Chapitre 12: Leçons du passé
Darcy resta interdit quelques secondes. Il réalisa que c'était la première fois depuis de Rosings qu'Elizabeth et lui se disputaient alors que leurs fiançailles et les premières semaines de leur mariage avaient été placées sous le signe de l'harmonie. Il réussit à sortir de sa torpeur et se tint, hésitant, devant la porte. Aucun son ne s'échappait de la chambre de sa mère mais s'il brûlait d'aller retrouver Elizabeth et de lui demander pardon, il n'en était pas moins paralysé par la crainte de lui avoir déplu et de l'avoir fait souffrir.
Au cours des minutes qui suivirent, il prit douloureusement conscience qu'un fossé venait de se créer entre eux et l'idée même lui en était intolérable. Le sentiment d'en être l'unique responsable l'emplissait de culpabilité et d'horreur. Il pensait avoir définitivement appris la leçon de ses erreurs passées mais les évènements de la soirée lui prouvaient le contraire. Découragé et honteux, il s'assit sur leur lit, n'espérant même pas réussir à s'y endormir sans elle. Il revécut leur échange des minutes précédentes plusieurs fois, se maudissant de sa stupidité et de son inflexibilité.
Lorsqu'Elizabeth l'avait repoussé à Rosings, les reproches qu'elle lui avait adressés avaient mis du temps à faire leur chemin dans l'esprit de Darcy. Mais au fil des jours et des semaines qui avaient suivi, il avait reconnu leur véracité et s'était promis que si la plus infime chance de conquérir Miss Elizabeth Bennet existait il mettrait tout en œuvre pour devenir un meilleur homme, et un mari digne d'elle.
Il avait cru revivre le jour où il l'avait revue à Pemberley pendant son séjour dans le Derbyshire avec les Gardiner, et s'était aperçu avec surprise qu'en dépit de sa réserve et de sa terreur de déplaire à celle qu'il aimait il était à l'aise et détendu avec elle. Il avait renouvelé la promesse qu'il s'était fait de changer pour mériter son amour. Le rôle qu'il avait ensuite joué dans le mariage de Lydia et Wickham ainsi que dans le retour de Mr. Bingley en Hertfordshire n'avait qu'un seul but : rendre Elizabeth heureuse.
Cela seul comptait à ses yeux. Il avait été à la torture le soir où elle avait appris que Lydia s'était enfuie avec Wickham et il avait alors pris conscience que la voir souffrir était bien plus insoutenable que le désespoir qu'il avait enduré lorsqu'elle avait rejeté sa demande en mariage. Darcy savait qu'il était amoureux d'elle, irrémédiablement et passionnément, et ce depuis le jour où il avait quitté Netherfield Park après le bal durant lequel il avait dansé avec elle. La douleur de l'avoir perdue après Rosings n'avait fait que le conforter dans cette certitude. Mais prendre conscience que ses sentiments à elle comptaient davantage que les siens avait été plus tardif. S'il en doutait encore, il avait alors su qu'il n'aimerait jamais qu'elle.
Lorsqu'il était revenu dans le Hertfordshire, ce n'était pas seulement pour rendre service à Bingley qui avait besoin d'une présence amicale pour trouver le courage de demander Miss Bennet en mariage. Il projetait alors de courtiser Elizabeth, de lui laisser le temps qu'il lui fallait pour apprendre à l'apprécier, sinon l'aimer. C'était compter sans sa réserve naturelle. En entrant dans le salon de Longbourn, ses yeux s'étaient instinctivement portés sur elle. Après avoir gardé en mémoire la dernière vision qu'il avait eue d'elle en larmes à l'auberge de Lambton, il avait été soulagé de constater qu'elle semblait à nouveau paisible, heureuse sans doute. Mais elle lui avait paru si belle, si vulnérable et si forte à la fois, qu'il en avait été à nouveau paralysé et avait été incapable de lui avouer qu'il comptait rester dans la région plusieurs semaines. Il avait été aveugle aux regards implorants qu'elle avait portés sur lui, au son de sa voix hésitante. Toutes ses résolutions s'étaient envolées et le découragement l'avait gagné à nouveau et il avait alors résolu de repartir pour Londres dès le lendemain. Lady Catherine était à mille lieues de s'en douter, mais son intervention avait été salutaire.
Darcy ne trouvait pas le sommeil. Il revivait sans cesse les précieuses minutes passées en compagnie d'Elizabeth en ce début d'après-midi. Elle lui avait parue plus belle que jamais. Détourner son regard d'elle avait été une torture. Quitter Longbourn plus encore. Il ne parvenait même pas à se réjouir du bonheur de Bingley, tout en ayant parfaitement conscience de l'égoïsme de sa réaction.
Il n'espérait qu'une chose : que le bonheur de Miss Bennet comble les souhaits d'Elizabeth. Il en avait terminé, elle ne l'aimerait jamais et il ne lui restait plus qu'à partir, loin, pour tenter de vivre avec le souvenir qu'il avait d'elle. Les heures de la nuit s'écoulaient lentement. Ses bagages étaient prêts, il lui tardait de retourner à Londres puis de retrouver l'atmosphère paisible de Pemberley et ses nombreuses responsabilités. Seul le travail lui permettrait de ne pas devenir fou.
Ses pensées furent interrompues par le brouhaha qu'il entendit dans le couloir. Cela le surprit car Netherfield Park était d'une tranquillité absolue. Il entendit des bruits de discussion étouffés, sans parvenir à distinguer qui était éveillé à pareille heure de la nuit. Il se leva et alla entrouvrir la porte de sa chambre.
« Je vous dis que je veux le voir immédiatement ! Je ne souffrirai aucune attente ! »
Darcy faillit sursauter en reconnaissant la voix de sa tante et il s'aperçut que Bingley était descendu dans le hall d'entrée pour accueillir la visiteuse. Il peinait à se faire entendre de Lady Catherine qui semblait furieuse.
