Chapitre 18: Un mauvais pressentiment


« Tu seras ravissante avec cette coiffure ! » s'exclama Kitty.

Elle se tenait à côté du grand miroir qui renvoyait à Georgiana l'image d'une jeune fille abordant la délicate transition vers l'âge adulte. A vrai dire, c'était presque l'image d'une jeune femme. Et d'une jeune femme ravissante qui plus est. Les compliments de sa jeune belle-sœur Kitty ainsi que les remarques affectueuses d'Elizabeth, s'ils ne convainquaient Georgiana qu'à moitié, faisaient néanmoins leur chemin dans son esprit. Du reste, elle n'était pas sotte. Elle avait bien noté que les hommes qu'elle avait fréquentés à Bath ne la regardaient plus du même œil. Mais le regard protecteur et attendri de Darcy restait lui inchangé et rappelait sans cesse à Georgiana son jeune âge et les délices de l'innocence qu'elle n'avait guère envie d'abandonner.

Kitty était bien loin de ces considérations. Elle n'avait pas eu à affronter comme Georgiana le décès d'êtres chers et la trahison d'un homme épris uniquement d'argent. Pour elle, les jours s'écoulaient, égaux à eux-mêmes. Là où Georgiana chérissait ce qui lui restait de sa famille en s'y accrochant de toutes ses forces, Kitty tenait la sienne pour acquise. Ses parents, ses sœurs, ses amis, et désormais ses beaux-frères, tous étaient ancrés dans sa vie et étaient, du moins lui semblait-il, destinés à le rester.

Georgiana enviait cette innocence et cette insouciance à sa jeune amie. Tout comme Darcy, il lui arrivait souvent de maudire l'ironie du sort qui, leur ayant offert toutes les richesses, leur avait ôté ce qui leur était le plus précieux. Depuis l'entrée d'Elizabeth dans leurs vies, elle avait vu Darcy renaître davantage de jour en jour, renouer avec une joie de vivre qu'elle ne lui avait jamais connue, et avec une paix complète. Elle en était heureuse et ne cessait de bénir Elizabeth d'avoir accompli ce miracle.

A son tour, Georgiana voulait tirer un trait sur les années de deuil et de vie en solitaire à Pemberley, et elle espérait rencontrer un homme digne des hautes espérances qu'elle nourrissait chaque jour davantage, désireuse de fonder sa propre famille pour combler le vide qu'avaient laissé ses parents.

Pour l'heure, elle se laissait distraire par des préoccupations bien plus légères. Entraînée par Kitty, elle consacrait ce morne après-midi d'octobre à extraire les trésors de sa garde-robe sous les yeux ébahis de la jeune Miss Bennet. De fil en aiguille, toutes deux en étaient venues à élaborer leur toilette pour le bal que les Darcy allaient donner deux semaines plus tard. Elles en étaient désormais à parler coiffures, et Kitty avait mis ses compétences à profit, faisant un essai sur Georgiana, et s'exclamant que cela lui allait à ravir.

« Je suis trop jeune pour paraître ainsi… contredit Georgiana.

- Mais non ! Jane se coiffe souvent de la sorte.

- Elle est mariée.

- Elle le fait depuis des années. Et puis ces rubans sont parfaitement assortis à la robe que tu as choisie. Crois-moi, l'ensemble est parfait. » dit Kitty en s'approchant de Georgiana pour arranger les rubans en question.

C'était tout naturellement que les deux nouvelles sœurs s'était liées d'amitié et ce dès le soir de l'anniversaire d'Elizabeth dans la demeure londonienne des Bingley. Bien qu'assise à ses côtés durant le repas, Mary, tout aussi réservée que Georgiana, n'avait malheureusement pas été d'un grand secours à la jeune Miss Darcy. Kitty avait donc ce soir-là rendu un grand service à Georgiana en engageant la conversation. Elles s'étaient immédiatement découvert des affinités. Leurs avis différaient souvent mais se rejoignaient sur l'essentiel, ce qui leur offrait de quoi converser des heures durant. Aussi avaient-elles immédiatement mis à profit le temps que le séjour de Kitty à Pemberley leur offrait pour se lier davantage.

Georgiana ne pouvait le savoir, mais Kitty n'était plus tout à fait si insouciante. Le départ de trois de ses sœurs l'avait fortement affectée. La vie à Longbourn était devenue bien plus monotone sans les traits d'esprit d'Elizabeth, les éclats de rire de Lydia et la douceur de Jane qui apaisait toutes les tensions. Ne restait que Mary avec ses livres en latin et son éternel pianoforte.

Cela n'avait pas été sans influer sensiblement sur le caractère de Kitty qui s'était considérablement assagie. Seule, elle était devenue plus introvertie et plus posée. Si elle avait un temps envié le mariage de Lydia, elle était vite revenue sur son impression initiale. Wickham lui avait paru glacial avec tous et plus encore avec sa femme lorsque tous deux étaient venus assister au mariage des Darcy. Le contraste avec les mariages de ses deux aînées était saisissant et Kitty elle-même avait été forcée d'ouvrir les yeux sur l'erreur commise par Lydia.

La monotonie de la vie à Longbourn, et la sévérité de Mr. Bennet qui mettait, depuis la déplorable fuite de Lydia, un point d'honneur à prévenir tout écart de conduite chez ses deux filles encore à marier, avaient achevé de faire mûrir Kitty plus vite qu'elle ne l'aurait souhaité. L'influence et les bons conseils de Jane étaient venus parfaire la métamorphose.

