Chapitre 14: Entre ciel et terre


A sa grande surprise, Elizabeth ressentit une pointe de nostalgie lorsque Pemberley fut hors de vue tandis qu'ils entamaient leur voyage jusqu'à Newquay, poussant sans s'en apercevoir un long soupir.

« Nous ne partons pas pour toujours, la rassura Darcy. Nous reviendrons vite, ne t'en fais pas.

- Je sais que lorsque nous serons arrivés à Newquay je m'y sentirai parfaitement bien. C'est juste que Pemberley va me manquer. Tu as tout fait pour ça…

- Oui. Et je suis heureux de voir que tu t'y sens chez toi, dit-il tendrement.

- Pour cela, j'ai juste besoin d'être avec toi. » dit Elizabeth en lui offrant le plus amoureux des sourires.

Il la laissa s'installer confortablement pour voyager à son aise, souriant de son enthousiasme, lui montrant les paysages du Derbyshire qu'il connaissait bien et voulait lui faire découvrir. Mais bientôt, elle lui posa quantité de questions sur leur destination. Depuis qu'il lui avait annoncé qu'il l'emmenait à Newquay, elle ne parlait de rien d'autre. Elizabeth ne tenait plus en place à l'idée de découvrir l'océan, et elle devait admettre que même si elle adorait vivre à Pemberley, elle n'était pas fâchée que son mari l'emmène en voyage pour quelques semaines car elle savait que, loin de Pemberley, son mari n'aurait plus à s'absenter pour régler quantités d'affaires urgentes comme il le faisait presque quotidiennement.

Darcy avait longuement hésité avant de choisir la destination de Newquay. Durant le long supplice qui avait suivi sa désastreuse demande en mariage à Rosings, Darcy s'était interdit de penser à tout projet impliquant Elizabeth. Mais dès le premier jour de leurs fiançailles, son imagination s'était emballée. Il avait su d'emblée qu'il l'emmènerait partout. A Londres bien sûr, mais aussi dans les moindres recoins du Derbyshire, au bord de la mer, en France, en Toscane, à Vienne… Il voulait refaire avec elle tous les voyages qu'il avait aimés pendant son Grand Tour avec Mr. Bingley à la fin de ses études.

Ainsi, dès la période de leurs fiançailles, il avait commencé à songer à ce voyage au bord de la mer. Lui-même adorait l'océan, ses parents l'y avaient emmené plusieurs fois lorsqu'il était enfant et son père et lui l'avait fait découvrir avec ravissement à Georgiana. Mais ce n'était qu'au bal des Matlock que Darcy s'était décidé en entendant nombre de ses connaissances annoncer qu'ils partaient à Brighton durant les mois d'été. Au cours des jours qui avaient suivi, une remarque innocente d'Elizabeth, annonçant au détour d'une conversation qu'elle n'avait jamais vu la mer, avait achevé de le convaincre.

Il ne restait plus qu'à déterminer où l'emmener. Les côtes les plus au sud du pays étaient plus chaudes mais Darcy voulait éviter la foule donc il élimina Brighton d'emblée. Ramsgate ne fut même pas envisagée : Darcy était certain qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette ville de toute sa vie. Ce fut Mark Vernon qui lui suggéra l'idée de Newquay, en Cornouailles. Dix ans plus tôt, Darcy avait profité d'une de ses visites au Colonel Fitzwilliam dont le régiment était alors basé à Plymouth, et il était tombé sur le charme de la région. L'idée d'y retourner l'enchantait donc. Les Vernon avaient passé leur lune de miel à Newquay et ils convainquirent aisément Darcy de s'y rendre avec Elizabeth. L'endroit était calme et idéalement situé d'après eux. Il présentait en outre l'avantage d'être proche de Tintagel que Darcy comptait bien visiter.

Le voyage de trois cent miles dura trois jours, et ils atteignirent Newquay en milieu d'après-midi. Elizabeth nota avec surprise que l'air se rafraîchissait à mesure qu'ils se rapprochaient de la côte. Soudain, alors qu'elle observait avidement les paysages par la fenêtre, leur voiture s'arrêta sur la route bordant la falaise qui surplombait la plage, laquelle semblait s'étendre à perte de vue. Darcy avait demandé à Mr. Harrison, leur cocher, de le prévenir à ce moment-là. Il se tourna vers son épouse et sourit en voyant l'air de ravissement qu'Elizabeth arborait en observant le paysage qui s'étendait à leurs pieds.

Il lui tendit la main pour l'aider à descendre et elle la prit, l'air absent, captivée par l'immensité de l'océan. Le temps était clair et un ciel sans nuage se reflétait dans l'eau qui semblait scintiller sous l'éclat du soleil. Pour la première fois de son existence, elle porta son regard à l'horizon, se perdant dans l'immensité qui s'offrait devant elle, surprise de découvrir que ciel et mer pouvaient se confondre à ce point.

Elle avait pourtant grandi à la campagne et était habituée à contempler des paysages magnifiques, mais rien ne l'avait préparée à ce qu'elle découvrait en cet instant. Le panorama qui s'étalait sous ses yeux était d'une majesté et d'une beauté à couper le souffle. Elizabeth observa les vagues chargées d'écume qui venaient inlassablement se briser contre le sable en grondant comme l'orage. C'était le spectacle le plus sauvage auquel elle eût jamais assisté. Ce qu'elle voyait l'absorbait tellement qu'elle n'était presque pas consciente de l'odeur des embruns dont Darcy lui avait tant parlé avant leur arrivée, ni du cri des mouettes qui les survolaient et que même le bruit des vagues ne parvenait à couvrir.

