Chapitre 9: Mrs. Darcy


Mrs. Fitzwilliam Darcy observait son reflet dans le miroir de la coiffeuse d'un air pensif tandis qu'Emma effectuait d'ultimes retouches sur sa coiffure. Elizabeth avait revêtu la robe de bal commandée trois semaines plus tôt à Mrs. Harrington. Celle-ci était en soie pourpre et soulignait parfaitement les lignes délicates de sa silhouette. Emma, à qui elle avait laissé toute liberté pour la coiffer, avait arrangé ses cheveux d'une manière très élaborée en les relevant et les entrelaçant de rubans dorés. Enfin, elle avait choisi une délicate parure en rubis parmi les bijoux de Lady Anne.

L'image que lui renvoyait le miroir l'intimidait et l'attirait tout à la fois. La jeune femme qu'elle y voyait lui semblait inconnue. Jamais, pas même le jour de son mariage, elle n'avait été si élégante. Elle voulait que Darcy soit fier d'elle. Ce serait son premier contact avec la haute société du Derbyshire et elle avait épousé l'homme le plus important du comté. Elle savait donc que tous les regards se porteraient sur elle, que les moindres de ses gestes et de ses paroles seraient observés attentivement et commentés avidement.

Elizabeth n'avait jamais été timide. Mais ce soir-là, alors qu'elle prenait conscience en observant l'inconnue du miroir que les convives des Matlock ne rencontreraient pas Lizzie Bennet mais Mrs. Darcy. Et si elle fille de gentleman et avait reçu une éducation soignée, elle n'en était pas moins étrangère à ce monde aristocratique et élitiste. Elle y avait songé la semaine durant, se rassurant parfois en se souvenant que sa personnalité sociable et primesautière la guiderait instinctivement, sans compter que Darcy ne la quitterait pas, et qu'elle connaissait déjà Lord et Lady Matlock ainsi que leur fils cadet, le Colonel Fitzwilliam. Cela seul la réconforta et apaisa momentanément ses quelques doutes.

Emma l'informa qu'elle avait terminé. Elizabeth se leva alors, la remercia et lui souhaita une bonne soirée avant de la congédier. Elle savait que Darcy l'attendait et elle le rejoignit, constatant qu'il n'avait rien à lui envier en termes d'élégance. Elizabeth ne put réprimer un sourire en se souvenant que dès le soir de leur rencontre, malgré son antipathie immédiate à son encontre en découvrant sa personnalité méprisante, elle n'avait pu réprimer son attirance envers lui. Il lui arrivait encore de s'étonner qu'un tel homme ait pu simplement lever les yeux sur elle et la trouver belle.

Quittant son livre des yeux, il la contempla et resta bouche bée face à la vision que lui offrait son épouse.

« Mon Dieu… Elizabeth tu es… je crois qu'il n'y a pas de mot pour te rendre justice ! dit-il en se levant pour la rejoindre.

- Me trouvez-vous à votre goût, Mr. Darcy ? demanda Elizabeth en riant et en tournant sur elle-même.

- Il faudrait être aveugle… Pour la première fois de mon existence je suis impatient d'aller à une réception car j'aurai à mon bras la plus belle femme du pays, dit-il, charmeur.

- Comme c'est présomptueux de votre part, Mr. Darcy !

- Nous avons déjà établi il y a bien longtemps que je suis un homme très orgueilleux. Tu étais prévenue avant de m'épouser, mon ange. » dit-il avant qu'ils se mettent en route.

Le trajet jusqu'à Matlock Castle dura trente minutes. Darcy, qui n'avait pas lâché la main d'Elizabeth, la sentit se tendre au fur et à mesure qu'ils approchaient de la demeure de son oncle.

« Mon intrépide Lizzie ne devrait pas tant s'en faire, chuchota-t-il dans le creux de son oreille. Tous ces gens ne sont pas si intimidants qu'ils veulent le faire croire.

- J'imagine, dit Elizabeth d'un ton ironique.

- Et ils vont tous tomber sous ton charme.

- Mr. Darcy, je croyais que vous deviez cesser toute flatterie ?

- Où vois-tu de la flatterie là où il n'y que de la vérité ? Je serai là en fidèle serviteur à tes côtés, plaisanta-t-il.

- Je me souviendrai de cela…

- Vraiment ?

- Oui, et j'espère que mon fidèle serviteur est d'humeur à danser.

