs presque flous dans son esprit, Mrs. Fitzwilliam Darcy, née Elizabeth Bennet, sortait de l'église de Meryton sous les acclamations de leurs proches, au bras de l'homme qu'elle venait d'épouser.

Le déjeuner de mariage se tint à Netherfield, Jane ayant absolument tenu à décharger sa sœur et sa mère de son organisation, d'autant qu'il était prévu que les jeunes mariés quittent le Hertfordshire dans les heures suivantes pour se rendre à Londres où ils devaient dormir avant de se mettre en route pour Pemberley.

La réception fut loin d'être de tout repos pour Elizabeth et Darcy qui durent saluer l'ensemble des invités. Elizabeth fut particulièrement touchée de l'accueil ému que sa nouvelle belle-sœur lui réserva après qu'elle eût étreint son frère pour le féliciter.

« Miss Darcy, je tiens à…commença Elizabeth.

- Je vous en prie, appelez-moi Georgiana, nous sommes sœurs désormais.

- Seulement si vous m'appelez Elizabeth.

- Rien ne me ferait plus plaisir. Permettez-moi de vous présenter tous mes vœux de bonheur. Je suis convaincue que Fitzwilliam et vous connaitrez un mariage très heureux.

- Merci mille fois, dit Elizabeth, touchée de voir l'émotion de la jeune fille qui parvenait à grand-peine à cacher ses larmes de joie face au spectacle du bonheur de son frère.

- C'est à moi de vous remercier. Pour avoir rendu mon frère heureux et promis de vous y employer toute votre vie. Et j'espère de tout cœur que vous serez heureuse à Pemberley. Pour ma part, je ferai tout pour que vous vous y sentiez chez vous. »

Mais certains invités furent beaucoup moins agréables à accueillir. Miss Bingley leur adressa ses félicitations du bout des lèvres avant de s'éclipser le plus rapidement possible, ne pouvant dissimuler davantage sa déception, et le mépris qu'elle portait à Elizabeth. Lydia au contraire s'attarda longuement à féliciter sa sœur et à dire combien elle trouvait celle-ci chanceuse, tandis que Mr. Wickham et Darcy s'observaient froidement sans échanger une parole. Puis vint le tour des Lucas et des Collins. Elizabeth fut ravie de retrouver son amie d'enfance mais les jeunes mariés durent souffrir l'interminable discours que leur récita Mr. Collins d'un ton monocorde.

« Ma chère cousine, croyez bien que je suis enchanté de vous voir si heureusement mariée. Je vous présente à tous les deux mes vœux de bonheur. Ma chère Charlotte et moi avons appris avec surprise la nouvelle de vos épousailles et nous considérons comme un très grand honneur d'y avoir été invités. Nous vous remercions donc de tout cœur, même si votre union cause une grande peine à cette chère Lady Catherine, notre bienfaitrice. Néanmoins, je prie tous les jours pour assister à la réconciliation entre vos deux familles. Je suis en mon for intérieur persuadé de la grande bonté de Lady Catherine, aussi, cher Mr. Darcy, souhaiterais-je vous rassurer : je pense sincèrement que votre tante saura vous pardonner d'avoir encouru son déplaisir et…

- Je sais ce qu'il en est des sentiments de Lady Catherine, Mr. Collins. Si notre différend doit se régler, cela sera au sein de la famille, l'interrompit Darcy d'un ton sans appel.

- Mais Charlotte, dites-moi, il me semble que je dois moi aussi vous adresser mes félicitations ! dit Elizabeth, faisant allusion à la grossesse de son amie.

- Oui, Mr. Collins et moi sommes très heureux. L'idée de devenir mère me comble.

- Quand votre enfant doit-il naître ?

- Fin août ou début septembre au plus tard.

- Vous devez être si impatients.

- Nous le sommes, dit Mr. Collins. Cela comble nos vœux de futurs parents, donne satisfaction à Dieu mais aussi à Lady Catherine, ma bienfaitrice, sans compter qu'un pasteur se doit donner l'exemple…

- Pardonnez-nous, le coupa Mrs. Collins. Nous abusons de votre temps alors que vous avez tant d'invités à recevoir… Encore tous nos vœux de bonheur !

- Merci, Mrs. Collins, dit Darcy avant de murmurer à l'oreille de son épouse : heureusement qu'elle est là.

- Oui, mais je crains malheureusement qu'elle ne suffise pas à le faire taire complètement ! » dit doucement Elizabeth en dissimulant un sourire moqueur en voyant Mr. Collins entamer un nouveau discours de félicitations à Mr. et Mrs. Bennet.

Les jeunes mariés et les Bingley ayant adressé un mot aimable et des remerciements à chacun, Jane pria ses hôtes de bien vouloir passer à table. Le déjeuner fut servi et se termina sur un toast de Mr. Bennet. Avec pudeur et simplicité, il adressa ses félicitations aux jeunes mariés.

