Chapitre 13: Un anniversaire


Le lendemain de leur réconciliation, Elizabeth peina à se réveiller. La chambre baignait dans une douce lumière qui annonçait une nouvelle journée d'été au temps superbe. Elizabeth s'étira et croisa le regard de son mari, allongé près d'elle. Appuyé sur son coude, il l'observait, un sourire aux lèvres.

« Dois-tu vraiment faire cela ? demanda-t-elle.

- Quoi donc ?

- Me regarder dormir…

- C'est l'une de mes distractions favorites. Donc tu as l'interdiction formelle de refaire chambre à part à l'avenir.

- Ce n'était pas dans mes intentions. » dit-elle en se blottissant dans ses bras.

Ils se levèrent à contrecœur quelques minutes plus tard, devant rejoindre leurs invités et Georgiana pour le petit déjeuner. Plus matinal, Darcy descendit le premier. Pendant ce temps, Elizabeth revêtait une robe de matinée légère, aidée d'Emma. Elle repensait à la soirée et à la nuit qu'elle venait de vivre, heureuse d'avoir retrouvé les bras et la tendresse de son mari.

Néanmoins, elle n'était pas totalement sereine. Le souvenir de Miss Bingley planait au-dessus de son bonheur, le ternissant imperceptiblement. Tout comme Darcy, Elizabeth était très rancunière. Le fait qu'elle n'ait jamais eu aucune affinité avec Miss Bingley n'arrangeait rien. Dès qu'elles s'étaient rencontrées à Meryton, les deux femmes s'étaient avaient immédiatement nourri un mépris et une méfiance réciproques. Elizabeth ne supportait ni l'arrogance ni l'opportunisme de sa nouvelle belle-sœur, et Miss Bingley ne pouvait tolérer qu'Elizabeth ait pu prendre la place qu'elle estimait lui revenir de droit, à elle, l'une des jeunes femmes les plus en vue de la bonne société londonienne.

Elizabeth savait qu'elle ne pourrait pas retrouver une paix sans nuage tant qu'elle n'aurait pas fait savoir à Miss Bingley qu'elle ne tolérait pas son attitude envers Darcy. Mais Miss Bingley était la sœur de Mr. Bingley et de Jane, qu'Elizabeth aimait profondément, et elle était l'invitée des Darcy. En tant que telle, Elizabeth ne pouvait pas la chasser de Pemberley comme elle l'aurait souhaité. Cette affaire devrait donc se régler en toute discrétion. Darcy lui-même n'apprécierait pas de savoir qu'Elizabeth projetait d'affronter Miss Bingley. Aussi, bien que n'ayant toujours pas trouvé de solution à ce problème épineux, Elizabeth descendit rejoindre ses hôtes.

Le hasard voulut qu'elle croise Miss Bingley en haut de l'escalier qui menait au Grand Foyer.

« Miss Bingley, dit Elizabeth en s'inclinant froidement.

- Mrs. Darcy ! Quel plaisir ! J'espère que vous avez pu prendre un peu de repos, vous sembliez harassée hier soir. »

Croisant son regard hautain dans lequel elle lut sans peine une pointe de satisfaction, Elizabeth sentit la colère s'emparer d'elle à nouveau, et elle sut qu'elle ne pourrait réprimer son naturel franc davantage.

« En effet, mais cela ne devrait pas vous étonner étant donné les circonstances.

- Je ne vous suis pas, Mrs. Darcy… dit Miss Bingley.

- Il est vrai que vous êtes plutôt habituée à suivre mon mari, dit Elizabeth, cinglante.

- J'ignore de quoi vous voulez parler, dit Miss Bingley qui commençait à comprendre, rougissant pour la première fois de son existence.

- Vraiment ? Dans ce cas, laissez-moi vous éclairer : j'espère que votre lecture de Twelfth Night a été agréable, Miss Bingley. Parce que dorénavant je vous interdis de vous approcher de mon mari pour quelque motif que ce soit, dit-elle d'un ton glacial.

- Je n'ai pas…

- Ne salissez pas davantage votre réputation en vous abaissant à mentir, Miss Bingley.

- Vous ignorez la vérité…

- J'en sais plus que vous ne l'imaginez. Je sais par exemple que vous avez rêvé d'épouser mon mari pendant des années et que vous êtes jalouse de moi. Tout comme je n'ignore rien des avances que vous lui avez faites l'autre soir. Dorénavant, toute invitée et belle-sœur que vous êtes, vous n'avez pas intérêt à réitérer votre esclandre car je serai informée de tout écart de conduite de votre part dans les minutes qui suivront, soyez-en certaine. Et vous ne serez plus jamais la bienvenue à Pemberley, dussé-je offenser Mr. Bingley.

- Comment osez-vous me parler de la sorte ? Vous êtes indigne d'être la Maîtresse de ce lieu !

- Vous êtes bien mal placée pour parler de dignité au vu de votre comportement. Un choix se présente à vous, Miss Bingley, et il est très simple. Ou vous acceptez que Mr. Darcy et moi sommes mariés et, dès lors, vous respectez les vœux de mariage que nous avons échangés en vous tenant à distance de mon mari, ou je vous conseille d'être assez sage pour nous éviter. Et j'entends par là que vous ne vous retrouviez plus jamais sous le même toit que nous. »

Miss Bingley ne sut quoi répondre, peinant à refouler ses larmes d'humiliation. Soutenant son regard, Elizabeth s'inclina à nouveau avec raideur avant de se diriger vers la salle à manger sans se retourner. Elle ne fut pas étonnée d'entendre un valet annoncer quelques minutes plus tard que Miss Bingley était souffrante et ne se joindrait pas à eux.

Elizabeth ne s'en formalisa pas et poursuivit sa discussion avec Jane, ignorant délibérément le froncement de sourcils de Darcy. A la fin du repas, avant qu'Elizabeth n'aille se préparer pour aller faire une promenade à Lambton avec sa sœur, il l'entraîna discrètement dans un coin de la salle à manger tandis que leurs invités sortaient de la pièce.

« Savais-tu que Miss Bingley était souffrante ? » demanda-t-il.

Elle rougit légèrement, incapable de mentir à son mari. Du reste, elle ne le désirait pas.

«Elizabeth ? L'as-tu vue ce matin ?

