Chapitre 19: Responsabilités


Refusant de lâcher la main de Darcy qu'elle tenait étroitement serrée dans la sienne, Elizabeth pénétra dans le Grand Foyer de Pemberley plus calme qu'elle n'en était sortie quelques minutes auparavant et elle se tourna vers Mrs. Reynolds sans flancher.

« Mrs. Reynolds, qu'on envoie chercher le docteur Edwards. Messieurs, merci pour votre aide. Les valets porteront Mr. Darcy dans sa chambre. Mr. Leighton, vous pouvez disposer. Je vous sais gré d'être venu me prévenir en personne. »

A la stupéfaction de tous, Elizabeth avait parlé d'une voix posée. Seul un tremolo à peine perceptible au fond de sa voix trahissait l'angoisse qui la rongeait. Lorsque les valets eurent allongé Darcy sur son lit, Elizabeth les congédia et elle resta seule avec son mari et Mrs. Reynolds qui l'avait suivie. En dehors de la plaie qu'il avait à la tête, qu'elle entreprit de nettoyer avec l'aide de l'intendante, Elizabeth savait que son épaule devait être cassée d'après ce que lui avait appris Mr. Leighton.

« Mrs. Darcy, vous devriez me laisser faire… dit Mrs. Reynolds en voyant Elizabeth plonger elle-même le linge dans l'eau.

- Cela ira, Mrs. Reynolds.

- Savez-vous comment il est tombé ?

- Pas exactement. Tout est allé très vite d'après Mr. Leighton. Mais apparemment il est tombé sur le côté, pas sur la tête. J'espère seulement… »

Elle s'arrêta net, sa voix se brisant.

« Je suis sûre que c'est moins grave que cela n'en a l'air, Madame. Et il en a vu bien d'autres, vous savez. » dit Mrs. Reynolds.

Elizabeth ne l'écoutait déjà plus, attentive à nettoyer la blessure de Darcy qui s'avérait moins profonde qu'elle n'avait redouté. Elle reposa le linge et reprit la main de son mari dans la sienne, caressant son front.

« Pourquoi ne se réveille-t-il pas ? chuchota-t-elle.

- C'est le choc, Madame.

- Mais s'il ne se réveille pas ?

- Il se réveillera, n'ayez crainte. Nous devrions vérifier l'état de son épaule. »

Après avoir enlevé la chemise de Darcy avec mille précautions pour ne pas déplacer son épaule, elles se penchèrent au-dessus de cette dernière. Aux yeux inexpérimentés d'Elizabeth et de Mrs. Reynolds, son aspect était tout à fait normal.

« Il va avoir un mauvais hématome, il commence déjà à apparaître, constata Mrs. Reynolds.

- Son épaule a reçu tout le choc quand il est tombé. Elle est peut-être cassée. Ou déboîtée, supposa Elizabeth.

- Alors le docteur Edwards saura quoi faire. »

Ce dernier arriva une heure plus tard. Elizabeth parvint à lui expliquer la situation mais d'une voix si machinale que Lady Matlock, accourue au chevet de son neveu, fronça les sourcils. Le fait que Darcy n'ait toujours pas repris connaissance inquiétait de plus en plus Elizabeth qui guettait le moindre signe de vie chez son mari, mais il était resté désespérément immobile depuis que les serviteurs l'avaient allongé sur son lit.

« C'est tout à faire normal dans son état, Mrs. Darcy, rassurez-vous, dit le docteur Edwards. Il a fait une chute assez violente si j'en crois ce que vous venez de m'expliquer. Savez-vous si son cheval galopait très vite au moment où l'accident s'est produit ?

- Apparemment. Il l'a projeté au sol d'après ce que m'a expliqué notre régisseur.

- Il a eu de la chance de ne pas tomber sur la tête. Au pire, je pense qu'il se réveillera dans quelques heures.

- Quelques heures !? s'exclama Elizabeth.

- Et c'est bien mieux ainsi. Il faut que je remette son épaule en place. Il est préférable qu'il soit inconscient pendant ce temps car la douleur sera insoutenable. Je vais avoir besoin de votre aide, dit-il en s'adressant à Mrs. Reynolds.

- Je peux le faire, proposa Elizabeth en s'avançant.

- Certainement pas, Mrs. Darcy, s'interposa le docteur Edwards. Vous êtes aussi pâle que votre mari et ce n'est pas peu dire. Vous devriez vous asseoir et vous reposer un peu, je ne tiens pas à avoir deux patients à soigner. »

Secouant la tête, Elizabeth s'obstina à rester près de Darcy, s'accrochant à l'un des baldaquins du lit.

« Venez, Elizabeth, asseyez-vous. » dit Lady Matlock en la prenant fermement par le bras pour l'entraîner vers un siège.

- Mais…

- Pas de « mais », la contredit sa tante d'un ton sans appel. Le docteur Edwards doit s'occuper de Fitzwilliam et vous n'êtes pas en état de le faire. Reposez-vous en attendant. »

Vaincue, Elizabeth s'assit. Seule l'action l'avait soutenue jusqu'alors. Désœuvrée, elle se sentit faible à nouveau tandis que le docteur Edwards soignait la plaie que Darcy avait à la tête. Les oreilles bourdonnantes, elle entendit vaguement Mrs. Reynolds ordonner à l'une des servantes d'aller chercher de nouvelles serviettes propres et de l'eau et le médecin parler de points de suture. Elle ne distinguait plus que quelques mots. Tout lui semblait lointain. Elle se força à garder son regard posé sur Darcy mais sa vision elle-même se brouillait.

Soudain, elle sentit quelque chose de glacial entre ses mains. Lady Matlock venait de lui apporter un verre de brandy. Ce même brandy que Darcy dégustait parfois après le repas. Les larmes aux yeux, elle se rappela le soir où il le lui avait fait goûter, éclatant de rire en la voyant grimacer. La voix de Lady Matlock la ramena à la réalité présente.

« Buvez, Elizabeth. Cela vous fera du bien. »

Obéissant, Elizabeth parvint à esquisser un sourire à sa tante qu'elle devinait aussi inquiète qu'elle. Le brandy la fit s'étrangler, mais sa quinte de toux l'aida à regagner ses esprits. Quelques instants plus tard, elle sentit l'alcool courir dans ses veines et lui insuffler une énergie nouvelle. Sa vision se clarifia. Elle reporta son attention sur le docteur Edwards qui donnait ses indications à Mrs. Reynolds avant qu'ils ne remettent l'épaule de Darcy en place. Lorsqu'ils procédèrent à l'opération, Elizabeth grimaça, frissonnant devant la violence du traitement infligé à son mari. Sous le choc, Darcy gémit.

