Chapitre 15: I will make thee beds of roses


Londres avait toujours fasciné Elizabeth. Bien que préférant vivre à la campagne, elle avait beaucoup apprécié les quelques courts séjours qu'elle avait passés chez les Gardiner avant son mariage. Londres en 1817 était une ville en pleine mutation. Avec son million d'habitants, elle était sans conteste la plus grande ville du monde. Le futur George IV, fils de George III, assurait la Régence depuis 1811, date à laquelle son père avait été officiellement déclaré dément et inapte à rester sur le trône du pays. Son arrivée au pouvoir avait considérablement modifié les mentalités et la capitale car il s'attachait, entre autres, à encourager les arts et les sciences.

Sous son impulsion, la Guerre d'Indépendance des Etats-Unis et les guerres napoléoniennes ne furent bientôt plus que des mauvais souvenirs. Londres renouait avec son dynamisme et les arts et l'économie redevenaient florissants, accueillant sans cesse de nouveaux habitants. Des foules de migrants de toutes classes et toutes nationalités semblaient converger vers la ville. De nouveaux districts et quartiers se créaient. Eparpillés à travers la ville, les quartiers résidentiels, le plus souvent délimités par des parcs et des squares, étaient des havres de paix dans la turbulence et le brouhaha citadins.

Mayfair et Kensington, tous deux jouxtant Hyde Park, étaient les plus huppés et les plus convoités de tout Londres. Chacune de leurs rues se vantait d'avoir des jardins splendides et des demeures rivalisant d'opulence et de grandeur. Mais Grosvenor Square à Mayfair était plus distingué encore. L'un des innombrables ancêtres de Darcy avait été ami avec Sir Grosvenor, lequel avait obtenu l'autorisation royale de développer Grosvenor Square et les rues adjacentes en 1710. Le quartier qui en émergea devint rapidement le favori de la haute aristocratie anglaise. Les Darcy, grâce à leur amitié avec Sir Grosvenor, furent l'une des premières familles à faire construire leur résidence londonienne donnant directement sur Grosvenor Square.

Elizabeth se découvrit très émue en revenant à Darcy House où elle avait séjourné pour sa toute première nuit après son mariage. Les quelques heures qu'elle y avait passées restaient un souvenir ébloui et chéri dans sa mémoire, et ce fut avec un sourire presque rêveur qu'elle posa le pied sur le perron de Darcy House en fin de matinée. Sa joie fut de courte durée car, après s'être changé rapidement, Darcy la quitta à regret. Légèrement fatiguée du voyage, Elizabeth sonna Emma. Après avoir retiré sa tenue de voyage et revêtu une confortable robe d'intérieur, Elizabeth fit envoyer un message à Mrs. Gardiner qu'il lui tardait de revoir. Puis elle écrivit à Georgiana qui devait les rejoindre à Londres deux semaines plus tard, accompagnée des Matlock.

Songeant justement à sa belle-sœur, elle descendit dans le grand salon et s'installa au piano pour faire des gammes. Depuis son installation à Pemberley, elle avait pris de nombreuses leçons avec Georgiana et avait déjà fait de nets progrès. Elle y prenait même de plus en plus de plaisir et songeait sérieusement à prendre des leçons avec le maître de Georgiana. Darcy le lui avait proposé à plusieurs reprises mais elle n'en avait guère le temps, toute occupée à commencer à maîtriser la gestion de Pemberley.

En fin d'après-midi, elle eut la joie d'entendre le majordome de Darcy House annoncer l'arrivée de Mrs. Gardiner, qu'elle s'empressa, à la stupéfaction de Mrs. Wilson, d'aller accueillir elle-même dans le hall principal, contrairement à la stricte étiquette qui régissait la demeure et aurait voulu qu'elle restât dans son salon privé en attendant l'entrée de sa visiteuse. Les deux femmes s'étreignirent avec effusion, car elles ne s'étaient pas revues depuis le mariage d'Elizabeth, avant d'entrer dans le salon où Elizabeth offrit une tasse de thé à sa tante.

« Ma chère enfant ! Si vous saviez combien je suis heureuse de vous voir ! Votre billet a été une surprise complète, j'étais loin de me douter que Mr. Darcy et vous projetiez de séjourner quelques temps à Londres !

- Nous l'ignorions aussi. Mr. Darcy pensait que nous pourrions rester à Newquay jusqu'en septembre et rentrer directement à Pemberley mais il avait des affaires à régler ici. Il est d'ailleurs absent pour le moment mais je suis sûre qu'il sera ravi de vous revoir.

- En tout cas c'était une excellente surprise ! Maintenant, Lizzie, dites-moi tout sur votre nouvelle vie. Vous semblez toujours si enthousiaste dans vos lettres !

- A vrai dire, je sais bien que la perfection n'est pas de ce monde, mais ma vie à Pemberley s'en approche de très près ! Le Derbyshire est une région magnifique. Quant à Pemberley… vous l'avez visité, vous devez savoir qu'on ne peut qu'y être heureux !

- Cela doit être fort impressionnant au début…

- Oui… Mais c'est si beau et si chaleureux ! C'est un véritable havre de paix. Même si j'ai adoré mon séjour à Newquay et que je sens que je vais me plaire ici, Pemberley me manque. Quant à ma vie avec mon mari et Georgiana… Vous aviez raison, ma tante, de dire que Mr. Darcy et moi avons des tempéraments faits pour s'entendre. Il a beaucoup changé depuis nos fiançailles, et même depuis notre mariage.

- A-t-il changé ou s'ouvre-t-il davantage et laisse voir des facettes de sa personnalité qu'il préfère cacher aux autres personnes ? nuança Mrs. Gardiner.

- Je ne saurais le dire. Sans doute un peu les deux. En tout cas il est le meilleur des époux. Et un frère merveilleux. Je suis si émue de le voir aussi proche de Georgiana, moi qui n'aie que des sœurs.

- Je suppose que vous vous entendez bien avec Miss Darcy également ?

- Nous sommes devenues très complices. J'ai accueilli son affection avec un grand soulagement mais aussi avec reconnaissance. Je redoutais tant l'absence de Jane ! Mais Georgiana a su la remplacer à sa façon. Elle a beau être très jeune, elle est extrêmement mature, très cultivée et très enjouée.

- Réussit-elle à faire de vous une pianiste accomplie ?

- Le chemin sera long ! Mais elle m'a fait découvrir le plaisir de jouer sans avoir beaucoup de technique pour autant.

- Qui l'eût cru ? Vous qui n'avez jamais été patiente et assidue…

- Oui, Jane me taquinait sans cesse à ce sujet !

- En parlant de Jane, j'ai appris la nouvelle de leur prochaine installation dans le Derbyshire !

- Ils sont en effet sur le point d'acheter Ellsworth Hall. C'est à moins d'une heure de route de Pemberley, nous sommes toutes les deux comblées !

- Et cela permettra à Mr. Bingley et Mr. Darcy de se rapprocher. En revanche, j'ai reçu une lettre de votre mère… Elle semble anéantie.

- Oui, Père m'en a parlé dans sa dernière lettre. Je crains que Jane n'ait très mal vécu ses reproches. Et pourtant… Mère savait depuis leurs fiançailles qu'ils ne projetaient pas de rester dans le Hertfordshire. J'espère qu'elle ne va trop ternir la joie de Jane et Mr. Bingley de réaliser leur souhait le plus cher.

- Ils oublieront tous ses reproches lorsqu'ils seront installés, n'ayez crainte. Etes-vous seule à Darcy House en ce moment ?

- Mr. Darcy a dû sortir pour ses affaires et devrait rentrer pour le dîner. Quant à Miss Darcy, elle séjourne à Bath avec Lord et Lady Matlock.

- Ces gens si charmants dont vous me parliez dans vos lettres ?

- Oui, mon oncle et ma tante par alliance. Ils sont revenus des Indes en mai. Je m'entends très bien avec eux. Mr. Darcy et Georgiana leur sont très attachés. Et je suis heureuse d'avoir eu le bonheur de leur plaire.

- Heureusement qu'ils ont su faire preuve de plus de discernement que Lady Catherine ! J'espère que cette sombre histoire s'est arrangée ?