« Je me serais fort bien passée de cette visite, Mr. Bingley. Je veux voir mon neveu.
- Mais il dort, intercéda Bingley.
- Peu m'importe. Je veux le voir. Immédiatement !
- Laissez-moi demander qu'on vous prépare une chambre et vous le verrez demain matin à la première heure, je vous le promets.
- Il est hors de question que je dorme ici. Je ne passerai pas une minute de plus qu'il n'est nécessaire dans cette maison. »
Darcy descendit l'escalier en toute hâte pour venir en aide à son ami désemparé. Il s'inclina devant Lady Catherine qui ne lui avait jamais parue si furieuse.
« Bingley, je vous remercie. Vous devriez retourner dormir. »
Bingley s'apprêtait à sonner pour faire venir une servante en vue de faire préparer une chambre mais Darcy retint son geste et lui répéta d'aller dormir. Puis il conduisit sa tante dans la bibliothèque et la fit asseoir avant de se servir un brandy.
« J'espère que vous êtes fière de votre esclandre, dit-il sans se tourner vers elle.
- C'est le dernier de mes soucis. Je suis venue vous parler pour une affaire de la plus haute importance.
- Je veux bien le croire. Arriver chez un inconnu à deux heures du matin ne peut être motivé que par un événement très grave, dit Darcy, sarcastique.
- Je ne tolérerai aucune remarque impertinente de votre part, Darcy ! »
A ces mots, il se retourna. Il était furieux désormais. Il n'avait jamais vraiment apprécié sa tante et après les évènements des semaines passées il n'était moins décidé que jamais à faire preuve d'indulgence envers elle.
« L'impertinence est pourtant de votre fait ce soir. Mais puisque vous êtes là, éclairez-moi donc. Que se passe-t-il de si grave? Demanda-t-il, désireux de retrouver sa tranquillité au plus tôt.
- Je suis venue dans le Hertfordshire pour m'entretenir avec Miss Elizabeth Bennet !
- Miss Bennet ? Que pouvez-vous bien avoir à lui dire ?
- Vous n'êtes pas sans ignorer qu'elle fait courir les bruits les plus honteux qui soient à votre sujet. Je m'étonne d'ailleurs que vous n'ayez pas encore démenti cette rumeur déplorable !
- Vous êtes la première à m'en informer.
- Vraiment ? Dans ce cas laissez-moi vous instruire de toute l'affaire avant qu'elle ne vous salisse davantage. Cette petite péronnelle fait courir le bruit que vous l'auriez demandée en mariage ! Je suis donc allée la voir pour faire en sorte qu'elle démente cette information sur le champ. Et savez-vous ce qu'elle a osé me répondre ? Que ma venue à Longbourn ne pourrait que confirmer cette rumeur !
- Ce en quoi elle n'a pas tout à fait tort, dit Darcy, s'efforçant de dissimuler son sourire car il reconnaissait bien là le sens de la répartie d'Elizabeth.
- Il suffit, Darcy ! Qu'attendiez-vous de moi ? Que je reste à Rosings en voyant la réputation d'un membre de ma famille traînée dans la boue ?
- Vous vous préoccupez bien trop des affaires d'autrui, Lady Catherine. En ce qui me concerne, rassurez-vous, je suis parfaitement de taille à me défendre seul, si tant est que j'aie besoin de me défendre.
- Qu'insinuez-vous ? Que cette rumeur est fondée ?
- Je ne suis pas fiancé à Miss Elizabeth.
- Encore heureux ! Je vous rappelle que vous êtes promis à Anne !
- Nullement. Quand cesserez-vous d'entretenir cette chimère ? Vous avez suggéré cette idée à ma mère lorsqu'Anne est née et elle n'a pas osé la repousser par affection pour vous. Elle la trouvait amusante, guère plus et ne l'a jamais prise au sérieux. Quant à mon père, il a toujours considéré que c'était une lubie de votre part et que cela ne se réaliserait jamais. J'ajoute à cela que si Anne et moi nous apprécions beaucoup, c'est uniquement en tant que cousins. Même si je me décidais à la demander en mariage elle me repousserait. Aussi ne suis-je promis à personne, Lady Catherine.
- Pas même à cette Miss Bennet ? Vous me le promettez ?
- Elle vous l'a dit elle-même, je suppose.
- Je ne lui fais pas confiance.
- Vous devriez : elle est très franche.
- Vous en parlez comme si vous la teniez en haute estime !
- C'est le cas.
- Une fille de si basse condition ! Avez-vous vu l'endroit où ils vivent ? Avez-vous entendu parler de la fuite de la plus jeune de ses sœurs ? Il a fallu la générosité de leur oncle pour la sauver du déshonneur ! Quand je pense qu'elle a eu l'audace de vouloir faire croire que vous êtes fiancés.
- Il suffit, Lady Catherine ! Allez-vous enfin vous décider à comprendre que Miss Elizabeth n'est pas à l'origine de cette rumeur ? dit Darcy, furieux.
- Qui d'autre aurait intérêt à la propager ?
- Je l'ignore, et croyez bien que je vais tout mettre en œuvre pour le découvrir. Mais je suis certain d'une chose : Miss Elizabeth n'aurait jamais menti !
- Comment pouvez-vous l'être ? demanda Lady Catherine en se levant, défiant son neveu. Je ne vous savais pas si naïf ! Après tant d'années à éviter les pièges de toutes les filles à marier de Londres, je pensais que vous sauriez reconnaître les ruses de ces opportunistes ! Laissez-moi vous apprendre une chose : Miss Bennet m'a promis qu'elle ne vous était pas fiancée mais elle a également refusé de promettre de ne pas vous épouser si d'aventure vous la demandiez en mariage. J'espère que cela suffit à vous éclaircir sur le compte de cette impertinente ! »
Darcy faillit laisser échapper son verre et, il tourna précipitamment le dos à sa tante pour lui cacher son émotion.
