Chapitre 6: La nouvelle maîtresse de Pemberley
Pour la dixième fois ce jour-là, Mrs. Reynolds se rendit dans le Grand Foyer de Pemberley, scrutant la grande allée bordée de chênes où la voiture des Darcy n'allait sans doute pas tarder à s'engager. Plus que quiconque à Pemberley, l'intendante attendait fébrilement le retour de Darcy et de sa jeune épouse. C'était un jour que Mrs. Reynolds avait attendu pendant plusieurs années, redoutant qu'il ne vienne jamais tant le jeune maître de Pemberley semblait peu disposé à se marie, menant une existence solitaire et bien trop austère pour son âge. Jamais elle n'aurait supposé l'été précédent que la jeune Miss Bennet, venue visiter le domaine en compagnie de son oncle et de sa tante, comme de nombreux autres avant eux, serait l'heureuse élue. Mais lorsque Mrs. Reynolds avait reçu quelques mois plus tôt une lettre de Darcy l'informant de son prochain mariage avec la jeune fille, elle avait alors vu les événements de Juillet 1816 sous un autre jour.
Aimable avec tous ceux qu'elle avait croisés, Miss Bennet lui avait semblé charmante, plus jolie que belle, mais dotée d'un charme indéfinissable, qui la rendait irrésistible lorsqu'elle souriait. Mrs. Reynolds avait surtout été frappée du contraste entre son jeune âge et sa maturité. Et en apprenant les fiançailles des deux jeunes gens, elle n'avait pas tardé à comprendre que le maître de Pemberley n'avait sans doute pas pu résister longtemps aux yeux rieurs et à la joie de vivre de la jeune fille, qui, de son humble avis, étaient précisément ce dont manquaient Mr. Darcy, sa sœur, et Pemberley en général. Et si Mrs. Reynolds n'en savait pas davantage sur la future Mrs. Darcy, et avait été surprise de l'annonce de leur union – car la mise simple de Miss Bennet lors de sa visite indiquait un statut social bien inférieur à celui des Darcy – elle avait une confiance entière en Mr. Darcy pour choisir une compagne digne de lui et de Pemberley.
Si elle avait dû s'armer de patience pendant les longs mois de fiançailles des deux jeunes gens pour en apprendre plus sur la personnalité de sa future maîtresse, Mrs. Reynolds avait en revanche rapidement pu deviner que Darcy était passionnément épris. En quelques semaines, l'intendante avait été submergée de lettres et de directives lui énumérant les nombreuses instructions qu'elle devait suivre en vue de l'arrivée de sa jeune épousée. Tout devait être parfait pour l'accueillir, et il avait pensé au moindre détail.
Les appartements de feue Lady Anne, la mère de Darcy et Georgiana, devaient être aérés, nettoyés de fond en comble, et remis au goût du jour. Sans un regret pour les jours du passé, Darcy, conseillé par Jane qui connaissait bien les préférences de sa sœur, avait ordonné le changement des tapisseries, et du mobilier qu'il avait souhaité à la dernière mode mais sans luxe ostentatoire. Pressentant que la future Mrs. Darcy partageait les goûts simples de son fiancé, Mrs. Reynolds avait personnellement supervisé les achats et les travaux, afin d'accueillir la Maîtresse de Pemberley dans des appartements à la fois dignes d'elle et confortables, où elle pourrait se sentir chez elle dès son installation.
En revanche, sa mission s'était compliquée lorsqu'elle avait dû faire le choix d'une femme de chambre. Darcy l'avait informée qu'aucun domestique ne suivrait sa fiancée depuis le Hertfordshire, et qu'une femme de chambre aux meilleures références devait donc être engagée. Les candidates pour un poste si convoité ne manquaient pas, mais peu d'entre elles disposaient des compétences requises. Car outre l'aide au quotidien pour vêtir et coiffer la jeune femme, cette femme de chambre devrait également être capable de la préparer pour les soirées les plus prisées et les plus prestigieuses de la Saison londonienne, prendre soin d'une garde-robe qui deviendrait conséquente, aussi bien à Pemberley que dans tous les déplacements de la jeune Mrs. Darcy, y compris à l'étranger, être en relation avec tous les modistes chez qui elle ferait ses achats, et effectuer une foule de menus services, le tout avec une discrétion totale.
C'était une charge de travail conséquente mais à la rémunération plus que généreuse, et l'assurance pour la domestique d'un statut envié. Car à Pemberley comme à Darcy House, la femme de chambre choisie ne répondrait qu'à Mrs. Darcy en personne, indépendamment de la lourde hiérarchie de domestiques sous la supervision de Mrs. Reynolds et Mr. Stoughton, le majordome de Pemberley.
L'intendante avait finalement réussi à trouver la perle rare, non sans avoir été soulagée que les fiançailles de Darcy soient si longues, car elles lui avaient accordé un délai indispensable afin de donner satisfaction au jeune couple. Emma Fleury, une jeune Française de vingt-cinq ans, vivement recommandée par l'intendante de Darcy House qui avait eu les meilleurs échos de ses compétences par l'une maison de Grosvenor Square, plairait sans nul doute à la jeune mariée. D'un âge très proche de celui d'Elizabeth, Miss Fleury était discrète mais avenante, et Mrs. Reynolds l'avait appréciée d'emblée. Elle espérait qu'il en irait de même pour Mrs. Darcy, aussi avait-elle été engagée à l'essai.
Dans les jours qui avaient précédé le mariage de Darcy et Elizabeth, Pemberley avait été poli et inspecté dans ses moindres recoins, de même que les jardins. Tout était donc fin prêt pour accueillir la jeune mariée. Et lorsque leur voiture s'engagea dans la grande allée bordée de chênes, le domaine était baigné de soleil, se présentant sous son meilleur jour pour accueillir sa nouvelle maîtresse. Sans un mot, tous les domestiques se rassemblèrent dans le Grand Foyer, masquant leur curiosité qui n'allait pas tarder à être satisfaite.