- Je crains que non… J'ignore même si Mr. Darcy continue à correspondre avec elle. Il refuse d'aborder le sujet et entre dans une colère noire dès que je prononce le nom de sa tante. Mais cela me peine de savoir que par ma faute il ne peut plus voir sa cousine qu'il apprécie beaucoup.

- Vous n'êtes pas à blâmer, Lizzie ! La seule responsable de cette situation déplorable est Lady Catherine : si elle n'avait pas réagi d'une manière aussi obstinée et irrespectueuse envers vous, Mr. Darcy et elle seraient encore en bons termes. Je suis sûre que votre mari a déjà dû vous dire cela ?

- Bien sûr. Mais je n'aborde que rarement le sujet. Je sais uniquement qu'il a reçu une lettre d'elle lorsque nous étions fiancés et que cela l'a rendu furieux. Il n'a jamais voulu me révéler son contenu mais je n'imagine que trop que Lady Catherine devait y énumérer mes nombreux défauts ! dit Elizabeth en souriant. Je ne peux qu'espérer qu'elle reviendra à de meilleurs sentiments un jour. Mais assez parlé de moi ! Que devenez-vous, ma chère tante ? »

Les deux femmes passèrent l'heure suivante à échanger des nouvelles de leurs connaissances et leurs projets. Leur bonne humeur naturelle et leur vivacité d'esprit leur avaient toujours permis de bien s'entendre. Elles passèrent donc un excellent moment et projetèrent d'ores et déjà de se revoir le lendemain et à plusieurs reprises au cours des jours que les Darcy devaient passer à Londres. Vers dix-huit heures trente, Mrs. Gardiner prit congé et Elizabeth la raccompagna dans le foyer.

« Mon oncle et vous avez-vous déjà un engagement pour demain soir ?

- Pas le moins du monde !

- Alors je serais ravie si vous acceptiez de venir dîner.

- Mais avec plaisir.

- Rentrez bien, ma tante, et embrassez mon oncle pour moi !

- Je n'y manquerai pas. Transmettez mes salutations à Mr. Darcy. »

Darcy rentra tard ce soir-là, ayant fait porter un message à Elizabeth pour qu'elle ne l'attende pas pour le dîner. Elle se préparait déjà pour la nuit dans sa chambre lorsqu'il passa le seuil de Darcy House. Il la rejoignit alors qu'elle se brossait les cheveux et, fidèle à son habitude, il lui prit la brosse des mains. Mais avant qu'il puisse s'en servir, Elizabeth s'était déjà retournée pour se blottir contre lui, passant ses bras autour de son cou.

« Je suis désolé de rentrer si tard… je t'avais promis d'être de retour pour le dîner… dit-il, contrit.

- Ne t'inquiète pas pour cela. As-tu dîné ?

- Chez Mr. Daniels.

- Je suppose que la situation est plus compliquée que tu ne le pensais ?

- Plus que je ne le craignais, en effet. Je crois que nous allons devoir rester à Londres un peu plus longtemps que prévu. Cela ne te dérange pas ?

- Bien sûr que non. Georgiana était justement déçue de ne pas pouvoir rester ici plus longtemps, elle me l'a dit dans sa dernière lettre. Je suis sûre que cela lui fera plaisir. Quant à moi, je pourrai passer plus de temps avec ma tante. Je l'ai reçue cet après-midi.

- Comment va-t-elle ?

- A merveille. A propos, je les ai invités à venir dîner demain soir, j'espère que cela ne te dérange pas ? »

Avec un étonnement teinté d'amusement, Darcy esquissa un sourire presque incrédule.

« Après cinq mois de mariage, que faut-il que je fasse pour que tu aies enfin le sentiment que tu es ici chez toi ?

- Je n'ai passé que quelques heures à Darcy House, se défendit Elizabeth.

- Mon ange, tu invites qui bon te semble. Qui plus est, tu sais que j'apprécie beaucoup les Gardiner. Je me réjouis de les revoir demain.

- Pourras-tu te joindre à nous ?

- Je m'arrangerai, ne t'inquiète pas. Alors, as-tu terminé de faire le tour du propriétaire ?

- Il a bien fallu, car tu n'avais pas pris cette responsabilité très à cœur la dernière fois que nous sommes venus ! le taquina Elizabeth.

- J'avais d'autres… considérations en tête, éluda Darcy avec un sourire.

- Pour répondre à ta question : oui, j'ai tout visité. J'avais oublié à quel point les salles de réception sont grandes.

- Elles sont pourtant bien plus petites qu'à Pemberley.

- Compare ce qui est comparable ! dit Elizabeth en souriant.

- Dans tous les cas, elles n'ont pas servi depuis des années.

- Tu n'as jamais donné de réception à Londres ? s'étonna-t-elle.

- Tout seul ? Grands dieux non ! Je n'allais pas encourager toutes les jeunes filles à marier du pays à venir me faire la cour jusque chez moi ! Il n'y a pas eu de bal à Pemberley ou Darcy House depuis la mort de ma mère. Et même avant cela, il n'y en avait plus, car elle était très faible les dernières années. Je ne crois pas avoir vu mes parents donner une réception à Pemberley depuis mes dix ans.

- Les gens s'attendent-ils à ce que nous en donnions une ?

- Ce que les gens attendent m'est complètement égal. Si tu veux en donner une ou même plusieurs, tu auras ma bénédiction… Cette décision est laissée à la discrétion de la maîtresse de maison.

- Je sais très bien que cela fait partie de tes devoirs et donc des miens.

- J'ai passé les dix dernières années à fuir autant que possible la bonne société londonienne. Je suis un peu plus tranquille depuis notre mariage, et pour cause ! Mais je continue à préférer le calme et la solitude de Pemberley. Mais je suppose que cela ne répond qu'en partie à ta question ? »

Elizabeth hocha imperceptiblement la tête, appuyant son front contre celui de Darcy, ayant toujours les bras autour de son cou.

« Cela fait en effet partie de nos devoirs de recevoir en grande pompe à Darcy House et à Pemberley une fois l'an, surtout tant d'années après la mort de ma mère. Lorsque la Saison va commencer, tout Londres va vouloir te connaître, et crois-moi, même si tu aimes voir du monde, tu finiras toi aussi par trouver cela pesant. Pour en revenir à tes « devoirs », ma chère Mrs. Darcy, organiser un bal serait le meilleur moyen pour toi de faire taire les rumeurs au sujet de notre mariage, et satisfaire toutes les curiosités. Mais je ne t'en tiendrai rigueur si tu décides de ne pas le faire.

- Mais tes relations si.

- Peut-être, mais quelle importance ?

- De toute façon, nous avons encore le temps d'y penser avant la Saison ?

- Pour Londres, oui.

- Et Pemberley ? demanda Elizabeth en haussant un sourcil.

- Tu n'es pas sans savoir que le Bal Masqué que les Matlock donnent tous les ans est l'une des réceptions les plus attendues de tout le Derbyshire… Il y en a une autre. Ma mère, et ma grand-mère avant elle, organisaient chaque année un bal au mois de novembre.

- Mrs. Reynolds m'en a un peu parlé.

- C'est à toi de voir.

- Je ne m'occupe peut-être pas encore assez bien de Pemberley pour organiser ce genre d'événements, ne crois-tu pas ?

- Je crois surtout que tu te sous-estimes, ma Lizzie. Si tu décides de le faire cette année, je suis persuadé que tout sera parfait. En attendant, je vais aller me coucher car j'ai eu une dure journée. »

Il lui tendit la main et tous deux se dirigèrent vers leur chambre.


Le dîner avec les Gardiner fut une réussite. Tous passèrent une excellente soirée. Darcy avait toujours apprécié son oncle et sa tante par alliance pour leur gentillesse simple et sincère et leur esprit vif. Mrs. Gardiner était selon lui une femme pleine de bon sens et il lui trouvait de nombreux points communs avec Elizabeth. Quant à Mr. Gardiner c'était un bon vivant et un commerçant averti apte à discuter d'une foule de sujets et il était d'excellente compagnie. Les Gardiner s'étaient réjouis de l'annonce du mariage des deux jeunes gens quelques mois plus tôt : leur rencontre avec Mr. Darcy à Pemberley leur avait laissé une excellente impression. Il était à leurs yeux le parfait gentleman et voir leur nièce si heureuse les ravissait.