« Vous dites qu'elle a refusé de vous promettre de ne jamais m'épouser ?
- Exactement ! Oserez-vous soutenir à présent qu'elle n'espère pas recevoir une demande en mariage de votre part ?
- Elle a refusé de promettre… murmura-t-il, perdu dans ses pensées, délirant presque de bonheur.
- Darcy ? Promettez-moi que vous allez faire cesser cette rumeur ! La réputation de notre famille ne doit en aucun cas souffrir de cette histoire.
- Hors de question, dit Darcy en se retournant, un demi-sourire aux lèvres.
- Comment cela ?
- Cette rumeur m'importe peu.
- Mais vous êtes aveugle ! Ne voyez-vous pas le tort que cette jeune insolente peut vous causer ?
- Aucun, Lady Catherine, rassurez-vous ! » dit Darcy.
Sa tante se tut quelques instants et l'observa attentivement. Ce qu'elle décela dans le regard de son neveu ne lui plut pas du tout. Elle ne savait plus qui de l'inquiétude ou de la fureur l'emportait chez elle.
« Vous l'aimez ? dit-elle, peinant à lutter contre le choc que lui causait cette révélation.
- Oui, dit-il simplement.
- Mais vous ne songez tout de même pas à la demander en mariage ?
- Lady Catherine, je vous remercie d'avoir fait tout ce chemin pour m'avertir, mais rassurez-vous, toute cette histoire ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir, dit-il, lui offrant son bras pour la raccompagner.
- Il est hors de question que je parte tant que je ne connais pas le fin mot de cette histoire !
- Je vous l'ai dit, j'ignore qui a fait circuler cette rumeur. Je ne suis pas fiancé à Miss Bennet.
- Et vous semblez le déplorer ! dit Lady Catherine, de plus en plus furieuse.
- Mes sentiments ne vous regardent en rien.
- Promettez-moi que vous ne la demanderez jamais en mariage !
- Je ne vous ferai pas une promesse que je brûlerais de trahir, ni aujourd'hui ni jamais.
- Je ne peux tolérer que vous songiez à l'épouser ! C'est insensé ! Pensez à votre rang, votre fortune, vos responsabilités !
- Avec tout le respect que je vous dois, vous vous préoccupez d'un champ de mon existence qui ne regarde que moi. Laissez-moi vous raccompagner, désormais. J'imagine que vous persistez dans votre refus d'accepter l'hospitalité de Mr. Bingley ? dit-il en lui offrant à nouveau son bras.
- Ne vous donnez pas cette peine ! Je connais le chemin ! Vous me décevez, Darcy ! Mais je n'ai pas dit mon dernier mot ! »
Lady Catherine sortit de la bibliothèque en claquant la porte, laissant derrière elle un Darcy submergé par ses émotions. Il s'assit et se rendit compte qu'il tremblait légèrement. Il était furieux contre sa tante et totalement désemparé par la discussion qu'ils venaient d'avoir. Mais son amour pour Elizabeth l'emportait, et la joie qu'il ressentait en se souvenant que la jeune fille venait de refuser de promettre de ne jamais l'épouser lui donnait presque le vertige.
Avait-elle changé d'opinion à son égard ? L'aimait-elle, peut-être ? Etait-elle disposée à accepter de devenir Mrs. Darcy ? Les questions se bousculaient dans son esprit, et il était terrifié à l'idée de mal interpréter à nouveau les sentiments et les espoirs de la jeune fille. Il l'avait tant blessée par le passé, avait dit des mots si odieux ! Comment aurait-elle pu lui pardonner ?
Les heures qui suivirent furent un tourment d'hésitations, de questionnements et de doutes. Incapable de trouver le sommeil, il décida d'aller marcher, espérant que l'air frais du petit matin éclaircisse ses pensées. Il était loin de se douter qu'à quelques miles de là, Elizabeth Bennet endurait sensiblement les mêmes affres que lui.
Huit mois plus tard, Darcy se demandait précisément si son épouse était aussi accablée que lui par leur dispute, tout en connaissant parfaitement la réponse. Il se leva à nouveau et s'approcha de la porte, tentant de discerner un bruit, un sanglot, des pas… Mais aucun son ne filtrait. Il leva la main, s'apprêta à toquer à la porte mais son geste se suspendit dans l'air. Il appuya la tête contre la porte et soupira.
A quelques mètres de lui, Elizabeth tournait impatiemment dans un lit qui lui semblait étranger, incapable de trouver le sommeil. Elle finit par rejeter rageusement les draps et se lever. Elle alla s'asseoir près de la fenêtre, observant le clair de lune qui baignait Pemberley. Sa dispute avec Darcy avait été si inattendue après les semaines de complicité parfaite qu'ils avaient vécues qu'elle lui semblait désormais irréelle.
Lorsqu'elle avait refermé la porte de la chambre de la précédente Mrs. Darcy, elle s'était mise à trembler et avait dû s'asseoir. Les mots échangés quelques secondes plus tôt avaient alors résonné sans fin dans son esprit. Voir Darcy redevenir froid et sévère alors qu'il était d'ordinaire si tendre et attentionné envers elle lui brisait le cœur. Mais être dans l'ignorance de ce qui avait motivé son attitude de la soirée la tourmentait davantage encore. En six mois de fiançailles et deux mois de mariage, elle avait appris à le connaître suffisamment pour savoir qu'il devait avoir une bonne raison d'agir de la sorte. Avec les gens qu'il aimait, et tout particulièrement avec elle, il était totalement ouvert, et ses émotions étaient aisément déchiffrables.
