Chapitre 16: Les Bennet
Darcy avait toujours été matinal. D'aussi loin qu'il se souvienne, il s'était toujours levé avant sept heures du matin, préférant vaquer à ses occupations pendant les premières heures du jour. Son mariage n'avait guère bouleversé cette habitude-là. A quelques exceptions près. Le lendemain de l'anniversaire d'Elizabeth, dérogea à la règle, et le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu'il ouvrit les yeux. Resserrant son étreinte autour d'Elizabeth qui dormait blottie contre lui, il leva les yeux vers la pendule. Dix heures.
Il soupira de contentement et enfouit son visage dans la chevelure de son épouse, un sourire dansant sur ses lèvres au souvenir de la nuit passée. L'anniversaire d'Elizabeth s'était achevé en apothéose, rendant le jour de ses vingt-et-un ans inoubliable pour tous les deux. Au cours des nombreuses années de leur mariage, chacun de leurs anniversaires serait toujours une occasion spéciale et inoubliable, mais ce tout premier anniversaire célébré ensemble aurait toujours une place particulière dans leurs cœurs et leurs souvenirs.
Se lever était la dernière des envies de Darcy mais il savait qu'il n'avait pas le choix. Ils avaient encore dix jours à passer à Londres avant de rentrer dans le Derbyshire en faisant une halte de quelques jours à Netherfield pour qu'Elizabeth puisse revoir ses amis d'enfance, et il avait encore beaucoup à régler d'ici là. Il embrassa doucement Elizabeth dans le cou, ce à quoi elle répondit par un bougonnement qui le fit sourire.
« Lizzie… Il faut se lever, il est tard… »
Elle se tourna et enfouit son visage dans son cou.
« Quelle heure est-il ?
- Dix heures. Je dois aller voir Mr. Daniels. Et tes parents et tes sœurs doivent venir ce midi.
- Tu sais que ce n'est pas galant de me réveiller aux aurores après m'avoir tenue éveillée une bonne partie de la nuit ? Je suis âgée, maintenant, j'ai besoin de sommeil.
- Quelle mauvaise foi, Mrs. Darcy ! Si nous n'avons pas beaucoup dormi c'est entièrement de ta faute… dit-il en l'embrassant sur le front avant de se lever, quittant ses bras à regret.
- Pauvre Mr. Darcy ! Toutes mes excuses, je n'avais pas remarqué que le traitement vous déplaisait… dit-elle en affichant un sourire railleur.
- Que ne ferais-je pas pour te contenter ? la taquina-t-il en dirigeant vers la sonnette pour faire venir Samuel.
- Quel sens du sacrifice, mon amour… La prochaine fois je veillerai à ne pas te réserver ce sort infâme. » dit Elizabeth en lui adressant un clin d'œil, s'étant assise dans le lit.
Il s'arrêta net, avant de revenir sur ses pas pour l'embrasser.
« Je vous interdis de faire ça, Mrs. Darcy.
- Es-tu certain ? Je ne voudrais pas que tu tombes de sommeil par ma faute pendant tes rendez-vous, dit Elizabeth en prenant un air détaché.
- Chipie ! Mais tu es âgée désormais, du haut de tes vingt-et-un ans. Il faut que je prenne garde à ne pas te vexer. On m'a toujours dit que les femmes s'aigrissaient en vieillissant.
- Aurait-on dû me prévenir que les hommes devenaient des goujats en vieillissant ?! rétorqua Elizabeth, en haussant un sourcil, faussement outrée.
- Toutes mes excuses, mon ange. Me pardonnes-tu ? demanda-t-il avant de l'embrasser.
- Toujours quand tu m'embrasses ainsi... Mais pour en revenir à notre sujet, je veillerai désormais à respecter tes précieuses heures de sommeil.
- Voilà une précaution bien inutile.
- Non, non, j'y tiens… Tu atteins toi aussi un âge avancé, il faut te ménager…
- Un âge avancé ? Tu ne disais pas ça cette nuit. » dit-il, la faisant sourire rêveusement au souvenir des heures précédentes.
Il continua de l'embrasser, la faisant se rallonger dans leur lit, laissant ses lèvres errer dans son cou.
« Je croyais que tu devais partir ? dit-elle. Non que je déplore ce changement d'avis mais… en plus Samuel doit déjà t'attendre.
- Samuel qui ?
- Vous êtes incorrigible, Mr. Darcy. Et après vous allez encore dire que c'est de ma faute !
- Evidemment ! Ne sais-tu pas encore combien tu es irrésistible quand tu viens tout juste de te réveiller ?
- Ca c'est de la flatterie ou je ne m'y connais pas… Tu dois y aller, William… Tu détestes être en retard, lui rappela-t-elle. A quelle heure penses-tu revenir ce soir ?
- Pour le dîner normalement. Tes parents et tes sœurs seront là, je suppose ?
- Oui. Sauf si tu préfères que nous restions tous les deux ?
- Non… Invite-les… Profite de leur présence tant qu'ils sont là. Car après cela, j'ai la très égoïste intention de te séquestrer à Pemberley pour t'avoir à moi tout seul. »
Darcy finit par trouver le courage de se lever et alla se préparer pour la journée. Après un ultime baiser déposé sur les lèvres d'Elizabeth qui s'était levée et installée devant son petit déjeuner dans leur salon privé, il quitta Darcy House à regret.
Pour se tenir éveillée devant son déjeuner, Elizabeth lut sa correspondance, agréablement surprise d'avoir reçu une lettre de Charlotte Collins. Cette dernière lui annonçait qu'elle venait de mettre au monde un garçon qu'elle et son mari avaient prénommé Lewis, « en hommage au défunt mari de Lady Catherine » précisait Charlotte. Elizabeth grimaça. Nul doute que c'était une nouvelle tentative de flagornerie du pompeux Mr. Collins. Elizabeth peinait souvent à imaginer quel sort était celui de son amie depuis qu'elle était devenue Mrs. Collins.