Le séjour de la jeune fille à Pemberley commençait à avoir lui aussi un effet sur son tempérament. Lorsque ses deux aînées s'étaient fiancées, elle n'avait d'abord vu dans leur choix que ce que la bonne société de Meryton y avait vu : des mariages fortunés, et même inespérés. Elle avait néanmoins rapidement révisé son jugement au sujet du mariage des Bingley qui reposait sur un attachement profond et elle ne s'en était pas étonnée davantage, connaissant le caractère de Jane et ayant rapidement appris à connaître la gentillesse et le tempérament joyeux de Mr. Bingley.

Il en allait tout autrement du mariage d'Elizabeth. Six mois après ce dernier, avant de revoir sa sœur à Londres, Kitty en était encore à penser qu'Elizabeth et Darcy n'étaient pas unis par le même attachement que Jane et Bingley, sentiment dont elle se prenait d'ailleurs à rêver elle aussi. Avant que Lydia ne se marie, elle était comme cette dernière : elle voulait un mari, riche et beau de préférence. Du haut de ses seize ans et soumise à la mauvaise influence de sa sœur et de sa mère, elle ne voyait guère plus loin. Elle n'avait jamais autant ri que le jour où Elizabeth avait repoussé Mr. Collins mais elle n'avait compris sa sœur qu'à demi : jamais il ne lui serait venu à l'idée de refuser un aussi bon parti. Mais Elizabeth passait depuis longtemps pour une originale et elle se piquait de ne vouloir se marier que par amour. Aussi Kitty avait-elle été fort étonnée, comme tous les Bennet, lorsque Darcy et Elizabeth étaient revenus un matin main dans la main et que le maître de Pemberley avait fait sa demande à Mr. Bennet. Pour Kitty c'était clair : dix mille livres de rentes étaient venus à bout des beaux principes romanesques de sa sœur.

Mais elle sentait au fond d'elle-même que sa théorie avait une faille : les motivations de Darcy restaient tout aussi mystérieuses qu'au premier jour. A ses yeux, il avait socialement commis une mésalliance de taille et, si elle ne pouvait s'empêcher d'en être heureuse pour sa sœur, Kitty restait fort intriguée. Tout comme Mrs. Bennet, et peut-être plus encore du fait de son jeune âge, Kitty était pétrifiée en présence de son futur beau-frère. Il lui paraissait froid, hautain, sérieux, ennuyeux même. Elle peinait à imaginer la vie que sa sœur allait bien pouvoir mener à ses côtés.

Elizabeth n'était pas vraiment belle bien qu'on lui concédât l'adjectif « jolie » assez fréquemment. Elle était vive et drôle, cela Kitty en convenait, mais on pouvait sans doute trouver prime à Londres quantité de belles jeunes filles à marier réunissant ces qualités et offrant en prime une dot conséquente !

Les quelques lettres pleines d'enthousiasme que la jeune Mrs. Darcy lui avait adressées au cours des mois suivants n'avaient pas davantage éclairci la situation. C'était donc la soirée chez les Bingley donnée en l'honneur de l'anniversaire d'Elizabeth qui avait marqué un tournant. Le fait même que Darcy l'organise avait étonné Mrs. Bennet et Kitty qui ne le pensaient pas enclin à ce genre d'attentions.

Elle était allée de surprise en surprise au cours de la soirée. Outre l'apparence de sa sœur qui s'était métamorphosée en une jeune femme d'une rare élégance, c'était l'attitude des jeunes mariés qui l'avait le plus étonnée. Leurs regards parlaient d'eux-mêmes et ce même Darcy glacial et taciturne qu'elle avait toujours connu bien qu'évité était ce soir-là à l'aise et sociable avec les autres convives, et très attentionné envers Elizabeth, laquelle le lui rendait d'ailleurs tout autant. C'était discret et presque imperceptible mais, fascinée par le changement de sa sœur, Kitty n'avait pas manqué de l'observer et avait par la même occasion noté la complicité et la tendresse entre les jeunes mariés.

Son séjour à Pemberley avait achevé de convaincre Kitty que le lien qui unissait les Darcy était aussi tendre voire davantage que celui des Bingley. En vivant à leurs côtés, elle était le témoin privilégié de leur relation, basée sur le respect, la douceur et, plus surprenant encore, l'égalité. Kitty était encore parfois effarée des libéralités que prenait Elizabeth en parlant à son mari, le taquinant sans merci et lui donnant son avis sur tous les sujets. Et plus étonnant encore, Darcy ne semblait pas s'en offusquer le moins du monde, et semblait même au contraire encourager cette attitude. Kitty commençait à comprendre que traiter d'égale à égal avec son mari n'empêchait pas Elizabeth de le respecter profondément. C'était même en accord parfait avec ses principes et sa personnalité.

Le séjour de Kitty à Pemberley lui avait réservé une autre surprise : l'évolution de sa relation avec son beau-frère. Plus elle contemplait le bonheur tranquille et complice des jeunes mariés, plus Darcy devenait abordable et sympathique à Kitty. Il riait davantage que dans le souvenir qu'elle avait de lui et il était détendu, presque loquace. Elle éprouvait toujours en sa présence un reste de sa réserve initiale car elle n'oubliait ni son âge ni son rang, mais sa compagnie lui était bien plus agréable.

De son côté, Darcy était ravi de pouvoir faire davantage connaissance avec sa belle-sœur. Si son impression initiale à son sujet avait elle aussi été médiocre durant son premier séjour en Hertfordshire, il en allait tout autrement depuis ses fiançailles. Lydia partie de Longbourn, Kitty s'était considérablement assagie et elle devenait plus agréable de jour en jour. Il retrouvait chez elle l'esprit d'Elizabeth et de Mr. Bennet, avec une pointe de candeur qui la différenciait d'eux mais était charmante. Enfin, elle s'était liée d'amitié avec Georgiana, et Elizabeth l'adorait, et cela seul suffisait à Darcy pour la trouver estimable.

