Chapitre 7: Confidences
Darcy ne s'éveilla que lorsque les rayons du soleil dansaient déjà sur son corps entremêlé à celui de son épouse endormie. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler où il se trouvait après six longs mois passés à Netherfield. Constatant qu'il était dans son propre lit à Pemberley, il comprit que son rêve n'en était pas un : Elizabeth dormait réellement dans ses bras, son souffle caressant sa peau. Un sentiment de plénitude le submergea. Peu à peu, les souvenirs de la nuit passée lui revinrent en mémoire, expliquant son réveil tardif.
Ce ne fut que lorsque Elizabeth commença à bouger qu'il revint à la réalité. Il effleura son visage d'une caresse, faisant naître un sourire sur ses lèvres. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut encore plus désorientée que lui de se trouver dans cette chambre totalement nouvelle pour elle. Mais l'étreinte de son mari la rassura bientôt, et elle blottit davantage contre lui, refermant les yeux, peu désireuse de quitter le havre de leur lit.
« Et moi qui te croyais matinale… plaisanta Darcy, voyant qu'elle était sur le point de se rendormir.
- A qui la faute ?
- Je ne t'ai pas entendue m'adresser un quelconque reproche… dit-il d'un ton faussement innocent.
- Tu ne m'en as guère laissé l'occasion, rétorqua Elizabeth en lui adressant un regard plein de défi.
- Je plaide coupable. Mais je remarque tout de même que tu m'as induit en erreur pendant nos fiançailles en me faisant croire que tu te réveillais toujours à l'aube.
- Quelle affreuse méprise, Mr. Darcy. Tu ne m'as vue levée si tôt que deux fois. C'est bien trop peu pour en déduire que c'est une habitude.
- C'était surtout bien trop peu à mon goût.
- Mon père ne se serait pas laissé duper si facilement…
- Dois-je en déduire que maintenant que nous sommes mariés tu vas te lever bien plus tard ?
- Je ne pense pas, mais en tout cas je ne vois plus la nécessité de me lever aux aurores pour voler quelques minutes en ta compagnie, dit-elle, malicieuse.
- Et pourquoi non ? Certes, tu n'as plus besoin de te faufiler dans les jardins pour me retrouver... Mais si le cœur t'en dit, tu peux me réveiller à l'aube à loisir. Après tout, nous avons bien plus d'occupations que nous n'en avions alors, et les journées sont si courtes… dit-il en caressant sa taille d'un geste charmeur qui fit aussitôt rougir sa jeune épousée.
- Mr. Darcy, vous êtes incorrigible ! » dit-elle tandis qu'il remontait les draps au-dessus d'eux, joignant son rire au sien.
Nul à Pemberley ne vit les jeunes mariés ce matin-là. Lorsqu'ils se décidèrent enfin à se préparer, le soleil était à son zénith et ils s'aperçurent en entrant dans la salle à manger que Georgiana ne les avait pas attendus pour le déjeuner. Mrs. Reynolds les informa qu'elle était dans la salle de musique. Oubliant le protocole qui régissait Pemberley depuis des décennies, Darcy demanda à Mrs. Reynolds de faire dresser deux couverts côte-à-côte.
« Que vas-tu faire aujourd'hui ? demanda Elizabeth tandis qu'ils mangeaient de bon appétit.
- J'ai bien peur de devoir te quitter cet après-midi, je dois retrouver Mr. Leighton et je ne pense pas pouvoir te rejoindre avant le dîner.
- Ne t'en fais pas, j'ai des projets avec Georgiana. Et j'aimerais écrire à Jane et mes parents pour les informer que nous sommes bien arrivés.
- A ce sujet, je n'ai pas encore fait aménager le salon privé qui servait de bureau à ma mère, de même que son boudoir. Je t'y emmènerai, et j'avais prévu de faire venir un décorateur la semaine prochaine. Ces pièces n'ont pas servi depuis des années et elles en ont un peu souffert. Que dirais-tu d'en refaire la décoration dans un style qui soit plus conforme à tes goûts ?
- Ne crois-tu pas que je devrais voir ces pièces avant de prendre une décision ? Peut-être n'y a-t-il aucun changement à y apporter.
- Nous irons les voir, mais je crois sincèrement que tu préféreras un autre style. Ma mère elle-même les avaient laissées en état.
- Je ne vois pas la nécessité d'apporter des changements quand tout est déjà parfait. Et je m'en voudrais de commettre des erreurs chez toi.
- Chez nous, la corrigea-t-il. Et de quelles erreurs parles-tu ?
- Je ne voudrais pas manquer de goût. Ou apporter des changements qui soient trop onéreux…
- Je pense que nous n'avons pas la même définition de l'adjectif « onéreux », Elizabeth. »
Perspicace, il comprit qu'il abordait là l'une des grandes difficultés auxquels ils auraient à faire face durant leurs premiers mois de mariage, Darcy posa ses couverts, et prit sa main. Il prit soin de clarifier ses idées et de bien choisir ses mots avant de parler.
« Nous en avons déjà parlé, je sais que tu n'es pas habituée à tout cela : Pemberley et ses dizaines de serviteurs, la moitié du Derbyshire et tout ce qui accompagne cette position… Et surtout je sais que tu ne m'as pas épousé pour cette raison. Mais comme je te l'ai dit le jour où j'ai signé notre contrat de mariage avec ton père, à mes yeux tu possèdes tout cela au même titre que moi : le nom des Darcy, Pemberley, la moitié du Derbyshire…
- … et dix mille livres de rentes, termina Elizabeth en souriant.
- Je ne te dis pas cela en vue de t'impressionner. Mais nous sommes mariés désormais, et à ce titre j'estime que nous devons tout partager. Fais-moi confiance lorsque je te dis que l'argent n'est pas un obstacle. A moins que tu ne te conduises de manière véritablement extravagante, tu ne risques pas de mettre nos finances en péril. Et je te connais assez pour savoir que tu n'agirais jamais de la sorte.
- Il me faudra du temps pour m'y habituer.
- Tu en auras autant que nécessaire. Sois simplement indulgente si ton mari souhaite te gâter outrageusement, dit-il en souriant. Et cela commence par aller visiter les salons de ma mère pour les aménager à ton goût. »
Secouant la tête devant une telle obstination, Elizabeth comprit qu'il ne servirait à rien d'insister sur un sujet aussi anodin. Elle termina son déjeuner, avant de le suivre lorsqu'il la mena à l'étage pour la faire entrer dans une pièce assez sombre qui semblait avoir été laissée à l'abandon depuis plusieurs années. Darcy n'avait pas menti en affirmant que la décoration était très ancienne, et Elizabeth ressentit un malaise immédiat. Songeuse, elle fit le tour de la pièce, alla dans le boudoir de la précédente Mrs. Darcy, admira la vue par la fenêtre avant de se tourner vers son mari.
« C'est étrange… Toutes les pièces de Pemberley que tu m'as fait visiter sont accueillantes, chaleureuses, même. Mais celles-ci…
- Nous n'y entrons jamais. C'était trop douloureux pour Georgiana ou moi d'y revenir. Ma mère y passait une grande partie de ses journées lorsque mon père et elle séjournaient à Pemberley. Mais tu es là, désormais. Tout est différent. Georgiana et moi serions ravis que tu redonnes un peu de vie à ces pièces.
- Je pense qu'elles en ont besoin, mais une fois rafraîchies, elles seront parfaites. Et la vue est magnifique.»
Darcy l'entraîna ensuite dans le Grand Escalier. En entrant dans la salle de musique, ils retrouvèrent Georgiana qui était plongée dans un livre. En les apercevant, elle se leva pour les saluer. Darcy passa quelques minutes avec elle, discutant avec sa sœur pour savoir comment elle se portait, et connaître leurs projets de l'après-midi. Puis il prit congé d'elles à contrecœur, allant retrouver Mr. Leighton.
Les deux jeunes femmes passèrent une après-midi délicieuse. Fidèle à sa promesse, Georgiana fit découvrir les jardins à sa belle-sœur, qu'Elizabeth n'avait visité que rapidement lors de sa première venue à Pemberley, et leur promenade fut pour elles l'occasion de nouer des liens plus fraternels. Elles se découvraient chaque jour de nouveaux points communs, et une affection mutuelle commençait à naître entre elles. Georgiana admirait l'assurance et l'esprit d'Elizabeth, qui lui faisaient cruellement défaut, tandis qu'à l'inverse Elizabeth était fascinée en constatant à quel point Georgiana était une jeune fille accomplie, Darcy n'ayant rien négligé pour l'éducation de sa jeune sœur.