Toujours bouche bée, elle nota que Darcy venait de passer son bras autour de sa taille et la regardait avec un ravissement teinté d'amusement. Il éprouvait à cet instant présent autant de bonheur à la voir découvrir l'océan qu'il en avait ressenti bien des années plus tôt en faisant cette même expérience lorsqu'il était enfant. Elizabeth lui sourit, les joues déjà rosies par l'air marin.

« Je n'aurais jamais pensé que c'était si grand. Les tableaux ne lui rendent pas justice ! s'exclama-t-elle, émue.

- Veux-tu descendre ? » proposa-t-il.

Ravi de la voir si enthousiaste, il lui prit la main et la guida, passant devant pour éviter qu'elle ne tombe. Lorsqu'ils eurent rejoint la plage, Elizabeth retira aussitôt ses chaussures et s'enfonça avec délice dans le sable tandis qu'elle se dirigeait vers les vagues.

« L'eau risque d'être un peu froide, l'avertit Darcy.

- J'aurai tout le temps de me réchauffer à l'auberge ! » dit-elle avec insouciance.

Lâchant la main de son mari, elle s'élança sur la plage déserte. Captivée par le spectacle et capturée par le vent vivifiant, elle ressentait une allégresse toute nouvelle pour elle. Où qu'elle portât son regard, ses yeux rencontraient l'immensité. La ligne de l'horizon lui paraissait tour à tour proche et lointaine. Le ciel qui se confondait avec la mer ne lui avait jamais semblé si élevé et si étendu. Tendant les bras en croix et rejetant la tête en arrière, Elizabeth ferma les yeux et s'abandonna à cette sensation de liberté infinie, aussi vaste que le spectacle qui s'offrait à elle. Ciel, vent, eau, sable, embruns, tout se mêlait et elle avait l'impression d'être sur le point de s'envoler.

Pendant qu'elle se dirigeait précautionneusement vers le bord de l'eau, Darcy l'observait, captivé. Il se délectait de voir son enthousiasme et sous le charme de ce coin de terre qu'elle chérirait jusqu'à la fin de son existence. Il avait toujours su qu'elle saurait apprécier le spectacle comme il le méritait. Elle était faite pour l'aimer. Car il ne pouvait s'empêcher de comparer Elizabeth à la mer. Belles et dénuées de tout artifice, il pourrait passer des heures et des années à les contempler tout en sachant qu'il ne parviendrait jamais totalement à percer leur mystère, à deviner ce qui se cachait derrière l'horizon, au-delà du regard. Éprise de liberté comme elle l'était, Elizabeth ne pouvait que se sentir à sa place sur cette plage, perdue entre ciel et terre.

Soudain, Darcy éclata de rire en la voyant remonter légèrement sa robe et sursauter de surprise en sentant l'eau fraîche lui entourer les pieds, avant de se retourner pour sourire à son mari.

« Elle n'est pas si froide. Tu viens ?

- Demain, déclina-t-il, un sourire aux lèvres.

- De toute façon tu as promis de m'apprendre à nager. »

Elizabeth se pencha et ramassa un coquillage nacré.

« Est-ce vrai qu'on peut entendre la mer dedans ? » demanda-t-elle, amusée.

Darcy acquiesça. Un souvenir lui revint brusquement en mémoire en voyant Elizabeth porter le coquillage à son oreille.


John Darcy avait emmené ses deux enfants à Ramsgate pour la première fois depuis la mort de son épouse. Eperdu de douleur, il s'était terré de longues années à Pemberley, refusant d'en sortir à moins que ce ne fût pour aller régler ses affaires à Londres. Mais son fils Fitzwilliam entrait dans sa dix-huitième année et il était sur le point de partir étudier à Cambridge. Tous deux voulaient passer un dernier été ensemble et c'était l'occasion de faire découvrir la mer à Georgiana. Du haut de ses six ans, cette dernière était emballée par la perspective, épuisant son père et son frère de son babillage tout au long du voyage. Elle avait fait ses premiers pas sur la plage de Brighton par une magnifique journée de juillet 1807 avec le même ravissement teinté d'innocence qu'un enfant de cet âge est si prompt à ressentir. Le père et le fils ne l'avaient pas quittée, presque plus heureux qu'elle de la voir pousser des cris de joie mêlée d'effroi lorsque son frère l'avait soulevée dans les airs au-dessus des vagues tandis qu'elle s'accrochait à lui en riant nerveusement.

« William, je veux marcher dans l'eau ! dit-elle.

- Demande à Père, Georgie, dit son frère en la reposant sur le sable sec, la laissant se précipiter vers John Darcy à quelques pas de là.

- Elle va insister jusqu'à ce que vous disiez oui, Père ! plaida Darcy au nom de sa sœur.

- J'imagine bien. Mais accompagnez-la, Fitzwilliam.

- William ne me lâchera pas, n'est-ce pas ? demanda Georgiana à son grand frère.

- Tu auras trop peur pour ça, la taquina-t-il.

- Non je n'aurai pas peur ! Promis ! »

Elle saisit la main de frère, déterminée et l'entraîna. Le cri de surprise qu'elle poussa au premier contact de l'eau fut sensiblement pareil à celui qu'Elizabeth pousserait, dix ans plus tard. Darcy éclata de rire.

« Je t'avais prévenue.

- Peut-on aller plus loin ?