- Tu ne croyais tout de même pas que j'allais tirer un trait sur cette histoire sans lui faire comprendre que je sais tout de son attitude scandaleuse, et qu'elle n'a pas intérêt à recommencer ?

- Vous êtes-vous disputées ?

- A peine. Elle est bien trop lâche pour affronter quelqu'un face à face.

- Que lui as-tu dit ?

- La vérité. Que tu es marié, et que si elle est incapable de le comprendre, elle ne sera plus la bienvenue chez nous. »

Darcy eut du mal à réprimer un sourire.

« Je devrais te réprimander mais…, dit-il avant de s'interrompre et de lever les yeux au ciel. Mon Dieu, pourquoi ? Je demandais simplement une vie paisible !

- Cessez donc de vous plaindre, Mr. Darcy, il n'y a rien de plus ennuyeux que la tranquillité ! Profite plutôt de ta liberté : tant que Miss Bingley reste enfermée dans sa chambre, en proie aux démons de la culpabilité et de la honte, tu peux errer en toute sérénité dans la bibliothèque ! Jane et moi allons à Lambton pendant ce temps. »

Puis, après avoir déposé un rapide baiser sur ses lèvres, elle s'éclipsa, le cœur léger, laissant son mari abasourdi par la rapidité avec laquelle son épouse avait réglé un problème aussi épineux. Au cours des jours qui suivirent, Miss Bingley devait se faire très rare et très discrète en leur compagnie, prétextant une santé fragile due à la chaleur pour se retirer fréquemment dans sa chambre, au grand bonheur des Darcy.


Les derniers jours du séjour des Bingley s'écoulèrent tout aussi paisiblement que les premiers. La chaleur s'était bel et bien installée et la paresse s'était emparée de tous les occupants de Pemberley. Darcy et Mr. Bingley partaient souvent faire du cheval aux premières heures du jour avant que la chaleur ne devienne étouffante, laissant leurs épouses dormir plus longtemps que d'ordinaire.

Puis ils les rejoignaient pour un déjeuner tardif. Elizabeth, Jane, Miss Bingley et Georgiana passaient ensuite l'après-midi ensemble, recevant parfois les amies d'Elizabeth, ou allant prendre le thé chez elles. Elizabeth passa de nombreuses heures dans la solitude la plus complète avec Jane, se promenant le plus souvent dans les jardins en fin d'après-midi. Les soirées étaient délicieuses, et se terminaient souvent très tard, tous désirant profiter de la fraîcheur nocturne.

Décidant de tirer parti du temps radieux, Darcy suggéra à Elizabeth d'organiser un pique-nique une semaine avant le départ des Bingley.

« Nous n'avons pas eu tellement l'occasion de découvrir tous les beaux endroits de Pemberley. Il y en a un que j'aimerais te faire découvrir et qui est l'endroit idéal pour un pique-nique, dit-il un soir en la rejoignant dans leur lit.

- Vraiment ? Est-ce loin ?

- Non, une vingtaine de minutes à pied. C'est une clairière bordée par la rivière que l'on voit depuis l'aile sud. Nous y serons à l'ombre. Et nous pourrions inviter les Vernon et les Matlock si tu le souhaites.

- Pourquoi pas ? Voilà une éternité que je n'ai pas vu Tante Madeline !

- Vous êtes toujours en grands conciliabules quand je vous vois ensemble. Qu'avez-vous donc de si passionnant à vous raconter à chaque fois ?

- Mes lèvres resteront scellées ! dit Elizabeth en lui offrant le plus séducteur des sourires.

- Très bien, gardez vos secrets pour vous, mesdames...

- Nous parlons de toi, en général, si tu veux tout savoir. »

Voyant son mari froncer les sourcils, elle ajouta :

« De toi plus jeune, de tes nombreux défauts, de ton mauvais caractère…

- Mon mauvais caractère ? dit-il, faussement outré.

- Tu vois bien que nous avons de quoi dire ! » dit Elizabeth en souriant.

Ce serait son premier pique-nique à Pemberley, et Elizabeth s'en réjouissait d'avance, d'autant qu'il leur permettrait de réunir tout leur entourage une dernière fois avant le départ des Bingley.

Dès le lendemain, elle envoya les invitations, et commença les préparatifs avec Mrs. Reynolds. Darcy et elle firent part de leur projet aux Bingley qui furent ravis. Deux jours plus tard, les Matlock, accompagnés de leurs deux fils et de Lady Vauxhall, arrivèrent à Pemberley en fin de matinée, bientôt rejoints par Mark et Harriet Vernon. Les jeunes femmes chargèrent leurs maris de porter les paniers et elles les laissèrent partir en tête, guidés par Darcy. Lorsqu'ils arrivèrent à à destination, tous hormis Georgiana et le Colonel Fitzwilliam qui étaient déjà venus, restèrent bouche bée. C'était un havre de paix ravissant. Les arbres centenaires offraient une ombre bienvenue au bord de la rivière qui s'écoulait tranquillement, et d'innombrables fleurs des champs parsemaient l'endroit.

« C'est magnifique, William, chuchota Elizabeth en s'approchant de son mari.

- Je savais que l'endroit te plairait. Mon père adorait nous y emmener, Georgie et moi, lorsque nous étions enfants.

- Je comprends pourquoi. Tu n'avais pas menti, c'est l'endroit rêvé pour un pique-nique ! Y a-t-il d'autres endroits aussi beaux à Pemberley ?

- Il y en a un autre. Je t'y emmènerai en temps voulu… » dit-il avec un sourire énigmatique.

Tous s'installèrent sur les couvertures et les coussins et, affamés par l'air et la marche, commencèrent à manger à l'ombre d'un large chêne. Fort heureusement, une brise légère rendait la chaleur supportable mais ils firent durer le repas, ne désirant guère bouger. Puis, n'y tenant plus, Georgiana et le Colonel Fitzwilliam se levèrent et sortirent les cerfs-volants. Le Colonel aida la jeune fille à préparer le sien et Darcy éclata de rire en voyant sa sœur entraînée de force derrière son cerf-volant par un brusque coup de vent. Le Colonel Fitzwilliam se tourna vers le groupe :

« Mesdames, vous devriez vous joindre à nous ! » dit-il en s'inclinant élégamment.