Elles ne devaient jamais se l'avouer au fil des années, mais leur soulagement de s'entendre si bien fut immense car toutes deux savaient quelles places cruciales et irremplaçables elles occupaient dans le cœur de Darcy. Encouragée par leur complicité grandissante, Georgiana finit par évoquer sa gratitude à Elizabeth de rendre son frère si heureux.
« Il est transformé, je peine parfois à le reconnaître. » avoua-t-elle avec un sourire ému.
- Comment était-il avant de me rencontrer ? demanda Elizabeth.
- Terriblement seul, même si nous avons toujours été très proches. Je n'ai jamais connu ma mère mais je sais à quel point elle a compté pour lui… La perdre a été terrible, surtout que notre père s'est enfermé dans ses appartements pendant des mois après sa mort. Il l'aimait passionnément et ne s'est jamais remis de sa disparition. William s'est retrouvé seul face à sa douleur. Il n'avait que douze ans et je crois que cette période de sa vie l'a fait mûrir très vite. Trop sans doute. Puis notre père est mort il y a cinq ans alors que William venait tout juste de terminer ses études. Il a dû s'occuper de Pemberley, de tous les gens qui y vivent et en dépendent, et de moi également. Pendant toutes ces années, il a été très occupé, et très seul à nouveau, car je passais beaucoup de temps ailleurs : à Londres l'hiver et l'été à… Ramsgate.
- J'espère tout de même qu'il ne s'est pas noyé dans le travail ?
- Tu connais William, il a un sens aigu des responsabilités. Lorsqu'il a hérité de Pemberley, il n'a pas songé un seul instant à la fortune qu'il y gagnait. Il n'a pensé qu'aux gens qui dépendaient désormais de lui, moi incluse. Il a toujours su que la moindre de ses décisions avait de lourdes conséquences. Pemberley est magnifique, un havre de paix, mais un héritage si lourd à porter ! Il a travaillé d'arrache-pied pour s'en montrer digne et ne pas manquer à ses devoirs envers nous tous.
- Passait-il beaucoup de temps ici ? Lorsque j'ai visité le domaine l'an dernier, Mrs. Reynolds m'a dit qu'il était souvent absent.
- Depuis un an ou deux, oui, il s'absentait plus fréquemment. Il a passé quelques Saisons à Londres, mais cela ne le distrayait guère, au contraire. Tant que notre père était encore en vie, il n'était pas contraint de participer à la Saison. Mais depuis qu'il est entré dans son héritage, il n'a plus guère le choix. Et il a dû se faire violence lorsqu'il a compris que toutes les personnes qu'il rencontrait n'avaient qu'une seule envie : le convaincre de se marier. Même avec la charge de travail que lui impose Pemberley, il est toujours plus tranquille ici qu'à Londres. Ici, il est entouré de gens en qui il a confiance, et qui l'apprécient pour ses qualités et non sa position. Heureusement tout a changé lorsqu' il t'a rencontrée. Enfin… même si vos fiançailles n'ont pas été sans mal. »
Elizabeth ne put se retenir de rougir, d'autant plus qu'elle savait que Georgiana guettait ses réactions. Elle ne repensait jamais sans culpabilité aux erreurs qu'elle avait commises en jugeant si durement l'homme qu'elle avait fini par apprendre à connaître et aimer.
« Tu sais donc tout ? finit par demander Elizabeth après un long silence.
- Je sais que tu as refusé sa première demande en mariage, en effet. Mais je te blâme pas, Elizabeth ! J'ignore quelles étaient tes raisons mais je suis sûre qu'elles étaient justifiées. »
Mal à l'aise, Elizabeth regarda au loin, accélérant le pas pour mettre de l'ordre dans ses pensées et émotions, et elle ne répondit pas tout de suite.
« Elles ne l'étaient pas toutes. J'ai fait preuve d'orgueil, et j'ai été aveuglée par mes préjugés. Je ne remercierai jamais assez William de ne pas s'être détourné de moi, et d'avoir pardonné mon comportement infâme.
- Se détourner de toi aurait été au-dessus de ses forces.
- Il aurait pourtant eu toutes les raisons de le faire, surtout que je sais qu'il n'accorde son estime et sa confiance qu'une seule fois.
- Pas avec toi. Je l'ai rapidement compris lorsqu'il est revenu de Rosings. » dit la jeune fille en se remémorant cette journée, peinant à croire qu'à peine un an s'était écoulé entre les deux scènes.
Georgiana faisait les cent pas devant la porte des appartements de son frère. Depuis trois jours, Darcy s'y cloîtrait obstinément, refusant même d'en sortir pour dîner ou voir Mr. Leighton, qui s'était pourtant présenté à Pemberley à plusieurs reprises pour lui faire part de nombreux problèmes à régler. Voir son frère se dérober ainsi à ses devoirs était si contraire à ses habitudes que Georgiana commençait à soupçonner qu'un drame terrible avait dû se jouer à Rosings dont Darcy revenait à peine. Il était rentré fourbu, avec pour seul compagnon son cheval. Lorsque sa malle était arrivée le lendemain, Georgiana en avait déduit qu'il avait voyagé à cheval à bride abattue depuis Rosings, à une cadence sans doute infernale. Fébrilement, elle avait envoyé un express au Colonel Fitzwilliam pour en apprendre davantage, mais ce dernier avait rejoint sa garnison et n'avait pas encore eu le temps de répondre à sa pupille.
Toute aussi désemparée, Mrs. Reynolds était venue la trouver pour lui apprendre Darcy refusait l'entrée de sa chambre à tous les domestiques, y compris son valet et elle-même. Georgiana ne le savait que trop, car elle avait essuyé les mêmes refus. Elle frémit lorsque Mrs. Reynolds lui expliqua que les plateaux de nourriture qu'elle avait fait déposer devant sa porte étaient tous restés intacts. Face à cette révélation, et au temps que mettrait à arriver le Colonel Fitzwilliam, Georgiana avait compris qu'elle n'avait pas d'autre choix que de confronter son frère elle-même si elle ne voulait pas qu'il finisse par tomber malade. Se faisant violence pour pénétrer dans les appartements de Darcy, elle frappa à la porte, d'abord doucement puis, ne recevant pas de réponse, avec plus de virulence.
« Je ne suis là pour personne ! Combien de fois dois-je donner un ordre pour qu'il soit respecté ?! » tonitrua Darcy au bout de plusieurs minutes, sans doute las d'entendre un intrus malmener sa porte.
Il avait parlé de sa voix de sa voix de Maître de Pemberley la plus autoritaire, mais Georgiana le connaissait assez pour entendre poindre la douleur derrière la colère. Digne héritière du caractère entêté des Darcy, elle ne se laissa pas impressionner, et prit une décision lourde de conséquences. C'est ainsi qu'elle désobéit à son frère et tuteur pour la première fois de son existence. Elle ouvrit la porte d'un geste assuré, qui dissimulait combien elle se sentait peu à l'aise en entrant l'intimité de ses appartements privés.
Pourtant, son inquiétude à l'idée d'être réprimandée pour avoir outrepassé sa volonté céda aussitôt la place à une angoisse lancinante, tant l'apparence de sa chambre la saisit d'effroi. Les rideaux étaient tirés, cachant le soleil radieux de cette fin d'avril 1816. Seules quelques bougies éclairaient la pièce, et Georgiana comprit qu'elle n'avait pas été aérée depuis plusieurs jours, se demandant comment son frère pouvait supporter de rester dans une atmosphère aussi suffocante. Des livres et des vêtements jonchaient ça et là, rappelant à la jeune fille que le valet de Darcy n'avait lui non plus pas été autorisé à entrer. Au milieu de ce chaos qui ressemblait si peu à Darcy, le lit trônait au centre de la pièce, impeccable. Tous les serviteurs ayant été bannis de la chambre, cela ne pouvait signifier qu'une chose : Darcy ne s'était pas couché depuis son retour. S'il avait dormi, c'était donc dans un fauteuil, ou sur le sofa qui trônait devant la cheminée.
Avançant à pas feutrés, Georgiana eut le temps de s'habituer à l'obscurité. Elle devina la silhouette de son frère, à demi dissimulé par le fauteuil dans lequel il se trouvait. Remarquant la carafe de brandy qui trônait sur le guéridon à côté de lui, la jeune fille fut soulagée de voir qu'elle était à moitié pleine. Mais son soulagement fut de coure durée lorsqu'elle se trouva face à son frère. L'état de la pièce n'était rien en comparaison de celui du Maître de Pemberley. Assis dans un fauteuil, la tête entre les mains, il offrait une apparence saisissante. En simple chemise et pantalon, il avait depuis longtemps délaissé veste, gilet et cravate qu'il portait habituellement avec élégance.
