Chapitre 17: Carpe diem


Tâchant d'oublier tant bien que mal les remarques de sa mère et l'inquiétude qui commençait à la ronger, Elizabeth décida de profiter pleinement de la présence de sa famille, se replongeant avec bonheur, et une pointe de nostalgie, dans l'atmosphère pleine de bonne humeur et d'exubérance qu'elle avait connue avant son mariage. Tandis que Darcy avait des journées bien remplies entre ses affaires, son club, et la salle d'armes qu'il fréquentait depuis son adolescence, Elizabeth se rendait chez les Bingley et y passait bien souvent la majeure partie de la journée.

Jane était elle-même accaparée par sa mère et Mrs. Gardiner qui l'entouraient de mille précautions et l'étourdissaient de conseils. Mais elle réussissait toujours à voler quelques heures qu'elle consacrait à Elizabeth et leurs jeunes sœurs. Mary sortait de sa réserve plus fréquemment qu'auparavant même s'il était encore impossible de discuter avec elle sur des sujets légers. Kitty s'en prenait d'ailleurs ce rôle très à cœur, partageant avec ses aînées quantité de potins du Hertfordshire qui ravirent Elizabeth. Elle avait hâte de retourner quelques jours dans le comté de son enfance afin de revoir ses amies d'enfance et de se retrouver quelques heures dans les murs de Longbourn.

Malgré la joie d'avoir sa famille à ses côtés, de pouvoir converser des heures durant avec son père et rire avec ses sœurs, Elizabeth restait préoccupée. Une ombre insidieuse était venue ternir son bonheur quelques jours plus tôt. Elle le cachait sans trop de peine, et Mr. Bennet lui-même, ayant remarqué que sa fille n'affichait plus la joyeuse insouciance que le soir de son anniversaire, supposa qu'elle était simplement un peu fatiguée.

Mrs. Gardiner, plus fine, avait plus de doutes sur le sujet mais ne l'aborda jamais, sachant que la jeune femme lui faisait suffisamment confiance pour qu'elle se confie à elle le moment venu si elle le jugeait nécessaire ou en éprouvait l'envie.

C'était en présence de Darcy qu'Elizabeth peinait le plus à dissimuler son inquiétude. Il la connaissait assez pour deviner instinctivement que quelque chose la tourmentait ; aussi redoublait-elle d'efforts pour paraître enjouée afin de ne pas éveiller ses soupçons. Fort heureusement, sa présence même et les soins dont il l'entourait constamment suffisaient à l'apaiser et lui faire oublier momentanément ses appréhensions.

Et elle s'aperçut, à sa grande surprise, qu'elle se languissait de retourner à Pemberley, convaincue que tout s'arrangerait lorsqu'ils y retourneraient. Même si elle se sentait très bien à Darcy House et qu'elle commençait à la considérer comme son foyer, elle avait hâte de retrouver l'atmosphère paisible et feutrée de Pemberley, ses jardins, et les habitudes tranquilles que Darcy et elle y avaient prises. Darcy avait souri lorsqu'elle lui avait fait cette confidence, ravi de voir que Pemberley tenait désormais autant de place dans le cœur de son épouse. Il lui avait assuré qu'ils ne tarderaient plus désormais à rentrer dans le Derbyshire. Lui-même ne souhaitait pas rester plus longtemps que nécessaire dans le Hertfordshire et était désireux de se retrouver seul à Pemberley avec son épouse et sa sœur.

Il ne se doutait pas qu'outre la nostalgie de leur foyer, Elizabeth nourrissait une angoisse bien plus insidieuse. Elle faisait bonne figure devant lui, mais s'il s'étonnait quelquefois de son regard lointain et sérieux, il ne soupçonnait pas quelle en était la cause. Elizabeth doutait de pouvoir lui cacher davantage ce qui la troublait et commençait à hanter chacune de ses pensées.

L'arrivée de Georgiana à Londres le vendredi précédant leur départ pour le Hertfordshire offrit à Elizabeth une distraction bienvenue. Darcy était absent lorsque Georgiana posa le pied sur le perron de Darcy House. Ce fut donc Elizabeth qui l'accueillit. Les deux jeunes femmes, après s'être étreintes avec émotion, ne se quittèrent plus. Georgiana était pleine d'enthousiasme et de bonne humeur : son séjour à Bath avec les Matlock lui avait fait le plus grand bien. Son oncle et sa tante étaient repartis aussitôt vers leur demeure londonienne après avoir salué leur nièce par alliance, lui ayant promis de revenir pour le dîner, acceptant l'invitation qu'Elizabeth avait lancée quelques jours plus tôt dans l'une de ses lettres.

Les deux belles-sœurs purent donc échanger à loisir leurs confidences. Georgiana avait rencontré quantité de gens charmants et elle ne tarissait pas d'éloges sur les soirées qu'elle avait passées à Bath. Elizabeth brûlait de curiosité, notamment au sujet de Mr. Jonathan Cooper dont Georgiana avait parlé dans de nombreuses lettres, rendant Darcy plus que suspicieux.

Mais la jeune fille n'aborda pas le sujet avec Elizabeth, préférant faire l'éloge de la Comtesse Von Lieven venue prendre les eaux avec son époux, et que Georgiana avait brièvement rencontrée. Née Darlington, Lady Susan était devenue Comtesse Von Lieven par son mariage avec l'un des noms les plus anciens et les plus fortunés de Bavière. La Comtesse régnait depuis vingt ans sur toutes les Saisons londoniennes, car son mari et elle partageaient leur temps entre l'Angleterre et la Bavière. Etre invité à l'une de ses réceptions était l'assurance de fréquenter les cercles les plus prisés de la bonne société. Elizabeth avait entendu parler de la Comtesse à de nombreuses reprises par Mrs. Gardiner et même par Darcy qui, s'il n'était pas du tout adepte des mondanités, appréciait le sens de l'humour de la Comtesse chez qui il avait été reçu une dizaine de fois. Pour Georgiana, cette rencontre à Bath avait été une première.

« Elle est si élégante, Lizzie, si tu la voyais ! Je ne sais pas comment elle fait pour paraître à l'aise en toute circonstance. Et elle peut discuter d'une foule de sujets avec tout le monde.

- Toi aussi, Georgiana, ne te sous-estime pas… dit Lizzie en souriant avec indulgence face à la timidité de la jeune fille.

- Elle a été très gentille avec moi. Elle a toujours beaucoup apprécié William. Elle est très curieuse au sujet de votre mariage !

- Vraiment ? demanda Elizabeth, sincèrement étonnée.