- Avec toi, toujours. Encore faut-il que tu me réserves toutes tes danses.

- Toutes mes danses ? Vous êtes bien gourmand, Mr. Darcy. » dit-elle avant de l'embrasser.

Ils arrivèrent quelques instants plus tard devant le perron de Matlock Castle où une multitude de calèches étaient arrêtées.

« Nous y voici, Mrs. Darcy ! » dit Darcy en lui tendant la main pour l'aider à descendre de la voiture.


Bien plus encore que dans le Hertfordshire, les commérages étaient allés bon train dans le Derbyshire depuis l'annonce les fiançailles de Darcy avec une obscure Miss Bennet du Hertfordshire. La nouvelle de leur présence au bal annuel des Matlock s'était répandue comme une traînée de poudre et avait attisé les curiosités. Tous voulaient découvrir le visage de la jeune Mrs. Darcy qui avait réussi là où tant d'autres avaient échoué. Il n'était pas une fille à marier qui n'avait pas jeté son dévolu sur le meilleur parti du comté au cours des années précédentes. Elles s'étaient réunies ce soir-là dans la salle de bal de Matlock Castle, toutes aussi fébriles que les autres invités.

« Mr. Darcy ne mérite vraiment pas que l'on fasse tant d'histoires… Il est ennuyeux à mourir ! s'exclama Miss Suzanne Lengton.

- Vous ne disiez pas cela lorsqu'il était encore célibataire ! contra Miss Bunting.

- Avez-vous eu plus de détails concernant la nouvelle Mrs. Darcy ? demande Miss Anne Cartley. J'ai entendu dire qu'elle est du Hertfordshire. Elle est totalement inconnue de la bonne société londonienne, il me semble.

- C'est vraiment surprenant de la part de Mr. Darcy. En tout cas nous ne l'avons jamais vue à Londres pendant les dernières Saisons… » dit Miss Stanhope.

Miss Amy Hugues qui n'avait jusqu'ici pas dit un mot prit la parole :

« Je l'ai rencontrée.

- Amy ! Comment pouvez-vous nous cacher une telle information ! dit Miss Lengton, tandis que toutes les autres se rapprochaient, avides de détails .Je vous en prie, dites-nous en plus !

- C'était la semaine dernière. Elle se rendait chez Mrs. Harrington. J'étais déjà dans la boutique lorsque je l'ai vue arriver. Mr. Darcy l'escortait. Il était d'une humeur excellente, et ils riaient aux éclats au moment où ils sont descendus de voiture. » chuchota-t-elle d'un ton conspirateur.

Toutes les autres se regardèrent, étonnées. Rares étaient celles qui avaient déjà vu sourire le maître de Pemberley, et elles n'étaient pas loin de croire qu'il était incapable de rire. Quoi qu'il en soit, elles commencèrent véritablement à éprouver une pointe de jalousie.

« Elle l'a ensorcelé, visiblement, dit Miss Mayson.

- Lui avez-vous parlé ? demanda Miss Stanhope à Miss Hugues.

- Nous avons conversé durant quelques minutes. Elle a été charmante. Elle semble en tout cas avoir beaucoup d'humour. » répondit Miss Hugues.

Miss Stanhope les interrompit en leur signifiant que l'objet de leur curiosité entrait précisément dans la salle de réception de Matlock Castle au bras de son époux. Elizabeth avait été charmée dès son entrée par l'atmosphère festive qui régnait. Darcy qui détestait pourtant les bals fut lui-même surpris du plaisir qu'il avait à se trouver chez son oncle et sa tante malgré le fait que tous les regards se portent sur Elizabeth et lui. Il salua son oncle et sa tante avec un sourire radieux, imité par Elizabeth, tandis que le bourdonnement des conversations s'affaiblissait momentanément à leur entrée.

Les Matlock accueillirent le jeune couple avec affection, Lady Matlock se penchant même pour embrasser sa nièce sur la joue. Un tel accueil de la part de leurs hôtes suffit à faire taire les mauvaises langues qui dénigraient le mariage de Darcy.

« Elizabeth, vous êtes absolument ravissante, dit Lord Matlock.

- George, cessez donc, vous allez la faire rougir, le réprimanda Lady Matlock, avant de prendre sa nièce par alliance par le bras pour faire les présentations. Elizabeth, je crois savoir que vous connaissez déjà mon fils cadet, le Colonel Fitzwilliam.