Mais loin de juger Darcy en voyant qu'il s'était abandonné à une telle faiblesse, Georgiana sentit au contraire son inquiétude grandir. A ses yeux, jeunes et emplis d'admiration pour ce frère aîné qu'elle adulait, seules des circonstances dramatiques avaient pu pousser Darcy dans de telles extrémités. Car comment expliquer autrement que ce modèle de dignité et de maîtrise de soi ait pu s'abaisser ainsi trois jours durant ? La gorge nouée par l'angoisse, elle s'agenouilla devant lui et, avec douceur, posa sa main sur son bras.
« William ? dit-elle tout bas.
- Georgiana ? Que fais-tu ici ?
- Je m'inquiétais.
- Je ne suis en état de voir personne. Laisse-moi, s'il te plaît. »
Se relevant, Georgiana se dirigea vers l'une des fenêtres, pour ouvrir légèrement l'un des rideaux, éclairant partiellement la pièce.
« Georgiana, je ne le répéterai pas ! bougonna-t-il en se couvrant les yeux pour les protéger de la lumière.
- Bien, cela nous fera gagner du temps à tous les deux, car je n'ai pas l'intention de te laisser dans un tel état, dit-elle sur un ton plein de défi qui surprit son frère. Je n'ai déjà que trop attendu. »
Elle revint vers lui, soulagée qu'il n'use pas de son autorité pour tenter de la chasser. Elle profita de la lumière du jour qui filtrait à nouveau à travers la fenêtre pour mieux détailler son apparence. Comme il était à prévoir, une barbe de plusieurs jours assombrissait son visage, le vieillissant considérablement. Elle écarta ses mains pour lui relever la tête, surprise qu'il ne la repousse pas. Elle tressaillit en voyant les cernes qui creusaient son visage, et ses yeux rougis par le manque de sommeil. Elle comprit pourquoi il ne résistait pas davantage. L'esprit embrumé par l'insomnie, et le corps affaibli par la faim, il n'était tout simplement pas en état de le faire !
Désemparée, Georgiana hésita longuement, ne sachant si le plus urgent était que son frère prenne un bain puis un repas, et dorme enfin convenablement, ou au contraire qu'il se confie sur les raisons qui l'avaient poussé dans de telles extrémités. Darcy prit la décision pour elle. Toute à ses délibérations, elle ne s'était pas aperçue qu'elle avait commencé à caresser les cheveux de son frère, dans un geste instinctif de protection et de tendresse toute fraternelle. Comme si cette marque d'affection touchait une corde particulièrement sensible au fond de son désespoir, il laissa échapper un demi-sanglot. Par réflexe, Georgiana le serra contre elle. La scène était le parfait miroir des pleurs interminables qu'elle avait déversés dans ses bras lorsqu'il était venu lui annoncer le décès de leur père cinq ans auparavant. Et pourtant, Georgiana n'avait jamais vu son frère en proie à une telle détresse, pas même à cette période si sombre de leurs vies. Faisant taire son angoisse grandissante, elle se fit violence pour ne pas lui poser de questions, le laissant pleurer de longues minutes. Les larmes qu'elle espérait libératrices finirent pas se tarir mais ni le frère ni la sœur ne relâchèrent leur étreinte.
Voyant enfin que le soleil commençait à se coucher, couvrant les jardins de Pemberley d'or et de bronze, Georgiana s'écarta légèrement et releva le visage de Darcy en posant la main sous son menton pour qu'il la regarde.
« Que s'est-il passé, William ? »
Secouant la tête, il se refusa à faire porter un tel fardeau à sa jeune sœur, redevenant dans un sursaut de lucidité son protecteur et gardien.
« Rien dont tu ne doives te soucier, Georgie.
- Tu ne peux pas me dire de ne pas m'inquiéter quand je te vois ainsi. Qu'y a-t-il ? Richard t'a-t-il annoncé une mauvaise nouvelle ? Ou Lady Catherine ? »
Mais Darcy secoua à nouveau la tête, tentant de se libérer de l'étreinte de sa sœur.
« Y a-t-il un problème avec Pemberley ?
- Pemberley ! dit-il en laissant échapper un bref éclat de rire sinistre. Non, Pemberley se porte à merveille.
- William, si tu ne veux pas me parler, je peux le comprendre. Mais dans ce cas, je vais faire appeler Mrs. Reynolds pour que ton valet te prépare un bain et te rase, que tu acceptes de manger un repas décent et que tu t'accordes une bonne nuit de sommeil. Et demain, lorsque tu auras repris tes esprits, nous parlerons. »
Elle le lâcha et commença à se diriger vers la sonnette pour appeler Mrs. Reynolds. Elle n'avait pas fait cinq pas qu'elle sentit Darcy l'attraper par le bras.
« Je t'interdis ! » dit-il, chancelant.
La rudesse de son ton, couplée à son état de faiblesse, plongèrent soudainement Georgiana dans une colère noire, à la mesure de l'inquiétude qui la rongeait depuis trois jours, et qu'elle laissa éclater sans ménagements.
« Tu m'interdis ? Tu maîtrises beaucoup de choses à Pemberley, mais tu ne peux pas encore nous interdire de nous soucier de ton bien-être. As-tu seulement songé à l'inquiétude que tu nous causes ? Je pensais que tu accordais plus d'importance aux sentiments de tes proches.
- Alors toi aussi tu penses cela ? Aurais-je donc échoué avec tous ceux qui me sont chers ? » dit-il d'une voix faible.
Il se laissa glisser à terre, s'asseyant au pied de son lit. Méditant les paroles qu'il venait de prononcer, Georgiana commença à entrevoir un début d'explication. Et elle suffoqua en se souvenant quel souvenir lui évoquait l'attitude de son frère. Elle était grandement similaire à son propre état à Ramsgate lorsqu'elle avait compris que Wickham l'avait trahie et ne l'aimait pas.
« Qui t'a dit cela ? demanda-t-elle doucement.
- Peu importe. Tout est perdu, désormais. »
Remontant ses genoux contre son torse, Darcy y appuya sa tête, ne voyant pas sa sœur s'asseoir près de lui, s'adossant elle aussi contre le lit. Il fallut à Georgiana tout son courage pour oser poser la question qui lui brûlait les lèvres, presque certaine d'avoir deviné ce qui avait causé une telle détresse chez son frère. Fermant les yeux, elle finit par murmurer :
« Comment s'appelle-t-elle ? »
Darcy garda le silence pendant ce qui sembla une éternité à Georgiana. Mais soudain, il rejeta la tête en arrière, l'appuyant contre le lit.
« Elizabeth… »
Il avait prononcé son nom d'une voix rauque, émaillée d'une douleur à peine contenue, presque avec révérence. Son « Elizabeth » était si plein de dévotion et de désespoir mêlés que Georgiana en eut le cœur brisé. Mais elle se reprit, consciente que son frère avait trop besoin d'elle pour qu'ils s'apitoient ensemble sur la situation. Réfléchissant, elle passa en revue les rares « Elizabeth » de leur entourage, frustrée de réaliser que, n'ayant pas encore fait son entrée dans le monde, elle connaissait finalement très peu les relations de son frère. Hormis les Bingley, son entourage se résumait à leur famille.
Les Bingley ! Darcy avait séjourné plusieurs semaines dans le Hertfordshire pour aider Charles Bingley dans ses premiers pas de country farmer à Netherfield. Et il avait mentionné une certaine Miss Elizabeth Bennet dans sa correspondance. Et Georgiana se souvint soudain qu'elle en avait été surprise en recevant ses lettres. L'héritier de Pemberley, l'un des partis plus en vue d'Angleterre, avait appris de longue date à ne pas accorder plus d'attention à une jeune fille qu'une autre, sans quoi bon nombre de personnes l'imaginaient déjà marié, en premier lieu la jeune fille en question et sa mère !
Pourtant, il avait cité Elizabeth Bennet à plusieurs reprises, éveillant la curiosité de sa sœur, qui était allée grandissant à Noël qu'ils avaient passé ensemble à Pemberley, et au cours duquel il s'était montré distrait et songeur. Se mordant les lèvres, Georgiana se décida à nouveau à prendre un pari risqué.
« Miss Elizabeth Bennet ? »
De toutes les réactions qu'elle avait anticipées, un nouvel éclat de rire sinistre était sans doute la dernière que Georgiana s'attendait à voir.
« Même ma jeune et innocente sœur m'avait percé à jour, dirait-on !
- Je n'ai pas de mérite, je suis l'une des personnes qui te connait le mieux. » lui rappela-t-elle.
Georgiana comprit alors que le plus difficile était à venir. Connaître l'identité de la femme dont son frère était épris était loin de suffire, car elle ignorait tout de ce qui avait pu le faire sombrer dans un tel désespoir. Réfléchissant vivement, elle envisagea plusieurs hypothèses, toutes plus terrifiantes les unes que les autres. Miss Elizabeth était-elle déjà fiancée à un autre gentleman ? Avait-elle succombé à une quelconque maladie ? Quelle autre raison aurait pu la séparer de Darcy et faire ainsi flancher son frère, d'ordinaire si maître de ses émotions ?