Elizabeth saisit la main de sa sœur et l'entraîna aussitôt. Son cousin par alliance leur tendait déjà des cerfs-volants. Harriet Vernon les rejoignit avec plaisir et bientôt les éclats de rire des quatre jeunes femmes retentirent.

« Miss Bingley, Priscilla, pourquoi ne les rejoignez-vous pas ? Je suis sûre que cela vous plairait ! Et il y a bien assez de cerfs-volants pour vous toutes ? dit Lady Matlock, interrogeant son neveu du regard, lequel acquiesça.

- Oui, Caroline, venez donc, c'est très amusant ! » appela Jane.

Miss Bingley les rejoignit mais Lady Vauxhall hésita, se demandant si elle pouvait se laisser à une activité aussi ludique et décontractée. Encouragée par son mari, elle finit par se lever et rejoindre les autres jeunes femmes. Elizabeth lui tendit un cerf-volant, lui montrant rapidement comment le tenir.

Sa nouvelle cousine restait un mystère pour elle. Elles s'étaient déjà vues à trois reprises depuis le Bal masqué des Matlock, mais n'avaient guère échangé plus de quelques mots. La Vicomtesse lui répondait généralement d'un ton pincé, ne daignant pas lui adresser la parole plus que nécessaire. Elizabeth en avait parlé avec Darcy qui lui avait avoué ne pas être étonné par cette attitude. Il connaissait sa cousine par alliance depuis ses fiançailles avec le Lord Vauxhall huit ans auparavant, mais n'avait jamais tenu à se lier davantage avec elle, car elle symbolisait tout ce qui l'ennuyait : bien que parfaitement éduquée, Lady Vauxhall était aussi austère que vaniteuse, et n'avait aucune conversation.

Mais Elizabeth savait que Darcy et le Vicomte s'entendaient très bien, aussi voulait-elle lier amitié avec Lady Vauxhall pour renforcer leurs liens familiaux, et elle tenta de le faire cet après-midi-là, sans grand succès.

« Darcy, vous m'aviez dit que le lac était très poissonneux ? demanda Mr. Bingley.

- C'est exact. D'ailleurs je n'y vais pas assez souvent, c'est dommage. Nous avons de quoi pêcher, si vous le désirez… proposa-t-il.

- Excellente idée ! dit Lord Matlock en se levant pour aller chercher le matériel.

- Te joins-tu à nous, Darcy ? demanda le Vicomte de Vauxhall.

- Plus tard, je vais rester ici quelques minutes avec Tante Madeline. »

Tous les hommes se levèrent et rejoignirent Gerald Fitzwilliam, laissant Darcy et Lady Matlock se reposer dans un silence apaisant, troublé seulement par les éclats de rire des jeunes femmes qui tentaient de maîtriser leurs cerfs-volants. Darcy contempla Elizabeth avec ravissement. Il ne se passait pas une journée sans qu'il soit profondément ému de sa présence dans sa vie, et il restait abasourdi en réalisant à quel point elle lui était précieuse. S'il n'avait pas été convaincu de l'amour profond et inaltérable qu'elle lui portait, cette réalité l'aurait terrifié.

Lady Matlock observa son neveu sourire rêveusement. Elle avait toujours profondément aimé Darcy et Georgiana. L'affection qu'elle vouait à leur mère l'avait tout naturellement conduite à considérer le jeune Fitzwilliam et sa sœur comme ses propres enfants. Et lorsque Lady Anne s'était éteinte seize ans plus tôt, elle n'avait pas hésité une seconde en affirmant à Darcy qu'elle serait toujours présente pour lui et sa sœur. Malgré son départ pour les Indes avec son mari, elle avait continué à veiller sur eux, leur écrivant très fréquemment.

Depuis le décès de Lady Anne, elle avait vu Darcy devenir un jeune homme élancé, sérieux et responsable, prenant les rênes de Pemberley à la perfection après la mort de son père. Aujourd'hui, elle assistait à la transformation de Georgiana, persuadée que sa nièce deviendrait une jeune femme ravissante, ravie de voir qu'encouragée par Elizabeth,elle prenait davantage confiance en elle.

Lady Matlock s'était beaucoup inquiétée de voir Darcy rester célibataire si longtemps ; elle savait que ses parents lui avaient inculqué qu'un mariage sans amour ne valait rien et Lady Matlock avait toujours pressenti qu'il ne serait pas heureux tant qu'il n'aurait pas trouvé la femme qui lui convenait.


Vingt ans plus tôt, Lady Matlock et Lady Anne passaient un après-midi semblable à cette journée de juillet 1817. Elles observaient avec sérénité leurs trois garçons jouer. Le jeune Fitzwilliam Darcy était avec son père qui lui apprenait à monter son poney. Il avait réclamé à nombreuses reprises d'apprendre à monter à cheval mais son père n'avait pas cédé, arguant qu'il était encore trop jeune. A sept ans, il devait donc encore se contenter d'un poney. Son père lui montrait comment aller au trot et, malgré une chute légère qui avait jeté sa mère et sa tante dans un effroi absolu, il s'obstinait, encouragé par son père.

« Votre mari va en faire un cavalier accompli, dit Lady Matlock en souriant.

- J'aimerais qu'il le freine un peu, parfois. Fitzwilliam est tellement impétueux !

- Mais il adore cela.

- Je sais, mais cela me fait mourir d'angoisse à chaque fois ! » dit Mrs. Darcy sans quitter son fils des yeux.

Elle se tut quelques instants, regardant son fils d'un air songeur.

« Parfois, je suis impatiente qu'il grandisse pour voir quel homme il deviendra. Je sais qu'il sera sérieux, réservé, loyal et attentionné. Mais regardez-le quand il est à cheval ou qu'il joue avec ses cousins : c'est un passionné. Il a besoin de cet équilibre. Il ne fait jamais les choses à moitié et quand il s'enthousiasme, c'est durablement. Un jour il tombera amoureux et là… j'espère sincèrement que ce sera réciproque car je pense qu'il aimera cette femme éperdument et qu'elle sera la seule pour le reste de ses jours. »

A cette simple pensée, les deux belles-sœurs avaient souri, émues d'imaginer leurs enfants devenir adultes et fonder une famille à leur tour. Malheureusement, le souhait de Lady Anne ne se réalisa jamais : elle les avait quittés en mettant Georgiana au monde alors que son fils avait douze ans.