« Crois-tu qu'il y aura beaucoup de jeunes gens au bal ? demanda Kitty.

- Il faut demander à Lizzie. C'est elle qui a dressé la liste des invités, dit Georgiana.

- Tu dois bien en connaître quelques noms.

- Je n'y ai pas vraiment pensé. Et je ne veux pas ennuyer Elizabeth avec cela. Elle a déjà suffisamment à faire entre la gestion de la maison et la préparation du bal.

- J'ai tellement hâte ! Je n'ai jamais assisté à ce genre de réception.

- Pas même chez les Bingley ?

- Non. Combien serons-nous à ton avis ?

- Environ trois cents je suppose. » dit Georgiana d'un ton presque indifférent.

Kitty ne parvenait pas à comprendre la sérénité de sa belle-sœur. Certes, cette dernière devait être habituée à évoluer dans une société bien plus raffinée que Kitty mais cela n'expliquait pas l'absence totale d'impatience et d'excitation dont elle faisait preuve. Elle ignorait que la timidité de Georgiana lui faisait encore appréhender ce genre d'événement. Mais cette dernière souriait de l'enthousiasme de Kitty et se prêtait volontiers au jeu des essayages.

« En tout cas, ils vont tous tomber sous ton charme ! dit Kitty.

- Peu m'importe » dit Georgiana en tentant tant bien que mal de ne pas grimacer, ce qui n'échappa pourtant pas à Kitty qui jugea sage de ne pas insister.

Elle reporta donc son attention sur la garde-robe de Georgiana. Elle aurait tout donné pour pouvoir en revêtir une seule le temps du bal. Cette fois, ce fut au tour de Georgiana de deviner que quelque chose tourmentait la jeune fille.

« Veux-tu en essayer ? Si l'une d'entre elles te plaît, tu pourras la porter pour le bal. » proposa-t-elle, faisant naître une étincelle de gratitude dans les yeux de Kitty.

Malheureusement, elle déchanta bien vite. Georgiana était plus mince qu'elle et Kitty dut renoncer à lui en emprunter une.

« Tant pis. Je mettrai celle que j'ai, dit-elle en remettant la robe sur le lit de Georgiana.

- Viens donc voir les bijoux. Ils t'iront forcément, eux. » dit Georgiana pour la distraire.

Elle n'avait pas dit son dernier mot. Deux heures plus tard, alors que Kitty s'était retirée dans sa chambre pour lire, Georgiana frappa à la porte du boudoir d'Elizabeth. La jeune fille n'avait pas menti en disant que sa belle-sœur était très occupée par les préparatifs du bal. Lorsque Lizzie la fit entrer, Georgiana la découvrit au milieu de dizaines de bouquets et d'innombrables sortes de bougies.

« Je suis en train de choisir les décorations de table. Dis-moi ce que tu penses de cette petite merveille ! dit Elizabeth en lui désignant un assortiment de roses et de bougies roses.

- J'adore. Mais William va détester.

- Je ne te le fais pas dire ! dit Elizabeth en éclatant de rire. Mais c'est dommage, ça serait du plus bel effet.

- Je pense qu'il te fait entièrement confiance pour la décoration, tu peux choisir ce que tu préfères.

- Oui. Mais je veux que ça lui plaise autant qu'à moi. Celui-là est bien aussi : bleu et argent. Il adore le bleu.

- Et tu t'habillerais dans les mêmes tons ? plaisanta Georgiana.

- Tu me fais penser que je ne me suis pas encore occupée de ça ! J'irai chez Mrs. Harrington dès demain. Elle doit être submergée de commandes avec le bal qui approche. J'aurais vraiment dû m'y prendre plus tôt.

- Je venais justement te voir à ce sujet.

- Tu veux une nouvelle robe aussi ?

- Non j'en ai plus qu'il ne m'en faut. Je pensais à Kitty.

- Les grands esprits se rencontrent. Elle devrait venir avec moi. D'ailleurs, tu vas venir aussi. William sera furieux si tu ne dépenses pas une fortune chez Mrs. Harrington.

- Les préparatifs avancent bien ?

- Pas autant que je le voudrais. Le menu est enfin établi, je me suis décidée et il n'y aura plus de changements. Heureusement la question des invitations a été réglée la semaine dernière, je n'ai plus qu'à attendre de recevoir toutes les réponses mais d'après William et Mrs. Reynolds, presque tous viendront.

- Combien au total ?

- Deux-cents cinquante, peut-être un peu plus. Cela me donne le vertige rien que d'y penser ! William m'a taquinée hier soir en me rappelant que la salle de bal pouvait en accueillir le double. Ca ne m'a pas vraiment rassurée : la décoration est un vrai cauchemar. En plus de la salle de bal, du Grand Foyer et de la grande salle à manger, il faut que je décore les chambres des trente et quelques invités qui ne rentreront pas chez eux directement. Comment faisaient ta mère et ta grand-mère pour que tout soit parfait ?

- Je n'en ai aucune idée. Mais je suis sûre que tu réussiras aussi. Tu sembles avoir les choses bien en main. »

Georgiana éclata de rire en voyant Elizabeth hausser les sourcils d'un air dubitatif.

« Le pire, c'est le plan de table, reprit-elle. Un vrai casse-tête… J'ai beau essayer toutes les combinaisons, il y a toujours quelque chose qui ne va pas.

- As-tu regardé les plans de table des années précédentes ?