Elle s'était maintes fois reproché le manque de tact dont elle avait fait preuve lorsque Charlotte était venue lui annoncer ses fiançailles. Qu'une jeune femme sensée puisse accepter la main d'un tel homme lui paraissait avant cet épisode inconcevable. Mais les mots de reproche et de justification de Charlotte étaient depuis gravés dans sa mémoire, ayant fait leur chemin dans son esprit. Elle savait que toutes les femmes ne pouvaient s'offrir le luxe d'un mariage d'amour.
Mais Elizabeth et Jane n'avaient jamais transigé sur ce point, sûres de faire leur malheur avec un mariage d'intérêt. Elizabeth avait pourtant dû admettre lorsqu'elle était allée rendre visite aux Collins dans le Kent que Charlotte n'était pas malheureuse. Mais elle n'était pas heureuse non plus. Charlotte ne connaîtrait jamais le bonheur tel que Darcy l'avait fait découvrir à Elizabeth. Mais elle avait toujours été plus pragmatique qu'Elizabeth, et savait se contenter de la sécurité que Mr. Collins lui avait offerte.
Elizabeth en avait parlé avec Darcy et ce dernier lui avait sagement déclaré qu'on ne raisonne plus tout à fait de la même façon à l'âge de Charlotte qu'à vingt ans. Elle avait médité ses paroles par la suite, se demandant ce qu'il serait advenu d'elle si Darcy s'était éloigné d'elle après sa première demande en mariage. Elle refusait de croire qu'elle aurait transigé sur sa conception du mariage mais reconnaissait qu'elle était incapable, à vingt ans seulement, et follement amoureuse de son mari, de prévoir quel choix elle aurait fait dans la situation de Charlotte.
Pour l'heure, Elizabeth était simplement heureuse d'apprendre que l'accouchement de son amie s'était bien déroulé et que l'enfant et elle se portaient bien, se promettant de lui envoyer une lettre de félicitations et un cadeau de naissance dans les jours qui suivraient.
Georgiana lui avait elle aussi écrit. Cette dernière passait visiblement un séjour délicieux à Bath avec les Matlock et annonçait son retour pour la semaine suivante, deux jours avant que Darcy et Elizabeth ne quittent Londres. Nul doute que Darcy serait ravi d'apprendre que sa sœur ferait le voyage en Hertfordshire puis vers Pemberley en leur compagnie. Pour l'heure, Georgiana rencontrait beaucoup de gens, pour la plupart des connaissances de son oncle et de sa tante, et avait rempli sa lettre d'une foule d'anecdotes savoureuses. Repliant enfin la lettre de Georgiana, Elizabeth se leva afin de se préparer pour la journée. Elle avait invité ses parents et ses trois sœurs pour le déjeuner et elle voulait que tout soit parfait.
Grommelant intérieurement contre l'encombrement des rues, Mr. Bennet tentait vainement de prendre son mal en patience dans la voiture qui les conduisait, sa femme, ses filles et lui, à Darcy House. Il avait toujours abhorré Londres. Sa foule de gens hypocrites, ses rues agitées, ses réceptions qui n'en finissaient pas, le brouhaha continuel de certains quartiers… C'était plus qu'il ne pouvait tolérer ! Son épouse s'était souvent plainte de son refus d'y mener leurs filles où, elle en était sûre, elle aurait pu leur trouver un mari à chacune en à peine une Saison, mais il n'avait jamais cédé. Si ses filles voulaient passer quelques semaines à Londres, elles pouvaient fort bien séjourner chez les Gardiner.
Mais il n'avait pas hésité à délaisser la sérénité de Longbourn lorsqu'il avait reçu la lettre de son gendre qui l'invitait à célébrer l'anniversaire d'Elizabeth. La soirée de la veille l'avait comblé. Elizabeth était rayonnante de santé et de bonheur. Jamais il ne l'avait sentie si épanouie et son cœur s'était attendri en la voyant ainsi.
Et outre son bonheur évident, sa fille avait changé. Au cours des longs mois qui l'avaient séparé d'Elizabeth, Mr. Bennet avait constamment correspondu avec elle, attendant chacune de ses lettres avec impatience. Elle avait répondu fidèlement et avec son enthousiasme habituel, et il avait pu déceler à quel point elle était heureuse dans sa nouvelle vie. Mais seules leurs retrouvailles lui avaient permis de prendre pleinement conscience de la métamorphose de Lizzie.
D'apparence, il avait peiné à reconnaître la plus naturelle de ses filles en voyant la jeune femme élégante et richement parée qu'elle était devenue. Elle conservait des goûts bien plus simples que la plupart des femmes du milieu de son mari, mais elle n'était plus la jeune fille qui avait grandi dans la rustique campagne du Hertfordshire.
Le changement qui s'était opéré dans sa personnalité était plus saisissant encore : certes, son impétueuse Lizzie était restée rieuse et spontanée et Mr. Bennet n'avait aucune inquiétude sur le fait qu'elle ne perdrait jamais son esprit et son humour. Mais elle évoluait désormais avec une sérénité et une grâce qui lui étaient inconnues auparavant. Son caractère et ses manières s'étaient imperceptiblement adoucis et raffinés. Nul doute aux yeux de Mr. Bennet qu'elle avait parfaitement assumé son nouveau rang et son rôle de Maîtresse de Pemberley et de Darcy House, et que le nouveau milieu dans lequel elle évoluait avait commencé à l'influencer pour faire d'elle une jeune femme aux manières élégantes, qui donnaient plus de charme encore à sa personnalité enjouée.
Et surtout, elle rayonnait de bonheur. Mr. Bennet était assez intuitif pour deviner que Darcy était entièrement responsable de cette métamorphose. Les regards et les sourires que les jeunes mariés avaient échangé continuellement pendant la soirée de la veille étaient des plus éloquents, et lui avaient prouvé que le mariage des deux jeunes gens était très heureux. L'amour, le respect et la tendresse que Darcy vouait à Elizabeth avaient permis à la jeune fille de se muer en une jeune femme ravissante et épanouie. Et, en toute franchise, Mr. Bennet admettait qu'il n'aurait jamais cru possible que le froid et impassible Mr. Darcy rende sa fille si heureuse, du moins avant leurs fiançailles. Pensif, il se souvint, avec l'inévitable pincement au cœur, de la matinée qui avait tant changé leur existence à tous les trois.