« Mes chers amis, comme vous le savez, il n'est guère dans mes habitudes de faire de grands discours. Mais aujourd'hui est un jour unique : je me sépare de ma chère fille Elizabeth. En tant que père, ce n'est pas sans regret que je la vois partir dans une contrée aussi lointaine que le Derbyshire. J'ai toujours pensé, y compris le jour où Mr. Darcy m'a demandé sa main, qu'aucun homme au monde n'était digne d'elle, et pourtant tous deux semblent me donner tort. En les voyant si heureux et si confiants envers l'avenir, je sais que leur union sera parfaite. Aussi ne puis-je que m'incliner, car la tristesse que j'éprouve à voir ma fille partir si loin est un faible prix à payer pour son bonheur. Mr. Darcy, je suis honoré de vous confier ce que j'ai de plus cher, je sais que vous êtes digne d'elle, que vous saurez prendre soin d'elle et l'aimer comme elle le mérite. Je vous souhaite à tous les deux tout le bonheur possible. »

L'assemblée entière applaudit tandis que Darcy levait son verre en l'honneur de son beau-père. A ses côtés, Elizabeth retenait difficilement ses larmes. Peu après, une fois le repas terminé et les invités dispersés dans les divers salons où recevaient les Bingley, elle s'approcha de son père.

« Voyons, Lizzie, pourquoi pleurez-vous donc en un jour si heureux ? demanda innocemment Mr. Bennet.

- Je ne sais comment vous remercier, Père. Ce que vous avez dit me touche profondément. Je n'ai aujourd'hui qu'un seul regret, et c'est celui de devoir vous quitter.

- Je sais, mon enfant, mais la vie est faite de sacrifices. Et celui-ci en vaut largement la peine. Vous ne le regretterez pas. Et ne croyez pas être débarrassée de moi sous prétexte que vous partez vivre dans le Derbyshire : il vous faudra correspondre avec moi très souvent, et tolérer ma présence dans ce Pemberley dont on m'a tant loué la beauté et la bibliothèque. Cela vous console-t-il un peu ?

- Oui, mais il n'empêche que vous allez me manquer.

- Pour alléger votre peine, je peux vous confier que je ne serais pas étonné si d'aventure Mr. Bingley et Jane emménageaient dans le Derbyshire.

- Je sais qu'ils ont pour projet d'acquérir un domaine, en effet. Le Derbyshire les attire beaucoup, mais ils n'ont pas encore fait leur choix.

- Jane tient beaucoup à vous, et Mr. Bingley et Mr. Darcy sont très liés, maintenant plus que jamais depuis qu'ils sont devenus beaux-frères. Aussi les Bingley ont-ils toutes les raisons de s'installer dans le Derbyshire. Croyez-moi, ce n'est qu'une question de temps.

- Ah ! Lizzie, te voilà, dit Jane en entrant dans la salle à manger où étaient restés son père et sa sœur pour parler tranquillement. Mère te cherche partout.

- Je vais la prévenir que Lizzie va bien, dit Mr. Bennet en s'éclipsant.

- Comment te sens-tu ? demanda Jane à sa sœur avec sollicitude.

- En réalité, je ne saurais te dire… répondit Lizzie après avoir réfléchi quelques instants. Je suis tour à tour éperdue de bonheur et nostalgie.

- Et je suis sûre que le discours de Père n'y est pas étranger, dit Jane avec amusement.

- C'était si émouvant… Surtout qu'il est toujours si peu expansif !

- Ton départ l'attriste réellement… Songe que désormais il vivra uniquement en compagnie de Mère, Mary et Kitty.

- Je serais sans doute terrifiée si j'étais dans sa situation, dit Elizabeth avant d'éclater de rire, imitée par sa sœur.

- Au risque de me répéter, je voulais te dire que je suis très heureuse pour toi. Je sais en vous observant, toi et Mr. Darcy, vous serez un couple très heureux. Je regrette que nous nous soyons trompés à ce point sur Mr. Darcy : depuis que je m'entretiens avec lui, et que Charles me parle de lui, je sais combien il est différent de l'apparence qu'il nous a laissés voir durant si longtemps. Et il ne vit plus que par et pour toi, c'est évident.

- Et c'est réciproque… dit Elizabeth.

- Je n'en doute pas. Vous vous entendrez parfaitement. Vos tempéraments sont complémentaires : ton humour et ta vivacité viendront tempérer son sérieux et sa gravité tandis que sa maturité et son jugement modèreront ton enthousiasme. Votre union a tous les atouts pour être parfaite.

- A l'unique condition que nous fassions taire nos orgueils respectifs.

- Vous ne vous seriez pas mariés si vous n'aviez pas fait des progrès considérables dans ce domaine… Mais je manque à tous mes devoirs ! Nous devrions sans doute rejoindre nos invités. Il ne faudrait pas qu'ils remarquent notre absence… » dit Jane.

Les invités prirent lentement congé en milieu d'après-midi, et il ne resta bientôt plus que Jane, Mr. Bingley et sa sœur, et Mr. Darcy et Elizabeth dans le salon. Miss Darcy les avait déjà quittés pour retourner à Londres en compagnie du Colonel Fitzwilliam, qui s'était proposé d'escorter sa cousine jusqu'à la demeure londonienne des Matlock, ses parents, où elle devait passer la nuit afin de laisser un peu d'intimité à son frère et sa nouvelle belle-sœur à Darcy House.