« Voilà c'est terminé. Ah mais on dirait qu'il se réveille ! » dit le docteur Edwards.

Elizabeth se leva précipitamment et s'approcha du lit. Prenant la main de Darcy, elle s'assit à ses côtés.

« William ? » dit-elle tout bas.

Il ouvrit les yeux et les referma aussitôt, grimaçant.

« Mr. Darcy ? Pouvez-vous parler ? demanda le docteur Edwards.

- Pas vraiment, dit Darcy d'une voix rauque.

- William… Comment te sens-tu ? demanda Elizabeth en serrant sa main.

- Mon épaule… Qu'est-ce que vous m'avez fait ?! grommela Darcy.

- Nous l'avons remise en place. Elle était luxée, lui expliqua le médecin. Vous souvenez-vous de ce qu'il s'est passé ?

- Vaguement… »

Il déglutit péniblement, peinant à rassembler ses souvenirs.

« As-tu soif ? proposa Elizabeth.

- Non… Lizzie, qu'est-ce qui s'est passé ?

- Tu ne te souviens pas ? demanda-t-elle en lui caressant le front.

- Je me souviens de Farnley. Il ne voulait plus s'arrêter. Mais après… Impossible, tout est noir, dit Darcy, haletant sous l'effet de la douleur.

- Vous êtes tombé, Mr. Darcy, et vous avez perdu connaissance sous le choc, lui apprit le docteur Edwards.

- Mon Dieu, vous m'avez déboité l'épaule ! Donnez-moi quelque chose pour la douleur ! » grogna-t-il.

Darcy referma les yeux, tentant tant bien que mal de bouger mais le docteur Edwards l'en empêcha en le repoussant fermement sur l'oreiller.

« Je vous déconseille de bouger. Votre épaule est à nouveau en place. Je vais vous donner du laudanum, mais juste pour cette fois. »

Il croisa le regard inquiet d'Elizabeth. Elle avait entendu suffisamment d'histoires de patients dépendants à cette drogue pour s'opposer à ce qu'il en administre à son mari. Il devina sans peine ses pensées.

« Ne vous inquiétez pas, Mrs. Darcy, je vais lui donner une donne infime. Juste assez pour l'étourdir et le rendre insensible à la souffrance.

- N'importe quoi pourvu que je ne sente plus rien ! » ordonna Darcy.

Elizabeth acquiesça, reportant de nouveau le regard sur son mari qui fermait les yeux, luttant contre la douleur qui lui lancinait l'épaule. Le docteur Edwards prépara lui-même le laudanum en le diluant dans un verre d'eau avant de le faire boire à son patient.

« Voilà, cela devrait faire effet en quelques minutes. »

Les gémissements de Darcy s'apaisèrent en effet assez rapidement, à la grande surprise d'Elizabeth. Soulagée, elle sourit tendrement à son mari qui, en sueur, soupira une dernière fois avant de se rendormir.

« Je suppose que la douleur reviendra à son réveil, dit Elizabeth, sans lâcher la main de Darcy en se tournant vers le médecin.

- C'est inévitable, mais elle sera supportable. Je vais vous laisser un baume qu'il faudra appliquer sur son épaule deux fois par jour. Il apaisera la douleur. Mais il vous faudra faire preuve de patience car elle mettra quelques semaines à guérir totalement, et Mr. Darcy est loin d'être un patient facile si mes souvenirs sont bons.

- Qu'en-est-il de sa blessure à la tête ? demanda Lady Matlock.

- Elle est superficielle. Il n'aura même pas de cicatrice. Il a eu beaucoup de chance, dit-il en regardant Elizabeth.

- Je sais, dit cette dernière en déglutissant avec difficulté, reportant son regard sur Darcy.

- Je reviendrai demain pour immobiliser son épaule et vérifier comment il va. »

Après avoir laissé ses dernières consignes à Mrs. Reynolds, le docteur Edwards prit enfin congé. Elizabeth ne quitta pas le chevet de Darcy au cours des heures suivantes. Les paroles du médecin résonnaient sans cesse dans son esprit. Elle ne devinait que trop bien que Darcy avait bien failli perdre la vie en tentant follement de dresser Farnley. Et l'angoisse d'Elizabeth, qui s'apaisa peu à peu, laissa bientôt place à la colère contre son mari d'avoir risqué sa vie si stupidement. Mais bientôt, en le regardant dormir du sommeil sans rêve sous l'emprise du laudanum, elle se détendit, laissant le soulagement l'envahir. Ecoutant chacune de ses respirations, elle se mit à guetter le moindre signe de vie, tout en sachant qu'il ne se réveillerait pas avant plusieurs heures.

Lady Matlock, rassurée sur l'état de son neveu, prit congé en début de soirée, embrassant Elizabeth une dernière, et lui faisant promettre de la faire venir de Matlock Castle si besoin. Georgiana rejoignit alors sa belle-sœur au chevet de Darcy. Sa présence empêcha Elizabeth de laisser son inquiétude la gagner à nouveau. Elles parlèrent de l'accident qui venait de se produire, cherchant à savoir comment Darcy qui prenait habituellement toutes les précautions possibles avait pu être surpris par Farnley. Georgiana rassura Elizabeth : ce n'était pas la première fois que Darcy tombait de cheval, et il y avait fort à parier que ce ne serait pas la dernière.

« Je crois qu'il avait huit ans la première fois. Je n'étais pas née bien sûr, mais Mrs. Reynolds me l'a souvent raconté. Notre mère et elle ont eu si peur qu'elles lui ont fait garder la chambre pendant deux semaines. Bien plus que nécessaire pour une simple cheville foulée. Il dit toujours que c'était davantage pour le punir de leur avoir fait si peur que pour qu'il se rétablisse, et je crois qu'il n'a pas tout à fait tort. Et il est à nouveau tombé quand j'avais dix ans. Là c'était plus grave. Je crois qu'il s'était passé la même chose qu'aujourd'hui, son cheval l'avait rejeté. Trois mètres plus loin. Père a eu la peur de sa vie ce jour-là. Je m'en souviens comme si c'était hier. William est resté inconscient plusieurs heures. Il avait la jambe cassée.

- A-t-il mis longtemps à se remettre ?

- Il a pu remarcher au bout de six semaines mais il est resté très faible pendant quelques temps. Il était d'une humeur massacrante.