- Oui. Mrs. Reynolds et moi les avons étudiés et nous essayons de nous en inspirer. Mais à chaque fois que nous arrivons à établir un plan qui pourrait convenir, William vient jouer les trouble-fêtes en me disant « Ah non eux ne s'entendent pas ! » ou « Non lui je ne le veux pas à ma table ! »… Sans compter les confirmations que je vais recevoir à la dernière minute. C'est à devenir folle !

- Je vois donc que mes idées d'emplettes tombent à point nommé : cela te fera le plus grand bien de venir avec Kitty et moi parler chiffons pendant quelques heures.

- Oui. Cela me permettra de ne plus voir cette maudite liste d'invités ! Tu me sauves la vie, Georgie. » dit Elizabeth en se levant pour suivre sa belle-sœur dans le foyer.

Lorsque Darcy avait évoqué le traditionnel bal de novembre que donnaient sa mère, sa grand-mère et ses autres aïeules avant elles, Elizabeth avait pensé qu'il était encore bien trop tôt pour qu'elle puisse s'y atteler à son tour. Même si elle se sentait parfaitement à l'aise à Pemberley, elle pensait ses épaules trop fragiles encore pour donner une telle réception.

Ses derniers jours à Londres avaient changé la donne. Elle s'était aperçue à cette occasion que son désir d'avoir un enfant avait commencé à l'obnubiler au point qu'elle avait tendance à perdre pied et s'enfermer dans un cercle vicieux dont Darcy avait eu du mal à la tirer. Elle lui avait promis de ne plus y penser mais même avec toute la bonne volonté du monde, elle se rendait compte qu'elle n'y parvenait pas totalement. Elle devait se rendre à l'évidence : elle voulait un enfant et même si elle était bien plus sereine à ce sujet que durant son séjour à Londres, elle y pensait très fréquemment. Son caractère volontaire avait alors repris le dessus et elle avait trouvé la solution deux jours à peine après leur arrivée à Pemberley : elle allait organiser le bal de novembre. Elle s'en était ouverte à Darcy immédiatement.

C'était le matin du troisième jour suivant leur arrivée à Pemberley. Contrairement à leurs habitudes, Elizabeth s'était réveillée la première, ayant du reste assez peu dormi, toutes ses pensées tournées vers son projet. Attendre que Darcy se réveille avait été au-delà de ses forces. Aussi l'avait-elle tiré de son sommeil avec force de caresses et de baisers, ignorant volontairement la mauvaise humeur dont il faisait preuve comme à son habitude lorsqu'on le réveillait plus tôt qu'il ne le souhaitait.

« Il faut que je te parle, lui annonça-t-elle.

- Ca ne peut pas attendre une heure ? demanda-t-il en tentant à nouveau de se blottir dans son cou, à demi endormi encore.

- Non ça ne peut pas, dit-elle en le repoussant, un sourire aux lèvres. William, je suis sérieuse. »

Il ne battit pas facilement en retraite mais obtempéra lorsqu'elle le gratifia d'une tape affectueuse sur l'épaule. Soupirant, il s'écarta alors et, s'appuyant sur son coude, plongea son regard dans le sien.

« A vos ordres, Mrs. Darcy, dit-il d'un air dépité. Mais je compte bien récupérer le temps perdu à un moment ou à un autre de la journée. »

Elizabeth rit de plus belle en le voyant esquisser son sourire le plus charmeur.

« A ta guise, mon amour. Mais il faut vraiment qu'on discute de quelque chose. J'ai eu une idée.

- Une idée… C'est très dangereux ça. Et pas très original. J'en ai des dizaines, là actuellement, dit-il en lui caressant le bras avec une lenteur délibérée, la gratifiant d'un regard enjôleur.

- William ! J'essaye de te parler, dit-elle, se retenant à grand peine de rire.

- Bien, tu as toute mon attention. Quelle est cette brillante idée ?

- Je veux organiser ce bal dont tu m'as parlé. »

Sérieux tout d'un coup, Darcy resserra son étreinte autour d'elle et resta pensif quelques secondes.

« Tu ne veux pas ? demanda Elizabeth.

- Si, bien sûr que si. Je te l'ai dit l'autre jour à Londres : tu fais comme bon te semble. J'ai pleinement confiance en toi, je sais que tu organiseras tout ceci à la perfection. Mais es-tu certaine d'avoir envie de te lancer dans tout cela ? »

Il plongea gravement son regard dans le sien, tentant de lire au plus profond d'elle. Et il ne fut pas dupe. Même si elle allait bien mieux et avait retrouvé son entrain et sa joie de vivre habituels, le fantôme de la discussion qu'ils avaient eue peu avant de quitter Londres planait toujours entre eux. Ils n'en parlaient jamais mais c'était sans cesse implicite. Ils savouraient leur amour et leur complicité comme auparavant mais il sentait qu'Elizabeth se raccrochait à lui, qu'elle était plus vulnérable, et que l'équilibre qu'il avait réussi à instaurer en la rassurant était fragile et ne durerait qu'un temps.

Ce matin-là, elle choisit d'être franche et de lui faire comprendre à demi-mots qu'elle voyait l'organisation de ce bal comme une aubaine.

« Les mauvais jours vont bientôt arriver. Je ne veux pas rester enfermée à ne rien faire. Je vais tourner en rond et tu sais très bien quelles conséquences cela va avoir. Il me faut une occupation et celle-ci est parfaite. Et comme tu me disais que les gens s'attendent à ce que je donne une réception, c'est l'idéal.

- A Londres.

- Ce sera un bon moyen de débuter. Et je préfère commencer ici, à Pemberley, chez nous, avec Mrs. Reynolds pour m'aider. Si je suis vraiment bien installée ici, dans mon rôle de maîtresse de maison, je n'en serai que plus assurée et plus confiante pendant la Saison à Londres.»