Comme chaque matin, Mr. Bennet se leva aux aurores, pénétrant dans son bureau pour lire au calme avant le petit déjeuner et l'arrivée de son épouse et de ses filles qui ne manquerait pas de réduire sa sérénité à néant. La journée de la veille avait été riche en émotions. Tout d'abord, Mr. Bingley et Mr. Darcy étaient venus rendre visite à Mrs. Bennet et leurs filles après des mois d'absence inexpliqués. Et ce au moment même où son épouse semblait enfin se résigner à l'idée que le projet de mariage entre Jane et Mr. Bingley était totalement improbable. Quelle idée l'occupant de Netherfield avait-il eu de revenir dans la région et de raviver les espoirs de Mrs. Bennet ? « Et ceux de cette pauvre Jane par la même occasion » avait songé Mr. Bennet.
Et puis, en fin d'après-midi, le jeune homme était revenu. Enfermé dans son bureau, Mr. Bennet avait été loin de se douter que sa fille aînée était au moment même en train de se fiancer à quelques mètres de lui. Seuls les cris de joie toujours aussi peu discrets de Mrs. Bennet l'avaient averti. Après avoir donné son consentement à Mr. Bingley, Mr. Bennet avait étreint sa fille, heureux de sa joie.
Après une soirée des plus gaies en compagnie des deux fiancés dont la joie était communicative, Mr. Bingley s'était retiré et tous étaient alors allés se coucher. Mais vers minuit, tous avaient été tirés de leur sommeil par l'arrivée de Lady Catherine qui paraissait aussi froide et hautaine que son neveu. L'incrédulité de Mr. Bennet était allée croissante lorsque leur illustre visiteuse avait demandé à parler à Elizabeth en privé. A en juger par les éclats de voix discernés à travers la porte du salon dans lequel elles s'était enfermées, toutes deux étaient fort mécontentes l'une de l'autre.
Pour la première fois de sa vie, Mr. Bennet avait senti sa curiosité piquée et été tenté d'écouter aux portes. Ce ne fut pas nécessaire, car Elizabeth avait mis fin à la conversation abruptement, et Lady Catherine avait pris congé aussi impoliment qu'elle était arrivée. Mais plus étrange encore avait été la réaction d'Elizabeth lorsque Mrs. Bennet et lui l'avaient questionnée. Lizzie, certes impétueuse, n'avait jamais répondu aussi violemment et avec si peu d'égards. Tout en observant sa fille remonter l'escalier, Mr. Bennet s'était dit qu'il aurait décidément donné cher pour savoir ce que les deux femmes s'était dit.
Il était loin de s'en douter le lendemain matin, mais il était sur le point d'avoir un début de réponse. Il devait résoudre le reste du mystère au cours des jours qui suivraient. Tout commença par l'arrivée de Mrs. Bennet dans son bureau. Jamais elle ne le dérangeait à cette heure car elle savait que rien n'irritait davantage son mari que de voir sa solitude matinale troublée. Mais elle avait ce jour-là une bonne raison de le faire : Lizzie avait disparu.
« Comment cela, disparu ?
- Je vous dis qu'elle n'est pas dans sa chambre ni dans la maison. Jane est venue m'avertir. Apparemment, elle n'a pas dormi de la nuit.
- Qui ça ? Jane ?
- Mais non, Mr. Bennet ! Lizzie !
- Oh…
- Je suis sûre que cela a un rapport avec cette Lady Catherine. Lizzie semblait vraiment furieuse, je ne l'ai jamais vue ainsi.
- Moi non plus. Mais si elle ne veut pas nous en parler, ce n'est pas à nous d'insister.
- Mais enfin, elles ont parlé de Mr. Darcy !
- Mr. Darcy ?
- Mais oui ! N'avez-vous pas entendu ?
- J'ai moins d'expérience que vous dans l'art d'écouter aux portes, ma chère.
- Elles ont parlé de lui !
- Qu'ont-elles dit ?
- Mais je n'en sais rien justement ! Je n'ai pu qu'entendre son nom.
- Mr. Darcy n'est-il pas le neveu de Lady Catherine ? rappela Mr. Bennet, se souvenant d'une de ses discussions avec Mr. Collins.
- Si, mais je ne comprends pas pourquoi elles ont parlé de lui ! Et maintenant Lizzie a disparu, qu'allons-nous faire ?
- Connaissant Elizabeth, elle a dû aller se promener, tenta de la rassurer son mari, toujours songeur.
- A sept heures du matin ? Vous n'y pensez pas, Mr. Bennet !
- Attendons le petit déjeuner. Nous verrons si elle revient. »
Et en effet, elle était revenue peu avant. Mais pas seule. A sa grande stupeur, Mr. Bennet constata que sa fille tenait la main de nul autre que... Darcy ! S'il y avait bien une personne au monde que Mr. Bennet ne s'attendait pas à avoir se présenter chez lui à cette heure, et dans pareil accoutrement, c'était bien l'élégant Mr. Darcy ! Presque rougissants, les deux jeunes gens s'étaient arrêtés sur le seuil de Longbourn, non loin de Mrs. Bennet, bouche bée d'étonnement, pétrifiée à la fois par l'attitude de sa fille et par l'impressionnante présence du Maître de Pemberley.
Elizabeth commença à parler à son père mais à peine eût-elle prononcé quelques mots que Darcy serra doucement sa main, l'arrêtant d'un regard avant de se tourner vers Mr. Bennet.
« Monsieur, puis-je solliciter un entretien en privé avec vous ? »
Ignorant délibérément l'expression étouffée de Mrs. Bennet qui savait mieux que quiconque ce qu'une telle requête impliquait, Mr. Bennet répondit d'un ton neutre à Darcy de le suivre dans son bureau. Il referma soigneusement la porte derrière eux, jetant un regard amusé à Elizabeth qui les avait suivis anxieusement, sourde aux questions de sa mère et de ses sœurs. Mr. Bennet s'assit derrière son bureau et, sans proposer de siège à son visiteur, croisa les mains et attendit, regardant Mr. Darcy droit dans les yeux. Toutefois, il en fallait davantage au Maître de Pemberley pour se laisser impressionner.