- Il semble ne pas être facile à vivre dans ces moments-là, dit Elizabeth, pensive.

- Et tu n'as eu qu'un aperçu ! Il déteste devoir garder sa chambre. » sourit Georgiana.

Peu importait à Elizabeth. Après les heures d'inquiétude qu'elle venait de traverser, elle était prête à endurer la mauvaise humeur de son mari, sachant en son for intérieur qu'il trouverait à qui parler car il était l'unique responsable de la situation dans laquelle il se trouvait. Georgiana se retira vers vingt-et-une heures, ayant au préalable insisté pour relayer Elizabeth au chevet de Darcy pour que celle-ci puisse manger un peu et se changer pour la nuit. Refusant de quitter Darcy plus que nécessaire, Elizabeth fit monter un plateau pour dîner et demanda à Emma de la préparer pour la nuit aussi rapidement que possible.

Même si elle était quelque peu rassurée sur le sort de Darcy, elle passa une très mauvaise nuit. N'ayant pu se résoudre à le laisser, elle s'était allongée à ses côtés, prenant garde à ne pas le toucher pour ne pas réveiller la douleur de son épaule. Le sommeil fut lent à venir, et entrecoupé de mauvais rêves qui la laissèrent haletante à son réveil. Vers cinq heures du matin, elle renonça à dormir et s'assit sur un siège près du lit. Ce fut dans cette posture que la trouva Mrs. Reynolds le lendemain matin lorsqu'elle vint prendre des nouvelles de Darcy. Elle fronça les yeux en voyant Elizabeth assise, un livre ouvert sur les genoux, à moitié endormie. Entendant du bruit, Elizabeth rouvrit les yeux.

« Mrs. Reynolds ?

- Vous n'êtes pas raisonnable, Mrs. Darcy, Lady Matlock vous avait fait promettre de vous reposer.

- J'ai essayé. Je faisais cauchemar sur cauchemar.

- Pourquoi ne pas avoir dormi dans votre chambre ? Vous auriez été plus à votre aise. Vous savez bien que le docteur Edwards a dit que Mr. Darcy ne se réveillerait pas avant la fin de la matinée.

- Je sais. »

Renonçant à la convaincre, Mrs. Reynolds alla ouvrir les rideaux.

« Il ne sera pas content. Vous semblez épuisée.

- Peu importe. Tout ce qui compte c'est qu'il aille bien. »

De fait, il allait bien mieux que la veille lorsqu'il se réveilla vers onze heures. Il parvint à se redresser dans le lit et, souriant à Elizabeth, il réclama à manger, ce qui fit naître un sourire sur le visage de Mrs. Reynolds.

« Je vous reconnais bien là, Monsieur. Cela me rassure de voir que retrouvez l'appétit.

- Malheureusement, il te faudra encore patienter, William, s'interposa Elizabeth. Le docteur Edwards n'a rien précisé à ce sujet. Il doit passer vers midi pour voir si tu vas mieux. Nous lui demanderons à ce moment-là ce que tu peux manger.

- Voyons, Elizabeth, c'est ridicule. Une épaule cassée n'a jamais empêché personne de manger. Mrs. Reynolds, faites monter quelque chose.

- Non, s'interposa son épouse. Mrs. Reynolds, nous attendrons le docteur Edwards. Vous pouvez disposer. »

Refusant de se mêler au débat et, bien qu'habituée à suivre les ordres de Mr. Darcy qui prévalaient sur tous les autres, y compris sur ceux de son épouse, Mrs. Reynolds sortit discrètement de la pièce avec pour consigne de n'y revenir qu'accompagnée du médecin, ne pouvant retenir un sourire devant la joute qui s'annonçait entre les deux époux.

« Je ne suis plus maître chez moi si je comprends bien, grommela Darcy.

- Sois raisonnable. Tu n'auras pas longtemps à attendre, je te le promets.

- C'est encore trop. Sans compter que je n'ai visiblement plus aucune autorité dans cette maison.

- Bien sûr que si. Mais Mrs. Reynolds est d'accord avec moi, car elle sait que c'est pour ton bien.

- Peu m'importe qu'elle soit d'accord ! Elle doit obéir, pas donner son avis ! s'emporta Darcy.

- William, tu es injuste. Je sais que tu souffres mais ce n'est pas une raison pour rendre la vie de ton entourage impossible. » dit Elizabeth, imperturbable.

Darcy rejeta la tête dans ses oreillers, fermant les yeux. Il avait mal, en effet. Il ne le montrait pas mais Elizabeth était trop fine pour ne pas le deviner. Même si elle lui avait appliqué le baume que lui avait donné le docteur Edwards, elle savait que c'était insuffisant pour le soulager totalement.

« Pardon, mon amour. En plus, j'ai dû t'inquiéter, dit-il soudain en lui caressant la main.

- C'est terminé et tu vas bien, c'est tout ce qui compte.

- Je suis désolé de t'avoir fait une promesse que je n'ai pas pu tenir.

- Ce n'est rien… » dit Elizabeth

Voyant son regard tourmenté, Darcy saisit sa main et l'embrassa.

« Viens près de moi. » l'invita-t-il.

Elle ne se fit pas prier, et se blottit contre lui, prenant garde à ne pas toucher son autre épaule. Ils restèrent ainsi de longues minutes, Darcy endurant avec le peu de patience dont il disposait la douleur qui lui lancinait l'épaule et Elizabeth se remettant graduellement de l'angoisse à laquelle elle était en proie depuis la veille. Comme elle l'avait soupçonné depuis le début, seule l'étreinte de son mari pouvait faire disparaître totalement son inquiétude et chasser les mauvais souvenirs.

« Comment va Farnley ? » demanda soudain Darcy.

Stupéfaite et n'en croyant pas ses oreilles, Elizabeth s'écarta de son étreinte.

« Est-ce une plaisanterie ?

- Comment ça ?

- Tu me demandes comment va Farnley ?!

- Oui. Il s'est sans doute échappé. Les lads l'ont-ils rattrapé ?

- Que m'importe ce maudit cheval ! Ecoute-moi bien, Fitzwilliam Darcy : je me moque totalement de ce qui a pu lui arriver, je ne veux plus jamais en entendre parler. Il a failli te tuer et il faudrait encore que je m'assure qu'il va bien ?! J'aurais tout entendu avec toi !

- Voyons, ce n'est qu'un cheval, il n'a pas voulu me faire de mal sciemment, ne réagis pas ainsi...