1816 semblait avoir marqué un tournant dans la vie de Darcy. Cette année-là, Lady Matlock avait reçu quelques lettres de son neveu, mais elle avait remarqué qu'il lui écrivait moins assidûment qu'à l'accoutumée, et que le ton de ses lettres se faisait plus sombre. Elle savait qu'il voyageait fréquemment, faisant de nombreux trajets entre Londres et Pemberley, et avait prévu un séjour dans le Hertfordshire et un autre à Rosings chez Lady Catherine.

Se rappelant l'humeur de Gerald, son fils aîné, lorsque ce dernier s'était épris de Priscilla, sa future épouse, elle s'était alors demandé si son neveu n'avait pas rencontré une jeune femme à Londres ou dans le Hertfordshire. Son inquiétude était allée grandissante lorsqu'elle n'avait pas reçu de lettre entre avril et août 1816 alors qu'il lui mettait habituellement un point d'honneur à lui écrire une à deux lettres par mois. Toutes les missives qu'elle envoya à cette période restèrent sans réponse. Son fils Richard lui avait écrit que son cousin et lui étaient allés rendre visite à leur tante à Rosings et que Darcy y avait retrouvé une connaissance du Hertfordshire, une certaine Miss Elizabeth Bennet, une jeune fille ravissante d'après Richard qui n'avait pas tari d'éloges à son sujet dans sa lettre. Inexplicablement, Darcy était reparti pour Pemberley plus tôt que prévu. Pour Lady Matlock, le mystère n'en était plus un : Darcy s'était épris de Miss Elizabeth et, pour une raison qu'elle ignorait, ils n'étaient toujours pas fiancés.

Elle s'était beaucoup inquiétée pour lui au cours des mois suivants. Puis une lettre était arrivée en septembre, dans laquelle il la rassurait en lui affirmant qu'il se portait bien mais était très occupé. Lady Matlock ne sut pas alors s'il était parvenu à chasser Miss Elizabeth de son esprit sinon de son cœur, ou s'il lui faisait la cour. La réponse lui était parvenue quelques semaines plus tard lorsqu'elle avait lu la lettre de son neveu lui annonçant qu'il s'était fiancé avec Miss Elizabeth. Fort heureusement, son mari et elle avaient prévu de rentrer en Angleterre en mai, et il leur tardait de rencontrer leur nouvelle nièce, quelque peu méfiants du choix surprenant de Darcy.

Néanmoins, ils n'avaient pas tardé à tomber sous le charme de la jeune femme. A leur grand bonheur, ils avaient constaté qu'elle était aussi vive, primesautière et sociable que Darcy était réservé et taciturne. Tous deux se complétaient parfaitement, et au contact de son épouse, Darcy pouvait enfin se libérer en partie du strict carcan de discipline qu'il s'était imposé des années durant. Attendrie, Lady Matlock n'avait depuis cessé d'observer que son neveu était détendu et riait même fréquemment, alors qu'elle ne l'avait jamais connu qu'austère.

Cet après-midi-là, Lady Matlock observa longuement Darcy, et le regard dont il couvait Elizabeth, qui disait mieux que des mots combien elle avait bouleversé sa vie et le rendait heureux. Il n'en fallait pas davantage à Lady Matlock pour commencer à considérer la jeune femme comme sa propre fille, ce qu'elle regrettait de ne pouvoir faire avec Lady Vauxhall, qui s'avérait être une épouse peu concernée par le bonheur de son mari, à la grande déception des Matlock.

« Fitzwilliam, ton épouse est délicieuse, finit-elle par dire. Je n'ai pas eu l'occasion de t'en parler depuis que tu nous l'as présentée, mais je suis très heureuse de votre mariage.

- Merci, Tante Madeline. Elizabeth est merveilleuse, et je suis comblé depuis le jour de nos fiançailles. D'ailleurs Richard a dû vous en parler, il me plaisante sans cesse à ce sujet ! dit-il en souriant avant de reporter son regard sur Elizabeth.

- Qui sait, peut-être un jour pourras-tu lui faire subir le même sort, bien qu'il me paraisse férocement attaché à son célibat… dit Lady Matlock d'une voix plus triste.

- Ne vous inquiétez pas trop, je suis certain qu'une rencontre suffira pour lui faire abandonner son discours de célibataire endurci, dit Darcy en regardant sa tante avec sollicitude.

- Je l'espère. Encore qu'il semble plus ouvert à l'idée, ces temps-ci.

- Vraiment ?

- Oui, il ne s'insurge plus comme il avait l'habitude de le faire il n'y a pas si longtemps lorsque je lui conseille de chercher une épouse.

- Pensez-vous qu'il ait fait une heureuse rencontre ?

- Je l'ignore. Tu sais bien que mes fils ne me tiennent jamais dans leurs confidences, dit-elle avec un sourire attendri. En tout cas, je prie pour qu'il soit plus avisé que Gerald. »

A demi-mots, cette confidence confirma à Darcy que son cousin n'avait pas tardé à regretter son mariage avec Lady Vauxhall, alors même qu'il était passionnément amoureux d'elle au moment de leurs fiançailles. Peu désireuse de s'étendre sur ce sujet délicat, Lady Matlock annonça alors :

« Ton oncle et moi allons séjourner quelques semaines à Bath. Nous allons partir le 26 juillet et revenir début septembre. Nous pensions que Georgiana pourrait nous accompagner. »

Darcy mit quelques instants à répondre, et sa tante ne le pressa pas. Elle n'ignorait rien de l'épisode de Ramsgate et savait que Darcy culpabilisait encore de ne pas avoir assez protégé Georgiana. Elle devinait donc son appréhension à la laisser voyager sans lui.

« Nous veillerons sans cesse sur elle, Fitzwilliam, je peux te le promettre, finit-elle par dire pour le rassurer. Elle ne sera jamais seule. Et elle nous a beaucoup manqué ; elle devient une jeune femme ravissante, ce sera un plaisir d'être en sa compagnie.

- J'ai une confiance aveugle en vous et Oncle George, ma chère tante. N'en doutez pas. Je crois que je suis tout simplement trop protecteur avec elle. Mais c'est plus fort que moi.