Mais pour une raison qu'Elizabeth ignorait, il avait à nouveau eu besoin de s'abriter derrière sa réserve ce soir, ce qu'elle ne lui pardonnait pas. Lors de leurs fiançailles, ils avaient longuement évoqué leurs erreurs passées et avaient compris que seule une franchise mutuelle et totale pouvait leur permettre de ne pas les renouveler. Et ils avaient parfaitement tenu cette résolution jusque-là. Hormis cette soirée-là. Et c'était d'autant plus inquiétant qu'Elizabeth ignorait tout du degré de gravité du problème. Elle se tortura pour essayer de comprendre, sans succès. Darcy ne lui avait laissé aucun indice.
Elizabeth parcourut la pièce des yeux. Elle ne passait que quelques minutes par jour dans la chambre de la mère de Darcy depuis qu'elle s'était installée à Pemberley. La pièce lui paraissait froide et étrangère. Elizabeth aurait tout donné pour savoir ce que faisait son mari en ce moment même, s'il parvenait à dormir, regrettait son attitude, ou projetait de tout lui expliquer. Incapable de se contenir plus longtemps, elle sentit des larmes brûlantes couler le long de ses joues. Bientôt, de violents sanglots la secouèrent sans qu'elle puisse les retenir. Elle ne sut jamais combien de temps cela dura ; elle ne ressentait que l'absence cruelle des bras de son mari autour d'elle, finissant par s'endormir d'épuisement alors que l'aube pointait.
Jane Bingley passait des jours idylliques à Pemberley en compagnie de son mari et d'Elizabeth, les deux personnes les plus chères à son cœur. Depuis son arrivée, elle se réjouissait du bonheur de sa sœur avec Mr. Darcy. Comme tous les Bennet, elle avait été surprise de les voir arriver main dans la main de bon matin à Longbourn six mois plus tôt. Et son étonnement était allé grandissant lorsqu'elle avait entendu Darcy solliciter presque timidement une entrevue avec Mr. Bennet. Tous deux s'étant éclipsés aussitôt, et toutes les femmes de la maison s'étaient ruées sur Elizabeth pour obtenir des informations, Mrs. Bennet parlant plus fort que les autres.
Jane en revanche s'était contentée d'observer sa sœur. Elle la connaissait assez intimement pour essayer de deviner ce qui se passait. Elle se souvenait pourtant des reproches qu'Elizabeth avait nourris des mois durant à l'égard du meilleur ami de Mr. Bingley. Jane elle-même le trouvait froid et impressionnant. Mais elle savait qu'Elizabeth ne voulait se marier que par amour donc il n'y avait pour Jane aucun doute possible : Darcy était en train de demander la main d'Elizabeth à Mr. Bennet et Elizabeth semblait avoir radicalement changé d'avis au sujet du maître de Pemberley.
Jane s'était alors remémorée les semaines passées. Sa sœur lui avait paru plus secrète, mais étant elle-même absorbée par son chagrin d'amour elle n'y avait guère prêté attention. Et la journée de la veille avait été si heureuse pour elle que Jane avait peine à se souvenir d'autre chose que des minutes de félicité totale durant lesquelles Mr. Bingley avait fait réapparition dans sa vie et l'avait demandée en mariage. Mais en repensant, elle s'était souvenue que sa sœur avait été émue en prononçant le nom de Mr. Darcy.
Et il y avait eu cette visite si inattendue de Lady Catherine, la bienfaitrice de Mr. Collins. Que diable était-elle venue faire à Longbourn à pareille heure ? Le peu que Jane avait entendu de la conversation entre sa sœur et Sa Grâce ne lui avait pas permis de comprendre ce qui se passait. Mais là encore, Mr. Darcy, le neveu de leur visiteuse, semblait être en cause. Et le tourment d'Elizabeth qui avait suivi ressemblait fort à un chagrin d'amour, d'après ce que Jane en savait pour en avoir vécu un quelques mois plus tôt.
Lorsque Darcy, après avoir obtenu la main de sa promise, revint à Longbourn dans l'après-midi, dans une tenue plus présentable mais guère moins troublé que le matin, Jane put alors mesurer à quel point les fiancés étaient épris l'un de l'autre. Et voir le fier et impressionnant Mr. Darcy perdre toute contenance devant sa fiancée et s'illuminer à la vue d'un simple sourire de cette dernière n'avait pas manqué d'émouvoir l'aînée des Bennet. Le bonheur de Jane était alors devenu complet : hormis son mariage avec Mr. Bingley, rien ne pouvait davantage la rendre heureuse que de savoir que sa sœur connaissait la même plénitude.
Quelle ne fut donc pas sa surprise lorsque, de nombreux mois plus tard, elle vit entrer Elizabeth dans les appartements que les Darcy avaient mis à la disposition des Bingley de bon matin. Sa sœur avait les yeux rougis par les larmes et Jane devina instantanément qu'elle venait de passer une nuit blanche.
« Mon Dieu, Lizzie, ma chérie, que se passe-t-il ? demanda-t-elle en lui prenant les mains.
- Je ne le sais pas moi-même. Je me suis disputée avec William. Mon Dieu, je me sens si stupide !
- Il ne faut pas. C'est la première fois que vous vous disputez ?
- Oui…
- Tu vas sans doute me trouver indiscrète mais… que s'est-il passé ?
- Je ne sais pas. Il a été détestable hier soir au dîner, tu as dû t'en rendre compte ? » demanda Elizabeth. Elle reprit lorsque Jane hocha la tête.
« Lorsque nous nous sommes retirés je lui ai demandé pourquoi il s'était comporté ainsi et il a refusé de me répondre. Il peut être si têtu parfois !
- Tout comme toi… dit sagement Jane.
- C'est bien ce qui m'inquiète ! Je ne veux pas céder : tant qu'il ne se sera pas expliqué rien ne sera réglé.