La voiture des Darcy approchait à bonne allure de Pemberley. A voix basse pour ne pas réveiller Georgiana qui s'était endormie, Darcy commentait les lieux à Elizabeth, répondant à ses innombrables questions depuis qu'ils étaient entrés sur leurs terres.
Les trois premiers jours de leur mariage avaient été idylliques. Toute à sa découverte de sa nouvelle vie, Elizabeth avait été soulagée de constater que sa séparation avec sa famille n'était pas si douloureuse qu'elle l'avait craint. La présence de son mari, débordant de tendresse, l'y avait beaucoup aidée. Contrairement à leurs plans initiaux, Elizabeth et Darcy avaient finalement décidé de rester une journée à Darcy House, dans la plus parfaite des solitudes, afin de profiter des premières heures de leur mariage en toute intimité. Ils s'étaient donc mis en route pour le Derbyshire le surlendemain, et Georgiana, qui les avait rejoints pour faire le trajet en leur compagnie, avait achevé de dérider Elizabeth. Les deux jeunes femmes continuèrent ainsi à faire connaissance pendant les interminables heures de voyage. Elles se découvraient sans cesse de nouveaux goûts en commun, et la conversation roulait le plus naturellement du monde sur de nombreux sujets. Surprenant son frère, Georgiana oublia sa timidité initiale, et proposa même à Elizabeth, au terme de leur voyage, de s'adresser à elle de façon moins formelle, notamment avec son diminutif « Georgie ». Elizabeth fut touchée de cette marque d'affection, et lui annonça qu'elle serait ravie si sa nouvelle sœur l'appelait « Lizzie », à l'instar de toute la famille. Ainsi, les deux nouvelles sœurs avaient scellé leur amitié nouvelle, sous le regard attendri de Darcy que rien ne réjouissait davantage que de voir se nouer une si belle complicité entre les deux personnes les plus chères à son cœur.
Les conversations passionnantes auxquelles ils se livrèrent tous les trois n'empêchèrent pas Darcy d'être impatient d'arriver à Pemberley et d'y présenter Elizabeth comme son épouse. Il était convaincu qu'il ne lui faudrait guère de temps pour y être appréciée de tous les gens de sa maison. Pour l'heure, elle était avide de renseignements sur tout ce qu'ils voyaient, et à la grande admiration de son mari, elle ne montrait aucun signe d'inquiétude à l'approche de Pemberley. Ravi de son enthousiasme, il répondait à toutes ses questions. L'instant d'après, Pemberley apparut dans toute sa splendeur, bordé par le long canal où s'ébattaient cygnes et canards. Lorsque le manoir fut en vue, Elizabeth se tut, émue malgré elle par cet instant qui resterait gravé dans leurs mémoires. Serrant sa main plus fort, Darcy se pencha vers elle.
« Ils vont tous t'apprécier. Je ne doute pas un instant que tu fasses leur conquête en quelques jours. » murmura-t-il à son oreille.
Croisant son regard plein de confiance, Elizabeth ne put retenir un sourire.
« Ne présumez-vous pas de mes forces, Mr. Darcy ? Etre la maîtresse d'un tel domaine n'est pas une mince affaire.
- Certes non, mais tu seras très bien secondée. Et je ne t'ai pas épousée pour que tu deviennes l'intendante de Pemberley, lui rappela-t-il, taquin.
- Il faudra pourtant que tu apprennes à me partager.
- Pas pour l'instant… » dit-il avant de porter sa main à ses lèvres.
Leur équipage choisit précisément ce moment pour être secoué par un soubresaut, ce qui réveilla Georgiana, qui somnolait depuis plusieurs miles.
« Arrivons-nous déjà ? demanda la jeune fille.
- Ne reconnais-tu pas le paysage ? lui dit son frère.
- Bien sûr. William t'avait-il emmenée au bord du lac lorsque tu es venue l'été dernier, Lizzie ? demanda Georgiana.
- Non. Mais il est allé y pêcher avec mon oncle.
- Alors il faudra absolument que je t'y emmène. C'est l'un de mes endroits favoris de Pemberley !
- Je crains malheureusement de ne pas avoir assez pris soin des jardins, dit Darcy. Quelques arrangements seraient les bienvenus mais je n'ai aucune compétence dans ce domaine. Qu'en penses-tu, Elizabeth ?
- Tout m'avait pourtant paru fort beau la dernière fois.
- Mais tu n'avais aperçu que les jardins visibles depuis le manoir. Ceux-ci sont parfaitement entretenus, bien que Georgiana tienne absolument à y apporter des changements.
- Je te montrerai, Lizzie. Je suis sûre que tu as très bon goût. Peut-être pourras-tu m'aider à le convaincre ? dit Georgiana.
- Mes prédictions étaient donc justes : vous êtes déjà liguées contre moi, plaisanta Darcy.
- Nous ne serons pas trop de deux, rétorqua Elizabeth.
- J'ai du mal à croire que tu ne sois pas de taille à affronter seule qui que soit.
- Certes, mais je suis ravie d'avoir une alliée ! » dit Elizabeth.
Enfin, la voiture s'arrêta devant le perron. Immédiatement, quelques domestiques s'approchèrent pour s'occuper des chevaux, tandis que Mrs. Reynolds descendait les marches pour venir à leur rencontre, accompagnée d'un homme qu'Elizabeth ne reconnut pas. Darcy descendit, avant d'offrir sa main à Elizabeth pour l'aider.
« Bienvenue chez vous, Mrs. Darcy. » lui dit-il amoureusement.
Abandonnant quelques instants sa contemplation du manoir, Elizabeth lui rendit son sourire. Darcy assista ensuite Georgiana, au moment même où Mrs. Reynolds s'approchait d'eux.
« Mrs. Darcy, salua-t-elle. Je suis ravie de vous revoir à Pemberley. Permettez-moi de vous présenter tous mes vœux de bonheur, et de vous souhaiter la bienvenue dans votre nouvelle demeure.