- C'est un plaisir de vous revoir, Colonel, dit Elizabeth.

- Un plaisir partagé, Mrs. Darcy. J'espère que vos premières semaines à Pemberley vous ont plu.

- Enormément.

- Et voici notre fils aîné, Gerald Fitzwilliam, Vicomte de Vauxhall, et son épouse, Priscilla, dit Lady Matlock.

- C'est un honneur de rencontrer celle qui a réussi l'exploit de convertir mon cousin au mariage ! dit le Vicomte en baisant la main de sa nouvelle cousine, tandis que son épouse se contentait d'esquisser un sourire crispé.

- Je suis enchantée, Lady Vauxhall, Lord Vauxhall. » répondit Elizabeth en les saluant.

Elizabeth détailla un instant le Vicomte, s'étonnant de ne trouver aucune ressemblance physique entre les deux frères Fitzwilliam, mais fut charmée de son attitude affable, bien que plus distante que celle du Colonel. Le dédain à peine voilé de Lady Vauxhall la laissa en revanche de marbre, d'autant que Darcy l'avait avertie que la Vicomtesse n'avait rien à envier à Lady Catherine en termes d'arrogance. Fille de comte, elle avait hérité dès sa naissance d'une très haute opinion d'elle-même et de son rang, et ferait partie des membres de la famille qui seraient difficiles à convaincre qu'Elizabeth, simple fille de gentleman, avait sa place à Pemberley. Et à la seule intonation de la voix de Darcy, qui l'avait décrite sans complaisance, Elizabeth avait deviné que la Vicomtesse était très peu appréciée dans leur famille.

« Fitzwilliam, laisse-moi le plaisir de présenter Elizabeth aux Vernon, dit Lady Matlock.

- Je vous en prie, Tante Madeline, dit Darcy, sans pour autant lâcher la main qu'Elizabeth avait posée sur son bras.

- Mr. Vernon, Mrs. Vernon, voici Elizabeth Darcy, ma nièce. » annonça Lady Matlock au couple qui se tenait derrière les Darcy quelques instants auparavant.

Elizabeth fut attirée d'emblée par le sourire franc et enjoué d'Harriet Vernon, une jeune femme d'environ vingt-cinq ans. Elles ne le savaient pas encore, mais cette soirée inaugura le début d'une amitié qui dura jusqu'à la fin de leurs vies. Ne quittant pas le bras de son mari, Elizabeth fut ensuite escortée et présentée à ses nouveaux voisins par Harriet et Darcy. Harriet Vernon divertit Elizabeth en lui chuchotant de temps à autre des commentaires sur différentes personnalités du Derbyshire. Toutes deux se découvrirent ainsi rapidement le même humour.

Dans l'ensemble, toutes les connaissances qu'on lui présenta furent aimables même si certains manquaient de chaleur dans leur accueil. Nombre d'entre eux attendaient manifestement d'en savoir davantage afin d'éviter de porter un jugement hâtif sur la jeune mariée, conscients que s'attirer la désapprobation de Darcy ou des Matlock risquait d'avoir des conséquences fâcheuses pour leur vie sociale.

Lorsque l'orchestre commença à jouer, Elizabeth était noyée dans un océan de noms dont elle avait renoncé quasiment dès le départ à tous les retenir.

« Je suppose que tu veux que je tienne ma promesse, murmura discrètement Darcy à son oreille.

- Je sais que vous êtes un homme de parole, Mr. Darcy… » répondit-elle, charmeuse.

Il lui prit la main et elle se laissa guider. Dans un accord parfait et sans se quitter des yeux un seul instant, les Darcy dansèrent. Tout comme pendant les rares fois où ils avaient dansé ensemble pendant leurs fiançailles, ils n'avaient qu'un désir en tête : éradiquer à jamais le mauvais souvenir de leur toute première danse à Netherfield. Aucun d'eux ne pouvait nier l'irrésistible attirance qu'ils avaient ressentie ce soir-là, et qu'ils combattaient alors de toutes leurs forces. Des semaines durant Darcy avait tenté, vainement, de cesser de penser à elle et Elizabeth s'était juré de ne ressentir aucun plaisir en dansant avec un homme qu'elle méprisait, mais ils avaient compris au cours de cette danse que quelque chose les unissait sans que leurs volontés respectives puissent intervenir.