- Je sais et je le comprends : tu as été seul pendant des années. Hormis Georgiana tu n'avais quasiment personne dans ta vie. Je sais à quel point tu l'aimes et que tu veux le meilleur pour elle.

- Je suis sûr qu'elle serait ravie de faire le voyage avec vous.

- Oui, et cela te permettra d'être seul avec Elizabeth quelques semaines. Vous n'avez pas eu de voyage de noces, donc il serait bien que vous ayez un peu d'intimité à Pemberley.

- Je projetais justement d'emmener Elizabeth en voyage quelques semaines au mois d'août. Je ne lui en ai pas encore parlé, je veux lui faire la surprise.

- Vraiment ? Où vas-tu l'emmener ?

- En bord de mer, mais je n'ai pas encore décidé où exactement. Je cherche un endroit où nous pourrions éviter la foule. Elle n'a jamais vu la mer... ajouta-t-il avec un sourire.

- Vraiment ? Alors elle sera ravie de cette surprise ! » dit Lady Matlock en souriant.

A cet instant, les jeunes femmes vinrent se rasseoir pour prendre quelques rafraîchissements, éprouvées par la chaleur. Les pêcheurs ne tardèrent pas à les rejoindre eux aussi, dépités de n'avoir pris aucun poisson.

« Il fait trop chaud, même pour eux ! » dit le Colonel Fitzwilliam, faisant rire l'assemblée.

Lady Matlock annonça à Georgiana qu'elle l'invitait à venir séjourner à Bath avec eux. Peinant à réprimer un sourire ravi, la jeune fille se tourna aussitôt vers son frère, le regard presque suppliant.

« J'ai déjà dit, oui, Georgie, lui annonça Darcy.

- Puisque c'est l'heure des déclarations… commença Mr. Bingley, hésitant avant de voir que tous l'écoutaient attentivement. Ma chère Jane et moi ne voulions rien précipiter, mais nous nous sommes enfin décidés : nous achetons Ellsworth Hall. Je signe les contrats en septembre ! »

Tous les félicitèrent chaleureusement, et Elizabeth étreignit longuement sa sœur, heureuse de savoir qu'elles allaient vivre à moins d'une heure l'une de l'autre.

« Et tu ne m'as rien dit ! Cachotière ! reprocha-t-elle à sa sœur.

- Charles voulait être sûr que la vente était possible. Oh, Lizzie, je suis si heureuse de venir m'installer près de toi !

- Quand emménagerez-vous ? demanda Harriet Vernon.

- Les propriétaires ne peuvent pas libérer le domaine avant début décembre. Donc ce sera juste avant Noël, je suppose, répondit Mr. Bingley.

- Donc nous pourrons fêter Noël ensemble ! C'est merveilleux ! dit Elizabeth.

- Une telle nouvelle, cela se fête ! Portons un toast à nos futurs voisins ! » dit Mark Vernon en levant son verre, bientôt imité des autres.

La journée se termina en toute convivialité, et tous la poursuivirent à Pemberley pour le dîner.

Trois jours plus tard, les Bingley prenaient congé. Ils devaient séjourner à Londres une dizaine de jours pour permettre à Mr. Bingley de régler certaines affaires avant de retourner à Netherfield. Les deux sœurs s'étreignirent avec émotion, promettant de s'écrire toutes les semaines. Mais la tristesse qu'elles éprouvaient à se séparer était désormais atténuée par la perspective de leur voisinage futur. Lorsque la voiture des Bingley ne fut plus visible, Elizabeth posa sa tête sur l'épaule de son mari, soupirant.

« Elle me manque déjà.

- Nous les reverrons très bientôt, je te le promets. Et songe que dans quelques mois vous pourrez vous voir toutes les semaines si vous le voulez. C'est plutôt Bingley et moi qui sommes à plaindre. Vous nous avez entièrement délaissés pendant six semaines !

- Et moi qui pensais que tu serais soulagé de ne plus à avoir à me supporter à longueur de journée !

- C'est tout le contraire, Mrs. Darcy. Mais je compte bien rattraper le temps perdu : dorénavant je vais t'avoir à moi tout seul. » dit-il avant de l'embrasser.


Le 25 juillet, Lord et Lady Matlock vinrent chercher Georgiana. Ils partaient le lendemain pour Bath et il était convenu que la jeune fille loge chez eux le soir même pour qu'ils puissent se mettre en route à la première heure. Elizabeth se réjouissait pour Georgiana qu'elle parte en voyage avec son oncle et sa tante, d'autant qu'elle savait que la jeune fille adorait Bath. Néanmoins, elle ne pouvait s'empêcher d'être attristée de son départ car elle s'était beaucoup attachée à sa jeune belle-sœur et sa compagnie lui manquerait. Georgiana étreignit longuement son frère, lui promettant de leur écrire tous les deux ou trois jours. Puis elle embrassa Elizabeth avant de monter en voiture.

« Ne t'inquiète pas, Fitzwilliam, nous veillerons sur elle comme sur notre propre fille, dit Lord Matlock à son neveu.

- Je n'en doute pas, mon oncle. J'espère que vous ferez bon voyage. »

Les jeunes mariés saluèrent les Matlock avant de se retrouver seuls, regardant la voiture s'éloigner.

« Tu t'inquiètes déjà… dit Elizabeth avec un sourire attendri. Tu n'as pas à t'en faire, je suis sûre que les Matlock veilleront très bien sur elle.

- Il n'empêche qu'elle va me manquer.

- Mais pense au bon côté des choses, mon ange… dit-elle, séductrice, en le prenant dans ses bras. Nous allons nous retrouver dans la solitude la plus complète pendant plusieurs semaines.

- Et quel avantage cela a-t-il ? Dites-moi tout, Mrs. Darcy… Auriez-vous des suggestions à me faire pour tirer parti de la situation ?

- Des dizaines ! » dit-elle en l'entraînant.

Tous deux remontèrent alors les marches du perron en riant, main dans la main.