Comprenant qu'elle ne trouverait pas par elle-même, et que Darcy ne se livrerait pas spontanément, Georgiana se décida à le pousser à parler, ce dont il avait visiblement le plus grand besoin. Elle mit alors à profit la seule information qu'il avait laissée échapper.
« Pourquoi pense-t-elle que tu n'accordes pas d'importance aux sentiments de tes proches ?
- Parce que je lui en ai donné la preuve.
- Je me refuse à croire que tu n'as pas accordé d'importance à ses sentiments. »
A nouveau, Darcy surprit sa sœur en éclatant d'un rire noir.
« Ses sentiments ! »
Lorsqu'enfin son rire se tarit, il reprit d'une voix sombre, presque sarcastique.
« J'ai accordé si peu d'importance à ses sentiments que je les ai imaginés. Mais mon châtiment est redoutable d'efficacité : depuis j'ai compris leur vraie nature, ils hantent mes jours et mes nuits.
- Tu parles par énigmes, William.
- L'affreuse vérité, Georgie, est qu'elle me déteste. Précisément parce que je n'accorde pas assez d'importance aux sentiments d'autrui. Entre autres choses… ! dit-il d'un ton amer.
- Dans ce cas, elle te connait bien mal, dit Georgiana, sentant sa colère jaillir à nouveau en elle, prête à défendre son frère devant pareil mensonge.
- Non, au contraire, elle a très bien cerné mes défauts. Vois-tu, tout à l'heure tu m'as dit que tu pensais que j'accordais de l'importance aux sentiments de mes proches. « De mes proches », Georgiana, tu as utilisé le bon mot. Elizabeth, elle, a compris que je n'accorde pas assez d'importance aux sentiments des autres. Elle m'a fait comprendre que je porte un mépris injustifié à tous ceux qui ne font pas partie de mon cercle d'intimes. Qui, à la réflexion, est tristement restreint.
- Tu as de nombreux amis.
- Vraiment ? Qui peux-tu me citer à part Charles Bingley et les Fitzwilliam ?
- Probablement bien d'autres que je ne connais pas.
- S'ils étaient mes intimes, vous auriez été présentés. Non, Georgiana, je suis un misanthrope de la pire espèce, qui pense que très peu de personnes sont dignes de son attention et de son amitié. »
Elle ne pouvait l'en blâmer. La disparition de leurs parents l'avait rendu taciturne. Et il tentait depuis de se protéger de l'opportunisme de la plupart des personnes qui cherchaient à bénéficier de sa fortune, ou de ses relations ou, plus fréquemment encore, à lui faire épouser une jeune fille à marier par intérêt. Du haut de ses seize ans et de sa candeur, Georgiana avait elle aussi déjà rencontré les mêmes obstacles. Sans même parler de Wickham qui n'avait rêvé que de sa dot de trente mille livres, elle avait rapidement compris que de nombreuses jeunes filles rencontrées à Londres n'avaient cherché à faire sa connaissance que pour tenter de se rapprocher de son frère. Dans ces conditions, comment ne pas fuir la compagnie des inconnus ? Comment ne pas être tenté de se réfugier au sein de sa famille et de quelques rares amis dignes de confiance ?
Mais y avait-il du vrai dans ce qu'avait dit Miss Bennet ? Son frère était-il trop méprisant envers autrui ? Il était fier du nom qu'il portait, et de l'héritage qui était le sien. Mais à juste titre ! Et très peu de personnes connaissaient le prix qu'il payait réellement pour cette position enviée. Une vie solitaire, faite d'un travail acharné et de responsabilités écrasantes. Refusant de croire que Darcy soit aussi égoïste que Miss Bennet l'avait accusé, Georgiana préféra changer de sujet, décidant de réfléchir à cette épineuse question plus tard.
« Et que te reproche-t-elle d'autre ?
- Tu as l'embarras du choix : j'ai insulté sa famille, brisé le cœur de sa sœur préférée, trahi mon meilleur ami, et été si maladroit dans mes propos à son égard qu'elle a compris que je suis tout sauf un gentleman. En un mot, je suis le dernier homme qu'elle accepterait d'épouser. » dit-il d'une voix sourde, omettant volontairement la dispute qu'il avait eue avec Elizabeth au sujet de Wickham pour ne pas blesser sa sœur.
Le souffle court, Georgiana sentit son cœur cogner dans sa poitrine en entendant ces révélations.
« Tu l'as demandée en mariage ? demanda-t-elle d'une voix brisée, comprenant soudain l'étendue de sa douleur.
- Non, j'ai daigné lui accorder l'honneur suprême d'oublier ses origines obscures et sa famille ridicule en lui proposant ma main, corrigea-t-il d'une voix sarcastique.
- C'est ce qu'elle t'a dit ? s'insurgea Georgiana.
- Non, c'est ce que je lui ai dit. Comprends-tu mieux désormais pourquoi elle juge que je suis tout sauf un gentleman ?
- Comment ose-t-elle ?! Tu es l'homme le plus loyal, le plus honorable et le plus généreux que je connaisse !
- Avec toi, j'espère l'être, indubitablement. Parce que tu es la personne la plus chère à mon cœur. Il n'empêche que mon orgueil m'a aveuglé. Je suis si empli de mes préjugés au sujet du nom que je porte, de la place que Pemberley me confère, que j'en ai oublié qu'elle est elle aussi la fille d'un gentleman. Et que notre famille compte elle aussi des personnages ridicules. Je n'avais pourtant pas à chercher très loin, je résidais à Rosings le jour même où je me suis déclaré !
- Tes réserves à l'égard de sa famille ne devaient pas être totalement infondées.
- Certes non, mais en dépit de tous leurs défauts, ils lui sont chers. Leur manquer de respect, c'est lui manquer de respect. J'ai insulté Elizabeth, dès le premier jour de notre rencontre, et pourtant j'étais persuadé de lui faire un grand honneur en lui demandant de m'épouser, quel sot vaniteux et égoïste j'ai été !
- N'importe quelle femme serait très chanceuse de t'épouser, William. Si l'une d'entre elles ne le voit pas, alors elle ne mérite pas ton estime, et encore moins ton amour. » cita-t-elle.
Les larmes aux yeux, Darcy tourna la tête pour la regarder, toujours appuyé contre l'édredon de son lit. Il avait reconnu les paroles qu'il lui avait dites à Ramsgate l'été précédent.
« Je vois que certaines leçons ne sont pas perdues pour tout le monde… Mais nos situations sont différentes, Georgiana. Wickham est l'être le plus vil que je connaisse. Tandis qu'Elizabeth… Si tu pouvais la rencontrer, Georgie ! Tu comprendrais combien elle est intelligente et généreuse. Jamais je n'avais rencontré une personne aussi vive d'esprit, aussi fine… Elle a un sens de la répartie irrésistible, et une telle joie de vivre… C'est moi qui aurais été chanceux de pouvoir l'épouser, et non le contraire.
- Etant donné le mépris qu'elle te porte, je n'en suis pas si sûre ! Elle n'est pas digne de toi !
- Tu penses cela parce que je t'ai toujours traitée avec tout le respect que tu mérites. Et ton affection pour moi te rend partiale. Mais j'ai été indigne d'Elizabeth. Je me croyais si supérieur à elle qu'elle n'a eu aucune difficulté à me rappeler que la valeur d'un individu ne réside pas dans son nom ni même dans sa position sociale.
- Comment peux-tu parler d'elle avec autant d'estime alors qu'elle t'a insulté de la pire des façons ? Et qu'elle t'a tant fait souffrir ?
- Je l'estime plus que jamais, car hormis un sujet sur lequel j'espère l'avoir détrompée, pas un seul des reproches qu'elle m'a adressés n'était faux.
- Quand bien même tu as mal choisi tes mots pour la demander en mariage…
- … un détail d'importance, tu en conviendras !
- De quels autres reproches parles-tu ? Pourquoi as-tu dit que tu avais brisé le cœur de sa sœur ? Et trahi ton meilleur ami ? Parlais-tu de Mr. Bingley ?
- Oui, et ma petite sœur devient bien trop perspicace à mon goût, car les deux sont liés. Bingley s'est épris de Jane, la sœur aînée d'Elizabeth. Mrs. Bennet n'a eu de cesse de vouloir les rapprocher car ce serait un formidable parti pour sa fille. J'ignorais que Miss Bennet était sincèrement éprise de Bingley. J'ai craint que Bingley finisse par se lier à une femme qui ne l'aurait épousé que par intérêt. Alors j'ai œuvré de concert avec Miss Bingley pour qu'il retourne à Londres et cesse de voir Miss Bennet.