- Non. Après c'est trop profond, tu ne sais pas nager, et tu vas mouiller tes vêtements. Quand tu seras plus grande, peut-être. »

Mais elle ne l'écoutait déjà plus, ramassant un coquillage rose.

« Regarde, William ! C'est ça un coquillage ?

- Oui… Tiens, écoute ! »

Il le posa près de son oreille et, intriguée, elle s'exclama :

« La mer est dedans aussi ?

- On peut dire ça comme ça ! » dit Darcy en éclatant de rire.


« Es-tu sûr de ne pas vouloir venir ? demanda Elizabeth, arrachant sans le savoir son mari à sa rêverie.

- Certain. Tu vas attraper froid si tu restes trop longtemps. Il est déjà dix-huit heures et l'air commence à se rafraîchir.

- Veux-tu que nous allions à l'auberge ?

- Nous pouvons rester encore un peu de temps sur la plage. Mais tu devrais sortir de l'eau si tu ne veux pas tomber malade. »

Pesant le pour et le contre, Elizabeth finit par le rejoindre à contrecœur, grimaçant en sentant le sable se coller à ses pieds. Ils se promenèrent au bord de l'eau une petite heure, main dans la main. C'était aussi délicieux que Darcy l'avait imaginé. Ils avaient l'impression d'être seuls au monde, perdus entre l'océan et les falaises sauvages de Cornouailles. Mais, poussés par la faim, ils se décidèrent enfin à rejoindre l'auberge où Darcy avait réservé leurs chambres. Après un repas copieux et bienvenu, ils se retirèrent, désireux de retrouver leur solitude au plus tôt. Après s'être préparé pour la nuit, Darcy rejoignit Elizabeth sur leur balcon.

« A quoi rêves-tu ? demanda en l'embrassant sur la tempe.

- Je regardais les étoiles. Je ne les avais jamais aussi bien vues que ce soir, répondit-elle en se blottissant contre lui.

- L'horizon est bien dégagé. Nous aurons sans doute un temps splendide demain.

- Tu as été bien inspiré de demander des chambres qui donnent sur la mer, dit Elizabeth, reportant son regard sur son mari.

- Cela te plaît ?

- Evidemment ! Tu me gâtes beaucoup trop, William… »

Ils se turent quelques minutes, écoutant le bruit des vagues au loin.

« Crois-tu que nous verrons des étoiles filantes ? demanda Elizabeth.

- Je ne sais pas. Je n'en ai jamais vu.

- Jamais ? demanda Elizabeth, étonnée.

- Non. J'ai guetté pendant des années mais sans succès.

- J'en ai vu des dizaines quand je vivais à Longbourn. Mon père adorait m'emmener regarder les étoiles l'été. Il m'a appris le nom de toutes celles qu'il connaissait.

- Tu es incollable sur le sujet alors ?

- Presque ! »

Et elle le lui prouva en nommant toutes celles qu'elle put reconnaître ce soir-là.

« Vous m'impressionnez, Mrs. Darcy, je ne pensais pas que vous étiez si calée.

- Et moi j'étais persuadée que tu connaissais le nom des étoiles. N'as-tu pas appris cela, à Cambridge ?

- J'aurais pu. Mais j'ai choisi d'autres classes que celles d'astronomie.

- Mais il faut absolument que tu voies des étoiles filantes ! Je suis sûre que si nous guettons tous les soirs tu finiras par y arriver !

- Faisais-tu un vœu dès que tu en voyais ?

- Bien sûr. Pourtant je ne suis pas superstitieuse, mais l'idée me plaît.

- Et tes rêves se sont réalisés ?

- Au-delà de mes espérances : je t'ai épousé … » dit-elle en souriant.


Fidèles à leurs habitudes, ils se levèrent presque à l'aurore le lendemain. Elizabeth ne tenait plus en place à l'idée d'aller se baigner et apprendre à nager. L'idée était audacieuse : elle savait que la plupart des gens de la bonne société qui se rendaient à Brighton n'y allaient pas pour se baigner mais plutôt pour bénéficier de l'excellente qualité de l'air et trouver un peu de fraîcheur dont Londres ou d'autres domaines de campagne manquaient cruellement durant les mois d'été.

Mrs. Bennet aurait sans doute été choquée en apprenant que sa fille envisageait d'apprendre à nager mais Elizabeth en avait toujours rêvé. Plus jeune, elle s'était aventurée dans l'étang qui jouxtait les terres de Longbourn, avant de se le voir formellement interdit lorsqu'elle atteignit ses huit ans et qu'il fut jugé inconvenant de la laisser continuer. Désormais mariée, et ayant appris que Darcy lui-même adorait nager, elle comptait bien apprendre à son tour. D'autant plus qu'elle savait que son mari était farouchement attaché au respect de l'étiquette. Si apprendre à nager à son épouse lui avait paru inconvenant, il n'aurait même pas eu l'idée de lui offrir un costume de bain. Qui plus est, il avait précisément choisi la station de Newquay parce qu'elle était très peu fréquentée, ce qui leur offrait une plus grande liberté. Tous ces arguments firent taire ses dernières hésitations.

Ils se rendirent à la plage juste après leur petit déjeuner, rejoignant la cabine de bain où ils se changèrent. Naturellement, le costume de bain que Mrs. Harrington avait confectionné pour Elizabeth recouvrait tout son corps mais il restait confortable. Elle devait découvrir avec surprise que ce n'était plus le cas lorsqu'elle était dans l'eau mais le plaisir de nager l'emportait.

« Es-tu certain que personne ne peut nous voir ? demanda-t-elle en rejoignant son mari qui était déjà au bord de l'eau.