Il fut bientôt l'heure pour Darcy et Elizabeth de les imiter, mais la jeune femme devait d'abord passer une tenue de voyage plus confortable et surtout plus adaptée à la saison.

« Je vais t'accompagner. » proposa Jane.

Elle offrit son bras à sa sœur pour la conduire à la chambre d'amis qu'elle avait mise à sa disposition pour lui permettre de se préparer avant son voyage.

« Merci, Jane, tout est parfait. Je ne sais comment vous remercier Mr. Bingley et toi pour nous accueillir et organiser notre mariage.

- Tout le plaisir était pour nous… Veux-tu que je t'aide ? » proposa Jane.

Remarquant qu'Elizabeth semblait nerveuse, Jane acquiesça, répondant ainsi à sa propre question, et elle s'approcha. Elles s'employèrent à leur tâche d'abord silencieusement, puis Elizabeth se retourna pour faire face à sa sœur.

« Jane ?

- Oui ?

- Que suis-je sensée faire désormais ?

- Tu veux dire ce soir ? »

Pour toute réponse, Elizabeth hocha la tête, embarrassée d'aborder pareil sujet, mais ne faisant confiance qu'à Jane pour en parler.

« Lizzie, tu aimes Mr. Darcy et il t'aime, c'est tout ce que tu as besoin de savoir. Ne pense qu'à cet amour et à rien d'autre, détends-toi et tout ira bien. Il t'aime, alors fais-lui confiance.

- J'ai confiance en lui, mais…

- Alors il n'y a pas de « mais »… Ne pense qu'à ce que vous ressentez l'un pour l'autre.

- Comment peux-tu être sûre que ce sera suffisant ?

- Je me suis mariée la semaine dernière, Lizzie. Oublie tout ce que nous a dit Mère, ma chère sœur. C'est notre tante qui avait raison. »

Elizabeth connaissait assez sa sœur pour savoir qu'elle ne s'étendrait pas davantage sur le sujet. Mais le sourire radieux de Jane, et le souvenir des termes plus qu'élogieux dans lesquels elle avait décrit sa première semaine de mariage en répondant aux questions de ses parents et de ses sœurs dans la journée, suffirent à la rassurer quelque peu. Aussi prit-elle une grande inspiration, achevant de se préparer pour se mettre en route vers Londres. Lorsqu'elle rejoignit Darcy qui l'attendait en compagnie de sa famille et de Mr. Bingley, elle avait suffisamment repris le contrôle de ses émotions pour qu'il ne s'aperçoive pas de son trouble. Les minutes suivantes furent néanmoins difficiles.

Malgré son bonheur de jeune mariée, la séparation fut une épreuve pour Elizabeth. Elle quitta ses plus jeunes sœurs sans trop de mal. Mrs. Bennet, quant à elle, étourdit sa fille d'ultimes recommandations et de plaintes, lui enjoignant de leur écrire souvent. Mais ses dernières étreintes avec Jane et Mr. Bennet furent pleines d'émotion et laissèrent à la jeune mariée une sensation de déchirement. Les deux sœurs se promirent de s'écrire et Jane tenta à nouveau de réconforter sa cadette en lui rappelant que Mr. Bingley et elle leur rendraient sans doute visite dans le Derbyshire prochainement. Quant à Mr. Bennet, il étreignit longuement sa fille sans un mot. Au moment où ils se séparèrent, ils avaient tous deux les larmes aux yeux. Darcy et lui se serrèrent la main, et, d'une voix mal assurée, Mr. Bennet le pria de prendre soin d'Elizabeth. Darcy lui promit de consacrer tous ses efforts à son bonheur, et le regard qu'il posa alors sur Elizabeth était empli de tant de tendresse qu'il chassa les derniers doutes de Mr. Bennet.

Puis les Darcy montèrent en voiture, et Elizabeth ne put retenir des larmes silencieuses lorsque l'équipage s'ébranla. Quelques instants après, remarquant qu'elle tentait vainement de dissimuler ses larmes, Darcy vint s'asseoir à ses côtés, prenant ses mains avant de les embrasser avec dévotion.

« Vous devez me trouver bien ingrate de pleurer alors que je vous suis dans notre nouvelle vie, s'excusa Elizabeth avec un sourire triste.

- C'est moi au contraire qui serais ingrat de vous en tenir rigueur alors que vous quittez tout pour moi… dit-il doucement, en lui tendant son mouchoir.

- Merci… dit-elle, d'une voix sourde. Je suis désolée…

- Ne le soyez pas, vous quittez votre famille et tous vos souvenirs, ce n'est pas un moment facile.