- Bien sûr ! La compagnie de William a toujours été très recherchée même s'il déteste les mondanités. Tout le monde s'est demandé pendant des années avec qui il finirait par se marier. C'était l'un des sujets de conversation les plus prisés dans les salons de la Comtesse Von Lieven. »

Elizabeth grimaça, connaissant assez Darcy pour deviner combien cette situation avait dû lui déplaire.

« Qu'a-t-elle dit exactement ? demanda-t-elle, sa curiosité finissant par l'emporter.

- Elle est impatiente de te rencontrer.

- Moi ? s'exclama Elizabeth. Pourquoi voudrait-elle me rencontrer ? Je la connais de réputation, je sais que c'est quelqu'un de très important et qu'être admise chez elle est un très grand honneur.

- Mais William est lui aussi quelqu'un de très important. Et qui plus est un très bon parti dont on disait qu'il ne se marierait jamais. Cela suffit à piquer la curiosité de la Comtesse. Je suppose qu'elle vous invitera pendant la prochaine Saison.

- L'as-tu beaucoup fréquentée ?

- A Bath ? Deux fois seulement, et très brièvement car je n'ai assisté à aucun dîner. Apparemment elle connaît très bien Oncle George et Tante Madeline. Elle était ravie qu'ils soient revenus des Indes.

- Est-elle rentrée à Londres ?

- Non. Elle retourne en Bavière jusqu'à la prochaine Saison.

- Et le Comte Von Lieven ?

- Je ne l'ai pas beaucoup vu. Nous avons juste échangé des banalités. Il m'impressionnait beaucoup et il paraît assez froid. Mais assez parlé de moi ! Comment était votre séjour à Newquay ?

- Idyllique. Je n'aurais jamais pensé que la mer était si belle.

- Tes lettres m'ont ravie. J'espère que nous aurons l'occasion d'y aller ensemble un jour.

- Très volontiers, j'aimerais beaucoup y retourner. Mais je t'avoue que pour l'heure il me tarde de rentrer à Pemberley.

- Ne te plais-tu pas à Londres ?

- Si, bien sûr. J'aime beaucoup la ville. Et Darcy House aussi. Mais je préfère Pemberley.

- Ce n'est pas à William que cela doit déplaire, dit Georgiana, malicieuse.

- Tu ne crois pas si bien dire ! Nous allons passer quelques jours à Netherfield et puis nous rentrerons à Pemberley. Nous ne voulons pas nous éterniser davantage. Cela fait près de deux mois que nous sommes partis.

- Et comment se porte ta famille ?

- Tout le monde va bien. Je suis si heureuse de les revoir ! D'ailleurs, Kitty nous accompagnera à Pemberley.

- Vraiment ? C'est une excellente idée. Il me tarde de faire davantage connaissance avec elle.

- Vous avez le même âge, vous devriez bien vous entendre…

- Et Mrs. Bingley ? Comment va-t-elle ? J'ai été ravie d'apprendre qu'elle attend son premier enfant.

- Tu as donc bien reçu ma lettre ? J'avais peur que tu partes de Bath avant qu'elle n'arrive à destination.

- Bien sûr que je l'ai reçue, je l'attendais même avec impatience. Je voulais tout savoir de ton anniversaire ! Et quelle surprise d'apprendre que les Bingley attendent leur premier enfant ! Ils doivent être si heureux.

- Oui. Et Jane est en parfaite santé. Je ne l'ai jamais vue aussi rayonnante, même lors de leurs fiançailles, ce qui n'est pas peu dire.

- Leur déménagement est-il toujours prévu pour le mois de décembre ?

- Oui. Mais Jane devra se ménager le plus possible. Heureusement Mr. Bingley sera là pour y veiller. Elle est tellement impatiente à l'idée d'emménager à Ellsworth qu'elle aurait voulu se consacrer davantage à leur installation.

- C'est une bonne chose qu'ils se rapprochent de Pemberley. Tu te sentiras moins isolée de ta famille ainsi.

- Mais William et toi êtes ma famille, désormais, Georgiana ! dit Elizabeth en serrant la main de sa belle-sœur.

- Ce n'est pas pareil. Je sais que William me manquera énormément le jour où je me marierai, et que même la famille que je fonderai ne comblera pas son absence si d'aventure nous devons vivre très loin l'un de l'autre. »

Elizabeth haussa un sourcil.

« Oh ne me regarde pas ainsi, Lizzie ! Ce n'est pas pour tout de suite, je te rassure !

- Nul besoin de me rassurer. Je serais ravie d'apprendre que tu es tombée amoureuse et que tu envisages de te marier avec un homme qui te rendra heureuse.

- Ce n'est pas comme William… dit Georgiana en baissant les yeux.

- Il sera très heureux lui aussi, même s'il aura du mal à se séparer de toi. Ne t'en fais pas. Ton bonheur est ce qui compte le plus à ses yeux.

- J''espère qu'il n'était pas fâché d'apprendre que j'avais sympathisé avec Mr. Cooper ?

- Pourquoi dis-tu cela ? demanda Elizabeth, intriguée car elle pensait que le sujet était clos depuis la discussion qu'elle avait eue avec Darcy à ce sujet à Newquay.

- Je ne sais pas… Il m'a adressé plein de recommandations dans l'une de ses lettres.

- Vraiment ? dit Elizabeth, fronçant les sourcils, comprenant que Darcy ne s'était pas abstenu d'intervenir, même indirectement.

- Rien de bien méchant ! Il me rappelait juste de ne pas rester éloignée des Matlock.

- Il t'a vraiment dit cela ? Il est incorrigible !

- Ne lui en veux pas. Je comprends parfaitement qu'il se fasse du souci pour moi depuis Ramsgate.

- Il ne devrait pas. Tu es mature et responsable, Georgiana. Tous comme Lord et Lady Matlock le sont. Ils veillaient sur toi, il ne pouvait absolument rien t'arriver. William devrait te faire davantage confiance.

- Non, il a raison de veiller sur moi.

- L'un n'empêche pas l'autre. Mais qu'en est-il de ce Mr. Cooper, alors ? Tu ne m'en as guère parlé dans tes lettres.

- Nous sommes devenus amis. C'est un jeune homme charmant. Nous avons passé beaucoup de temps avec ses parents et sa sœur. Tante Madeline et Oncle George les apprécient beaucoup.

- Et Mr. Jonathan Cooper ?

- C'est un ami. Rien de plus. Et nul besoin de me regarder de la sorte, Lizzie. Je sais reconnaître l'amour quand je le vois ! »

Elizabeth éclata de rire.

« Vous êtes encore un peu jeune pour pouvoir vous vanter de cela, Miss Darcy ! dit-elle.

- Je t'assure !

- Moi aussi je t'assure. Je sais de quoi je parle : j'ai détesté William la première fois que je l'ai vu. Et j'ai cru le détester longtemps après. J'étais totalement aveugle. Crois-moi, nul n'est à l'abri des surprises dans ce domaine. Mais si tu m'assures que tu n'es pas amoureuse de lui, alors je te crois. Avez-vous prévu de vous revoir ?