« Monsieur, je sais que ma présence chez vous à cette heure doit vous sembler incongrue. Néanmoins, je ne me serais pas permis de demander à vous parler en privé s'il n'avait été question d'une affaire de haute importance, dit posément Darcy.
- J'imagine bien. » dit Mr. Bennet.
Devant le flegme de son interlocuteur, Darcy tiqua légèrement avant de poursuivre.
« Je suis venu vous demander la main de Miss Elizabeth.
- J'avais compris : vous la teniez dans la vôtre en arrivant. »
Interloqué par l'attitude presque détachée de celui qu'il considérait déjà comme son futur beau-père, Darcy se tut quelques instants, cherchant ses mots, avant de reprendre.
« Je sais que les événements de la matinée doivent vous paraître surprenants, mais je vous assure que rien n'était prémédité. J'avais prévu de vous rendre visite dans la journée pour faire ma demande à Miss Elizabeth. Tout s'est fait quelques heures plus tôt de façon totalement inopinée.
- Je vois. Mais après vos longs mois d'absence, vous comprendrez mon étonnement face à la scène à laquelle je viens d'assister, et à la révélation que vous venez de me faire.
- Mon départ de Netherfield l'an dernier était une erreur. Mais je vous assure que je m'engage dès aujourd'hui à demeurer auprès de Miss Elizabeth et à veiller sur elle. Par notre mariage, elle deviendra la Maîtresse de Pemberley et de Darcy House, et sera traitée avec tous les honneurs que son rang lui confèrera et…
- Je ne vous ai pas encore accordé la main de ma fille, Mr. Darcy. »
Ce dernier resta muet de surprise. La réaction de Mr. Bennet n'était pas sans lui rappeler sa première demande en mariage, repoussée avec virulence par Elizabeth alors qu'il croyait la réponse déjà toute acquise.
« Pensiez-vous que votre rang et votre fortune suffiraient à me convaincre de vous confier ce que j'ai de plus précieux au monde ? » continua Mr. Bennet, impassible.
Darcy comprit alors son erreur. Depuis qu'il connaissait les Bennet, il les avait toujours considérés comme de bien piètres parents, avec d'un côté Mrs. Bennet qui jouait sans cesse les entremetteuses maladroites, et de l'autre Mr. Bennet, distant et permissif. Il devait désormais admettre qu'il s'était trompé : le vieil homme, malgré son flegme et son humour, était sur la défensive depuis le début de leur entretien. Jamais il n'aurait pu deviner quel père attentif Mr. Bennet pouvait être avec ses filles, ou tout du moins avec Elizabeth qui semblait visiblement sa préférée.
Et il comprit que l'amour qu'ils vouaient tous deux à la jeune fille les mettait sur un pied d'égalité et que la seule façon de le convaincre d'accéder à sa requête était de faire preuve d'une franchise complète. Et tout comme devant celle qui, il l'espérait de tout son cœur, allait bientôt devenir Mrs. Darcy, il baissa les armes, délaissa son attitude altière, prêt à supplier s'il le fallait.
« Pardonnez-moi, monsieur, j'aurais dû commencer par vous faire un aveu. J'aime votre fille depuis plusieurs mois. Éperdument. Je n'imagine plus ma vie qu'à ses côtés, car j'ai compris que le bonheur sans elle est impossible. C'est pourquoi je l'ai demandée en mariage ce matin, et elle m'a fait l'immense honneur de m'accorder sa main. Je vous promets de la chérir, de la protéger, et de tout mettre en œuvre pour la rendre heureuse car rien ne m'importe davantage.
- Elle a accepté, dites-vous…
- Oui, monsieur. Nous n'attendons plus que votre consentement. »
Mr. Bennet resta silencieux quelques instants et Darcy n'osa pas reprendre la parole. Le cœur battant, il attendit que le père d'Elizabeth prononce les mots dont dépendrait son bonheur ou son malheur.
« Je ne parviens pas à m'expliquer votre attitude, Mr. Darcy. Tout d'abord, vous arrivez à Netherfield, y séjournez quelques semaines, sans témoigner une grande attention à ma fille, puis vous repartez sans prendre congé de quiconque. Et un an plus tard, vous venez me demander sa main. Aussi permettez-moi d'être sceptique concernant vos sentiments. Et vous comprenez bien sûr que votre fortune et votre rang ne suffiront jamais à me convaincre que vous êtes digne d'elle, et encore moins que vous ferez son bonheur.
- Certes non. Je ne sais comment vous convaincre que je l'aime passionnément et suis prêt à tout pour la rendre heureuse, mais je vous assure que je suis sincère. Monsieur, si j'osais…
- Osez donc. »
Darcy observa longuement Mr. Bennet. Réservé de nature, il savait qu'il lui en coûterait d'ouvrir totalement son cœur devant un homme qui lui était presque inconnu. Mais cet inconnu était le père d'Elizabeth, qu'elle chérissait visiblement beaucoup, et le dernier obstacle à leur bonheur. Et il sut en cet instant qu'aucun prix à payer n'était trop grand pour obtenir sa main.
« Ma vie n'aurait plus de sens sans Eliz… Miss Elizabeth. J'étais déjà très épris d'elle lorsque j'ai quitté Netherfield l'an dernier. Dans ma grande stupidité, j'ai tenté de me convaincre que mes sentiments s'estomperaient avec le temps. Mais au cours des mois qui ont suivi, je n'ai pensé qu'à elle. Il m'était impossible de l'oublier, et je me suis langui de sa présence. Plus rien n'avait d'importance à mes yeux tant que je n'étais pas à ses côtés. Et lorsque je l'ai revue en avril, j'ai su…
- Vous l'avez revue en avril ? l'interrompit Mr. Bennet.
- Vous l'ignoriez ?
- Totalement.
- Elle résidait chez les Collins, dans le Kent. Pour ma part, je rendais comme chaque année visite à ma tante, Lady Catherine de Bourgh, qui se trouve être la bienfaitrice de Mr. Collins, votre cousin. Il me faut d'ailleurs vous présenter mes excuses pour son attitude inqualifiable d'hier soir.
- Nul n'est responsable des erreurs commises par sa famille, dit Mr. Bennet en faisant un geste de la main pour éluder un sujet secondaire à ses yeux.