- Merci, Mrs. Reynolds, dit Elizabeth, touchée de cet accueil.
-Je vous présente Mr. Stoughton, le majordome de Pemberley.
- Madame, salua-t-il. Tout comme Mrs. Reynolds, je vous présente à mon tour tous mes vœux de bonheur, en mon nom et en celui de tous les employés de la maison.
- Suis-je déjà oublié ? les interrompit Darcy avec un demi-sourire amusé.
- Pas le moins du monde, Monsieur, le salua Mrs. Reynolds. Nous sommes ravis de votre retour, ainsi que de celui de Miss Darcy. Et nous vous présentons également tous nos vœux de bonheur. Tout le monde à Pemberley a été ravi de l'annonce de votre mariage, d'autant qu'il y a bien longtemps que le domaine attendait une nouvelle maîtresse.
- Je vous remercie, Mrs. Reynolds. Mrs. Darcy, ne vous avais-je pas dit que tout le monde vous attendait avec impatience ? plaisanta Darcy en offrant son bras à son épouse avant de commencer à gravir les marches du perron.
- Miss Darcy, c'est un plaisir de vous revoir à Pemberley, dit Mrs. Reynolds en saluant Georgiana.
- Et le plaisir d'y revenir enfin après une si longue absence est encore plus grand ! répondit Georgiana.
- J'espère que vous avez fait bon voyage, dit Mr. Stoughton.
- Excellent, répondit Darcy avant de se tourner vers l'intendante. Tout est-il prêt, Mrs. Reynolds ?
- Comme vous l'aviez demandé, Monsieur. J'espère que tout vous donnera satisfaction.
- C'est à Mrs. Darcy que cela doit donner satisfaction, dit-il en effleurant la main qu'Elizabeth avait posée au creux de son bras.
- Vous êtes bien mystérieux, Mr. Darcy… » répondit celle-ci.
Mais sa curiosité fut vite oubliée à l'instant ils pénétraient dans le Grand Foyer de Pemberley. Dès sa première visite du domaine, il l'avait vivement impressionnée par ses dimensions et son opulence. Ce jour-là, cette sensation fut décuplée lorsqu'elle constata qu'une trentaine de domestiques y étaient rassemblés pour les accueillir, formant presque une haie d'honneur, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Impressionnée malgré elle, Elizabeth ne put s'empêcher de se tourner vers son mari qui ne l'avait pas quittée des yeux, et qui lui adressa un sourire rassurant.
Accordant alors toute son attention à Mrs. Reynolds et Mr. Stoughton qui lui présentèrent les domestiques un à un, Elizabeth comprit rapidement qu'elle ne parviendrait pas à retenir les noms de chacun. Néanmoins, son sourire affable, ainsi que le timbre clair et enjoué de sa voix eurent tôt fait de rassurer tous ceux qui avaient attendu son arrivée dans un mélange d'appréhension et de curiosité. Dès le premier abord, ils comprirent que la jeune Mrs. Darcy n'était donc pas une de ces Londoniennes hautaines ressemblant à Miss Bingley dont tous à Pemberley gardaient un mauvais souvenir.
Mrs. Reynolds s'arrêta enfin au bout de la rangée des femmes des chambres de la maisonnée, et Elizabeth aperçut une jeune femme toute de noir vêtue, dont le regard franc lui plut d'emblée.
« Voici Emma Fleury, votre femme de chambre personnelle, Madame. Elle a pris son service il y a deux semaines, expliqua l'intendante.
- Enchantée, Emma. Je suis ravie de voir que je ne serai pas la seule à être arrivée récemment à Pemberley, dit Elizabeth.
- Je suis très honorée de faire votre connaissance, Mrs. Darcy. J'espère que mes services vous satisferont.
- Je m'en remets à Mrs. Reynolds pour cela, je suis convaincue qu'elle ne s'est pas trompée en vous choisissant. »
Darcy, qui était jusque-là volontairement resté en retrait aux côtés d'Elizabeth, prit alors la parole.
« Mrs. Reynolds, je vais faire visiter ses appartements à Mrs. Darcy. Merci de faire servir le thé dans le salon de musique d'ici une demi-heure, le temps pour Mrs. Darcy et Miss Darcy de se rafraîchir après leur voyage.
- Bien, Monsieur. »
Georgiana, désireuse de laisser un peu d'intimité aux jeunes mariés, s'éclipsa aussitôt dans l'un des salons attenants. Offrant toujours son bras à son épouse, Darcy gravit alors les escaliers qui menaient à l'aile des appartements de la famille, qu'Elizabeth n'avait bien sûr pas visitée l'été précédent. A l'instant où ils se retrouvèrent seuls, Elizabeth ne put retenir un soupir de soulagement.
« Je crois que Mrs. Reynolds s'est surpassée, elle a réussi à rassembler tous les domestiques de la maison, la rassura Darcy. Bien sûr, tu n'as pas encore rencontré les jardiniers, les employés des écuries, les métayers… »
Elizabeth le connaissait désormais assez pour déceler sans peine la lueur d'amusement dans ses yeux.
« Moquez-vous, Mr. Darcy. Ce n'est pas vous qui allez devoir apprendre tous ces noms !
- Tu auras tout le temps nécessaire pour le faire. Nous savons tous que cela représente beaucoup de changements pour toi. Je mettrai tout en œuvre pour que tu te sentes ici chez toi, et tous à Pemberley s'y emploieront également. D'ailleurs, j'espère que tes appartements t'y aideront. » dit-il, sa dernière phrase sonnant comme une invitation.
Admirative de la décoration raffinée des couloirs et pièces qu'ils parcoururent, elle perdit bientôt tout sens de l'orientation, et elle ne put réprimer un éclat de rire, qui ne manqua pas d'intriguer son mari.
« J'ignorais que Pemberley aurait cet effet sur toi. Aurais-tu la bonté de partager ce que tu trouves si drôle afin que je puisse en rire moi aussi ?