- Non. Mais je suppose que nous nous recroiserons prochainement. Son père et William sont parfois en affaires.

- Il me l'a dit, en effet. »

Malgré ses questions, Elizabeth dut se rendre à l'évidence : pour le moment les deux jeunes gens étaient effectivement de simples amis. Elle changea donc de sujet, narrant en détails sa journée d'anniversaire et les nombreux événements qui l'avaient jalonnée.

Retrouver Georgiana lui permit d'oublier quelques heures durant l'inquiétude qui la rongeait. Elle emmena la jeune fille dans la bibliothèque où Darcy avait fait déposer le tableau d'Elizabeth en attendant qu'il soit transporté à Pemberley. Elle était toujours aussi émue en le contemplant, se souvenant que Darcy souhaitait l'installer à Pemberley dans la galerie de portraits des nombreuses générations de Darcy dès leur retour dans le Derbyshire. Georgiana ressentit la même chose et tout en le contemplant, elle regarda sa belle-sœur d'un air entendu en lui serrant la main.


Darcy revint à Darcy House d'excellente humeur ce soir-là. Il savait que sa jeune sœur était rentrée et il lui tardait de la retrouver après plus de deux mois de séparation. Il la trouva en grands conciliabules avec Elizabeth et Lady Matlock, revenue pour le dîner avec son mari. Darcy serra sa sœur dans ses bras, heureux de la revoir.

A son grand plaisir, il constata qu'elle semblait en excellente forme, et qu'elle était bien plus bavarde qu'à son habitude. Malgré les lettres qu'elle leur avait envoyées régulièrement, elle avait encore quantité de choses à raconter. Contrairement à son habitude, elle monopolisa la conversation pendant le repas, et fit rire sa famille à de nombreuses reprises avec ses anecdotes savoureuses et ses descriptions pleines de malice et d'humour.

Tous passèrent une excellente soirée et seule Elizabeth put déceler que Darcy était sur le qui-vive. Elle attendit que les Matlock aient pris congé et que Georgiana se soit retirée pour lui en parler. Il la rejoignit dans ses appartements privés tandis qu'elle se brossait les cheveux. Il lui prit la brosse après l'avoir embrassée dans le cou.

« Georgiana est en pleine forme. Bath lui a réussi, ne trouves-tu pas ? demanda Elizabeth.

- Oui. Elle s'est beaucoup amusée. Je suis content pour elle. Et Oncle George et Tante Madeline étaient ravis de passer autant de temps avec elle après tous ces mois aux Indes, dit-il d'un air absent.

- Mais ? demanda Elizabeth en cherchant le regard de son mari dans le miroir.

- Elle n'a pas parlé de Jonathan Cooper. Ne trouves-tu pas cela étrange ? demanda-t-il en se décidant enfin à croiser son regard.

- Peut-être n'a-t-elle rien d'autre à en dire que ce qu'elle nous a déjà raconté dans ses lettres.

- Ou peut-être évite-elle volontairement le sujet, dit Darcy en crispant la mâchoire.

- Aurais-tu préféré qu'elle en parle ?

- Je l'ignore. Tout dépend de ce qu'elle aurait dit de lui. En l'occurrence, je ne peux que chercher à deviner ce qu'elle n'a pas dit.

- Tu es bien trop méfiant, William. Si elle n'a pas parlé de Jonathan Cooper c'est parce qu'elle n'avait rien à en dire. Georgiana n'est pas une dissimulatrice. »

Darcy ne répliqua pas.

« T'a-t-elle dit quelque chose ? demanda-t-il finalement.

- Penses-tu que je te révélerais ses confidences si elle m'en avait fait ? demanda Elizabeth, une pointe d'humour dans la voix, regardant son mari dans le miroir en souriant.

- Je suis son frère… plaida-t-il timidement.

- Et je suis devenue sa sœur. Elle me fait confiance. Cela dit, rassure-toi, elle ne m'a pas fait de confidences. Ils sont juste amis.

- Elle t'a donc parlé de lui !

- Non, elle m'a parlé de ta réaction lorsqu'elle t'a parlé de lui, rectifia Elizabeth. Elle avait peur que tu sois inquiet et que tu te fasses de fausses idées.

- Je ne lui ai pourtant rien dit qui puisse lui laisser penser cela…

- Pas même une légère mise en garde au détour d'une phrase dans tes lettres ? demanda-t-elle en haussant un sourcil.

- Je suis son frère aîné et son cotuteur, je dois veiller sur elle, il est de mon devoir de la mettre en garde.

- En garde contre quoi ? Ses amis ?

- Aussi. Les chasseurs de dot utilisent toutes les ruses pour parvenir à leurs fins.

- Cela n'implique pas qu'elle doive vivre recluse pour autant. Si tu n'aimes pas être en société, ce n'est pas le cas de ta sœur. Sa timidité s'atténue avec l'âge, elle commence à prendre goût aux soirées en petit comité, et elle s'amuse. Elle a dix-sept ans, c'est tout à fait normal.

- Je ne dis pas le contraire.

- Mais tu ne lui fais pas suffisamment confiance. Elle n'est pas amoureuse de Jonathan Cooper. Ils ont uniquement sympathisé. Et quand bien même serait-elle tombée amoureuse de lui, elle ne risquait rien, non seulement parce qu'elle est raisonnable, mais aussi parce que les Matlock veillaient sur elle et tu sais combien ils tiennent à son bonheur et veulent préserver sa réputation. Tu t'inquiètes trop, William.

- Je n'ai pas l'intention de m'excuser de cela. » dit-il, offensé.

Elizabeth éclata de rire. Se retournant, elle prit le visage de son mari entre ses mains et l'embrassa.

« Personne ne te demande cela, mon amour. Il est tout à fait normal que tu te soucies du bonheur de ta sœur, mais tu as tendance à vouloir la protéger de tout. Laisse-la vivre ses propres expériences.

- Tu veux dire ses propres erreurs.

- Aussi. Nous en faisons tous. Cela ne veut pas dire que cela nous ferme définitivement la porte du bonheur. Toi et moi en sommes la preuve vivante. En l'occurrence, Georgiana ne fera pas la même erreur que toi : elle devient de plus en plus sociable, et elle est heureuse de rencontrer du monde. Elle est en train de vaincre sa timidité et de réussir à sortir de sa réserve. N'anéantis pas ses efforts.

- Je suis heureux qu'elle n'ait pas hérité de mon tempérament. Mais je crains toujours qu'elle rencontre la mauvaise personne. Tu ne soupçonnes pas le nombre de personnes intéressées et prêtes à tout pour profiter de ce type de situation.