- Je suis persuadée qu'il avait une bonne raison d'agir ainsi.
- Et de me le cacher ?
- Peut-être.
- Non… Nous ne nous cachons jamais rien.
- Lizzie… Nous avons tous le droit à notre jardin secret. Même si vous êtes très proches, tu dois parfois accepter qu'il ne te dise pas tout.
- Je sais, mais là c'est différent. Je ne vois vraiment pas ce qui a pu le pousser à être aussi désagréable. Mon Dieu, j'ai tellement peur de le revoir ! dit Elizabeth.
- Peur ? Pourquoi donc ? Crois-tu qu'il t'en veuille ?
- Non ! Oui… Un peu sans doute… Tu me connais, je peux être si obstinée parfois ! J'ai peur d'avoir été trop dure dans mes propos. Mais pourtant je n'ai dit que la stricte vérité.
- Telle que je te connais, tu ne l'as sans doute pas dit de manière très diplomatique, dit Jane en souriant.
- Sans doute, dit Elizabeth, en se mordant les lèvres. Mais… ce n'est pas tout… j'ai l'impression…
- L'impression que ?
- Jane, t'es-tu déjà disputée avec Mr. Bingley ?
- Mon Dieu, non ! Et je prie pour que cela n'arrive jamais même si je suppose que c'est inévitable.
- Alors tu n'as jamais ressenti cela : j'ai l'impression que la distance qui nous séparait avant nos fiançailles est revenue. Je ne sais pas comment l'aborder, comment lui parler. Nous étions si proches avant cela, et désormais…
- Mais ce n'est que passager. Il faut à tout prix que vous vous parliez avant que cela ne s'envenime.
- Je l'espère. Mais il doit tellement m'en vouloir.
- Je ne le connais pas aussi bien que toi, mais j'aurais plutôt tendance à penser qu'il s'en veut surtout à lui-même. »
Jane avait beau ne pas très bien connaître son beau-frère, elle avait deviné juste. Darcy était rongé par la culpabilité. La simple idée de faire souffrir Elizabeth lui était intolérable. Mais le dilemme était de taille car il ne pouvait se résoudre à lui avouer que l'attitude de Miss Bingley était l'unique responsable de son attitude détestable de la veille au soir. Il savait qu'Elizabeth était très possessive à son égard.
Il savait qu'elle ne douterait jamais de sa fidélité, tout comme il ne remettrait jamais la sienne en question. Mais la courte discussion qu'il avait eue avec elle la semaine passée au sujet de Miss Bingley lui avait prouvé qu'Elizabeth ne tolérerait pas l'attitude de leur invitée et en souffrirait. Lui cacher la scène déplorable de la bibliothèque lui paraissait donc la meilleure option, et il préférait encourir la colère d'Elizabeth plutôt que de la faire souffrir.
Il peinait encore à comprendre que cette colère et sa souffrance allaient de paire. La journée qui débutait n'allait pas tarder à le lui démontrer. Tout comme Elizabeth, il craignait le moment de leurs retrouvailles, mais plus encore qu'elle, car il était l'unique responsable de cette situation détestable. Lorsqu'il entra dans la salle à manger pour prendre son petit déjeuner en compagnie des Bingley et de Georgiana, son regard se porta immédiatement sur Elizabeth qui l'ignora délibérément, ne quittant pas son assiette des yeux. Percevant leur gêne, les Bingley et Georgiana ne surent pas quoi dire pour meubler la conversation. Miss Bingley quant à elle jubila intérieurement, ce qui ajouta à la fureur et à la frustration de Darcy.
Tous furent soulagés lorsque le repas prit fin et que Bingley suggéra à Darcy une promenade à cheval qui fut acceptée par ce dernier avec empressement. Darcy demanda à son ami d'aller prévenir leurs épouses qu'ils seraient de retour vers le milieu de l'après-midi. Darcy se maudit intérieurement, conscient que fuir la confrontation avec Elizabeth n'arrangerait pas le problème, mais il ne savait pas comment aborder cette situation inédite pour lui. Néanmoins, il espérait que monter Parsifal plusieurs heures lui éclaircirait les esprits et l'apaiserait. Il se promit d'aller parler à son épouse dès son retour et se dirigea vers les écuries en compagnie de Bingley le cœur plus léger.
Elizabeth dut se retenir de bondir de son siège en apprenant la nouvelle, mais elle ne put s'empêcher de finalement se lever pour faire les cent pas, imitant ainsi sans s'en rendre compte son mari lorsqu'il était préoccupé.
« Ils ne déjeunent pas avec nous ?
- Je crains que non. Lizzie, je t'en prie, ce n'est pas si grave… tenta d'intercéder Jane.
- Pas si grave ?! Mon Dieu, Jane, ne vois-tu pas qu'il me fuit ? Je ne le savais pas si lâche !
- Ce n'est pas de la lâcheté, n'exagère pas. Il a peut-être tout simplement besoin de temps.
- Pour quoi donc ? Est-ce si difficile de m'avouer la vérité ? Non, c'en est trop ! Il est si obstiné !
- Et ta réaction me prouve que tu l'es tout autant, dit Jane en souriant.
- Je t'en prie, Jane, n'essaye pas de faire de l'humour car je ne suis vraiment pas d'humeur !
- Lizzie, je suis convaincue qu'il a une bonne raison d'agir comme il l'a fait. Sois patiente, je sais qu'il finira par tout t'avouer.
- Je n'ai pas à être patiente ! Il aurait dû me parler dès hier soir ! Cette histoire prend des proportions ridicules !
- Et tu n'arranges rien en te montrant si inflexible. Souviens-toi de ce que tu m'as confié pendant vos fiançailles. Vous êtes tous les deux d'une nature très obstinée. Tu sais qu'il faut que vous vous parliez pour résoudre le problème, sans quoi il va s'envenimer.