- J'ai l'impression d'être dans la fâcheuse posture de Thésée perdu dans le labyrinthe…
- Vous m'offensez, Mrs. Darcy… Te fais-je l'effet d'un minotaure ?
- Certes non, mais je veux bien que tu endosses le rôle d'Ariane pour les prochaines semaines, car je risque d'avoir besoin d'un guide !
- J'ai l'intention de rester à tes côtés autant que faire se peut, donc tu n'auras pas à t'inquiéter de cela. » dit-il en s'arrêtant devant une double porte qu'il ouvrit.
Elizabeth découvrit alors dans une pièce aux dimensions généreuses mais moins imposantes que celles des salons qu'elle avait visités l'été précédent.
« Voici ta chambre, expliqua Darcy. C'était celle de ma mère, j'ai pris la liberté de la faire re-décorer, et de la meubler dans un style plus moderne. Néanmoins, si cela ne te plait pas ou que tu souhaites ajouter autre chose, n'hésite pas à nous le dire.
- Je serais bien difficile de ne pas la trouver à mon goût ! » dit Elizabeth qui avait lâché le bras de son mari pour parcourir la pièce.
Le bleu y dominait clairement, jusqu'au large lit à baldaquins dont le ciel de lit et les courtines étaient bleu tendre soulignées d'argent, rappelant ainsi les tapisseries des murs et le tissu qui recouvraient les sièges. Des meubles étaient disposés dans la pièce, y compris une coiffeuse entre deux des trois fenêtres. L'ensemble était à la fois très féminin et raffiné sans être ostentatoire, et tout invitait au confort et à la détente. Elizabeth fut conquise au premier regard.
« Ces couleurs sont-elles d'origine ? demanda-t-elle.
- Non. Tout était trop daté, et peu confortable, car ces pièces sont restées inhabitées pendant plus de quinze ans.
- Mais alors… comment as-tu choisi ?
- C'est Jane qu'il faut remercier, elle a répondu à mes innombrables questions avec une patience infinie. »
Souriant à l'évocation de sa sœur, Elizabeth se dirigea vers l'une des fenêtres afin d'admirer la vue. Les jardins étaient parfaitement entretenus et créaient un effet de perspective parfait. Ils étaient ornementés de deux larges fontaines qui se faisaient face et complétaient la vue d'ensemble.
« Ces pièces donnent sur l'ouest, expliqua Darcy qui s'était approché d'elle. Les couchers de soleil sont magnifiques vus d'ici. Et voici la porte qui mène vers notre salon privé. »
Elizabeth se retourna, le suivant dans une pièce aux tons plus neutres. Là encore, la solennité du rez-de-chaussée avait laissé place au confort et à l'intimité. Dans des tons crème et mordorés, elle était plus chaleureuse encore que la chambre d'Elizabeth, mais son mobilier était indubitablement plus masculin. Deux larges sofas et une table ovale trônaient devant l'imposante cheminée. Une bibliothèque très fournie occupait tout un pan de mur, et, Elizabeth le devina immédiatement, elle était garnie des ouvrages préférés de son mari. Si Darcy avait tenté de masquer tout ce qui était difficilement compatible avec une présence féminine, sa présence et ses habitudes étaient perceptibles dans toute la pièce, au ravissement d'Elizabeth, et elle devina que son mari aimait passer du temps dans cette pièce.
« Est-ce une de tes pièces favorites ?
- J'y passe souvent mes fins de soirée, voire mes soirées entières lorsque Georgiana n'est pas à Pemberley. J'ai fait installer des sofas plus confortables, mais là encore, si tu veux changer quoi que ce soit, la décision te revient. J'ai également pris la liberté de faire ajouter cette table, je pensais que nous pourrions y prendre nos petits-déjeuners, si tu le veux bien ?
- Georgiana serait toute seule…
- Elle a l'habitude de se lever bien plus tard que moi. Et je crois me souvenir que tu m'avais dit que tu aimes te lever tôt également.
- « Tôt » ne veut pas dire « aux aurores », le prévint Elizabeth.
- Je m'en souviendrai. Comment trouves-tu tes appartements ? Je tiens à ce que tu te sentes chez toi.
- Tout est parfait. Rassure-moi, j'espère que tu n'as pas tout révolutionné pour préparer mon arrivée ?
- C'est Mrs. Reynolds qu'il faut remercier. Et c'était à ses yeux, comme aux miens, plus que légitime de préparer l'arrivée de la nouvelle maîtresse de Pemberley. Elle attendait que je me marie depuis plusieurs années, elle était donc ravie d'aménager ces pièces pour que tu te sentes chez toi dès ton arrivée. Et elle sera toute disposée à t'aider dans ton installation au cours des prochains jours, et d'accéder à toutes tes demandes.
- Prenez garde, Mr. Darcy, car je risque de devenir rapidement insupportable si vous continuez à me gâter ainsi.
- Ce n'est pas dans ta nature. Et ceci, dit-il en désignant la pièce, n'est pas te « gâter » mais simplement t'accueillir comme tu le mérites. »
Souriant de ce qu'elle considérait comme sa générosité alors qu'il ne s'agissait pour lui que d'une formalité, elle déposa un baiser sur ses lèvres avant de quitter ses bras pour parcourir la pièce, amusée de découvrir certains ouvrages dont ils avaient déjà discutés lors de leurs fiançailles.
« Je pourrai te libérer de la place dans ces rayonnages, car je suppose que tes malles contiennent un nombre non négligeable de livres, la taquina-t-il.
- Moins que je ne l'aurais voulu, sans quoi j'aurais vidé le bureau de mon père qui se retrouverait avec une bibliothèque dévalisée !
- Je ne crois pas trop m'avancer en te rassurant sur ce point : la bibliothèque de Pemberley doit tous les avoir ou presque. Et tu pourras dévaliser Hatchard's autant qu'il te plaira lorsque nous séjournerons à Londres.
- J'y comptais bien ! dit Elizabeth, rieuse.