- Je ne peux qu'imaginer. Mais Georgiana est très bien entourée. Et elle a ouvert les yeux depuis que Mr. Wickham l'a trahie. Elle n'est plus la naïve jeune fille de quinze ans qui s'est laissée séduire.

- Elle n'est pas à l'abri de tomber amoureuse à nouveau. Et dans ce cas, son jugement sera biaisé.

- Et tu seras là à ce moment si besoin est. William, elle finira inévitablement par tomber amoureuse. Ce ne sera pas nécessairement de la mauvaise personne. N'envisages-tu jamais la possibilité qu'elle rencontre un jeune homme convenable qui tombera sincèrement amoureux d'elle ?

- Si, bien sûr… Même si ça me fait peur parce qu'à ce moment-là je la perdrai. » dit-il sombrement.

Elizabeth le prit dans ses bras et l'embrassa.

« Veux-tu une bonne nouvelle ? Non, deux !

- Je t'écoute, dit-il en souriant en voyant l'air malicieux qu'elle arborait.

- Déjà, tu m'auras toujours à toi tout seul. Heureux ?

- Follement. Je ne t'ai épousée que pour cela.

- Et la deuxième bonne nouvelle, c'est que tu pourras jouer les oncles gâteux avec les futurs enfants de Georgiana. Il vaut mieux voir les choses sous cet angle, non ?

- Vous êtes terrible d'avoir toujours raison, Mrs. Darcy…

- Je sais. Je t'avais pourtant prévenu avant de m'épouser.

- J'étais inconscient à l'époque. Quand je te dis qu'on devient aveugle en tombant amoureux… dit-il en souriant.

- Le mariage t'a rendu la vue ? demanda malicieusement Elizabeth.

- Au contraire, je crois qu'il m'a rendu encore plus amoureux de toi… »

Elizabeth éclata de rire et se blottit contre lui, passant ses bras autour de son cou. Continuant à se taquiner de la sorte, ils se rendirent sur le balcon afin de profiter de la fin de leur soirée.


Le retour de Georgiana et des Matlock avait permis à Elizabeth d'oublier momentanément ses soucis. Rassurer Darcy au sujet de Georgiana avait été salutaire et avait qui plus est évité à cette dernière d'avoir tôt ou tard à répondre aux questions plus ou moins implicites de son frère au sujet de Jonathan Cooper.

Mais la journée du lendemain fut moins heureuse pour Elizabeth. Elle commença pourtant mieux que d'ordinaire. Une fois n'étant pas coutume, Darcy avait réussi à libérer entièrement sa journée en vue de la passer à la salle d'armes avec ses amis, les entraînant ensuite à leur club. Elizabeth et lui dormirent donc plus longtemps qu'à l'ordinaire et passèrent toute la matinée ensemble dans leurs appartements. Ils avaient multiplié ces matinées paresseuses et câlines durant l'absence de Georgiana et pendant leur séjour à Newquay et à Darcy House, mais savaient qu'avec la présence de Kitty et Georgiana à Pemberley dès la semaine suivante, il leur faudrait renoncer quelque temps à leurs interludes romantiques, y compris à leur petit déjeuner en tête-à-tête. Aussi profitèrent-ils de la dernière occasion qui leur était offerte.

Puis ils descendirent déjeuner avec Georgiana, et Darcy prit congé aussitôt après. Elizabeth et Georgiana se rendirent chez les Bingley où Jane et Mrs. Bennet, Mary et Kitty les attendaient. Mrs. Bennet, ses quatre filles et Georgiana décidèrent d'aller en ville faire les boutiques, profitant du fait que Jane se sentait en pleine forme. Mrs. Bennet tenait à faire divers achats d'objets « introuvables à Meryton » avant de repartir, et Jane continuait quant à elle d'acheter de quoi aménager sa nouvelle demeure à Ellsworth. Elle avait par ailleurs demandé à ses sœurs si elles voulaient l'accompagner faire des emplettes pour préparer la naissance de son enfant.

Pour Elizabeth, cela se transforma à sa grande surprise en supplice. Elle était sincèrement heureuse du bonheur de sa sœur et de Mr. Bingley. Mais ce bonheur la renvoyait invariablement à l'idée qu'elle et Darcy, malgré leur attente fébrile, voyaient leurs espoirs sans cesse déçus. Voir Jane entourée de dizaines de vêtements de nourrisson tous plus adorables les uns que les autres lui serra le cœur. Le fait que Jane se tourne sans cesse vers elle pour lui demander conseil n'arrangeait rien. Quant à Mrs. Bennet, c'était pire que tout. Elle ne cessait d'accabler son aînée de conseils, le plus fréquent d'entre eux étant bien sûr de mettre au monde un garçon en parfaite santé, ce qui finit par agacer Jane elle-même.

Elizabeth se rendit alors compte que jusque-là son inquiétude, bien qu'insidieuse et quasiment constante, avait été très diffuse. Une ombre au tableau de son bonheur tout au plus. Ce fut tout autre chose au cours de cet après-midi. Elle prit conscience qu'elle était réellement folle d'angoisse à l'idée de ne pouvoir avoir d'enfant. La douleur en était presque physique. Elle fut distraite durant une bonne partie de l'après-midi, répondant à peine aux sollicitations de ses sœurs et de Georgiana, préférant de toute manière ignorer sa mère délibérément.

Elle fut donc soulagée lorsque Jane déclara vers seize heures qu'elle était fatiguée et jugeait préférable de rentrer. Toutes s'installèrent sous la grande véranda de la demeure des Bingley. Ne prenant pas part à la bonne humeur générale, Elizabeth resta silencieuse, observant Jane admirer le linge de maison qu'elle venait d'acheter pour Ellsworth. Georgiana quant à elle venait de passer commande d'une nouvelle tenue de cavalière et en montrait le patron à Kitty, fascinée par les vêtements simples mais élégants qu'arborait toujours sa jeune belle-sœur. C'est alors que Mrs. Bennet s'immisça dans la conversation des deux jeunes filles.

« Montez-vous à cheval, Miss Darcy ?

- Oui, depuis que j'ai dix ans.

- Comme c'est curieux ! Ne trouvez-vous pas cela dangereux ?

- Non. C'est mon frère qui m'a appris. Il m'a tout enseigné pour que je sois la plus prudente possible. Qui plus est, je ne monte jamais seule. Et c'est une tradition familiale.

- Je vois. Mr. Darcy ne parle pourtant guère de ses chevaux. Lizzie, vous m'aviez bien dit qu'il en élève ?

- Oui, Mère. Il en a une trentaine à Pemberley actuellement.