Il resta pensif quelques minutes avant de reprendre la parole.

« On dirait que tu as bien réfléchi à tout cela, finit-il par dire.

- Cela m'évite de penser à autre chose, dit-elle sombrement.

- Lizzie… dit-il en fronçant les sourcils, la serrant contre lui pour la réconforter.

- Tu voulais que je te dise tout, non ?

- Oui, je veux que tu me dises tout. Mais tu m'as aussi promis de ne pas t'en faire.

- Je ne m'en fais pas. Sincèrement, William, je te le promets. J'ai confiance en nous et je savoure chaque seconde passée à tes côtés. Mais je veux un enfant et j'y pense souvent, c'est plus fort que moi. Tu m'as rassurée, et grâce à toi ce n'est pas devenu une obsession. Mais si je ne m'occupe pas rapidement, cela risque d'en devenir une. Et quelque chose me dit que même si l'ampleur de la tâche m'inquiète, je sens que je vais beaucoup m'amuser à organiser tout cela. Tout ce qui me manque, c'est ton accord et ton aide.

- Tu n'as même pas besoin de les demander, ma Lizzie. Mrs. Reynolds se fera un plaisir de t'assister aussi. Même si c'est beaucoup de travail pour elle aussi, je sais que cela lui manquait de ne plus s'occuper de ces préparatifs. »

Tout s'était donc décidé ce matin-là. Quelques heures plus tard, elle avait fait venir Mrs. Reynolds et toutes deux avaient commencé à travailler d'arrache-pied. Elles avaient fort à faire. Outre dresser la liste des invités, elle devait définir le plan de table, préparer l'accueil de la trentaine d'invités qui allaient passer la nuit à Pemberley, décider de la décoration des salles de réception, du menu, du choix de l'orchestre… En quelques jours, elle fut prise dans le tourbillon et s'y abandonna volontiers. Les heures qu'elle passait en grand conciliabule avec Mrs. Reynolds étaient du reste fort agréables et Elizabeth se découvrit perfectionniste, attentive aux moindres détails. Elle savait que la réputation et le nom de son mari étaient en jeu et, connaissant la mentalité de la bonne société, Elizabeth était consciente que l'impression qu'elle ferait ce soir-là serait décisive pour les mois et même les années à venir.

Darcy se contentait de lui donner des conseils lorsqu'elle le sollicitait. Il avait senti d'emblée qu'elle voulait gérer les préparatifs seule et lui prouver qu'elle était capable de relever le défi. Il ne voulait pas lui gâcher ce plaisir et reconnaissait d'ailleurs qu'épaulée par Mrs. Reynolds, Elizabeth se débrouillait parfaitement sans ses conseils. Elle se plaisait néanmoins à le tenir informé de l'évolution des préparatifs tous les soirs et ils avaient dressé la liste des invités ensemble.

Kitty et Georgiana avaient été ravies en apprenant qu'Elizabeth et Darcy projetaient de donner un bal. Pour Kitty, c'était l'occasion inespérée de faire ses premiers dans la haute société du Derbyshire. Pour Georgiana, c'était le signe que les Darcy renouaient avec une longue tradition familiale. Tout comme lui, elle était très attachée à l'héritage de leur famille, et elle savait qui plus est que cette réception avait toujours été chère à leur mère. Elle feignait en revanche d'ignorer qu'Elizabeth avait compté Mr. Jonathan Cooper, ses parents et sa sœur aînée parmi les invités. Elle connaissait suffisamment sa belle-sœur pour savoir qu'elle ne tentait pas là de jouer les entremetteuses mais elle était néanmoins troublée en pensant qu'elle allait revoir le jeune homme ce soir-là. Elle ne se pensait pas amoureuse, mais redoutait un peu la rencontre de Jonathan Cooper et de Darcy.

Son frère n'était jamais revenu sur les confidences qu'elle lui avait faites durant son séjour à Bath. Elle ne savait de la réaction de son frère que ce qu'Elizabeth avait bien voulu lui en dire, c'est-à-dire presque rien. Mais Darcy n'avait guère apprécié l'idée d'inviter le jeune homme. Il l'avait de prime abord rejetée quand Elizabeth la lui avait suggérée. Ils avaient manqué de se disputer à ce sujet, car elle jugeait stupide de ne pas inviter un homme avec qui son mari faisait affaire sous prétexte que son fils était ami avec Georgiana. Il avait fallu l'intervention de Lady Matlock, qui appréciait fort les Cooper, pour que Darcy cède et qu'Elizabeth puisse ajouter définitivement le nom des Cooper sur la liste des invités. A dire vrai, il lui tardait de rencontrer le jeune homme et sa famille. Ils seraient amenés à ne croiser les Darcy que durant la Saison, mais Elizabeth faisait suffisamment confiance au jugement de Georgiana pour désirer les rencontrer.

Outre cet incident, les préparatifs s'étaient par ailleurs parfaitement déroulés. Ce fut donc relativement sereine sur ce point qu'Elizabeth monta en voiture avec ses deux jeunes sœurs pour se rendre à Lambton chez Mrs. Harrington. Toutes trois passèrent un après-midi délicieux. Perdues au milieu des étoffes et des patrons, elles eurent des fous-rires à répétition, contaminant même Mrs. Harrington d'ordinaire plus taciturne. Poussée par Elizabeth, Georgiana se laissa convaincre de commander une robe en soie crème qui mettait en valeur sa ligne et les formes de jeune femme qu'elle arborait désormais. Kitty, à la grande surprise d'Elizabeth, se montra fort gênée, sachant pertinemment qu'elle n'avait pas l'argent pour s'accorder une telle dépense et s'apprêtait à regarder ses deux sœurs faire leurs emplettes en se résignant à porter une fois de plus sa robe de bal habituelle. Lorsque Lizzie eût réglé la question du choix de la robe de Georgiana, elle se tourna vers sa sœur.