- Mais je l'ai attendu et désiré de tout mon cœur pendant des mois ! Je pensais m'y être préparée… »

D'un seul regard, il la rassura, esquissant un sourire tendre, et embrassant à nouveau ses mains. Ils gardèrent le silence jusqu'à Londres, car Darcy devinait qu'aucun mot ne serait apte à la réconforter en cet instant douloureux mais inévitable. Aussi se contenta-t-il de serrer ses mains dans les siennes, lui rappelant ainsi discrètement sa présence et son soutien.

Le trajet sembla à la fois court et interminable à Elizabeth qui, fidèle à son caractère, chassa ses tourments en se tournant vers l'avenir. Mais en son for intérieur, une part d'elle-même désirait ne jamais parvenir à destination tant elle appréhendait les heures à venir. Elle maudissait les paroles et les conseils néfastes que Mrs. Bennet lui avait donnés et qui n'avaient contribué qu'à empirer ses craintes toutes naturelles de jeune mariée. Si Jane s'était montrée rassurante, alors qu'elle s'était trouvée dans cette position à peine une semaine plus tôt, elle n'avait pas pour autant réussi à apaiser totalement l'anxiété d'Elizabeth.

Comme des générations de femmes avant elle, elle ne pouvait s'empêcher de redouter sa première nuit de mariage, qui devait lui faire quitter définitivement son statut de jeune fille. Elle le savait pour avoir écouté les descriptions plus que divergentes de sa mère et de Mrs. Gardiner, l'expérience pouvait être bien différente d'un mariage à l'autre, et certaines nuits de noces s'avérer cauchemardesques.

Non qu'Elizabeth eût peur de son mari. Ses six mois de fiançailles avec Darcy n'avaient eu de cesse de lui démontrer combien il était dévoué à son bonheur, et passionnément épris d'elle. Même en proie à son chagrin d'avoir dû quitter ses proches et à ses appréhensions de jeune mariée, Elizabeth ne put retenir un sourire tandis qu'ils cheminaient vers Londres. Comment pourrait-elle craindre pareil homme qui, il l'avait dit et prouvé à maintes reprises, ne vivait plus que pour la chérir et la rendre heureuse ? D'instinct, elle lui avait accordé depuis bien longtemps une confiance entière, qui, si elle n'était pas suffisante pour faire taire toutes ses craintes au sujet de l'inconnu qui l'attendait, la soulageait tout de même d'un grand poids.

Mais elle s'était engagée tout aussi passionnément que Darcy dans leur mariage. Si lui était follement épris d'elle depuis plus d'un an, l'ardeur des sentiments d'Elizabeth n'avait plus rien à lui envier. Elle souhaitait pour eux un mariage heureux et épanoui en tous points, désireuse de faire le bonheur de cet homme pour qui elle éprouvait des sentiments aussi profonds que durables, et qui faisait naître en elle des émotions et des sensations qu'elle peinait à comprendre, et dont l'intensité la terrifiait parfois. Elle le pressentait, son choix de ne se marier que par amour, bien antérieur à sa rencontre avec Darcy, ne s'était jamais avéré aussi sage qu'en cet instant. Car jamais sa nature franche et entière n'aurait pu lui permettre de se donner entièrement à un homme dont elle ne serait pas passionnément éprise.

Et, plus que les paroles de sa mère, ce furent celles de Mrs. Gardiner qui lui revinrent en mémoire en cet instant. Elle avait compris en l'écoutant qu'un mariage réussi tenait à bien des choses, y compris certaines que, encore jeune fille, Elizabeth ignorait totalement. Et c'était surtout cette ignorance, plus que les mises en garde fatalistes de Mrs. Bennet, que redoutait Elizabeth. Posant à la dérobée un regard presque timide sur son mari, elle sentit son cœur s'attendrir. Elle s'était fait la promesse de rendre cet homme heureux, et c'était son plus cher désir. Et c'était justement là que le bât blessait, car elle n'avait qu'une vague idée de ce qu'on attendait d'elle au cours des heures à venir, et elle comprit que sa crainte de le décevoir était presque plus grande que sa peur de l'inconnu.

Elle en était à ce stade de réflexion lorsqu'elle s'aperçut que la voiture venait de s'arrêter. Revenant brusquement à la réalité, elle croisa le regard attentif de Darcy, qui cherchait à déceler si elle allait mieux qu'au moment de leur départ du Hertfordshire. Lui adressant un sourire qu'il voulut rassurant mais qui dissimulait mal combien son bonheur était grand, il mit pied à terre avant de tendre la main pour l'aider à descendre.

Construite en pierre blanche, Darcy House offrait de l'extérieur une apparence à la fois imposante et élégante. Mais Elizabeth n'eut pas le temps de s'attarder pour l'admirer, car bientôt Darcy la fit entrer dans le foyer où les attendait déjà Mrs. Wilson, l'intendante de la demeure. Darcy les présenta, et Elizabeth ne put s'empêcher d'esquisser un sourire crispé en constatant que Mrs. Wilson l'avait saluée avec un mépris à peine voilé. Pour l'heure, peu lui importait, car elle se sentait soudain très lasse, les émotions des dernières heures finissant par avoir raison d'elle. Ainsi, ce fut à peine si elle remarqua l'opulence raffinée des lieux. Néanmoins, Darcy, qui voulait qu'elle se sente d'emblée chez elle dans cette nouvelle demeure, insista alors pour la lui faire visiter.