Le 29 juillet était une date que Darcy chérirait jusqu'à la fin de sa vie. Ce matin-là, Elizabeth fut réveillée par la sensation étrange mais délicieuse de quelque chose de velouté et parfumé sur son visage. Elle ouvrit les yeux et découvrit son mari penché au-dessus d'elle. Son sourire juvénile et amoureux et ses yeux bleus pétillant de joie suffirent à la mettre d'excellente humeur pour la journée à venir. Ce n'est qu'après l'avoir embrassé qu'elle remarqua qu'il tenait une rose rouge à la main. C'était avec ceci qu'il l'avait réveillée.

« Joyeux anniversaire… murmura-t-il dans le creux de son oreille.

- Joyeux anniversaire ?

- Tu ne croyais tout de même pas que j'allais oublier de célébrer l'anniversaire du jour où mon cœur s'est remis à battre ? Un an que tu as foulé le sol de Pemberley pour la première fois...

- Un an déjà que ma vie a basculé… J'avais pourtant prévenu mon oncle et ma tante que visiter Pemberley était une très mauvaise idée.

- Je leur serai éternellement reconnaissant d'avoir insisté ! Après tout sans eux… nous ne serions sans doute pas mariés aujourd'hui.

- Quel dommage… Mais dites-moi, Mr. Darcy, je note que vous êtes déjà habillé. Ne croyez-vous pas que c'est un encombrement inutile, compte tenu des circonstances ? dit-elle d'un ton enjôleur.

- Chipie… dit-il en caressant son nez avec le rose. On peut remédier à cette situation déplorable très aisément, rassure-toi. Le fait est qu'il n'aurait pas été très sage que les serviteurs me voient sortir de la chambre en chemise de nuit.

- Tu es sorti ce matin ?

- Il fallait que je cueille ceci pour toi, dit-il en lui caressant les lèvres avec la rose en question. Et celles-ci aussi… »

Il s'écarta et lui désigna le reste de leur chambre et les cinq énormes vases de roses qui y trônaient. Elizabeth s'assit dans leur lit et sourit avec ravissement en les contemplant. L'air embaumait littéralement. Elle reposa son regard sur son mari, lui offrant un sourire irrésistible.

« Vous êtes encore en train de le faire, Mr. Darcy ! le taquina-t-elle.

- Quoi donc ?

- Me gâter à outrance. Tu vas finir par t'épuiser pour que je ne sois jamais déçue…

- Laisse-moi m'inquiéter de cela, veux-tu ? » dit-il avant de se lever.

Il se rendit dans la pièce voisine et en revint avec deux grandes boîtes qu'il déposa devant elle.

« William, tu dois vraiment arrêter de m'offrir tant de cadeaux !

- C'est un plaisir purement égoïste : j'adore te regarder les ouvrir. Tu ne voudrais pas être une épouse sans cœur en me privant de ce plaisir ?

- Non, je culpabiliserais, dit-elle en se mordant les lèvres pour garder son sérieux.

- Dans ce cas… » dit-il en lui tendant le premier cadeau.

Elle l'ouvrit et resta bouche bée quand elle en sortit une délicieuse robe d'été orange pâle très fluide à la dernière mode. Elle avait des marches très courtes et un décolleté ravissant. Elizabeth se leva précipitamment et alla se regarder dans le grand miroir, plaçant la robe devant elle. Elle tourna sur elle-même, gratifia son mari d'un regard séducteur qui le fit rire.

« Tu vois : tout le plaisir est moi ! » dit-il en lui tendant les mains.

Elle le rejoignit et l'embrassa.

« Merci, elle est magnifique.

- Mais ce n'est pas tout. »

Il lui tendit la seconde boîte. Elizabeth l'ouvrit impatiemment et en ressortit un vêtement blanc. Elle regarda Darcy, intriguée.

« Qu'est-ce ? demanda-t-elle en retournant le vêtement dans tous les sens.

- Ceci, ma chère Mrs. Darcy, est un costume de bain ! Mrs. Harrington l'a confectionné sur mesure pour toi, annonça-t-il d'un ton triomphant.

- Un costume de bain ?

- Oui, je ne pouvais pas t'emmener en bord de mer sans les équipements adéquats.

- En bord de mer ?

- Oh, j'ai oublié de t'annoncer que nous partons en bords de mer dès la semaine prochaine. Trois semaines de solitude complète, rien que toi, moi, et l'immensité de l'océan, dit-il, ravi de l'effet produit par sa surprise.

- Tu m'emmènes à la mer ?!

- Oui. Je sais que tu n'y es jamais allée.

- C'est formidable, William ! dit-elle, enthousiaste. Je rêve d'y aller depuis des années.

- Je suis ravi d'être celui qui te fera découvrir cela, mon amour.

- M'apprendras-tu à nager ? demanda-t-elle, déjà gagnée par l'impatience.

- Si tu veux, dit-il en souriant. Maintenant laisse-moi voir quels avantages purement égoïstes je peux tirer de cette nouvelle robe…, dit-il en désignant son premier cadeau. Il faudra remercier Georgiana, c'est elle qui a tout arrangé avec Mrs. Harrington, j'aurais été bien en peine de le faire moi-même. »

Elizabeth se leva prestement, et, sans faire venir Emma, revêtit la nouvelle toilette que son mari venait de lui offrir. Elle lui allait à perfection, soulignant élégamment sa ligne fine. Et surtout, elle était d'une fluidité délicieuse, bienvenue par cette chaleur. Elle rejoignit Darcy dans leur salon, un sourire aux lèvres. Il la contempla amoureusement et se leva pour l'embrasser.

« C'est presque parfait, Mrs. Darcy…

- Presque ?

- Il manque un léger détail. »

A ces mots, il sortit de sa poche un collier en ambre simple et délicat qu'il attacha autour du cou de son épouse.

« Voilà… Maintenant c'est parfait.

- William, tu es incorrigible !

- Là n'est pas le sujet, éluda-t-il. Comment le trouves-tu ?

- Il est magnifique. Est-ce un autre cadeau que tu as acheté pendant nos fiançailles ?

- Erreur, Mrs. Darcy. Je l'ai acheté en juin, pendant l'un des après-midis où tu m'as abandonné au profit de Jane. J'ai fait venir un joaillier de Londres pour qu'il me présente ses pièces.

- Cachotier en plus…

- C'est l'inconvénient d'être marié à une femme très intelligente : il faut redoubler de ruse pour réussir à la surprendre ! Cela dit tu aurais apprécié le spectacle. Nous avons dû nous cacher pour éviter de vous croiser, Jane et toi, et vous avez bien failli nous démasquer.