- Es-tu sûr que Miss Bennet est éprise de lui ?
- Elizabeth me l'a dit. Elle est la mieux placée pour connaître les sentiments de sa sœur.
- Mais tu voulais protéger Mr. Bingley. Elle l'aura compris, certainement ?
- Je l'ignore. Je lui ai expliqué que je n'ai agi que dans l'intérêt de Bingley, mais le fait est que je me suis mêlé d'une affaire qui ne me regardait pas, et que j'ai profondément blessé deux personnes en me pensant plus intelligent qu'elles.
- Est-ce irréparable ?
- Je l'ignore… Je préfère ne plus interférer.
- Et ta relation avec Miss Elizabeth, est-elle irréparable elle aussi ? Tu la dis intelligente et digne d'estime, dans ce cas elle doit bien finir par comprendre que tu es le meilleur des hommes ! dit Georgiana avec fougue.
- Oh, Georgie... Je ne mérite pas que tu dresses un tel portrait de moi... Elizabeth a été plus perspicace. Et elle m'a clairement fait comprendre qu'elle ne voulait plus me revoir. Après tout, je suis le dernier homme au monde qu'elle pourrait épouser… »
A ces mots, il poussa un long soupir torturé en rejetant à nouveau la tête en arrière, avant de murmurer d'une voix rauque :
« Quelle ironie ! Je croyais tout avoir, tout maîtriser, et pour me donner une leçon, le destin refuse de m'offrir le plus essentiel : la main de la seule femme que j'aimerais jamais. Mon unique chance d'être heureux… »
Le cœur brisé face à une telle résignation, Georgiana comprit que les mots seraient impuissants à consoler son frère, et que seul le temps pourrait faire son œuvre. Elle se contenta de prendre sa main dans la sienne et de la serrer. Elle ne sut jamais combien de temps ils restèrent ainsi. Mais lorsqu'elle s'aperçut que Darcy commençait à s'endormir, elle se releva, engourdie d'être restée assise au sol si longtemps, et tira le cordon de la sonnette. Mrs. Reynolds apparut quelques instants après seulement, rongée par l'inquiétude. Georgiana devina que l'intendante de Pemberley, qui leur portait une tendresse presque maternelle, avait dû patienter dans le couloir depuis que Georgiana était entrée chez son frère.
Mrs. Reynolds fit alors signe à Samuel, valet de Darcy, qui attendait à proximité lui aussi, et l'organisation silencieuse de Pemberley fit son œuvre. Darcy se laissa faire docilement, épuisé par les trois jours qu'il venait de passer au plus profond de son désespoir et par les récentes révélations qu'il avait faites à sa sœur. Tandis que son valet le rasait, un bain fut préparé, la chambre fut aérée et rangée, et un repas chaud fut préparé par les cuisines.
Pendant sa longue attente, Georgiana médita sur les confidences que Darcy venait de lui faire. Elle peinait à réprimer sa colère à l'encontre de la jeune fille qui avait tant blessé son frère avec ses paroles inconséquentes. Mais étaient-elles si inconséquentes ? Georgiana savait que son frère pouvait se montrer hautain, et qu'il n'était pas tendre dans ses critiques à l'encontre des gens qui ne répondaient pas à ses exigences. Exigences qui, Georgiana devait l'admettre, étaient élevées. Mais uniquement parce que, et elle était l'une des rares à le savoir, il était plus exigeant encore avec lui-même. En tout cas sur certains aspects de sa personnalité.
Car elle comprit peu à peu qu'Elizabeth Bennet n'avait pas eu complètement tort en adressant de tels reproches à Darcy. Il n'aurait certainement pas dû se montrer si insultant envers les Bennet, qu'il soit épris d'Elizabeth ou non. La tolérance et la patience étaient deux qualités que Darcy n'avait pas en abondance. Quant à son intervention auprès de Bingley, elle était due à sa trop grande propension à vouloir protéger ses proches. Georgiana elle-même en souffrait parfois, mais après le sombre épisode de Ramsgate, elle ne pouvait décemment pas lui reprocher de se montrer trop méfiant.
Georgiana fut arrachée à ses réflexions lorsque Darcy vint la retrouver, lavé et rasé de près, ressemblant davantage au frère qu'elle chérissait plus que jamais. Ils prirent place pour prendre un repas léger dans le salon privé qui communiquait entre la chambre de Darcy et celle de leur mère, traditionnellement dévolue à la Maîtresse de Pemberley, et qui semblait destinée à rester désespérément vide au cours des années suivantes. Ni elle ni Darcy ne se doutaient qu'elle serait, un jour pas si lointain, occupée par celle qui hantait toutes leurs pensées en cet instant : Elizabeth Bennet.
Revenant brusquement à la réalité, Georgiana sut qu'elle ne révélerait jamais tout cela à Elizabeth. Elle avait compris dès leur première rencontre que ses premières impressions sur la jeune femme avaient été erronées par sa colère, elle-même à la mesure de l'affection qu'elle portait à son frère. Et surtout, elle savait depuis leurs fiançailles combien Elizabeth était désormais éprise de Darcy. Lui révéler en détails la torture qu'il avait endurée après Hunsford aurait été une cruauté gratuite. Aussi choisit-elle ses mots avec soin.
« Il s'est cloîtré dans ses appartements plusieurs jours en revenant de Rosings. Cela m'a bouleversée de le voir ainsi. J'ai fini par ne plus y tenir, et je suis allée le voir. J'ai insisté pour qu'il me raconte ce qui lui arrivait. C'est à cette occasion qu'il m'a parlé de toi pour la première fois. Il ne t'en voulait pas, au contraire, il était en colère contre lui-même, persuadé qu'il était le seul à blâmer. Il s'en voulait terriblement d'avoir gâché ce qu'il a appelé son « unique chance d'être heureux ».
- J'ai longtemps regretté mon attitude et mes mots de ce jour à Rosings, lui avoua Elizabeth. Nous en avons beaucoup reparlé pendant nos fiançailles mais je n'avais jamais mesuré à quel point sa souffrance avait été grande. Nous savons que nos torts étaient partagés, mais je rougis encore de honte au souvenir de tout ce que j'ai pu lui dire…
- Il y avait du vrai dans tes reproches. Il peut se montrer très orgueilleux, hautain... Et intransigeant, aussi. Ta réaction lui a ouvert les yeux sur le personnage qu'il donnait à voir en société et qui est bien différent de la personne qu'il est réellement. Cette attitude froide et méprisante que tu as dû détester lorsque tu l'as rencontré n'est qu'une façade…
- … pour cacher sa réserve, compléta Elizabeth. Il m'a fallu beaucoup de temps pour le comprendre. Pourtant le Colonel Fitzwilliam m'avait mise sur la bonne voie le jour même où William m'a demandée en mariage pour la première fois.
- Vraiment ?
- Oui, il m'a qu'il était le compagnon le plus loyal qu'il connaissait et que la femme qu'il épouserait serait très chanceuse.
- Il le connaît bien, ils ont grandi ensemble. Mais je ne suis pas étonnée que les gens qui ne font pas partie de sa famille ou de ses amis se laissent abuser par sa réserve.
- Je sais aujourd'hui qu'elle est une façon de se protéger d'autrui. Je me souviens que lorsque je lui ai parlé pour la première fois il m'a répondu si froidement que j'ai perdu toute envie de lui adresser la parole à nouveau. Cela éloigne effectivement les importuns ! dit Elizabeth en souriant.
- Je suis heureuse que tu aies toi aussi persévéré…
- J'aimerais pouvoir dire que c'est vrai, mais tout le mérite revient à William. Je n'aurais jamais osé lui adresser à nouveau la parole s'il ne l'avait pas fait lorsque nous nous sommes revus. »
Souriant cette fois à l'évocation de ce nouveau souvenir, Georgiana revit le visage stupéfait de son frère lorsqu'il avait aperçu Elizabeth à Pemberley. Sans un mot d'explication pour sa sœur, Darcy s'était précipité à sa poursuite sans une seconde d'hésitation. Et lorsqu'il était revenu quelques minutes plus tard, lui annonçant que Miss Elizabeth viendrait leur rendre visite le lendemain, Georgiana avait compris qu'en dépit de tous ses efforts des mois précédents pour guérir son frère de son attachement, il n'avait jamais cessé d'aimer la jeune fille chaque jour un peu plus. Sa joie et son espoir fragile au moment où il la revit furent si émouvants que Georgiana oscilla entre la curiosité à l'idée de rencontrer l'élue de son cœur, et la peur qu'elle fasse à nouveau souffrir son frère. Ses doutes avaient rapidement été balayés lorsqu'elles avaient été présentées.