- Miss Elizabeth et moi nous sommes donc revus à cette occasion. » reprit Darcy.
Il sut d'instinct qu'il ne devait pas évoquer sa première demande en mariage, puisque Elizabeth ne l'avait pas fait. Mr. Bennet n'aurait pas même daigné le recevoir s'il avait eu le moindre soupçon à ce sujet, Darcy en était désormais certain.
« L'avez-vous courtisée à ce moment-là ?
- Non, mais j'ai compris que mes sentiments pour elle étaient trop grands pour être ignorés davantage, et qu'ils ne s'estomperaient pas avec le temps. Puis nous nous sommes revus à Pemberley cet été lorsqu'elle visitait le Derbyshire avec Mr. et Mrs. Gardiner. Elle a d'ailleurs fait la connaissance de ma sœur à cette occasion. Chacune de ces rencontres n'a fait que confirmer que je suis éperdument amoureux d'elle. »
Mr. Bennet hocha la tête pensivement. Sa fille avait été bien mystérieuse ! Pas une fois depuis le départ des Bingley de Netherfield elle n'avait prononcé le nom de Mr. Darcy. Et voilà qu'il apprenait que les deux jeunes gens s'étaient revus maintes fois entretemps !
« Si Mr. Bingley ne m'avait pas vanté votre réputation de gentleman, Mr. Darcy, je pourrais presque soupçonner que vous avez provoqué ces rencontres et suivi ma fille… » dit Mr. Bennet en esquissant un sourire, sincèrement amusé.
Darcy sourit timidement. Mr. Bennet n'était pas loin de la vérité : il avait avancé sa visite chez Lady Catherine dans le seul but d'y croiser Elizabeth dès lors qu'il avait appris qu'elle résidait chez les Collins.
« Croyez bien, monsieur, que je n'aurais jamais porté atteinte à la réputation de Miss Elizabeth. Je la respecte et l'aime trop pour vouloir la faire souffrir d'une quelconque façon.
- Mais vous ne vous interdisez pas quelques interludes romantiques avec elle au petit matin, dit Mr. Bennet, se délectant de la réaction mortifiée de Darcy, qui rougit soudain violemment.
- Notre rencontre était tout à fait fortuite, monsieur…! » bredouilla Darcy.
A ces mots, Mr. Bennet éclata franchement de rire. Voir l'imposant Maître de Pemberley perdre ainsi tout ses moyens ne manquait pas décidément pas de piquant, songea-t-il en l'observant se débattre dans sa gêne et sa timidité quelques instants.
« Allons, je veux bien vous croire, car ma fille se respecte trop pour se laisser entraîner dans de tels égarements, dit-il, appuyant volontairement le mot « égarements » d'un regard intraitable.
- Pardonnez-moi, monsieur, cela ne se reproduira plus, dit piteusement Darcy.
- Je l'espère. Il me déplairait que votre réputation de gentleman soit mise à mal par les charmes de ma fille, le taquina-t-il, mettant fin à la torture du jeune homme. Mais pour en revenir à votre requête… »
Darcy leva vers lui un regard anxieux, attendant que Mr. Bennet décide de son bonheur ou de son malheur, mais ce dernier resta pensif quelques instants, délibérant visiblement un problème épineux.
« Je ne mettrai pas votre parole en doute, je veux bien croire que vous l'aimez, finit par déclarer Mr. Bennet, faisant naître un regain d'espoir dans le cœur de Darcy. Mais qui me dit qu'elle vous aime ? »
Darcy resta interdit. Il n'avait pas envisagé cela non plus.
« Même si ma fille est sensée et raisonnable, il ne serait pas impossible qu'elle ait été influencée par votre nom et tout ce qui l'accompagne. Les jeunes filles peuvent être séduites très aisément par de tels… arguments. J'ai cinq filles, je sais de quoi je parle.
- Elle a accepté de m'épouser, monsieur, rappela Darcy, à la torture.
- Peut-être parce que vous n'êtes pas de ceux à qui l'on peut dire non. »
Si les circonstances avaient différentes, Darcy aurait pu rire en entendant cela, car Elizabeth avait justement commis l'impensable en le repoussant dans le Kent. Et il songea alors que si Mr. Bennet connaissait sa fille aussi bien qu'il le sous-entendait, il ne devrait pas être bien difficile de lui faire comprendre qu'elle avait accepté sa demande en mariage non seulement de son plein gré, mais avec un bonheur qui n'avait d'égal que le sien.
« Vous l'avez dit vous-même, monsieur : Miss Elizabeth se respecte trop pour accepter une demande en mariage de la part d'un homme pour qui elle n'éprouverait aucune affection, j'en suis convaincu, dit Darcy avec gravité.
- Puisque vous semblez si sûr de vous, vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je lui demande de confirmer vos dires ?
- Nullement, monsieur. Au contraire.
- Bien. Vous pouvez prendre congé. Je vais m'entretenir avec elle. »
Ayant salué Mr. Bennet, Darcy ouvrit la porte. Son regard croisa aussitôt celui d'Elizabeth. Amoureux, inquiet mais également empli d'espoir. Tout comme le sien, sans doute. L'observant refermer la porte du bureau de son père derrière elle, il esquissa un timide sourire d'encouragement. A nouveau, son bonheur dépendait entièrement d'elle.
Dix mois plus tard, Mr. Bennet posait le pied sur le perron de Darcy House en souriant : Darcy n'avait pas menti en affirmant qu'il aimait Elizabeth et qu'il allait la rendre heureuse. Ses retrouvailles avec sa fille la veille au soir avaient achevé de le convaincre, si tant est que le moindre doute subsistât encore dans son esprit après leurs six mois de fiançailles, durant lesquelles il avait vu, avec un pincement au cœur, à quel point le jeune homme était dévoué et attentionné envers Elizabeth, et combien cette dernière semblait éprise.
« Mon Dieu ! Mr. Bennet voyez-vous cela ! s'exclama soudain Mrs. Bennet, le tirant de ses pensées. Je ne parviens toujours pas à m'habituer à l'idée que Lizzie réside dans un tel palais ! Elle est si chanceuse. C'est vraiment magnifique…
- Oui, c'est une bien belle demeure, acquiesça Mr. Bennet en observant l'élégante et imposante façade blanche qui s'étalait fièrement sur Grosvenor Square.