- Ce n'est qu'un cheval, justement ! Toi tu es mon mari au cas où tu l'aurais oublié. Et accessoirement ce que j'ai de plus précieux au monde.

- Elizabeth, je…

- Non laisse-moi terminer, veux-tu ? J'ai eu la peur de ma vie hier, William. Imagines-tu ce que j'ai pu endurer ? Je t'ai imaginé blessé, paralysé, pire peut-être ! J'ai cru te perdre. Je ne veux pas revivre ça.

- Je te préviens, il est hors de question que je cesse de monter à cheval ! s'exclama-t-il.

- Je ne veux plus que tu dresses les plus rétifs, dit Elizabeth avec détermination.

- Je n'ai pas besoin de ton autorisation.

- C'est égoïste de ta part, William.

- Tu prends toute cette histoire beaucoup trop à cœur. Je sais que tu étais très inquiète, et j'en suis désolé, Elizabeth, sincèrement. Mais je crois que tu as besoin de quelques jours pour y voir plus clair.

- Oh mais j'y vois parfaitement clair, Mr. Darcy ! Si tu décides de continuer à dresser tes chevaux les plus rétifs, ce sera une décision égoïste et totalement déraisonnable.

- Je suis suffisamment grand pour savoir ce que j'ai à faire.

- Si risquer de te tuer fait partie de tes projets, tu t'y prends en effet très bien. Tu as failli réussir hier.

- Ce n'était qu'une mauvaise chute.

- Qui aurait pu se terminer bien plus mal. Tu le sais aussi bien que moi, alors ne sois pas de mauvaise foi. Pourquoi serais-tu le seul à t'inquiéter dans notre mariage ? Je t'aime, William. Je ne veux pas te perdre. Nous nous sommes promis de veiller l'un sur l'autre. L'aurais-tu oublié ? »

Darcy garda le silence quelques instants. La véracité des propos de son épouse faisaient leur chemin dans son esprit. Mais surtout, c'était les heures angoissées qu'elle avait dû traverser par sa faute, et qui transparaissaient dans la virulence et la colère contenues de ses propos, qui le touchaient. Sans mot dire, il tendit son bras valide et la serra contre lui.

« Je ferai attention, Elizabeth, je te promets.

- Faire attention et ne plus dresser de chevaux sont deux choses bien différentes. » dit-elle sans quitter son étreinte.

Darcy éclata de rire, s'arrêta bientôt en grimaçant, ayant oublié son épaule quelques secondes.

« Ma Lizzie, il n'y a que toi pour être aussi implacable, dit-il avant de l'embrasser sur la tempe.

- Tu ne m'auras pas avec des caresses.

- Je crois que si… » dit-il, taquin.

L'entrée de Mrs. Reynolds et du docteur Edwards le dispensa de le lui prouver. Ayant autorisé la gouvernante à entrer, Elizabeth quitta les bras de son mari, sans pour autant lâcher sa main.

« On dirait que notre malade a quitté le pays des songes, dit le docteur Edwards.

- Je vous dispense de faire de l'humour, docteur, dit Darcy en reprenant son ton bougon. Dites-moi plutôt que vous pouvez faire quelque chose pour que cette maudite épaule ne me fasse plus souffrir.

- Je sais que vous êtes toujours pressé de guérir, Mr. Darcy, mais il faut laisser à la nature le temps de faire son ouvrage.

- Ce qui veut dire ?

- Que vous allez devoir être patient. Une luxation d'épaule n'est pas une chose à prendre à la légère. J'ai déjà donné mes consignes à Mrs. Darcy hier. Un baume à appliquer deux fois par jour. Cela devrait accélérer la guérison et atténuer la douleur.

- Ce n'est pas assez efficace. Je veux quelque chose de plus fort.

- Malheureusement, à part du laudanum, je n'ai rien qui pourrait être plus efficace à vous proposer. Et vous ne tenez pas à être endormi pendant des journées entières, n'est-ce pas ? »

Darcy secoua la tête, dépité.

« Bien. Nous sommes d'accord. Maintenant je vais vous immobiliser l'épaule à l'aide d'un bandage qu'il faudra garder pendant deux semaines. Cela limitera vos mouvements et vous souffrirez moins. »

Quelques minutes plus tard, ayant procédé, satisfait, il laissa Elizabeth et Mrs. Reynolds aider Darcy à passer une chemise de nuit.

« Dans combien de temps serai-je sur pied ? demanda ce dernier.

- Vous pourrez vous lever dans une semaine.

- Une semaine !

- Et reprendre une activité normale dans trois semaines, termina le docteur Edwards sans se départir de son flegme. Sans effort violent, bien sûr. Je reviendrai vous examiner d'ici là, de toute façon.

- Tu vois, Elizabeth, je pourrai même ouvrir le bal avec toi. En voilà une bonne nouvelle ! dit Darcy un sourire aux lèvres.

- Le bal est annulé, William, annonça Elizabeth.

- Comment ça, annulé ? Il en est hors de question ! Docteur, avez-vous terminé ? J'ai apparemment plusieurs questions à régler avec Mrs. Darcy.

- Oui. Je suis rassuré : votre épaule va bien. L'hématome n'est pas beau à voir mais c'est sans gravité. Je le surveillerai néanmoins régulièrement. Votre épaule est remise en place, elle devrait continuer à vous faire souffrir quelques jours. Surtout n'enlevez pas le bandage même s'il entrave vos mouvements. Vous ne pouvez l'enlever que pour appliquer le baume. Je reviendrai vous voir dans deux jours. D'ici là, reposez-vous. Et pas de mouvement brusque, cela va sans dire. Bonne journée. Mrs. Darcy. » dit le docteur Edwards en s'inclinant.

Une fois seuls, Darcy se tourna de nouveau vers Elizabeth.

« As-tu annulé le bal ?

- Pas encore. J'étais sur le point de demander à Mrs. Reynolds de s'occuper des courriers aux invités.

- Mais pourquoi veux-tu annuler ? Tu as entendu le médecin : je serai sur pied dans une semaine. Mon épaule n'était même pas cassée, Lizzie, juste luxée.

- Mais tu seras encore fatigué. Je ne veux pas courir le risque de te voir avoir mal ce soir-là. Et comment veux-tu que je m'occupe des préparatifs tout en veillant sur toi ? Non, il vaut mieux annuler.