- Cela lui échappe, visiblement, puisqu'il n'a pas daigné m'adresser la parole de la journée et s'arrange pour ne pas avoir à me croiser avant plusieurs heures ! Ce n'est pas à moi de faire le premier pas.
- Peut-être pas, mais il est de ta responsabilité de trouver les mots nécessaires pour l'encourager à le faire. Sois un peu patiente. S'il refuse de te parler c'est que quelque chose doit le freiner et j'imagine que c'est une très bonne raison.
- Dans ce cas je veux la connaître.
- Alors dis-le-lui. Mais calmement. »
Mais la patience et les conseils de sa sœur ne parvinrent pas à ramener Elizabeth à des sentiments plus raisonnables. Tout comme son mari, elle était profondément rancunière. Elle passa toute la journée dans une humeur massacrante. Même la compagnie de Jane ne parvint pas à la distraire. Pour couronner le tout, elle faillit se disputer avec Miss Bingley qui avait son avis sur tout et entendait bien le donner sans se départir de sa condescendance habituelle.
Prétextant une migraine, Elizabeth se retira dans ses appartements en milieu d'après-midi. Prenant un livre, elle alla s'asseoir sur le balcon, sans pour autant parvenir à retenir un mot de ce qu'elle lisait. Son agacement augmenta au fil des heures. Et lorsqu'elle entendit enfin Darcy entrer dans leur salon privé elle fit mine de se plonger dans son livre, ne levant pas les yeux vers lui lorsqu'il s'arrêta sur le seuil du balcon.
« Elizabeth, il faut que nous parlions, dit-il doucement.
- En effet. » dit Elizabeth en refermant son livre pour le regarder.
- Je suis désolé de m'être si mal comporté hier soir. Je te promets que cela ne se produira plus. Veux-tu bien me pardonner ?
- Cela dépend. J'aimerais savoir ce qui t'a poussé à agir ainsi.
- C'est sans importance, crois-moi, mon amour.
- C'est important pour moi, William. »
Elle se leva et s'approcha de lui, le regardant droit dans les yeux.
« Je ne t'avais pas vu ainsi depuis notre rencontre. Je détestais cette attitude, et j'espérais ne plus jamais la revoir, à moins d'une bonne raison. Je veux bien croire que tu en avais une hier soir, mais j'estime que je mérite ta confiance, et que tu m'expliques ce qui se passe. »
Darcy garda le silence, incapable de répondre. Il était tiraillé entre la peur de la souffrir en lui révélant la vérité et celle de lui causer de la peine en continuant à garder le silence.
« Je reconnais que ne suis pas en droit de tout savoir de toi, chacun a le droit de garder certaines choses pour soi, continua Elizabeth. Mais je ne peux pas accepter l'idée tu ne puisses pas partager quelque chose avec moi pour une raison que j'ignore. Cela voudrait dire que je t'ai dit ou laissé penser que je serais fâchée ou ennuyée. Quand bien même serait-ce le cas, je pense que l'honnêteté doit primer avant tout entre nous.
- Je ne peux pas t'en dire davantage, Elizabeth.
- Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
- Les deux, je suppose.
- Mais pourquoi ?
- Ce serait inutile.
- Laisse m'en seule juge, si tu le veux bien ! dit Elizabeth, perdant patience.
- Elizabeth, je t'en prie, je suis ton mari, je sais ce qui est bon pour toi et…
- Ne prends pas ce ton moralisateur ! Ne prétends pas me connaître à la perfection, Fitzwilliam Darcy ! Ton attitude de ces dernières heures me prouve justement que tu as encore beaucoup à apprendre à mon sujet ! »
Et elle prit congé sans plus attendre. Darcy poussa un long soupir. Il savait que son entêtement n'avait qu'empiré la situation et que la réaction de son épouse était légitime. Il revécut mentalement les avances de Miss Bingley, dans la bibliothèque puis au dîner de la veille, et ces souvenirs lui firent horreur.
Ce n'était certes pas la première fois qu'une femme lui faisait des avances. Durant son célibat, il avait été sollicité maintes fois par des femmes, dont il avait découvert avec effroi que certaines étaient mariées, ou encore que certaines jeunes filles étaient encouragées par leurs mères pour le forcer à les épouser par la suite. Ces manipulations avaient accru son antipathie pour la société londonienne. Mais désormais marié, ces avances le révulsaient encore davantage car il avait le sentiment qu'à travers lui, Elizabeth serait tout autant offensée et blessée que lui si elle devait en avoir connaissance.
Le dîner fut une nouvelle épreuve. Il nota avec une rage grandissante le sourire satisfait de Miss Bingley et, ne manqua pas de voir qu'Elizabeth se réfugiait dans un silence obstiné dès lors qu'il lui adressait la parole, même si elle ne faillit pas à ses devoirs d'hôtesse en animant la conversation avec grâce et humour durant le repas. Darcy la connaissait assez pour deviner qu'elle évitait soigneusement de lui parler et même de croiser son regard. Soudain, c'en fut trop pour lui, car il refusait que Miss Bingley réussisse le séparer plus longtemps de la femme qu'il aimait et surtout qu'elle la fasse souffrir. Tout comme il ne pouvait plus rester impassible alors qu'il était en son pouvoir de la consoler.
Une fois la soirée terminée, il regagna ses appartements et se prépara pour la nuit le plus rapidement possible avant de congédier Samuel. Puis il se dirigea vers la chambre d'Elizabeth. Il frappa à la porte sans hésitation, et attendit, le cœur battant. Après plusieurs secondes qui lui semblèrent une éternité, il entendit un oui étouffé et ouvrit doucement la porte. Elizabeth s'était elle aussi préparée pour la nuit et, assise à sa coiffeuse, elle se brossait les cheveux. L'apercevant, elle posa la brosse et, sans mot dire, l'observa silencieusement.