- Ils sont splendides. Je comprends qu'il en soit si fier, dit Jane, délaissant ses achats. Cela me manque de ne pas pouvoir monter à cheval.

- Vous n'y songez pas, Jane ! Dans votre état ! s'exclama Mrs. Bennet.

- Pas tout de suite, naturellement.

- Mon frère a fait de Lizzie une cavalière accomplie en quelques semaines seulement, annonça Georgiana en souriant.

- Vous avez appris à monter à cheval, Lizzie ? demanda Mrs. Bennet, sincèrement surprise, interrompant Jane qui commençait déjà à demander des précisions à sa sœur.

- Au mois de juin. J'en avais parlé à Père dans l'une de mes lettres, ne vous l'a-t-il pas dit ?

- Mais enfin… Lizzie ! Avez-vous perdu l'esprit ? s'exclama Mrs. Bennet sur un tel ton qu'elle attira l'attention de Kitty et Mary qui discutaient toutes les deux à l'écart.

- Mais c'est sans danger, je vous assure. Mr. Darcy sait monter depuis son plus jeune âge, il n'aurait jamais permis que je me blesse.

- Je ne parle pas de ça, Lizzie ! Comment espérez-vous donner un hériter à votre mari en montant à cheval ? »

Interdite, Elizabeth mit plusieurs secondes à se ressaisir.

« Je ne comprends pas…

- Ignorez-vous que tant que vous monterez à cheval vous n'avez quasiment aucune d'attendre un enfant ? Je suis vraiment surprise que Mr. Darcy ne vous ait pas mise en garde contre cela…Je ne sais même pas comment il a eu l'idée de vouloir vous apprendre à monter à cheval ! »

Mais Elizabeth ne l'écoutait plus. Elle était tétanisée, déjà rongée par la culpabilité. Elle ignorait totalement si ce que venait de dire Mrs. Bennet était fondé ou non mais l'inquiétude et la frustration qui la rongeaient depuis plusieurs jours s'étaient tellement accumulés qu'ils brouillaient son jugement.

Une seule pensée lui venait à l'esprit, lancinante : elle avait peut-être, de son propre chef, anéanti toutes les chances que Darcy et elle avaient eu d'attendre un enfant. Son esprit s'obscurcit et ses tempes bourdonnèrent. Tremblante, elle se leva, réussit à esquisser quelques mots d'excuse et sortit. La bibliothèque déserte lui sembla le refuge le plus accueillant et elle s'y précipita. S'étant enfermée, elle s'appuya contre la porte, se laissant glisser jusqu'à terre, se recroquevillant sur elle-même. En une seule phrase, sa mère l'avait totalement brisée.

Elle ne sut jamais combien de temps elle resta prostrée, recroquevillée contre la porte de la bibliothèque. Ce fut Jane qui, inquiète, la découvrit dans sa cachette. Mais le temps de lui ouvrir la porte, Elizabeth avait réussi à chasser son tourment et afficher un sourire rassurant.

« Lizzie ? Est-ce que tout va bien ? J'étais inquiète, je t'ai cherchée partout. » demanda Jane avec sollicitude en serrant le bras de sa sœur.

Jane la regardait avec tant d'affection et d'inquiétude qu'Elizabeth faillit perdre à nouveau toute maîtrise d'elle-même, tentée de se confier à Jane, mais elle s'y refusa. Elizabeth ne voulait pour rien au monde ternir la joie de sa sœur.

« Tout va bien, n'aie crainte, Jane. J'avais juste besoin de m'isoler un peu, j'ai un léger mal de tête. Rester dans le silence quelques minutes m'a fait du bien. Je vais mieux. »

Jane l'observa attentivement, connaissant suffisamment sa sœur pour se douter que celle-ci n'agissait pas comme d'habitude mais elle ne décela rien dans le regard d'Elizabeth.

« Georgiana t'attend. Vous devriez retourner à Darcy House pour vous préparer pour le dîner ce soir.

- Oui. J'y vais alors… »

Retrouver Darcy dans leurs appartements privés après s'être préparée pour la soirée fut une nouvelle épreuve. Elle abhorrait autant que lui l'idée que l'un d'entre eux puisse cache quelque chose à l'autre. Mais elle n'avait pas encore réussi à réprimer suffisamment sa culpabilité pour lui faire part de l'erreur monumentale qu'elle pensait avoir commise. Aussi se résigna-t-elle à faire bonne figure.

Darcy devina instantanément que son épouse n'allait pas bien. Son regard était vide, il n'y retrouvait plus l'étincelle de joie de vivre et de malice qui y brillait toujours, elle laissa passer toutes les occasions de le taquiner – ce qui n'était vraiment pas dans ses habitudes – et répondit par monosyllabes aux questions qu'il lui posa sur son après-midi. Avant de se mettre en chemin, il lui prit la main, se rapprochant d'elle. Posant son front contre le sien, il lui demanda ce qui la troublait. Elle détourna les yeux. Il lui prit le menton et la força à relever la tête et à le regarder droit dans les yeux.

« Elizabeth, dis-moi ce qui se passe.

- Rien. C'est juste… Ma mère… J'avais oublié à quel point elle peut être maladroite et… blessante… » éluda Elizabeth.

Elle détestait mentir. C'était la première fois qu'elle agissait de la sorte avec Darcy et ce ne fut pas sans honte, le souvenir de leur première dispute encore très vivace dans son esprit et dans son cœur.

« Ma Lizzie… Tu m'avais promis de ne pas y faire attention.

- Je sais. C'est juste que… j'avais perdu l'habitude. Cela va passer, n'aie crainte.

- Qu'a-t-elle dit ?

- Oh… tout et rien comme d'habitude. Rien de bien méchant… Nous devons y aller. »

Darcy plongea à nouveau son regard dans le sien, cherchant à y déceler ce qu'elle avait tu. Elizabeth se sentit transpercée par ses yeux qui voyaient habituellement sans peine au plus profond d'elle-même, et elle dut lutter pour réprimer ses émotions et rester la plus sereine possible. Enfin, Darcy soupira et l'embrassa sur le front.

« Comme tu voudras, ma chérie. »

Ils arrivèrent chez les Bingley à dix-neuf heures et la soirée fut fort agréable. Jane et Mr. Bingley éprouvaient un sincère plaisir à voir réunis autour d'eux les gens qui leur étaient chers et leur bonheur de jeunes mariés et futurs parents était communicatif. Seule Elizabeth ne prit pas part à l'allégresse générale. Darcy ne remarqua que trop combien elle était distraite. Inquiet, il dut se faire violence pour ne pas se frayer un chemin parmi le groupe de femmes qui conversaient à l'autre bout du salon pour la rejoindre.