- C'est donc pour cela que tu m'as épousé…
- Uniquement pour ton compte chez Hatchard's, je suis démasquée ! Et cette porte, où mène-t-elle ?
- Ma chambre. » répondit-il en ouvrant la porte en question.
La pièce était confortable et chaleureuse, bien que plus sombre que le salon qu'ils venaient de quitter. Néanmoins, Elizabeth l'apprécia d'emblée, devinant la personnalité et les goûts de son mari dans chaque détail. Rougissante, elle se tourna vers Darcy qui guettait ses réactions avec hésitation.
« Elle te ressemble, finit-elle par dire.
- Trop à ton goût ?
- C'est votre chambre, elle ne peut pas trop vous ressembler, Mr. Darcy ! dit-elle amusée, peinant à cacher son trouble, mariée depuis trop de peu de temps encore pour pouvoir se sentir à l'aise dans la chambre d'un homme.
- Ce n'est pas tout à fait exact… »
Voyant le regard intrigué de son épouse, il s'approcha d'elle et prit ses mains dans les siennes, avant de les embrasser et de les garder contre son cœur.
« Pour tout t'avouer, j'espérais que nous la partagerions. » dit-il doucement.
Elizabeth voulut baisser les yeux, mais le regard de son mari la retint, car il avait dit ces derniers mots avec une tendresse pleine de passion retenue qui l'émut profondément. Voyant qu'elle ne répondait pas et rougissait toujours, Darcy craignit un instant avoir commis un impair en se montrant trop empressé auprès de sa jeune épousée.
« Uniquement si tu le souhaites, ajouta-t-il. Je ne voudrais pas m'imposer ou t'obliger à quoi que… »
Elle l'interrompit en posant un doigt sur ses lèvres.
« Tu ne m'imposes rien, William. Ta proposition m'a simplement surprise.
- Vraiment ?
- Oui, tu étais toujours à mes côtés le matin, ces derniers jours...
- Et cela t'a déplu ? s'inquiéta-t-il.
- Non ! Non, c'était... merveilleux... dit-elle, rougissant de plus belle.
- Alors pourquoi es-tu surprise ?
- J'ai pensé... que c'était peut-être uniquement parce que c'était nos premières nuits. Et que tu ne souhaiterais pas faire de même ici... Je sais que ce n'est pas l'usage... J'ignorais quelle était ta préférence. »
Partagé entre la tendresse et l'amusement devant sa confusion et sa candeur, Darcy dut réprimer un sourire. Mais, désireux de la réconforter en la voyant si troublée, il l'attira dans ses bras, posant son front contre le sien.
« La seule vraie question est quelle est ta préférence. Je ne voudrais pas avoir tiré des conclusions trop hâtives après ces trois dernières nuits… »
Tous deux sourirent à cette pensée. Leurs retrouvailles dans l'intimité avaient jusque-là toujours été tendres et passionnées. Avec émerveillement, Elizabeth avait découvert en son mari un homme entièrement différent du gentleman froid et hautain qu'il laissait voir en société. Au sein du cercle de leur famille et de leurs amis les plus proches, il se montrait déjà plus affable, et même drôle et affectueux, tout particulièrement avec son épouse et sa sœur.
La métamorphose avait été encore plus saisissante lorsqu'ils s'étaient retrouvés seuls dans leur chambre, où la passion de Darcy n'avait d'égale que sa douceur. Une à une, il avait chassé toutes ses craintes de jeune mariée en faisant preuve, pour la faire sienne, d'une tendresse et d'une dévotion qui l'avaient touchée aux larmes, et qu'elle n'avait pas soupçonnées même lors de leurs fiançailles. Elizabeth gardait de ses trois premières nuits de mariage des souvenirs éblouis qui, s'ils la faisaient rougir lorsqu'elle y repensait pendant la journée, la laissaient rêveuse et impatiente de retrouver les bras de son mari le soir venu.
Mais pour l'heure, Darcy attendait sa réponse avec une patience mêlée d'anxiété. S'arrachant à sa rêverie, Elizabeth observa son mari, et ils échangèrent un regard complice qui répondit à toutes les interrogations de Darcy avant même qu'elle reprenne la parole.
« Ne te doutes-tu pas de ma réponse ? dit-elle.
- J'ai préjugé aveuglement de tes sentiments et de tes souhaits une fois, je ne souhaite pas commettre cette erreur à nouveau, dit-il, redevenu sérieux.
- Tu peux néanmoins t'appuyer sur quelques certitudes. Je t'aime, William. Et s'il ne tenait qu'à moi, je refuserais d'être séparée de toi un seul instant, de nuit comme de jour. »
Pour toute réponse, il l'embrassa, oubliant tout ce qui les entourait. Ce fut le grincement de la porte de leur salon commun, poussée par Mrs. Reynolds, qui les interrompit. Instantanément, Elizabeth s'écarta, rougissant à nouveau, étonnée de remarquer que son mari, pourtant un modèle de bienséance à ses yeux, ne semblait pas gêné le moins du monde d'avoir été surpris en pareille posture par son intendante.
« Mrs. Reynolds ? demanda-t-il posément.
- Monsieur, je suis navrée de vous déranger, mais Mr. Leighton vient d'arriver, il vous attend dans votre bureau.
- Très bien, je descends dans quelques instants. Elizabeth, je suis désolé mais je vais devoir m'absenter quelques heures. Je vais faire au plus vite, mais je dois régler dès à présent certains problèmes avec Mr. Leighton, le régisseur du domaine.
- Ne t'inquiète pas pour moi, nous sommes rentrés entre autres pour cette raison. Je t'attendrai avec Georgiana.
- Elle t'attend certainement dans le salon de musique. Mais avant cela, Miss Fleury peut venir t'aider à te changer et te rafraîchir.
- Oui, c'est une excellente idée.
- Je la fais monter immédiatement, Madame, intervint Mrs. Reynolds avant de s'éclipser.