Et désormais mariés depuis cinq semaines, ils laissèrent leur amour et le plaisir de danser ensemble les submerger. Elizabeth savait depuis le bal de Netherfield que Darcy était un excellent danseur. Pendant la demi-heure que dura leur danse, elle ne put s'empêcher d'admirer sa silhouette grande et élancée, et elle de frissonner chaque fois que leurs mains se rencontraient. Maintenant qu'elle lui appartenait pleinement, elle pouvait sans contrainte et sans appréhension laisser libre cours à ses émotions et il n'aurait pas été exagéré d'affirmer qu'elle n'avait jamais pris autant de plaisir à danser de toute son existence.

Avec son grand regret, la danse prit fin, et elle fut bientôt invitée par Mr. Vernon, à qui Darcy abandonna la main de son épouse à contrecœur sous le regard amusé de cette dernière. Puis, les Matlock dirigèrent leurs invités dans la salle de réception où le dîner fut bientôt servi. Le repas fut délicieux et Elizabeth passa un excellent moment à faire connaissance avec Harriet Vernon, échangeant avec elle souvenirs, anecdotes et nombreux éclats de rires. L'autre voisin d'Elizabeth, Mr. Corke, entreprit également de faire plus ample connaissance avec elle. Elizabeth ignorait qu'il faisait partie de ses détracteurs et lui répondit en toute franchise et toute innocence.

« J'ai entendu dire que vous êtes originaire du Hertfordshire, Mrs. Darcy, commença-t-il.

- C'est le cas. Êtes-vous familier avec la région ?

- Pas le moins du monde. Néanmoins si toutes les femmes y sont aussi charmantes que vous je devrais sans doute m'y rendre ! dit-il en souriant.

- Mr. Corke, je vous en prie, n'intimidez pas Mrs. Darcy, intervint Harriet voyant qu'Elizabeth commençait à rougir.

- Loin de moi cette idée, Mrs. Vernon. Je suis simplement surpris.

- De quoi donc, monsieur ? demanda Elizabeth, légèrement agacée de l'attitude hautaine de son interlocuteur.

- On m'avait dit vous ne fréquentiez pas la bonne société londonienne. Or vos manières sont impeccables.

- Les bonnes manières ne sont pas réservées exclusivement à la haute aristocratie londonienne. On m'a même souvent dit que celui qui cherche des gens de bonne éducation ne doit pas s'attendre à les trouver à Londres. » dit Elizabeth d'un ton ferme.

Elle ne voulait en aucune façon que cet impertinent gâche une soirée qui avait jusque-là été exquise. Fort heureusement, elle constata que Darcy n'avait rien vu ni entendu de l'échange, occupé à parler avec ses cousins. Lorsque le dîner s'acheva, il offrit son bras à Elizabeth afin de la reconduire dans la salle de bal.

« Que te disait Mr. Corke ? demanda Darcy.

- Rien d'intéressant, éluda Elizabeth.

- Assez inintéressant pour que tu détournes de lui ostensiblement ? dit-il en haussant un sourcil perplexe.

- Je croyais ton attention monopolisée par tes cousins, dit-elle avec humour.

- Jamais totalement lorsque je suis dans la même pièce que toi… Que t'a dit Mr. Corke ? insista-t-il.

- Je crois qu'il ne m'apprécie guère. Et le sentiment est réciproque, dit-elle, haussant imperceptiblement les épaules pour montrer qu'elle n'y prêtait aucune importance.

- C'est un rustre. Je ne sais pas pourquoi mon oncle et ma tante l'ont invité. Et je comprends encore moins pourquoi ils l'ont placé à la même table que moi. Ils savent combien nous nous méprisons. Que t'a-dit-il dit, Lizzie ?

- Il semblait ignorer qu'une jeune femme de plus basse condition que lui puisse connaître les bonnes manières, répondit-elle d'un ton sarcastique.

- Il est mal placé pour parler de bonnes manières.

- C'est exactement ce que je lui ai fait comprendre, dit-elle en souriant. Mais assez parlé de choses désagréables, dis-moi plutôt ce qui te faisait rire.

- Richard m'a raconté nombre de potins… Il semblerait que j'aie manqué beaucoup de choses durant nos fiançailles.

- Je ne te savais pas si curieux, William ! Il faudra que tu me racontes tout cela lorsque nous rentrerons ! Je deviens adepte des commérages locaux.