« Je suis désolé. Tu avais raison depuis le début. J'aurais dû te parler. Mais je ne voulais pas te faire souffrir.
- C'est en ne me disant rien que tu me fais souffrir, William. Il n'y a pas un mensonge que je préfère à la vérité.
- Je l'ai compris… Tardivement, mais je l'ai compris. »
Il baissa les yeux, hésitant. Elle lui accorda le temps nécessaire pour rassembler ses idées et choisir ses mots.
« L'explication de mon attitude détestable d'hier soir est toute simple. Je n'avais pas envie de revoir Miss Bingley.
- Miss Bingley ?
- Elle m'a fait des avances hier soir, dans la bibliothèque, peu avant que je monte te retrouver. Et elle n'a pas cessé pendant le dîner qui a suivi. C'était subtil et personne, pas même toi, ne s'en est rendu compte, car ses sous-entendus étaient incompréhensibles pour qui n'était pas avec nous dans la bibliothèque. C'était déplaisant et avilissant au possible, et j'admets avoir échoué à passer son outre son attitude scandaleuse pour me comporter comme j'aurais dû le faire. J'ai fait subir ma mauvaise humeur à tous nos proches alors que seule Miss Bingley en était responsable. »
Elizabeth détourna la tête, en proie à trop d'émotions contradictoires pour répondre à l'aveu que son mari venait de lui faire. Elle finit par se lever et s'approcher de lui d'un pas déterminé, les yeux emplis de colère.
« Comment as-tu pu ne rien me dire ?!
- Je ne voulais pas te faire souffrir.
- Qu'a-t-elle fait exactement ?
- Les détails sont sans importance, mon amour…
- Ils en ont pour moi. » dit Elizabeth d'un ton catégorique.
Aussi pénible que cela fût pour lui, Darcy lui relata alors toute la scène.
« Quelle peste ! » s'exclama Elizabeth en se mettant à faire les cent pas lorsqu'il eût terminé.
Darcy tendit légèrement la main vers elle mais se ravisa, comprenant qu'elle avait besoin de laisser exploser sa colère et sa frustration.
« N'a-t-elle pas admis une bonne fois pour toutes que tu es marié ? Serait-elle plus stupide que je ne pensais ? Et surtout plus… Oh ! Et elle qui se targue d'être tellement supérieure à moi, alors qu'elle ose faire des avances à un homme marié ! Et, toi ! Toi, Fitzwilliam Darcy, tu ne m'as rien dit ! Tu m'as laissée imaginer le pire…
- Il ne s'est rien passé d'autre… commença-t-il.
- Cela je le sais ! l'interrompit-elle, offensée. S'il y a bien deux choses que je ne pourrai jamais remettre en question c'est ton amour et ta fidélité ! Miss Bingley en revanche, c'est une autre histoire ! »
Elle se dirigea vers la porte et Darcy, inquiet, la suivit de près, plaquant sa main contre la porte, l'empêchant de l'ouvrir.
« William, tu ferais mieux me laisser passer ! s'écria Elizabeth en luttant vainement pour ouvrir la porte.
- Il en est hors de question. Habillée et furieuse comme tu l'es tu n'es vraiment pas en état de sortir et de parler à qui que ce soit.
- C'est à moi d'en décider ! Je te rappelle qu'une de mes invitées a tenté de séduire mon mari. Et sous mon propre toit ! Et qu'il a fallu que j'insiste lourdement pour que tu daignes me l'avouer ! Tu as cumulé les erreurs depuis hier, William, donc tu n'es pas vraiment pas bon juge pour décider si je dois sortir ou non !
- A en juger par l'impétuosité ta réaction, je ne suis pas convaincu d'avoir eu tort. » dit posément Darcy.
Elizabeth ouvrit la bouche pour répliquer de manière cinglante mais elle la referma aussitôt, tandis que la véracité des propos de son mari faisait son chemin dans son esprit. Elle relâcha la poignée de la porte, se sentant soudain très lasse, les évènements des dernières heures et son manque de sommeil finissant par avoir raison d'elle. Lentement, Darcy retira sa main de la porte à son tour.
« Tu aurais dû me parler. » l'accusa-t-elle.
- Je sais, et crois-moi, je ne ferai pas cette erreur deux fois, dit-il gravement.
- Nous nous étions promis de ne rien nous cacher, même si certaines choses sont susceptibles de nous blesser. N'as-tu pas confiance en moi ? dit-elle d'une voix qui s'était radoucie.
Darcy ne put retenir un soupir de soulagement en voyant que sa colère commençait à laisser place à la tristesse et la lassitude. S'il se sentait impuissant à apaiser le courroux d'Elizabeth, il savait en revanche qu'il n'avait qu'un geste à faire pour la réconforter. Hésitant, il posa la main sur son épaule.
« Une confiance aveugle. Mais si je t'ai en effet promis de n'avoir aucun secret pour toi, je me suis aussi juré de ne plus jamais te faire souffrir.
- Mais tu ne peux pas me protéger de tout !
- Je m'y emploie, pourtant. C'est dans ma nature...
- Je sais bien, mais c'est difficilement compatible avec notre promesse de n'avoir aucun secret l'un pour l'autre.
- J'espérais pouvoir te cacher ceux qui peuvent te faire souffrir.
- Willam, non... Ne t'engage pas dans cette voie, je t'en prie. Je veux tout partager avec toi. C'est à ce prix seulement que nous ne réitérerons pas les erreurs que nous avons commises par le passé. As-tu déjà oublié cette leçon-là ? »
Darcy la regarda longuement dans les yeux, finissant par esquisser un demi-sourire.
« J'apprends lentement… admit-il d'un ton contrit. Veux-tu bien me pardonner ? »
N'y tenant plus, il caressa sa joue du revers de la main. Le cœur d'Elizabeth se serra en voyant combien les yeux de son mari étaient suppliants.