- N'aie crainte, l'endroit est peu fréquenté.

- Est-elle froide ? » demanda Elizabeth en désignant l'eau qui entourait les chevilles de son mari.

Il secoua la tête négativement avant d'avancer dans l'eau jusqu'à la taille. Elizabeth le rejoignit plus timidement, grimaçant au contact de l'eau.

« Tu ne me rejoins pas ? l'appela-t-il après quelques brasses.

- Pas froide, disait-il ! Tu vas me le payer, Fitzwilliam Darcy ! s'exclama-t-elle.

- Je vous croyais téméraire, Mrs. Darcy ! Ne me dis pas qu'un peu d'eau fraîche te fait peur… dit-il avant de rire tout en se rapprochant d'elle.

- Arrière, Mr. Darcy ! »

L'ignorant, il lui prit les mains et la fit avancer jusqu'à ce qu'elle ait de l'eau jusqu'à la taille. Une vague la fit tituber et elle se raccrocha brusquement à ses épaules, le faisant rire encore davantage.

« Je ne sais pas nager, je te rappelle !

- Tu ne risques rien, Lizzie, nous avons pied. Et si tu te détends, tu t'apercevras que tu flottes naturellement. » dit-il en la tenant néanmoins fermement.

Sans la lâcher, il la fit s'allonger sur le dos, lui ordonnant de ne pas bouger. A sa grande surprise, Elizabeth se rendit compte qu'il n'avait pas menti. Les deux heures suivantes filèrent comme l'éclair, et Elizabeth fit des progrès très rapidement après avoir surmonté ses réticences initiales. Elle préféra commencer à apprendre la brasse et apprit vite les mouvements de base. A la fin de leur leçon, elle ne nageait pas encore seule et préférait que son mari la soutienne mais elle avait presque réussi. Ils rentrèrent se changer avant de rejoindre la salle commune de l'auberge pour le déjeuner. Ils firent connaissance avec d'autres clients de l'auberge à cette occasion. Darcy alla nager en début d'après-midi, laissant Elizabeth se reposer sur la plage après cette matinée riche en émotions, et elle en profita pour continuer à faire connaissance avec les autres femmes et leurs enfants.

Les jours qui suivirent devaient s'écouler sensiblement de la même façon. A la fin de la semaine, Elizabeth savait nager parfaitement mais ne s'aventurait jamais loin et toujours en compagnie de Darcy qui avait refusé de la laisser seule. Quant à lui, il allait souvent nager, soit seul soit en compagnie des autres hommes l'après-midi avant de retrouver Elizabeth sur la plage où ils se reposaient, lisant, discutant ou admirant simplement le paysage.

A la demande d'Elizabeth, ils firent du cheval à deux reprises sur la plage. Depuis sa première leçon à Pemberley, elle avait insisté de nombreuses fois pour monter à nouveau et ils avaient déjà eu l'occasion de faire une promenade aux alentours de Pemberley. Darcy était fier de la voir faire des progrès si rapides. Elle avait une très bonne assiette et montait élégamment. Ils profitèrent d'une journée au temps mitigé pour aller jusqu'à Newquay en cheval en le bord de l'eau.

Darcy avait beaucoup voyagé à travers le pays avec ses parents lorsqu'il était plus jeune et ils visitaient toujours beaucoup d'endroits, se documentant sur les régions où ils se rendaient. Il avait conservé cette habitude au cours de son Grand Tour en Europe, manquant de faire perdre patience à Mr. Bingley qui trouvait bien moins attrayante la perspective de visiter des monuments ou des ruines que d'aller à l'opéra ou au théâtre. Darcy fut donc ravi d'apprendre qu'Elizabeth partageait le même intérêt que lui pour l'Histoire et n'était pas ennuyée le moins du monde par sa passion. Elle se montra tout aussi enthousiaste que lui lorsqu'il lui proposa de se rendre jusqu'à Trevena. Fasciné par la légende arthurienne depuis son plus jeune âge, Darcy tenait en effet à aller visiter ce village qui abritait le château de Tintagel. Ce dernier leur plut beaucoup, tant pour la beauté envoûtante de ses ruines que par l'aspect sauvage des falaises qu'il surplombait.


Une semaine après leur arrivée à Newquay, Elizabeth eut le plaisir de recevoir une lettre de Mr. Bennet, qu'elle s'empressa d'ouvrir.

Ma chère fille,

Je suis heureux d'avoir appris par votre dernière lettre que votre santé ainsi que celle de Mr. Darcy sont excellentes. J'espère que votre séjour en Cornouailles vous plaît toujours autant. La description que vous avez faite de votre premier contact avec l'océan m'a plongé dans le ravissement et m'a rappelé mon premier séjour dans le Devonshire, bien avant votre naissance, et dont je garde un excellent souvenir. Je ne peux que déplorer de ne pas avoir eu l'occasion de vous faire découvrir ce spectacle à vos sœurs et vous lorsque vous viviez encore à Longbourn. Fort heureusement, Mr. Darcy a réparé cette erreur. J'ai été surpris d'apprendre que vous saviez désormais nager, mais au fond, cela vous ressemble bien, intrépide Lizzie ! Je me souviens encore de vos escapades lorsque vous étiez enfant, qui jetaient votre mère dans le plus grand effroi. Vous avez finalement réussi à apprendre à nager !