Au cours des jours suivants, Elizabeth se plongea petit à petit dans la vie londonienne, sortant peu au début. Elle tenait tout d'abord à se familiariser avec la gestion de Darcy House. Mais si Mrs. Reynolds lui avait grandement facilité la tâche à Pemberley, il n'en alla pas de même avec Mrs. Wilson. Cette dernière avait été embauchée par Darcy cinq ans plus tôt lorsque ce dernier était entré dans son héritage et elle était farouchement attachée à son autonomie, et surtout à l'image prestigieuse de la famille pour laquelle elle travaillait. En effet, elle n'avait jamais connu Darcy House à l'époque de la précédente de Mrs. Darcy et était habituée à diriger seule la résidence en l'absence, fréquente, de Darcy lorsque ce dernier était célibataire. Il s'en était toujours remis à elle avec une entière confiance et ne s'était pas mêlé davantage de Darcy House, occupé à ses autres affaires londoniennes.

Elle avait donc vu d'un mauvais œil la toute jeune Mrs. Darcy affirmer haut et fort qu'elle s'occuperait de Darcy House durant tous ses séjours à Londres, prérogative qui lui revenait de droit de par son mariage. Néanmoins, Mrs. Wilson savait rester à sa place et aurait volontiers cédé sa place à la jeune maîtresse de Darcy House si elle en avait jugé cette dernière capable. Or à ses yeux l'ancienne Miss Bennet n'était qu'une fille de country farmer, un gentleman, certes, mais elle n'en était pas moins une fille de la campagne qui n'entendait rien aux raffinements de la ville, et qui entachait l'illustre réputation des Darcy.

Mrs. Wilson était bien trop fine pour émettre ces critiques à haute voix et elle faisait toujours mine de faire preuve du plus grand respect à l'égard de Mrs. Darcy lorsque le maître des lieux était présent. Elle ignorait en revanche que l'ancienne Miss Elizabeth Bennet, si elle était fille de country farmer, n'en était pas moins clairvoyante. Elizabeth avait compris dès sa première nuit à Pemberley, alors toute jeune mariée, que l'intendante éprouvait à son égard un mépris tel qu'elle prenait à peine le soin de le dissimuler, et qu'elle mettait en doute son autorité et sa capacité à s'occuper de Darcy House.

Cela avait commencé dès le lendemain de l'arrivée des Darcy à Londres : renouant avec les habitudes qu'elle avait prises à Pemberley, Elizabeth avait décidé de prendre son petit déjeuner dans son salon privé en compagnie de Darcy, et chargé Emma, sa femme de chambre, de le commander auprès de Mrs. Wilson. Cette dernière, après avoir empêché Emma d'accéder aux cuisines, avait accueilli de fort mauvaise grâce la jeune fille et l'avait fait patienter plus que nécessaire avant de lui donner ce dont elle avait besoin. Lorsque Darcy, intrigué, avait demandé à Emma pourquoi elle avait mis tant de temps à revenir, la jeune fille avait rougi, avant d'avouer toute la scène, non sans demander aux Darcy de ne pas renvoyer Mrs. Wilson pour ne pas faire d'histoire. A la demande d'Elizabeth qui lui expliqua qu'il était de son ressort de régler ces soucis, Darcy s'abstint d'intervenir.

Le lendemain, Elizabeth convoqua Mrs. Wilson pour évoquer avec elle la gestion de la demeure. Mrs. Wilson se fit attendre un quart d'heure et lorsqu'elle se décida enfin à arriver, elle frappa avec force à la porte avant d'entrer dans le boudoir d'Elizabeth sans attendre que celle-ci ne le lui accorde. Aux yeux de Miss Elizabeth Bennet, ses détails n'auraient eu aucune importance, et elle n'y aurait sans doute pas accordé la moindre attention. Mais il en allait autrement pour Mrs. Darcy. Après avoir vécu cinq mois dans l'atmosphère feutrée de Pemberley, entourée de son personnel impeccable, rien n'échappa à Elizabeth.

« Vous m'avez demandée, Mrs. Darcy ? commença Mrs. Wilson.

- Effectivement. Asseyez-vous, je vous en prie.

- Je préfère rester debout, Madame.

- Notre discussion risque de durer un certain temps. » dit Elizabeth fermement en indiquant la chaise.

L'intendante obtempéra, s'asseyant avec une lenteur contrôlée avant de croiser les mains sur les genoux, refusant de croiser le regard d'Elizabeth.

- Mrs. Wilson, je dois tout d'abord vous présenter mes regrets de ne pas m'être consacrée de Darcy House plus tôt : comme vous le savez certainement, Mr. Darcy et moi-même avons préféré séjourné à Pemberley ces derniers mois. Mais je tenais à ce que nous nous rencontrions le plus tôt possible afin que nous fassions connaissance, et discutions de certains points, dit Elizabeth, notant la lueur de désapprobation dans le regard de Mrs. Wilson.

- Cela ne sera pas nécessaire, Mrs. Darcy. Je suis l'employée de Mr. Darcy et, de fait, je ne crois pas qu'il soit convenable que nous devenions amies.

- Je ne parlais pas d'amitié, Mrs. Wilson mais de respect mutuel et de collaboration, dit Elizabeth avec une pointe d'agacement. Qui plus est, je dois vous rappeler que je suis la Maîtresse de Darcy House depuis mon mariage, et que, de ce fait, vous êtes également mon employée.

- Bien sûr. Pardonnez-moi, Mrs. Darcy… » dit Mrs. Wilson en rougissant légèrement, surprise de voir que la jeune femme ne se laissait pas impressionner.

Ignorant le ton affecté sur lequel ces excuses avaient été prononcées, Elizabeth continua.

« J'ai cru comprendre que vous êtes l'intendante de Darcy House depuis cinq ans ?

- C'est exact.

- Je vous félicite, la maison est parfaitement tenue. Néanmoins, il y a quelques éléments qui m'ont frappée. Mr. Darcy n'est plus célibataire et vous comprendrez que certaines habitudes vont devoir être changées.

- Lesquelles ?

- Pour commencer, je m'occuperai de la gestion de la demeure, du personnel et du budget lorsque je serai présente à Londres. Et lorsque je serai absente, j'attendrai des rapports mensuels que vous enverrez à Pemberley.

- Mais… Mr. Darcy m'a toujours accordé sa pleine confiance à ce sujet ! l'interrompit Mrs. Wilson.

- Et cette confiance n'est absolument pas remise en cause. Mr. Darcy et moi-même, pour ce que j'ai vu de Darcy House, sommes parfaitement satisfaits de vos services. Mais je suppose que vous avez été intendante dans d'autres demeures auparavant ?

- Chez les Sitwell pendant sept ans.

- Alors vous n'êtes pas sans savoir que c'est à la Maîtresse de maison que revient la prérogative de diriger la demeure ?

- Que savez-vous de la gestion d'une demeure londonienne qui a pignon sur Grosvenor Square alors que vous avez grandi à la campagne ? railla l'intendante.

- Je crois que vous oubliez à qui vous parlez, Mrs. Wilson ! Si Mr. Darcy était présent, vous pouvez être sûre que vous seriez renvoyée à l'instant. Mais vous êtes trop intelligente pour tenir ce genre de propos devant lui, n'est-ce pas ? »

Mrs. Wilson garda le silence, refusant de baisser les yeux. Elle réalisait toutefois, bien que tardivement, qu'elle avait sous-estimé la jeune Mrs. Darcy, et que le manque de respect dont elle venait de faire preuve était sur le point de lui coûter son poste. D'autant qu'à l'office, tous avaient rapidement compris que Mr. Darcy était très épris de sa jeune épouse, et n'hésiterait pas à accéder au moindre de ses désirs pour lui faire plaisir. Mrs. Darcy n'avait donc qu'un mot à dire pour la renvoyer.

« Heureusement pour vous, je suis plus clémente, continua Elizabeth. Mais prenez garde, Mrs. Wilson. La patience n'est pas mon fort. Il serait avisé pour vous de vous souvenir que votre présence en tant qu'intendante dans cette maison est sous ma responsabilité. »

Mrs. Wilson pâlit davantage. Et pour la première fois depuis leur rencontre, Elizabeth put noter une lueur de respect dans son regard.