« Tu es doublement stupide si tu crois que je ne peux pas te pardonner quoi que ce soit. » finit-elle par dire avec son humour habituel, heureuse de se sentir soudain plus légère.
Et elle tomba dans ses bras. Il l'étreignit avec force, et elle se blottit plus étroitement contre lui.
« Tu m'as tellement manqué ! murmura-t-elle d'une voix rauque.
- Toi aussi… »
Il s'écarta légèrement et releva doucement son visage pour qu'elle le regarde.
« Je regrette tant d'avoir laissé Miss Bingley nous séparer ne serait-ce que quelques heures…
- Et elle a dû jubiler en voyant cela ! » dit Elizabeth d'un ton amer, sentant la colère la gagner à nouveau.
Désireux de lui faire oublier cet épisode désagréable, et incapable de résister davantage à son envie de la serrer dans ses bras, il l'embrassa, et elle ne tarda pas à répondre avec ferveur à ses baisers.
« Ne t'avise plus jamais de me faire languir de la sorte! dit-elle entre deux baisers.
- Je te le promets. Quant à toi, si tu décides de t'enfermer à nouveau dans cette chambre, j'enfoncerai la porte ! » dit-il, la faisant rire.
Elle l'embrassa à nouveau et il la sentit frémir contre lui. Le temps se suspendit alors que par ses baisers et ses caresses il mit tout en œuvre pour chasser le souvenir des heures qu'ils venaient de traverser, désireux de lui prouver une nouvelle fois son amour et sa fidélité. L'extase qu'ils trouvèrent ce soir-là dans les bras l'un de l'autre leur sembla plus précieuse que jamais. Il la serra ensuite contre son cœur des heures durant, au cours desquelles ils parlèrent peu, tout à leur bonheur de s'être retrouvés.
« Tu auras tout de même fini par utiliser cette chambre, plaisanta-t-il soudain, désignant le ciel de lit au-dessus d'eux.
- Je me sentais coupable d'y passer si peu de temps alors que tu l'as fait si bien arranger pour moi, dit-elle, rieuse.
- Préférerais-tu que nous dormions ici ?
- Non, notre chambre est parfaite.
- Après tout, tout ce qui compte est que nous en partagions une. » dit-il, charmeur.
Sans le savoir, il venait de ranimer le souvenir de la nuit précédente, et Elizabeth retrouva son sérieux aussitôt.
« William, je suis désolée, dit-elle.
- De quoi donc ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
- Je n'ai pas été très patiente avec toi. J'aurais dû te laisser le temps qu'il te fallait.
- C'est justement parce que tu es aussi entêtée que moi que tu as réussi à me faire changer d'avis… Et cette dispute n'aura pas été vaine. Elle m'a fait comprendre que je ne dois pas essayer de te protéger de tout, et que j'ai un devoir d'honnêteté et de franchise envers toi, même si cela peut te faire souffrir. Qui plus est, mon comportement au dîner d'hier soir était injustifiable. Même l'attitude de Miss Bingley n'est pas une excuse. Je suppose que mes vieux démons n'étaient pas si bien enfouis que je le pensais…
- Les miens non plus.
- Nous finirons par nous ennuyer s'ils ne refont pas surface de temps à autre, ma chère Mrs. Darcy, dit-il pour la dérider.
- Certes, mais ils risquent aussi de nous compliquer la vie.
- Peu m'importe : je t'aime. Plus que tout. Cette nuit et cette journée sans toi ont été interminables.
- Je n'arrive plus à dormir sans toi, avoua-t-elle.
- Je suppose que nous sommes condamnés à nous supporter jusqu'à la fin de nos jours. »
Elle se blottit plus étroitement contre lui, savourant le bien-être de sentir ses bras autour d'elle.
« Je la déteste… finit-elle par dire pensivement quelques minutes plus tard.
- Ta jalousie me flatte, mon ange, mais elle est infondée. Tu sais bien que je n'appartiens qu'à toi.
- Oui, mais j'aurais tout de même besoin que tu me le rappelles de temps à autre. Parce que je ne te partagerai pas, Fitzwilliam Darcy, dit-elle gravement en se redressant pour le regarder droit dans les yeux.
- Je croyais que je t'avais déjà fait cette promesse, dit-il, portant sa main à ses lèvres pour embrasser l'alliance qu'elle portait.
- Un peu de répétition n'a jamais fait de mal à personne… Cela dit, notre problème n'est pas entièrement réglé : que va-t-on bien pouvoir faire de Miss Bingley ?
- La marier peut-être… dit Darcy, songeur, faisant éclater de rire son épouse.
- Tiens, c'est une idée… Peut-être pourrait-on solliciter les talents d'entremetteuse de ma mère ? Il faudrait lui trouver un bon parti… Mais assez sot pour vouloir d'une telle opportuniste.
- Je crois qu'un tel défi dépasse même les compétences de ta mère.
- En tout cas si je la vois encore s'approcher de toi, je lui fais quitter Pemberley sur le champ, dit Elizabeth, catégorique.
- Voilà qui pourrait être intéressant. Très inconvenant mais intéressant…
- Crois-tu qu'elle a agi de la sorte pour semer la discorde entre nous ?
- Peut-être bien. Si c'est le cas… Alors elle a obtenu gain de cause pendant une journée… dit-il sombrement.
- Ne te torture pas, mon amour, dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres. Aussi douloureux qu'il ait pu être, cet épisode nous a au moins permis de prendre conscience de nos erreurs, et il nous a rapprochés.
- Oh, vraiment, malgré ce douloureux rappel de mes défauts, tu m'aimes plus qu'avant ? demanda-t-il en souriant.
- Chaque jour davantage, tu le sais bien. Et toi ? »
Il l'embrassa, ne daignant pas répondre avec des mots.