Longbourn se porte bien. Votre mère m'a demandé de vous transmettre son affection. Elle déplore comme toujours que votre mari et vous ne projetiez pas de venir nous rendre visite prochainement. Mary et Kitty vont bien également ; Mary passe ses journées sur son piano, je crains qu'elle ne finisse par venir à bout de mes pauvres oreilles. Quant à Kitty, elle s'assagit quelque peu ce qui me soulage d'un grand poids. Comme Jane et vous le pressentiez, l'absence de Lydia lui fait le plus grand bien. Espérons que le temps contribuera à lui apporter un peu de cette réserve et de ce bon sens qui lui faisaient si cruellement défaut. Après tout, elle a toutes les qualités pour devenir une jeune femme charmante.

Quant à cette chère Jane, les nouvelles sont excellentes. Mr. Bingley et elle nous ont annoncé la semaine passée qu'ils sont sur le point d'acheter Ellsworth Hall. J'ai cru comprendre que leur future résidence est située à vingt miles à peine de Pemberley. J'imagine que Jane et vous devez être très impatientes de vivre bientôt si proches l'une de l'autre. Pour ma part, bien que je me réjouisse de vous voir vous rapprocher, je vais regretter la présence de Jane. Son calme et sa douceur me mettaient du baume au cœur depuis votre départ. Et, entre nous, voir Mrs. Bennet passer tous ces après-midis ou presque à Netherfield n'était pas pour me déplaire ! Enfin, les bonnes choses ont une fin je suppose…

Pauvre Jane, je crains qu'elle n'ait été très éprouvée en voyant votre mère réagir si mal à l'annonce de la nouvelle. Elle culpabilise beaucoup. J'ai essayé de la rassurer tant bien que mal. Heureusement je suis sûr que l'affectueuse présence de Mr. Bingley à ses côtés est la plus grande des consolations et qu'elle oubliera toutes les paroles désagréables de sa mère lorsqu'elle sera installée dans le Derbyshire non loin de vous.

J'ai reçu récemment une lettre de Mr. Collins. Il semble se porter mieux que jamais. Charlotte et lui envisagent de venir en visite à Lucas Lodge peu après la naissance de leur premier enfant qui devrait avoir lieu incessamment sous peu. Quoi qu'il en soit, il nous a fait part des dernières nouvelles du Kent. J'ai pensé à Mr. Darcy et vous, ma chère Lizzie. Bien que cela ne me regarde en rien, je préfère que vous appreniez par ma voix plutôt que par une autre que cette chère Lady Catherine entre paraît-il toujours dans la plus noire fureur à l'énoncé de votre nom. Elle ne semble toujours pas disposée à accepter l'idée que Mr. Darcy ait été assez intelligent pour vous épouser !

Laissez cela, ma chère enfant et ne vous en préoccupez pas davantage, je vous en conjure ! Toutes les lettres que vous avez eu la gentillesse et la patience de me faire parvenir depuis votre premier jour à Pemberley me confortent dans l'idée que votre mariage est heureux et cela me réchauffe le cœur. Mr. Darcy et vous êtes dignes l'un de l'autre, quoi qu'en dise Lady Catherine. J'ignore si elle reviendra un jour à de meilleurs sentiments mais cela ne doit pas troubler votre bonheur.

J'espère que la fin de votre séjour à Newquay sera agréable. Portez-vous bien, mon enfant et soyez assurée de toute mon affection. Soyez aimable de transmettre mes amitiés à Mr. Darcy.

Je demeure, chère Lizzie,

Votre père affectionné.

« Jane et Mr. Bingley ont annoncé à mes parents qu'ils viennent s'installer à Ellsworth en décembre. » dit Elizabeth à Darcy après avoir terminé la lecture de sa lettre.

Eprouvés par la chaleur, tous deux se reposaient à l'ombre sur la plage. Un employé de l'auberge leur avait apporté leur courrier qu'ils lisaient tranquillement, se laissant bercer par le bruit des vagues.

« Vraiment ? Ta mère a-t-elle bien pris la nouvelle ?

- Apparemment non… Pauvre Jane, elle doit être dans tous ses états.

- Il faut sans doute un peu de temps à ta mère pour qu'elle se fasse à cette idée.

- Oui. Elle finira bien par admettre que cela rend Jane et Mr. Bingley très heureux. Que dit Georgiana de ton côté ?

- Elle va bien. Les Matlock sont en parfaite santé. Ils voient beaucoup de leurs connaissances. Elle semble beaucoup s'amuser…

- Mais ? demanda Elizabeth en entendant le ton teinté d'inquiétude qu'avait soudainement adopté son mari.

- Elle a apparemment fait de nouvelles rencontres.

- Et elle t'a parlé d'un jeune homme plus que d'un autre ? demanda Elizabeth en haussant un sourcil.

- Oui.

- Serais-tu déjà en train de te torturer pour savoir s'il va la demander en mariage dans les mois qui vont suivre ? » le taquina-t-elle.

Voyant qu'il ne se déridait pas, elle posa les lettres qu'elle tenait, et prit sa main.

« Comment s'appelle-t-il ?

- Jonathan Cooper.

- Le connais-tu ?

- Lui personnellement non. Mais je connais très bien sa famille. Je fais parfois affaire avec son père. Ils vivent à Londres la plus grande partie de l'année.

- Tu désapprouves cette relation ?

- Connaissant le père, je suppose que l'on peut faire confiance au fils. Mais là n'est pas le problème…

- Quel est-il alors ?

- Je ne veux pas qu'elle s'emballe trop rapidement.

- Qu'a-t-elle dit exactement ?