« Je vous présente mes excuses, Mrs. Darcy. Je n'étais pas à ma place.

- Effectivement. Toutefois, bien que votre accusation soit irrespectueuse et maladroite, je ne peux nier que je n'ai pas vos années d'expérience pour administrer Darcy House. J'apprends vite, néanmoins. Mr. Darcy et Mrs. Reynolds m'ont beaucoup aidée à Pemberley. J'y ai pris mon rôle de Maîtresse de maison très à cœur. Je souhaiterais qu'il en soit de même à Darcy House, mais je ne peux y parvenir sans votre aide. C'est pourquoi je parlais de collaboration au début de cet entretien.

- Je comprends, Mrs. Darcy.

- Mais vous m'avez placée devant un dilemme, Mrs. Wilson. L'opinion que vous avez de moi m'importe peu. Mais il n'en ira pas de même avec Mr. Darcy, croyez-moi. J'ignore quelle sera sa réaction. Il est déjà irrité par votre désobéissance d'hier matin. Et vous êtes son employée depuis assez longtemps pour savoir qu'il est malavisé d'encourir son déplaisir. »

Mrs. Wilson hocha la tête. Elle ne se souvenait que trop bien des colères de Darcy au cours des années précédentes. Lorsque le Maître de Pemberley était irrité, mieux valait ne pas croiser sa route. Et encore moins être à l'origine de son courroux.

« Il a failli vous renvoyer hier matin, lui avoua Elizabeth. Je l'en ai dissuadé pour les raisons que je viens d'évoquer. Je ne peux vous garantir qu'il en sera de même lorsqu'il apprendra la façon dont vous m'avez parlé aujourd'hui.

- Allez-vous le lui dire ?

- Je n'ai pas de secrets pour Mr. Darcy. C'est pourquoi j'ai besoin d'être sûre que vous acceptez de travailler sous mes ordres, et à ma façon. J'ai besoin de vous pour cela, et Mr. Darcy le sait aussi bien que moi. Votre avenir dans cette maison ne dépend donc que de vous. Comprenez-vous ? Si ce n'est pas le cas, dites-le immédiatement, afin que ni vous ni moi ne gaspillions notre temps.

- Je suis à votre service, Mrs. Darcy. »

Elizabeth choisit de la croire sincère. Elles se mirent au travail aussitôt, Elizabeth émettant les quelques remarques qu'elle avait à formuler et expliquant quels changements elle souhaitait apporter. Elle s'appuya sur le travail qu'elle avait accompli avec Mrs. Reynolds à Pemberley et qui avait porté ses fruits, et Mrs. Wilson elle-même fut surprise de la voir déjà si compétente.

Si Elizabeth avait, pour l'heure, laissé à Mrs. Reynolds et Darcy le soin de gérer la comptabilité de Pemberley, elle avait pris en charge tout le reste et entendait agir de même à Darcy House. Elizabeth établit clairement qu'elle choisirait les menus tous les jours et inspecterait l'entretien de la demeure en personne une fois par semaine. De même, elle ordonna qu'Emma puisse avoir accès à toutes les pièces de la maison sans restriction. Une demi-heure plus tard, Elizabeth se leva, signifiant que leur entretien prenait fin.

« Un dernier point, Mrs. Wilson…dit-elle alors que l'intendante était sur le point de quitter la pièce. Lorsque je sonne pour vous faire venir, j'attends de vous que vous vous présentiez immédiatement, et que vous frappiez à la porte pour que je vous donne la permission d'entrer. »

Mrs. Wilson acquiesça avant de prendre congé. Une fois seule, Elizabeth se rassit et soupira. C'était le genre de scène qu'elle avait redouté devoir affronter alors qu'elle était encore fiancée à Darcy. A son grand soulagement, Mrs. Reynolds l'avait accueillie avec chaleur à Pemberley : elle considérait presque Darcy et Georgiana comme ses enfants et elle avait pris Elizabeth sous son aile de la même façon. Leur entente et leur appréciation mutuelle avaient été immédiates. Malgré leur différence de rang, Elizabeth la considérait presque comme de la famille. Mais à Darcy House, la situation serait loin d'être aussi aisée, malgré l'apparente docilité dont Mrs. Wilson venait de faire preuve.


Elizabeth avait sous-estimé la réaction de Darcy. Il ne fut pas simplement irrité en apprenant, en rentrant le soir, comment s'était déroulée sa rencontre avec Mrs. Wilson. Au fur et à mesure du récit de son épouse, ses yeux s'assombrirent, et son visage se durcit. Il l'écouta sans l'interrompre et, lorsqu'elle eût terminé, se leva silencieusement pour aller tirer le cordon de la sonnette. Un valet se présenta immédiatement dans le salon et Darcy lui demanda d'annoncer à Mrs. Wilson de venir toutes affaires cessantes. Le valet s'inclina et se retira pour s'enquérir de sa mission.

« William, peut-être devrions-nous en parler avant de… »

Elizabeth s'arrêta net en croisant le regard de son mari. Elle savait qu'il était l'homme le plus attentionné et généreux qu'elle connaissait. Dans l'intimité de leur vie familiale, il était le plus aimant des maris, et peu de femmes pouvaient se vanter d'avoir épousé un homme aussi dévoué. Mais elle n'avait eu besoin d'assister qu'à une seule de ses colères pour comprendre qu'il fallait être audacieux au-delà du raisonnable pour essayer de braver le Maître de Pemberley dans ces moments-là.

A sa grande surprise, Elizabeth avait constaté qu'elle était la seule personne avec qui il se disputait avec passion et agitation, peinant à garder son sang-froid lorsqu'ils étaient en désaccord. Hormis leur altercation à Rosings lorsqu'elle avait repoussé sa demande en mariage, ils ne s'étaient disputés qu'une seule fois depuis leur mariage, mais avec une virulence qui n'avait d'égale que la l'intensité des sentiments qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.

Aussi Elizabeth avait-elle d'abord cru qu'il en irait de même pour les accès de colère de son mari envers les autres membres de sa famille ou ses employés. Elle avait été stupéfaite en découvrant qu'il n'était justement pas de ces hommes qui vociféraient dans des accès de colère tonitruants. Avec son entourage - Mr. Wickham et Lady Catherine pouvaient en témoigner - et ses employés, il faisait preuve d'une retenue glaciale, avant de déchaîner implacablement son courroux en annonçant les sanctions d'un ton sans appel, sans jamais se départir de son sang-froid. Et Elizabeth avait rapidement appris que ce calme apparent était bien plus redoutable que les cris furibonds des personnes dénuées de toute autorité, et qu'il était vain de tenter de le faire changer d'avis lorsqu'il était en proie à l'une de ces colères.

Aussi garda-t-elle le silence tandis qu'ils attendaient l'arrivée de Mrs. Wilson. Cette dernière entra dans la pièce quelques instants plus tard.

« Mrs. Wilson, remettez-vous en cause mon autorité dans cette maison ? demanda Darcy sans préambule.

- Absolument pas, Monsieur.

- Parfait. Je vais donc tâcher d'aller à l'essentiel : je ne vous ai pas encore renvoyée pour deux raisons. La première, ce sont vos cinq années de bons et loyaux services à Darcy House. Mais elles auraient eu peu de poids sans la seconde raison. Vous auriez déjà été priée de prendre congé de cette maison définitivement si Mrs. Darcy n'était pas intervenue en votre faveur. Elle a choisi de faire preuve de clémence, et je m'incline devant son choix. Mais c'est la dernière fois que je suis disposé à le faire. Suis-je clair ?

- Oui, Monsieur.

- Dans ce cas, rappelez-vous toujours ceci : Mrs. Darcy a autant d'autorité que moi à Darcy House et Pemberley. Elle doit être obéie et respectée comme je le suis. Tout écart de conduite ou de langage sera sanctionné par un renvoi immédiat, et ce même si Mrs. Darcy décide de plaider en votre faveur. Faites-le savoir à tout le personnel. Cette situation déplorable prend fin aujourd'hui. »

La relation entre Mrs. Wilson et Elizabeth ne fut jamais totalement sereine mais Elizabeth sut trouver un terrain d'entente. Au cours des premières années de son mariage, elle devait souvent se demander s'il n'aurait pas été plus simple d'engager une nouvelle intendante mais elle se résolut à accepter la situation telle qu'elle était, réussissant par ailleurs parfaitement à s'occuper de Darcy House d'une main de maître, ce qui suffit à satisfaire Mrs. Wilson, même si cette dernière garda toujours une rancœur silencieuse envers elle.