- Je suis navré, ma chérie, dit Darcy une fois seul en compagnie d'Elizabeth. J'aurais voulu t'offrir quelques semaines loin d'ici, où nous aurions pu être tous les deux afin de commencer notre mariage dans les meilleures conditions…
- Mais il commence sous les meilleurs auspices. Tu es resté absent plusieurs mois, il est normal que ton aide soit requise aujourd'hui. Et Pemberley est un endroit parfait pour une lune de miel, je ne connais qu'une seule jeune mariée qui ait cette chance en Angleterre. » dit Elizabeth avec un sourire lumineux.
Darcy la contempla un instant, ému de sa patience et de son enthousiasme.
« Je ne te mérite pas, dit-il.
- Nous débattrons de cela plus tard, Mr. Darcy. Plus vite tu rejoindras Mr. Leighton, plus vite tu me reviendras, alors ne tarde pas.
- Vos désirs sont des ordres, Mrs. Darcy. Je fais au plus vite. »
Darcy embrassa son épouse une dernière fois et prit congé. A la surprise d'Elizabeth, Mrs. Reynolds était restée dans sa chambre, et elle l'y accueillit. Elle la guida vers sa garde-robe et expliqua à Elizabeth que Darcy, aidé de Mrs. Bennet et Jane, avait pris la liberté de commander à Londres de nombreuses toilettes à son usage, ce qu'Elizabeth savait déjà puisque tous ces détails avaient été réglés durant leurs fiançailles. Lorsqu'Emma entra, Mrs. Reynolds les laissa, après avoir ordonné à la femme de chambre de conduire leur nouvelle maîtresse dans le salon de musique une fois que celle-ci serait prête.
Une heure plus tard, Elizabeth y fut en effet accueillie par une Georgiana rayonnante qui consultait les partitions que son frère avait commandées à Londres et qui étaient arrivées à Pemberley durant son absence.
« Lizzie ! Puis-je te servir du thé ? Mrs. Reynolds vient de l'apporter.
- Volontiers.
- Comment trouves-tu tes appartements ?
- Magnifiques, mais je vais devoir me faire à l'idée d'avoir autant d'espace pour moi toute seule !
- Ils appartenaient à ma mère. Ils sont restés en l'état jusqu'à vos fiançailles. Mais je crois que William y a fait apporter quelques changements pendant vos fiançailles.
-J'ai bien peur qu'il n'ait ordonné de grands travaux alors que tout était sans doute déjà parfait, dit Elizabeth, gênée.
- Il veut que tu te sentes parfaitement à l'aise. Nous n'imaginons que trop bien combien il doit être difficile d'être séparée de ta famille et nous voulons rendre cette séparation la moins douloureuse possible.
- Je sais, et je t'en suis reconnaissante, Georgiana. Mais rassure-toi, même si ma famille me manque, je suis très heureuse. Je souffrirais bien davantage si j'étais séparée de William. Les jours me semblaient interminables lorsqu'il devait s'absenter à Londres pendant nos fiançailles.
- Je vous envie, tous les deux. Vous semblez si épris l'un de l'autre. J'espère que j'aurai la chance d'éprouver cela un jour. Et cela me permettra d'oublier de bien mauvais souvenirs… »
Elizabeth ne répondit pas. Elle savait par son mari que Georgiana et lui n'évoquaient jamais Wickham et elle ne voulait pas déroger à cette règle. Mais elle n'eut pas à le faire.
« Lizzie, j'aimerais… te demander quelque chose …
- Mais ?
- Mais je n'ose pas… En réalité c'est un sujet un peu délicat.
- Tu peux me demander tout ce que tu veux. »
Devinant que sa belle-sœur s'apprêtait à aborder un sujet visiblement sensible, Elizabeth garda le silence, savourant son thé pour lui laisser le temps de choisir ses mots.
« Es-tu très proche de Mrs. Wickham ? » demanda soudain Georgiana.
Elizabeth retint un mouvement de gêne, et reposa sa tasse avant de regarder la jeune fille droit dans les yeux, lui adressant un sourire rassurant.
« Nous nous entendons bien, même si nous n'avons pas du tout le même caractère. Je mentirais en disant que nous sommes aussi complices que je ne lui suis avec Mrs. Bingley. Mais quels que soient mes liens avec elle, je n'inviterai ni Lydia ni Mr. Wickham, sois sans crainte. Je ne voudrais t'imposer cela pour rien au monde.
- Je ne voudrais pas que tu sois séparée de ta sœur par ma faute.
- Ce ne sera pas le cas, rassure-toi… L'absence de Lydia ne me pèse guère. Et même si c'était le cas, je préfèrerais supporter cette absence plutôt que t'infliger la présence de Mr. Wickham. Je suis navrée que tu aies déjà été contrainte de tolérer sa présence lors de notre mariage.
- Ce n'était pas si éprouvant que je le redoutais. Le Colonel Fitzwilliam est resté à mes côtés toute la journée, et il s'est arrangé pour que je n'aie pas à le croiser. Comme tu le sais, mon cousin et moi nous entendons très bien tous les deux. Il a été d'un grand réconfort. Et vous voir si heureux toi et William m'a fait oublier tout le reste, y compris Mr. Wickham.
- Alors il n'a pas cherché à te parler ? demanda Elizabeth, soulagée d'un grand poids.
- Non. Il est resté avec ta famille presque tout le temps. Et mon cousin l'en aurait empêché s'il avait tenté de m'approcher. »
Mutuellement rassurées sur le sensible sujet de Mr. Wickham, elles changèrent de sujet pour faire plus ample connaissance, se découvrant rapidement une passion commune pour la marche. Elles se promirent d'aller se promener dès le lendemain dans le parc de Pemberley.
« D'ailleurs je t'ai promis de te montrer toutes les merveilles de Pemberley. William sera sans doute très occupé et ne pourra pas le faire autant qu'il le souhaiterait au cours des prochaines semaines.
- Je suppose qu'il a beaucoup de travail.