- Qu'elle l'a rencontré plusieurs fois. Et qu'elle le trouve charmant et plein d'humour, dit Darcy en grimaçant.

- Il n'y pas de quoi en tirer des conclusions si hâtives. Cela ne veut pas dire qu'elle est tombée amoureuse. Elle va bientôt avoir dix-sept ans, il est normal qu'elle apprécie de rencontrer du monde. Et qu'elle trouve certains jeunes gens de son âge agréables.

- La dernière fois que ça lui est arrivé cela s'est très mal terminé ! Je n'aurais jamais dû la laisser y aller…

- William, tu es injuste. N'as-tu donc pas confiance en ton oncle et ta tante ?

- Bien sûr que si, admit-il.

- Ils veillent sur elle, donc tu n'as rien à craindre. Sans compter que Georgiana est une jeune fille intelligente.

- Elle a été trompée par Wickham.

- Justement. Cet épisode aura au moins eu le mérite de lui ouvrir les yeux pour qu'elle cesse de croire que les gens ne sont animés que de bonnes intentions. Elle ne s'engagera plus aussi facilement, William.

- Tu n'étais pas à ses côtés avec Ramsgate, s'entêta-t-il.

- Non, mais j'ai parlé de tout cela avec Georgiana, rétorqua Elizabeth. Elle a partagé avec moi ses sentiments à ce sujet, peut-être même davantage qu'avec toi parce que je suis une femme. Elle a mûri, William. Fais-lui confiance. De toute façon, elle n'est pas seule. »

Son mari ne répondit rien, perdu dans ses pensées, le regard au loin.

« Qu'est-ce qui te dérange le plus ? demanda son épouse. Qu'elle passe d'agréables moments en compagnie d'un jeune homme de son âge dont, soit dit en passant, elle n'est sans doute pas éprise, ou qu'elle admire un autre homme que toi ?

- C'est ridicule…

- Vraiment, William ?

- Elle ne m'admire pas, je suis son frère.

- Précisément. Vous avez été votre seule famille pendant si longtemps ! Tu es son aîné et son cotuteur… Elle te fait confiance, ton avis et l'opinion que tu as d'elle sont ce qui compte le plus à ses yeux. Mais il est inévitable qu'elle grandisse et s'intéresse à d'autres personnes que sa famille, ne crois-tu pas ?

- Bien sûr.

- Avoue-le, tu apprécies cette position privilégiée qu'elle t'a accordée dans sa vie.

- Elle est si jeune encore.

- Mais elle grandit. Je conçois très bien que ce ne soit pas évident. Tu as l'impression qu'elle va t'échapper bientôt. Mais je sais que tu ne veux que le meilleur pour elle. Ne crois-tu pas qu'elle mérite de rencontrer quelqu'un de bien et d'être aimée autant que nous nous aimons ? »

Darcy resta songeur de longues minutes.

« Quand êtes-vous devenue si sage, Mrs. Darcy ? dit-il enfin en la regardant.

- Depuis que j'ai vu mon père partagé entre la joie de me savoir heureuse à tes côtés, et la tristesse de me voir partir de Longbourn. Cela dit, tu n'en es pas encore là avec Georgiana. Même s'il s'avère qu'elle soit amoureuse de ce Mr. Cooper, elle ne fera rien sans te consulter. Elle a une confiance aveugle en toi ! Aie donc confiance en elle aussi.

- Je lui fais confiance. Mais je ne supporte pas l'idée qu'il puisse vous arriver quelque chose, à elle ou à toi.

- Je sais. Mais rassure-toi : même quand elle sera mariée, tu m'auras toujours à tes côtés pour jouer au chevalier servant. » dit-elle avant de l'embrasser tendrement sur la joue, clôturant ainsi leur discussion, heureuse d'avoir rendu le sourire à son mari.


Les Darcy entamèrent la troisième semaine de leur séjour à Newquay. Malgré les précautions dont l'entourait Darcy, Elizabeth avait pris quelques couleurs en passant des heures sur la plage, bien qu'abritée par son ombrelle. Elle adorait contempler l'océan des heures durant, et elle resplendissait de santé, se délectant de l'air marin. Darcy se sentait lui aussi en excellente forme. Il nageait une heure par jour et se baignait tous les matins avec Elizabeth. Tous deux passaient généralement leurs après-midis à lire sur la plage et rentraient de bonne heure pour dîner et terminaient la journée en se promenant une dernière fois au bord de l'eau avant d'aller se coucher.

Cinq jours avant leur départ, Elizabeth rejoignit Darcy sur leur balcon. Elle s'arrêta sur le seuil pour admirer son mari. Comme tous les soirs depuis leur arrivée, il contemplait les étoiles qui brillaient au-dessus d'eux.

« Guettes-tu encore une étoile filante ? demanda-t-elle.

- Je ne désespère pas. Encore que je ne vois vraiment pas quel vœu je pourrai faire étant donné que je suis comblé depuis le jour de notre mariage. » dit-il en lui tendant les mains.

Elle rejoignit ses bras.

« Nous avons reçu des lettres.

- Vraiment ?

- Oui. Oncle George et ton homme de loi à Londres, dit-elle en lui tendant les missives.

- Et toi ? Jane ? demanda-t-il en reconnaissant l'écriture.

- Oui. »

Ils lurent tout d'abord la lettre de Lord Matlock qui annonçait que leur séjour à Bath était toujours aussi agréable et qu'ils croisaient nombre de connaissances que Darcy et les Matlock avaient en commun. Il narrait aussi quelques anecdotes savoureuses qui firent sourire Elizabeth. Puis elle se plongea dans la lettre de Jane tandis que Darcy ouvrait avec lassitude celle de son homme de loi.