- Kitty, ma chérie, songez que vous allez bientôt vivre à Pemberley quelques semaines ! Il paraît que c'est encore plus grand qu'ici ! » s'extasia Mrs. Bennet.
Elle continuait encore sa litanie de compliments lorsque le majordome de Darcy House les fit entrer dans le hall. Elizabeth les accueillit quelques instants plus tard dans le grand salon, un sourire aux lèvres. Avoir sa famille près d'elle comblait tous ses souhaits. Même si elle savait que leurs retrouvailles étaient de courte durée, elle savourait d'avoir tous ses proches réunis autour d'elle.
« Bienvenue à Darcy House. J'espère que vous n'avez pas eu trop de difficultés pour venir ?
- Pas du tout ! Et Jane n'habite vraiment pas loin ! dit Mrs. Bennet. Alors, nous faites-vous visiter cette petite merveille, Lizzie ?
- Mais si vous voulez… Ne désirez-vous pas prendre quelques rafraîchissements avant ? demanda Elizabeth après avoir embrassé son père et ses sœurs.
- Sottises, Lizzie ! Nous arrivons tout juste de chez Jane. Oh ! il faudra que nous allions faire les boutiques cet après-midi, j'en profite pendant que je suis à Londres ! Et ce ne doit plus être un problème pour vous…
- A vrai dire, je n'en ai pas encore eu tellement l'occasion depuis mon arrivée à Londres, dit Elizabeth.
- Vraiment ? Lizzie, il faut en profiter désormais !
- Je n'ai jamais été dépensière, Mère, vous le savez, dit Elizabeth en souriant discrètement à son père qui se tenait stratégiquement en retrait.
- Jane, ne l'avez-vous donc pas emmenée faire les boutiques avec vous ? demanda Mrs. Bennet.
- Deux ou trois fois, Mère, mais c'était davantage pour passer du temps ensemble qu'autre chose.
- Balivernes, mes filles ! Vous devriez en profiter davantage. Tout le monde n'a pas la chance d'avoir épousé d'aussi bons partis.
- Mère, vous vouliez visiter la maison, il me semble ? » la coupa Elizabeth, déjà lasse d'entendre ce genre de discours.
Elle leur fit faire le tour de la demeure, terminant par le jardin où la table du déjeuner avait été dressée. Tous s'assirent et commencèrent à manger. Mrs. Bennet, comme à son habitude, parla sans discontinuer avec force de commentaires élogieux sur la visite qu'elle venait d'effectuer. Elle ajouta qu'elle avait hâte de visiter Pemberley.
« Lizzie, est-ce aussi beau qu'on le dit ? demanda Kitty.
- C'est vraiment magnifique. Un véritable havre de paix. Le domaine me manque beaucoup, j'ai hâte d'y retourner.
- A ce point ? Mais ne préférez-vous pas Londres ? s'étonna sa mère. C'est tellement plus vivant et vous pouvez y rencontrer quantité de gens intéressants !
- Mais dans le Derbyshire aussi. Mr. Darcy y a sa famille, avec laquelle je m'entends fort bien comme vous le savez. Et je m'y suis fait beaucoup d'amis.
- Mère, je vous assure que la vie en Derbyshire est très agréable, ajouta Jane. Je l'ai bien constaté moi-même lorsque j'y ai séjourné avec Charles cet été.
- Si agréable que vous préférez m'abandonner pour vous y installer … dit Mrs. Bennet, faisant baisser tristement la tête à Jane.
- Maman ! dit Elizabeth.
- Mrs. Bennet, cessez de croire que Jane et Mr. Bingley ont pris cette décision pour vous contrarier ! dit Mr. Bennet.
- Vous allez beaucoup nous manquer à nous aussi, ajouta Jane. Mais nous voulons un domaine bien à nous et nous avons eu un véritable coup de cœur pour le Derbyshire.
- Pour le Derbyshire et le fait que Lizzie y soit désormais installée, n'est-ce-pas ? rétorqua Mrs. Bennet.
- Aussi. Mais vous pourrez venir nous voir. Et vous saviez bien que c'est le lot des filles que de quitter leurs parents une fois mariées.
- Je suppose. Mais dans ce cas, Lizzie, il vous faudra m'inviter à Pemberley. Je ne tiens pas à être séparée de mes filles trop souvent ! C'est déjà bien assez de ne pas pouvoir voir Lydia davantage ! »
Elizabeth sourit sans répondre directement. Elle connaissait assez Darcy pour savoir qu'il ne verrait pas d'un bon œil d'avoir Mrs. Bennet continuellement sous le même toit que lui, et elle pensait sensiblement comme lui : même si elle aimait sa mère, il lui était de plus en plus difficile d'endurer ses remarques déplacées et son manque de tact. Tous ces défauts qui paraissaient déplaisants à Elizabeth Bennet étaient désormais mortifiants pour Mrs. Darcy, et elle ne savait jamais à quel saint se vouer lorsque sa mère et son mari étaient dans une même pièce.
Tous passèrent néanmoins un après-midi délicieux dans le jardin. Mrs. Bennet discuta longuement avec Mrs. Gardiner qui les avait rejoints après le déjeuner. Quant à Elizabeth, elle resta avec ses sœurs, en profitant pour parler davantage avec Mary et Kitty avec lesquelles elle correspondait moins. Mary était toujours aussi réservée. Kitty quant à elle continuait d'étonner Elizabeth par son attitude posée. L'adolescente exubérante et incontrôlable avait cédé la place à une jeune fille plus posée et pleine d'humour qui n'était pas sans points communs avec l'esprit vif et le sens de la répartie de la cadette des Bennet.
Quant à Mr. Bennet, il eut à son grand plaisir le loisir d'en apprendre plus sur la nouvelle vie d'Elizabeth, et tout ce qu'elle lui apprit l'enchanta. Elle le conduisit à la bibliothèque, sachant qu'il serait admiratif devant l'impressionnante collection d'ouvrages qu'elle recélait. De fait, Mr. Bennet resta sans voix, au grand amusement de sa fille.