- Certainement pas. Venez ici, Mrs. Darcy, dit-il en l'invitant à s'asseoir près de lui. Je ne veux pas que tu annules, Elizabeth. Je serai parfaitement en état d'y assister, crois-moi. Qui plus est, je ne manquerais cela pour rien au monde. De plus, c'est trop tard pour annuler. Sauf motif grave, nos invités ne comprendraient pas. Je te laisse imaginer les conséquences désastreuses que cela aurait sur ta réputation, ma chérie. Si tu annules, les gens en parleront pendant des mois.

- Mais je ne pourrai pas terminer les préparatifs tout en veillant sur toi et tu le sais très bien.

- Tu peux très bien t'installer ici pour régler nombre de détails. Et dans une semaine je pourrai me lever et aller dans le salon ou ailleurs. Et ne culpabilise pas à l'idée de me laisser seul si besoin. C'est pour la bonne cause, et tu sais que la solitude ne m'a jamais rebuté. Au pire, Georgiana et Kitty se feront un plaisir de me tenir compagnie. »

Elizabeth pesa le pour et le contre sous l'œil amusé de son mari.

« Tu ne voudrais tout de même pas me priver du plaisir d'être l'homme le plus fier du comté en t'offrant mon bras ce soir-là ?

- Encore faudrait-il qu'il soit valide, répliqua-t-elle, sarcastique.

- Le deuxième l'est. Donne ce bal, Elizabeth, insista-t-il.

- Très bien, Mr. Darcy, puisque vous y tenez tant. Toi en revanche tu ne m'as pas répondu.

- A quel sujet ?

- Ne fais pas l'innocent.

- Tu ne veux tout de même pas que je renonce à mon passe-temps favori ?

- Ton passe-temps a failli te coûter la vie.

- Que veux-tu que je fasse ? Que j'arrête ? »

Elizabeth soutint son regard, imperturbable.

« Tu sais, même le plus docile des chevaux peut te jeter à terre à tout moment, expliqua Darcy. C'est pour cela que je ne veux pas Georgiana et toi montiez seules. Donc si tu suis ton raisonnement jusqu'au bout, je ne dois plus faire de cheval du tout.

- Je ne te demande pas cela, William. Juste de renoncer à dresser les plus rétifs. C'est bien plus dangereux et je ne suis pas sûre que le jeu en vaille la chandelle. J'imagine combien cela peut être grisant mais tu as des responsabilités. Envers tout le monde, pas seulement Georgiana et moi. Tu ne peux pas te permettre de risquer ta vie inutilement, simplement pour ton bon plaisir…

- Seriez-vous en train de me dire que je dois renoncer à mes passions, Mrs. Darcy ?

- Celle-ci, oui… S'il te plaît. » dit-elle en soutenant son regard.

Darcy la regarda longuement, tentant de trouver un terrain d'entente tout en sachant qu'il n'y en avait pas. L'un des deux devait céder.

« Je ne peux pas, Elizabeth.

- Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ? »

Il ne répondit pas.

« Même par amour pour moi ?

- C'est du chantage, Elizabeth.

- Non ça n'en est pas. Inverse les rôles. Imagine que je veuille dresser Farnley, que je tombe et que je me blesse grièvement. Ne voudrais-tu pas que j'arrête ?

- C'est complètement différent. Tu sais à peine monter à cheval. Je ne te laisserais même pas l'approcher. En ce qui me concerne, c'est une tradition familiale à laquelle je tiens beaucoup.

- Ne t'abrite pas derrière cet argument-là ! Tu as continué à monter Farnley parce que tu en avais envie, je ne suis pas dupe.

- Admettons. Il n'empêche que je le fais depuis des années, j'imagine difficilement y renoncer aujourd'hui.

- Donc je suis supposée m'inquiéter pour toi en silence à chaque fois, en attendant le jour où on me ramènera mari inconscient, voire pire ?

- Tu imagines tout de suite les cas extrêmes.

- Je te rappelle que tu es consigné dans cette chambre avec une épaule luxée et trois points de suture à la tête après que Farnley t'ait projeté trois mètres devant lui en pleine course. Trouves-tu toujours que j'ai une imagination débordante ?

- Cette discussion ne mène nulle part, Elizabeth. Je ne renoncerai pas. »

Il plongea ses yeux dans les siens, catégorique. Elle soutint son regard puis hocha la tête.

« Très bien. Dans ce cas, la prochaine fois qu'il t'arrivera quelque chose, tu ne viendras pas te plaindre. Tu te soigneras tout seul, je ne daignerai même pas me déplacer. Et ne viens plus me parler de tes maudits chevaux, est-ce bien clair ? »

Elle se leva brusquement et se dirigea vers la porte.

« Elizabeth, c'est ridicule !

- Ridicule ? Pardonne-moi d'avoir eu peur de te perdre et de tenir à toi, Fitzwilliam Darcy. Je te laisse méditer sur ta stupidité, je vais me remettre aux préparatifs du bal. Tu l'as voulu, tu l'auras. Et que je n'entende pas un gémissement ou une plainte à cause de ton épaule. »

Elle tourna les talons et, sans un regard, quitta la pièce. Une fois seul, Darcy ne sut qui de son envie de rire ou de son agacement l'emportait. Il comprenait la réaction d'Elizabeth et s'amusait de la voir si entêtée tout en sachant qu'elle avait en partie raison. Mais la douleur le submergea bientôt et l'empêcha de raisonner comme il l'aurait voulu. Fermant les yeux, il renonça à résoudre le problème, intimement persuadé qu'Elizabeth finirait par revenir vers lui et peut-être même se montrer moins inflexible.


C'était bien mal la connaître comme il put le constater au cours des jours qui suivirent. Ils n'abordèrent plus le sujet, Elizabeth ayant compris qu'affronter directement son mari serait inutile. Elle le connaissait assez pour savoir qu'insister davantage aurait risqué de le braquer définitivement et cela, elle ne le voulait à aucun prix. Aussi le rejoignit-elle le soir même suivant leur dispute et ils dînèrent ensemble comme si de rien n'était. Elle fut très présente pour lui, heureuse de pouvoir prendre soin de lui après s'être tant inquiétée à son sujet.

Au cours de la semaine durant laquelle il dut rester allongé, elle vint fréquemment le voir. Elle avait retrouvé sa bonne humeur et sa tendresse habituelles et, par accord tacite, ils n'évoquaient jamais le sujet des chevaux. Il préférait l'écouter parler de l'organisation du bal, ainsi que de leurs sœurs respectives.