- Comme j'aurais voulu voir cela ! dit Elizabeth.

- Je n'en doute pas… Maintenant, viens, mon ange, il presque midi tu dois être affamée. »

Il lui prit la main mais ce fut elle qui l'entraîna.

« Où allons-nous ? demanda-t-il.

- Chacun son tour pour les surprises, Mr. Darcy ! » répondit-elle mystérieusement.

Il sourit en voyant qu'elle l'avait mené à la terrasse et qu'une table y était dressée. C'était l'endroit précis où il l'avait retrouvée lors de sa première venue à Pemberley, et où ils avaient eu une discussion aussi maladroite qu'inconfortable. Darcy l'y avait conduite fréquemment depuis leur mariage, lui avouant qu'il adorait l'y embrasser comme il aurait dû le faire un an plus tôt. Tout comme lui, c'était l'un des endroits de Pemberley qu'Elizabeth chérissait le plus.

« Ma Lizzie, je ne sais pas quoi te dire… Je ne m'y attendais pas du tout, dit Darcy après s'être assis.

- C'était le but ! dit-elle en lui prenant la main. J'adore faire des surprises moi aussi, après tout… En parlant de ça… »

Elle se pencha vers la chaise qui était restée vide en face d'eux et y récupéra deux boîtes.

«A mon tour d'être égoïste : ouvre celui-ci d'abord, dit-elle en désignant la plus grande des deux.

- Paradise Lost de Milton ! s'exclama Darcy.

- C'est la première édition. Tu disais que tu la cherchais, dit Elizabeth en souriant.

- Mais comment as-tu fait pour la trouver ?

- Tu n'es pas le seul à très bien t'entendre avec Mr. Hatchard. Je lui ai écrit en usant de mes charmes et en lui disant que tu lui serais éternellement reconnaissant s'il réussissait à dénicher un exemplaire de la première édition de Paradise Lost. Trois semaines plus tard, je recevais le livre. Tu es visiblement l'un de ses meilleurs clients, il était prêt à se plier en quatre pour nous faire plaisir.

- Il est magnifique… Tu n'aurais pu trouver mieux. Hormis toi, bien entendu, dit-il avant de l'embrasser.

- Mais moi tu m'auras toujours ! Maintenant tu auras cela aussi. Ainsi que… dit-elle en lui tendant le second paquet, bien plus petit celui-ci. Je ne sais pas si cela va te plaire, c'est un peu ridicule… Je cherchais quelque chose de vraiment personnel. »

Intrigué en la voyant rougir, Darcy l'observa un instant, caressant sa main, avant d'ouvrir son cadeau. Il découvrit une minuscule pochette en velours bordeaux qui contenait un médaillon en or. En l'ouvrant, il découvrit qu'elle y avait placé une longue mèche de ses cheveux.

« Comme ça, tu auras toujours une partie de moi sur toi… expliqua-t-elle, voyant qu'il restait sans voix.

- Et tu trouvais cela ridicule… dit Darcy, la voix vibrante d'émotion. C'est… Je n'ai pas les mots. »

Il la prit dans ses bras et l'embrassa, incapable de parler davantage. Il l'étreignit longuement.

« Tu sais, je suis habitué à offrir des cadeaux à Georgiana, je peux largement me le permettre. C'est pareil avec toi, j'adore te faire plaisir mais je n'ai aucun mérite à le faire. Après tout, je suis ton mari. Mais toi, mon amour, tu me donnes tout, bien plus généreusement que je ne le fais. Je chérirai ceci toute ma vie, je peux te l'assurer. Ce médaillon ne me quittera plus. »

Le déjeuner fut pour eux un tendre moment d'intimité. Il leur semblait qu'une éternité s'était écoulée depuis ce 29 juillet 1816 où, hésitants et le cœur battant la chamade, ils s'étaient retrouvés après leur dispute dans le Kent.

« J'ai dû te paraître ridicule, dit Elizabeth.

- Non, tu ne m'avais jamais parue si belle. Je n'avais qu'une envie, c'était te prendre dans mes bras. Tu m'avais tellement manqué depuis Rosings !

- Manqué ? Mais j'avais été horrible avec toi, et si injuste !

- Et moi donc...

- Tu ne m'en voulais plus ?

- Je ne t'en ai jamais voulu, dit-il avant de s'interrompre en voyant qu'Elizabeth le regardait en haussant un sourcil. Enfin… je t'en ai voulu d'avoir mentionné Wickham. Mais cela n'a rien d'étonnant, je deviens fou de rage dès que j'entends son nom… J'ai été jaloux pour la première fois de ma vie et je ne l'ai pas toléré. Ajoute à cela ma stupeur et mon orgueil blessé en apprenant que tu rejetais ma demande en mariage… Je n'ai pas réussi à me contrôler. Et je ne t'en ai pas voulu longtemps. Quelques heures tout au plus. Au cours des semaines qui ont suivi, c'est surtout à moi que j'en ai voulu. Quand je t'ai revue ici l'an dernier… Mon Dieu, j'ai cru revivre, Elizabeth.

- Et moi j'ai dû commencer à vivre ce jour-là… dit-elle pensivement.

- Si tu savais combien j'ai maudit ma maladresse de cet après-midi-là ! J'aurais dû te retenir, t'inviter à Pemberley immédiatement, te présenter Georgiana... Mais j'étais pétrifié. Quand tu es partie, j'ai dû rester ici immobile encore cinq minutes. J'ai eu du mal à me convaincre que je n'avais pas rêvé. Après, j'ai été fou d'inquiétude à l'idée qu'il puisse t'arriver quelque chose sur la route de Lambton. Tu ne connaissais pas le chemin et je m'en suis voulu de ne pas avoir insisté pour te raccompagner. Tu n'imagines pas quel a été mon soulagement quand les Gardiner m'ont assuré que tu étais revenue sans encombre. »

S'arrachant à ses souvenirs, Darcy fit signe aux deux serviteurs d'apporter le dessert.

« J'ai pris la liberté d'apporter une modification au menu, dit-il, mystérieux.

- Tu as comploté cela avec Mrs. Reynolds ? dit-elle en souriant.

- Moyennant rétribution.