- Oui… A chacun de ses voyages, il confie le domaine à Mr. Leighton mais cela n'est pas suffisant, il préfère toujours superviser tout ce qui se passe à Pemberley et dans la région, surtout à cette période de l'année. Mais je pense qu'il va s'organiser pour te consacrer davantage de temps. Et lorsqu'il travaillera, nous aurons donc de quoi nous occuper toutes les deux. »
Georgiana se lança alors dans l'énumération des endroits qu'elle souhaitait faire découvrir à sa belle-sœur, et la conversation les porta sur de nombreux sujets. Trois heures passèrent sans qu'elles s'en aperçoivent. Alors que la nuit commençait à tomber, Darcy finit par les rejoindre, s'asseyant aux côtés de son épouse.
« J'espère que Mr. Leighton ne t'a rien annoncé d'inquiétant, dit Elizabeth en lui tendant une tasse de thé.
- Moins que je ne le craignais, heureusement. Néanmoins, il y a encore beaucoup à faire, mais nous allons pouvoir répartir tout cela sur plusieurs jours. » la rassura-t-il.
Il lui expliqua alors les diverses fonctions de Mr. Leighton et la façon dont ce dernier le relayait lorsqu'il s'absentait pour quelques semaines ou plusieurs mois. Puis, voyant l'heure tardive, il annonça qu'il allait se changer pour le dîner, et Georgiana et Elizabeth l'imitèrent. Le repas qui suivit fut délicieux et placé sous le signe de la bonne humeur. Georgiana régala son frère des dernières nouvelles de la maisonnée que lui avait racontées sa femme de chambre, et la conversation se poursuivit autour de Pemberley, le frère et la sœur présentant le domaine à Elizabeth, et lui racontant une foule d'anecdotes.
Tous trois se rendirent ensuite dans la salle de musique où Georgiana fit leur découvrir ses nouvelles sonates de Mozart, avant de prendre congé d'eux, désireuse de laisser un peu d'intimité aux deux jeunes mariés.
« J'ai bien peur de devoir encore t'abandonner demain pour une grande partie de la journée, dit Darcy sombrement.
- Je trouverai à m'occuper. L'exploration de Pemberley devrait me prendre à elle seule plusieurs jours. Et Georgiana m'a déjà proposé une longue promenade.
- Pauvre d'elle, elle ne sait pas dans quoi elle s'est engagée ! Tu risques de devoir freiner ton enthousiasme car elle n'a pas ton endurance.
- Je sais aussi me promener paisiblement pour découvrir et admirer les alentours. Et c'est bien ce que nous avons l'intention de faire. Georgiana m'a promis une visite complète des jardins.
- C'était la grande fierté de ma mère. Elle y passait ses journées et adorait y jardiner, malgré toutes les réprimandes de mon père. Il avait coutume de répéter que par sa faute il payait ses jardiniers à ne rien faire. Mais je suis sûr qu'en son for intérieur il adorait cela.
- Elle devait être une femme exceptionnelle.
- Elle l'était. La douceur incarnée. Je n'ai pas souvenir d'un seul éclat de colère de sa part. Même avec mon père, qui avait beaucoup de caractère, elle restait calme et patiente. Georgiana lui ressemble beaucoup. Sans compter qu'elle aime la musique autant que notre mère. Toutes deux se seraient entendues à merveille si elles avaient eu la chance de se connaître…
- Et toi, à qui ressembles-tu ?
- A mon père, je suppose. Il m'a transmis son caractère… En tout cas la plupart de ses défauts, mais j'espère quelques qualités également. Son sens des responsabilités, en tout cas, de façon indéniable.
- Et son amour de Pemberley…
- Comment ne pas aimer Pemberley ? Tout y est si paisible, si parfait. Comme si on pouvait y vivre à l'écart du temps…
- Je suis si heureuse que nous soyons venus ici immédiatement après notre mariage. Je n'aurais préféré aucun autre endroit au monde pour notre lune de miel.
- Vraiment ? »
Elizabeth acquiesça. Il prit doucement son visage entre ses mains et l'embrassa, avant de lui sourire longuement.
« Je suis heureux que Pemberley te plaise tant. Je n'y ai pas été assez souvent ces dernières années. Mais si tu y es heureuse, nous pourrons sans doute y résider la majeure partie de l'année.
- Je crois que j'adorerais cela… Et rien ne ferait plus plaisir à Georgiana. »
Ils restèrent encore assis près de la cheminée de longues minutes, dans un silence paisible. Blottie contre l'épaule de son mari, Elizabeth se laissa aller, savourant le bien-être qui s'était emparé d'elle. Voyant qu'elle commençait à somnoler, Darcy suggéra alors qu'ils se retirent pour la nuit, ce qu'Elizabeth s'empressa d'accepter.
« Mais avant il faut que je te montre autre chose qui devrait t'intéresser. » dit Darcy, énigmatique.
Il la guida à travers les couloirs qui semblaient de plus en plus labyrinthiques à Elizabeth puis s'arrêta devant une large porte.
« Ferme les yeux, lui intima-t-il sans lui lâcher la main.
- William, que prépares-tu encore ? demanda-t-elle en souriant.
- Ferme les yeux… » répéta-t-il avec un sourire obstiné.
Lui adressant un dernier regard faussement réprobateur, elle se résigna à fermer les yeux. Il ouvrit la porte et la guida à l'intérieur d'une pièce. Puis il se plaça derrière elle, entourant sa taille de ses bras avant de lui murmurer au creux de l'oreille qu'elle pouvait enfin ouvrir les yeux.
Darcy l'avait fait entrer dans la bibliothèque de Pemberley. Les mots ne pouvaient rendre justice à l'immensité de celle-ci. La pièce avait des proportions plus que généreuses et les rayonnages de livres s'étendaient sur deux étages auxquels on accédait par des échelles. Des générations de Darcy avaient enrichi ce trésor d'ouvrages en diverses langues, traitant de tous les sujets. L'actuel maître de Pemberley faisait honneur à cette tradition familiale en ramenant de chacun de ses voyages à Londres une douzaine de livres.