« Mais peut-être désirez-vous d'abord vous rendre dans vos appartements pour vous rafraîchir et passer une tenue plus confortable ? demanda-t-il en remarquant sa fatigue.

- Volontiers, c'est exactement ce qu'il me faut pour me revigorer ! dit Elizabeth en souriant.

- Le dîner sera servi à dix-neuf heures, si cela vous convient, Monsieur, annonça Mrs. Wilson.

- C'est auprès de Mrs. Darcy qu'il faut désormais vous enquérir de cela, Mrs. Wilson, dit Darcy sans avoir remarqué le dédain avec lequel son intendante observait la nouvelle maîtresse des lieux.

- Dix-neuf heures, c'est parfait. Cela me laisse le temps de me préparer, et vous pourrez me faire visiter les lieux après le dîner ? suggéra Elizabeth à son mari.

- Vos désirs sont des ordres, Mrs. Darcy, répondit-il avec un sourire affectueux. Mrs. Wilson, avez-vous affecté une des femmes de chambre pour servir Mrs. Darcy comme je l'avais demandé dans ma dernière lettre ?

- Oui, Monsieur. C'est Lucy qui va s'occuper de Mrs. Darcy. Je vais la faire monter à l'étage immédiatement. »

Elizabeth était si absorbée par l'art subtil avec lequel Mrs. Wilson évitait de lui répondre directement sans éveiller la méfiance de Darcy qu'elle ne vit tout d'abord pas le bras que son mari lui tendait, et ce ne fut que lorsqu'elle l'entendit prononcer son prénom qu'elle l'aperçut. Prenant son bras, elle s'arracha à son examen et prit alors conscience de la beauté des lieux où elle se trouvait, tandis que Darcy s'engageait dans le large escalier qui menait aux chambres et aux appartements privés de la famille.

L'attention d'Elizabeth se porta immédiatement sur la galerie de portraits accrochés dans l'escalier. Elle s'attarda sur celui de Lady Anne, la mère de Darcy, qu'elle reconnut pour en avoir déjà vu un à Pemberley. Mais elle avait désormais sous les yeux un portrait bien différent de celui dont elle se souvenait : le peintre y avait croqué une jeune fille pleine d'espoir et de vivacité, tout juste mariée. Elizabeth, émue, s'attarda quelques instants à contempler la mère de son mari.

Darcy lui avait peu parlé de sa mère lors de leurs fiançailles, car c'était un sujet qu'il n'abordait que péniblement. Néanmoins, face à la tendre curiosité de sa fiancée, toute à son bonheur de faire connaissance avec son futur mari, il s'était laissé allé à quelques confidences et la lui avait présentée comme une femme douce, pleine d'esprit et de spontanéité. Il était convaincu qu'Elizabeth et Lady Anne se seraient entendues à merveille si elles avaient eu la chance de se connaître.

Sans un mot, Darcy sourit en voyant Elizabeth admirer le portrait de sa mère. Mais bientôt, il l'entraîna à l'étage pour la faire entrer dans ses appartements. Elizabeth découvrit alors une chambre aux tons vert amande à la décoration légèrement passée, mais dont l'entretien minutieux au fil des années avait préservé l'élégance. Le luxe très féminin qui régnait dans la pièce n'était pas au goût d'Elizabeth, mais elle ne l'aurait avoué pour rien au monde.

« Je regrette de ne pas avoir eu le temps de faire ici les aménagements nécessaires avant votre arrivée comme à Pemberley, expliqua Darcy. Toutefois, si vous souhaitez changer la décoration ou l'ameublement, vous aurez tout le loisir de le faire au cours des prochains mois.

- Ce n'est pas nécessaire… » dit Elizabeth, bien loin de ces considérations en cet instant, rougissante à l'idée de se trouver dans une chambre avec un homme autre que son père pour la première fois de son existence.

Devinant sa gêne, Darcy la conduisit alors dans la pièce attenante.

« Et voici notre salon privé. » annonça-t-il.

Elizabeth apprécia d'emblée l'atmosphère feutrée et confortable de la pièce. Lorsque Darcy était entré dans son héritage, il avait faire refaire la décoration de ses appartements dans des tons bleus sombres qu'Elizabeth affectionnait elle aussi. A sa grande surprise, les fenêtres ne donnaient pas sur Grosvenor Square mais sur un jardin privé. Elle sortit sur le balcon pour admirer la vue. Le jardin était de taille modeste, mais entretenu à la perfection. L'air était empli du parfum des roses et la fontaine émettait un bruit chantant. L'atmosphère était paisible, et ce fut pour Elizabeth une agréable surprise, même si elle savait que Grosvenor Square avait pour réputation d'être un quartier très calme.

« Là encore, si vous souhaitez apporter des changements… commença Darcy.

- Seriez-vous donc si pressé de me voir bouleverser toute votre maisonnée, Mr. Darcy ? le taquina Elizabeth.