- Ceci me conforte dans l'idée qu'il faut que je te soustraie rapidement à la néfaste influence de ma tante et d'Harriet Vernon, plaisanta Darcy.

- Absolument pas ! Nous nous entendons déjà à merveille. J'ai grandi avec quatre sœurs, il me faut une compagnie féminine, j'y suis habituée depuis toujours ! dit Elizabeth.

- Tu vas donc me délaisser…

- De plus en plus fréquemment, je le crains. Mais c'est pour ton bien : après tout la Maîtresse de Pemberley se doit d'entretenir d'étroites relations avec les autres femmes de la bonne société du Derbyshire, n'est-ce pas ? »

Et comme pour abonder dans son sens, Harriet Vernon et Lady Matlock s'approchèrent des jeunes mariés avant que Darcy puisse répondre.

« Mr. Darcy, nous vous enlevons Elizabeth un moment. Il est temps pour elle de faire plus ample connaissance avec son nouveau voisinage, dit Harriet Vernon.

- Vois-tu ? J'avais raison ! dit Elizabeth malicieusement.

- J'en ai peur. » dit Darcy, amusé.

Avec un dernier regard pour son mari, elle suivit Mrs. Vernon et Lady Matlock. Elle rejoignit leurs amies qui s'étaient réunies en petit comité, et toutes firent davantage connaissance. Toutes les femmes à qui Harriet et Lady Matlock la présentèrent l'adoptèrent instantanément et apprécièrent rapidement sa vivacité et sa fraîcheur, si inattendue de la part d'une Mrs. Darcy qu'elles avaient toutes imaginée froide et taciturne, à l'image du Darcy qu'elles connaissaient.

Lorsqu'Elizabeth retrouva son époux dans la salle de bal une heure plus tard, ses joues étaient roses de plaisir et ses yeux pétillaient. Darcy sourit en la voyant si enjouée. Fidèle à sa promesse, il l'invita à danser, mais après deux danses, elle éprouva le besoin de se reposer quelques instants, éprouvée par la chaleur étouffante qui régnait dans la salle. Il la conduisit jusqu'à un siège et la quitta quelques instants pour aller chercher des rafraîchissements.

« Vous dansez à merveille, Mrs. Darcy. Je suis contraint de reconnaître que votre grâce est à compter parmi vos nombreuses qualités, dit Mr. Corke.

- Merci, Mr. Corke, dit-elle, ennuyée, s'apercevant soudain de sa démarche mal assurée, comprenant que le verre de brandy qu'il tenait n'était certainement pas son premier de la soirée.

- Quel dommage que je ne sois pas allé en Hertfordshire auparavant. Darcy m'a privé d'une opportunité fort intéressante. Il faut dire que je n'aurais jamais cru que de telles perles puissent se cacher dans la boue campagnarde !

- Monsieur, vous vous égarez. Aussi vais-je prendre congé ! » dit Elizabeth sévèrement en se levant.

Elle s'apprêtait à tourner les talons lorsqu'il la saisit par le poignet, que ses doigts enserrèrent avec force, meurtrissant sa chair.

« Pas si vite, Mrs. Darcy !

- Comment osez-vous ?! répliqua-t-elle, cinglante, en tenant vainement de se libérer. Lâchez-moi immédiatement !

- Corke ! »

Apercevant Darcy, Mr. Corke se figea et relâcha le poignet d'Elizabeth instantanément. Darcy arborait un masque sévère et ses yeux fixaient Corke avec une intensité glaciale. Sans ciller, il tendit à Elizabeth la coupe de champagne qu'il était allé chercher pour elle.

« Elizabeth, prends ceci et va rejoindre ma tante. Je te rejoins dans un instant. » dit-il d'un ton qui ne souffrait pas la contradiction.

Sans se faire prier, Elizabeth saisit la coupe sans un mot. Un regard en arrière lui permit de voir que Darcy entraînait Corke en dehors de la salle de bal. Elle rejoignit les Matlock qui, voyant sa pâleur, lui demandèrent ce qui se passait et où était Darcy. Elle leur raconta brièvement ce qui venait de se produire. Le Colonel Fitzwilliam et le Vicomte de Vauxhall quittèrent la salle aussitôt, tandis que Lady Matlock faisait asseoir sa nièce, lui offrant un verre d'eau pour la réconforter.