Son séjour à Londres réserva d'excellentes surprises à Elizabeth. Outre ses retrouvailles avec les Gardiner, elle eut la joie d'apprendre que Jane et Mr. Bingley étaient arrivés à Londres dix jours après elle. Jane fit la surprise à sa sœur, se faisant annoncer à Darcy House de manière totalement inattendue. Toutes deux passèrent ensuite nombre d'après-midis ensemble ou avec leur tante, profitant des distractions de la vie londonienne. Jane avait de nombreux achats à faire et beaucoup de dispositions à prendre pour préparer son emménagement à Ellsworth Hall et Elizabeth la seconda avec plaisir tandis que leurs maris étaient occupés à leurs affaires ou se retrouvaient à leur club.

Car Darcy était toujours fort occupé : outre ses affaires à remettre en ordre du fait de sa longue absence, il préparait également l'anniversaire d'Elizabeth. Elle allait avoir vingt-et-un ans, c'était la première fois qu'il célébrait son anniversaire et voulait que tout soit parfait pour l'occasion. Au cours de leur troisième semaine à Londres, elle le taquina sans cesse en le voyant comploter et planifier l'événement en catimini. Connaissant désormais le penchant de Darcy pour les surprises, elle ne tint rapidement plus en place. Malgré ses tentatives de séduction et de douce torture, elle ne put rien obtenir de lui et se résolut à prendre son mal en patience.

Le 03 septembre 1817 fut le jour où Elizabeth célébrait ses vingt-et-un ans. Elle s'éveilla tardivement, avec la désagréable impression d'avoir perdu quelque chose. Elle comprit instantanément pourquoi en se tournant vers Darcy. Sa main rencontra un oreiller déserté depuis longtemps. Déconcertée, elle ouvrit les yeux. Elle avait espéré se réveiller à ses côtés, adorant ces premières secondes de la journée durant lesquelles elle l'avait encore tout à elle. Mais elle nota bientôt un détail inhabituel. S'asseyant dans le lit, elle éclata de rire. La couverture était parsemée de pétales de roses rouges.

« Voilà qui commence bien ! » dit Elizabeth, continuant de rire toute seule avant de se rallonger, humant les pétales qu'elle avait pris à la main.

C'est alors que son regard tomba sur le mot que Darcy avait posé sur sa table de nuit. Elle s'en saisit fébrilement, ne pouvant contenir sa curiosité. Elle avait de savoir ce que Darcy avait organisé pour elle.

Mon amour,

Le soleil est à peine levé à l'heure où j'écris ces lignes et je ne peux m'empêcher d'admirer les ombres qu'il dessine sur ton corps. Tu dors encore paisiblement, perdue dans tes rêves. Prends des forces pour cette journée riches en surprises, mon cœur.

J'aime l'aurore. Je chérirai ces précieuses minutes chaque jour ma vie en souvenir du jour où tu as accepté de devenir mienne. Ce matin aux abords de Longbourn symbolisera à jamais l'aube de ma vie. Chaque instant à tes côtés est une bénédiction mais il est des minutes plus magiques que d'autres encore. Chacun de tes éclats de rire, de tes regards et de tes mots d'amour sont des trésors que je chéris plus que tout. Tout comme je chérirai toujours ce 03 septembre 1796 où tu es venue au monde, ma bien-aimée. Si ta mère était présente je me sentirais le devoir de l'embrasser pour lui témoigner ma gratitude ! Mon seul regret est d'avoir été assez stupide pour gaspiller la chance que j'avais d'être à tes côtés pour célébrer ton vingtième anniversaire.

Ne fronce pas les sourcils, ma chérie : je suis en paix avec mes souvenirs et mes erreurs passées depuis le jour où ton père m'a accordé ta main. J'emploie désormais chaque seconde de mon existence à te rendre un peu de ce bonheur que tu m'offres innocemment et sans compter. Je bénis ta jeunesse, ta candeur et ta maturité, ta joie de vivre, ton enthousiasme, ta joie de vivre… Puissé-je découvrir tous les façons de te rendre plus heureuse !

Telle que je te connais, tu dois trépigner d'impatience dans l'attente de savoir quelles surprises j'ai bien pu te réserver. Pardonne-moi d'avoir mis ta patience à rude épreuve en te faisant lire ces quelques lignes mais tu sais bien que je suis désespérément romantique et follement, irrémédiablement, amoureux de toi ! Je n'ai pu résister à la tentation…

Laisse-toi guider, mon ange. Le chemin est tout tracé jusqu'à moi.

A toi pour toujours,

William

Intriguée, Elizabeth regarda autour d'elle. L'air embaumait : outre les pétales de roses dispersés sur le lit, Darcy avait à nouveau fait disposer plusieurs vases de roses dans leur chambre. Elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'effectivement, le chemin était tout tracé. En pétales de roses. Elle sourit avec ravissement. Seul Darcy était capable d'avoir de telles idées. Elle se leva immédiatement et, suivant le chemin, se rendit dans ses appartements privés où l'attendait Emma. Un cadeau était posé sur la coiffeuse. En l'ouvrant, Elizabeth découvrit une robe en soie bleu roi d'une coupe exquise, ainsi qu'un petit mot, une rose et trois perles posés sur un réticule en velours : « Parce que je t'aime en bleu ».

Une fois habillée et coiffée, Elizabeth prit les trois perles qu'Emma lui tendit avant de poursuivre son chemin. Les pétales la menèrent directement au balcon de leur salon privé où Darcy et elle avaient l'habitude de prendre leur petit déjeuner. A nouveau, une rose et trois perles l'attendaient. Et un superbe télescope accompagné d'une note : « Il me reste encore des milliers d'étoiles à découvrir : celles de tes yeux… » Elizabeth sourit avec entendement : elle avait converti son mari à l'astronomie à Newquay et il s'était plongé dans tous les livres qu'il avait pu trouver sur le sujet depuis leur arrivée à Londres. Elizabeth avait plusieurs fois entendu parler de l'invention du télescope et avait toujours été curieuse de découvrir à quoi cet étrange instrument pouvait ressembler. Que Darcy ait eu l'idée de lui en offrir un ne l'étonnait qu'à moitié même si elle savait que l'objet était très coûteux.

Elle prit les trois perles et poursuivit le jeu, conduite cette fois au rez-de-chaussée, dans le hall où trônait désormais un grand portrait d'elle. Emue aux larmes, elle s'approcha. Darcy avait insisté alors qu'ils étaient encore à Pemberley pour faire peindre son portrait et il avait fait venir un peintre spécialement de Londres. Elizabeth avait posé plusieurs heures, à la fois curieuse et anxieuse de découvrir le résultat. Et elle l'avait, sous les yeux. C'était à la hauteur de ses espérances et elle tremblait d'émotion à l'idée que ce portrait allait prendre sa place dans la galerie de Pemberley où trônaient déjà, immuables, tous les ancêtres des Darcy, les parents de son mari, Georgiana, et Darcy lui-même. En admirant la jeune fille au regard pétillant que le peintre avait croqué, Elizabeth prit conscience qu'elle faisait désormais entièrement partie de la famille de son mari. Elle s'empara ensuite de la note que Darcy avait laissée : « Enfin ta beauté est figée pour l'éternité ! ».

Impatiente de retrouver les bras de Darcy, Elizabeth suivit à nouveau le chemin après avoir pris les trois perles. Il la mena directement à la bibliothèque. S'approchant du bureau de son mari, elle aperçut une pile de livres neufs. C'était une anthologie complète de la poésie germanique qu'elle affectionnait tant. La semaine passée, elle l'avait découverte chez Hatchard's et en avait parlé à Darcy, qui l'avait réprimandée de ne pas l'avoir achetée sur-le-champ. Elizabeth avait ri, arguant qu'elle avait tant de livres à découvrir dans la bibliothèque de Pemberley qu'une vie entière ne suffirait pas pour tout lire. Elle se saisit du billet où il avait écrit : « Parce que je n'oublie pas que la lecture ouvre l'esprit aux jeunes femmes accomplies. », ce qui ne manqua pas de la faire rire.