- Notre maisonnée, Mrs. Darcy, corrigea-t-il. La nuance est de taille, car je souhaite justement que vous vous y sentiez chez vous.

- Passez-vous beaucoup de temps dans cette pièce ?

- Rarement, car mes séjours à Londres sont souvent pour affaires, donc lorsque je suis à Darcy House je passe la majeure partie de mes journées dans la bibliothèque. Je vous y mènerai tout à l'heure. »

Ils furent interrompus par une jeune femme de chambre qui annonça timidement qu'elle « venait pour Mrs. Darcy ».

« Je vous retrouve donc dans le salon un peu avant dix-neuf heures. Est-ce suffisant ? demanda Darcy.

- Amplement. » répondit Elizabeth.

Il lui prit la main et y déposa un baiser avant de prendre congé, se retirant dans sa propre chambre, dont la porte était attenante. Rougissant à nouveau, Elizabeth finit par rire de sa situation, se trouvant ridicule de ne pouvoir tenir la moindre discussion suivie avec son mari alors qu'ils avaient quotidiennement conversé des heures durant pendant leurs fiançailles.

Elle songea alors qu'elle avait une heure devant elle pour se ressaisir et elle était bien décidée à profiter cet intermède pour apaiser son angoisse et remettre de l'ordre dans ses émotions. La femme de chambre que Mrs. Wilson avait affectée à son service se présenta sous le nom de Lucy, et elle semblait plus intimidée encore qu'Elizabeth ne l'était dans son nouveau rôle. Lucy lui proposa de prendre un bain, et l'idée sembla merveilleuse à Elizabeth. En plongeant dans l'eau chaude, elle se félicita de sa décision, car rien n'aurait pu la détendre davantage. Pour achever de se réconforter, Elizabeth se remémora alors sa cérémonie de mariage, et cela seul suffit à lui faire retrouver un sourire rêveur qu'elle ne quitta plus jusqu'au moment où elle retrouva Darcy dans le salon où Lucy la conduisit après l'avoir aidée à revêtir l'une des nouvelles robes de son trousseau.

Ce fut donc dans une humeur plus légère qu'Elizabeth passa son premier dîner à Darcy House. Si elle ne put faire honneur aux mets qu'on lui présenta, ayant l'estomac trop noué pour avoir faim, elle parvint néanmoins à savourer sa première soirée en compagnie de son mari. Darcy, s'il était nerveux, n'en montra rien, et mit un point d'honneur à la mettre à son aise et faciliter cette transition délicate dans la vie d'Elizabeth. Il avait demandé à ce que leurs couverts soient dressés l'un à côté de l'autre, bien loin de la rigide étiquette qui régissait habituellement Pemberley et Darcy House. Et même s'ils avaient peu d'appétit, la conversation se fit plus légère et surtout plus déliée au fil des plats. Evitant délibérément de commenter la journée qu'ils venaient de passer, ils évoquèrent tour à tour Darcy House, Pemberley mais également Georgiana, et le récent mariage des Bingley, qui semblait commencer sous les meilleurs auspices à en juger par leur joie communicative.

Sous le regard attentionné de son mari, Elizabeth retrouva presque entièrement sa sérénité habituelle, et elle le taquina même à plusieurs reprises lorsqu'il lui fit quelques confidences. Pour sa part, Darcy peinait à contenir sa joie d'avoir enfin Elizabeth sous son toit – leur toit ! – et de pouvoir passer la soirée entière en sa compagnie, sans quiconque pour les interrompre ou venir s'immiscer dans leur conversation, après des mois de fiançailles qui lui avaient parus interminables. Lorsque le repas prit fin, il se leva et lui prit la main, arborant un sourire presque conspirateur, et il la mena alors de pièce en pièce, lui faisant visiter sa nouvelle demeure.

Il commença par le salon de musique, attenant à la salle à manger, où le pianoforte de Georgiana trônait à la place d'honneur, avant de passer dans l'enfilade des salons de réception où, expliqua Darcy, Lady Anne avait eu l'habitude de donner des bals durant la Saison. L'ensemble était deux fois plus grand que Meryton Townhall, et décoré avec une élégance raffinée, bien loin de l'opulence oppressante de Rosings. Elizabeth éclata de rire en entendant son mari lui expliquer, le plus innocemment du monde, que ces pièces étaient plus petites que celles de Pemberley et que, par conséquent, seules de « petites réceptions » pouvaient y être données. Aux yeux d'Elizabeth qui n'avait jamais participé à la Saison, cette réplique sonna d'une façon étrangement désopilante.

« Mais je suppose que c'est encore trop de monde pour vous, Mr. Darcy ? argua-t-elle avec un haussement de sourcil taquin.

- S'il ne tenait qu'à moi… répondit-il sans se départir de son sérieux.

- Ne faudra-t-il pas que nous y organisions des soirées ?

- Seulement si vous le désirez.

- Vos relations l'attendront très certainement.

- Seuls vos souhaits m'importent. » conclut-il.