« Mr. Darcy m'a dit que vous pouviez emprunter ceux que vous souhaitez, Père. Il sait combien vous aimer lire. Et certains de ces livres sont introuvables.
- Justement, ils n'en sont que plus précieux.
- Il vous fait confiance. Il a passé assez de temps avec vous dans votre bureau et dans la bibliothèque de Netherfield pendant nos fiançailles pour savoir que vous êtes un amoureux des livres. Après tout, dès que je cherchais l'un de vous deux, je savais précisément où vous trouver ! dit Elizabeth en souriant.
- Vous êtes vraiment heureuse, n'est-ce pas, Lizzie ? demanda son père, soudain très sérieux.
- Oui, je le suis. Plus que je ne l'avais rêvé, répondit-elle après s'être tue quelques instants.
- C'est bien… » dit Mr. Bennet, la voix emplie d'émotion.
Il embrassa sa fille sur le front. Elizabeth savait que son père n'était pas démonstratif. Qu'il accomplisse un tel geste en disait long et la bouleversa.
« Papa, je sais que je vous manque et croyez-moi c'est réciproque. Je pense à vous chaque jour.
- Vous ne culpabilisez pas, j'espère ? demanda-t-il, grondeur.
- Non, rassurez-vous ! dit-elle en souriant. Mais vous me manquez. Heureusement que Jane et Mr. Bingley vont bientôt venir s'installer près de nous. J'attends leur venue avec impatience. Et pourtant Dieu sait que je suis heureuse auprès de mon mari et de Miss Darcy, et que je m'entends à merveille avec leur famille et mes nouveaux amis. Mais rien ni personne ne vous remplacera, Jane et vous.
- Vous aurez Jane, désormais. Cela leur fera le plus grand bien de prendre leurs distances avec votre mère. Elle devient très envahissante. Diable, je lui ai pourtant dit mille fois qu'un jeune couple avait besoin de tranquillité mais pensez donc ! Elle n'en fait qu'à sa tête… »
Elizabeth éclata de rire, prenant le bras de son père pour le reconduire jusqu'au jardin. Elle y retrouva Jane en grands conciliabules avec Mrs. Gardiner.
- Que complotez-vous donc ? leur demanda Elizabeth en s'asseyant à leurs côtés.
- Nous étions en train de penser que ce serait délicieux d'organiser un nouveau dîner chez moi dans les jours qui suivront, qu'en dis-tu ? proposa Jane.
- Voilà une excellente idée. Quand repartent nos parents et Mary ? demanda Elizabeth.
- Dimanche. Je vous invite samedi soir. Ainsi tu pourras les voir un peu plus longtemps.
- Merci, Jane, tu es un ange. Mais n'oublie pas que Mr. Darcy et moi allons séjourner dans le Hertfordshire quelques jours la semaine prochaine.
- Je ne l'oublie pas, après tout vous séjournerez à Netherfield.
- A ce propos, Georgiana sera rentrée donc elle nous accompagnera.
- Parfait ! Il me tardait de la revoir. Sera-t-elle là samedi ?
- Je pense. »
Toutes trois organisèrent l'événement, toutes à leur joie à l'idée de voir les trois familles réunies une fois de plus. Puis Mrs. Gardiner rejoignit sa sœur, laissant les deux jeunes mariées en tête-à-tête. Jane prit le bras de sa sœur et l'entraîna faire le tour du jardin. Soucieuse, Elizabeth la questionna du regard mais Jane garda le silence jusqu'à ce qu'elles soient à bonne distance des autres.
« Oh, Lizzie je n'en pouvais plus, je n'ai jamais été impatiente, mais depuis hier soir c'était impossible de te parler en tête-à-tête et l'attente a été insoutenable.
- Jane Bingley impatiente… Voilà qui ne te ressemble pas ! la taquina Elizabeth. Nous sommes seules désormais, profites-en.
- Je voulais que tu sois la première à l'apprendre : Charles et moi attendons un enfant. »
Elizabeth resta interdite une fraction de seconde avant de serrer sa sœur dans ses bras dans un élan de pur bonheur.
« C'est vrai ? Oh Jane, je suis si heureuse pour toi ! Pour vous deux ! Vous devez être si heureux !
- Oui, si tu savais ce que c'est merveilleux !
- Je n'avais rien soupçonné ! Depuis quand le sais-tu ?
- Depuis trois semaines, mais nous préférions être sûrs avant de l'annoncer à qui que ce soit. Et tu es la première à le savoir, Lizzie.
- Je vais être tante ! C'est extraordinaire ! Mais comment te sens-tu ? N'es-tu pas trop fatiguée ? Ou malade ?
- A part une légère fatigue, je me porte comme un charme. A vrai dire, je suis si heureuse que cela éclipse tous les inconvénients. Et Charles est aux petits soins pour moi.
- Voilà qui ne m'étonne pas ! dit Elizabeth en souriant, heureuse du bonheur de sa sœur.
- Lizzie, je sens que je ne pourrai plus garder le secret davantage. Est-ce que cela vous ennuierait, Mr. Darcy et toi, si nous l'annonçons ce soir lors de votre dîner ?
- Pas le moins du monde. William sera ravi aussi. Quand ton enfant doit-il naître ?
- D'après mon médecin à la fin du mois de mai. Peut-être début juin au plus tard. »
Les deux sœurs, toutes à leurs confidences, ne virent pas que l'heure avançait et lorsque Kitty vint les rejoindre, il était temps pour Jane et les Bennet de rentrer chez les Bingley afin de se préparer pour le dîner que Lizzie donnerait le soir même. Elizabeth étreignit sa sœur une dernière fois, lui adressant un regard complice au moment où elle monta en voiture. Elle avait promis qu'elle ne parlerait à personne avant le dîner, pas même à Darcy, mais ignorait encore sincèrement si elle aurait la force de volonté de garder le secret. Fort heureusement, Darcy était porteur d'excellentes nouvelles lorsqu'il rentra, ce qui permit à Elizabeth de penser à autre chose, et de se réjouir en sa compagnie en apprenant que les problèmes épineux qui les avaient obligés à séjourner à Londres étaient en train de se résoudre. Darcy trouva son épouse légèrement distraite mais sachant qu'elle avait passé la journée avec sa famille et tout particulièrement avec Jane et son père, il ne s'en étonna pas davantage, attendri de la voir si enjouée.