« Alors Kitty, quelle robe te plaît ?

- Toutes. Nous n'avons pas cela à Meryton.

- Une en particulier ? Laisse-moi deviner, celle-ci ! dit Elizabeth en désignant la robe vert pâle que Kitty avait effleurée un moment.

- Elle est splendide n'est-ce pas ?

- Mrs. Harrington, pouvez-vous prendre les mesures de ma sœur s'il vous plaît ? demanda Elizabeth en se tournant vers la couturière.

- Lizzie, tu n'y penses pas !

- Et pourquoi non ?

- Tu sais bien que je n'ai pas… commença à chuchoter Kitty.

- Balivernes, cela me fait plaisir.

- Mais tu ne vas tout de même pas me l'offrir ?!

- Depuis quand est-il interdit de gâter sa petite sœur ? » dit Elizabeth.

La raison et la coquetterie s'affrontèrent quelques secondes puis Kitty céda, un sourire aux lèvres.

« Tu es sûre que…

- Oui. Embrasse-moi et n'en parlons plus ! » dit Elizabeth en tendant la joue.

Elle ne s'arrêta pas là. Non contente d'offrir une robe de bal à sa sœur, Elizabeth la poussa à choisir deux autres robes, l'une de matinée et l'autre d'après-midi. Sachant que sa sœur, tout comme Lydia, raffolait des rubans, elle la laissa piocher dans l'immense collection que proposait Mrs. Harrington. Tout ceci les occupa durant deux heures, après quoi Georgiana rappela à Elizabeth qu'elle devait elle aussi choisir sa robe. C'était une tâche plus délicate car Elizabeth savait que tous les regards se porteraient sur elle. Elle arrêta son choix sur le patron d'une robe en satin bleu outremer à longue traîne, reculant un instant devant son prix.

« Elle est à la dernière mode londonienne, Mrs. Darcy, précisa Mrs. Harrington. Elle soulignera à merveille votre silhouette. Et vous savez comme cette couleur met votre teint en valeur. »

Mais Elizabeth hésitait encore. Elle surprit alors le regard de Georgiana.

« Si tu ne la prends maintenant, tu peux être certaine que Fitzwilliam la commandera lui-même. Je n'aurais qu'un mot à dire pour qu'il se précipite ici ! plaisanta Georgiana.

- Il en est bien capable… Vous êtes terribles, vous autres Darcy ! » dit Elizabeth en souriant.

Elle reporta son regard sur les dessins de la robe. C'était un vrai bijou, et Elizabeth qui pourtant n'avait jamais été coquette, se plaisait à s'imaginer ainsi parée. Elle finit par céder, se levant pour laisser Mrs. Harrington prendre quelques mesures. Une heure plus tard, elles reprirent le chemin de Pemberley pleines d'impatience à l'idée de recevoir bientôt les modèles qu'elles venaient de commander. Pour Elizabeth, le bal prenait corps davantage de jour en jour mais il lui semblait plus proche que jamais désormais. Ce fut donc le sourire aux lèvres qu'elle entra dans le salon où Darcy lisait. Elle l'embrassa et avant de l'entraîner devant la cheminée pour s'asseoir sur la causeuse afin d'y prendre un thé bienvenu.

« C'était une bonne journée, à en juger par l'étincelle que je vois dans tes yeux ? dit-il avec un sourire.

- Excellente. Je reviens de chez Mrs. Harrington. Tu seras content d'apprendre que j'ai dépensé beaucoup d'argent.

- Cela dépend. As-tu tout dépensé pour toi ?

- En partie… admit Elizabeth.

- Tu connais la punition.

- Pour ?

- Ne pas avoir acheté des dizaines de babioles hors de prix et totalement inutiles.

- Il y a une punition pour ça ? dit-elle en souriant.

- Absolument. Je vais devoir aller les acheter moi-même. Et me rendre ridicule dans toutes ces boutiques. Et tu sais que j'ai horreur de me rendre ridicule.

- Pauvre Mr. Darcy !

- C'est un triste sort que le mien, n'est-ce pas ?

- Je compatis. Quelle sera ma punition alors ?

- Laisse-moi réfléchir… Déjà, je vais te couvrir de cadeaux, ainsi je réparerai ton erreur. Ensuite, je pensais te séquestrer dans nos appartements. Ainsi je t'aurais toute à moi.

- Cela semble terrible, dit Elizabeth en souriant. Et cela va durer longtemps ?

- Toute la vie sans doute. Pourquoi crois-tu que je t'ai épousée ?

- Tu risques d'en avoir vite assez de me supporter ! Je peux être terrible quand je veux.

- Cela je sais. Irrévérencieuse, impertinente, curieuse, bavarde … Tout ce que je déteste.

- Embrasse-moi au lieu de dire des bêtises ! » dit Elizabeth, rieuse.

Ravi d'obtempérer, Darcy la serra dans ses bras et ils oublièrent le reste du monde l'espace de quelques minutes. S'écartant à nouveau, Elizabeth plongea son regard dans celui de son mari.

« Et toi, as-tu passé une bonne journée ?

- Excellente. J'ai profité de l'éclaircie de cet après-midi pour faire du cheval. J'ai poussé jusque chez les Vernon. Ils vont très bien, Harriet m'a demandé de te transmettre ses amitiés.

- J'ai hâte de la revoir. Dès que le bal sera terminé je pourrai à nouveau reprendre mes visites.

- Il va faire froid, Lizzie.

- Cela ne m'a jamais fait peur.