Très chère Lizzie,

Quelle chance tu as de séjourner au bord de la mer ! Comme tu dois très certainement t'en souvenir, c'est un rêve que je caresse depuis des années. Charles m'a proposé de m'emmener prendre les eaux l'été prochain. J'ignore où il projette de m'emmener mais, tu t'en doutes, je suis impatiente de découvrir l'océan. Tu semblais si transportée en me décrivant ce spectacle que j'ai fort envie de te rejoindre à l'instant !

En revanche, je suis glacée d'effroi en pensant que tu as appris à nager… Je m'étonne que Mr. Darcy t'ait encouragée à le faire. N'est-ce pas contre-nature et dangereux ? Et j'ai souvent entendu dire que l'eau est glaciale ! Ne crains-tu pas de tomber malade ? Tu es toujours aussi téméraire, Lizzie. Ce genre d'aventures ne t'a jamais rebutée. Même quand nous étions enfants tu n'hésitais jamais à te lancer à l'assaut des arbres les plus hauts et tu réclamais qu'on t'apprenne à nager et monter à cheval.

Je suis heureuse de voir que tu as réalisé ces rêves-là. Mais je t'en prie, chère Elizabeth, sois prudente. Fie-toi aux conseils de Mr. Darcy, il est bien plus raisonnable que toi ! J'espère en tout cas que votre séjour vous a bien reposés. J'ai toujours entendu dire que l'air de la mer est très vivifiant et excellent pour la santé.

Comme Père a dû t'en parler dans sa dernière lettre, Charles et moi avons annoncé à notre famille que nous comptons nous installer à Ellsworth dès le mois de décembre. Mary semble avoir accueilli la nouvelle avec indifférence. Kitty a été quant à elle très déçue de nous voir quitter Netherfield. Elle espérait que nous resterions définitivement en Hertfordshire ou tout du moins à Londres. J'aime beaucoup Londres mais je ne me sens pas la force d'y vivre toute l'année durant. Y séjourner quelques mois durant la Saison sera bien suffisant. Je sais que tu me comprends et que tu partages mon opinion.

D'autant que le Derbyshire est si agréable à vivre ! Je vous approuve tout à fait, Mr. Darcy et toi, de préférer y séjourner autant que possible. Pour en revenir à Kitty, j'espère qu'elle se remettra bien vite de sa déception. Je l'ai déjà invitée à venir séjourner à Ellsworth dès janvier si elle le souhaite. Je suppose que convaincre Père sera chose aisée.

Mais cela a été bien plus difficile avec Mère… Elle a fait une scène affreuse. Je sais que nous voir toutes partir doit être très douloureux pour elle, mais c'est notre devoir de femmes de suivre nos maris. Et j'ai souhaité de toutes mes forces que mon rêve de venir s'installer près de toi se réalise, je ne le nie pas. Mon séjour à Pemberley n'a fait qu'achever de me convaincre.

Mais Mère a refusé d'entendre raison. Elle m'a accusée de manquer de cœur en l'abandonnant ainsi. Elle a même dit que Charles ne pensait qu'à lui en m'entraînant dans le Derbyshire. C'était terrible. J'étais mortifiée. Tu sais à quel point je déteste ce genre de scènes. La culpabilité est revenue me ronger et même Charles a eu du mal à me faire revenir à de meilleurs sentiments. Je ne devrais sans doute pas juger Mère, mais j'aimerais parfois qu'elle fasse preuve de davantage de tact et qu'elle pense aux sentiments des autres avant de s'emporter comme elle le fait.

Père a tenté de me rassurer et je lui en suis doublement reconnaissante car je sais que notre décision l'attriste. Il semble avoir également raisonné Mère car le lendemain du jour où nous sommes allés lui annoncer la nouvelle, elle est venue nous rendre visite à Netherfield pour nous présenter ses excuses. Elle m'a peinée, Lizzie. Je sais qu'elle souffre réellement de me voir partir. Mais que faire ? Je sais au fond de moi que Charles et moi préférons partir et que nous serons très heureux dans notre nouvelle demeure. J'espère très sincèrement que Mère se remettra rapidement de sa déception. Après tout, elle pourra venir nous rendre visite à Ellsworth ou à Londres, ce ne sont pas des adieux définitifs.

Elle parle très souvent de toi. Je ne sens que trop bien à quel point elle ne comprend pas que nous ayons toutes deux fait des mariages d'amour. Toi surtout. Mr. Darcy nous a si longtemps laissés perplexes ! Qui aurait cru qu'il nourrissait des sentiments si tendres à ton égard ? Je m'en suis aperçue pendant vos fiançailles et ai eu le bonheur d'en avoir la confirmation durant mon séjour chez vous. Tu sembles si heureuse, ma chère sœur ! Mes vœux sont comblés.

Mais Mère, elle se plaint très souvent de ne pas avoir de tes nouvelles. Je sais pourtant que tu lui écris chaque semaine, tout comme à Père. Pour atténuer sa déception, je me suis permis de songer à quelque chose. Nous souhaiterions tous que Mr. Darcy et toi veniez séjourner quelques jours, sinon quelques semaines, en Hertfordshire. Charles et moi serons ravis de vous accueillir à Netherfield et Miss Darcy serait naturellement la bienvenue. Veux-tu bien y songer, et faire part de notre invitation à Mr. Darcy ?