Elizabeth ne put retenir un sourire ébloui en observant les rangées de livres reliés. Il régnait dans cette pièce une atmosphère paisible, presque surannée, où la lumière tamisée se mariait à la perfection avec le parfum des livres anciens, du bois des meubles et du cuir des sièges.
« Je sais à quel point tu aimes lire. J'espère que tu trouveras ton bonheur ici…
- Mon Dieu, William… Comment ne le pourrais-je pas ? Tous les livres jamais publiés en Angleterre doivent se trouver dans cette pièce ! s'exclama-t-elle, émerveillée, en tournant sur elle-même, les yeux s'égarant sur les centaines de livres.
- En au moins un exemplaire, oui, dit-il avec une fausse modestie teintée d'amusement. Et d'ailleurs, également. Il y a des ouvrages français, allemands, italiens, espagnols. Certains viennent même des Indes orientales. De nombreux chef-d'œuvre de la littérature étrangère se trouvent ici, sans compter toute la littérature anglaise, et des ouvrages de botanique, de médecine, de droit…
- Mon Dieu… » dit Elizabeth en continuant à tourner sur elle-même, la tête toujours levée pour admirer les rayonnages qui s'élevaient jusqu'au plafond.
Darcy éclata franchement de rire.
« Êtes-vous à court de mots, Mrs. Darcy ? Ce n'est pas dans vos habitudes…
- Je vais passer des années dans cette pièce ! dit-elle, émerveillée.
- Je serai heureux de te servir de guide. Et nous enrichirons cette collection ensemble au fil des ans.
- Avec plaisir. » dit-elle en revenant vers lui.
Ils passèrent encore quelques minutes dans la bibliothèque, admirant ses trésors. Mais Darcy, voyant que la fatigue gagnait Elizabeth après cette longue journée de voyage, l'entraîna bientôt à l'étage de leurs appartements, lui annonçant qu'il l'attendrait dans leur salon commun. Sans sonner pour faire venir Emma, Elizabeth se prépara seule pour la nuit, selon un rituel bien établi qui la rassura parmi tous les bouleversements qu'elle avait vécus au cours des jours précédents. Une part d'elle-même était profondément émue et impressionnée en songeant qu'elle s'apprêtait à passer sa toute première nuit à Pemberley, sa nouvelle demeure, ce qui marquait définitivement son entrée dans sa nouvelle vie.
Mais, impatiente de retrouver son mari, elle se rendit alors dans leur salon commun, l'apercevant sur le balcon qui courait le long des trois pièces. Darcy était accoudé à la balustrade, et elle devina qu'il contemplait la vue. Le large étang était plongé dans l'obscurité mais d'autres feux avaient été allumés le long de ce dernier, soulignant sa perspective. Entendant Elizabeth s'approcher, il se retourna et lui tendit la main pour qu'elle le rejoigne. Se plaçant dans son dos, il l'entoura de ses bras. Ils contemplèrent longuement la vue, savourant la sensation d'être seuls au monde dans ce havre de paix. Le cœur débordant de joie et de gratitude, Darcy déposa un baiser sur la tempe d'Elizabeth, la tirant sans le savoir de sa rêverie.
« Mrs. Darcy... murmura-t-il à son oreille.
- Répugnerais-tu à utiliser le sobriquet « Lizzie » ? le taquina-t-elle.
- Je t'avais prévenue, il me faudra des années avant de m'habituer au bonheur de pouvoir t'appeler « Mrs. Darcy ». Je compte user et abuser de ce nouveau privilège.
- Pour mon plus grand plaisir. Je ne me lasse pas de te l'entendre dire. Même si j'ai encore parfois du mal à réaliser qu'il s'agit de mon nom, désormais.
- Raison de plus : il faut tu t'habitues à répondre lorsqu'on t'appelle ainsi, dit-il, heureux de la voir éclater de rire.
- Quelle galanterie !
- Je suis à votre service, Mrs. Darcy… »
Il embrassa alors enfin les lèvres qu'elle lui offrait déjà. Lorsque leurs baisers se firent plus ardents, il la souleva dans ses bras et la porta jusqu'à sa chambre. L'allongeant sur le lit, il s'écarta alors légèrement pour pouvoir la contempler.
« Mrs. Darcy… » dit-il, comme presque étonné de pouvoir la tenir dans ses bras, à Pemberley, enfin sienne, après les interminables mois de doutes puis d'attente qu'il avait endurés.
Mais n'y tenant plus, ses lèvres réclamèrent de nouveaux baisers, auxquels Elizabeth répondit d'abord timidement. Puis, encouragée par la tendresse de son mari et la vague de sensations qu'il fit naître en elle lorsqu'elles sentit que ses lèvres quittaient son visage pour ne laisser inexplorée aucune partie de son corps, elle répondit à ses caresses avec une ferveur bientôt égale à la sienne. S'immobilisant soudain, Darcy plongea son regard dans le sien pour y voir en miroir les émotions dont son propre cœur débordait : l'adoration, la tendresse, et une pointe d'amusement face à cette complicité si nouvelle qui les grisait tous les deux. Elizabeth le fit rouler à ses côtés avant de se blottir plus étroitement contre lui, et ils se perdirent dans les bras l'un de l'autre.
« Je t'aime… » chuchota-t-elle.
Ils ne firent plus qu'un, laissant avec délice leurs corps et leurs âmes se mêler, atteignant une extase jamais égalée auparavant. Puis, leurs corps épuisés s'apaisèrent et ils restèrent blottis dans les bras l'un de l'autre. Ils ne surent jamais combien de minutes s'écoulèrent avant que Darcy se redresse enfin, contemplant son épouse encore haletante et les yeux brillant d'une joie et d'une paix sans égales.
« Je vous aime, Mrs. Darcy… » chuchota-t-il avant de l'embrasser dans le cou, avant de la serrer contre lui, sombrant rapidement dans un sommeil sans rêve, mais sans relâcher son étreinte.