- Il fait plus froid dans le Derbyshire, crois-moi. Je ne veux pas que tu tombes malade.

- Je me couvrirai davantage, voilà tout. Cela vous satisfait-il, Mr. Darcy ?

- Quelle obstinée tu peux être parfois... Alors, ces achats ?

- J'ai trouvé la robe idéale pour le bal.

- Vraiment ?

-Tu vas l'adorer.

- J'ai hâte de voir cela. Faut-il que je me prépare à endurer les regards admiratifs de tous les gentlemen de l'assemblée ?

- Flatteur ! Tu vas trouver Georgiana et Kitty ravissantes aussi, elles ont trouvé leur robe également. Elles ont très bon goût. Kitty a vraiment changé. Auparavant elle aurait voulu quelque chose de plus… extravagant. J'ai été surprise de la voir choisir une robe plus sobre.

- Voilà donc où est passé tout ton argent, la taquina-t-il.

- Il faut bien que je fasse plaisir à ma petite sœur. Elle était ravie.

- J'aurais pu lui offrir, tu sais.

- Je ne t'ai pas épousé pour que tu prennes ma famille en charge.

- Kitty est devenue ma sœur le jour où je t'ai épousée.

- Cela n'implique pas que tu doives subvenir à ses besoins. Sans compter que je te rappelle que tu m'avais promis que je pourrais faire ce que bon me semble des sept cent livres annuelles que tu tiens absolument à me faire dépenser. Si je ne gâte pas mes sœurs, je ne trouverai jamais comment utiliser cette somme.

- Pour toi, par exemple. Et tu pourrais ainsi me laisser gâter Kitty lorsqu'elle nous rend visite. C'est ma sœur aussi, désormais.

- Soit. Mais dans ce cas quelle est la prochaine étape ? Renouveler la garde-robe de mon père ? Satisfaire toutes les demandes excentriques de ma mère ? Si tu t'engages dans cette voie, tu peux être certain que Pemberley courra à la ruine en moins d'un an ! le taquina Elizabeth.

- Je ne ferai pas cet affront à ton père, et je ne courrai pas le risque de tenter ainsi ta mère, dit-il en souriant. Mais acheter des robes et quelques colifichets à ta sœur ne me dérangerait pas, au contraire.

- Tu l'héberges déjà chez toi.

- Chez nous.

- Chez nous. Et puis de toute façon c'est toi qui m'as donné cet argent, donc cela revient exactement au même. Ainsi tout le monde est content. » conclut-elle.

Darcy dut réprimer un sourire. Il détestait reconnaître qu'elle avait raison et plus encore quand elle raisonnait avec sa logique tortueuse mais cela l'amusait bien plus qu'il ne voulait l'admettre. Du reste, Elizabeth changea totalement de sujet et tous deux se levèrent bientôt pour se changer avant de rejoindre Georgiana et Kitty pour le dîner.


Le lendemain matin, Elizabeth ouvrit péniblement les yeux. Elle s'aperçut avec surprise qu'elle avait froid. Se souvenant qu'octobre était déjà bien avancé, elle soupira et remonta la couverture que Darcy avait écartée dans son sommeil. Elle se rapprocha de lui, ne tardant pas à sentir la chaleur pénétrer son corps. Soupirant de bien-être, elle referma les yeux, s'apprêtant à se rendormir. Mais Darcy s'était réveillé en la sentant se blottir contre lui et il ne tarda pas à l'embrasser. Souriant contre ses lèvres, il la serra contre lui.

« Tu avais froid ?

- Tu as enlevé la couverture.

- Désolé. Qu'as-tu prévu pour aujourd'hui, ma Lizzie ?

- Je dois encore régler la question de la décoration de la salle de bal. Je pense que Mrs. Reynolds s'en occupera avec moi. Et normalement Mrs. Harrington doit venir cet après-midi pour les premiers essayages.

- Si tôt ?

- Elle a engagé deux aides pour préparer le bal.

- J'en déduis que je suis chassé du premier étage cet après-midi ?

- Evidemment. Il ne faut pas gâcher la surprise. Mais n'as-tu rien de prévu ?

- Rien de bien important. »

A la manière évasive dont il répondit, Elizabeth fut immédiatement sur le qui-vive. Darcy ne lui cachait jamais rien de son emploi du temps.

« Quoi donc ?

- Je dois voir Mr. Leighton. Nous avons des choses à régler » dit-il d'une voix évasive.

Darcy était un piètre menteur et il le savait. D'autant que cacher quelque chose à Elizabeth qui le connaissait à la perfection relevait du miracle. Elle comprit aussitôt.

« Tu vas dresser un cheval ? Lequel ?

- Quelle importance ? dit-il en s'approchant pour l'embrasser.

- Tu ne m'auras pas avec des caresses, William. Lequel ? »

Il ne répondit pas.

« C'est Farnley, n'est-ce pas ? »

Darcy n'eut même pas besoin d'acquiescer. Il avait acheté le splendide pur-sang peu avant qu'ils ne partent séjourner à Newquay et tous ses palefreniers s'inquiétaient déjà alors de le voir si rétif. Pas un n'avait osé le monter en l'absence de Darcy. Ce dernier s'y était essayé trois fois depuis son retour de Londres, la troisième avec succès. S'il avait réussi à cacher sa première tentative à Elizabeth, il n'en avait pas été de même pour les suivantes. Il savait qu'elle avait encore peur des chevaux et plus encore de le voir dresser les plus rétifs. Aussi essayait-il à chaque fois de lui cacher ses projets, mais elle était bien trop perspicace pour ne rien deviner. C'était un supplice pour l'un comme pour l'autre car elle se consumait d'inquiétude toute la journée et Darcy détestait l'inquiéter. Mais, bien que très épris d'Elizabeth, il ne pouvait se résigner à renoncer à son passe-temps.