Un regard vers Mr. Bennet lui apprit que ce dernier avait lui aussi remarqué que sa fille n'était pas dans son état normal. Mr. Bennet interrogea muettement son gendre du regard, et Darcy lui fit comprendre qu'il n'en savait malheureusement pas plus que lui. Plus tard dans la soirée, Mr. Bennet le questionna de vive voix pour obtenir plus d'informations mais Darcy renouvela une fois encore l'aveu de son ignorance, se promettant d'apprendre le fin mot de l'histoire le soir même en rentrant à Darcy House. Il avait compris qu'Elizabeth avait éludé ses questions mais, pris par le temps et supposant qu'une soirée avec sa famille et ses amis la dériderait peut-être, il avait décidé de remettre ses questions à plus tard. Il comprenait désormais que le problème semblait plus grave qu'il n'avait pensé de prime abord. Il lui tardait désormais de rentrer et il s'arrangea pour le faire le plus tôt possible, manquant de froisser Georgiana qui avait profité de la soirée pour se lier d'amitié avec Mary.

Les quelques minutes de trajet en voiture jusqu'à Darcy House furent si silencieuses que Georgiana elle-même n'osa prendre la parole. Darcy avait pris la main d'Elizabeth dans la sienne et elle lui avait abandonnée sans même y songer. Elle s'éclipsa dans ses appartements dès que possible après avoir souhaité une bonne nuit à Georgiana. Darcy alla se préparer pour la nuit avant d'entrer dans la chambre d'Elizabeth. Elle était assise devant sa coiffeuse, immobile et le regard perdu dans le vide. Le cœur de Darcy se serra en la voyant si mélancolique.

« Elizabeth ? dit-il de sa voix la plus douce, la faisant néanmoins sursauter.

- Oh… William… Tu m'as fait peur, dit-elle en portant une main à son cœur.

- Puis-je ? » demanda-t-il avant de s'approcher.

Elle acquiesça. Il prit la brosse et entama leur rituel du soir mais elle semblait à peine consciente de la présence de son mari à son côté. Quand finalement il n'y tint plus, il reposa la brosse et la força à le regarder.

« Elizabeth, je t'en prie, dis-moi ce qui ne va pas.

- Je te l'ai dit tout à l'heure. »

Il scruta son regard plus intensément encore, lui faisant comprendre qu'il n'était pas dupe et qu'il préférait qu'elle cesse de mentir avant qu'il n'ait à le lui demander de vive voix. Tous deux savaient combien cette issue serait douloureuse et Elizabeth comprit qu'elle n'avait plus le choix. L'avait-elle jamais eu ? Le degré d'intimité auquel ils étaient parvenus depuis leur mariage et qui les ravissait tant lui interdisait toute dissimulation. Mais elle dut lutter contre elle même pour faire taire durant quelques minutes au moins sa culpabilité et son inquiétude pour trouver la force de tout lui révéler.

Lorsqu'elle voulut prendre la parole, elle se rendit compte qu'elle ne savait tout simplement pas par où commencer. Désemparée, elle le regarda à nouveau, l'apercevant à genoux devant elle, dans l'expectative, ses yeux emplis de tendresse et d'une réelle inquiétude. Il lui caressait la joue pour l'encourager et la douceur même de son geste la bouleversa, accentuant sa culpabilité. Les mots jaillirent d'eux-mêmes.

« William… Est-ce que tu crois que le fait d'être montée à cheval ces derniers mois m'a empêchée d'être enceinte ? » demanda-t-elle.

Ce ne fut que lorsqu'elle perçut l'éclair de désarroi et d'incompréhension totale dans les yeux de son mari qu'elle réalisa ce que sa question avait d'absurde et d'abrupt sans autre explication.

« Comment cela ? demanda-t-il, redoutant déjà la tournure leur conversation.

- Rien. C'est stupide, dit-elle en se détournant de son étreinte.

- Non, cela ne l'est pas. Elizabeth, regarde-moi, dit-il en la retenant. Je vois combien toute cette histoire te tourmente, je refuse de laisser cela en suspens. Raconte-moi tout.

- William, j'ai tout gâché ! s'écria-t-elle soudain. C'est de ma faute, je le sais, tu vas m'en vouloir. Mais je ne savais pas !

- Tu ne savais pas quoi ? Et qu'as-tu gâché ? Explique-moi, je ne comprends vraiment rien.

- Ma mère m'a dit que faire du cheval empêchait une femme d'avoir des enfants. Et je suis montée à cheval. Plusieurs fois. »

Darcy fut sidéré de comprendre qu'une simple maladresse de la part de Mrs. Bennet puisse bouleverser autant son épouse. Mais en voyant sa détresse, il comprit que les angoisses d'Elizabeth avaient des racines bien plus profondes, et qu'il avait sous-estimé à quel point elle était désireuse de devenir mère. Ils n'en avaient parlé qu'à quelques reprises, et si sereinement qu'il était convaincu qu'aucun d'eux n'était impatient. Désormais conscient que c'était un sujet douloureux pour elle, il choisit soigneusement ses mots avant de reprendre la parole.

« Elizabeth, ma chérie, je t'assure que tu n'as aucune inquiétude à avoir. Crois-moi, rien de ce que tu as pu faire ou de ce que tu n'as pas fait au cours des derniers mois n'est responsable du fait que tu n'attends pas encore d'enfant. Rien du tout, entends-tu ?

- Mais ma mère m'a dit…

- Depuis quand crois-tu ce qu'elle dit ? »

- Elle a eu cinq enfants, William, elle sait de quoi elle parle…

- Admettons. Mais Lizzie, franchement, te mettre dans des états pareils parce que tu es montée à cheval quelques fois, n'est-ce pas un peu exagéré ?

- Mais pourquoi je n'attends pas d'enfant ? Nous somme mariés depuis presque six mois, William !

- Ce n'est pas si long.

- Apparemment si. Charlotte a accouché et maintenant c'est au tour de Jane ! Et moi non. A chaque fois c'est pareil, j'espère, je prie, et je suis toujours déçue.

- Les gens ne sont pas tous égaux. Jane attend son premier enfant après six mois de mariage mais je te rappelle que Mrs. Collins, puisque tu as parlé d'elle, est mariée depuis un an et demi, donc elle a elle aussi dû faire preuve de patience. Et ne t'es-tu jamais demandé pourquoi je suis né quatre ans après le mariage de mes parents ?

- Je pensais… dit Elizabeth, avant de s'interrompre, venant de se rendre compte qu'elle n'avait en réalité jamais fait le calcul.

- Cela a été très douloureux pour eux d'attendre si longtemps, je le sais. Et pour Georgiana c'était pareil, sans compter que c'était devenu risqué pour la santé de ma mère car elle avait déjà fait deux fausses couches, dit Darcy, la gorge serrée de devoir replonger dans ces souvenirs. Elizabeth, je t'en prie, crois-moi quand je te dis que six mois ce n'est rien.