Notant son regard sérieux, Elizabeth n'insista pas, et Darcy la fit ensuite entrer dans la bibliothèque. Elle sourit en découvrant la pièce qui servait également de bureau à Darcy. Après six mois de fiançailles, elle savait que la lecture tenait une place importante dans la vie de son mari et avait deviné que c'était une longue tradition familiale. Même Georgiana, bien que musicienne passionnée, ne dérogeait pas à cette règle. La pièce était de taille raisonnable, et son atmosphère feutrée séduit d'emblée la jeune femme, même si elle ne manqua pas de noter le bureau de Darcy, encombré de nombreux documents et d'ouvrages. La personnalité du maître des lieux était visible dans chaque détail, et il n'en fallut pas davantage à Elizabeth pour comprendre que la bibliothèque était un lieu de travail où il n'aimait pas être dérangé. Mais à l'instant où elle s'en faisait la remarque, Darcy la surprit en précisant :

« J'ai peur d'avoir pris un peu trop mes aises dans cette pièce, Georgiana elle-même ne fait qu'y passer pour venir chercher des livres. Mais si vous le souhaitez, nous pourrons la réaménager pour vous installer un coin de lecture, près de la cheminée par exemple ?

- Je ne voudrais pas vous déranger dans votre travail. »

Darcy s'immobilisa et, la prenant par le bras, la fit se tourner pour lui faire face.

« Elizabeth… dit-il tendrement, jamais vous ne me dérangerez, soyez sûre de cela. Je n'aspire qu'à une chose : passer chaque minute à vos côtés. Votre présence, même lorsque je travaillerai, sera bienvenue, et même espérée. »

Hypnotisée par le regard de son mari, Elizabeth resta muette d'émotion, et le temps se suspendit entre eux, plein de promesses et de sentiments encore inexprimés. Elle détailla chaque trait du visage de son mari, allant de ses yeux bleu profond à son demi-sourire tendre qui ne manquait jamais de la captiver. Et elle était si absorbée par sa contemplation qu'elle ne remarqua pas tout de suite qu'il avait passé ses bras autour de sa taille et qu'elle était désormais tout contre lui. S'il l'avait déjà tenue dans ses bras à plusieurs reprises au cours de leurs fiançailles, durant de précieuses minutes de solitude dérobées à leur entourage, jamais Elizabeth ne s'était sentie si troublée qu'en cet instant.

La sérénité qu'elle avait recouvrée durant le dîner vola en éclats, la laissant le cœur battant et la respiration saccadée. Dans le tumulte de ces sensations si nouvelles, elle se découvrit irrésistiblement attirée par l'homme qui la tenait dans ses bras, et il lui fallut toute sa maîtrise d'elle-même pour ne pas l'embrasser. Son ravissement la surprit elle-même lorsque Darcy, la devançant, effleura ses lèvres des siennes, dans une caresse presque aérienne. Si elle répondit d'abord timidement à son baiser, elle ne put soudain plus penser, le monde se résumant pour elle à leur étreinte qui, d'instant en instant, devenait plus fiévreuse.

Ce fut Darcy qui s'écarta le premier, tout aussi surpris de l'intensité de leurs réactions. Et s'il n'avait pas été lui-même occupé à regagner un peu de son calme et de son sang-froid, il aurait presque pu sourire en découvrant le spectacle que lui offrait sa jeune épousée qui se tenait devant lui, tremblante, et les yeux encore clos. Il resserra son étreinte autour d'elle car il la sentit chanceler faiblement. Et ce fut cet instant précis qui lui permit de retrouver un semblant de contrôle sur lui-même, éprouvant soudain un irrépressible souhait de la protéger en la voyant à la fois si vulnérable et si confiante dans ses bras.

Darcy savait que rien ne serait plus semblable aux mois qu'ils venaient de vivre et, s'il avait attendu cet instant avec une impatience toute de tendresse et de passion entremêlées, il pressentait qu'il ne dépendait que de lui que leur première nuit soit la plus belle des découvertes pour elle. Cette responsabilité le grisait et le terrifiait à la fois, et la réponse passionnée qu'Elizabeth, si elle le ravissait, lui fit comprendre qu'il ne serait pas si aisé de faire preuve de la retenue nécessaire.

Elizabeth, lorsqu'elle rouvrit les yeux, rougit violemment sans oser croiser le regard de Darcy, ne sachant quelle attitude adopter. Sans le savoir, elle attendrit ainsi davantage son mari qui, relâchant sa taille, lui prit les mains et les embrassa.

« Je crois qu'il est temps pour nous de nous retirer. » suggéra-t-il en murmurant presque.

La gorge toujours nouée d'émotion, Elizabeth ne put qu'acquiescer, tentant vainement de revenir à la réalité lorsqu'il la conduisit à l'étage. S'arrêtant devant la porte de la chambre de Lady Anne, Darcy lâcha enfin sa main.

« Puis-je vous retrouver dans une demi-heure ou est-ce trop tôt ?

- C'est parfait. » balbutia machinalement Elizabeth.