Curieuse, elle prit les trois perles, continua son chemin et se laissa guider jusqu'au grand salon, apercevant la rose et les trois perles sur le pianoforte de Georgiana. Elle découvrit des jumelles de théâtre et le livret de l'opéra Didon et Enée de Purcell. Elle dut se retenir de crier de joie. L'opéra n'était pas prévu avant mars, pendant la Saison, mais elle trépignait déjà d'impatience. Darcy et Georgiana lui parlaient de l'opéra depuis des mois et il lui tardait de découvrir cela en leur compagnie. « Parce qu'il n'y a rien que j'aime tant qu'être à l'unisson avec toi. » disait le entra ensuite dans la salle de bal. Darcy y avait déposé un écrin en velours rouge grenat sur l'un des sofas. S'asseyant, elle saisit le petit mot : « Pour que tu puisses briller davantage encore… »

Les mains presque tremblantes, elle ouvrit le coffret pour y découvrir une parure en émeraudes. Depuis leurs fiançailles, Darcy lui avait offert nombre de bijoux, à commencer par sa bague de fiançailles, que son père avait dessinée et fait monter spécialement pour Lady Anne trente ans plus tôt. Elizabeth continuait de s'émerveiller que de tels trésors puissent lui appartenir. Effleurant la parure du doigt, elle prit une grande inspiration.

Sentant grandir son impatience de retrouver Darcy, elle referma l'écrin, prit les trois nouvelles perles et se leva, guidée cette fois vers son salon particulier où d'autres bouquets de roses avaient été installés. S'approchant de la table où elle prenait le thé avec Jane ou Mrs. Gardiner quand ces dernières lui rendaient visite, Elizabeth admira l'orchidée qui y trônait. Darcy savait que Mr. Bennet avait légué à sa fille son amour pour ces fleurs exotiques rarissimes et fragiles. « Ma bien-aimée, voici un avant-goût des nombreuses variétés tu pourras désormais cultiver dans la serre de Pemberley… Je les ai commandées, elles n'attendent plus que toi. ». Prenant les trois perles, Elizabeth s'aperçut ensuite que le chemin de pétales la conduisait ensuite jusqu'à son secrétaire. Curieuse, elle s'approcha et ouvrit un coffret qui contenait des plumes en acier. Elle avait entendu parler de cette nouveauté quelques années auparavant et avait vu Darcy s'en servir de temps à autre, notamment pour signer sa correspondance. Le principe était le même qu'avec les plumes d'oies qu'elle avait connues toute sa vie, mais elle s'émerveillait de l'idée que ces nouvelles plumes pouvaient durer des années. « Parce que je sais combien tu aimes écrire. Hâte-toi, mon amour, je n'en peux plus de t'attendre… » avait noté Darcy sur le billet.

Toute aussi impatiente, Elizabeth sortit du boudoir et suivit à nouveau le chemin qui la mena directement au jardin de Darcy House. Une table de petit déjeuner y était dressée. Soulagée, elle vit Darcy accourir vers elle, un sourire aux lèvres. Ayant posé le réticule en velours dans lequel elle avait mis les vingt-quatre perles que Darcy avait dispersées dans la maison, elle s'avança vers lui, le cœur battant et il la souleva dans ses bras la faisant tournoyer.

«Bon anniversaire, mon amour… finit-il par dire après l'avoir embrassée.

- Tu m'as manqué… dit-elle en l'étreignant de toutes ses forces.

- Toi aussi. Quelle idée j'ai eu d'organiser cela au lieu de te faire accourir directement dans mes bras !

- Quelle idée as-tu eue, en effet ? Tu n'aurais pas dû m'offrir tant de merveilles…

- Pourquoi donc ? demanda-t-il, faussement innocent.

- Tous ces cadeaux… C'est somptueux ! Merci, mille fois merci…

- Ils te plaisent ?

- S'ils me plaisent ? Comment pourrais-je ne pas les aimer ? dit Elizabeth en éclatant de rire. Je t'aime, William. Je ne sais pas comment te remercier, tu es tellement…

- Pas besoin de me remercier, ma Lizzie. Je me suis amusé à organiser tout cela, tu sais ! Et encore ! ce n'est pas fini. La journée te réserve bien d'autres surprises… dit-il d'un ton mystérieux et enjôleur.

- Que complotes-tu encore ?

- Connaissez-vous la définition du mot « surprise », Mrs. Darcy, ou est-il besoin que j'aille vous chercher un dictionnaire dans la bibliothèque ?

- Je me demande où tu vas chercher toutes ces idées…dit-elle en s'asseyant pour prendre son petit déjeuner.

- Comment trouves-tu le portrait ?

- C'est assez étrange de me voir ainsi. Où souhaites-tu l'installer ?

- Où tu le souhaites. A Pemberley ?

- En fait… Je me disais que l'endroit où il sera le plus utile serait ton bureau.

- Trouves-tu que tu n'envahis déjà pas assez mes pensées ?

- Et le collier ?

- Mon Dieu… Il est sublime. Mais dis-moi que c'est un bijou de famille, que tu ne l'as pas acheté spécialement pour moi !

- S'il faisait partie des bijoux de ma mère tu l'aurais déjà eu en avril. Je l'ai choisi pour toi.

- Je ne mérite pas tout cela...

- Bien sûr que si. Les perles te plaisent également ?

- Oui. C'est pour un collier je suppose ?

- Pourquoi pas... Mais si tu as d'autres idées… Elles sont à toi, tu en fais ce que bon te semble, dit Darcy.

- Et tu vas m'emmener à l'Opéra ! Oh William, j'ai tellement hâte d'y être ! Avons-nous de bonnes places ? » demanda-t-elle.

Darcy éclata de rire en entendant sa remarque innocente.

« Nous avons notre propre loge à l'année.

- Bien sûr… j'oubliais… Mr. Darcy de Pemberley ! dit Elizabeth.

- Je suis sûr que cela te plaira. J'ai assisté à cet opéra plusieurs fois, il est magnifique. J'ai le programme de toute la Saison, tu pourras choisir quelles autres représentations t'intéressent. Georgiana sera ravie de venir avec nous, elle adore l'opéra ! »

Ils déjeunèrent tranquillement, bien que Darcy ait prévu de nombreuses autres activités pour le reste de la journée, puis ils se mirent en route. Alors que onze heures sonnaient, ils s'arrêtèrent devant un édifice imposant. Elizabeth interrogea Darcy du regard tandis qu'il l'aidait à descendre.

« C'est Montagu House, expliqua-t-il. Il abrite le British Museum. Je me suis souvenu que tu veux y aller depuis des années.

- Et comment ! Cela a l'air immense ! Crois-tu que nous aurons le temps de tout voir ?

- Non, une journée entière n'y suffirait pas. Mais rien ne nous empêchera de revenir. »

Ils passèrent les trois heures suivantes à parcourir les grandes galeries. Elizabeth avait préféré commencé par les antiquités et les trésors qu'elle découvrit dépassèrent ses attentes. Darcy se réjouissait de la voir si émerveillée et il prit beaucoup de plaisir à redécouvrir les œuvres du musée, notant que de nouvelles pièces avaient fait leur entrée dans les collections depuis sa dernière visite trois ans plus tôt. Salle après salle, Elizabeth fut de plus en plus conquise. Des objets de tous temps et toutes origines étaient rassemblés en ce lieu et c'était une véritable invitation au voyage.

A quatorze heures, affamée, elle se décida enfin à quitter le musée pour aller déjeuner, après quoi Darcy l'emmena chez le glacier dont il lui avait parlé en juillet. Il n'avait pas menti en disant qu'il offrait un choix vertigineux. Elle se régala et seule la perspective de tomber malade la retint de goûter d'autres parfums. Puis Darcy la conduisit à Hyde Park où ils se promenèrent. L'après-midi fila comme l'éclair.

« Que me réserves-tu encore comme surprise, mon amour ? demanda Elizabeth tandis qu'ils rentraient à Darcy House.