« Es-tu vraiment obligé de le faire ? Tu ne peux pas confier cela à quelqu'un d'autre ?

- Nous avons déjà eu cette discussion, Elizabeth.

- Oui, donc tu es bien placé pour savoir que je déteste cela, dit-elle en se mordant les lèvres et en se blottissant davantage contre lui.

- Tout se passera bien, je te le promets.

- Tu n'en sais rien.

- Je prends toutes les précautions nécessaires. Je serai de retour avant même que tu ne t'aperçoives de mon absence…

- Cela, j'en doute fort. » dit Elizabeth d'un ton glacial, déjà partagée entre l'inquiétude et la colère de voir qu'il se refusait toujours à l'écouter sur ce sujet.

Elle ne s'était pas trompée. Sachant son mari occupé avec Mr. Leighton pendant la matinée, elle fut relativement sereine. Mais il en alla tout autrement durant l'après-midi car elle savait qu'il le consacrait à Farnley. Mrs. Harrington, Georgiana et Kitty s'étonnèrent de la voir si distraite. Elle ne participa quasiment pas à leurs discussions et ne rit pas une seule fois aux plaisanteries de sa sœur. Toute occupée à essayer sa robe, Kitty ne s'en inquiéta pas davantage mais Georgiana fronça les sourcils plus d'une fois en voyant Elizabeth regarder la pendule à de nombreuses reprises.

Fort heureusement, l'arrivée de Lady Matlock vint la distraire un peu. Sa tante par alliance était venue fréquemment à Pemberley depuis son retour de Londres. Elle était ravie de l'initiative de sa nièce par alliance et se réjouissait à l'avance d'assister au bal que celle-ci allait donner. Elle lui avait offert son aide quelques fois et Elizabeth avait accepté ses conseils avec gratitude et toutes deux s'étaient délectées des longs après-midis passés à organiser la réception en compagnie de Mrs. Reynolds.

Ce jour-là, elle trouva ses nièces en pleine effervescence et en voyant Mrs. Harrington, elle comprit pourquoi. Souriant avec indulgence devant l'impatience des plus jeunes, elle s'enquit de la santé d'Elizabeth, qu'elle trouvait bien pâle. La jeune femme parvint à faire bonne figure, avouant seulement à sa tante qu'elle était inquiète pour Darcy à cause de Farnley. Elle ne pouvait se défaire du mauvais pressentiment qu'elle éprouvait depuis le matin. Lady Matlock hocha sagement la tête, plaignant intérieurement sa nièce de devoir endurer une telle inquiétude mais appréciant la sagesse de sa décision. Tenter de contraindre Darcy à renoncer à cette passion aurait été vain. Il la tenait de son père et s'y adonnait depuis son adolescence. Lady Matlock et Elizabeth savaient toutes deux qu'il était suffisamment obstiné pour refuser de faire la moindre concession à ce sujet. Dès les premiers temps de son mariage, Elizabeth avait compris que ce serait à elle d'en faire et elle s'y résignait. Fort heureusement, par égard pour elle, Darcy lui en parlait le moins possible et avait sensiblement réduit la fréquence de ses séances de dressage.

Tout bascula en fin d'après-midi alors que Mrs. Harrington mettait la dernière main à la tenue de Georgiana. Mrs. Reynolds, essoufflée, entra dans le salon et s'approcha d'Elizabeth. Au regard de cette dernière, Elizabeth comprit que quelque chose n'allait pas. Elle sentit son cœur se serrer et s'efforça, en vain, de parler normalement.

« Mrs. Reynolds ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

- Madame, il y a eu un accident… Mr. Leighton est dans le hall… »

Elizabeth se précipitait déjà vers la sortie, suivie par Lady Matlock, laissant Georgiana et Kitty bouche bée.

« Mr. Leighton ! dit Elizabeth en rejoignant le contremaître de Pemberley qui tenait son chapeau à la main.

- Mes hommages, Madame. Je suis…

- Cessez les civilités ! Où est mon mari ? demanda Elizabeth d'une voix étonnamment calme.

- Nous le transportons, Madame, j'ai préféré les devancer pour vous avertir.

- Vous le transportez ? Il ne peut pas marcher ? »

Sans le soutien de Lady Matlock au bras de laquelle elle s'était accrochée in extremis, Elizabeth aurait manqué de s'effondrer. L'inquiétude qui la rongeait depuis le début de l'après-midi et l'annonce que venait de lui faire Mr. Leighton eurent raison de ses forces pendant une fraction de seconde.

« C'était un accident, Mrs. Darcy. Je suis navré, vraiment, mais… »

Mais elle ne l'écoutait plus, ayant déjà déserté le hall et descendant les marches du perron en courant presque. Ignorant le froid et la pluie qui commençait à tomber, elle se dirigea vers les écuries. Avant même d'avoir quitté les jardins, elle aperçut un groupe de palefreniers. Elle vit aussitôt qu'ils transportaient un homme sur une civière de fortune. Darcy. Quelqu'un cria le prénom de son mari et, en voyant les palefreniers tourner la tête dans sa direction, Elizabeth comprit que c'était elle. Ignorant délibérément Mr. Leighton qui l'avait suivie de près, elle se précipita dans la direction de Darcy. Assez près pour découvrir qu'il gisait, inconscient, sur la civière.

« William ! » cria-t-elle de nouveau.

Elle s'accrocha désespérément à sa main glacée, découvrant avec horreur la plaie qu'il avait à la tête et le piètre état dans lequel il était.

« William, réponds-moi ! »