Ce fut l'atmosphère froide et opulente de la chambre de Lady Anne – sa chambre, désormais – qui la dégrisa subitement. Elle rougit de plus belle lorsqu'elle aperçut son reflet dans le miroir de la coiffeuse, notant vaguement la présence de Lucy qui l'attendait pour l'aider à se préparer pour la nuit. Elizabeth se sentit mortifiée des minutes qu'elle venait de vivre. Qu'allait donc penser son mari de son attitude dans la bibliothèque ? Elle était, à ses yeux, bien peu digne d'une femme de son rang même si, pour rien au monde, elle n'aurait voulu que leur étreinte ne cesse.

Les préparatifs discrets mais empressés de Lucy ne contribuèrent pas à l'apaiser, et son anxiété face à cette situation inédite pour elle la gagna à nouveau, cette fois avec plus de force que jamais. Lucy prit congé après l'avoir aidée à se changer pour revêtir une chemise de nuit et un déshabillé en dentelle. Livrée à elle-même, Elizabeth s'assit devant sa coiffeuse, le cœur battant, durant quelques minutes qui lui semblèrent une éternité. S'emparant distraitement de la brosse à cheveux, elle commença à se coiffer pour la nuit afin de tromper son angoisse. Elle était si absorbée par les questions qui tournaient sans fin dans son esprit qu'elle n'entendit pas la porte s'ouvrir, sursautant lorsqu'elle entendit la voix de Darcy.

« Elizabeth ? dit-il avec hésitation.

- Oui ?

- Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous faire peur…

- Ce n'est rien… j'étais dans mes pensées… »

En observant le reflet de son mari dans le miroir, Elizabeth remarqua qu'il s'était changé et avait passé une robe de chambre en velours sombre. Il lui sembla très incongru de le voir vêtu de la sorte, et cette vision acheva de la mette mal à l'aise. Notant son trouble, Darcy s'approcha d'elle à pas lents, et prit délicatement la brosse avec laquelle elle brossait nerveusement ses cheveux. Leurs yeux se rencontrèrent enfin dans le miroir. Malgré son anxiété, Elizabeth parvint à lire dans ceux de son mari une immense tendresse.

« Puis-je ? » demanda-t-il en murmurant presque.

Elle acquiesça. Darcy commença à lui brosser les cheveux avec douceur. Sans pouvoir résister, sa main libre se perdit dans sa chevelure, caressant leur soie presque ambrée avec les reflets des bougies. Comme fasciné, il murmura d'une voix rauque :

« Je rêvais de faire cela depuis si longtemps… »

Mais voyant que les mains d'Elizabeth tremblaient légèrement, il posa la brosse et prit tendrement ses mains dans les siennes avant de la faire se lever face à lui. Il amena leurs mains au niveau de son cœur avant de l'embrasser si délicatement qu'elle sentit à peine ses lèvres effleurer les siennes.

« Mr. Darcy, je… »

Mais elle ne put continuer car il posa un doigt sur ses lèvres pour la faire taire.

« Envisages-tu réellement de m'appeler « Mr. Darcy » pendant le restant de tes jours ou dois-je te rappeler ta promesse d'abuser d'un certain privilège ?

- Si vous voulez…

- Bien sûr, je me réserve le droit de t'appeler « Mrs. Darcy. » quand bon me semblera. » murmura-t-il entre deux baisers.

Elizabeth ne put réprimer un sourire.

« Qu'y a-t-il ?

- Je n'arrive pas à croire que je porte ce nom.

- C'est le tien désormais. Et bien plus encore… mon cœur et ma vie entière t'appartiennent. J'ai été si malheureux sans toi… J'ai beau avoir été comblé toute ma vie, rien n'avait de sens tant que je ne pouvais pas le partager avec toi… »

Il l'embrassa à nouveau, cette fois plus passionnément. Elle le laissa faire, et elle s'aperçut que, comme animés d'une volonté propre, ses bras se nouèrent autour du cou de Darcy. Lorsqu'il mit fin à leur baiser, il la serra contre lui, heureux de la sentir se blottir dans ses bras, et il la berça longuement.

« Elizabeth… je t'aime… je ne veux pas que tu aies peur de moi… jamais… » murmura-t-il à son oreille.

Lorsqu'elle releva les yeux pour se perdre dans son regard, elle sut qu'il disait vrai.

« Je t'aime. » murmura-t-elle à son tour avant de lui rendre son baiser.

C'était la première fois qu'elle le lui avouait, et ce fut comme une délivrance pour Darcy, qui songea alors qu'il ne pourrait jamais être plus heureux qu'en cet instant. Avec une dévotion infinie, il la souleva dans ses bras et l'allongea délicatement sur le lit afin de lui répondre de la manière la plus tendre qu'il connaissait, dans un langage qu'elle ignorait encore mais auquel elle finit par succomber avec éblouissement.

Longtemps après, alors qu'elle s'endormait dans ses bras, bercée par les battements de son cœur qui s'apaisait peu à peu, Elizabeth comprit pleinement le sens de l'expression « âmes sœurs ». Tous deux savaient qu'ils ne pourraient plus jamais vivre l'un sans l'autre.