« Cet homme a toujours eu l'art de s'attirer les pires ennuis, dit Mrs. Vernon en secouant la tête avec un air désapprobateur.

- Je ne comprends pas pourquoi mon mari a tellement tenu à l'inviter. J'ai pourtant essayé de l'en dissuader, dit Lady Matlock.

- Elizabeth, j'espère que tout va bien ? demanda Mrs. Vernon, voyant que sa nouvelle amie frottait son poignet d'un air absent.

- Oui… J'espère simplement que cela ne va pas générer un scandale. William serait furieux, il les a en horreur.

- Personne n'a vu ce qui s'est passé, rassurez-vous, dit Lady Matlock.

- Et je suis persuadée que Mr. Darcy règlera le problème en toute discrétion, la réconforta Mrs. Vernon.

- Harriet, vous devriez emmener Elizabeth sur la terrasse. Un peu d'air lui ferait le plus grand bien. Je dirai à Fitzwilliam où vous trouver lorsqu'il reviendra » dit Lady Matlock.

Les deux jeunes femmes sortirent sur l'immense balcon qui tenait lieu de terrasse et se promenèrent quelques instants avant de s'asseoir. Elizabeth put constater que sa tante par alliance avait raison : l'air frais de la nuit acheva de calmer ses nerfs et d'apaiser la douleur lancinante de son poignet. Elle se reprit à converser gaiement avec Harriet. Lorsque Darcy les rejoignit, il trouva son épouse en discussion animée avec sa nouvelle amie, et il fut soulagé de constater qu'elles étaient toutes deux d'excellente humeur.

« Mrs. Vernon, je vous sais gré d'avoir tenu compagnie à mon épouse durant mon absence, dit-il en la saluant.

- Mais c'est tout naturel, Mr. Darcy. J'espère que tout n'est plus qu'un mauvais souvenir. A tout à l'heure, Elizabeth. » dit Harriet avant de s'éclipser.

Dès qu'ils furent seuls, Darcy se précipita aux côtés d'Elizabeth, venant s'asseoir près d'elle.

« Mon amour, pardonne-moi, dit Darcy en prenant sa main et la retournant pour examiner son poignet, à nouveau fou de rage en voyant les marques que Mr. Corke y avait laissées.

- Je vais très bien, William, ne t'en fais pas, le rassura Elizabeth, tentant vainement de lui reprendre sa main.

- Je n'aurais jamais dû permettre à ce rustre de t'approcher... dit-il après avoir déposé un baiser sur son poignet.

- Il semblait simplement avoir un peu trop abusé du brandy de ton oncle.

- Je crains qu'il ne soit guère plus fréquentable même lorsqu'il est sobre.

- Tu es arrivé à point nommé : je m'apprêtais à de me débarrasser de lui d'une manière peu élégante et, je dois avouer, fort peu féminine. Heureusement tu m'as épargné cette peine.

- Je regrette presque d'être intervenu, car j'aurais adoré voir cela, dit-il, taquin.

- Moi non, grands dieux ! J'aurais ruiné toutes mes chances de faire bonne impression auprès des invités de ta tante.

- Je pense que nombre d'entre eux n'auraient pu que t'en féliciter, car Mr. Corke a une réputation déplorable dans tout le comté.

- Où est-il à présent ?

- Mes cousins et moi nous sommes contentés de le mettre dans sa voiture et d'ordonner à son cocher de le ramener chez lui.

- J'espère qu'il n'y a pas eu d'altercation ?

- Non, même si ce n'est pas l'envie qui m'en manquait. Il tenait à peine debout, donc il n'a pas vraiment résisté.

- Je ne voulais pas qu'il ne gâche notre soirée…

- Ce serait lui faire trop d'honneur, la rassura-t-il. Veux-tu retourner danser ?

- Pas encore. Je préférerais rester ici au calme quelques instants avec toi. Et te connaissant, je pense que tu ne serais pas contre un peu de solitude ?

- Merci de prendre pitié de moi… dit-il d'un ton faussement plaintif.

- Quel éternel misanthrope tu fais, mon amour ! le taquina-t-elle.

- Éternel peut-être pas, car il semblerait que tu sois en train de me guérir de ce défaut.

- Vraiment ?

- Je m'aperçois avec surprise qu'assister à cette réception à tes côtés est bien plus distrayant que je ne m'y attendais. Je m'y ennuyais toujours à mourir auparavant.

- Qu'y faisais-tu donc, pour t'ennuyer à ce point ?