- Laquelle ?

- Le droit à une généreuse portion du délice que j'ai fait apporter de Londres. Elle n'a pas su résister. Maintenant ferme les yeux. »

Intriguée d'une demande aussi étrange, Elizabeth obtempéra néanmoins. Elle savait que Darcy était friand de ce genre de plaisanterie. Elle entendit les serviteurs apporter un plat et prendre congé.

« William ?

- Chut, ouvre la bouche… Et ne triche pas. »

Elle sentit tout d'un coup quelque chose de délicieusement froid, onctueux et vanillé sur sa langue et ouvrit les yeux.

« C'est froid ! dit-elle, surprise. Qu'est-ce que c'est ? demanda Elizabeth, rouvrant les yeux.

- De la glace.

- De la vraie glace ? demanda Elizabeth, stupéfaite de voir son mari acquiescer. J'en ai souvent entendu parler mais je n'en avais jamais vu ! J'ai toujours rêvé d'en goûter ! C'est délicieux ! »

Il lui redonna une nouvelle cuillère, éclatant franchement de rire.

« J'en déduis que ma surprise te plaît ?

- Mais comment as-tu fait ?

- Je l'ai fait venir de Londres, elle est arrivée ce matin à peine.

- Mais elle n'a pas fondu ?

- Non, elle a voyagé dans une glacière.

- Une quoi ?

- Une glacière. C'est un meuble en bois très bien isolé conçu spécialement pour la converser à la bonne température. Je connais un glacier à Londres qui livre ses clients s'ils vivent à moins de deux jours de Londres. J'ai donc passé commande pour qu'elle arrive aujourd'hui, car j'étais sûr que cela te plairait, expliqua-t-il, amusé en voyant qu'elle avait repris sa cuillère et faisait honneur à ce dessert jusque-là inconnu pour elle.

- Tu me gâtes trop… Tu en manges souvent ?

- Pas quand je suis à Pemberley. En général, une ou deux fois chaque été si Georgiana est là parce qu'elle en est très friande aussi. Sinon à Londres, je vais chez le glacier dont je te parlais tout à l'heure. Je t'y emmènerai quand nous serons à Darcy House. »

Ils dégustèrent leur dessert, Elizabeth en redemandant aussitôt après avoir terminé.

« Cela va fondre si on ne la mange pas tout de suite, tu comprends… dit-elle à Darcy pour se justifier.

- Mrs. Reynolds et les cuisinières se feront un plaisir d'y remédier, ne t'inquiète pas…

- Tu ne veux tout de même pas me priver de cette merveille maintenant que tu m'y as fait goûter? »

Se retenant de rire à nouveau, Darcy fit signe aux domestiques.

Le déjeuner terminé, il lui prit la main et l'entraîna vers les jardins, descendant ce même escalier qu'elle avait emprunté un an plus tôt.

« Où m'emmènes-tu ? demanda-t-elle.

- Tu te souviens du pique-nique ? Je t'ai dit qu'il y avait un autre endroit de Pemberley qu'il fallait que tu découvres. Je voulais être seul avec toi pour cela. »

Ils marchèrent une petite demi-heure. Darcy la conduisit à un coin du parc qu'elle n'avait jamais exploré, pas même au cours de ses nombreuses promenades avec Jane et Georgiana. Le chemin s'arrêta devant un immense saule pleureur. Darcy en souleva les branches pour laisser passer Elizabeth. Une fois de l'autre côté, elle s'arrêta devant le paysage idyllique qu'elle avait sous les yeux. Au milieu d'un petit lac trônait une île recouverte de saules pleureurs. Une barque était amarrée à un ponton.

« William, c'est un véritable petit paradis ! Tu ne m'avais jamais emmenée ici.

- Je pensais qu'aujourd'hui serait l'occasion idéale.

- C'est magnifique ! Georgiana et toi venez souvent ?

- Pas assez à mon goût. C'est un secret de famille qui se transmet de génération en génération. Mes parents y venaient fréquemment tous les deux quand ils voulaient être un peu de solitude. Mon père nous a fait découvrir cet endroit quand nous étions plus grands… Aujourd'hui, je partage ce secret avec toi, comme nous le partagerons avec nos enfants. »

Emue, Elizabeth l'embrassa avant de se blottir dans ses bras.

« Peut-on aller sur l'île ? demanda-t-elle.

- La barque est là pour ça. »

Il l'aida à monter à bord, et la rejoignit avant de commencer à ramer. Elizabeth le contempla longuement, un sourire aux lèvres. Puis une pensée lui traversa l'esprit et elle arbora alors un sourire rêveur qui ne manqua pas d'intriguer son mari.

« Un sou pour tes pensées ? demanda-t-il, les yeux rieurs en continuant à ramer.

- J'étais en train de me dire que si tu m'avais dit il y a un an qu'un jour je vivrais une telle journée je t'aurais sans doute épousé le jour même !

- C'est étrange que tu me dises cela…

- Pourquoi ?

- Mon père a demandé ma mère en mariage ici. Dans cette barque.

- Vraiment ? dit Elizabeth, rêveuse à cette idée.

- Es-tu déçue que je n'en aie pas fait autant ? plaisanta-t-il.

- Non… Ta demande en mariage était très romantique. Quoi de mieux qu'un lever de soleil pour saluer notre union ? » dit-elle au moment où ils touchaient la rive.

Il lui tendit la main pour l'aider à descendre avant de prendre la couverture et le livre qui se trouvaient dans la barque.

« Tu as tout prévu, on dirait.

- Evidemment. Je sais que tu adores que je te fasse la lecture. Et comme je veux que cette journée soit parfaite … » dit-il tandis qu'elle s'installait au pied de l'arbre.

Ils passèrent un après-midi idyllique, allongés à l'ombre des saules pleureurs, blottis dans les bras l'un de l'autre. Fidèle à sa promesse, Darcy fit la lecture à Elizabeth, ils parlèrent, rirent, et s'embrassèrent à n'en plus finir. Elizabeth finit par glisser dans une torpeur délicieuse, la tête sur l'épaule de son mari, somnolant presque. Elle songea non sans sourire que le destin était vraiment étrange, car jamais elle n'aurait soupçonné un an auparavant qu'elle serait si heureuse en ces lieux.