Caroline séjourne actuellement dans le Sussex chez des amis. Elle est très étrange depuis notre retour du Derbyshire. Elle semble fuir notre compagnie et même la société en général. Cela ne lui ressemble guère. Charles n'a pas cherché à savoir ce qui la tourmente et l'a encouragée à aller s'amuser avec ses amis. J'ignore à quelle date elle projette de rentrer. Sans doute voudra-t-elle aller à Londres dès octobre. J'ignore toujours si elle m'apprécie ou non. Je crains qu'elle n'approuve guère Charles de m'avoir épousée.

C'est si difficile, Lizzie, de ne pas s'entendre avec la famille de celui qu'on aime ! Et comme je suis heureuse pour toi de savoir que Lord et Lady Matlock et leurs fils t'ont si bien accueillie. Ce sont des gens charmants et tu es vraiment chanceuse de les avoir rencontrés.

Mais au fond, l'essentiel n'est-il pas que Charles et moi nous aimions ? Néanmoins je ne peux m'empêcher de penser que ma vie serait plus simple si je parvenais à apprécier ses sœurs et vice versa. Néanmoins, je ne veux pas t'inquiéter. Je suis heureuse comme au premier jour de mon mariage : Charles est un être merveilleux et la vie à ses côtés est très douce.

J'arrête là ma lettre, Lizzie. J'espère que je n'ai pas été trop longue et que les nouvelles du Hertfordshire ont satisfait ta curiosité. Je te souhaite une excellente fin de séjour à Newquay. Charles et moi transmettons toutes nos amitiés à Mr. Darcy. Pour ma part, je te serre contre mon cœur, ma chère Elizabeth, et t'envoie mes pensées les plus affectueuses.

Ta sœur attentionnée,

Jane Bingley.

« Comment vont les Bingley ? demanda Darcy en voyant qu'elle avait terminé de lire la correspondance de sa sœur.

- Ma mère a fait une scène affreuse en apprenant qu'ils vont déménager en décembre. Bien entendu Jane est rongée par la culpabilité. Elle s'efforce de le cacher et de paraître enjouée, mais je la connais suffisamment pour savoir qu'elle s'en veut d'imposer cela à mes parents.

- Ta mère savait pourtant qu'ils ne projetaient pas de s'installer définitivement dans le Hertfordshire.

- Oui, mais tu la connais… Je vais écrire à Jane dès demain pour tenter de la rassurer. A propos, Mr. Bingley et Jane te transmettent leurs amitiés.

- Pourras-tu les saluer de ma part ?

- Bien sûr. Mais ce n'est pas tout : ils nous invitent à séjourner à Netherfield quelques semaines avant qu'ils ne déménagent. Qu'en dis-tu ? demanda-t-elle.

- J'en dis que cela ne m'étonnerait guère que mon adorable épouse brûle d'envie d'accepter et de retourner dans son comté natal… dit-il en lui prenant le menton pour l'embrasser.

- Es-tu d'accord ?

- Je t'ai promis que nous retournerions en Hertfordshire au cours des mois qui suivront. Je ne vois aucun inconvénient à le faire en octobre ou en novembre.

- Puis-je confirmer notre venue à Jane alors ?

- Bien sûr.

- Quelles nouvelles de ton côté ? Rien de grave, j'espère ? Je t'ai entendu soupirer, dit-elle.

- Rien de grave, mais désagréable tout de même. Je crains que nous ne devions séjourner à Londres quelques jours avant de retourner à Pemberley.

- Y a-t-il un problème ?

- Une question assez épineuse pour que je doive m'en occuper personnellement. J'en profiterai pour régler de nombreuses affaires que j'ai laissées en suspens et que je ne peux pas traiter depuis Pemberley. Je suis désolé, Elizabeth. Cela nous contraint à écourter notre séjour ici, or je sais combien tu t'y plais.

- Ne t'en fais pas. Nous avions prévu de rester trois semaines et nous l'avons fait. Cela ne me dérange pas d'aller à Londres. Tant que je ne suis pas séparée de toi tout me convient.

- Tu es sûre que tu n'es pas déçue ?

- Comment pourrais-je l'être ? Nous avons passé un excellent séjour. Quelques jours de plus ou de moins ne changeront pas grand-chose. Et nous avons la vie devant nous pour revenir ! Quand partons-nous ?

- Dans deux jours si tu le veux bien ?

- Si tu penses que c'est urgent nous pouvons même partir demain.

- Non… Dans deux jours c'est parfait.

- Je pose juste une condition ! dit Elizabeth en souriant.

- Que complotes-tu encore ?

- J'aimerais aller voir un dernier coucher de soleil sur la mer.

- Je devrais pouvoir accéder à une requête aussi raisonnable ! » dit-il, amusé.

Fidèle à sa promesse, Darcy entraîna donc Elizabeth sur la plage en fin de journée le surlendemain. Le ciel commençait tout juste à prendre des teintes fauves lorsqu'ils arrivèrent sur la plage. Ils savourèrent le spectacle en silence, admirant les tons rouges, oranges, violets, rosés à qui même la palette du plus habile des peintres ne pourrait rendre justice. C'était à la fois paisible et féérique. Longtemps après, lorsque le soleil eut disparu, Elizabeth se tourna et plongea son regard dans celui de Darcy, sans mot dire et ce qu'elle lut dans les yeux de son mari lui parut plus beau et plus magique encore. Il l'embrassa avant de la serrer davantage contre lui. C'est ainsi qu'ils conclurent leur séjour à Newquay, dont ils devaient garder un souvenir ébloui.