De son côté, Elizabeth était bien trop absorbée par le bal pour se tourmenter sur la décision qu'allait prendre Darcy. Elle savait qu'elle ne pouvait le forcer ni même exercer la moindre forme de chantage sur lui, ruse dont elle n'aurait jamais usé car elle l'avait en horreur. Mais elle comptait sur leur complicité et leur amour pour l'amener à se montrer plus raisonnable, tout en se souvenant que Darcy était aussi entêté qu'elle, et que si l'un des deux ne cédait pas rapidement, le conflit risquait de s'enliser. Elle espérait simplement ne pas être la première à s'avouer vaincue et espérait que chaque jour qui passait servait ses intérêts.

Au cours de ces journées de repos forcé, Darcy songea fréquemment à leur discussion. Il sentait combien ce qu'elle avait dit à propos de ses responsabilités était vrai. Mais certaines de ses habitudes étaient trop bien ancrées dans sa vie pour qu'il puisse y renoncer, même par amour pour Elizabeth. Il espérait encore que le sujet ne revêtait pas tant d'importance aux yeux de son épouse.

Il eut l'occasion comprendre de son erreur trois jours avant le bal. Il était à nouveau capable de marcher seul et le docteur Edwards avait retiré le bandage immobilisant son épaule. Darcy avait accueilli avec soulagement l'autorisation du médecin, ne supportant déjà plus d'être traité comme un invalide et de devoir garder la chambre ou demander de l'aide pour se déplacer. Ce n'était pas les occupations qui manquaient car il avait beaucoup de correspondance qu'il traita avec sa main droite heureusement valide, mais face à la fébrilité qui gagnait Pemberley à l'approche du bal, il avait fini par se sentir désœuvré. Il voyait Elizabeth moins fréquemment car elle était sollicitée de toutes parts et il avait senti l'ennui le gagner.

Aussi prit-il la décision d'aller se promener seul sachant que l'exercice était un remède efficace. Il sortit sans prévenir Elizabeth, se rendant d'abord au domicile de Mr. Leighton avec lequel il conversa durant deux heures au sujet du domaine. Puis, la curiosité le poussa à se rendre jusqu'aux écuries. Il brûlait d'envie de prendre des nouvelles de Parsifal mais également de Farnley, Elizabeth ayant refusé de lui en donner.

Ce fut justement Farnley qu'il aperçut en premier lorsqu'il entra. Les lads ne s'en approchaient que pour le nourrir et Darcy comprit pourquoi en le voyant aussi rétif même au repos. Contrairement à ses autres chevaux, il ne se laissait pas approcher à moins d'un mètre sans ruer. Jamais Darcy n'avait vu de cheval si sauvage. Ni si splendide. Il lui avait coûté une fortune mais il n'avait pas su résister et ce alors même qu'il était déjà incertain de pouvoir le dresser au moment de son acquisition. Il savait qu'Elizabeth voulait qu'il s'en débarrasse mais il s'y refusait. Il commençait néanmoins à comprendre qu'il ne pourrait pas le dresser lui-même, toutes ses tentatives s'étant soldées par un échec. Le garder inactif dans les écuries de Pemberley lui semblait un gâchis inconcevable mais il ne voyait pas d'autre solution pour l'instant.

Repoussant le problème, il alla alors voir Parsifal, son favori. Ils s'étaient manqué, et éprouvèrent un plaisir sans nom à se retrouver. Ne pouvant résister, Darcy le sella et mit le pied à l'étrier, grimaçant de douleur en l'enfourchant. Son épaule était loin d'être totalement guérie et il n'était pas certain que le docteur Edwards lui aurait donné l'autorisation de monter à cheval, mais la tentation était trop grande. Il passa outre son hésitation, et partit en promenade. Il revint à Pemberley pour l'heure du dîner, les joues rosies par l'effort et le regard brillant de plaisir bien qu'endurant le martyre à cause de la douleur qui s'était réveillée dans son épaule.

Son contentement fut de courte durée. Lorsqu'il entra dans la salle à manger pour retrouver son épouse, Georgiana et Kitty, il croisa immédiatement le regard furieux d'Elizabeth. Elle ne dit pas un mot mais il comprit qu'elle savait comment il avait occupé son après-midi. L'ignorant délibérément, elle fit la conversation à Kitty et Georgiana avant de se retirer dans son salon particulier, prétextant des détails à régler pour le bal. Il tenta de la retenir mais elle lui répondit de manière si sèche qu'il y renonça. Le dîner se déroula de la même façon.

A vingt-trois heures, Darcy l'entendit entrer dans sa chambre pour se préparer pour la nuit puis congédier Emma. Il s'inquiéta alors de ne pas la voir le rejoindre. La connaissant et devinant qu'elle devait toujours lui en vouloir, il alla alors frapper à sa porte. Il dut s'y reprendre à trois fois avant qu'elle l'autorise à entrer. Il la découvrit alors avec son stupéfaction allongée dans le lit de sa mère.

« Elizabeth, que fais-tu ?

- Je lis un peu avant de m'endormir, répondit-elle, imperturbable, sans quitter son livre des yeux.

- Ici ?

- Tu le vois bien.

- Puis-je savoir pourquoi ?

- Tu le sais très bien. Tu te moques visiblement de ce que ressentent les autres à ton égard. Alors fais comme si tu étais tout seul, cela ne changera rien à tes habitudes. Tu n'as pas besoin de moi.

- Elizabeth, tu ne vas tout de même pas…

- Faire chambre à part ? Cela ne dépend que de toi. Crois-tu que je n'ai pas compris ce que tu es allé faire cet après-midi ?

- Une simple promenade…

- A cheval. Ne le nie pas.

- Avec Parsifal, oui. Pas avec Farnley si c'est cela qui t'inquiète.

- Encore aurait-il fallu qu'il t'accepte pour cela, non ? railla Elizabeth.

- Il est encore rétif mais je suis persuadé qu'on peut le dresser et en faire un champion.

- Cela m'est parfaitement égal, William. Ce cheval a failli te tuer. Je ne veux plus en entendre parler, je te l'ai déjà dit. Mais ne change pas de sujet. Tu es allé faire du cheval seulement trois semaines après ton accident.

- Je me sens parfaitement bien, je t'assure.

- Serais-tu médecin désormais ?

- Je suis capable de savoir ce que je peux faire et ne pas faire.

- Dis plutôt ce que tu veux et ne veux pas faire.

- Vas-tu cesser de me faire des reproches ? Ce n'est pas à toi de décider de mes actes !