Le dîner qu'ils donnèrent ce soir-là fut une réussite. Les Gardiner s'étaient joints aux Bingley et aux Bennet, et l'ambiance fut festive. Séparé d'elle par la longue table, Darcy observa à loisir son épouse échanger avec les différents membres de sa famille. Il eut l'occasion de discuter avec son beau-père qu'Elizabeth avait placé à sa droite. Au cours de ses six mois de fiançailles, Darcy avait découvert chez Mr. Bennet un homme bien différent de celui qu'il pensait connaître auparavant. Ce dernier était cultivé, lisait énormément et était passionné de sciences. Les deux hommes, s'appuyant sur ces points communs, avaient fait connaissance et appris à s'apprécier mutuellement avec le temps.
Darcy reconnaissant dans l'esprit de son beau-père le même humour que celui qu'il avait appris à apprécier avec Elizabeth. Mr. Bennet admirait quant à lui la droiture, l'intelligence et la culture de son gendre. Malgré leurs trente ans d'écart, ils parvenaient sans peine à discuter d'une multitude de sujets et, si leur nouveau lien de parenté ne leur permettait pas de devenir véritablement complices, ils recherchaient tout de même leur compagnie mutuelle et s'entendaient à merveille.
Lorsque le dîner prit fin, les hommes se retirèrent dans le salon de billard où Darcy offrit les traditionnels cigares et brandy. Mais, désireux de rejoindre leurs épouses, ils ne s'attardèrent guère, retournant dans le grand salon où elles étaient toutes en grande conversation. Quelques minutes plus tard, Mr. Bingley réclama l'attention de sa famille. Tous étonnés, se turent. Elizabeth et Jane échangèrent un regard entendu et pétillant de joie. Darcy interrogea son épouse du regard mais elle ne lui répondit que par un sourire aussi discret qu'énigmatique.
« Mrs. Darcy, j'espère vous ne m'en voudrez pas d'accaparer l'attention de vos hôtes durant quelques instants… Ma chère Jane et moi souhaitons vous faire part d'une excellente nouvelle. »
Il se tourna vers son épouse, lui laissant l'honneur d'annoncer à sa famille qu'elle attendait un enfant, provoquant des exclamations de joie et de surprise autour de la table. Mrs. Bennet enlaça sa fille, tandis que les autres adressaient leurs félicitations au futur père. Sincèrement ravi pour son ami et sa belle-sœur, Darcy fit apporter du champagne pour leur porter un toast, adressant un regard de reproche amusé à Elizabeth qui ne put retenir un sourire taquin.
Jane fut étourdie de recommandations par sa mère et Mrs. Gardiner tandis que Mr. Bennet, embrasser sa fille, lui adressant ses félicitations d'une voix légèrement tremblante. La soirée s'acheva en apothéose et dans la bonne humeur générale. Raccompagnant leurs hôtes jusque sur le perron où les voitures avaient été avancées, Darcy et Elizabeth les saluèrent en leur souhaitant un bon retour. Mrs. Bennet, délaissant son aînée quelques instants, se tourna vers Darcy qui offrait son bras à Elizabeth, et les remercia.
« C'était une soirée merveilleuse, qui plus est dans un lieu aussi agréable que votre demeure, Mr. Darcy.
- Tout le plaisir était pour nous, Mrs. Bennet, dit Darcy. Je suis ravi d'apprendre que vous avez passé une bonne soirée.
- Oh, et je suis si heureuse pour Jane et Mr. Bingley. C'est vraiment merveilleux, n'est-ce pas ?
- Oui, Maman, répondit Elizabeth. J'espère que leur enfant sera en parfaite santé. J'ai déjà dit à Jane de se ménager.
- Il va de soit que le plus grand repos lui est nécessaire ! Mais je suis persuadée que Mr. Bingley saura veiller sur elle. J'espère que vous connaîtrez bientôt ce bonheur, Lizzie. Rassurez-vous, Mr. Darcy, je suis persuadée qu'elle vous donnera prochainement un héritier. Il me tarde vraiment d'être grand-mère de vos enfants et de ceux de Jane !
- C'est compréhensible, Mrs. Bennet. Mais permettez-moi de vous rassurer également : l'idée de devenir père des enfants d'Elizabeth me comble mais rien ne presse, nous avons la vie devant nous. » dit Darcy, glacé par la remarque de sa belle-mère.
Il avait senti Elizabeth se raidir à ses côtés, et il posa sa main sur la sienne pour l'apaiser. A leur grand soulagement, Mrs. Bennet prit enfin congé, et Elizabeth put dire au revoir à ses sœurs sans autre incident. Une fois seuls, ils montèrent dans leurs appartements, se séparant pour se préparer pour la nuit. Contrairement à leurs habitudes, Elizabeth était déjà couchée lorsque Darcy la rejoignit. Il se blottit contre elle et elle l'étreignit avec force. Devinant d'instinct qu'elle était préoccupée, il plongea son regard dans le sien, l'interrogeant muettement.
« Ce n'est rien. Juste un peu de fatigue, éluda-t-elle.
- Ne prends pas garde à ce qu'a dit ta mère. Je ne veux pas d'un héritier : je veux des enfants de toi, dit-il gravement.
- Je sais, dit-elle avant de l'embrasser. Mais j'aimerais qu'elle comprenne la nuance.
- Ce n'est pas sa façon de voir les choses qui importe, mais la nôtre.
- Oui… tu as raison. » répondit-elle en souriant.
Voyant qu'elle était lasse, il resserra son étreinte autour d'elle et elle se blottit dans ses bras.
« Es-tu certaine que tout va bien ? lui chuchota-t-il à l'oreille.
- Oui… Ne t'inquiète pas. Tu es là, c'est tout ce qui compte. »
Bientôt, le souffle de Darcy s'apaisa et se fit plus profond mais Elizabeth, bien qu'exténuée, ne trouva pas le sommeil avant plusieurs heures. Pour la première fois de leurs fiançailles, elle n'avait pas été totalement franche envers son mari.