- Mais cela me paraît déjà si long, dit-elle.

- Pourquoi ne m'en as-tu rien dit ?

- Je ne voulais pas te décevoir…

- Me décevoir ? Oh Elizabeth… ! » dit-il en la serrant contre lui.

Ils restèrent ainsi de longues minutes et lorsqu'il sentit qu'elle s'était apaisée, il reprit la parole doucement.

« Mon amour, ces derniers mois ont été les plus heureux de mon existence. Nous sommes si complices que j'ai la sensation que tu as toujours fait partie de ma vie. Je t'aime plus que tout. Tu me combles, tu donnes un sens à ma vie comme elle n'en a jamais eu. Même si nous n'avons pas d'enfant, je peux te promettre que je resterai l'homme le plus heureux qui soit car je n'ai besoin que de toi, Lizzie. Uniquement de toi, et de te savoir heureuse. Et jamais, au grand jamais, tu ne pourras me décevoir.

- Mais je sais que tu veux des enfants.

- Oui, j'en veux, parce qu'ils seront un prolongement de nous deux. Ce serait un cadeau merveilleux, le plus beau que tu pourrais me faire. Mais crois-moi, tu m'en fais déjà tant, tous les jours, par ta seule présence et ton amour ! Et maintenant, écoute-moi : tout d'abord, je t'interdis de culpabiliser à cause de l'idée, très probablement fausse, que tu n'as pas réussi à être enceinte parce que tu es montée à cheval. Et je t'interdis encore plus de penser que tu as perdu un enfant qu'on attendait peut-être à cause de cela. Je suis sérieux, Elizabeth, je te l'interdis. » dit-il gravement en la regardant droit dans les yeux.

Il ne reprit que lorsqu'elle eût acquiescé.

« Par ailleurs, cesse d'écouter les bêtises de ta mère. Toutes ses bêtises sans exception. Cela nous évitera bien des désagréments. Et enfin, je t'en supplie, mon amour, ne pense plus à toute cette histoire d'enfant. Je suis comblé depuis le jour de nos fiançailles, et j'espère que tu l'es aussi.

- Bien sûr que oui ! l'interrompit-elle.

- Alors il ne faut pas que quoi que ce soit vienne ternir notre bonheur. Profitons de l'instant présent. Je t'aime, je veux te rendre heureuse. Si tu commences à ne penser qu'à notre premier enfant, cela va devenir une obsession, et cela ne fera que compliquer la situation car c'est justement en ne pensant qu'à cela que cela n'arrivera pas.

- Je vais essayer.

- Fais-le pour moi, et pour nous. Avoir peur de ne pas pouvoir avoir d'enfant au bout de six mois de mariage est vraiment prématuré.

- J'aurais dû t'en parler. Mais j'avais peur de ta réaction.

- Pourquoi donc ?

- Je pensais que tu m'en voudrais.

- A cause de cette histoire d'équitation ?

- Oui.

- Lizzie, c'est ridicule, je n'y crois pas une seconde.

- Je ne sais pas… Crois-tu que je devrais arrêter ?

- De te mettre des idées aussi absurdes en tête ? Oui certainement, la taquina-t-il.

- Mais non, de monter à cheval, dit-elle sans pouvoir s'empêcher de sourire.

- Je ne suis pas médecin, j'ignore si ta mère a dit vrai. Mais si ça peut te rassurer d'arrêter… Alors écoute ton instinct, et arrête. Même si tu me manqueras pendant mes promenades. »

Passant son bras autour de ses épaules, il la conduisit dans leur chambre et ils se couchèrent. Se blottissant dans ses bras, elle savoura sa paix retrouvée, heureuse de constater que tout ce qu'il avait dit était vrai, et bien plus sensé que tous les raisonnements fondés uniquement sur ses inquiétudes et sa frustration de ne pas être enceinte qu'elle avait nourris les jours précédents. Une fois de plus, il avait fait preuve de la maturité dont elle manquait encore, chassant tous les nuages. Ou presque.

« William ?

- Oui ? demanda-t-il en rouvrant les yeux pour la regarder.

- Et si la situation n'évolue pas ?

- Tu veux dire si tu n'attends toujours pas d'enfant ? Je t'assure que je mettrai tout en œuvre pour que ça s'arrange. En attendant, je veux uniquement savourer le bonheur d'être ton mari, et de t'avoir à moi tout seul avant de devoir te partager avec une dizaine d'enfants.

- Une dizaine ?!

- Au moins ! » dit-il en souriant.

Ils parlèrent encore longuement. De leurs futurs enfants, de leur mariage, des mois qu'ils venaient de vivre et des années qui les attendaient. Darcy manœuvra habilement pour chasser un à un tous les doutes de son épouse. Encore vulnérable à cause des angoisses qu'elle avait nourries durant la semaine précédente, elle ne s'aperçut de rien, heureuse simplement de pouvoir finir par s'endormir dans ses bras, totalement apaisée, décidée à suivre son conseil pour savourer leur bonheur présent au jour le jour. Elle devait se réveiller parfaitement sereine le lendemain matin.

Cette nuit-là, Darcy resta éveillé bien plus longtemps qu'elle. Il ne l'avait pas montré, mais leur discussion l'avait fortement ébranlé car c'était pour lui un sujet particulièrement sensible à cause des mauvais souvenirs qu'il avait de ses parents attendant désespérément leur deuxième enfant, attente qui s'était soldée par le décès de sa mère. Il n'avait pas menti à Elizabeth en lui disant qu'il était parfaitement heureux depuis qu'ils s'étaient fiancés et plus encore depuis leur mariage. Les six mois qui venaient de s'écouler avaient été idylliques. La présence d'Elizabeth à ses côtés était un rayon de soleil permanent, rien ne pouvait ternir cette joie-là.

Tout au fond de lui, il notait chaque mois qu'ils n'attendaient pas d'enfant mais n'y avait guère prêté d'attention jusque-là, même s'il s'était parfois surpris à imaginer Elizabeth tenant leur premier-né dans ses bras. Mais il n'avait jamais soupçonné que cela avait commencé à revêtir tant d'importance pour Elizabeth, et que cette envie était sur le point de devenir obsessionnelle. Il espérait sincèrement l'avoir suffisamment rassurée ce soir-là pour qu'elle soit apaisée et heureuse mais il craignait que la situation ne s'arrange pas.