- Effectivement. Mais cela ne m'empêche pas d'avoir une opinion et de la donner. En l'occurrence, ce que tu as fait cet après-midi était complètement irresponsable. Et égoïste. Tu ne te soucies pas de ta santé, soit. Mais ton entourage le fait et tu nous manques de respect en ne tenant pas compte de nos conseils et de notre inquiétude.

- Elizabeth, mon épaule est parfaitement guérie alors je pouvais…

- Vraiment ? Dans ce cas pourquoi grimaces-tu encore quand tu te lèves ou que tu fais un mouvement trop brusque ? Le docteur Edwards a dit que tu pouvais te lever et marcher, et non monter à cheval. Ne dis pas le contraire, j'étais présente quand il t'a parlé.

- Tout ceci est ridicule, Elizabeth. Tu réagis excessivement. Ce n'était qu'une promenade à cheval !

- Je réagis excessivement ? C'est toi au contraire qui ne prends pas le problème suffisamment au sérieux.

- Mais enfin pourquoi cela te dérange-t-il tant que je monte à cheval ? Ce n'est qu'un passe-temps comme un autre !

- Si tu le pratiquais comme tu nous ordonnes de le faire à Georgiana et moi, effectivement ce ne serait qu'un passe-temps comme un autre. Mais tu ne prends aucune précaution. Tu es tombé avec Farnley, tu as eu de la chance et tu le sais très bien. Tu aurais pu être blessé plus gravement ou même pire encore. Et aujourd'hui tu as monté Parsifal comme si de rien n'était alors qu'i peine trois semaines tu gémissais dans ton lit avec une épaule luxée en nous réclamant du laudanum ! Alors laisse-moi réagir excessivement, et va dormir dans ta chambre, veux-tu ? »

Elle posa son livre rageusement sur la table de nuit et souffla la bougie, laissant Darcy interdit. Comprenant qu'il était allé trop loin, il s'approcha du lit, posant sa main sur son épaule. Elle le repoussa.

« Laisse-moi. Si vous n'êtes pas fatigué de vos petites promenades, Mr. Darcy, tant mieux. Pour ma part j'ai eu une longue journée et j'aimerais dormir.

- Oh après tout continue à t'entêter ! Tu te lasseras avant moi ! dit Darcy, furieux.

- Je m'entête ?! N'inversez pas les rôles, Mr. Darcy ! »

Sans mot dire, Darcy la quitta, claquant la porte derrière lui. Lorsqu'il fut seul, il se demanda contre lequel des deux il était le plus énervé. Il connaissait le caractère impétueux d'Elizabeth et lui en voulait de ne pas faire preuve de plus d'indulgence, sans comprendre que les motifs profonds de ses réactions résidaient dans sa propre attitude. Mais il était trop sûr de lui, et trop orgueilleux, pour accepter l'idée de devoir consulter son épouse sur un tel sujet. Il se coucha frustré, irrité que le problème prenne une telle ampleur, et furieux qu'Elizabeth le contredise avec tant de virulence.

Et la situation empira au fil des jours. Elizabeth refusa tout bonnement de lui parler le lendemain et même le surlendemain, se limitant aux civilités d'usage en présence de Georgiana et Kitty qui n'étaient pas dupes. Intriguée, Georgiana suivait la joute qui opposait Darcy et Elizabeth d'un œil presque amusé. Elle savait qu'ils étaient tous deux d'un naturel entêté et si orgueilleux que le conflit ne pouvait que s'enliser si l'un d'eux ne cédait pas ou si un tiers n'intervenait pas. Elle soutenait secrètement Elizabeth, espérant que sa belle-sœur parvienne à convaincre Darcy de se montrer plus raisonnable, mais se sentait incapable de parler à son frère. Elle le respectait bien trop pour le contredire et estimait que ce n'était pas son rôle de le sermonner ou même simplement de prendre ouvertement le parti d'Elizabeth.

Elle s'étonnait même que cette dernière prenne tant de libertés avec son époux. Au fil des mois, Georgiana avait appris à ne plus s'étonner des taquineries et des piques, toujours affectueuses mais fondées, qu'Elizabeth adressait presque quotidiennement à son mari. Mais qu'elle s'oppose si ouvertement, et avec tant de virulence, à ses désirs lui paraissait encore inconcevable. Même si en son for intérieur, Georgiana était soulagée qu'Elizabeth tente de ramener Darcy à plus de raison sur le sujet de l'équitation qui n'avait pas manqué d'inquiéter Georgiana depuis plusieurs années.

Elle craignait la réaction de son frère, le soupçonnant de ne pas tolérer de se laisser dicter sa conduite plus longtemps. De fait, Darcy ne décolérait plus, et tous à Pemberley pouvaient le sentir mais, à la grande surprise de Georgiana, il ne se décidait pas à affronter de nouveau Elizabeth. Pourtant tous, lui compris, savaient qu'elle ne changerait pas d'avis.


La situation paraissait sans issue lorsque le jour du bal arriva. Jusqu'alors, Elizabeth avait été relativement sereine même si Darcy lui manquait chaque jour un peu plus. Elle se refusait à céder alors que le problème revêtait une telle importance à ses yeux, d'autant qu'elle était satisfaite de constater que Darcy, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, n'était pas retourné aux écuries depuis leur dernière confrontation. Ils ne s'étaient guère parlé depuis.

Et ce fut ce mutisme qui la déstabilisa totalement le jour du bal. L'enjeu était de taille pour elle, comme Darcy le lui avait répété à de nombreuses reprises. Elle jouait sa réputation, tous auraient le regard fixé sur elle et elle n'avait pas le droit à l'erreur. Elle avait toujours compté sur la présence et le soutien de Darcy pour surmonter l'épreuve, et en ce jour où elle avait tant besoin de lui, il lui faisait cruellement défaut. Elle passa la journée dans une fébrilité croissante et lorsqu'elle se retira dans sa chambre à seize heures pour commencer à se préparer, la solitude devint insoutenable. Les larmes aux yeux, elle demanda à Emma de la coiffer mais les diverses occupations qui avaient consumé ses dernières semaines, l'empêchant de se laisser abattre durant cette dispute qui s'éternisait, n'étaient plus. Mais son naturel combattif reprit le dessus. Refusant de réduire à néant le résultat de plusieurs semaines de travail acharné, elle chassa du mieux qu'elle put toute pensée négative.