- J'ai presque épuisé mon quota, je l'avoue. Néanmoins, tu seras sans doute ravie d'apprendre que nous ne dînons pas ici ce soir.

- Ah ? Où allons-nous ?

- C'est une surprise.

- Chez les Bingley... ?

- Tu verras bien. Tu devrais aller te préparer, nous sommes attendus pour dix-neuf heures. »

Mais Darcy garda le silence. Amusée, Elizabeth monta dans ses appartements. Elle découvrit une robe en satin vert jade sur le lit, accompagnée d'une nouvelle note : « Elle ira à ravir avec ta nouvelle parure, tu ne trouves-tu pas ? Je t'aime. W. »

A l'aide d'Emma, Elizabeth se prépara pour la soirée : même son œil inexpérimenté voyait la différence entre le travail de Mrs. Harrington, sa modiste de Lambton, et celui des meilleurs couturiers de Londres. Jamais, à l'exception du Bal Masqué des Matlock, elle n'avait porté une toilette si élégante. Emma la coiffa avec son talent habituel, entremêlant un ruban de gaze vert d'eau dans ses cheveux relevés en un haut chignon.

Après s'être lui-même changé, Darcy rejoignit son épouse, tenant à la main le collier d'émeraudes qu'il lui avait offert dans la matinée. S'approchant, il l'accrocha alors autour du coup d'Elizabeth avant de déposer un baiser dans son cou.

« La chrysalide est devenue papillon, murmura-t-il à son oreille.

- Grâce à toi…

- Tu m'accordes trop de crédit, ma chérie. Es-tu prête ? »

Elizabeth acquiesça.

« William, attends… le retint-elle alors qu'il l'entraînait vers la porte. Je t'aime, tu le sais ? Tu me combles alors que la seule chose dont j'aie besoin c'est être avec toi. Je t'aime William, répéta-t-elle gravement en le regardant droit dans les yeux.

- C'est une excellente nouvelle, Mrs. Darcy. Parce que je t'aime aussi et la dernière chose dont j'aie envie c'est d'être séparé de toi. »

Il l'embrassa longuement, puis, mettant fin à leur étreinte avec regret, il lui offrit son bras et ils sortirent de la pièce.

« J'ai presque envie de rester à Darcy House seule avec toi. Tu mérites une récompense à la hauteur de cette journée ! dit-elle, enjôleuse, tandis qu'ils parcouraient les rues de Londres.

- Tu ne diras plus cela quand nous serons arrivés, crois-moi ! dit-il, mystérieux.

- Je suis sûre que nous allons chez les Bingley. Nous en prenons le chemin en tout cas. »

Elle avait raison et ne tarda pas à le savoir car la maison de son beau-frère donnait sur St. James Place, juste au nord de Piccadilly, non loin de Grosvenor Square. Triomphante à l'idée d'avoir deviné juste, elle descendit de la voiture, mais Darcy se contenta de sourire mystérieusement. Et de fait, Elizabeth était loin de se douter de la surprise que lui avaient réservée Jane et Darcy. Lorsqu'elle entra dans le hall de la demeure des Bingley, ce ne fut pas seulement sa sœur et Mr. Bingley qui lui souhaitèrent un bon anniversaire mais les Gardiner, les Bennet au complet, ainsi que les Vernon et le Colonel Fitzwilliam, qui avaient fait le déplacement spécialement pour l'événement. En un instant et avant qu'elle puisse comprendre ce qui lui arrivait, Elizabeth fut entourée de sa famille. Les larmes aux yeux, elle étreignit longuement son père.

« Lizzie, vous m'avez tellement manqué ! Vous êtes jolie comme un cœur ! Je suis si heureux de vous revoir !

- Et moi donc, Père ! dit Elizabeth en l'embrassant à nouveau.

- Lizzie, Lizzie, Lizzie ! dit Mrs. Bennet, en embrassant sa fille, laquelle lui rendit son baiser. Quelle élégance ! Votre robe, mon Dieu ! Je disais à Jane que la sienne était somptueuse mais ce n'est rien comparé à la vôtre ! Oh je suis si heureuse pour vous !

- Bon anniversaire, Lizzie ! s'avança alors Kitty.

- Kitty ! Comment vas-tu ? Oh tu as changé, dit Elizabeth en prenant sa sœur dans ses bras. Mary ! Je suis heureuse de te voir.

- Bonsoir, Lizzie. Bon anniversaire ! » dit la jeune fille en embrassant posément sa sœur.

Darcy s'était mis en retrait aux côtés du Colonel Fitzwilliam et observait de loin la joie de son épouse, entourée des Bennet. Tous parlaient en même temps et Darcy, amusé, se demanda comment ils faisaient pour se comprendre. Certes, il n'appréciait guère de se retrouver en présence de sa belle-mère qui accumulait, sans même semblait-il s'en rendre compte, les maladresses et les fautes de goût. Mais depuis ses fiançailles avec Elizabeth, il avait appris à apprécier le sens de la famille et l'amour que se vouaient tous les Bennet. Pour lui qui avait perdu sa mère très jeune et n'avait qu'une sœur, venue au monde tardivement et dans des circonstances dramatiques, c'était à la fois nouveau et précieux.

Elizabeth croisa son regard et lui envoya un baiser de loin. Il put lire tout son amour et toute sa gratitude dans ses yeux emplis de larmes de joie et cela seul valait bien la peine d'être en présence de Mrs. Bennet quelques heures !

Elizabeth s'étant libérée momentanément de l'étreinte de sa famille, elle salua ensuite Harriet Vernon et son mari, les remerciant d'être venus. Elle appréciait beaucoup Harriet et se réjouissait de passer quelques jours en ville à ses côtés. Puis elle se dirigea vers son mari, saluant le Colonel Fitzwilliam, qui lui baisa la main avant de lui souhaiter un bon anniversaire, et de laisser un moment d'intimité au jeune couple. Darcy prit les mains de son épouse dans les siennes, les embrassant avec un sourire satisfait.

« Et tu étais persuadée d'avoir deviné ? la taquina-t-il.

- Vous êtes un cachotier, Mr. Darcy. Mon amour, je suis heureuse de les revoir ! Merci mille fois ! Rien ne pouvait me faire davantage plaisir.

- Je sais.

- Quand donc as-tu organisé cela ? Je n'ai rien soupçonné du tout !

- J'ai écrit à ton père à Newquay, dès que j'ai su que nous séjournerions à Londres. L'idée m'est venue subitement, je demande même comment j'ai pu ne pas y penser plus tôt. Naturellement, ton père a été emballé tout de suite. Et Jane est arrivée à Londres la semaine dernière pour préparer leur accueil.

- Elle aussi était dans la confidence !

- Il le fallait bien ! dit Jane, non loin d'eux, souriante au bras de son mari.

- Quand mes parents sont-ils arrivés ? demanda Elizabeth alors que tous se dirigeaient vers la salle à manger.

- Il y a deux jours à peine, répondit Mr. Bingley. Certains ont eu beaucoup de mal à ne pas se précipiter à Darcy House !

- Je ne vois pas du tout de qui vous voulez parler, mon gendre ! dit Mr. Bennet, malicieux. Et je ne crois pas vous avoir donné la permission de vous moquer de moi en vous accordant la main de ma fille, je me trompe ?

- Certes, non, monsieur ! » répondit Mr. Bingley.

Le dîner se déroula dans la bonne humeur générale, bien loin du strict décorum que Darcy avait l'habitude d'observer chez lui, mais il avait fini par s'habituer à l'ambiance décontractée qui régnait dès lors que les Bennet se retrouvaient au grand complet. Elizabeth était sollicitée de toutes parts et Darcy s'amusa de la voir parler à n'en plus finir, se demandant quand elle allait reprendre son souffle. Elle ne quitta pas son père de la soirée et la joie que tous deux éprouvaient à se retrouver était communicative.

Lorsque le dîner prit fin, tous s'installèrent dans le plus grand salon de la demeure des Bingley, qui servait également de salle de réception. Quelques musiciens commençaient déjà à y jouer, à la grande joie de Kitty et Harriet qui avaient déjà sympathisé et furent respectivement invitées par le Colonel Fitzwilliam et Mr. Vernon. Elizabeth resta aux côtés de Jane, Mrs. Gardiner et Mrs. Bennet. Cette dernière était fort impressionnée par la nouvelle apparence d'Elizabeth. De toutes ses filles, Elizabeth était celle qui se souciait le moins de son apparence avant son mariage et la retrouver si élégante l'avait laissée pantoise d'admiration.