Toutes ces confidences achevèrent de rapprocher les deux nouvelles sœurs, et lorsqu'elles rentrèrent au manoir, elles avaient les joues rosies par le grand air et affichaient de larges sourires. Désireuse de tenir la promesse qu'elle s'était faite plus tôt dans la journée, Elizabeth pria alors Georgiana de l'excuser quelques minutes, lui expliquant qu'elle désirait s'entretenir avec Mrs. Reynolds, qu'elle fit venir dans le Grand Salon.
« Vous m'avez fait demander, Mrs. Darcy ? En quoi puis-je vous aider ?
- Je m'apprête à solliciter une faveur de votre part, j'en ai peur. Nul ne tarit d'éloges à votre sujet, Mr. Darcy le premier. C'est pourquoi j'ai une entière confiance en votre jugement et votre expérience.
- Servir Pemberley est un honneur, Madame…
- Je sais qu'il est désormais de mon devoir de m'occuper de Pemberley comme Mr. Darcy et vous le faites. J'ai conscience qu'il s'agit d'un héritage important et mon seul désir est de m'en montrer digne. Je sais que c'est un privilège d'y vivre, mais également une grande responsabilité. Je souhaiterais que vous m'aidiez à tenir convenablement mon rôle, Mrs. Reynolds. Je mesure l'ampleur de la tâche qui m'attend : sans connaître encore toutes les subtilités du fonctionnement de cette demeure, je devine aisément qu'il est très complexe. Voudriez-vous m'assister dans mes premiers pas ?
- Avec un grand plaisir. Néanmoins, si je peux me permettre…
- Parlez librement, Mrs. Reynolds.
- Vous venez tout juste de vous marier, Madame, et si ces fâcheux contretemps n'avaient pas rappelé Mr. Darcy ici, vous seriez actuellement en voyage de noces. Ne souhaitez-vous pas profiter de votre bonheur et vous habituer à tous les récents changements dans votre vie durant quelques temps avant d'entreprendre de vous occuper de Pemberley ? Je suis sûre que Mr. Darcy lui-même n'envisage pas que vous le fassiez avant plusieurs semaines.
- Comme je l'ai dit à Mr. Darcy, séjourner à Pemberley est pour moi le beau des voyages de noces. Et je sais qu'il n'y a aucun autre endroit au monde où il se sent plus heureux. Etant donné qu'il sera très occupé ces jours prochains, rien ne s'oppose à ce que nous commencions à travailler. Je préfère m'y employer dès maintenant, c'est à mes yeux le moyen le plus sûr de me sentir parfaitement à l'aise ici, comprenez-vous ?
- Tout à fait, Mrs. Darcy. Il en sera comme il vous plaira. Et si vous m'autorisez pareille familiarité, j'oserais alors vous avouer que je suis ravie de voir que vous avez tant à cœur de vous occuper de Pemberley.
- C'est tout naturel. Même si l'ampleur de la tâche peut inquiéter de prime abord, dit Elizabeth en souriant légèrement.
- Vous y parviendrez sans peine, j'en suis convaincue, et Mr. Darcy n'aura très bientôt que des éloges à faire à votre sujet !
- Je l'espère.
- Quand souhaitez-vous commencer ?
- Dès demain si cela est possible ?
- Bien sûr. »
Les deux femmes se quittèrent extrêmement satisfaites l'une de l'autre après avoir convenu de se retrouver le lendemain à la même heure pour leur première séance de travail. Elizabeth ne le savait pas encore, mais les serviteurs de Pemberley avaient déjà été séduits par sa jeunesse, sa candeur et sa bonté. Quant à Mrs. Reynolds, elle avait apprécié Elizabeth dès sa première venue à Pemberley en compagnie des Gardiner. Que Darcy ait choisi d'unir sa destinée à la sienne suffisait à lui faire apprécier la jeune femme mais ce nouvel aspect de la personnalité de Mrs. Darcy l'enchantait. Elle était en effet ravie de voir que la jeune femme prenait tant à cœur ses responsabilités et se souciait déjà autant de Pemberley et du bien-être de tous ceux qui y vivaient et y travaillaient. A ses yeux, Mr. Darcy n'aurait pas pu choisir meilleure épouse !
Darcy revint au manoir moins d'une heure avant le dîner et tous trois passèrent une soirée charmante, Georgiana les régalant à nouveau de ses talents de musicienne. Elle prit toutefois congé très tôt, désireuse de leur laisser profiter de leur soirée en toute intimité.
« Mrs. Reynolds m'a appris que tu as demandé à la voir cette après-midi pour lui demander de t'expliquer comment fonctionne Pemberley, dit Darcy lorsqu'ils furent seuls.
- Rien ne t'échappe, semble-t-il, dit-elle en souriant.
- C'est mon rôle de savoir tout ce qui déroule à Pemberley. En l'occurrence, Mrs. Reynolds m'a parlé dans l'unique but de chanter tes louanges. Tu as fait sa conquête, semble-t-il.
- C'est réciproque. Je pense que nous allons très bien nous entendre.
- Cela ne me surprend pas, Mrs. Reynolds est la gentillesse incarnée. Georgiana et moi lui devons beaucoup. Cela dit, ce n'est pas de cela dont je voulais t'entretenir. Ne crois-tu pas qu'il est un peu tôt pour vouloir commencer à gérer Pemberley ? Ne préfères-tu pas attendre quelques semaines, le temps pour toi de t'habituer à ta nouvelle vie ?
- C'est exactement ce qu'elle m'a suggéré. Mais quel meilleur moyen de m'habituer que de commencer à m'occuper de Pemberley, précisément ? C'est très important pour moi de ne pas te décevoir à ce sujet.
- Je ne vois pas comment tu…
- Je me comprends, William. Tout ceci est très nouveau pour moi, et même si je suis très heureuse d'être à tes côtés chaque jour, il y a encore trop d'aspects dans cette nouvelle vie que je ne maîtrise pas et auxquels je souhaite m'habituer dès possible. Qui plus est, tu sais bien que même si nous ne nous étions pas mariés, Pemberley aurait gardé une place particulière dans mon cœur car c'est grâce à lui que nous nous sommes retrouvés et que j'ai appris à mieux connaître l'homme que tu es réellement. C'est pour toutes ces raisons qu'il très important pour moi de m'occuper de Pemberley comme ta mère et toute ta famille l'ont fait pendant toutes ces années. »
Comprenant qu'elle ne changerait pas d'avis, et touché de voir à quel point elle prenait déjà le domaine à cœur, Darcy ne dit plus rien. Ce fut à cet instant que Mrs. Reynolds frappa à la porte pour introduire Mr. Leighton dans le salon.
« Pardonnez-moi de vous déranger à une heure si tardive, Madame, Monsieur, dit ce dernier en s'inclinant.
- Ce n'est rien, Mr. Leighton, dit Darcy. Elizabeth, voici Mr. Leighton, le contremaître de Pemberley. Mr. Leighton, je vous présente Mrs. Darcy, mon épouse.
- Je suis ravie de faire votre connaissance, Mr. Leighton.
- Enchanté également, Madame. Puis-je vous présenter toutes mes félicitations pour votre mariage ?
- Je vous remercie. »
Darcy et Mr. Leighton s'isolèrent un instant dans un coin du salon, puis Darcy revint vers Elizabeth.
« Je suis navré, je vais encore devoir m'absenter un moment. Je ne serai pas long, je te le promets.
- Rien de grave, j'espère ? demanda-t-elle.
- Non, juste un léger problème aux écuries. Je devrais être de retour d'ici une heure. Ne m'attends pas pour aller te coucher, lui dit-il en l'embrassant sur la tempe.
- Si j'arrive à retrouver nos appartements ! » dit-elle, taquine.
Suivant les conseils de son époux, Elizabeth sonna pour se faire raccompagner peu de temps après le départ de Darcy et Mr. Leighton. Mrs. Reynolds l'escorta en personne. Comme elle le faisait depuis vingt ans, Elizabeth se prépara seule pour la nuit. Au moment de se coucher, elle s'aperçut qu'elle n'avait absolument pas sommeil. Voyant que Mrs. Reynolds avait fait allumer un large feu dans la cheminée de la chambre de Darcy, elle reprit le livre qu'elle avait commencé le matin même. Puis elle alla s'asseoir sur la causeuse au coin des flammes, non sans s'être enveloppée d'un large châle en cachemire, un des nombreux cadeaux que Darcy lui avait fait pendant leurs fiançailles, pour se protéger de la fraîcheur de cette nuit d'avril.