Comme l'avait prévu Georgiana, la solution vint de l'extérieur en la personne du Colonel Fitzwilliam. Ni Darcy ni Elizabeth ne sauraient jamais lequel des deux aurait cédé le premier si leur cousin n'était pas intervenu. A la demande expresse d'Elizabeth et contrairement aux usages, les Matlock arrivèrent plus tôt que les autres invités, accompagnés de leur plus jeune fils. Darcy, déjà prêt, les accueillit en premier. Il savait que Lizzie, Georgiana et Kitty étaient encore en pleins préparatifs aussi tint-il la compagnie à son cousin et aux Matlock.

Le Colonel Fitzwilliam était d'un naturel bien différent de celui de son cousin. Sa charge dans l'armée l'avait amené à côtoyer tant de tempéraments différents et à gérer de si nombreuses situations pour certaines dramatiques qu'il avait appris à composer et à prendre la vie et ses travers avec plus de détachement que Darcy. De plus, il connaissait très bien ce dernier et il devina instinctivement que quelque chose n'allait pas, aussi l'entraîna-t-il à l'écart pour forcer ses confidences.

« Quelque chose ne va pas ? Tu sembles soucieux. Il me semblait pourtant que tu étais remis de ta blessure.

- Je le suis, je n'ai même plus mal depuis plusieurs jours.

- Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais es-tu inquiet pour Elizabeth au sujet du bal ? Tout semble parfait.

- Je suis sûr que tous seront éblouis. Il suffit de regarder autour de nous pour le savoir. » dit Darcy.

Il refusa de parler davantage. Le Colonel Fitzwilliam l'observa attentivement. Puis il finit par comprendre intuitivement.

« Quelque chose ne va pas avec Elizabeth ? »

Le silence de Darcy parla de lui-même.

« Vous êtes-vous disputés ?

- Oui. Et comme elle est têtue, ce n'est pas prêt de s'arranger, dit Darcy en grimaçant.

- Qui se ressemble s'assemble, dit le Colonel avec un sourire.

- Je ne suis pas d'humeur à tolérer ton humour, Richard ! dit sombrement Darcy.

- Qu'as-tu fait ?

- Comment cela, qu'ai-je fait ? Pourquoi est-ce nécessairement de ma faute ?

- Cela m'étonnerait qu'Elizabeth se mette en colère sans motif valable. Donc je te demande si tu es à l'origine de votre dispute.

- Elle est furieuse parce que je suis monté à cheval. Et elle refuse de me parler depuis trois jours ! Toute cette histoire prend des proportions ridicules.

- Tu es monté à cheval ?!

- Ne me regarde pas ainsi, ce n'est tout de même pas un crime!

- Darcy, tu es fou ! Et aveugle !

- Ne commence pas toi aussi. Je refuse qu'on me dicte ma conduite.

- Ne monte pas sur tes grands chevaux, Darcy ! Sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, bien sûr… dit le Colonel en se retenant de sourire.

- Et tu ris en plus !

- Raconte-moi tout. Il m'arrive d'être de bon conseil. »

Hésitant, Darcy observa son cousin, puis se décida à résumer ce qui s'était passé.

« Je comprends mieux maintenant. Tel que je te connais, tu as dû t'entêter. Et même si je ne connais pas encore très bien Elizabeth, je suis prêt à parier qu'elle ne s'est pas laissée faire. Oh, ne prends pas ombrage. Cela restera entre nous. Pardonne-moi de te le dire, mais il faut bien que quelqu'un le fasse : tu as eu tort sur toute la ligne.

- Mais qu'avez-vous tous à la fin ?! s'emporta Darcy.

- Ecoute-moi au moins ! Après tu feras comme bon te semble. Mais cesse de raisonner en pensant uniquement à toi. As-tu idée de ce qu'Elizabeth a enduré quand tu es tombé de cheval l'autre jour ?

- Elle était inquiète, je le sais et…

- Non, elle était plus qu'inquiète, Darcy. Elle était dévastée. Ma mère était là, elle m'a tout raconté. Et pourtant elle a fait preuve de beaucoup de courage, elle n'a pas flanché, et s'est occupée de tout, et surtout de toi. Et toi, en retour, tu lui demandes des nouvelles de Farnley, et avant même que ton épaule soit guérie, tu remontes à cheval ! Comment crois-tu qu'elle l'a ressenti ? Mets-toi à sa place un instant. »

Baissant les yeux, Darcy resta songeur.

« Crois-tu qu'elle…

- Qu'elle a cru que ce qu'elle ressentait n'avait pas d'importance à tes yeux ? Tu as agi comme si c'était le cas… Tu n'as pas tenu compte de l'angoisse qu'elle a endurée.

- Mais c'est faux ! Je ne voudrais jamais l'inquiéter, pour rien au monde.

- Pas même pour tes chevaux ?

- Mais ce sont deux choses complètement différentes. Elizabeth est ma vie, mes chevaux ma passion.

- Une passion qui peut s'avérer dangereuse, et tu le sais. Tu es trop intelligent pour négliger ce risque.

- Je prends toutes les précautions nécessaires.

- Allons, Darcy… Tu es plus intelligent que cela. Sois honnête. Dresser un cheval tel que Farnley est risqué. Tu pourras prendre toutes les précautions que tu voudras : s'il te rejette, tu peux y laisser la vie.

- Certes. Mais cela fait partie du plaisir.

- Et ce plaisir est un luxe que tu ne peux plus t'offrir. Tu es marié, désormais, tu as des responsabilités envers Elizabeth. Pose-toi une seule question : est-ce ton bonheur ou le sien qui compte le plus à tes yeux ? »

Comme foudroyé, Darcy se tut. Présenté sous cette forme, le dilemme était d'une limpidité déconcertante. Il s'étonna que ce fût son cousin, célibataire endurci, qui lui ouvre les yeux sur une vérité aussi évidente.

« J'ai été si stupide… dit-il soudain d'une voix torturée.

- Je ne te le fais pas dire…

- Il faut que je lui parle.

- Oui. Elle a besoin de toi ce soir. Tu devrais aller la voir, je vais tenir compagnie à mes parents, ne t'en fais pas.

- Richard, je ne sais pas comment te remercier…

- C'est inutile : tu es mon cousin et j'apprécie beaucoup Elizabeth. Je veux que vous soyez heureux, vous le méritez. Tu as épousé une femme exceptionnelle, Darcy. N'oublie pas ta chance. »

Darcy lui serra la main, s'excusa auprès de Lord et Lady Matlock avant de quitter la pièce et monter quatre à quatre les marches du Grand Escalier.