Il ne savait que trop combien des mois et des années d'attente peuvent être terribles pour une femme qui aspire à devenir mère. Lady Anne Darcy avait enduré ce tourment des années durant et il espérait de toutes ses forces qu'Elizabeth n'aurait jamais à connaître cela. En homme sage, il reconnaissait qu'il n'avait aucun contrôle sur ce champ de leur existence et qu'il ne pouvait que la soutenir et tout mettre en œuvre pour la rendre heureuse par ailleurs. Pour l'heure, il se contenta de se rappeler qu'ils n'étaient mariés que depuis six mois et qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Entendant Elizabeth soupirer dans son sommeil, il resserra son étreinte autour d'elle et se résigna à s'endormir à son tour.


Le lendemain après-midi, Elizabeth quitta Londres sans regret. Elle savait qu'ils y reviendraient en février pour la Saison. Laissant Darcy House aux mains expertes de Mrs. Wilson, ce fut le cœur joyeux et l'esprit serein qu'elle monta en voiture aux côtés de Georgiana pour se mettre en route pour le Hertfordshire. Son impatience alla grandissant au cours de leur voyage, faisant sourire Darcy.

Lui-même ne revenait pas dans la région sans une certaine émotion. Il chérissait le souvenir des nombreuses heures qu'il avait passées en compagnie d'Elizabeth durant leurs fiançailles. Ils arrivèrent à Netherfield en même temps que les Bingley qui avaient pris la route avec eux. Après un déjeuner rapide, les deux sœurs délaissèrent leurs maris pour se rendre à Longbourn.

A peine eurent-elles franchi le seuil qu'une foule de souvenirs et d'émotions assaillirent Elizabeth. Elle se rendit compte que cet univers lui avait manqué même si elle était parfaitement heureuse à Pemberley. Elle retrouva sa chambre de jeune fille dans laquelle s'était installée Kitty qui avait déserté la compagnie studieuse et austère de Mary, salua les domestiques qui servaient les Bennet pour certains depuis le début de leur mariage. Elle erra dans les moindres recoins du parc et de la demeure.

Lorsque Darcy et Bingley arrivèrent, Darcy ne fut pas étonné d'apprendre que son épouse était en pleine conversation avec son père dans le bureau de ce dernier. Il savait qu'elle y avait passé de nombreuses heures étant enfant et adolescente. C'était dans cette pièce que les liens uniques et du père et de la fille s'étaient tissés. Elizabeth avait toujours adoré s'installer près du feu, un livre à la main, aimant l'atmosphère feutrée du bureau où l'odeur des vieux livres se mêlait à celle de la pipe que fumait Mr. Bennet et au parfum de ses orchidées. Ce jour-là, ils avaient renoué pour un bref instant, aussi fugitif qu'accueilli avec émotion, avec leur vieille habitude. Mr. Bennet en avait profité pour encourager avec tact sa fille à se confier sur ce qui l'avait tant troublée la veille. Sans entrer dans les détails – ce que Mr. Bennet ne désirait d'ailleurs pas – elle le rassura, affirmant qu'une simple discussion avec Darcy l'avait totalement apaisée et que son inquiétude et ses réactions avaient été disproportionnées.

La famille étant presque au complet, le dîner fut très joyeux mais très éloigné du strict décorum que Darcy et Georgiana avaient l'habitude d'observer à la lettre depuis leur enfance. A l'instar de Miss Bingley, ils s'étonnaient encore que tous les Bennet puissent tant parler en un seul repas et surtout qu'ils arrivent à se comprendre les uns les autres en se coupant allègrement la parole, le tout entrecoupé de généreuses portions de nourriture et de fous-rires. Mais Darcy en était venu à apprécier l'affection et le plaisir que tous éprouvaient à se réunir.

Mrs. Bennet était semblait-il encore plus obséquieuse envers Mr. Bingley et lui lorsqu'elle les recevait chez elle mais il n'y prêtait plus attention. Il lui suffisait de voir l'étincelle de joie qui brillait à nouveau dans les yeux d'Elizabeth et d'entendre ses éclats de rire tandis qu'elle discutait avec ses sœurs pour oublier la présence de sa belle-mère. Quant à Mrs. Bennet, après l'avoir saluée avec chaleur en arrivant – du moins autant qu'il le pouvait compte tenu du peu d'affection qu'il avait pour elle – il adoptait toujours la posture froide et impassible à laquelle Mrs. Bennet était habituée.

Cette dernière était alors partagée entre l'admiration presque servile qu'elle vouait à Mr. Darcy de Pemberley en Derbyshire et la crainte qu'elle éprouvait envers lui. Elle ne connaissait que la façade hautaine et impressionnante de Darcy et était à mille lieues de se douter quel homme il était en réalité avec son entourage. Elle s'était parfois demandé quelle vie Elizabeth menait aux côtés d'un homme si froid et apparemment si dénué de la joie de vivre et de l'humour qui étaient une véritable philosophie de vie chez Elizabeth.

Mais elle chassait toujours rapidement ces questionnements infondés. N'avait-elle pas épousé l'un des meilleurs partis du pays ? Cela seul suffisait à rendre une femme heureuse. Que Darcy soit sensible, charmeur, drôle et passionnément épris de son épouse dans l'intimité de leur mariage n'avait pas une seule fois effleuré l'esprit de Mrs. Bennet.

Les Darcy séjournèrent à Netherfield pendant une semaine. Elizabeth fut un véritable tourbillon, visitant sans cesse ses amies d'enfance, déplorant d'ailleurs que son séjour ne coïncide pas avec celui de Charlotte qu'elle brûlait d'envie de revoir. Darcy n'en dit pas un mot, mais il était en son for intérieur soulagé. D'une part parce qu'il ne tenait pas à revoir Mr. Collins qu'il méprisait au plus haut point, encore plus depuis qu'il savait que le pasteur avait demandé Elizabeth en mariage, jalousie qui ne manquait jamais de faire rire cette dernière aux éclats.

Et d'autre part parce qu'il redoutait que la présence de l'enfant des Collins n'attriste à nouveau Elizabeth. Il savait que la grossesse de Jane risquait d'avoir les mêmes effets, mais il constatait avec soulagement que la joie qu'Elizabeth éprouvait à voir sa sœur si heureuse et à l'idée de devenir tante atténuait presque totalement ses inquiétudes.

Au terme de leur visite en Hertfordshire, les Darcy et Kitty prirent congé des Bingley et des Bennet. Leur voyage vers Pemberley s'écoula sans heurt, Kitty parlant sans cesse avec Georgiana ou Elizabeth tandis que Darcy lisait. Elizabeth et lui peinaient à contenir leur impatience à l'idée de se retrouver chez eux après près deux mois d'absence. Ce fut Georgiana qui leur annonça que le manoir était en vue au terme de leur deuxième jour de voyage, le désignant à une Kitty avide de découvrir le lieu que sa sœur lui avait décrit comme enchanteur. Elizabeth et Darcy se regardèrent en souriant. Ils étaient rentrés, enfin.