Son livre avait beau être passionnant – c'était le premier de ceux de la bibliothèque des Darcy qu'elle entamait – elle succomba bientôt au bien-être de la chaleur et se mit à somnoler, son livre lui tombant des mains. Ce fut dans cette posture que Darcy la retrouva lorsqu'il rentra vers minuit. Il l'aperçut immédiatement en entrant de la pièce. Un léger sourire dansa alors sur ses lèvres. Il reprit le livre et le referma avant d'effleurer d'une caresse la joue d'Elizabeth, remontant le châle sur elle. Puis, il rajouta une bûche dans la cheminée, et se retira quelques instants afin de se préparer pour la nuit. Ayant congédié Samuel, il revint dans leur chambre et s'approcha à nouveau d'Elizabeth. Il lui prit délicatement la main et l'embrassa, lorsqu'il la sentit bouger légèrement.
« Tu es rentré ? demanda-t-elle dans un murmure.
- Oui… Pardonne-moi, je ne voulais pas te réveiller.
- Ce n'est pas grave. J'espère que le problème est réglé ?
- Oui. C'était une jument qui ne voulait pas allaiter son petit. Nous sommes habitués à ce genre de problèmes et nous les réglons assez facilement.
- Et tu gères cela en personne ?
- Aussi étonnant que cela puisse paraître, oui. Mon père a toujours pensé que j'avais un don avec les chevaux, j'arrive à les apaiser, et à les comprendre plus facilement que la plupart des gens. Donc quand nous avons ce genre de soucis, je suis habitué à me déplacer pour aider.
- Tu ne m'as pas emmené voir tes chevaux.
- C'est exact. Il faudra corriger cette erreur. Ils font la fierté de Pemberley ! Enfin, surtout la mienne, comme Georgiana se plaît à le dire.
- Cela ne te dérange pas que je ne sache pas monter à cheval ?
- Non, pourquoi ?
- Je sais à quel point vous êtes férus d'équitation dans ta famille… Le Colonel Fitzwilliam m'en a longuement parlé et je sais que Georgiana elle-même est très bonne cavalière.
- Georgiana a commencé à apprendre assez tard. Elle a fait des progrès très rapides.
- Pourrais-tu m'apprendre ?
- Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.
- Pourquoi ?
- Eh bien, ce n'est pas sans risque et…
- Et… ? demanda Elizabeth en s'interrogeant sur le regard très inquiet qu'arborait soudain son mari.
- Et je ne pourrais pas supporter qu'il t'arrive quelque chose… répondit-il sombrement.
- Je n'ai pas l'intention de m'entraîner au saut d'obstacles ! » dit-elle avec un sourire qu'elle voulut rassurant.
Mais voyant qu'il ne se déridait pas comme à l'accoutumée lorsqu'elle plaisantait, elle s'interrompit.
« William ?
- Ma mère était tombée de cheval un jour. Elle était une cavalière émérite, mais assez impétueuse. Un jour, son cheval a pris peur alors qu'elle se rendait à Lambton, et il s'est cabré. Elle est tombée, et est restée inconsciente plusieurs jours. Mon père et moi avons bien cru qu'elle ne survivrait pas à sa chute…
- Quel âge avais-tu ?
- Huit ans. Georgiana n'était pas encore née. Je n'étais pas présent au moment de l'accident mais mon père, oui. Je l'ai vu rongé par l'angoisse à l'idée de la perdre…
- Je suis désolée, j'ignorais tout de cet épisode… Pourtant, tout s'est arrangé, et ton père a accepté que Georgiana apprenne à faire du cheval ?
- Oui. Mais elle a eu beaucoup de mal à nous convaincre… Heureusement, elle est très raisonnable, et bien moins téméraire que ma mère.
- J'aimerais beaucoup apprendre, moi aussi… Peut-être pas tout de suite mais dans quelques mois. Après tout, tout Darcy qui se respecte sait monter à cheval, non ?
- Peu m'importe que tu saches monter à cheval ou non.
- Je sais que tu adores cela. J'aime le grand air comme tu le sais, donc monter à cheval devrait me plaire, ne crois-tu pas ? Sans compter que Georgiana m'a dit cet après-midi que le parc est si grand qu'il faudrait près de deux jours pour le parcourir à pied. A cheval, je pourrais m'aventurer plus loin. Tu pourrais même me faire visiter le Derbyshire ainsi.
- Nous verrons…
- Tu pourrais choisir le plus docile des chevaux, et je te promets que je serai très prudente. »
Mais même ces arguments ne firent pas leur effet.
« Qu'y a-t-il, William ? Je vois bien que quelque chose te tourmente… »
Darcy mit de longues minutes à mettre assez d'ordre dans ses pensées pour répondre à la question d'Elizabeth
« Je ne peux pas m'empêcher de revoir ma mère après son accident. Je ne pourrais pas supporter qu'il t'arrive la même chose.
- Et cela n'arrivera pas. Je serai très prudente. Je peux même te promettre de ne monter qu'avec toi, si cela peut te rassurer. Mais je veux que tu me fasses découvrir tout ton monde, notre monde, puisque tu le partages désormais avec moi. Cela veut dire Pemberley, le Derbyshire, toute ta famille et son histoire et bien plus encore. Je veux tout partager avec toi. Apprendre à monter à cheval n'est qu'un exemple parmi tant d'autres, hormis le fait que je rêve d'apprendre depuis des années. »
Emu, Darcy la serra longuement dans ses bras l'embrassant tendrement. Se laissant gagner par la passion, ils oublièrent les sombres souvenirs qu'il venait d'évoquer, roulant au sol devant la cheminée dont les flammes faisaient danser des reflets sur leurs corps entrelacés.
Bien plus tard, blottis dans les bras l'un de l'autre, ils savouraient le bonheur délicieux d'être dans les bras l'un de l'autre. Soudainement, Darcy éclata de rire.
« Puis-je partager ta bonne humeur ? demanda Elizabeth en posant son menton sur sa poitrine pour le regarder.
- Nous sommes ridicules. Nous avons un lit parfaitement confortable à trois pas d'ici. »
Elizabeth se redressa légèrement pour observer la posture dans laquelle ils se trouvaient. Allongés devant la cheminée et sa chaleur bienvenue, ils n'avaient pour toutes couvertures que le châle dont Elizabeth s'était enveloppée quelques heures auparavant, et la robe de chambre en velours de son mari. Et pourtant, Elizabeth n'aurait bougé pour rien au monde.
« Mr. Darcy, vous avez une déplorable influence sur moi.
- Quant à vous, Mrs. Darcy, vous êtes irrésistible quand vous rougissez ! Vous faites bien, tout ceci est en effet de la plus haute inconvenance, dit-il, amusé de la voir se blottir contre lui pour dissimuler sa gêne.
- Je ne rougis pas, ce sont les flammes de la cheminée.
- Tu rougis, mon amour. Préfères-tu aller dans le lit ?
- Devrions-nous ?
- Seulement si tu le souhaites.
- Je suis très bien ici. Enfin je l'étais jusqu'à ce que tu me rappelles que ce n'est pas convenable…
- Si tu es bien, que les convenances aillent au diable. Nous sommes jeunes mariés, nous avons droit à quelques indulgences… »
Elle laissa ses pensées vagabonder, vaguement consciente des caresses et des baisers de son mari.
« Tu ne te vexeras pas si je te pose une question ? finit-elle par demander, le regard toujours perdu dans les flammes.
- Bien sûr que non.
- As-tu… connu d'autres femmes avant moi ? » dit-elle dans un murmure.
D'un geste, il releva le visage de son épouse pour la regarder gravement dans les yeux, caressant sa joue.
« Est-ce important ? demanda-t-il.
- Un peu. Je ne sais pas. Nous nous sommes promis de ne pas avoir de secret l'un pour l'autre… »
Darcy réfléchit longuement, cherchant à deviner quelle réponse serait la moins douloureuse pour Elizabeth. Elle était innocente, et s'était donnée à lui avec une confiance aveugle, mais il ne pouvait pas en dire autant. Et il savait qu'Elizabeth était trop perspicace pour croire le mensonge qu'il était tenté de lui offrir en cet instant.
« William ? insista-t-elle, ne parvenant plus à contenir sa curiosité.
- Je serais un bien piètre gentleman si je devais révéler ces secrets…
- Donc il y a quelque chose à révéler… » dit Elizabeth, sombrement, détournant le regard pour lui cacher sa réaction.
Saisissant son menton, il fit tendrement tourner son visage vers lui.
« Il y a un secret que je peux te révéler, même si ce n'en est pas vraiment un : tu es la première et la seule femme dont je sois tombé amoureux, dit-il d'une voix vibrante de sincérité.
- Mais pas la première que tu aies connue, dit-elle tristement.
- Non, et je le regrette aujourd'hui. »
Voyant la tristesse dans son regard, il la serra contre lui, la laissant se blottir contre lui pour cacher son émotion.
« Combien ? demanda-t-elle dans son cou.
- Tu te tortures inutilement. Tout cela appartient au passé.