- A ton avis ?

- Connaissant ton aversion pour la danse, je ne vois pas comment tu pouvais occuper tes soirées.

- Je passais mon temps à fuir toutes les jeunes filles à marier. Et leurs mères. Et parfois même leurs pères.

- Pauvre Mr. Darcy ! dit Elizabeth en éclatant de rire.

- Dieu merci, je ne les intéresse plus le moins du monde désormais... Mais je suis ravi que mes malheurs passés aient au moins le mérite de vous faire rire, Mrs. Darcy, dit-il, amusé.

- Au moins ton attitude le soir de notre rencontre prend tout son sens.

- Mon incivilité, tu veux dire...

- Pas tout à fait, quand on se place dans ta position. Tu n'étais pas entré dans la salle de réception de Meryton depuis cinq minutes que l'information que tu avais hérité de dix mille livres de rente et de la moitié du Derbyshire avait déjà fait le tour de toute la pièce. Je n'y ai pas songé alors, mais si c'était le cas à chaque réception à laquelle tu assistais, alors je comprends mieux pourquoi tu les avais en horreur.

- Cela n'excuse pas tout.

- Certes non, mais tu faisais tout de même l'effort d'y paraître.

- C'est surtout Bingley que nous devons remercier pour cela.

- Lui serais-tu reconnaissant de t'avoir contraint à participer à une telle soirée ?

- C'est à lui que je dois de t'avoir rencontrée, mon amour, dit Darcy avec tendresse.

- Son installation à Netherfield et sa rencontre avec Jane auraient suffi.

- Peut-être, mais j'ai tout de même pu t'admirer danser ce soir-là, révéla-t-il.

- Mr. Darcy ! Vous ne m'aviez jamais avoué cela !

- Je préférais ne pas aborder le sujet de notre rencontre. Le souvenir de la façon dont je t'ai parlé était trop mortifiant pour moi.

- Ne songez au passé que lorsque vos souvenirs sont agréables... cita Elizabeth.

- Exactement. » dit Darcy avant de l'embrasser.


Le concert s'apprêtait tout juste à débuter lorsqu'ils revinrent dans la salle de bal vers vingt-trois heures. Les Matlock avaient fait venir un pianiste, un violoniste et une soprano habitués à donner de nombreux concerts privés à Londres. Ce fut un véritable succès. Darcy, mélomane depuis son enfance prenait depuis quelques semaines un vif plaisir, tout comme Georgiana, à partager cette passion avec Elizabeth. Lorsque le concert prit fin, Darcy invita à nouveau Elizabeth à danser, puis ils prirent congé des Matlock vers deux heures du matin, à l'instar de la plupart des invités. Elizabeth s'endormit bien avant qu'ils ne soient de retour à Pemberley.

Darcy l'observa à la lumière du clair de lune tandis qu'elle sommeillait blottie contre son épaule. Elle avait été éblouissante durant la réception, et avait conquis la plupart des relations des Fitzwilliam. Il savait que son oncle et ses cousins l'avaient trouvée charmante, spirituelle, et sa joie de vivre avait ravi toute leur famille. Elle avait parlé à chacun avec sa grâce naturelle qui le laissait toujours pantois d'admiration, et avait conquis tous les gens qu'il côtoyait depuis des années, dépassant sans le savoir toutes leurs espérances respectives. Il savait qu'en prime elle avait passé une agréable soirée, se liant d'amitié avec d'autres jeunes femmes. Il en était heureux car il la connaissait assez pour comprendre que quel que soit leur bonheur depuis leur mariage, elle avait besoin d'autre compagnie que de la sienne.

Bientôt, il s'aperçut qu'ils arrivaient à Pemberley, et il la réveilla doucement.

« William...?

- Nous sommes arrivés, ma chérie. »

Il l'aida à descendre de la voiture et elle se blottit dans ses bras, enfouissant à nouveau son visage dans son cou, ce qui le fit éclater de rire.

« Très bien, Mrs. Darcy, j'ai compris. Mais uniquement parce que c'est vous, dit-il en la soulevant dans ses bras avant de gravir les marches du perron.

- J'espère bien que tu ne portes pas d'autres femmes dans leur lit. » dit-elle d'une voix endormie.

Darcy éclata de rire tandis qu'il gravissait le Grand Escalier qui menait jusqu'à l'étage de leurs appartements.