Mr. Bennet profita quant à lui du rassemblement de son épouse et de ses filles pour s'approcher de Darcy avec qui il n'avait pas encore eu l'occasion d'échanger plus de quelques mots.

« Mr. Darcy. Je ne vous ai pas encore remercié d'avoir organisé ces retrouvailles.

- Mais je vous en prie. Rien ne pouvait faire davantage plaisir à Elizabeth, vous lui manquez tous beaucoup.

- Et c'est réciproque. Mais elle semble très heureuse. Elle est resplendissante. Je ne me souviens pas l'avoir vue aussi épanouie de toute ma vie. Vous avez toute ma gratitude, Mr. Darcy. » dit Mr. Bennet gravement.

Touché, Darcy remercia son beau-père.

Plus tard dans la soirée, Elizabeth qui avait retrouvé avec plaisir ses deux jeunes sœurs, passa un moment à discuter avec Kitty. A sa grande surprise, la jeune fille avait considérablement mûri et était encore plus charmante que dans ses souvenirs. Elle songea à l'inviter à venir séjourner quelques temps à Pemberley. Darcy approuva aussitôt, appréciant lui aussi beaucoup Kitty depuis qu'elle n'était plus sous la mauvaise influence de Lydia, et était convaincu qu'elle s'entendrait bien avec Georgiana. Il fut donc convenu que Kitty les accompagnerait à Pemberley lors de leur voyage de retour à la fin du mois et y resterait quelques semaines, tandis que Mary tiendrait compagnie à leurs parents, car elle n'avait aucune envie d'abandonner Longbourn.

Les musiciens jouèrent alors une valse. A la grande surprise d'Elizabeth, les Vernon et les Bingley se levèrent pour aller danser. En 1817, cette danse était encore considérée comme audacieuse et tous savaient que Napoléon lui-même l'avait interdite aux Tuileries ! Mais le rythme de la musique et la beauté des pas l'emportèrent sur son impression initiale. Elle se pencha vers Darcy :

« William, c'est une danse superbe, tu ne trouves pas ?

- N'avais-tu jamais vu personne la danser ?

- Non, à Meryton c'est à peine si nous en avons entendu parler.

- La Comtesse Von Lieven a lancé la mode il y a deux ou trois ans à Almack's. Je t'apprendrai les pas si tu veux…

- Tu sais danser cela ? Mais avec qui as-tu appris ? demanda Elizabeth, une pointe de jalousie dans la voix.

- Seriez-vous jalouse, Mrs. Darcy ?

- Ne le serais-tu pas si tu apprenais que j'ai dansé une valse avec un autre homme que toi ? »

Souriant de son indignation et de sa jalousie, Darcy prit sa main et esquissa un sourire tendre.

« Georgiana et moi avons appris l'an dernier. »

- J'aurais dû y penser… M'apprendras-tu ?

- Seulement si tu me promets de ne la danser qu'avec moi, dit-il, charmeur.

- As-tu seulement besoin de poser cette condition ? »

Les Darcy prirent congé vers deux heures du matin. Les Bennet, qui séjournaient chez leur aînée, promirent à Elizabeth de venir lui rendre visite dès le lendemain. Il tardait à Mr. Bennet de découvrir la bibliothèque de Darcy House ainsi que le télescope dont son gendre lui avait parlé au cours de la soirée. Quant à Kitty et Mrs. Bennet, elles étaient impatientes de découvrir le nouveau cadre de vie d'Elizabeth.

Mais pour l'heure, cette dernière n'avait qu'un souhait : se retrouver seule en compagnie de son mari. Dès qu'ils se retrouvèrent dans leurs appartements, elle congédia d'autorité Emma et Samuel avant de prendre la main de son mari et de l'entraîner dans leur chambre, s'arrêtant presque à chaque pas pour l'embrasser.

Elle avait toujours su que Darcy était romantique mais elle devait admettre qu'il venait de se surpasser. Son cœur s'emballa au souvenir de tout ce qu'il avait organisé en son honneur. Darcy l'entraîna alors sur le balcon où il lui expliqua comment se servir du télescope. Emerveillée, Elizabeth découvrit nombre d'étoiles qu'elle n'avait jamais vues auparavant. Blottie dans les bras de son mari, elle se perdit dans l'immensité qui s'étendait au-dessus d'eux. Elizabeth délaissa l'instrument lorsqu'elle entendit Darcy pousser une exclamation de surprise.

« Qu'y a-t-il ?

- Je viens enfin de voir une étoile filante !

- Fais vite un vœu dans ce cas.

- C'est déjà fait.

- Et qu'as-tu demandé ?

- N'est-ce pas toi qui m'as dit un jour de ne jamais révéler son vœu à âme qui vive sous peine de ne pas le voir se réaliser ?

- Mais je ne compte pas : je suis ton âme, non ?

- Un point vous vous, Mrs. Darcy.

- Alors… ? »

Darcy plongea son regard dans le sien.

« Un enfant de toi.

- Je prie tous les jours. Moi aussi je veux un enfant de toi. »

Ils restèrent ainsi de longues minutes, savourant leur bonheur, le cœur battant. Puis, sans mot dire, Darcy prit la main d'Elizabeth, lui faisant prendre la pose des valseurs.

« M'accorderez-vous cette danse, Mrs. Darcy ?

- Je ne connais pas les pas.

- Laisse-toi guider. »

Petit à petit, il lui enseigna les pas de base. D'abord maladroite, elle réussit finalement à le suivre et être en harmonie avec lui. Sans s'en apercevoir, ils se rapprochèrent et incorporèrent des pas de leur propre création à leur danse. Spontanément, Elizabeth s'adapta au nouveau rythme, plus lent, suivi par Darcy, et leur danse se mua en une chorégraphie tendre et intime. Elle blottit son visage dans son cou et crut défaillir de félicité lorsqu'il commença à chuchoter des mots tendres à son oreille.

Come live with me and be my love,

And we will all the pleasures prove,

That valleys, groves, hills and fields,

Woods or steepy mountains yields.

And we will sit upon the rocks,

Seeing the shepherds feed their flocks

By shallow rivers, to whose falls

Melodious birds sing madrigals.

And I will make thee beds of roses,

And a thousand fragrant posies,

A cap of flowers and a kirtle

Embroidered all with leaves of myrtle;

A gown made of the finest wool,

Which from our pretty lambs we pull;

Fair-lined slippers for the cold,

With buckles of the purest gold;

A belt of straw and ivy buds,

With corals clasps and amber studs;

And if these pleasures may thee move,

Come live with me and be my love.

The shepherd swains shall dance and sing

For the delight each May morning;

If these delights thy mind may move,

Then live with me and be my love.

Sans cesser de danser, Elizabeth releva les yeux, croisant le regard de Darcy.

« Christopher Marlowe ?

- Oui. Une jeune fille m'a dit un jour que le meilleur moyen d'encourager une affection était de l'inviter à danser. Je m'exécute. Mais je reste convaincu que la poésie est la plus belle façon d'entretenir la flamme.

- D'un amour puissant cela se peut.

- Dans le doute… je t'ai invitée à danser. Vous ai-je suffisamment prouvé mon affection ce soir, Mrs. Darcy ?

- Mmmh… Tu sembles très affectueux, nul doute possible à ce sujet ! dit Elizabeth en riant.

- Me voilà rassuré, dit-il avant de l'embrasser.

- Tu sais qu'il y a encore d'autres moyens d'encourager une affection ? demanda-t-elle, faussement innocente.

- Vraiment ? Il me tarde de les découvrir tous.

- Alors commençons dès ce soir, dit Elizabeth, l'entraînant dans leur chambre.

- Cela va nous prendre longtemps ? demanda-t-il, enjôleur, un sourire dansant sur ses lèvres.

- Toute la nuit. » répondit Elizabeth contre ses lèvres, s'abandonnant à son étreinte tandis qu'il l'allongeait sur leur lit.