- C'est plus dur pour moi de ne pas savoir.
- Serais-je moins digne d'estime à tes yeux à partir d'un certain nombre ?
- Tu ne perdras jamais mon amour et mon respect, tu devrais le savoir.
- Je l'espère… En tout cas je ferais tout pour les mériter. Mais je ne veux pas que tu souffres pour des souvenirs qui n'ont aucune importance à mes yeux… Et qui plus est des souvenirs qui ne m'ont pas rendu heureux.
- Ces femmes, elles ne t'ont pas rendu heureux ? s'étonna Elizabeth.
- Il y a un monde entre le plaisir et le bonheur, ma Lizzie. Toi et moi, nous avons les deux, et c'est en cela que tu es la première et la seule qui compte. »
Méditant les paroles de son mari, Elizabeth resta silencieuse de longues minutes. Elle l'avait cru sans peine lorsqu'il lui avait avoué qu'elle était la seule femme dont il était tombé amoureux, mais n'en était pas moins dévorée par la jalousie. Elle tenta de lutter contre ce sentiment, consciente que c'était injuste envers Darcy, d'autant qu'ils ne se connaissaient pas à l'époque où il avait fréquenté ses maîtresses. Ce mot en lui-même la révoltait, mais attisait tout autant sa curiosité.
Et bientôt, elle se posa mille questions. Rougissante, elle releva les yeux, croisant le regard de Darcy qui l'observait attentivement, attendant patiemment qu'elle se réconcilie avec ce qu'il venait de lui avouer. Voyant un doute traverser ses yeux, il fronça les sourcils.
« J'ai le sentiment que tu te tortures pour rien…
- Toi seul as la réponse à cette question.
- Je t'ai dit que je serais un bien piètre gentleman si j'acceptais de satisfaire ta curiosité.
- Ne veux-tu pas me dire combien elles étaient ?
- Non.
- A quel âge ? La première fois, je veux dire…
- Non plus, car cela n'apaiserait en rien ta jalousie.
- Mais cela me donnerait peut-être une indication sur le nombre... dit-elle en réfléchissant à haute voix.
- C'est non, Lizzie, dit-il en souriant de son obstination.
- Font-elles partie de la bonne société de Londres ?
- Grands dieux non ! Je ne me serais jamais risqué à cela, elles auraient immédiatement cherché à en tirer parti.
- Est-il possible que je les croise un jour ?
- Aucun risque.
- Etaient-elles belles ?
- Pour le peu que je m'en souvienne… infiniment moins que toi. D'ailleurs, aucune femme de ma connaissance n'a ton charme, tes yeux rieurs et ce sourire absolument adorable auquel je ne résiste jamais… dit-il avant de l'embrasser.
- N'essaie pas de détourner la conversation… » dit-elle en le repoussant, sans se départir de sa gravité.
Replongeant dans ses réflexions, elle resta silencieuse une minute encore, avant de fermer les yeux. Devinant d'instinct qu'elle était triste, il la força à le regarder.
« A quoi penses-tu ?
- J'ai dû te paraître tellement maladroite en comparaison… Et je dois l'être encore... !
- Pas une seule fois. Tu es tendre, fougueuse par moments, taquine à d'autres. Et amoureuse, à chaque seconde que je passe à tes côtés. C'est à moi de prendre soin de toi, et de te guider, et j'adore cela. Et c'est là toute la différence elles et toi. Avant je prenais, sans me soucier de quiconque. Alors qu'à toi, je veux tout donner, sans rien attendre en retour. »
Bouleversée par sa déclaration, elle le regarda longuement, sentant les larmes emplir ses yeux.
« Je t'aime… murmura-t-elle enfin.
- Et je t'aime tout autant. Alors ne pense plus jamais à cela, veux-tu ? Je t'ai fait une promesse, je suis lié à toi, pour toujours… » dit-il en tenant sa main où brillait l'alliance qu'il avait glissée à son doigt quelques jours plus tôt.
Ils s'embrassèrent longuement, s'aimant à nouveau lorsque la passion se fit trop forte. Darcy chassa de ses caresses et de ses baisers tous les doutes de son épouse, lui prouvant par sa tendresse tout ce dont il avait cherché à la convaincre avec des mots trop imparfaits pour évoquer des sentiments si puissants. Croyant perdre la raison dans le tumulte de sentiments et de sensations qu'il faisait naître en elle, Elizabeth se raccrocha à la seule réalité à laquelle elle pouvait encore penser : il l'aimait et l'avait choisie. Sa jalousie s'atténua progressivement, disparaissant définitivement lorsqu'ils ne firent plus qu'un.
Lorsqu'enfin Darcy revint à la réalité, il plongea son regard dans le sien, heureux de n'y lire que de la joie. D'un accord tacite, ils décidèrent à cet instant précis de ne plus jamais évoquer ces souvenirs, et ils scellèrent leur promesse muette d'un baiser taquin.
Longtemps après, Darcy se décida à satisfaire sa propre curiosité.
« Et vous donc, Mrs. Darcy ? demanda-t-il, joueur. Personne n'avait capturé ton cœur avant moi ?
- J'étais bien trop difficile. Je cherchais un homme que je pourrais respecter et qui me respecterait. Une part de moi n'a jamais renoncé à ce rêve-là, même si c'est un luxe auquel ne peuvent prétendre que très peu d'entre nous. Finalement cet homme est très différent de ce que j'avais imaginé… Même si je suis restée très difficile. Tout comme toi, apparemment. Après tout, tu m'as simplement trouvée « acceptable » le soir où tu m'as vue pour la première fois.
- Je me suis toujours demandé comment tu avais su que j'avais dit cela à Bingley.
- J'ai de très bons postes d'observation…
- Il faudra vraiment que je fasse attention à ce que je dis désormais… Je voulais simplement que Bingley me laisse tranquille. Lorsqu'il est venu me voir pour m'inciter à danser, j'ai utilisé la première excuse qui m'est venue pour qu'il cesse d'insister.
- Tu sais que tu as vraiment eu une attitude exécrable ce soir-là ?
- Et je n'ai jamais cessé de le regretter depuis.
- Nous sommes quittes, mon amour. Je pense que tu as bien compris à Rosings que ce n'est pas ainsi que l'on fait sa cour, le taquina-t-elle.
- Pitié, ne me rappelle pas ce souvenir, dit-il, amusé, capable après leurs innombrables discussions pendant leurs fiançailles de pouvoir sourire de sa première demande en mariage.
- Si cela peut te consoler, tu ne remportes pas la médaille de la pire demande en mariage. Celle de Mr. Collins était infâme.
- Mr. Collins… » grimaça Darcy, se rappelant les confidences d'Elizabeth, qui lui avait avoué pendant leurs fiançailles que son cousin l'avait demandée en mariage.
Voyant Elizabeth sourire, il se pencha au-dessus d'elle.
« A quoi songes-tu ? lui demanda-t-il.
- J'étais en train d'imaginer ce qui se serait produit si au cours de ta visite annuelle chez Lady Catherine tu m'avais revue en Mrs. Collins.
- J'aurais été victime d'une bien cruelle désillusion… Et par dépit j'aurais très probablement épousé Miss Bingley. Merci de m'avoir évité ce sort infâme, la taquina-t-il.
- Je suis toujours disposée à rendre service… dit Elizabeth en étouffant un bâillement.
- Je crois qu'il est temps pour toi d'aller dormir… »
Tous deux se levèrent pour aller se glisser sous les draps, se blottissant l'un contre l'autre.
« William ?
- Oui ? demanda-t-il d'une voix somnolente.
- Aurais-tu vraiment épousé Caroline Bingley si tu ne m'avais pas rencontrée ou si nous ne nous étions pas réconciliés ?
- Caroline Bingley, assurément non. Mais sans doute me serais-je résigné à un mariage de convenance vers mes quarante ans. Mais je ne l'aurais fait que pour donner un héritier à Pemberley, ce qui est la pire des raisons de se marier. J'aurais détesté cela…
- Moi qui pensais que tu ne m'avais épousée que pour cela, le taquina Elizabeth en souriant dans l'obscurité…
- Non avec toi c'est bien différent. Je voudrai des enfants de toi parce que je t'aime… Et je serai tout aussi heureux si nous n'avons que des filles que si nous avons des garçons.
- Attends-toi à des filles, alors… Les Bennet ne mettent au monde que des filles… »
Mais Elizabeth s'était endormie avant d'entendre son mari lui répondre. Avant de sombrer lui aussi dans le sommeil, Darcy songea combien leurs vies auraient pu être différentes, et combien des détails souvent insignifiants au premier abord peuvent changer le cours d'un destin. Empli de gratitude, il resserra son étreinte autour d'Elizabeth, avant de s'endormir à son tour.
